Cahiers de psychologie clinique 2005/1
Cahiers de psychologie clinique
2005/1 (no 24)
236 pages
Editeur
I.S.B.N. 2-8041-4716-9
DOI 10.3917/cpc.024.033
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Ouverture théorique

Vous consultezL'extrémité du désir : Le désir d'être et l'espace du désir

Auteur Magali Ravit du même auteur

Psychologue clinicienne C. R. P. P. C – Institut de Psychologie – Université lumière Lyon 2.

Le désir se présente dans toutes ses formes allant de l'insatiabilité irrémédiable du corps jusqu'à la dimension religieuse allégorique ou métaphorique. Il est une donnée essentielle, universelle et singulière, qui confronte tout individu à la part insondable de son être. En tout état de cause, le désir reste un précipité énigmatique qui se dialectise avec le plaisir, le manque, le besoin, l'interdit et l'idéal, sans jamais s'y dissoudre. Son armature et sa nature foncièrement déroutantes impliquent un mouvement de vie, une mise en jeu perpétuelle, une promesse, vectorisés à travers la fonction de l'objet agissant tout au plus comme un révélateur.

2 Parler du désir, c'est donc exposer les fondements de l'être. C'est à partir de ce fond énigmatique que je souhaite interroger le désir d'être chez des patients pour lesquels la pâleur de la vie, exposée sans aucun relief, ne peut se construire que dans de forts mouvements entraînant des passages à l'acte variés auto ou hétéro-agressifs. Travaillant dans une maison d'arrêt et dans un Centre Médico-Psychologique, il est bien rare de rencontrer chez mes patients un mode d'organisation psychique dans lequel l'objet, introduit sur fond d'absence, permet de soutenir le jeu du désir. Ces pathologies se nourrissent dans le champ perceptif au détriment du pôle représentatif. Le perçu, « l'à-voir pour de vrai », consiste à consommer l'objet comme on se consolerait par anticipation du désespoir qu'occasionnerait la perte irrémédiable de tout désir. De la position dépressive non assumée, on passe aisément dans les registres des aménagements état limites, pervers ou narcissiques qui ont en commun de se garantir contre la séparation, l'altération voire la mort de l'objet. Chez ces sujets, la logique de l'espoir se substitue à l'instauration du désir qui s'est jadis inscrit comme une pièce tragique indicible et effrayante, la jouissance se présentant comme le seul gain narcissique compensatoire et légitime. Dans ce contexte, le désir s'apparente à une lutte serrée, parfois fatale, qui oppose Éros à Thanatos. Pour ces patients la quête de l'émoi le plus singulier, le plus secret, reste la seule possibilité d'un plaisir liminaire égalable à la recherche du bonheur. L'émotion devient un facteur d'accomplissement, une condition d'émergence de l'être, l'élément le plus basal de la volonté et du besoin d'être.

3 À partir d'un cas clinique, nous verrons comment seule la promesse d'une satisfaction illimitée, toujours en attente, permet d'abolir l'inexprimable terreur de ce qui doit demeurer inconnu et étranger au Moi. Le passage à l'acte le plus saisissant met en scène la soumission à un processus d'idéalisation bloqué qui permet de se donner l'illusion d'être. C'est ensuite à travers le mythe de Narcisse que j'aborderai comment pour ces pathologies l'illusion créatrice du miroir n'est pas une expérience structurante, le reflet (surface plane privée d'épaisseur fantasmatique) ne débouchant sur rien.

L'illusion du désir / désillusion de l'être

4 Hervé a une cinquantaine d'années lorsque je le rencontre en prison. Il se souvient de ses premières consommations d'alcool à l'âge de dix-sept ans, suite à une crise de « titanique ». Je l'arrête sur ce lapsus, il reprend en évoquant une crise de rhumatisme articulaire sévère où il s'est senti défaillir avec l'impression de mourir : « j'étais comme dans une cathédrale, il y avait de la lumière au fond. Je sentais mes organes à l'intérieur. Je me sentais partir ». Cette sensation aqueuse d'engloutissement, d'autoavalement qui traduit un éprouvé de dévitalisation interne donne à Hervé en permanence l'idée d'assister à ses propres obsèques. De l'autre côté de l'éprouvé, la figuration de sa détresse s'exprime dans une représentation spectrale de son corps inerte. Hervé ajoute qu'il a toujours connu ces crises de « palpitations ». Il envisage son état dépressif et ses symptômes psychosomatiques comme une transmission de l'univers maternel. Le médecin qui était souvent appelé pour faire taire et gérer les excès d'angoisse de sa mère, lui avait d'ailleurs glissé à l'oreille : « vous ne pouvez pas renier votre mère, elle est comme vous, malade dans son corps parce que mal dans sa tête ».

5 À vingt ans Hervé entreprend une formation pour développer l'entreprise familiale. Il y travaille dur mais finit par éprouver une certaine lassitude. Après une période de chômage, il trouve un emploi dans une pharmacie. Il décrit sa place, durant ces années, comme une véritable passion. Il se plonge sans arrêt dans les pages du « Vital » (Vidal) qu'il découvre et lit comme un roman : « j'étais comme un poisson dans l'eau ». Hervé se noie aussi dans une réorganisation familiale qu'il n'arrive pas à concevoir. Ne vivant plus son mariage comme un état passionnel, seule façon pour lui de concevoir le lien amoureux, Hervé ne cesse de chercher ailleurs « l'âme sœur », l'être qui le met en extase. La place de ces femmes interchangeables ne semble qu'un prétexte aux retrouvailles d'un climat nourricier. Ce qui résulte de ces rencontres éphémères est une profonde déception qu'Hervé ressent chaque fois comme une mutilation. Une de ses maîtresses lui demande de quitter sa femme et sa famille. Face à ce dilemme, Hervé boit et se sert régulièrement dans les stocks de la pharmacie pour y trouver quelque remède magique le prémunissant de l'expérience catastrophique d'une déchirure qu'il vit au quotidien. Au carrefour d'un choix impossible, il prend la direction de la blessure physique : Hervé se tire une balle dans le pied avec un fusil de chasse. En arrêt de travail, il est ensuite licencié pour faute professionnelle. Il reste donc « à la maison » pendant les mois qui suivent. Son dernier emploi dans un hôpital ne semble pas lui convenir puisque la place qu'il occupe lui semble relative et non fondamentale.

6 Quant à son père, Hervé en parle peu. Les quelques souvenirs qu'il en conserve sont des images fugaces de relations de copinage. À la mort de celui-ci il vit un véritable déracinement qui se manifeste par des états pénibles d'angoisse intense.

7 Hervé a été condamné pour homicide. Après son divorce, à l'initiative de sa femme, il rencontre Hélène. Leur indivision prend l'allure d'une relation sado-masochique. Un soir Hélène lui annonce qu'elle le quitte, cette fois-ci définitivement. Ils boivent ensemble comme pour fêter l'événement... Hervé se souvient avoir pris ce fameux fusil de chasse dont il s'était servi auparavant pour se mutiler... Puis c'est le « blanc ». Hervé se réveille à côté du corps d'Hélène inerte, vidée de son sang et gisant sur le sol. Dans son effervescence excessive, Hervé s'efforce de me faire entendre sa condition de survivant du drame mortel auquel il s'est livré. Il est saisi par l'irreprésentable de sa violence. L'amnésie du passage à l'acte lui permet d'échapper momentanément à la tentation du suicide qui lui offrirait la possibilité de tout effacer.

8 Le crime intervient directement après une très forte consommation mutuelle d'alcool comme moyen de brouiller la limite sujet/objet, feinte pour maintenir l'illusion de la relation amoureuse en vue de pro-jeter en dehors de la dyade le lien d'assujettissement. La « ruse addictive » n'est ensuite plus opérante pour lutter contre le despotisme de l'objet dépositaire du narcissisme du sujet et dont la perte est synonyme de mort. La bouée de femmes dont s'entoure Hervé lui donne l'illusion de pouvoir s'arracher de l'objet sans que cette distance ne soit vécue comme une meurtrissure pour le Moi. Hélène, qui est vécue comme un semblable portant la magnificence de son image dans le miroir, lui renvoie au moment de la rupture le reflet d'un Moi qui s'écroule. Mourir devient une solution envisagée puisque son Moi réel lui est subitement révélé. Les conduites de dépendance serviraient ici de parures pour habiller, déguiser, une nudité trop crue derrière laquelle s'abrite un Moi réel construit en abîme.

9 Se soustraire ici et maintenant à l'objet fauteur d'excitations et instigateur de chaos met en équation le rien, le non-être rejoignant le Tout. Implicitement le « blanc » s'offre comme surface d'une scène traumatique, scène blanche témoignant de l'extinction pulsionnelle et de l'effacement de l'objet jusque-là aveuglant. Le trou dans la représentation – comme analogon de la castration – implique un retournement des pulsions agressives à l'origine dirigées contre la mère. L'évanouissement du Moi est comparable à ce qu'A. Green (1986) désigne sous le terme d'« hallucination négative du Moi ». La disparition de l'objet s'emboîte à la sensation de désêtre. L'angoisse de n'être rien pour l'objet se double de la crainte d'en être détruit, avec la perspective d'un néant (l'idée du suicide) comme achèvement narcissique illimité. S. Wainrib (1996) propose à juste titre de parler de néantisation en tant que processus « auto » qui vient donner mesure à la menace d'annihilation alors transformée en jouissance phallique.

10 Dans ce contexte clinique la dépression maternelle est le vecteur qui organise le lien avec violence à partir de la figure de l'emprise. L'identification aux symptômes maternels est prise dans un nouage paradoxal entre d'une part, la nécessite de se défaire à tout prix de la tyrannie de l'objet, et d'autre part, le besoin de conserver l'objet tout près selon une économie de récupération semblable à l'aménagement d'une « crypte » telle que la désignent N. Abraham et M. Torok (1978). L'orientation somatique met l'accent sur l'expérience libidinale, entre idylle et oubli, qui mène à la construction d'un objet toujours décevant. La forme précoce de cette déception recouvre une idéalisation primitive de l'enfant alors « trop petit » pour satisfaire la mère. Hervé relate une tendre enfance soumise à une mère qui n'a pu le « pro-jeter » dans la vie. C'est en passant par la mutilation corporelle qu'Hervé est assuré de rester avec sa femme, scène qui convoque et rejette en même temps le manque dans le Tout, selon la matrice que J. Lacan (1966) articule à l'opération forclusive. Sa mutilation expose son impossibilité d'acquérir une indépendance qui peut être aussi comprise comme un acte transgressif entrant dans l'exercice de la culpabilité. D'autre part, l'automutilation (comme solution paradoxale permettant de fuir la douleur) montre à quel point l'expérience de satisfaction ne peut s'inscrire, le rejet de la souffrance conduisant à une mutilation du corps, ce que P. Aulagnier (1975) a théorisé à partir de la construction pictogrammique.

11 Pour nos patients, il y va chaque fois de changements brutaux et éprouvants scandés de deuils ou de séparations avec une remise en cause accablante de la vie de l'autre et de leur propre vie. L'errance affective qui se joue de la vie à pile ou face ponctue cette appétence particulière à tout ce qui s'offre de mortel dans la vie. Le climat de détresse mortifère, la frustration aiguë sont paradoxalement renouvelés comme pour se préserver de la fuite du désir. Dans ce type de configuration clinique, la nécessité de revenir au négatif de la vie comme unique point d'ancrage face à la mort permet de s'assurer de la vie de son plein gré, la proximité de la mort exposant le sujet à son propre désir de vivre. N. Zaltzman (1979) analyse cette activité de mesure des seuils de résistance dans ce qu'elle appelle « l'expérience-limite ». L'auteur définit sous le terme de pulsion anarchiste le destin mental de pulsions de mort qui travaillent à produire des frontières là où le domptage libidinal demeure inopérant.

12 Atteindre le sentiment de plénitude à n'importe quel prix, accéder au bonheur sans discontinuité, peut être la seule aspiration désirante pour qui l'énergie de vie ne peut se dilater, s'épanouir en dehors du ballet maléfique de Thanatos. Chez ces sujets l'agencement des émotions n'est pas relié à une sensualité nuancée qui colorerait par touche le plaisir, la tendresse, la joie et son partage avec et vers l'autre. Pour être présente, l'émotion est à son apogée, seule condition donnant la sensation d'être. L'extrémité des sens est l'excitation traumatique; l'extrême étant toujours impressionnant par ce qu'il projette de la part singulière et insondable de l'être au plus profond de soi. Dans ce contexte, l'autre est utilisé pour rendre lisible l'énigme à ciel ouvert. Si le miroir ne triche pas, l'image qu'il réfléchit est sujette à interprétation. Cette ambiguïté du miroir n'est pas sans évoquer « la Chose » (das Ding) que S. Freud désigne en 1895 comme un centre étranger et inassimilable qui se présente au cœur du sujet autour duquel les premières représentations s'articulent. La « Chose » renvoie entre autre au statut fondamental de l'objet perdu, celui qui cause le mouvement d'une recherche sans fin.

13 À partir du mythe de Narcisse, je souhaiterai montrer comment l'incarnation du désir prend d'abord place dans le plaisir de l'illusion avant que celui-ci ne bascule dans le désêtre de par l'absence d'épaisseur du reflet qui ne permet plus le déploiement ludique de l'univers autoérotique.

Narcisse en manque de profondeur

14 Boulevard de la psychanalyse je n'exposerai que quelques fragments[1] [1] Ovide, Les métamorphoses, Livre III, Paris, Flammarion,...
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du mythe de Narcisse. Rongée par l'amertume du refus de Narcisse, Echo implore la déesse Némésis qui exauce ses prières : « Qu'il ne puisse posséder l'objet de son amour ». Poursuivant son chemin, Narcisse tente d'apaiser sa soif dans les eaux brillantes et argentées d'une source. Il est séduit, en extase, par l'image qu'il perçoit : « il s'éprend d'un reflet sans consistance, il prend pour un corps ce qui n'est qu'une ombre ». Si Narcisse est l'aliment du feu qu'il allume, il ne le sait pas : « que voit-il dont ? Il l'ignore ». Assis dans l'herbe épaisse, il ne cesse de contempler « la mensongère image » et implorant les éléments qui l'entourent, si grande est sa douleur, il lance : « je suis séduit, je vois, mais ce que je vois je ne puis le saisir (...) Une mince couche d'eau est tout ce qui empêche notre union ».

15 Si l'image est mensongère, c'est bien parce que l'objet d'amour de Narcisse n'est qu'image, reflet, surface plate qui donne l'illusion de profondeur. Dans le mythe, l'investigation de l'espace est ce qui demeure le plus frappant. Le désir est sollicité à partir de la distance qui reste indispensable pour que l'élan vers l'objet perdure. L'objet est magnifié parce que justement il ne peut être possédé et qu'il échappe toujours en profondeur. Dès que Narcisse touche l'onde, l'image se trouble. Seul le regard qui permet la coupure, l'effacement et la perspective donne consistance à ce qui du dehors n'est qu'une image sans relief. Le jeu de l'illusion est à son comble, Narcisse en est le créateur à son insu. Mais Narcisse ne peut jouer avec cet autre pour qui il brûle d'amour. La possession de cette image est le point de rupture qui fait basculer le jeu de l'illusion créatrice au désespoir, le désir au trépas. À partir du moment où Narcisse comprend que ce qu'il contemple c'est lui-même, sa souffrance est à son comble du fait de ne pouvoir être sujet et objet d'amour sans disparaître dans l'espace d'aliénation : « Ce que je désire je le porte en moi-même (...) si je pouvais me dissocier de mon propre corps ! Souhait insolite, ce que j'aime, je voudrais en être séparé ». La version d'Ovide relate la désincarnation de Narcisse se métamorphosant en fleur tandis que son âme se contemple encore dans l'eau du Styx. Fils d'un fleuve (Céphise) et d'une nymphe des eaux (Liriopé), en remontant à l'embouchure de ses origines Narcisse se rétrécit en une peau de chagrin au principe même du trajet « à rebours » vers le Nirvâna dans lequel il se contemple indéfiniment.

16 Tantôt voulant se dégager de ses origines corporelles, tantôt voulant les retrouver dans l'onde qui précipite son reflet, Narcisse a cette faculté de penser son corps comme un objet du dehors qui lui renvoie un dedans lui échappant toujours et dont il reste captif. Toute l'épaisseur sensuelle de l'environnement (les senteurs, la beauté des paysages, la fraîcheur des sous-bois, le son des mots, les caresses du regard, ...) Narcisse ne peut l'apprécier en dehors de ce reflet, de cette « forme » qui se précipite dans le cours d'eau. Si Narcisse est captif de son reflet, s'il ne peut s'en séparer sans prendre le risque d'en mourir, c'est bien que ce qui manque à Narcisse est une « fonction intermédiaire » (D. Anzieu, 1993) donnant support, relief et consistance aux modalités autoérotiques. Autrement dit, le bouquet émotionnel du désir se présente sous la forme d'une projection d'une partie du Moi dans un objet réceptacle pour y demeurer indéfiniment. Quelque chose du Moi reste perdu. La sensation de privation fait germer un surinvestissement envieux et douloureux vis-à-vis de l'objet perçu au dehors. C'est bien là que Narcisse ne se reconnaît pas : la réintrojection n'est plus possible. L'ob-scène, dans la mesure où le Moi ne peut s'y figurer, prend comme figure la mort en faisant choir le regard de Narcisse qui pointe la limite de la perspective.

17 Cet instant d'extase façonne un univers autoérotique dans lequel les pulsions partielles investissent un corps intime qui reste un corps étranger devenant le substitut des zones érogènes. Le mythe, comme processus d'engendrement et d'autodestruction, peut éclairer combien il est dangereux d'investir narcissiquement la surface du corps propre sous le regard de l'instance parentale introjectée que représenterait un Surmoi sadique. Grâce au jeu du miroir, le dedans est multiplié au dehors pour éviter la détresse dans lequel le Moi se trouverait face à la férocité d'un Surmoi lié à l'angoisse devant le retrait d'amour. S. Le Poulichet (1996) montre à ce titre comment dans l'art la composition insolite de certains artistes témoigne de processus d'autoengendrement. L'œuvre devient ainsi un prolongement autonome du sujet, une sorte de « hors corps étranger », permettant un transfert de la libido afin de repousser efficacement la loi d'autodestruction érigée par un Surmoi impitoyable. Chez les sujets incarcérés le surinvestissement de l'action et du comportement traduit cette aliénation première au non-désir. Les brèches du narcissisme primaire sous-tendent un travail de liaison dans lequel les traces mnésiques négatives confrontent le sujet à l'histoire d'un plaisir inapproprié qui ne peut donc être porteur de la réalisation de soi-même. L'aménagement d'un habitat interne sera toujours vécu comme une enclave « hors de soi ». En conséquence, le désir et son ancrage (auto) érotique se façonnent dans des tenant lieux de zones érogènes « hors corps » pour ne pas sombrer dans la mort. Dès lors l'espace de la rencontre reste envahi par une violence dévastatrice dans laquelle l'irruption pulsionnelle est proportionnelle à la fuite du travail de la sensualité qui n'a pu être le ciment de la construction de l'origine de la subjectivité.

18 La métamorphose de Narcisse éclaire notre clinique dans la mesure où elle inscrit les processus de libidinisation qui prennent forme dans une première différenciation psychique entre figure et fond. Le Moi-peau (D. Anzieu, 1985) constitue ce fond silencieux dont restera tributaire l'élaboration narcissique et libidinale. Des ratés de tels processus de psychisation, le noyau du Moi sera « mis en question » dans des expériences d'étrangeté basculant dans l'effrayant jusqu'au trépas, de par l'absence d'un espace réflexif où prend forme et naît le plaisir dans une tension jubilatoire. Faute de pouvoir prendre place dans cet espace, c'est le déploiement sans fin d'une renaissance sensorielle qui se révèle dans le vide, le blanc et la mort (dans les yeux) comme nous l'avons vu avec Hervé. Le désir se métamorphose alors en extase, en fascination pour l'onde de choc, en expérimentation de l'extrême.

Dynamisme pulsionnel du désir

19 Rappelons que la problématique du désir se réfère à la conception freudienne des premières expériences de satisfaction. Le processus pulsionnel, qui se scelle dans le registre organique, est lié au surgissement du déplaisir occasionné par un état de tension. L'objet qui est proposé pour réduire l'état de tension assure le processus de la satisfaction. Cette première expérience de satisfaction laisse des traces mnésiques. Désormais la satisfaction est liée à une représentation qui pourra être investie chaque fois que le besoin s'en fera ressentir : « Dès que le besoin se re-présentera, il y aura, grâce à la relation établie, déclenchement d'une impulsion psychique qui investira à nouveau l'image mnésique de cette perception dans la mémoire, et provoquera à nouveau la perception elle-même, c'est-à-dire reconstituera la situation de la première satisfaction. C'est ce moment que nous appelons désir. » (S. Freud, 1900, p. 481). Dans un premier temps, l'évocation mnésique de la satisfaction passée avec la perception de l'événement présent n'est pas distinguée. L'enfant a donc tendance à se satisfaire sur le mode hallucinatoire. Ce n'est qu'après une certaine répétition des expériences successives de satisfaction que l'image mnésique de la satisfaction sera différenciée de la satisfaction réelle. Corrélativement, cette image mnésique va orienter les recherches vers l'objet réel de satisfaction dans la mesure où celui-ci est supposé conforme à celui de l'image mnésique. Pour autant que le désir soit irréductiblement lié au processus pulsionnel, il trouve son assise dans le réinvestissement de l'image mnésique par la motion pulsionnelle. Il n'existe donc pas à proprement parler de satisfaction de désir dans la réalité puisque la dimension du désir n'a d'autre réalité que psychique. C'est dans ce sens précis que J. Lacan introduit sa conception de l'objet du désir, objet a, qui désigne à la fois l'objet cause du désir et l'objet perdu. Selon J. Lacan, la dimension du désir est intrinsèquement liée à un manque qui ne peut être comblé par aucun objet réel. J. Lacan (1964) établit une différence radicale entre l'objet du besoin et l'objet de la pulsion. La pulsion ne serait pas nécessairement satisfaite par son objet, le but de la pulsion n'étant rien d'autre que le retour en circuit de la pulsion sur sa source. En d'autres termes, la pulsion qui expérimente son objet découvre en même temps que ce n'est pas de cet objet dont elle est satisfaite. L'objet a, éternellement manquant, inscrit la présence d'un « creux » que n'importe quel objet substitutif pourra venir occuper. Le désir se structure donc comme désir d'un objet lui-même impossible. Le désir appartient à l'ordre de la perte. La mère promue au rang d'Autre pour l'enfant interprètera la première expérience de satisfaction en projetant ses propres signifiants. Désirer ne peut se circonscrire à l'en plus de la satisfaction mais s'inscrit dans l'univers du désir de l'Autre. Aussi, le sens qui a été donné à l'expérience de satisfaction implique à la fois un rythme et un espace pour que le dynamisme propre du désir puisse être à nouveau mobilisé.

20 Les graves perturbations de la dynamique pulsionnelle que l'on observe chez les sujets incarcérés supposent un tragique déficit dans la mise en place des processus autoérotiques. Le corps, non désiré et non psychisé, reste une surface sans consistance qui ne peut inscrire l'expérience du plaisir. Si les premières activités psychiques du nourrisson s'amorcent à partir des expériences de plaisir, ce sera la qualité du support qui permettra à la sensorialité de s'inscrire dans un espace à trois dimensions. La forme maternelle construit un « sol porteur »[2] [2] Selon l'expression de M.  Schneider (1992). ...
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à partir duquel la sensorialité pourra éclore et se constituer comme figure à partir du fond insoupçonné de l'expérience corporelle.

Les abîmes du désir : profondeur psychique et réflexivité

21 Dans son texte consacré au narcissisme, S. Freud (1914) définit le narcissisme comme le premier temps où le Moi, en tant qu'image unifiée du corps, devient l'objet libidinal. C'est dans cet espace que viennent s'inscrire les rêves de désir de perfection des parents pour « sa majesté le bébé ». Se faire aimer par l'autre pour reconquérir son amour devient un but, celui de satisfaire les exigences de l'idéal du Moi. Le complexe de castration est l'élément fondamental qui va susciter le désir de retrouver la perfection narcissique perdue à partir de la reconnaissance de l'incomplétude. En 1923 avec l'élaboration de la deuxième théorie de l'appareil psychique, Freud conçoit le Moi comme « la sédimentation des investissements des objets abandonnés » (p. 241), et avance aussi l'idée d'un Moi-corps qui n'est pas une surface mais l'intériorisation spatiale des relations du Moi.

22 La construction du Moi chez J. Lacan s'introduit d'emblée sous la dialectique de l'aliénation. La formation du Moi est une rencontre entre l'espace au dehors qui concentre et organise la satisfaction sur le corps propre, l'extérieur reflétant les mouvements internes. L'expérience jubilatoire dont parle J. Lacan (1949) dans son célèbre texte introduit les effets de l'image spéculaire qui se joue à la fois dans la profondeur et dans l'aplanissement de la perspective. L'image du corps représente le premier lieu d'accrochage des signifiants.

23 D.-W. Winnicott (1967) traite la fonction du miroir maternel, précurseur du « stade du miroir » (J. Lacan, 1949). Le miroir maternel implique les expériences du holding (maintien du nourrisson), du handling (manipulation du bébé) et le mode de présentation de l'objet (object-présenting). De la catégorie du « maintien » naît le sentiment de continuité d'être qui s'établit sur la base d'une chaîne d'échanges adaptés de la mère aux besoins de l'enfant. Quand les soins maternels sont adéquats, un décollement (et non un arrachement) peut s'opérer d'avec l'enveloppe maternelle primitive ce qui détermine la profondeur de l'appareil psychique. Le miroir maternel permet un réfléchissement de l'état d'âme du bébé-au-sein durant l'expérience de satisfaction. De cette manière, la mère s'efface et reste en relation avec le nourrisson pour qu'il puisse voir dans ce visage quelque chose de lui. De là découle la capacité créatrice, c'est-à-dire l'illusion d'avoir créé l'objet (subjectif). Cette étape représente la capacité de l'enfant de passer d'une relation à un objet conçu subjectivement à une relation avec un objet perçu objectivement. Autrement dit, une mère suffisamment bonne agit comme un écran qui renvoie du dehors ce qui se passe au dedans du bébé dans une relation tactile (de contact) et visuelle (à distance). Ce qui est reconnu dans « l'illusion de la mêmeté » (P. Aulagnier) s'ouvre sur un espace dans lequel l'enfant peut saisir que ce qu'il perçoit c'est lui et aussi la mère qui le regarde. L'établissement des premières liaisons psychiques repose sur la « capacité de rêverie de la mère » (W.-R. Bion, 1962) qui remplit une fonction de « contenant » pour l'enfant.

24 La modélisation du pictogramme de P. Aulagnier (1975) organise le travail de l'activité sensorielle originaire. Le pictogramme est une première « mise en forme » de la « chose corporelle ». Ces modalités d'intériorisation sont indissociables d'une activité de spécularisation dans laquelle la psyché rencontre le monde comme fragment de surface spéculaire dans lequel elle mire son propre reflet.

25 Dans la rencontre entre le corps et le monde extérieur, que cela soit dans l'activité de l'originaire ou dans celle du primaire, l'expérience psychique doit se doter d'une élaboration réflexive pour qu'objet et sujet ne soient plus confondus et qu'en même temps le sujet puisse « théoriser » son système représentatif en propre. Les nombreux travaux sur l'autisme et les états de psychose infantile ont particulièrement insisté sur la dimension spatiale de l'activité sensorielle. Les états de tension du corps, l'exigence pulsionnelle, le déploiement de l'illusion sont vectorisés par la dynamique du désir, toujours dans l'attente du retour de la satisfaction, provisoirement assumée sur le mode hallucinatoire.

Conclusion

26 Des ratés des processus d'introjection, l'activité de contenance échoue à lier réfléxivement le ressenti corporel et à lui donner une dimension spatiale. C'est de là qu'émerge la fragile partition entre le dedans et le dehors qui ne peut advenir sans un support réflexif. Dans les pathologies de l'agir, le corps est un instrument mis au service d'une récupération de l'objet, avec l'illusoire d'un désir qui ne peut prendre forme. À l'abolition de la répartition sujet/objet s'ajoute une impossibilité de se débarrasser des éléments destructeurs, inassimilables pour la psyché. Ce sera alors le pôle quantitatif qui reviendra sur le versant traumatique comme seul point d'origine, révélateur de la tempête émotionnelle que draine et actualise les passages à l'acte les plus divers de nos patients incarcérés. La défaillance de la satisfaction hallucinatoire du désir ne peut organiser sur une première ébauche de représentation de la source et de l'objet. Cette dialectique de l'absence et du manque s'imprime au creux du fantasme. Dans de telles configurations psychiques, le fantasme – qui présuppose une organisation ternaire (agent, action, objet) – ne peut s'élaborer puisque l'écart entre l'acteur et le spectateur au cœur de la scène, ne peut être maintenu dans l'espace et le temps. Le mouvement n'est ici pas le pivot fondamental autour duquel basculent les deux termes qu'il articule : le sujet et l'objet. La relation binaire possède, elle, comme seul espace celui de la répétition qui s'offre comme unique figure émanant de l'impossible dialectisation des catégories de l'intermédiaire. Si normalement le miroir amplifie et accélère la puissance tellurique des profondeurs humaines, l'erreur d'interprétation pictogrammique du reflet permettrait à ces sujets de contourner l'énigme, la mimésis qui agite en profondeur et où se situe le soubassement innommable du désir. L'existence est ainsi destinée à échafauder un décor qui sert d'antidote à la douleur. L'illusoire, le trompe l'œil comme trompe la mort, doit être maintenu à tout prix à partir d'expériences où le manque et le Tout, sans cesse remis en scène dans le cloître de l'autosuffisance, obéissent à la conception d'un Moi-idéal toujours vainqueur. L'éternel retour vers l'origine qui doit nécessairement s'imbriquer à l'expérience du plaisir n'est pas sans rappeler la trajectoire meurtrière et funeste de Grenouille, héros maléfique du roman de P. Süskind (1985). La souillure de ses origines mène Grenouille à commettre toute une série de crimes d'une rare barbarie dans la logique de s'approprier une odeur dont il a été cruellement dépourvu. Grenouille se servira de la peau des corps de ses victimes, toutes féminines, pour distiller sa propre essence existentielle : la fragrance du désir qu'il absorbe jusqu'à la mort. Pour Grenouille comme pour nos patients, il est remarquable d'observer comment l'ancrage dans la répétition et le traumatisme s'offre comme seule stratégie de l'identité lorsque la « blessure narcissique ne peut concevoir que l'Apocalypse comme punition », selon la belle expression de R. Draï (1996).

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Notes

[ 1] Ovide, Les métamorphoses, Livre III, Paris, Flammarion, 1966, p. 98-103.Retour

[ 2] Selon l'expression de M. Schneider (1992).Retour

Résumé

L'auteur interroge le dynamisme du désir dans des configurations cliniques pour lesquelles la souffrance allant jusqu'au sentiment de désêtre ne permet plus le jeu de l'émotion. À travers les passages à l'acte les plus divers, et notamment à partir d'une étude clinique, l'auteur montre comment le désir se combine dans une lutte parfois fatale qui oppose Éros à Thanatos. Les modalités du lien à l'objet qui s'instaurent dans le champ perceptif et non représentatif tentent d'assurer la reproduction de l'objet perdu. Dans ces pathologies, la logique de l'espoir se substitue à l'instauration du désir, la quête de l'émoi le plus singulier, le plus extrême, restant la seule possibilité d'un plaisir liminaire égalable à la recherche du bonheur. À partir du mythe de Narcisse, l'auteur envisage comment le désir qui échappe toujours en profondeur, ne peut s'inscrire que dans le jeu de l'illusion créatrice dont le fondement repose sur le processus de satisfaction et l'expérience de la réflexivité interne.


Désir, miroir, passage à l'acte, dimension psychique, expérience de satisfaction



The author studies the dynamics of desire in clinical cases in which suffering, that gets to the point of the feeling of non-being, prevents the working of emotions.
From various acting outs and especially basing herself on a clinical study, the author shows how desire combines in a struggle sometimes fatal that opposes Eros to Thanatos. The modalities of the bound to the object that are established in the perceptive and non-representative field intend to provide with the restitution of the lost object. In those pathologies, the logic of hope is replaced by desire, the pursuit of the most singular, the most extreme emotion; all this being the only possibility of liminal pleasure which can be put on equal terms with the pursuit of happiness.
Basing herself on the myth of Narcissus, the author reflects on how desire, which always lacks deepness, can only be inscribed in the working of creative illusion whose foundations back on the process of satisfaction and on the experience of internal reflexivity.
Desire, Mirror, acting out, psychic dimension, experience of satisfaction

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Magali Ravit « L'extrémité du désir : le désir d'être et l'espace du désir », Cahiers de psychologie clinique 1/2005 (no 24), p. 33-48.
URL :
www.cairn.info/revue-cahiers-de-psychologie-clinique-2005-1-page-33.htm.
DOI : 10.3917/cpc.024.033.