Cahiers de psychologie clinique
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4717-7
218 pages

p. 201 à 211
doi: en cours

Veille sur la revue
Vous consultez

Notes de lecture

no 25 2005/2

2005 Cahiers de psychologie clinique Notes de lecture

Lectures

La santé mentale de l'enfant : Théories pour penser nos pratiques ?
Anne-Christine Frankard et Xavier Renders.
Éditions De Boeck, 2004, 240 p.
Christine Lebon Psychologue, 11a, avenue Charbo B-1030 Bruxelles
Le titre du livre d'Anne-Christine Frankard et de Xavier Renders interpelle naturellement le lecteur potentiel de par l'évident intérêt du thème. Alors qu'aujourd'hui, les questions qui touchent à l'enfance sont à l'avant plan, le livre propose de s'arrêter un moment sur le concept de santé mentale de l'enfant, concept qui se décline évidemment différemment selon le point de vue théorique que l'on adopte. La recherche effectuée par les auteurs se présente comme une synthèse théorique articulée à des questions cliniques et des témoignages de pratiques dans le domaine de la santé mentale de l'enfant.
Le livre offre ainsi trois parties différentes et complémentaires, donnant dans un premier temps au lecteur l'occasion de voyager au travers des deux derniers siècles, afin de trouver des éléments de réponse à la question ; « qui est un enfant en bonne santé mentale ? ». De Rousseau à la santé mentale positive, en passant par les psychogénéticiens, Freud, Bowlby, Winnicott et d'autres encore, neufs foyers théoriques sont présentés et analysés comparativement selon deux grands axes bipolaires. Les auteurs font ainsi émerger une méthode d'analyse qui permet de situer les références théoriques en regard de leur position sur l'axe « éduquer – soigner » et de leur façon de concevoir les âges de la vie comme dimension de l'existence ou dans leur succession. La première partie du livre met également à jour les invariants présents dans les différentes théories de la santé mentale de l'enfant. La notion d'invariants, nous expliquent les auteurs, est définie par l'anthropologue F. Laplantine (1992) comme étant des « balises permettant de mettre un ordre « crédible » (en fonction de critères de crédibilité culturels) dans le flux phénoménal du réel (p.20) ». En utilisant cette notion, les auteurs soulignent le processus de passage des « univers réifiés », terme de Moscovici (1984) pour désigner les connaissances issues des champs scientifiques, aux « univers consensuels » qui rassemblent les connaissances de sens commun. Cette ballade historique met donc en perspective le statut actuel de l'enfant, statut qui apparaît à nouveau inscrit dans une lignée, jalonnée d'auteurs et de recherches. Les différents champs théoriques analysés sont représentatifs et éclairants pour penser l'enfant d'aujourd'hui comme issu d'une histoire et d'une filiation faites de courants de pensée qui témoignent de cette dualité dynamique « éduquer »-« soigner ».
La deuxième partie du livre présente huit initiatives nouvelles et concrètes en santé mentale de l'enfant. L'objectif des auteurs est de faire connaître ces pratiques originales en mettant en évidence la dualité relevée dans la première partie. Le lecteur se familiarise alors avec quatre types d'intervention ; les interventions dans des lieux d'accueil occasionnels de quartier pour jeunes enfants accompagnés d'adultes, des interventions préventives auprès du personnel de crèche, des interventions centrées sur les troubles des relations précoces de l'enfant avec ses proches et des interventions de santé mentale communautaire. Un des aspects originaux du livre réside ici puisque, par leur démarche, les auteurs vont à l'encontre de ce qu'ils dénoncent, à savoir l'écart entre le monde scientifique et les pratiques de terrain. En effet, en se penchant sur des initiatives concrètes, ils font lien entre la théorie développée et ce qui se joue cliniquement. De plus, Anne-Christine Frankard et Xavier Renders présentent des projets référés à la psychanalyse qui vont à la rencontre du social, démontrant là encore toute la richesse de l'articulation entre les univers réifiés et les univers consensuels.
Enfin si le titre du livre annonce le thème, le sous-titre quant à lui donne d'emblée un aperçu de la tonalité de l'ouvrage, celle là même qui fait sa spécificité principale. D'abord parce que théorie et pratique apparaissent liées et interdépendantes, constat apparemment évident mais qui, dans les faits n'est pas toujours si aisément d'application. Ensuite parce que, dans sa formulation, il se pose en interrogation. Ainsi, la troisième partie du livre démontre le souci qu'ont les auteurs de donner la parole à ceux qui, dans leur travail, se posent la question de la santé mentale de l'enfant. Pour ce faire, Anne-Christine Frankard et Xavier Renders n'ont pas hésité à soumettre les deux premières parties de leur ouvrage à des professionnels, n'évitant pas la critique et le questionnement de leur démarche. Le lecteur est alors invité à prendre connaissance du compte-rendu des différentes tables rondes qui ont réuni des universitaires de différentes orientations, des professionnels impliqués dans les initiatives présentées et des personnes potentiellement intéressées par l'ouvrage. Cette troisième partie fait ainsi tiers par rapport à la dualité présentée dans les deux parties précédentes puisque celle-ci s'expose au regard d'autrui, ouvrant ainsi un espace d'expression et de questionnement. Elle témoigne également de ce que D. Widlöcher souligne dans la préface du livre « Anne-Christine Frankard et Xavier Renders se gardent bien de présenter ces courants théoriques comme des écoles de pensées et de recherche qui s'excluraient mutuellement (p.5) ».
La recherche effectuée par les auteurs a donc clairement pour objectif de proposer une mise en évidence des théories et des initiatives existant dans le domaine de la santé mentale de l'enfant. Anne-Christine Frankard et Xavier Renders réalisent tout au long de l'ouvrage une très bonne synthèse théorico-clinique concernant la santé mentale de l'enfant, annonçant néanmoins qu'elle n'est pas exhaustive. La démarche se veut ouverte à l'analyse d'initiatives issues de diverses orientations. Si les auteurs parlent du lieu où ils se trouvent, la psychanalyse, ils mettent néanmoins celle-ci en lien avec d'autres conceptions. Ils permettent alors à chacun de prendre part à la réflexion en utilisant les deux axes « éduquer »-« soigner » comme grille de lecture. Les auteurs ont également voulu toucher un large public, théoriciens, professionnels, étudiants,... Toute personne intéressée par la question de la santé mentale de l'enfant trouvera dès lors dans l'ouvrage d'Anne-Christine Frankard et de Xavier Renders un véritable outil de travail et de réflexion.
Encyclopédie de la vie de famille, les psys en parlent
Sous la direction de Maryse Vaillant avec Ariane Morris, Édition de La Martinière, 2004, 641 p.
Par Lise Mingasson, Paris
Par Nicole Stryckman, Psychanalyste AFB, 111 rue des Aduatiques B1040 Bruxelles
Les bouleversements qui affectent la vie de famille aujourd'hui, l'émancipation par rapport aux modèles et contraintes du passé, ne rendent pas la vie de famille plus facile. Chacun est inévitablement convoquer à penser, voire à repenser, sa vie de couple comme sa vie de famille. Proposer des pistes de réflexion et des supports de pensée semble avoir été l'idée de base de Maryse Vaillant et Ariane Morris tout au long de la réalisation d'une remarquable « Encyclopédie de la vie de famille ». Celle-ci rend disponible, dans un langage accessible à un large public, l'expérience rassemblée par plus de cinquante spécialistes « psys » – enseignants, chercheurs et cliniciens – concernant les grandes thématiques de la vie du couple et de la famille aujourd'hui.
Si l'on suit Sacha Guitry, pour lequel le mariage « c'est résoudre à deux les problèmes qu'on aurait pas eus tout seul », on trouvera dans cet ouvrage une bonne illustration des multiples questions qui surgissent dès lors que la rencontre amoureuse se produit entre deux êtres : la rencontre, l'alliance, le choix d'avoir ou non un/des enfants, la ou les crises, la capacité de s'en sortir ou pas, l'adaptation aux nouvelles situations, la demande d'aide... Un parcours qui nous est familier et qui demeure cependant mystérieux, jamais totalement maîtrisable, et dont les racines plongent très loin dans l'inconscient.
C'est ce regard des profondeurs qu'offrent les auteurs au lecteur, à partir de leur expérience clinique sur tout ce qui constitue les étapes de la vie de famille. Apporter des éléments de compréhension, appuyés notamment sur l'expérience de la cure psychanalytique, ouvrir à la réflexion personnelle, donner des pistes sur ce qui détermine nos attitudes, dans un lieu où amour et haine marchent du même pas, où le passé agit au présent, où la (les) place(s) de chacun conditionne(nt) celle des autres comme sur un échiquier.
Outre des psychanalystes, on retrouve dans ces pages des juristes, des pédiatres, des pédopsychiatres, des gynécologues, chacun proposant un voyage intime au cœur de la famille, dans ses diverses dimensions généalogique, affective, culturelle et éducative, voyage au cours duquel toutes les questions les plus simples et les plus courantes (doutes, soucis et crises) sont abordées.
Il y est beaucoup question de souffrances, même si l'humour n'est pas absent. Pourquoi est-ce si difficile d'être heureux en famille ? On ne pourrait énumérer toutes les raisons qui appartiennent à chacun. Cependant, trois axes transversaux peuvent être retenus.
Dans le mystère de la rencontre d'abord, que l'on attribue souvent au hasard, le choix du conjoint obéit à une demande inconsciente qui doit répondre aux manques affectifs et matériels que l'un et l'autre ressentent et qui s'enracinent dans l'enfance de chacun. « Un pacte inconscient et mutuel... mais dont l'autre ne possède pas la clé » (Patrick Vinois).
Dans le domaine de l'attachement ensuite, l'ambivalence règne en maître. Le couple amour-haine fait que « la destruction travaille autant que la construction » (Alain Valtier). Nous sommes tentés de détruire ce à quoi nous tenons le plus. Est-ce une anticipation des risques de mort de la relation ?
Enfin, encore plus aujourd'hui qu'hier, du fait de l'allongement de la vie, les changements auxquels le couple doit faire face devraient s'accompagner d'échanges et de « conversations conjugales » permanentes. Or, celles-ci ne sont pas toujours possibles, pour les précédentes raisons (entre autres), et la co-évolution se fait ou non à travers des crises qui font peur car elles interrogent l'identité de chacun et sa stabilité malgré les orages (Serge Hefez).
Cette encyclopédie rassemble donc plus de cinquante rubriques, chacune étant illustrée par une vignette clinique. De plus, au fil de l'ouvrage, un certain nombre de termes techniques sont explicités. L'ensemble est aéré, vivant, très agréable à lire, chacun et chacune pouvant entrer dans l'ouvrage par le thème qui le ou la concerne et l'intéresse. Les cliniciens, comme le grand public, peuvent donc y trouver sujet de questionnement, de réflexion et de création de ses propres réponses aux inévitables difficultés de la vie de famille d'aujourd'hui.
Une première partie de l'ouvrage concerne le couple, sa constitution, sa vie, son abord spécifique par les hommes et par les femmes, ses diverses crises et leur dépassement ou leur aboutissement dans le divorce. Ces thèmes sont abordés notamment par A. Valtier, S. Hefez, F. Hurstel, J.P. Winter, M-F Hirigoyen et P. De Neuter.
Une seconde partie concerne la création de la famille : le désir d'enfant, la stérilité, les maternités et les paternités tardives, l'adoption, le don du prénom, la vie sexuelle des parents. Pour ces rubriques, les éditrices ont fait appel à des spécialistes bien connus comme M. Bydlowski, M. Seltz, C. Dolto, S. Mimoun, MM. Moro et P. Kammerer.
La troisième partie aborde le quotidien en famille ainsi que son rapport avec la cité : l'autorité, la sexualité des parents, la fratrie, la vie avec un enfant handicapé, l'animal familier, les familles monoparentales et homoparentales. À certains des auteurs précédents s'ajoutent notamment P. Delaroche, A. Sauvage, P. Ben Soussa, S. Tisseron.
Peut-on dépasser ces crises, atténuer les souffrances inutiles ? C'est l'objet de la dernière partie de cet ouvrage : Danièle Lévy et Alain Deniau expliquent les différentes approches (parole, geste, médicament) qui s'offrent au sujet quand « ça ne va pas ». Avec clarté et précision, un chemin pour s'y reconnaître est proposé parmi les quelque cinq cent méthodes thérapeutiques aujourd'hui possibles (pas toutes égales d'ailleurs).
Comme cette trop rapide et partielle présentation nous l'indique, les directrices de cette publication se sont entourées de cliniciens réputés pour aborder les principaux aspects de la vie de famille d'aujourd'hui et donc de demain aussi. Ceux-ci nous apportent un éclairage, certes spécialisé, mais dans un style accessible par le plus grand nombre. À lire par tous ceux qui veulent réfléchir sur leur vie de famille, celle dont il/elle est issu(e) comme celle qu'il/elle construit à son tour.
La construction adolescente
Serge Lesourd Érès, 2005
Alain Rozenberg, Psychologue à l'Hôpital de Jour pour Adolescents de l'Équipe, le Kilomètre 73
85, rue L. Liedel
1070 Bruxelles
L'auteur nous livre un recueil de textes qui témoignent de sa pratique clinique avec des adolescents. L'ouvrage est à la fois riche, dense et éclectique. Le repérage des mutations du social, des mythes qui l'organisent et leurs effets sur le processus de subjectivation des adolescents s'impose comme fil rouge du travail et vient compléter une série de livres transdisciplinaires actuels articulant psychanalyse et anthropologie.
Le discours scientifique, central dans nos mondes contemporains, soutient la liberté de choix individuels et l'indépendance subjective et ce, sans prendre en compte que l'inscription d'un sujet dans le social ne dépend pas que de lui-même mais aussi d'une certaine détermination de l'Autre. Les signifiants véhiculés par le social invitent l'adolescent à attendre, par une nouvelle promesse oedipienne, une réalisation hypothétique de soi « pour plus tard ». Plutôt que d'accéder à un autre statut, le sujet est convié à un mode de fonctionnement archaïque qui provoque des effets que nous pouvons mesurer dans de nouveaux symptômes ou de nouvelles formes psychopathologiques. La recrudescence du suicide, l'anorexie ou la toxicomanie seraient des solutions trouvées par les sujets adolescents pour se débrouiller avec notre mode d'organisation libéral capitaliste du lien social. Ainsi, le paradigme de notre subjectivité contemporaine réside dans la figure adolescente.
Une analyse serrée du malaise dans la civilisation est faite à partir d'une psychopathologie au quotidien de ces sujets pris dans le passage adolescent, ce dernier étant défini comme un temps – logique – d'interaction entre un sujet et un moment social. Plus précisément, cette analyse se déploie à partir des lieux où se construit la subjectivité adolescente. Ainsi, trois lieux sont repérés par S. Lesourd comme déterminants dans le passage entre l'enfance et l'âge adulte ; espaces où se développent un pathos propre à l'adolescence, non confondable avec la psychopathologie individuelle.
Le premier topos est l'espace, au sens d'une dialectique entre espace privé et espace public. Quitter l'un pour l'autre, quitter la sphère familiale pour la sphère publique. Franchissement d'une limite, mise en acte d'une séparation qui constitue l'essence même du sujet. Il s'agit pour l'adolescent dans un même mouvement d'opposition et d'invention de refuser les lieux créés par les adultes pour en élire d'autres, fondant ainsi une extraterritorialité par rapport à ce-dit monde adulte. Le chemin parcouru d'un lieu à l'autre est parfois celui de l'errance. Moment de suspension dans lequel le sujet est dans l'expectative de recevoir une place dans l'ordre symbolique autre qu'une position infantile ou archaïque de jouissance, au rique parfois d'être précipité dans une errance subjective sans qu'il n'y ait plus aucun arrimage à l'Autre.
Le second topos est le lieu de la jouissance repéré comme un lieu déterminant dans la structuration du lien social actuel. Lieu d'une rencontre entre un fantasme individuel en réorganisation et l'Autre comme lieu social qui définit et organise les rapports du sujet à la jouissance, aux fantasmes ainsi qu'aux mythes collectifs qui reposent pour l'auteur sur trois grandes idéalisations.
Le discours social promeut le rêve, primo, de rester en devenir, de rester jeune mais, du coup, assigne le sujet à jouir de son corps et des biens, et le confronte à un surmoi archaïque. Secundo, d'exister à travers ladite jouissance de l'objet mais au prix de positiver l'être et, dans la foulée, de bannir tout impossible.Tertio, qu'il n'est plus besoin d'être deux pour faire un enfant, et, se faisant, interroge de façon radicale la différence des sexes.
Ces trois idéaux sont une réponse collective apportée aux mutations de l'ordre symbolique, effets de la Shoah et de la bombe atomique condensant les figures de l'inhumanité. Ces trois grands fantasmes modernes plongent le sujet adolescent dans une difficulté de pouvoir se construire dans un rapport à un père prohibant la jouissance, et le confronte non plus à la culpabilité mais à la vacuité narcissique d'un sujet impuissant.
Le troisième topos est celui de la sexualité génitale en acte. Ce lieu de rencontre avec l'autre sexe connaît lui aussi des transformations. La libéralisation sexuelle a vu l'autre de la rencontre changer de statut, passant de sujet désirant à celui d'objet de la relation avec toute la tonalité perverse qui s'y manifeste. Plus encore, les objets promus par notre société bouchent littéralement l'accès à la sexualité avec pour conséquence l'empêchement, par un imaginaire de complétude, de cette rencontre éminement symbolique avec l'Autre sexe.
Le travail clinique avec l'adolescent vise l'usure de la fonction de l'être dans un « dis moi que je ne suis pas ce que je suis en train de te dire », lui qui, de n'avoir pas encore réorganisé son fantasme fondamental, tente d'être quelque chose - parfois n'importe quoi - pour luttter contre une position dépressive. Il tombe ainsi dans le piège de « l'être ».
User l'être pour que du sujet puisse se maintenir, mais aussi travail d'acceptation de l'impossible, de la castration. Comment soutenir l'adolescent pour qu'il puisse composer avec le signifiant du manque dans l'Autre, qu'il puisse se dégager de l'illusion qu'il y aurait un objet adéquat à la jouissance et enfin que le phallus serait saisissable. Travail sur trois figures du manque avec, in fine, comme enjeu, d'accéder aux fonctions adultes que Freud repérait comme celle d'aimer et de travailler ou, pour Lacan, celles de produire et se reproduire.
Ainsi, le parcours auquel S. Lesourd nous invite, souligne la spécificité du travail clinique avec les adolescents. Plus encore, il donne à tous ceux et celles qui s'intéressent à la rencontre avec les adolescents un éclairage conceptuel précieux. Il intéressera également le lecteur attentif aux travaux interrogeant la question des nouvelles pathologies, voire de la nouvelle économie psychique et de ses conséquences sur la subjectivité.
Facteurs de maladie, facteurs de guérison, genèse de la souffrance et cure psychanalytique
De Antonino Ferro [1]. Préface de Florence Guignard (traduit de l'italien par Nicole Brissaud) Coll. Explorations psychanalytiques Éditions InPress, Paris, 2004
Sesto-Marcello Passone, Professeur à l'Université de Louvain-la-Neuve et membre de la Société psychanalytique de Paris.
Adresse : 108bis, Boulevard A. Blanqui
75013 Paris
Antonino Ferro, psychanalyste de la Société italienne de psychanalyse, est désormais un collègue dont la notoriété internationale est venue se consolider au fil de ces dernières années. Grâce à sa présence fort appréciée, par ses écrits1 » et de multiples présentations à des colloques internationaux, ainsi que par ses enseignements en Europe et en Amérique latine, Ferro représente une figure de premier plan de la psychanalyse contemporaine, en Europe et au-delà. On ne peut plus désormais ignorer cet auteur et sa singulière capacité de renouveler la pensée analytique de nos jours, tout particulièrement en ce qui concerne une théorisation de la technique analytique et un élargissement de la métapsychologie.
Comme pour toute évolution en ces domaines, celle qu'on peut repérer chez Ferro est issue d'une assimilation approfondie des modèles établis en psychanalyse ainsi que d'une transformation créative de ces héritages, effectuée à partir d'une « confrontation laïque », dirais-je, aux questions surgissant de l'expérience clinique telle qu'elle est aujourd'hui (voir les extensions des indications d'analyse d'une part et d'autre part les changements des manifestations psychopathologiques).
Ce livre de Ferro, qui trouve finalement une traduction en français, constitue une étape ultérieure dans les propositions d'un auteur auquel on ne pourra reprocher son conformisme, sa timidité. Dans ses recherches, il prend des « risques », lesquels sont vraiment indispensables pour démentir le supposé déclin de la psychanalyse comme cure d'abord et comme pensée clinique capable de renouvellements ensuite.
Certes, on peut trouver une certaine hardiesse dans les propositions de ce collègue qui peut susciter, chez le lecteur, des réserves, des discussions, voire des critiques sévères. Ceci par delà le plaisir de la lecture de Ferro, qui a le don de raconter de manière si vivante sa clinique, ses propositions théoriques, ses prises de position techniques. Pourrait-il en être autrement, étant donné qu'il en était toujours ainsi en psychanalyse, mais aussi dans tout domaine, chaque fois que la recherche pousse au changement ?
À notre avis, ces propositions ont d'abord la vertu d'introduire « de l'intranquillité » dans la discipline, dans ses certitudes cliniques et théoriques trop réitérées en dépit des évidences. On ne peut qu'être d'accord avec la position de cet auteur, mais à condition qu'on accepte de « travailler avec », sans tomber dans le piège de la fascination facile ou celui de prétendre « faire » du Ferro.
Ce qui est éminemment appréciable chez cet auteur est en effet son choix de ne pas prétendre saturer sa perspective, — qu'on pourrait designer comme « narrativo-transfomationnelle du champ » —, comme ce fut la cas pour un Winnicott ou pour un Bion, par exemple — de laisser à tout en chacun la charge de vérifier les réalisations de cette perspective dans l'exercice de la clinique.
À la question de savoir d'où vient cette perspective analytique avancée par Ferro, on serait tenté de répondre de manière quelque peu limitative que sa généalogie est un « à prendre et à laisser » qui va des apports de M. Klein, passant en grande partie par Bion et d'autres post-kleiniens, pour s'ancrer dans la « théorie du champ » des Baranger. Mais, bien évidemment, ce que Ferro en fait va bien au de là de ce qu'on pourrait identifier comme la résultante d'une matrice psychanalytique de type relationnel et encore moins interpersonnaliste. Il s'agit de quelque chose d'autre et de différent.
Dans la préface lucide de ce livre, Florence Guignard évoque à juste titre les apports considérables des concepts analytiques de « troisième type », dont Ferro développe ici les conséquences. Comment ?
Il suffit de le suivre dans son propre atelier d'analyste. Les nombreuses illustrations cliniques dont il a l'habitude de corroborer ses propos nous permettent de le suivre dans son travail de clinicien, fait rare et appréciable dans la littérature analytique. Lorsqu'un analyste, comme Ferro le fait, laisse ouverte la porte de son cabinet/atelier, c'est aussi sa « personne » (d'analyste), avec son style propre, ses attitudes, ces préoccupations, ses élaborations que nous sont montrées. C'est une invitation au partage, plus qu'une demande d'adhésion fidéiste. C'est un lambeau du vif de la situation analytique, avec ses protagonistes au travail, qui nous est ainsi restitué . C'est aussi la nature propre de la connaissance psychanalytique, foncièrement clinico-théorique, avec ses avancées et ses limites nombreuses qui est ainsi donnée à voir et entendre.
Du fait qu'elle est d'abord une méthode clinique, la psychanalyse est constamment confrontée aux manifestations de la souffrance — parfois dévastatrice — dans le psychisme et aux efforts qui sont les nôtres, de la secourir, à hauteur de l'attente et du besoin. Dès lors, la psychanalyse ne se légitime comme pratique psychothérapeutique et comme discipline théorique qu'en abordant sans cesse ce terrain : celui de la possibilité de transformer la souffrance psychique destructive en peine ordinaire ... comme l'on sait.
Ferro, déjà fort engagé sur ce terrain de la théorie de la psychanalyse clinique, nous revient dans ce livre avec un surplus d'élaboration à propos de la question incontournable de la souffrance dans le psychisme et de sa cure par la méthode analytique. Il cherche a avancer des propositions quant aux facteurs donnant lieu à la « maladie » (genèse et manifestations) dans le psychisme et aux facteurs de guérison ; ce par quoi la cure analytique est opérante. Si la guérison, — mais laquelle et de quel type —, n'est, selon certains, qu'un effet de « surcroît » de l'application de la méthode introduite par Freud et développée dans la suite, si d'autres mettent en garde aussi contre la volonté de vouloir guérir les patients, on ne peut pourtant ignorer la question indissociable : celle de chercher à savoir identifier ce qui (facteurs) fait la maladie dans le psychisme et ce qui (facteurs) est fait par le traitement analytique. Les facteurs spécifiques opérants durant le traitement par la psychanalyse sont bien des facteurs à ré-élucider et dont nous avons à rendre compte, paraît-il ; et cela, sans que la discipline en soit ainsi diminuée ou réduite à une simple psychothérapie, comme certains collègues le redoutent. Nous sommes de ceux qui pensent que « au début (de la psychanalyse) était la cure » et que celle ci est aussi la finalité de tout propos qui se prétend analytique.
C'est dans cette perspective que la lecture de ce livre de Ferro trouve tout notre intérêt et montre l'ampleur de sa « modernité », de par sa tentative ardue de proposer des modèles, d'illustrer une pratique possible et de la conforter par des évidences cliniques.
Signalons à présent quelques chapitres dans lesquels Ferro parsème des éléments concernant cette problématique, si ancienne et si moderne à la fois.
« Facteurs de maladie et défenses » est peut être celui dans lequel Ferro cherche à systématiser au mieux les résultats de ses recherches concernant les composantes de la genèse de la maladie dans la psyché. Les conséquences des enseignements de Bion y sont ici poussées au plus loin.
Trois typologies psychopathologiques majeures se dégagent, ainsi que leurs combinatoires.
En premier lieu, citons les pathologies dues aux carences massives de la fonction alfa qui, introjectée, permet normalement d'inscrire (filmer sur la pellicule) les éprouvés (angoisses et sensations primitives) ; à défaut, celles-ci restent dans un état proto-mentale, sans destin de mentalisation.
D'autres pathologies seraient, elles, la conséquence d'un développement inadéquat du contenant-contenu (lieu du développement, cf. Bion), de l'oscillation entre position schizo-paranoïde et dépressive (travail de développement symbolique, cf. Klein), entre la capacité négative et le fait choisi (dérivés narratifs, communication intra et inter psychique, cf. Bion).
Un troisième typologie de maladie concerne en revanche l' accumulation d'éprouvés non transformés et de traumas, non tissés en émotions et pensées.
Les transferts agissants dans le « champ analytique » (Barenger) sont alors envisagés davantage comme liés aux éléments balfa (bêta et alfa transformés de manière plus ou moins inadéquate, donnant lieu à des agglomérats), en attente de trouver une meilleure possibilité de transformation au bénéfice d'une mentalisation (figuration, symbolisation, narration) à réaliser à deux (voir le modèle de la relation primaire). Face à une souffrance excessive, voire à une maladie psychique, l'accumulation d'éléments bêta engendre des défenses multiples (clivages évacuatifs, déni, troubles psychosomatiques, hallucinations, perversions, retraits narcissiques, démantèlement etc.) destinées à une gestion (réussie en partie ou pas du tout) de la souffrance. À ce sujet, la lecture du chapitre intitulé « Contenant inadéquat et violence des émotions » se révèle instructive.
C'est à la situation analytique, — au champ créé par la rencontre entre les deux psychés du patient et de l'analyste et au potentiel de transformation qui s'y génère à l'aide de la méthode analytique — qu'est dévolue la fonction de soin de l'encombrement psychique qui alimente les souffrances. En somme, le soin vise à dé- condenser l'agglomérat, source de cette souffrance en trop. C'est à la cure comme occasion de développement d'un appareil à penser plus accompli chez le patient, plus adéquat à traiter-bonifier la (sur)charge des éléments à transformer en « pensées pensables », que vise Ferro, nous semble-t-il, avec cette conception de la pratique analytique narrativo-transformationnelle. Conception discutable pour nombres de collègues, certes, mais qui mérite cependant d'être prise en compte dans toute sa portée.
Ferro ne peut que compléter sa conception des facteurs causals de maladie par son pendant, celle des facteurs de guérison, proposant alors, par rapport à un négatif qui engendre souffrance (et ses défenses rigidifiées), un positif transformateur (réparateur pour certains). Il l'envisage à la fois en s'appuyant sur le potentiel offert par la spécificité de la situation analytique, encadrée par la méthode freudienne et à sa traduction en technique, à réinventer quelque peu à chaque situation.
On ne peut que conseiller la lecture de ce beau chapitre « Culture de la rêverie et culture de l'évacuation », avec le cas du petit Lorenzo.
Nous arrivons ainsi à l' arrimage de Ferro à la « théorie du champ » des Baranger, dont la portée se fait davantage entendre dans ce livre.
Le constructivisme, l'interpesonnalisme, la narratologie pourraient, à première vue, faire écho avec ce que Ferro nous propose au sujet de sa manière de concevoir la situation analytique, avec un détachement des principales indications freudiennes . Mais, à notre avis, il n'en est rien.
En effet, chez cet auteur, le repère central demeure le modèle du rêve (cfr. Freud), en particulier du rêve en état de veille (cf. Bion), de l'espace potentiel (cf. Winnicott), de la communication par identification projective (pathologique chez Klein et normale chez Bion) et de leurs croisements, tant dans la relation primaire qu'en analyse (cf. Winnicott et L. Grinberg). Les deux chapitres : « L'après coup et la cigogne : champ analytique et pensée onirique » et « Rêve éveillé et narrations »2 , en font une claire démonstration.
Certes, chez Ferro, la question de l'interprétation se pose de manière assez différente de ce que l'on retient des freudiens, voire même des kleiniens : les interprétations de et dans le transfert, classiquement entendues. Cet auteur opte pour des interprétations « non saturées », si l'on veut, en suivant par là des indications déjà présentes chez Bion, mais qui montrent leur utilité pour favoriser le processus analytique et sa valeur de cure transfomative . À première vue, les « interventions narratives » de Ferro en séance ne se présentent pas sous les formes classiques d'interprétation et pourtant elles ont un impact tel qu'on l'attend d'une interprétation.
Dans le chapitre « Psychanalyse et narration », Ferro s'en explique en reprenant la question qui va du transfert au trauma, à la sexualité infantile et à l'interprétation. À noter en particulier son questionnement autour de la dynamique entre interpréter/non-interpréter et les quelques échos winnicottiens que l'on peut y entendre. Une phrase parmi d'autres « ... l'analyste se pose comme quelqu'un capable d'écouter, de comprendre, de saisir et de décrire les émotions en présence (dans le champ), et comme une sorte d'« enzyme » pour des transformations à venir...dans l'optique qu'il n'y a pas un inconscient à dévoiler mais une capacité à penser à développer... L'analyste ne décodifie pas l'inconscient mais il œuvre pour le conscient et un élargissement de l'inconscient ». Une phrase qui, à elle seule, dans son apparente simplicité, renvoie à tout un long parcours métapsychologique.
Bien entendu, avec Ferro nous ne sommes pas dans la « via de porre » (narratologique) mais dans la voie d'un élargissement du contact avec l'inconscient et sa transformation en mentalisation. Le propre de la psychanalyse est celle d'être une méthode-sonde qui en se faisant, élargit son champ (c'est une indication phare léguée par Bion). Dans une telle perspective, l'analyste apparaît davantage comme opérateur de transformations à venir grâce à cette rencontre émotionnelle, communicative, narrative entre deux psychés au travail qui forment et exploitent le potentiel fourni par le champ analytique. Grâce à la méthode et au champ que réalise la situation analytisante elle même, l'analyste — et donc son propre fonctionnement — y prend place en devenant une variable significative. La responsabilité quant à ce que l'analyste y apporte de sa propre psyché augmente ainsi, en dépit de la conception qui le voudrait simple support des projections du patient. Cette variable du champ est bien présente dans la conception de Ferro, à tel point qu'il consacre un important chapitre à « L'auto-analyse et les gradients de fonctionnement de l'analyste ».
Au fil de la lecture de ce nouveau livre de Ferro, il nous apparaît, tantôt en filigrane, tantôt sous forme d'affirmation et d'explicitation de choix et d'options conceptuelles et pragmatiques, qu'il autorise au lecteur des « spéculations sauvages » et que, de surcroît, celui-ci sort de cette lecture avec l'impression de plus en plus nette que dans ces pages là, l'auteur a déjà pas mal formulé ce que sera la psychanalyse de demain ou une de ses tendances principales, plein de sollicitude pour le renouvellement de la psychanalytique en tant que cure.
 
NOTES
 
[1]Il a publié six livres, traduits dans les principales langues, dont en français aux éditions Erès : L'enfant et la psychanalyse. La question de la technique dans la psychanalyse d'enfant (1997) et La psychanalyse comme œuvre ouverte (2000). 2 Cf. aussi notre traduction « Rêve à l'état de veille et narration », in Courants de la psychanalyse contemporaine (sous la direction d'A. Green) ; Hors série RFP, 2001, Ed. PUF. p. 285-97.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Il a publié six livres, traduits dans les principales langu...
[suite] Suite de la note...