Cahiers de psychologie clinique
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4494-1
278 pages

p. 35 à 57
doi: en cours

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Souffrance et douleur

no 23 2004/2

2004 Cahiers de psychologie clinique Souffrance et douleur

Souffrance névrotique chez le sujet vieillissant

Benoît VERDON Maître de conférences. Laboratoire de Psychologie Clinique et de Psychopatologie. Université Paris 5 - René Descartes, 71 avenue Édouard Vaillant 92774 Boulogne-Billancourt cedex, France.
Derrière la plainte liée aux défaillances de la mémoire, lesquelles sont appréhendées comme prodromes de la maladie d'Alzheimer, de réelles souffrances psychiques, compatibles avec celles dont rend compte le paradigme freudien de la névrose de transfert, se font jour. Angoisse d'être démis d'atouts qui garantissent autonomie, jugement, pouvoir de décision et d'action, sentiment de n'être plus à même de séduire et d'évincer, amer renoncement à la conquête de l'objet, s'avèrent des problématiques nodales du travail du vieillissement. Mots-clés : Vieillissement, Névrose, Œdipe, Mémoire, Castration. Behind the complaint tied to memory weaknesses, which are apprehended as precursors of the Alzheimer's disease, real psychic suffering, compatible with those revealed by the Freudian paradigm of transference neurosis, appear. Anxiety of being dispossessed of capacities which guarantee autonomy, judgement, power of decision and action, feeling of no longer being able to seduce or evict, bitter renunciation of the conquest of the object, reveal themselves as core questions of the working process of ageing. Keywords : Ageing, Neurosis, Œdipus, Memory, Castration.
« Or, peu à peu, sans qu'elle osât même se l'avouer, s'était glissée dans son âme la préoccupation obscure des jours qui passent, de l'âge qui vient. C'était en sa pensée quelque chose comme une petite démangeaison qui ne cessait jamais. Mais sachant bien que cette descente de la vie était sans fond, et cédant à l'instinct du danger, elle ferma les yeux en se laissant glisser afin de conserver son rêve, de ne pas avoir le vertige de l'abîme et le désespoir de l'impuissance. Elle vécut donc en souriant, avec une sorte d'orgueil factice de rester belle si longtemps; et, lorsque Annette apparut à côté d'elle avec la fraîcheur de ses dix-huit années, au lieu de souffrir de ce voisinage, elle fut fière, au contraire, de pouvoir être préférée, dans la grâce savante de sa maturité, à cette fillette épanouie dans l'éclat radieux de la première jeunesse. Elle se croyait même au début d'une période heureuse et tranquille lorsque la mort de sa mère vint la frapper en plein cœur. » Maupassant, Fort comme la mort, 1889.
Il y a deux ans, dans cette même revue, Marion Péruchon questionnait le devenir des organisations névrotiques auprès d'une population vivant en maison de retraite médicalisée [1]. Ses observations, issues de l'analyse de protocoles de Rorschach et de TAT, soulignaient notamment le basculement possible de la névrose vieillie dans la dynamique et l'économie psychiques propres au paradigme de la névrose actuelle, du fait de la notation d'un « affaiblissement de l'élaboration mentale et en particulier du conflit intra-psychique, la réduction des défenses mentales et de l'expression symbolique en même temps que l'investissement du concret, de l'actuel et du factuel » (p.51). La plainte hypocondriaque qui « prend la relève d'une psychisation qui s'essouffle » (p.55) en est une illustration.
Une telle observation confirme un point de vue fort partagé par les cliniciens d'obédience psychanalytique qui se sont intéressés au vieillissement psychique depuis les années 70. Ainsi, s'appuyant sur le constat d'une limitation du temps, de déficits imposés par l'environnement, de la perspective de la mort, mais aussi des modifications de l'apparence corporelle, Claude Balier souligne de fait le « caractère a-conflictuel de la plupart des états pathologiques de la vieillesse, ceci étant particulièrement évident pour les névroses actuelles [...]. L'intervention constante du narcissisme comme facteur explicatif de la pathologie du vieillissement permet une approche dynamique sans pour autant se référer à une organisation conflictuelle » [2]. Nous avons eu l'occasion de questionner cette mise à l'écart de la conflictualité propre au paradigme de la névrose de transfert, nous n'y reviendrons pas ici [3]. Notons seulement que la généralisation de la présence de troubles qui seraient de façon prévalente liés à l'actualité de vie du patient vieillissant (changement de statut social, fragilisation physique, perspective de la mort), d'une excitation somatique qui demeurerait à distance du psychisme, et de l'expression de troubles nettement marquée du sceau du somatique ne nous paraît pas rendre compte de la richesse de la psychopathologie du sujet âgé et notamment du caractère fort heuristique du paradigme de la névrose de transfert. Cette modélisation freudienne qui révèle au contraire l'expression symbolique d'un conflit psychique prenant racine dans l'histoire infantile du sujet et réactualisé dans l'après-coup, constituant un compromis entre désir et défense, et mû par des aménagements défensifs spécifiques, nous semble au contraire toujours et encore fort pertinente pour rendre compte de bien des états de souffrance de sujets vieillissants. Marion Péruchon adopte d'ailleurs une position nuancée, soulignant les traces de conflictualité névrotique qui demeurent en lien avec la scène œdipienne et la problématique de castration. Plus encore, elle ne généralise pas ses observations, reconnaissant l'effet traumatogène de l'institutionnalisation qui « peut avoir des répercussions sidérantes sur la psyché. La comparaison avec un échantillon hors institution s'imposerait donc » (op. cit., p.54).
 
Caractéristiques de la clinique de la plainte mnésique
 
 
Nous avons mené une recherche visant notamment à mettre à l'épreuve le paradigme de la névrose de transfert confronté au vieillissement [4]. Les questions à l'origine de cette étude sont nées de la rencontre avec des patients dont la plainte n'intéresse pas au premier chef le dysfonctionnement des fonctions corporelles, que celui-ci participe de désorganisations banales ou pathologiques. En effet, il est une clinique du sujet vieillissant qui permet de dégager des modalités de fonctionnement nourries d'un conflit prenant toujours et encore sa source dans le théâtre privé de la tragédie humaine aux prises avec la question du désir et de la frustration, de la haine et de la mort [5]; il s'agit de la clinique de la plainte liée à l'impression de moindre mobilisation des processus mnésiques [6]. En effet, outre les patients pour lesquels la plainte participe de réelles détériorations du substrat cérébral, cette clinique permet de rencontrer bon nombre de patients qui mettent en avant une forte plainte sans que l'on observe une quelconque défaillance cognitive à l'occasion du bilan psychologique. Ce sont ces personnes que nous avons sollicitées dans le cadre de notre travail. Le contexte contemporain des pathologies cérébrales, qui peuvent faire de tout homme à l'intelligence vive et féconde un être grabataire et dépendant pour le moindre de ses besoins vitaux, fait qu'à la perspective de la mort du fait de la prise d'âge s'est greffé maintenant le spectre de la détérioration mentale, du risque conséquent de perdre son autonomie physique et psychique, et d'être un jour cantonné à une irréductible position de dépendance et d'impuissance. Cette clinique singulière nous confronte de fait à des sujets dont les fonctionnements psychiques s'avèrent fort complexes et protéiformes, parfois non exempts de fragilités anciennes, mais ayant rarement été pour autant à l'origine de consultations ou de prises en charge psychothérapique [7]. Il n'est pas possible ici de présenter en détail la richesse et la diversité des modalités de fonctionnement psychique observées au fil des rencontres cliniques et des bilans psychologiques, aussi nous en tiendrons nous à une évocation de ce que les entretiens et la passation du Rorschach et du TAT ont permis de saisir de la vivacité conflictuelle de l'organisation psychique de facture névrotique de 13 femmes et hommes âgés de 53 à 82 ans [8].
 
Intensité du conflit intrapsychique
 
 
Ces patients sont des femmes et des hommes qui présentent un fonctionnement dont l'intensité des problématiques et des aménagements défensifs témoigne de traitements douloureux des conflits psychiques. Si certains sont plus fragiles que d'autres, ils demeurent tous somme toute dans le cadre des variations de la normale, c'est-à-dire en prenant en compte le fait que certains modes de fonctionnement en frôlent les confins, du fait d'un état de crise. Ces patients présentent une fragilité psychique observable tant au plan de l'entretien clinique (inhibition, dramatisation, souffrance psychique notables, acuité des problématiques, pleurs) que des épreuves projectives, où pesant s'avère le poids des aménagements défensifs, moindre le caractère dégageant de leur intervention.
Ainsi, Maurice, 82 ans, dont le fonctionnement psychique témoigne d'une organisation obsessionnelle, avec discours haché et laconique, investissement soutenu de l'intellectualisation et de précautions verbales, qui s'avère mal à l'aise, riant souvent, banalisant et évitant parfois de façon très nette les sollicitations du clinicien alors qu'il a pourtant volontiers accepté l'idée de l'entretien de recherche. Ce dernier donne à voir de la part de Maurice une nette souffrance psychique liée aux limites imposées par le vieillissement et à l'approche de la mort. À plusieurs reprises lors de l'entretien, Maurice évoque son impression de « faire des bêtises » du fait de ses difficultés de mémoire, sa crainte de ne plus se contrôler, de ne plus arriver à faire correctement son devoir. Il évoque alors le fait de n'avoir jamais vraiment été attentif à ses finances, d'avoir exercé sa profession d'obstétricien sans avoir jamais veillé à gagner plus d'argent qu'il n'en avait besoin, et de ne pas pouvoir offrir à sa femme maintenant un confort de vie plus agréable. Plus encore, il évoque son activité professionnelle en en soulignant un point fondamental, celui d'avoir parfois « donné la mort » au lieu de « donner la vie ». À l'automne de sa propre vie, le voilà assailli par des souvenirs d'échecs thérapeutiques qui nourrissent l'impression amère de n'être plus capable :
[...] Vous aviez la crainte que des choses en vous ne fonctionnent plus bien...
... Ne fonctionnent plus bien, bon et que progressivement elles deviennent un danger, hein. [...] Je suis satisfait de ce que j'ai fait en somme, mais j'aurais pu faire mieux. (Rit) J'ai aussi commis des erreurs, des bêtises... On peut faire des erreurs sur le plan médical, bon... après tout, on a des morts sur la conscience... + [...] C'était même très... très très important parce que comme on dit, en obstétrique, y'a deux vies qui dépendent de vous... Quand on a réussi un enfant sain, non traumatisé, on a de la satisfaction. Si la mère s'en est bien tirée, on en retire aussi une satisfaction. Malheureusement, ce n'est pas toujours le cas. Et j'y pense. Ça revient... Oui, j'y pense. Oui par moments... par moments, ça surgit... et parfois de façon un peu obsédante.
Le conflit psychique de Maurice dévoile alors l'une de ses racines, celle d'un jeune homme complexé auquel son père renvoyait sans ambages son défaut de faconde et sa myopie comme raisons irréductibles pour qu'il ravale son désir d'entrer un jour dans la Marine ou de faire du Droit. Maurice se replie alors sur la médecine, dont il entendait dire « qu'avec le temps, tout le monde peut y arriver ». Confronté aux interdits paternels, Maurice n'aura de cesse de « remettre les gens en état », déplaçant ainsi son angoisse de tuer et l'impérieux besoin de soigner sur les figures de ses patients. Le renoncement obligé à l'activité professionnelle, du fait de l'âge et de l'angoisse de faire des erreurs, demeure fort douloureux pour Maurice, qui a renoncé « par devoir » à conduire sa moto à soixante-dix ans. D'un fatalisme très intellectualisé, Maurice étoffe ses défenses dès lors que de telles thématiques sont abordées en entretien. Toute allusion à la sexualité est évitée, déplacée sur l'évocation du plaisir pris à l'activité contemplative, déniée dans l'argumentation spontanée du choix professionnel.
L'approche de la mort suscite chez Josée, 75 ans, une angoisse liée à l'idée de n'être pas pardonnée pour ses fautes commises. La valeur structurante de la culpabilité névrotique apparaît ici très nette, révélatrice, sous couvert de la relation à Dieu, du poids de l'idée d'une sanction pour avoir formulé des vœux interdits, posé des actes ou omis de les poser :
Oui, y'a des moments où je ne suis pas satisfaite de ma façon de vivre ou de faire les choses ou de me... oui, j'ai quand même bien des gens que j'ai laissés un peu tomber, que j'aurais pas dû laisser tomber, des espèces de remords comme tout le monde, j'pense... plus ou moins mais enfin tout le monde doit avoir un peu... donc y'a des moments où là je me dis « ben j'espère que j'irais là-haut quand même » mais... je sais pas où, à quelle place (rit). Quand je vois certains êtres qui se... qui sont tellement saints, enfin vraiment, que je me dis « c'est difficile. Faut pas... » enfin, c'est difficile, ça dépend ce qu'on peut... chacun fait comme il peut aussi hein. Enfin voilà. Euh... a priori euh... moi je trouve que... enfin je veux dire, j'ai la chance peut-être de ne pas me... m'affoler... théoriquement. Je pense que, comme dirait Sainte Thérèse, euh « je ne meurs pas, j'entre dans la vie ». C'est somptueux ! Alors... évidemment, si on se rac... « raccrocher » c'est pas le mot que j'aimerais trouver, mais si on n'oublie pas ce genre de phrase, ça vous aide ! Mais enfin euh... euh... j'crois que tout le monde a quand même certaines angoisses euh... au moment de passer d'un monde à l'autre. Enfin, j'imagine... [...] Quelquefois, quand j'ai pas fait, quand j'ai, quand je repense à certaines choses, je me dis que... il va y avoir un temps de Purgatoire, ça, je crois que c'est normal euh... enfin ça me paraît normal, j'en sais rien...
De façon fort congruente avec la logique du paradigme de la névrose de transfert, la suite de l'entretien va déployer l'un des remords de Josée, celui de ne s'être pas assez tôt rendue compte que sa mère avait de réelles difficultés de mémoire, combien elle était de fait vraisemblablement en très grande souffrance, alors que Josée n'hésitait pas à lui faire des remontrances : « Y'avait des jours où je le faisais avec plus ou moins de... de bonne volonté quand même parce que je savais qu'elle l'attendait et que j'avais comme une espèce d'impression de dépendance... et... en réalité, c'était normal, mais je l'ai pas fait avec autant de... d'élégance que j'aurais pu le faire... par moments, pas tout le temps, mais enfin quand même si, souvent... »
 
Problématiques : castration, séduction, passivité
 
 
Parmi les patients rencontrés à l'occasion de cette recherche, certains, dont nous ne parlons pas ici, présentent un fonctionnement psychique névrotique somme toute souple et dégageant : si l'on pouvait par exemple observer aux épreuves projectives un investissement soutenu des représentations phalliques compensatrices de représentations féminines passives et/ou châtrées, il était cependant possible que des prises de positions féminines soient représentables et investies sans atteinte notable de la représentation de soi. Chez les patients présentant une souffrance psychique plus soutenue, le jeu identificatoire apparaît moins souple, du fait d'une mise à mal plus intense des assises identificatoires, d'un effet plus douloureux de la castration et de la passivité engagées par le vieillissement, d'un investissement plus exigeant des représentations phalliques. La rencontre périlleuse entre le radicalisme d'une réalité externe et les fragilités, mais aussi les ressources, d'une réalité interne, tout à la fois blessée par la vulnérabilité et la frustration, empreinte d'un appétit de plaisir, d'illusion et de consolation, peut également s'entendre dans les entretiens.
On peut être ainsi très frappé par la grande souffrance psychique amplement partagée par les patients, liée à l'impression d'une impuissance, d'un désarmement nourris par la moindre vivacité physique et intellectuelle. Nous ne pouvons bien sûr les citer tous, mais chacun des patients tient tôt ou tard dans l'entretien des propos qui trahissent la douleur liée à une incapacité renouvelée.
Bérénice rapporte ainsi son intense sentiment d'être incapable maintenant, alors qu'elle se souvient de sa jeunesse à la campagne, où elle était la seule fille qui avait un scooter, qui faisait du ski et voyageait, autant d'opportunités offertes par son père. À 66 ans, Bérénice a l'impression douloureuse de ne plus pouvoir jouir ainsi; plus encore, elle se sent en état d'infériorité, se comparant, elle, l'ancienne institutrice, à l'une de ses élèves « qui était capable de lire toute la phrase et qui ne savait pas du tout ce qu'elle avait lu, qui n'enregistrait rien... alors une fois je me suis dit "tu es comme la petite gamine" ». De fait, Bérénice désinvestit ses activités de lecture, de même que sa participation aux conversations : « y'a des fois où je suis euh... complètement désarmée, je ne trouve plus le mot qu'il faut, [...] j'ai peur de dire d'autres bêtises ou d'avoir des silences où je passe pour une demeurée, alors je préfère euh, fermer tout. Voilà. C'est vrai. Par exemple, je suis devenue d'une humilité... en tout. [...] Par exemple euh, moi je ne voyage pas, y'en a qui voyagent, je suis incapable d'entretenir la conversation dans la mesure où je ne sais plus rien, je ne sais pas si j'ai su beaucoup de choses avant mais enfin là maintenant, c'est rien, alors ça, ça me, ça gêne et pour y remédier, y'a qu'une solution, c'est de rester chez soi. » Mais demeurer cloîtrée chez elle n'empêche pas Bérénice d'être assaillie par des angoisses qui la malmènent. Elle repense souvent à ses dernières années de travail, où elle se vivait comme n'étant plus à la hauteur des tâches à effectuer. Encore maintenant, il lui arrive d'avoir des bouffées d'angoisse lorsqu'elle passe près d'un établissement scolaire où les cris des enfants qui chahutent dans la cour de récréation lui rappellent son sentiment de défectuosité. Plus encore, elle est parfois hantée par des cauchemars :
Vous savez, je rêve encore de l'école, je fais encore des rentrées scolaires où il me manque un journal de classe (rit), ça, ça je rêve encore. C'est dire à quel point ça vous marque ! Vous savez, rêver de l'école, ça m'arrive...
Mais vous ne faites pas n'importe quel rêve... Il vous manque un journal de classe...
Il me manque un journal de classe, il me manque toujours un papier ou quelque chose, oui c'est vrai.
Depuis sa mise à la retraite, dégagée partiellement de l'inquiétude liée au travail, Bérénice vit avec son mari, dont elle aurait divorcé si sa mère ne l'en avait pas empêchée. Car de longue date, le mari de Bérénice n'échange rien avec elle, ne lui permet aucune sortie sans son autorisation. Et si la jouissance et la désinvolture de sa jeunesse ne sont plus, la souffrance psychique a nettement pris le dessus, Bérénice craignant de devenir « folle » et ayant parfois pensé à se suicider :
Qu'est-ce qui vous donne à penser à mettre fin à votre vie ?
Eh bien euh... Dans le fond : est-ce que je sers encore à quelque chose ? Ou... Je vais peut-être être punie de dire toutes ces choses là : est-ce que ça vaut la peine de vivre ?
Vous pourriez être punie de dire ces choses-là ?
Ben peut-être ! (rit) Non pas vous bien sûr !
Qui pourrait vous punir de ça ?
Les puissances (rit) euh, le Bon Dieu, comme disait ma mère, « le Bon Dieu te punira »... parce que... C'est vrai... Mais dans le fond, malgré tout... Non. Mais malgré tout, y'a dans certaines familles des suicides à répétition, c'est vrai ça ! Alors est-ce que c'est inscrit dans nos gènes ? Est-ce qu'il y a une tendance suicidaire qui se retrouve de génération en génération ? Ma grand-mère s'est suicidée, elle avait quarante ans à peu près, mon neveu s'est suicidé, il avait quarante et son fils s'est suicidé y'a, tout juste huit ans après... Alors, cette idée du suicide, elle reste dans la tête, parce que y'a eu, y'en a qui ont franchi le premier pas... Mais en ce moment, je prends des petits comprimés (rit), je sais pas si ça m'empêchera de... + Parce que moi, la vie, quand elle se résume à « qu'est-ce qu'on mange demain ? », « qu'est-ce qu'on mange ce soir ? », « qu'est-ce qu'on... ? », pff... moi ça me fatigue !
Ainsi se dévoile l'ancrage terrible d'un surmoi sadique qui entretient la vivacité d'un noyau mélancolique où l'impossibilité de s'autoriser d'agresser l'objet, parental et marital, fait courir le risque d'un retournement du désespoir haineux sur soi. L'attache transférentielle repérable à certains moments de l'entretien apparaît là de bon aloi :
Je pensais qu'au moment de la retraite, j'allais pouvoir enfin revivre, mais j'étais sotte, je pensais que mon mari avait un comportement tel que... parce que il travaillait beaucoup, parce qu'il devait être fatigué le dimanche, parce que je lui trouvais toujours tout un tas d'excuses... alors qu'en réalité c'est dans sa nature et je m'en raconte (sic), rend compte avec euh (rit) pas mal d'années de retard, voyez vous. Et si vous aimez mieux, je suis retraitée et je ne peux toujours rien faire. Alors de venir vous voir, j'ai même du plaisir (rit) ! D'autant plus que vous vous appelez Benoît et que mon fils s'appelle Benoît, ça doit être pour ça que je suis venue vous voir. (rit) [...]
Y'a des choses que vous pouvez quand même cultiver...
Mon jardin oui ! et les mauvaises herbes ! (Rit) Alors cultiver quoi ? Racontez-moi tout !
Dans votre petit jardin à vous, votre jardin intérieur.
Mon jardin intérieur est en broussailles...
Il est cultivable...
Y'a beaucoup de mauvaises herbes. J'ai essayé d'écrire, parce que ça me soul... quand, quand au cours de la journée, je n'ai pas dit un seul mot, j'ai une envie d'écrire. Il m'est arrivé des fois d'envoyer des lettres quand je... Ou des fois il m'arrive quand même de prendre ma valise pour aller dans la petite maison quelques jours, j'ai quand même des petites choses à faire... et d'écrire à mon mari. Mais j'ai pas plus de réponse que quand je lui parle (rit). Mais enfin, ça me fait beaucoup de bien d'écrire. Voilà. Je... je vais des fois aux concerts, dans ma campagne, il y a de beaux concerts à l'église. Je vais des fois au musée quand je viens à Paris. Je devais aller au musée tantôt, c'est de votre faute si j'ai pas pu le voir, parce qu'il n'était ouvert que tantôt.
Mais peut-être que cette rencontre que nous avons là participe aussi... (me coupe la parole)
Ah mais oui !
... à votre petit jardin intérieur...
Mais oui ! Et ça m'a fait plaisir de venir !
On le voit, la reviviscence de la problématique de castration, exprimé par le vif sentiment d'être incapable et impuissant, apparaît intense et source d'une souffrance psychique notable. Mais l'angoisse et le complexe de castration ne suffisent pas à rendre compte des angoisses ressenties. L'appréhension d'une passivité insoutenable en ce qu'elle apparaît sous les traits d'une dépendance qui ferait courir le risque d'être à la merci d'autrui est également un nœud conflictuel patent. Nous en dégagerons plus loin les racines œdipiennes; attardons-nous pour l'instant sur l'impact de ces fantasmes sur les représentations de soi et les fragilités identificatoires conséquentes.
 
Insupportable passivité
 
 
Les épreuves projectives apparaissent fort heuristiques pour illustrer la violence parfois repérable de ces déstabilisations de l'illusion d'être nanti et impénétrable à jamais. C'est notamment à travers l'intense investissement des représentations phalliques au Rorschach que l'on peut dégager les luttes engagées contre la représentation indésirable et angoissante du féminin-châtré, du féminin-orifice. Mais l'on observe conjointement un contraste notable entre ces revendications phalliques, compensatrices et restauratrices, et la désorganisation parfois patente des représentations féminines passives et/ou châtrées. Dans les protocoles de jeunes adultes présentant un fonctionnement névrotique, la reconnaissance plus ou moins paisible des sollicitations sexuelles s'exprime de façon privilégiée par des réponses symbolisées où le déplacement sur des contenus « animal », « végétal », « objet », « anatomie » permet l'expression de représentations de creux réceptifs, d'atteintes corporelles, qui ne sont pas forcément frappées du sceau de la violence. Cela arrive, bien sûr, mais il nous semble que la déstabilisation identificatoire à l'occasion du vieillissement puisse mettre à mal de façon plus prononcée la question des limites, la possibilité de symboliser et représenter une ouverture localisée qui ne soit pas massive, une attaque du corps qui ne soit pas dévastatrice.
Ainsi, on peut relever dans le protocole de Rorschach de Marie-Paule, 57 ans, la réponse suivante, à la planche IV qui est très sollicitante de représentations de puissance et qui peut permettre l'exploitation et le déploiement de prises de position passive : « Je dirais l'éclate..., euh, une... on dirait une taupe qui a été ouverte pour une étude quelconque, pour la science. On voit en bas les deux pattes du bas... les deux pattes du haut. Une taupe ou un mulot, un petit animal comme ça, quoi. Un mulot ou un rat qui, pour la vivisection, a été ouvert. Le museau, les poils, les pattes avant et arrière ». La représentation initiale, stoppée dans sa formulation (« l'éclate... ») rend compte de la violence première de la passivité, toujours lisible, mais mieux contenue, dans l'évocation d'une « ouverture » opérée par un objet. Suzanne, âgée de 76 ans, donne par exemple les réponses suivantes : « Un lièvre, si vous voulez, qui serait complètement aplati. Ce serait une photo en vue aérienne. Ses cuisses complètement aplaties, on verrait que sa tête qui dépasse. À la limite mort et qu'on a pris en vue plongeante » (V), « Ça, ça me ferait penser à... à un animal sur lequel on aurait fait une dissection. Il a le ventre ouvert. Une souris ou... un petit animal... qu'on aurait ouvert pour faire une dissection. Petit animal qu'on a complètement ouvert pour le disséquer. Ça pourrait être une petite souris. Y'a une espèce de fente. Ça a la forme de quelque chose d'ouvert et d'aplati. Ça pourrait être de la fourrure... non... non. C'est plutôt quelque chose de morbide » (VI).
S'il importe de noter que de telles représentations ne saturent pas toutes les représentations de la passivité et de la castration que donnent à voir les protocoles de Rorschach, il importe conjointement d'en souligner la grande fréquence. La confrontation aux sollicitations féminines de certaines planches creuses, évasées (II, VII), à la sollicitation sexuelle complexe des planches IV et VI, occasionne parfois une désorganisation importante des représentations du corps; l'intégrité de ce dernier est mise à mal, objet d'une passivation sadique qui effracte, troue, abîme, coupe, écrase et dissèque. Le déplacement sur des figures animales demeure cependant un aménagement défensif fort investi, permettant l'expression de la fantasmatique passive et masochiste à distance de représentations humaines. La qualité de ces dernières, notons le, est souvent très satisfaisante. Ainsi, on assiste, sous couvert de déplacements plus ou moins bien symbolisés, à la mise en avant de représentations qui trahissent la déstabilisation des prises de positions identificatoires face aux sollicitations du féminin passif, victime du regard, de la prédation, de la pénétration, si ce n'est de la destruction, de la part de l'objet. Ce dernier, redouté par sa puissance, est parfois mis en scène avec une complaisance qui, ici et là, trahit le secret plaisir qui peut être pris.
 
Une inquiétante séduction
 
 
Comment en effet ne pas entendre là la valeur structurante, ainsi peut-être que les impasses, d'un fantasme toujours présent d'une séduction subie, source manifeste de déplaisir et d'angoisse, indice d'un fort investissement maintenu de représentations d'objets et de représentations de relations aux objets qui ne se crispent pas dans l'idéalisation et le gel narcissiques mais qui demeurent nourries d'appétence libidinale et agressive ? Car sous la constitution de ce scénario qui attribue à l'objet la responsabilité d'un désir désagréable qui s'impose, se cache le secret désir personnel, inavouable, désir qui ne renonce pas, qui continue de revendiquer toujours, sans forcément le reconnaître. Or il est peut-être là l'un des revers de la maintenance soutenue de ce fantasme de séduction avec l'avènement du vieillissement, à savoir une difficulté à renoncer à l'objet, à son pouvoir excitant, à sa valeur de réassurance quant aux capacités de séduction personnelle. La vivacité du scénario et la désorganisation qu'il engage trahissent, nous semble-t-il, l'impossible renoncement à l'objet de désir, ainsi que l'angoisse sous-jacente de n'avoir pas ce qu'il faut pour s'assurer de la continuité de son amour. L'impression douloureuse évoquée ci-avant d'être dorénavant incapable et impuissant trouve peut-être là une consolation secrète, celle d'être sadisée par un objet qui toujours désire. Le fantasme de l'enfant battu dégagé par Freud apparaît là fort éclairant en ce qu'il rappelle le désir insatiable d'être le partenaire de la figure paternelle [9]. Mais ce que révèlent très certainement aussi ces prises de positions passives radicales dégagées des protocoles de Rorschach, est le moment de tension narcissique aiguë qu'est le processus de vieillissement, la fragilité narcissique révélée par les atteintes soutenues des représentations du corps livré au désir et à l'agressivité de l'autre, l'intense désenchantement liée aux représentations féminines jugées dangereuses en ce qu'elles s'avèrent offertes et pénétrables, décevantes en ce qu'elles renvoient à l'impression d'une erreur de fabrication, d'une perpétuelle punition. Dans un contexte d'organisation névrotique de la conflictualité psychique, cette mise à mal narcissique peut de fait révéler l'intégration difficile, douloureuse, jamais vraiment sereine, des représentations féminines, l'adoption forcée, souvent combattue, d'une position passive fantasmée comme faisant courir le risque d'une violence subie, d'une rétorsion. Nous allons voir maintenant bientôt combien une telle angoisse prend ses racines dans la reviviscence intense des enjeux œdipiens, du souhait toujours formulé de conquérir l'objet, de la crainte de subir à son tour les vœux parricidaires autrefois nourris, et maintenant projetés sur d'autres, du risque conséquent de n'être plus aimé et d'être évincé.
 
Intensité et valeur structurante de la conflictualité œdipienne
 
 
On le pressentait déjà – du fait de nos observations qui confirment d'une part la solidité de la facture intériorisée du conflit psychique, nourri par l'opposition dynamique entre désir et interdit, et d'autre part la prépondérance d'une problématique de prises de positions identificatoires liées à un commerce malaisé avec des objets de désir et de rivalité, qui tantôt s'offrent, tantôt se dérobent, tantôt tolèrent, tantôt interdisent, menacent et excluent –, la scène œdipienne demeure structurante, problématisant les rapports que le sujet entretient avec le plaisir et la mort, et ce, en dépit de l'avancée en âge et du caractère parfois bruyant des plaintes dépressives et narcissiques.
Faisons place de nouveau aux apports fructueux de l'entretien clinique afin de dégager combien l'angoisse de devenir dépendant et de se retrouver un jour en position de passivité radicale trahit le maintien fort vivace de fantasmes parricidaires, projetés avec grande appréhension sur des figures jugées autrefois inoffensives, aujourd'hui menaçantes.
Bérénice, 66 ans, se souvient : « je me moquais du... enfin, nous étions une grande famille, et on riait du grand-père qui voyait des flammes, qui voyait des choses que nous, nous ne voyions pas », associant immédiatement sur la personne de sa mère : « ma mère, j'étais, si, j'étais forcément plus âgée, enfin pas forcément, mais j'étais plus âgée et... ça faisait pitié, parce que quand on a connu une personne euh intelligente, vive, que l'on admire et que l'on voit tout doucement que... ». Le discours s'embrouille, s'éteint, et se déplace sur la personne de la belle-mère de Bérénice qu'elle va visiter chaque semaine alors que cette démarche l'angoisse violemment :
Elle a 84 ans, elle ne veut pas être avec des vieux. Alors on peut pas la mettre en nurserie quand même... c'est... 84 ans. Mais alors elle est d'une lucidité... Elle a une tête euh bon... mais le corps euh mais c'est ma belle-mère, faut bien que j'y aille. Ceux dont je vous ai énuméré le cas, c'était des gens très proches hein, c'est pas un plaisir que d'aller euh soit dans les hôpitaux, soit dans les maisons de retraite. C'est une obligation. Y'en a qui s'en dispensent mais moi je me sens un peu, je suis de la vieille génération et y'a le respect des personnes âgées.
Alors que c'est difficile pour vous de vous confronter à cette image-là...
Ah oui, oui. Je... Je me dis « tel jour, je devrais y aller » et plus j'arrive avec la voiture, plus je me rapproche du lieu, je sens... ça m'étreint, ça me... bon alors je, je me suis permise de dire ça à quelqu'un de la famille, ils m'ont dit « ben, t'as qu'à rester chez toi ! » C'est vrai. Donc... je ne voudrais pas faire ressentir à mes proches ce que moi j'ai ressenti pour tous ces gens là. Qu'est-ce que vous voulez que je fasse ? On peut pas.
La culpabilité liée au ressenti désagréable de la confrontation à une vieillesse malade qui fait être « grabataire, incontinent, baveux, moche, laid, avec le corps qui se dessèche », la difficulté d'éprouver des affects de tendresse et d'estime pour des proches si abîmés, nourrit chez Bérénice tant le devoir de se rendre à leur chevet que l'angoisse d'être un jour dans une position passive similaire, objet du dégoût et de la sollicitude d'autrui. Elle évoque alors sa « sensation de malaise en pensant à mes enfants, je pourrais leur donner ce spectacle-là », associant « quand on voit les vieux, on se dit ``quand est-ce qu'ils vont partir ?"; y'en a qui le pensent mais qui ne le disent pas ». Discours manifeste qui met en avant le vœu de ne jamais imposer sa propre dépendance à l'entourage, ainsi que l'impression qu'un tel événement serait « catastrophique » pour les proches, discours latent qui révèle combien sous la crainte de s'imposer aux enfants se cache l'angoisse de les voir s'imposer, eux dorénavant forts, capables de réaliser des vœux parricidaires qui, s'ils en ont sûrement, sont surtout ici ceux que nos patients leur attribuent, indices de la reviviscence très aiguë des propres vœux de meurtre, d'éviction et d'exclusion. Là est l'un des nœuds conflictuels œdipiens très caractéristiques du fonctionnement psychique névrotique mis à l'épreuve du vieillissement, celui d'un renversement des générations où le sujet, protégé lorsqu'il était enfant de la réalisation de ses vœux incestueux et parricidaires par son immaturité fonctionnelle, puis déstabilisé par l'efflorescence pubertaire, voire la naissance et la croissance de ses enfants, se voit dorénavant courir le risque de devoir céder le gouvernail à ceux qui pourraient se venger des interdits et des contraintes d'autrefois.
 
Différence générationnelle : clinique du « transfert »
 
 
La différence d'âge entre le clinicien et les patients importe d'être mentionnée en ce qu'elle a parfois suscité, dans l'ici et maintenant de la rencontre clinique, des mobilisations agressives et/ou libidinales qui, si mesurées soient-elles, n'en parlent pas moins pour une confrontation intergénérationnelle parfois peu confortable pour certains patients. Chez les sujets présentant un fonctionnement névrotique, le déplacement des doléances sur la figure du clinicien est tôt ou tard sujet à réparation dont la valence libidinale n'est pas à négliger [10].
« Je ne pensais pas être accueillie par un jeunot de votre espèce, qui n'a pas d'expérience, mais par quelqu'un de vénérable et respectable » déclare sans ambages Michèle, 78 ans, à peine entrée dans le bureau, avant même d'avoir pris le temps de s'asseoir. Comment entendre cette entrée en matière quelque peu soutenue, où se lit l'expression d'une souffrance narcissique intense via la nécessité de dénigrer l'interlocuteur ? Visiblement, l'idée dont voulait se convaincre Michèle était que vieillesse et respectabilité allaient de pair. La passation du bilan psychologique, qui lui donne l'impression d'être « à la petite école », est investie sur un mode très indolent, Michèle ne travaillant par exemple que d'une main aux cubes de Kohs, prenant son temps et abandonnant certains items alors que l'épreuve est chronométrée. Nous ne pensions pas que Michèle allait accepter de participer à notre recherche; et pourtant, à la fin de l'entretien de restitution du bilan psychologique, lequel précédait la proposition de se revoir pour l'entretien de recherche, Michèle dira spontanément : « Vous vous appelez Verdon ? Comme un torrent du midi ! Quelle association, cette violence et ce prénom, Benoît, qui est la douceur et la bonté même ! » Au cours de l'entretien de recherche, Michèle, si défendue de prime abord, confiera : « c'est là que je me rends compte que si y'avait à mes côtés quelqu'un que je ne vois pas trop souvent avec lequel échanger le meilleur de la vie (rit), ce serait pas mal. C'est toujours agréable d'avoir quand même un échange avec quelqu'un avec lequel on sent qu'on peut avoir un échange ».
 
Reviviscence de la rivalité
 
 
Bien des patients vivent mal la mise à l'écart que l'âge engage parfois lorsqu'il rencontre une réalité interne sensible à l'idée d'une exclusion d'une scène de plaisir. Pour Bérénice, la vie affective de ses enfants nourrit l'impression douloureuse d'une trahison, d'une dépossession, d'une remise en cause de son statut de mère qui a un ascendant sur ses enfants, lesquels l'adoreraient toujours sans commune mesure. Ainsi, elle projette sur son fils ses propres frustrations qui prennent alors figure d'interdits. Elle qui était une jeune fille vive et exubérante, qui s'est mariée et dont la mère s'est fermement opposée à son divorce car le précepte maternel était qu'on se marie « pour le meilleur et pour le pire, quand on est marié, on accepte tout », la voilà qui s'oppose à ce que son fils aime une femme mariée, laquelle divorce cependant bientôt :
Ils ont dû vivre à trois un certain temps, enfin à trois, peut-être pas les trois en même temps, mais... Voilà. Et moi je ne pouvais pas admettre ça ! (rit) Et puis vous savez, je pense que toutes les mères de famille voient d'un mauvais œil la fille qui va embarquer le garçon... et je lui voyais beaucoup de défauts (rit) : d'abord elle était très petite et mon fils est très grand. Bon enfin, bon, laissons la taille de côté euh... J'espérais mieux pour mon fils et ma mère certainement a pensé la même chose quand je me suis mariée. Alors après, je suis revenue à... à plus de sagesse, j'ai accepté, puis n'importe comment j'aurais... j'ai été obligée, j'ai voulu accepter parce que si je n'acceptais pas, je perdais mon garçon, alors je préfère garder mon garçon en acceptant son amie. Voilà ! Mais c'est vrai que toutes les mères doivent ressentir cette même chose. Je pense.
Que le départ d'un garçon est difficile...
Peut-être...
Quand il est happé par une autre femme...
Peut-être. Je ne sais pas. Moi, c'est ce que j'ai ressenti... Voyez, si ça avait été, voyez le terme de « jeune fille » (rit), à l'époque, j'aurais aimé, voyez comment j'étais vieux jeu, j'aurais aimé qu'il trouve une jeune fille, ben, vraiment jeune, tandis que là elle est plus âgée que lui, y'a quantité de petites choses, bon ben ça, ça m'a fait vraiment euh... et puis j'étais sans doute fragile, comme je le suis toujours...
Elle est beaucoup plus âgée que lui ?
Oh, elle a quatre ou cinq ans.
Significative exigence, significative intolérance que cette souffrance liée au fait que son fils sorte avec une femme qui fut épouse et qui est mère et qui n'a que quatre ou cinq ans que plus que lui. La rivalité ainsi érigée dévoile les vœux incestueux qui demeurent insatisfaits, l'objet du désir demeurant interdit, possédé par une autre.
 
Amertume du renoncement
 
 
La solitude qu'imposent parfois le vieillissement et les aléas de la vie, du fait d'un veuvage, d'un célibat forcé ou revendiqué, est une dure épreuve pour ces patients dont nous avons nettement apprécié l'appétence libidinale fort maintenue. Ainsi, Suzanne, 76 ans, divorcée et sans enfant, qui donne à voir une dépression nette, peu affectée, s'exprimant par la mise en avant d'un manque de goût à ce qui l'entoure, mais qui le retrouve lorsqu'une amie plus jeune l'accompagne dans ses sorties culturelles. Suzanne cherche alors à panser son « manque d'espoir » en écoutant des sketches de Coluche et de Desproges; elle s'achète de beaux vêtements mais ne les met pas, tentant de mettre sous le boisseau sa souffrance liée à sa solitude affective, au fait de ne plus plaire, elle qui se sent « vieille et moche » :
C'est pas la question de ne plus plaire, si vous voulez, ça, ça m'est égal. Y'a pas longtemps que ça m'est égal ! (Rit) Mais ce qu'il y a de bien c'est que... y'a encore, j'avais quoi 62 ou 63 ans, je me faisais encore un peu draguer par ci par là par des chauffeurs de taxi ou... maintenant c'est bien fini, mais ce qu'il y a de bien, à partir du moment où j'ai plus été, où j'ai plus, comme je dis, je n'ai ni de désir, ni le pouvoir de séduire, mais ce qu'il y a, c'est que euh... j'ai toujours, si vous voulez, une de mes grandes euh... comment dirais-je ? pas passion, parce que la passion c'est autre chose... mais enfin c'est que j'ai toujours aimé... beaucoup aimé, c'est m'habiller, alors je continue à acheter des trucs que je ne me mets pas par exemple, parce que quand le moral ne va pas, parce que ça arrive quand même, y'a des jours où ça va moins bien, si j'ai mal dormi, je vais m'acheter des trucs, et pas bon marché parce que, comme je dépense pas tellement d'argent, je peux de temps en temps me payer une folie qui va rester dans mon... que je vais dépendre de mon armoire et que je vais donner à quelqu'un au bout d'un an ou deux. Enfin bon, je ne suis pas contente de vivre, j'aimerais bien que ça s'arrête le plus tôt possible, mais alors brutalement, parce que la maladie me fait peur.
Suzanne se souvient de sa vie affective tumultueuse d'antan, où elle avait de nombreux soupirants, vivant intensément l'amour et ses risques, ses jouissances et ses brûlures. Ces pensées encore très présentes soutiennent chez elle une estime de soi malmenée, mais entretiennent paradoxalement l'impression cruelle de n'être plus aimable et de ne servir à rien. Le traitement singulier de la planche 16 du TAT illustre bien cette labilité et cette érotisation qui n'est pas sans tenter de lutter contre l'authentique et rude souffrance dépressive de cette vieille femme qui souhaite être euthanasiée et qui, faute de pouvoir réaliser cela en France, n'est pas sans envisager de se suicider un jour, dans une ultime revendication de maîtriser sa vie jusque dans la mort :
Raconter une histoire... Ça peut être la... Ça peut être moi ? Ça peut être moi... Ça serait trop long. Oh ben je vais quand même vous... Suzanne aimait René... et puis elle ne l'a plus aimé. Elle a rencontré Philippe... mais René a très mal réagi, si bien que Suzanne a été prise entre deux amours, celui de René, dont elle ne voulait plus, celui de Philippe, qui lui semblait fragile... Au bout de quelques années, elle a laissé l'un et l'autre et elle s'est toujours, non, pas toujours, faut pas exagérer, en vieillissant, elle s'est rendue compte qu'elle n'aurait jamais dû laisser Philippe. Voilà.
Chez Dominique, 69 ans, ce n'est pas tant l'appétence libidinale et la possibilité de séduire qui malmène les idéaux et confronte à une réalité blessante. Dominique se voit, elle, confrontée à la nécessité désolante de céder la maîtrise de ses affaires à d'autres, de renoncer à faire des projets que sa vigueur physique ne peut plus endurer, d'accepter d'être plus lente, de « remonter moins vite la pente ». « Je ne peux plus donner un coup de collier comme avant, précise-t-elle. Peut-être faut-il admettre tout ça... béatement, mais j'en suis pas encore tout à fait là, vous voyez. » Dominique se vit donc comme devant anticiper sur l'arrachage à venir : « je crois qu'il faut... euh... je veux pas dire rétrécir son champ d'action, c'est pas ça... mais quand même, c'est un peu ça... alors il vaut mieux le faire de son propre chef plutôt que de se voir contraint ». Mais la déprise d'aménagements revendicatifs de longue date et impérieusement ancrés à l'intérieur de soi n'est pas chose aisée. Aussi le renoncement est-il amplement douloureux, Dominique œuvrant avec beaucoup d'ambivalence et d'allers-retours, faisant là une concession, reprenant ici son droit de regard. Elle prépare déjà son enterrement car ainsi, « la question est réglée. Alors est-ce... est-ce un désir de vouloir tout régenter ? Ça je ne sais pas. Mais au moins c'est fait comme on le souhaite. » Entre renoncements qui s'imposent et sources de plaisir qui échappent, Dominique vit de façon particulièrement douloureuse, à la mesure de ses revendications radicales de maîtrise, les contraintes imposées par un ennemi qui reste difficile à cerner, un ennemi sur lequel on ne peut avoir que de vaines et fugaces victoires. La rigueur de ses requêtes, les pleurs inattendus lors de l'entretien, parlent pour le conflit intense chez cette forte femme, exigeante mais déchirée, démunie sous sa carapace phallique.
 
Conclusion
 
 
Nous arrêterons là cette évocation partielle des problématiques susceptibles de nourrir des états de souffrance psychique non négligeable au sein d'une population de femmes et d'hommes vieillissants qui présentent un fonctionnement psychique de facture névrotique particulièrement fragilisé par l'expérience du vieillissement. Cette rencontre entre une réalité externe qui frappe le statut social, la vie affective, l'intégrité physique et cognitive, et une réalité interne jusque-là mue par des conflits entre désir de conquête et de jouissance avec un objet, désir d'évincer les rivaux qui pourraient nuire à ce plaisir, interdit de réalisation des désirs avec certaines figures et nécessité de déplacer l'investissement à distance, continue de nourrir, on le voit, la dynamique de la psyché vieillissante lorsque celle-ci ne présente pas de modalités de fonctionnement psychique compatible avec les paradigmes de la névrose actuelle et de la psychose ou alors, dégagés depuis Freud, des fonctionnements limites et narcissiques. Le conflit demeure intra-psychique, les instances interdictrices gardent leur rôle et les digues psychiques continuent de s'ériger. Les difficultés d'adopter et d'exploiter sereinement des prises de positions identificatoires demeurent d'actualité. Conjointement, le drame œdipien demeure la scène conflictuelle par excellence, structurante en ce qu'elle donne sens aux rapports que les patients entretiennent avec leurs objets internes et externes, rapports de désir et de frustration, de rivalité et de renoncement. Souffrance liée à ce dernier dans son lien aux idéalités embrassées, souffrance liée à la culpabilité, appétence toujours vivace de jouir avec l'autre, d'être aimé de lui, pardonné pour les fautes commises, consolé pour les désenchantements, autant de fils qui tissent la vie psychique souvent fort riche de ces patients qui ont accepté d'être menés au-delà de leur prime requête, celle d'une évaluation de leur efficience mnésique, qui ont accepté de parler d'eux et qui témoignent, chacun à leur manière, du désir irréductible d'être reconnu comme un être unique et irremplaçable, au sein duquel ne cesse de se manifester un vœu intime, crucial, brûlant, adressé aux objets et à soi-même, objets qui un jour disparaîtront ou ont déjà disparu, de la part d'un moi qui un jour aussi mourra : « ne m'oublie pas ».
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  BALIER, C. (1976), « Étude clinique et Éléments pour une théorie narcissique du vieillissement », Gérontologie et Société, Cahier de la Fondation Nationale de Gérontologie, 4, pp. 59-153.
·  CHARAZAC, P. (1983), Psychothérapie du patient âgé et de sa famille, Paris, Dunod.
·  FREUD, S. (1995), « Un enfant est battu. Contribution à la connaissance de la genèse des perversions sexuelles » (1919), in Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, pp. 219-243.
·  GROTJAHN, M. (1956), ``Analytic psychotherapy with the elderly", Psychoanalytical Review, 42, 1955, 419-427, trad. fr. V. Smirnoff, in La psychanalyse, 2, pp. 243-255.
·  JONES, E. (1969), « Le fantasme du renversement de l'ordre des générations » (1948), in Théorie et pratique de la psychanalyse, Paris, Payot, pp. 372-377.
·  PANCRAZI-BOYER, M.P. (1997), « Psychopathologie de la plainte mnésique », in De la plainte mnésique à la maladie d'Alzheimer, sous la direction de Michel B.F., Dérouesné C., Gély-Nargeot M.C., Monographies du Groupe de Recherche sur l'Alzheimer, Marseille, Solal, pp. 47-54.
·  PÉRUCHON, M. (2002), « La névrose dans le grand âge à l'appui d'épreuves projectives », Cahiers de Psychologie Clinique, 18, 1, pp. 45-56.
·  VERDON, B. (2003), « Le traitement des affects dépressifs dans le fonctionnement narcissique à l'épreuve du vieillissement », Apports de la méthodologie projective, Bulletin de Psychologie, LVI, 5, 467, pp. 655-665.
·  VERDON, B. (2003), « Le paradigme de la névrose à l'épreuve du temps. Remarques à propos de la question de la névrose actuelle », Champ Psychosomatique, 30, pp. 83-100.
·  VERDON, B. (2003), Le paradigme de la névrose à l'épreuve du temps. Psychopathologie de la plainte mnésique du sujet vieillissant, Thèse pour l'obtention du Doctorat de Psychologie Clinique et Pathologique, sous la direction du Pr. Catherine Chabert, Université Paris V – René Descartes.
·  VERDON, B. (2004), « Psychopathologie d'une clinique de la perte : la plainte mnésique », in L'examen psychologique en clinique : situations, méthodes, études de cas, sous la direction de Michèle Emmanuelli, Paris, Dunod, pp. 483-499.
 
NOTES
 
[1]M. Péruchon, « La névrose dans le grand âge à l'appui d'épreuves projectives », Cahiers de Psychologie Clinique, 18, 1, 2002, pp. 45-56.
[2]C. Balier, « Étude clinique et éléments pour une théorie narcissique du vieillissement », Gérontologie et Société, Cahier de la Fondation Nationale de Gérontologie, 4, 1976, pp. 59-153. C'est nous qui soulignons.
[3]B. Verdon, « Le paradigme de la névrose à l'épreuve du temps. Remarques à propos de la question de la névrose actuelle », Champ Psychosomatique, 30, 2003, pp. 83-100.
[4]B. Verdon, Le paradigme de la névrose à l'épreuve du temps. Psychopathologie de la plainte mnésique du sujet vieillissant. Thèse pour l'obtention du Doctorat de Psychologie Clinique et Pathologique, sous la direction du Pr. Catherine Chabert, Université Paris V – René Descartes, 2003.
[5] En ce sens, nous rejoignons des observations faites en d'autres champs cliniques, notamment psychothérapiques. Cf. P. Charazac, Psychothérapie du patient âgé et de sa famille, Paris, Dunod, 1983; M. Grotjahn, ``Analytic psychotherapy with the elderly", Psychoanalytical Review, 42, 1955, 419-427, trad. fr. V. Smirnoff, in La psychanalyse, 1956, 2, 243-255; E. Jones, « Le fantasme du renversement de l'ordre des générations » (1948), in Théorie et pratique de la psychanalyse, Paris, Payot, 1969, 372-377.
[6]M.P. Pancrazi-Boyer, « Psychopathologie de la plainte mnésique », in De la plainte mnésique à la maladie d'Alzheimer, sous la direction de Michel B.F., Dérouesné C., Gély-Nargeot M.C., Monographies du Groupe de Recherche sur l'Alzheimer, Marseille, Solal, 1997, pp. 47-54.
[7]B. Verdon, « Psychopathologie d'une clinique de la perte : la plainte mnésique », in L'examen psychologique en clinique : situations, méthodes, études de cas, sous la direction de Michèle Emmanuelli, Paris, Dunod, 2004, pp. 483-499.
[8]Les 18 autres patients de la recherche sont également des femmes et des hommes dont les âges s'échelonnent de 53 à 85 ans mais présentant d'autres modalités de fonctionnement psychique : « fonctionnements névrotiques souples », « fonctionnements limites », « fonctionnements narcissiques ».
[9]S. Freud, « Un enfant est battu. Contribution à la connaissance de la genèse des perversions sexuelles » (1919), in Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1995, pp. 219-243.
[10]Cela est beaucoup moins observable auprès des patients présentant un fonctionnement narcissique. Cf. B. Verdon, « Le traitement des affects dépressifs dans le fonctionnement narcissique à l'épreuve du vieillissement », Apports de la méthodologie projective, Bulletin de Psychologie, LVI, 5, 467, 2003, pp. 655-665.
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