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S'inscrire Alertes e-mail - Cahiers de psychologie clinique Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezSurmoi et souffrance
AuteurJean-Noël LAVIANNE du même auteur
Psychologue, psychanalyste, rue de la Luzerne, 45 à 1030 Bruxelles.Dans un travail antérieur, consacré à la question de la souffrance dans la pensée de FREUD[1] [1] « Pulsions sexuelles, narcissisme, surmoi. Approche de...
suite, nous nous sommes attaché à la problématique du surmoi comme moment majeur dans le traitement de cette question.
2 En effet, dans le fil d'un remaniement théorique marquant la dernière période de son œuvre, ce concept vient reprendre et pousser au plus loin ce qu'on peut considérer comme le noyau de la démarche freudienne : une pensée de la complexité du psychisme qui est, en même temps, une pensée du conflit psychique, une conflictualité endogène, intestine, qui constitue le psychique en le mettant aux prises avec lui-même.
3 Telle est la racine de la souffrance humaine selon FREUD, dès l'origine de sa pensée. Dans les derniers développements de celle-ci, avec le dégagement de la pulsion de mort et de la seconde topique, cette dimension conflictuelle va s'approfondir dans la conception du surmoi, qui y ajoute des connotations de cruauté.
4 « Le moi et le ça », publié en 1923, est le texte fondateur de la seconde topique, tout en reprenant à nouveaux frais, avec l'appellation de « surmoi », la réflexion sur une instance déjà abordée par FREUD sous d'autres dénominations : censure, idéal du moi, conscience morale...
5 Cet ouvrage métapsychologique est aussi une exploration clinique de la question de la souffrance, que seule sans doute l'introduction de la seconde topique et du surmoi pouvait permettre de soutenir jusqu'à ce point. Quatre-vingts ans après sa parution, c'est à une lecture de l'actualité de ce texte – éclairé par d'autres écrits freudiens – que nous convions le lecteur.
L'altération du moi
6 Vous ne songerez pas, dans cette séparation de la personnalité en moi, surmoi et ça, à des frontières nettes, telles qu'elles ont été artificiellement tracées en géographie politique. Nous ne pouvons pas rendre justice à la spécificité du psychique par des contours linéaires comme dans le dessin ou dans la peinture primitive, mais plutôt par des champs de couleur qui s'estompent comme chez les peintres modernes. S. FREUD, La décomposition de la personnalité psychique.
7 Le deuxième chapitre – « Le Moi et le Ça » – de l'essai du même nom, s'attache à donner du moi une description fonctionnelle, aboutissant à le définir comme cette partie du ça qui s'est modifiée au contact de la réalité extérieure, et qui se caractérise par ses liens avec le système « perception – conscience ». Mais la logique qui mène à l'établissement de la seconde topique va brouiller les contours et subvertir l'identité de cette instance qui paraît si proche, comme on n'a pas manqué de le remarquer, de l'« ego » de la psychologie classique.
8 Non seulement ce moi, dans la mesure où il n'a pas affaire qu'au monde extérieur, mais aussi avec les sensations internes, est infiltré par l'inconscient. Mais surtout l'énigme – sur laquelle se clôt ce chapitre – d'un sentiment inconscient de culpabilité, « nous déroute, dit FREUD, beaucoup plus encore » :
9 ... l'autocritique et la conscience morale, donc des fonctions psychiques qu'on place parmi les plus élevées, sont inconscientes et produisent, en tant qu'inconscientes, les effets les plus importants. [...] ce n'est pas seulement le plus profond, mais aussi le plus élevé dans le moi qui peut être inconscient S. FREUD, « Le moi et le ça », in Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981, pp. 219 à 275 (p. 239).
10 Si bien qu'en toute cohérence, l'ouverture du troisième chapitre – « Le Moi et le Sur-Moi (Idéal du Moi) » – fait coïncider l'entrée en scène de cette nouvelle instance avec l'introduction de la complexité.
11 Si le moi n'était que la partie du ça modifiée par l'influence du système perceptif, le représentant du monde extérieur réel dans le psychique, la situation serait simple. Mais il s'y ajoute quelque chose d'autre. S. FREUD, Ibidem, p. 240.
12 Ce « quelque chose d'autre » conjoint l'ancien – une différenciation du moi déjà reconnue et désignée dans des textes antérieurs comme « idéal du moi », « moi idéal », « conscience morale »[2] [2] Ces textes antérieurs sont : Pour introduire le narcissisme...
suite – et le nouveau : cette partie du moi est dans une relation moins étroite avec la conscience.
13 Le surmoi est d'abord présenté comme « niveau dans le moi », « différenciation à l'intérieur du moi », « partie du moi ». Cette complexité qu'il dénote implique aussi une fragilisation, si l'on se réfère à cette remarque que fait FREUD dans « Psychologie des foules et analyse du moi » :
14 Chacune des différenciations psychiques, que nous avons appris à connaître, représente une nouvelle complication de la fonction psychique, accroît la labilité de celle-ci et peut devenir le point de départ d'une défaillance de la fonction, d'une entrée dans la maladie S. FREUD, « Psychologie des foules et analyse du moi », in Essais de psychanalyse, op. cit., pp. 117 à 217 (p. 200).
15 FREUD enchaîne alors par des considérations sur l'identification, telle qu'elle intervient dans le complexe d'Œdipe. Essayant de se repérer dans le labyrinthe de la version dite « complète » de celui-ci (la conjonction des formes positive et négative), il aboutit à cette remarque capitale :
16 On peut donc admettre comme résultat le plus général de la phase sexuelle dominée par le complexe d'Œdipe, une sédimentation dans le moi qui consiste dans la production de ces deux identifications accordées de quelque façon l'une à l'autre. Cette modification du moi garde sa position particulière, elle s'oppose (« sie tritt...entgegen ») au reste du moi comme idéal du moi ou surmoi. S. FREUD, Le moi et le ça, p. 246.
De la différenciation à l'opposition : la modification
17 Il vaut la peine de s'arrêter ici au vocabulaire freudien. Pour le premier relevé de cette opposition, il utilise le verbe composé « entgegen-treten » qui connote une idée de mouvement ou de réflexivité : marcher contre, se poser contre; dynamisme qui permet sa traduction par le verbe « affronter ».
18 Affrontement dont la dimension « intestine » est également accusée : si « cette modification du moi (« Ich-veränderung ») garde sa position particulière, s'oppose au reste du contenu du moi comme idéal du moi ou surmoi », il apparaît que cette dialectique du même et de l'autre est extrêmement difficile à démêler.
19 Ce moi coupé de sa « modification », réduit au « reste » de son contenu, est-ce bien encore le « moi » ? Et si on accentue les choses du côté de l'anthropomorphisme : en se séparant du moi, qu'est-ce que le surmoi a « emporté » avec lui ?
20 On voit le chemin parcouru depuis le début de ce troisième chapitre, où le surmoi était présenté comme une « différenciation à l'intérieur du moi », un « morceau du moi ». De la complexité on est passé à l'étrangeté et au conflit.
21 Mais sans doute faut-il faire jouer ensemble ces deux valences du surmoi : la différenciation à l'intérieur du moi est une modification du moi, la stratification aboutit à la séparation, la partition au clivage.
La structure du moi
22 Écoutons FREUD en rendre compte, dans les « Nouvelles conférences d'introduction à la psychanalyse », comme de la structure même du moi. Engagé dans des considérations rétrospectives, il en revient au délire d'observation décrit dans « Pour introduire le narcissisme ».
23 ... sous la forte impression de ce tableau clinique, j'ai conçu l'idée que la séparation d'une instance observatrice du reste du moi pouvait être un trait régulier de la structure du moi. S. FREUD, « La décomposition de la personnalité psychique », in Nouvelles conférences d'introduction à la psychanalyse, Paris, Gallimard, 1984, pp. 80 à 110 (p. 83).
24 Cette réflexion freudienne vient au terme d'une interrogation sur le statut du moi. On peut l'objectiver – l'objectaliser – dans la mesure où « lui-même » se prend comme objet.
25 La situation dans laquelle nous nous trouvons au début de notre examen doit nous indiquer elle-même la route à suivre. Nous voulons faire du moi, de notre moi le plus personnel, l'objet de cet examen. Mais le peut-on ? Le moi est le sujet au sens le plus propre, comment pourrait-il devenir objet ? Il n'y a néanmoins pas de doute qu'on peut faire cela. Le moi peut se prendre lui-même comme objet, se traiter comme d'autres objets, s'observer, se critiquer et faire encore Dieu sait quoi avec lui-même. Du même coup, une partie du moi s'oppose au reste. Le moi peut donc se cliver, il se clive dans le cours d'un bon nombre de ses fonctions, passagèrement du moins. S. FREUD, Ibidem, p. 82.
26 Et après avoir rapproché pour un temps cette instance observatrice de la conscience – « il n'y a guère autre chose en nous que nous séparions aussi constamment de notre moi et que nous lui opposions aussi facilement que la conscience (« Gewissen ») –, FREUD en vient à concentrer dans une même phrase les deux propositions contradictoires :
27 ... comme on ne peut faire reconnaître l'existence d'une entité séparée qu'en lui donnant un nom qui lui soit propre, j'appellerai désormais « surmoi » cette instance dans le moi. S. FREUD, Ibidem, p. 84. Je souligne.
28 Il serait donc dans la nature du moi de générer en lui-même un surmoi séparé de lui. Le surmoi est avec le moi dans ce rapport d'intérieur exclu, de centre efférent que LACAN a ressaisi comme « extimité ». Et la raison de ce paradoxe est à chercher dans le processus même de l'identification, et son lien avec la constitution du moi.
Les identifications et l'identification
29 Revenons à « Le moi et le ça ». Au début du troisième chapitre, FREUD examine à nouveaux frais l'identification dite « mélancolique »[3] [3] FREUD dégage au principe de la mélancolie la substitution,...
suite, pour relever que cette substitution d'une identification à un choix d'objet « a une part importante dans la formation du moi et contribue essentiellement à produire ce qu'on nomme son caractère ». Ce processus, particulièrement important dans les premières phases du développement, « permet de concevoir que le caractère du moi résulte de la sédimentation des investissements d'objet abandonnés, qu'il contient l'histoire de ces choix d'objet »[4] [4] S. FREUD, Le moi et le ça, p. 241. LACAN figure...
suite.
30 Mais cette faculté de moi n'est pas sans revers. Si ces identifications se multiplient, leur convergence devient problématique, et cette inconciliabilité peut aboutir, au pire, à un éclatement du moi, le plus souvent à des conflits entre les différentes identifications entre lesquelles le moi se divise.
31 FREUD enchaîne alors par des considérations sur l'identification primaire au « père de la préhistoire personnelle » :
32 Quelle que soit la forme que puisse prendre plus tard la capacité de résistance du caractère aux influences des investissements d'objet abandonnés, les effets des premières identifications, qui ont lieu au tout premier âge, garderont un caractère général et durable. Ceci nous ramène à la naissance de l'idéal du moi, car derrière lui se cache la première et la plus importante identification de l'individu : l'identification au père de la préhistoire personnelle. Celle-ci tout d'abord semble n'être pas le résultat ou l'issue d'un investissement d'objet; c'est une identification directe, immédiate, plus précoce que tout investissement d'objet. S. FREUD, Ibidem, p. 243-4.
33 Cette identification préside à la naissance de l'idéal du moi en même temps qu'elle forme le noyau stable du moi. Par ailleurs, elle est dans un lien particulièrement étroit avec le complexe d'Œdipe qu'elle précède, si bien qu'on peut penser qu'elle coïncide avec « ces deux identifications accordées de quelque façon l'une à l'autre » qui sont normalement son « résultat le plus général ».
34 Nous voici donc revenus à notre point de départ, qu'il faut encore compléter par cette précision : « Cette modification du moi garde sa position particulière, elle s'oppose au reste du moi comme idéal du moi ou surmoi ».
Les conflits et le conflit
35 Dans la division, le conflit constitutifs du moi, dans cette débauche d'identifications qui le forment et le déforment, ce qui l'assure contre l'éclatement, la multiplicité inconciliable, ce qui le dote d'une certaine stabilité, d'un noyau « général et durable », c'est cela même qui, en lui, fait sécession : se particularise, s'autonomise, se sépare pour s'opposer et finalement faire rage contre lui, fournissant la représentation la plus extrême, la plus sadique du conflit. Car il est particulièrement significatif, et impressionnant, que le modèle identificatoire de la formation du moi et du surmoi soit celui-là même de la mélancolie : une parfaite machine de guerre, de mort. Citons FREUD :
36 Si nous nous tournons vers la mélancolie, nous découvrons que le surmoi excessivement fort, qui s'est annexé la conscience, fait rage contre le moi avec une violence impitoyable, comme s'il s'était emparé de tout le sadisme disponible dans l'individu. Suivant notre conception du sadisme, nous dirions que la composante destructrice s'est retranchée dans le surmoi et s'est retournée contre le moi. Ce qui maintenant règne dans le surmoi, c'est, pour ainsi dire, une pure culture de la pulsion de mort, et en fait il réussit assez souvent à mener le moi à la mort, si ce dernier ne se défend pas à temps de son tyran en virant dans la manie. S. FREUD, Ibidem, p. 268.
37 Autrement dit, ce qui sauve le moi du conflit est l'introduction du conflit; ce qui le garantit de l'éclatement est un principe de séparation et d'affrontement; ce qui l'assure contre la multiplicité chaotique est la guerre civile. Il y a comme un affolement de la logique identificatoire mélancolique, où apparaît qu'il n'est d'autre remède au mal que le mal lui-même.
Le surmoi représentant du ça. Redoublement du conflit
38 Mais ce que fait aussi apparaître cette description du surmoi dans la mélancolie – à travers les occurrences du sadisme, de la destruction et de la pulsion de mort – c'est que sa violence (sa « force ») est de nature pulsionnelle, et qu'il ne la puise nulle part ailleurs que... dans le ça, réservoir des pulsions.
39 Plus encore, FREUD souligne à maintes reprises que, dans sa relation conflictuelle au moi, le surmoi se fait le représentant, l'interprète du ça – son prolongement.
40 L'histoire de l'apparition du surmoi permet de comprendre que des conflits qui opposaient d'abord le moi aux investissements d'objet du ça puissent se continuer en conflits avec l'héritier de ces investissements, le surmoi. Lorsque le moi a mal réussi à maîtriser le complexe d'Œdipe, l'investissement énergétique de celui-ci, qui trouve son origine dans le ça, va se réactiver dans la formation réactionnelle de l'idéal du moi. La large communication entre cet idéal et ces motions pulsionnelles inconscientes nous permettra de résoudre cette énigme : comment l'idéal, lui-même en grande partie inconscient, peut-il rester inaccessible au moi ? Le combat qui avait fait rage dans les couches profondes, et qui n'avait pu être mené à son terme par une rapide sublimation et identification, se poursuit maintenant, comme la bataille contre les Huns peinte par Kaulbach, dans une région supérieure. S. FREUD, Ibidem, p. 252.
41 Ainsi, l'opération identificatoire qui visait à assurer au moi une identité unitaire, à l'autonomiser du ça en le lestant d'un noyau stable, s'avère fomenter en lui une instance qui se retourne contre lui... comme « héritier » du ça. Le cercle est vicieux, et le moi pris en tenaille.
42 Si cette tentative de séparation du ça revient à produire son double transmué par l'identification, un surmoi pulsionnel, contradictoire (condamnant et relayant les revendications du ça), reportant le combat des « couches profondes » dans la « région supérieure », le langage de la stratégie nous mène au constat que le conflit, loin de s'être simplifié, s'est au contraire redoublé, rédupliqué.
43 Le moi est non seulement attaqué sur deux fronts, mais la logique du double, en les renvoyant indéfiniment l'un à l'autre, déconstruit et voue à l'échec toute tentative de circonscription.
44 Et on peut penser que si le surmoi et le ça s'avèrent ainsi se rejoindre, c'est que le moi les conjoint : il n'est d'autre moi qu'une entité indécidable oscillant entre un « moi-ça » et un « moi-surmoi ».
45 Tel serait le sens du dernier chapitre de « Le moi et le ça » – « Les relations de dépendance du Moi » : une fois dépassée une définition fonctionnelle et psychologisante du moi, lui donnant pour noyau le système « perception-conscience », il apparaît que ce qui définit le moi, lui assigne son identité, et sa souffrance, est précisément l'oscillation contradictoire de ses servitudes.
46 On assiste ainsi au déplacement d'une logique des fonctions à une logique des relations. Jean FLORENCE, parlant de « ce redoutable mais essentiel écheveau » que met en scène la seconde topique, en vient à constater : « La constellation intrapsychique a la structure d'une constellation interpsychique »[5] [5] J. FLORENCE, L'identification dans la théorie freudienne,...
suite
47 Et cet accent mis sur les relations entre les instances (les acteurs) de cette constellation, nous mène à poursuivre notre propos, en abordant les enjeux qui les sous-tendent et les polarisent : la quête de l'amour, et son renversement dans la haine.
La quête de l'amour
48 Dans le chapitre V de « Le moi et le ça » – intitulé « Les relations de dépendance du Moi » et essentiellement consacré aux manifestations cliniques du surmoi, FREUD, s'arrêtant à l'angoisse de mort dans la mélancolie, en rend compte de la façon suivante :
49 L'angoisse de mort dans la mélancolie n'admet que cette seule explication : le moi s'abandonne parce qu'il se sent haï et persécuté par le surmoi, au lieu d'être aimé. Vivre est donc, pour le moi, synonyme d'être aimé, être aimé par le surmoi qui, ici encore, entre en scène comme représentant du ça. S. FREUD, Le moi et le ça, p. 274.
La soumission
50 Collusion, à nouveau, du ça et du surmoi qui s'en fait le représentant. Et cette équation extrêmement forte : vivre, pour le moi, c'est être aimé; mieux vaut s'abandonner, se laisser mourir que d'être l'objet de la haine du surmoi... cette haine dont nous allons voir qu'elle est le résultat inéluctable, en vertu même de ce modèle mélancolique, de la quête amoureuse du moi.
51 Ceci nous ramène au début du troisième chapitre de « Le moi et le ça », à l'identification mélancolique, opération amoureuse contradictoire qui va s'avérer si lourde de conséquences.
52 ... cette transposition d'un choix d'objet érotique en une modification du moi est aussi une voie par laquelle le moi peut maîtriser le ça et approfondir ses relations avec lui, à vrai dire au prix d'une grande docilité à l'égard de ce qui est vécu par le ça. Quand le moi adopte les traits de l'objet, il s'impose pour ainsi dire lui-même au ça comme objet d'amour, il cherche à remplacer pour lui ce qu'il a perdu en disant : « Tu peux m'aimer moi aussi, vois comme je ressemble à l'objet ». S. FREUD, Ibidem, p. 242. Je souligne.
53 Maîtriser le ça au prix d'une grande docilité à son égard : réduplication paradoxale d'une théorie de la séduction, où le moi se trouve dans la position d'un héros de roman ayant décidé d'employer l'amour comme moyen d'asservissement, avant de se découvrir pris dans les rets du piège dont il se voulait l'initiateur.
L'écrasement par l'objet
54 Contradiction qui vient répondre à celle de l'identification narcissique présentée dans « Deuil et mélancolie » : abandonner l'objet sans devoir renoncer à la relation d'amour, mais au prix d'un dédoublement conflictuel du moi :
55 L'ombre de l'objet tomba ainsi sur le moi qui put alors être jugé par une instance particulière comme un objet, comme l'objet abandonné. De cette façon, la perte de l'objet s'était transformée en une perte du moi et le conflit entre le moi et la personne aimée en une scission entre la critique du moi et le moi modifié par identification. S. FREUD, Deuil et mélancolie, p. 158.
56 Attachons-nous un moment à la description, dans ce texte, de l'entropie qui va muer l'amour ambivalent pour l'objet en haine sadique du surmoi envers le moi.
57 Si l'amour pour l'objet, qui ne peut pas être abandonné tandis que l'objet lui-même est abandonné, s'est réfugié dans l'identification narcissique, la haine entre en action sur cet objet substitutif en l'injuriant, en le rabaissant, en le faisant souffrir et en prenant à cette souffrance une satisfaction sadique. La torture que s'inflige le mélancolique et qui, indubitablement, lui procure de la jouissance, représente [...] la satisfaction de tendances sadiques et haineuses qui, visant un objet ont subi de cette façon un retournement sur la personne propre.
58 Ainsi, dans la régression à partir du choix d'objet narcissique, l'objet a certes été supprimé mais il s'est pourtant avéré plus puissant que le moi lui-même. [...] le moi [...] est écrasé par l'objet. S. FREUD, Ibidem, pp. 161-2, 163.
59 Nouvelle contradiction, où cette « faculté » du moi de se prendre comme objet aboutit à ce qu'on pourrait traduire, de façon provocante, par la formule suivante : le narcissisme, c'est la victoire de l'objet, l'écrasement du moi par l'objet. Et le surmoi, apprenons-nous dans « Le moi et le ça », est « un résidu des premiers choix d'objet du ça », « il est l'héritier du complexe d'Œdipe et a donc introduit dans le moi les objets de la plus haute importance »[6] [6] S. FREUD, Le moi et le ça, pp. 246, 262. ...
suite.
Le moi, l'objet et le ça
60 Revenons donc à ce texte, où l'identification mélancolique, redéfinie comme identification narcissique dans toute sa généralité, apparaît également comme moyen pour le moi d'accaparer l'amour du ça, dans la tentative illusoire de le maîtriser et de renforcer le narcissisme du moi.
61 La transposition du rapport du moi à l'objet sur une scène « intérieure » est donc, comme on voit, posée d'emblée, mais l'anthropomorphisme, que FREUD fait ici jouer à plein, introduit d'importantes différences, qui sont aussi des complications que seule la seconde topique pouvait mettre à jour.
62 D'une part, en effet, le moi n'est plus à la fois le « foyer » de la relation amoureuse et la « reprise », l'« incarnation » de l'objet au dedans, « le moi modifié par identification ». L'investissement d'objet émane du ça, et le moi est placé en position tierce, rival de l'objet auprès du ça, se livrant à un véritable détournement d'investissement érotique.
63 Bref, la relation d'amour (-haine) ne se joue plus entre le moi et l'objet, mais entre le moi et le ça, en quelque sorte par objet interposé.
64 Deux conséquences en découlent, dont on ne saurait surestimer l'importance : d'abord, le moi se donne d'emblée au ça comme l'objet – « vois comme je ressemble à l'objet » –, mais aussi bien se livre d'emblée au ça comme objet, s'objectalise pour le ça.
65 Et deuxièmement – en assumant jusqu'à terme l'anthropomorphisme freudien : du détournement à l'usurpation, il n'y a qu'un pas : en se donnant comme l'objet, en mimant l'objet, le moi se soumet également au décret du ça, à son approbation ou son rejet. Et comme « Le ça [...] n'a pas de moyens de témoigner au moi de l'amour ou de la haine. Il ne peut pas dire ce qu'il veut »[7] [7] S. FREUD, Ibidem, p. 274. ...
suite, nous pouvons nous douter que c'est le surmoi, mandataire du ça, qui rendra la sentence. Mais il faut aller plus loin encore : ce que nous connaissons de la formation du surmoi et de sa relation au moi nous permet de penser que le jugement sera systématiquement négatif. Bien plus, l'éclairage que nous donne la mélancolie aboutit à ce paradoxe nodal faisant du moi le modèle du mauvais objet.
66 Quoi qu'il en soit, ceci débouche sur ce paradoxe que la façon pour le moi de maîtriser le ça est l'objectalisation du moi par le ça. Telle est la logique de l'amour.
67 C'est bien ce qu'indique Freud dans le chapitre sur les relations de dépendance du moi, où éclate l'aliénation inhérente à la demande d'amour : à tenter de capter les investissements du ça, il apparaît que le moi, littéralement, ne s'appartient plus.
68 [Le moi] n'est pas seulement l'assistant du ça mais aussi son valet obséquieux, qui quémande l'amour de son maître. Il tente, si possible, de rester en bonne entente avec le ça, il recouvre les ordres inconscients de celui-ci avec ses rationalisations préconscientes, il fait miroiter l'illusion que le ça obéit aux avertissements de la réalité, même lorsque le ça est resté rigide et inflexible, il masque les conflits du ça avec la réalité et si possible aussi ceux avec le surmoi. S. FREUD, Ibidem, p. 272.
Le retour du surmoi
69 D'autre part, la seconde différence avec le modèle de « Deuil et mélancolie » est plus évidente et plus lourde de conséquences encore : au triangle du moi, de l'objet et du surmoi qui était mis en avant dans cet essai, se substitue au début de ce troisième chapitre le triangle du ça, de l'objet et du moi. En d'autres termes, le ça a pris la place du surmoi, le moi tient lieu d'objet au ça et non au surmoi.
70 Mais, comme nous avons déjà pu l'anticiper, le moins qu'on puisse dire est que ce n'est là que partie remise, et on pourrait même avancer que dans le procès du texte, le ça, par un renversement ironique, n'est que le représentant, l'avant-poste du surmoi.
71 En effet, il ne faut pas perdre de vue que ce qui est en jeu dans ces développements est le processus même qui aboutira à l'érection du surmoi : la logique amoureuse qui préside à la transposition du choix d'objet érotique en modification du moi, rend compte également de la genèse de l'instance idéale. Et on sait que le surmoi, à terme, ne manquera pas d'être présent au rendez-vous, héritier, selon FREUD, de l'intrication des rapports d'amour-haine qui forment le noyau du complexe d'Œdipe dans sa version complète.
72 Mais ce qui importe surtout ici, et que nous avons déjà eu l'occasion de souligner, est l'étroite solidarité du ça et du surmoi en la matière, au point qu'on peut les poser comme quasiment équivalents pour ce qui est de la logique de l'amour. Rappelons cette formule éclairante de FREUD : « Vivre est donc, pour le moi, synonyme d'être aimé, être aimé par le surmoi qui, ici encore, entre en scène comme représentant du ça ».
Redoublement, dédoublement, renversement
73 Ainsi la quête de l'amour nous ramène à ce paradoxe : pour se dégager du ça – ou le maîtriser –, le moi fomente sa « propre » modification, qui se sépare et se retourne contre lui en tant que... mandataire du ça.
74 L'aliénation à l'égard du surmoi vient relayer et redoubler l'aliénation vis-à-vis du ça. L'instance idéale, qui devrait venir boucler l'opération de maîtrise par l'amour, se fait le représentant de cela même dont il s'agit de se rendre maître. Comme l'indique FREUD :
75 Il est deux voies par lesquelles le contenu du ça peut pénétrer dans le moi. L'une est la voie directe, l'autre passe par l'idéal du moi; qu'il prenne l'une ou l'autre voie peut être d'une importance décisive pour bien des activités psychiques. S. FREUD, Ibidem, p. 271.
76 D'une importance décisive, en effet. Car il est temps de rendre compte d'un autre versant de la logique de l'amour. Nous parlions d'une quasi équivalence du surmoi et du ça, c'est-à-dire d'une représentance de l'un par l'autre. Or il faut accentuer maintenant cet aspect « quasi » – « comme si » : nous sommes toujours dans une dialectique du même et de l'autre, du mime et du leurre : le moi est comme l'objet, le surmoi est comme le ça... – : le redoublement, le dédoublement ne reviennent jamais à l'équivalence, toujours ils introduisent un déplacement, un « bougé », qui en l'occurrence va s'avérer capital.
77 Attachons-nous donc à la voie indirecte de « pénétration » du ça dans le moi : comme nous l'avons déjà anticipé, ce retour surmoïque du ça risque fort d'obéir à la logique du retour du refoulé, qui est une logique du pire.
De l'amour à la haine : la pulsion de mort
78 Au début du troisième chapitre de « Le moi et le ça », après avoir situé la manœuvre du moi, s'imposant au ça comme objet d'amour – « Tu peux m'aimer moi aussi, vois comme je ressemble à l'objet » –, FREUD ajoute :
79 La transposition de la libido d'objet en libido narcissique, qui se produit ici, comporte manifestement un abandon des buts sexuels, une désexualisation, donc une espèce de sublimation. Et même, une question surgit qui mérite d'être traitée à fond : n'est-ce pas là la voie générale de la sublimation, toute sublimation ne se produit-elle pas par l'intermédiaire du moi qui commence par transformer la libido d'objet sexuelle en libido narcissique, pour lui assigner éventuellement ensuite un autre but ? Cette transformation ne peut-elle pas avoir comme conséquence d'autres destins pulsionnels, par exemple entraîner une désunion des différentes pulsions fondues ensemble ? Nous y reviendrons plus loin. S. FREUD, Ibidem, p. 242-3.
80 Et c'est dans le chapitre IV – « Les deux espèces de pulsions » – qu'il précisera la teneur des pulsions en présence (susceptibles d'union et de désunion), en reprenant le dernier dualisme pulsionnel, présenté dans « Au-delà du principe de plaisir » (1920), qui met aux prises pulsions de vie et pulsions de mort[8] [8] Dans sa réflexion à partir de ce nouveau dualisme pulsionnel,...
suite indique que c'est lorsque les pulsions de mort se délient de leur alliage (en proportions variables) avec les pulsions de vie qu'elles deviennent – « mortellement » – dangereuses : tel est l'enjeu de la désunion des pulsions. .
81 Dans un premier temps, l'opération sublimatoire menée sous l'égide du moi est présentée comme ressortissant de plein droit au registre des pulsions de vie, qui englobent :
82 ... non seulement la pulsion sexuelle proprement dite, non inhibée, et les motions pulsionnelles inhibées quant au but et sublimées qui en dérivent, mais aussi la pulsion d'auto-conservation, que nous devons attribuer au moi. S. FREUD, Ibidem, p. 253.
83 Mais précisément, quel est le rapport des deux espèces de pulsions avec les trois instances de la nouvelle topique ? Pour tenter de répondre à cette question, il faut suivre FREUD dans un détour qui s'avère inévitable pour notre propos.
84 Si l'on fait correspondre à l'opposition entre pulsions de vie et pulsions de mort la polarité de l'amour et de la haine – nous restons donc dans le droit fil de nos préoccupations –, le constat clinique de la facilité avec laquelle la haine se transforme en amour, et l'amour en haine, ne vient-il pas infirmer la distinction des deux types de pulsions ?
85 Ce serait déborder notre propos que de suivre dans le détail la réfutation freudienne, se basant sur la paranoïa (transformation de l'amour en haine) et l'homosexualité (transformation de l'hostilité en amour). La conclusion nous suffira : dans aucun de ces cas on ne peut parler d'un renversement au sens strict, mais seulement d'un déplacement d'accent à partir d'une ambivalence première.
L'énergie indifférente
86 Freud présente alors ce qu'implique cette hypothèse :
87 Mais nous remarquons qu'en recourant à cet autre mécanisme pour la transformation de l'amour en haine, nous avons fait tacitement une autre hypothèse, qui mérite d'être énoncée. Nous avons fait comme s'il existait dans la vie psychique – dans le moi ou dans le ça, cela reste indéterminé – une énergie déplaçable qui, en soi indifférente, peut venir s'ajouter à une motion qualitativement différenciée, érotique ou destructive, et augmenter son investissement total. Nous ne pouvons absolument pas nous passer de l'hypothèse d'une telle énergie déplaçable. La seule question est de savoir d'où elle provient, à quoi elle ressortit, et ce qu'elle signifie. S. FREUD, Ibidem, p. 258.
88 La réponse ne tarde pas : cette énergie déplaçable, indifférente, provient de la réserve de libido narcissique, et est donc de l'Eros désexualisé. Ce qui nous ramène au point de départ :
89 Si cette énergie de déplacement est de la libido désexualisée, il est permis aussi de l'appeler sublimée, car elle s'en tiendrait encore et toujours à l'intention principale de l'Eros, unir et lier, en servant à instaurer cet ensemble unitaire – ou cette aspiration unitaire – qui caractérise le moi. S. FREUD, Ibidem, p. 259.
« Une importante réalisation du moi »
90 Mais surgit alors la contradiction, et le renversement. Par cette désexualisation il s'avère que le moi, partisan d'Eros, travaille contre lui-même et son aspiration unitaire.
91 En tout cas ceci nous permet de saisir une importante réalisation du moi dans sa relation à l'Eros. En s'emparant ainsi de la libido des investissements d'objet, en s'imposant comme seul et unique objet d'amour, en désexualisant ou en sublimant la libido du ça, le moi travaille à l'encontre des desseins de l'Eros et se met au service des motions pulsionnelles adverses. Il doit acquiescer à une autre partie des investissements d'objet du ça, pour ainsi dire y prêter la main. S. FREUD, Ibidem, p. 260.
92 Et FREUD termine ce chapitre en s'attardant à ces autres investissements d'objet du ça, auxquels le moi doit prêter la main.
93 Le ça est en effet écartelé entre l'Eros et le combat contre l'Eros, et il est soumis au principe du plaisir, « boussole dans le combat contre la libido qui introduit des perturbations dans l'écoulement de la vie ». Il lutte contre les tensions apportées par les pulsions sexuelles en s'empressant de les décharger, notamment dans l'acte sexuel, qui chez les vivants inférieurs correspond à la mort.
94 Et dans ce travail silencieux des pulsions de mort, le moi a sa part, non pas en déchargeant les tensions libidinales, mais en désexualisant la libido.
95 Enfin, comme nous l'avons vu, le moi facilite au ça son travail de maîtrise en sublimant des parties de la libido pour lui-même et pour ses fins. S. FREUD, Ibidem, p. 261.
L'aporie de la sublimation
96 Ce chapitre s'achève donc en situant la contradiction principielle du narcissisme du moi, dont l'aspiration érotique unitaire se trouve finalement prêter la main aux menées de la pulsion de mort.
97 La référence aux animaux inférieurs montre implicitement que c'est bien d'une désunion pulsionnelle qu'il s'agit : l'extinction d'Eros – par la satisfaction ou la désexualisation – laisse les mains libres aux pulsions de mort.
98 C'est donc dans l'opération ambiguë de la sublimation que réside le court-circuit faisant passer des pulsions de vie aux pulsions de mort.
99 Se précise également cette docilité du moi envers le ça qui signait le détournement de libido : la désexualisation qui l'accompagne fait du moi l'auxiliaire du ça dans sa pente mortifère. On verra d'ailleurs que la logique du processus tourne systématiquement au bénéfice de la pulsion de mort : désunion pulsionnelle, désexualisation, sublimation, apparaissent finalement comme autant de synonymes qui soldent cette victoire de la mort sur laquelle se termine« Le moi et le ça » :
100 Nous pourrions présenter les choses comme si le ça se trouvait sous la domination des muettes pulsions de mort qui veulent le repos et veulent amener au repos ce trouble-paix d'Eros, en suivant les signaux du principe de plaisir; mais nous craindrions de sous-estimer ainsi le rôle de l'Eros. S. FREUD, Ibidem, p. 274-5.
Les enseignements de la clinique
101 Mais nous n'en sommes pas encore là. C'est le dernier chapitre – « Les relations de dépendance du moi » – qui va parachever ce tableau en y introduisant le surmoi, et la haine. L'examen de certains faits cliniques va mettre en évidence cette férocité du surmoi, sous les espèces d'un sentiment de culpabilité impitoyable.
102 FREUD aborde d'abord la réaction thérapeutique négative. Il désigne par ce terme la façon paradoxale, inversée dont certaines personnes réagissent au progrès de la cure analytique, progrès qui provoque, au lieu de l'amélioration escomptée, une aggravation de leur état, un renforcement de leur souffrance. Et il s'arrête à l'explication suivante :
103 On en arrive finalement à l'idée qu'il s'agit d'un facteur pour ainsi dire « moral », d'un sentiment de culpabilité, qui trouve la satisfaction dans l'état de maladie et ne veut pas renoncer à la punition par la souffrance. On peut définitivement s'arrêter à cette peu réconfortante explication. S. FREUD, Ibidem, p. 264.
104 Et il précise aussitôt que « ce sentiment de culpabilité est muet pour le malade, il ne lui dit pas qu'il est coupable : le patient ne se sent pas coupable, mais malade ». Culpabilité tirant donc son efficace d'être inconsciente.
105 Le paradoxe dégagé à propos de la réaction thérapeutique négative s'approfondit avec cette autre occurrence du sentiment inconscient de culpabilité, qui « peut faire d'un homme un criminel » : où la haine de soi est assez taraudante pour mener au meurtre de l'autre, permettant de circonscrire dans la réalité le déchaînement de la culpabilité inconsciente. FREUD dégage au principe de ce type de crime :
106 ... un puissant sentiment de culpabilité qui existait avant l'acte et qui n'en est donc pas la conséquence mais le motif, comme si l'on ressentait comme un soulagement de pouvoir rattacher ce sentiment inconscient de culpabilité à quelque chose de réel et d'actuel. S. FREUD, Ibidem, p. 267.
Mélancolie et névrose obsessionnelle
107 Jusqu'à présent, il y va donc d'une culpabilité inconsciente dont les effets délétères se font sentir dans le moi.
108 Mais c'est avec les deux affections dans lesquelles ce sentiment de culpabilité se fait intensément et douloureusement conscient, que la férocité du surmoi va être mise explicitement en rapport avec la pulsion de mort. Il s'agit de la névrose obsessionnelle et de la mélancolie, sur la présentation comparée desquelles FREUD revient pas moins de trois fois : c'est bien là que va pouvoir s'isoler le principe expliquant que la lutte du moi pour l'amour alimente la haine du surmoi. L'examen de la similitude et des différences entre les deux processsus morbides permettra d'éclairer l'énigme.
109 Le premier temps de cette présentation est celui du constat clinique. D'abord la similitude : dans les deux affections, « l'idéal du moi se montre [...] d'une particulière sévérité, il fait rage contre le moi, souvent de façon cruelle »[9] [9] S. FREUD, Ibidem, p. 265-6. ...
suite.
110 Ensuite les différences. Dans la névrose obsessionnelle, le moi se révolte contre une allégation de culpabilité que rien ne semble justifier. L'analyse fait alors apparaître que le surmoi réagit à des processus restés inconnus du moi : le surmoi en sait plus long que le moi sur le ça inconscient. Dans la mélancolie, par contre, le moi se reconnaît coupable et se soumet au châtiment, dans la mesure où il a englobé par identification l'objet qui s'attire la colère du surmoi.
111 Dans un second temps est posée la question :
112 Comment se fait-il que le surmoi se manifeste essentiellement comme sentiment de culpabilité [...] et, avec cela, fasse preuve envers le moi d'une dureté et d'une sévérité si extraordinaires ? S. FREUD, Ibidem, p. 268.
113 Vient alors la description célèbre du surmoi dans la mélancolie, pure culture de la pulsion de mort.
114 Si nous nous tournons d'abord vers la mélancolie, nous découvrons que le surmoi excessivement fort, qui s'est annexé la conscience, fait rage contre le moi avec une violence impitoyable, comme s'il s'était emparé de tout le sadisme disponible dans l'individu. Suivant notre conception du sadisme nous dirions que la composante destructive s'est retranchée dans le surmoi et s'est tournée contre le moi. Ce qui maintenant règne dans le surmoi, c'est, pour ainsi dire, une pure culture de la pulsion de mort, et en fait il réussit assez souvent à mener le moi à la mort, si ce dernier ne se défend pas à temps de son tyran en virant dans la manie. S. FREUD, Ibidem, p. 268.
115 Dans la névrose obsessionnelle, si les reproches de conscience sont « aussi douloureux et torturants », le sujet semble cependant immunisé contre le danger suicidaire, ce qui tient à une différence dans le mécanisme formateur de la névrose.
116 Au contraire de la mélancolie, l'objet a été maintenu à l'extérieur du moi (non assimilé au moi par identification), mais les impulsions amoureuses se sont transformées en impulsions agressives à son endroit, par régression libidinale à l'organisation sadique-anale.
117 La pulsion de destruction a été libérée et cherche à détruire l'objet, mais le moi, loin d'être partie prenante, lutte contre ces tendances, qui demeurent dans le ça. Cependant, le surmoi les attribue au moi et le persécute en conséquence.
118 Impuissant (« hilflos ») des deux côtés, le moi se défend vainement, aussi bien contre les instigations du ça meurtrier que contre les reproches de la conscience morale punitive. [...]; le premier résultat est une interminable auto-torture [...]. S. FREUD, Ibidem, p. 269.
La culture de la pulsion de mort
119 La pulsion de mort est donc située dans chaque affection, mais il faut encore préciser comment elle alimente la cruauté du surmoi : « Comment se fait-il que dans la mélancolie le surmoi puisse devenir une sorte de lieu de rassemblement des pulsions de mort ? »
120 La réponse à la question situe un mode de fonctionnement du surmoi dont FREUD prend bien soin de préciser qu'il ne peut être restreint à la seule mélancolie. Ce modèle d'explication, qu'on peut qualifier de « paternel », nous ramène au point de départ.
121 Le surmoi, nous le savons, est bien né par une identification avec le modèle paternel. Toute identification de ce genre a le caractère d'une désexualisation ou même d'une sublimation. Or, il semble que dans une telle transposition, il se produise aussi une désunion pulsionnelle. La composante érotique n'a plus, après la sublimation, la force de lier la totalité de la destruction qui s'y adjoignait, et celle-ci devient libre, comme tendance à l'agression et à la destruction. C'est de cette désunion que l'idéal en général tirerait son trait de dureté et de cruauté, celui du devoir impératif. S. FREUD, Ibidem, p. 270.
122 Enfin, FREUD en revient une dernière fois à la névrose obsessionnelle. Celle-ci, tout en aboutissant au même résultat, met à nouveau en évidence le système de vases communiquants pulsionnels existant entre le ça et le surmoi, dont le moi, invariablement, fait les frais.
123 La désunion de l'amour avec l'agressivité ne s'est pas produite par une action du moi, mais elle est la conséquence d'une régression qui s'est accomplie dans le ça. Mais ce processus s'est étendu du ça sur le surmoi, qui aiguise maintenant sa sévérité contre le moi innocent. S. FREUD, Ibidem, p. 270.
124 Il peut dès lors conclure sur ce point en soulignant la contradiction principielle du moi à cet égard : sa quête d'amour aboutit nécessairement à la férocité mortifère, et à la morale oppressive qui lui tient lieu de langage dans le surmoi, dont la démesure vient redoubler celle des exigences pulsionnelles du ça.
125 Du point de vue de la restriction pulsionnelle, de la moralité, on peut dire : le ça est totalement amoral, le moi s'efforce d'être moral, le surmoi peut devenir hyper-moral et alors aussi cruel que seul le ça peut l'être. S. FREUD, Ibidem, p. 269.
126 Si celui-ci « n'a pas de moyens de témoigner au moi de l'amour ou de la haine » (p. 274), on pourrait dire que dans ce drame anthropomorphique, la tentative narcissique du moi d'enlever l'amour engendre irrésistiblement son contraire, qu'à vouloir « vivre et être aimé », il met en branle une logique entropique du pire suscitant l'amour haineux du surmoi, double mortifère du ça. L'indétermination première s'est polarisée dans le sens contraire à son entreprise, « la lutte pour l'amour a abouti à la perte de l'amour », comme le dit FREUD dans « Deuil et mélancolie » (p. 156).
127 Mais citons sans plus tarder la conclusion freudienne de ce dossier.
128 Entre les deux espèces de pulsions, [la] position [du moi] n'est pas impartiale. Par son travail d'identification et de sublimation il prête assistance aux pulsions de mort dans le ça pour la maîtrise de la libido, mais il court ainsi le risque de devenir objet des pulsions de mort et de périr lui-même. Aux fins de cette action d'assistance, il a dû lui-même se remplir de libido, il devient ainsi représentant de l'Eros et dès lors veut vivre et être aimé. Mais, comme son travail de sublimation a pour conséquence une désunion pulsionnelle et une libération des pulsions d'agression dans le surmoi, il s'expose, par son combat contre la libido, au danger des sévices et de la mort. Quand le moi souffre et même succombe sous l'agression du surmoi, son destin fait pendant à celui des protistes qui périssent du fait des produits de décomposition qu'ils ont eux-mêmes créés. Un semblable produit de décomposition, au sens économique, tel nous paraît être la morale qui opère dans le surmoi. S. FREUD, Ibidem, p. 272.
Une topique de la souffrance
129 Le tranchant de cette dernière formule nous mène à conclure à notre tour. Dans cette redoutable complexité qu'inventorie la seconde topique, où situer la souffrance telle qu'elle est ressentie, si ce n'est dans le moi, cette « pauvre créature » qui doit « servir trois maîtres » et subit, de ce fait, « la menace de trois dangers, de la part du monde extérieur, de la libido du ça et de la sévérité du surmoi »[10] [10] S. FREUD, Ibidem, p. 271. ...
suite.
130 Le ça, « totalement amoral », n'éprouve pas les affres de l'angoisse et de la culpabilité; la cruauté hypermorale du surmoi le situe comme le bourreau qui inflige la souffrance. Sur cette scène anthropomorphique, c'est le moi qui subit, « souffre et même succombe ».
131 Si bien que, paraphrasant FREUD qui définit le moi comme « le véritable lieu de l'angoisse »[11] [11] S. FREUD, Ibidem, p. 273. ...
suite, nous terminerons en soutenant que le moi est le lieu « propre » de la souffrance dans la pensée de FREUD. Mais cela, sans doute fallait-il l'introduction du surmoi pour pouvoir le penser...
Bibliographie
Bibliographie
FLORENCE Jean (1978), L'identification dans la théorie freudienne, Bruxelles, Publications des Facultés Universitaires Saint-Louis.
FREUD Sigmund (1969), « Pour introduire le narcissisme » (1914), in La vie sexuelle, Paris, P.U.F., coll. Bibliothèque de psychanalyse, pp. 81-105.
FREUD Sigmund (1968), « Deuil et mélancolie » (1917), in Métapsychologie, Paris, Gallimard, coll. Idées, pp. 147-174.
FREUD Sigmund (1981), « Psychologie des foules et analyse du moi » (1921), in Essais de Psychanalyse, Paris, Payot, coll. Petite bibliothèque Payot (nouvelle traduction), pp. 117-217.
FREUD Sigmund (1981), « Le moi et le ça » (1923), in Essais de psychanalyse, Paris, Payot, coll. Petite bibliothèque Payot (nouvelle traduction), pp. 219-275.
FREUD Sigmund (1984), « La décomposition de la personnalité psychique » (1932), in Nouvelles conférences d'introduction à la psychanalyse, Paris, Gallimard, coll. Connaissance de l'inconscient (traductions nouvelles), pp. 80-110.
Notes
[ 1] « Pulsions sexuelles, narcissisme, surmoi. Approche de la souffrance psychique dans la pensée de FREUD », thèse de doctorat en Psychologie, promue par le Professeur Jean Florence et défendue à l'Université Catholique de Louvain en 1991.
[ 2] Ces textes antérieurs sont : Pour introduire le narcissisme (1914), Deuil et mélancolie (1917), Psychologie des foules et analyse du moi (1921).
[ 3] FREUD dégage au principe de la mélancolie la substitution, à un investissement d'objet, d'une identification du moi à cet objet, c'est-à-dire la reprise de l'objet à l'intérieur du moi. Cf. « Deuil et mélancolie », in Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1968, pp. 147 à 174 (pp. 157 à 159).
[ 4] S. FREUD, Le moi et le ça, p. 241. LACAN figure et accentue ainsi le processus : « ... le moi est fait de la succession de ses identifications avec les objets aimés qui lui ont permis de prendre sa forme. Le moi, c'est un objet fait comme un oignon, on pourrait le peler, et on trouverait les identifications successives qui l'ont constitué ». J. LACAN, Séminaire, livre I : Les écrits techniques de Freud, Paris, Seuil, 1975, p. 194.
[ 5] J. FLORENCE, L'identification dans la théorie freudienne, Bruxelles, Publications des Facultés Universitaires Saint-Louis, 1978, pp. 203, 198.
[ 6] S. FREUD, Le moi et le ça, pp. 246, 262.
[ 7] S. FREUD, Ibidem, p. 274.
[ 8] Dans sa réflexion à partir de ce nouveau dualisme pulsionnel, FREUD
[ 9] S. FREUD, Ibidem, p. 265-6.
[ 10] S. FREUD, Ibidem, p. 271.
[ 11] S. FREUD, Ibidem, p. 273.
Résumé
L'introduction du surmoi dans la seconde topique marque un nouveau tournant dans la pensée freudienne de la souffrance. D'abord présenté comme une différenciation à l'intérieur du moi issue de l'identification, le surmoi s'avère se retourner contre le moi et le soumettre à sa critique. Le dégagement de la pulsion de mort va transformer cette critique en cruauté, muant le surmoi en tortionnaire, dont la haine apparaît comme le résultat paradoxal de la quête d'amour du moi.
Seconde topique, surmoi, identification, narcissisme, pulsion de mort
The introduction of the super-ego in the second topic shows a new turning point in the freudian thought of suffering. First presented as a differentiation in the ego coming from the identification, the super-ego, in fact, turns against the ego and subdues him to his critic.
The appearance of the death instinct will turn this critic into cruelty, changing the super-ego into a torturer, whose hate appears as the paradoxical result of the love quest of the ego.
Second topic, super-ego, identification, narcissism, death instinct
PLAN DE L'ARTICLE
POUR CITER CET ARTICLE
Jean-Noël Lavianne « Surmoi et souffrance », Cahiers de psychologie clinique 2/2004 (no 23), p. 249-272.
URL : www.cairn.info/revue-cahiers-de-psychologie-clinique-2004-2-page-249.htm.
DOI : 10.3917/cpc.023.249.




