2005
Cahiers de psychologie clinique
Editorial
Editorial
Jean-Paul Matot
Peut-on ne pas croire ? La croyance est définie dans le petit Robert (1982) comme « l'action, le fait de croire une chose vraie, vraisemblable ou possible ». Les champs de la croyance sont donc vastes, de la conviction paranoïaque au postulat scientifique, en passant par la confiance, la superstition et l'espoir. La croyance est-elle consubstantielle à la pensée ? Ses formes diverses ne sont-elles que les expressions des rapports entre réalité psychique et réalité externe, des modes d'être au monde ? Existe-t-il des croyances individuelles, ou bien le propre de la croyance est-elle d'arrimer l'individu au groupe, à travers les constructions idéologiques inhérentes aux mythes, aux religions et aux sciences ? Qu'est-ce qui détermine le caractère aliénant ou subjectivant d'une croyance, au niveau des individus, des groupes et des sociétés ?
N. Zilkha aborde le thème de la croyance à partir du tabou. Pour l'auteur, le tabou signale l'existence d'une croyance à laquelle le sujet adhère sans pouvoir se l'approprier. Ce défaut d'appropriation maintient l'illusion, pérennise l'idéalisation, fait obstacle à la représentation (et en particulier à la représentation de l'ambivalence et des désirs de mort), et au bout du compte, empêche le renoncement et le travail du deuil. En ce sens, le tabou ménage un espace de non-deuil (J. Laplanche), et constitue une forme intermédiaire d'intériorisation, entre incorporation et introjection. N. Zilkha situe le tabou dans une double perspective, celle, bien connue, du meurtre du père, que complète un second versant, celui de la relation à l'objet primaire. Le tabou, qui dans le champ de la croyance se rapporte à l'interdit de penser, est ce qui s'oppose à l'instauration d'une distance par rapport à l'objet primaire.
N. de Kernier nous propose une illustration de cette problématique, à partir d'une situation clinique d'un jeune adolescent en rémission d'une tumeur cérébrale qui s'est déclarée à la puberté. Nous voyons l'organisation d'une disposition psychique au fanatisme, croyance – fétiche qui tente de faire l'économie du deuil de la mère phallique. On voit que la demande de cet adolescent – l'aider à reprendre goût aux études – place le savoir et la curiosité comme antidote de la croyance et ouvre la voie d'un dégagement de l'omnipotence.
M. Derzelle développe les liens étroits entre la pensée, l'existence et la mort, à travers le travail du deuil. De ce point de vue, la « mort de la mort » dans nos sociétés occidentales contemporaines, et en particulier dans le champ de la médecine, se traduit par le recours au visuel comme modalité d'évitement du deuil de l'objet primaire. Deuil qui serait l'objet commun de la cure psychanalytique et ... des rituels initiatiques des sociétés traditionnelles.
S. Goldman parcourt, en utilisant les outils des neurosciences appliqués au fonctionnement cognitif, l'espace entre connaissance et croyance. Il entreprend pour cela une recension des manifestations de « croyance » sous l'angle des différentes fonctions cognitives (sensorialité, mémoire, structuration temporo-spatiale, etc ...), en se limitant au champ de ce qui est accessible à la pensée consciente. Il dégage de cette analyse une conception large de la croyance comme dialectique entre le doute et ce qui en constitue l'issue, le pari, pari qu'il envisage comme un des fondements de toute activité mentale, et montre, d'un point de vue neuro-anatomique, le rôle central du cortex préfrontal mésial. L'auteur rappelle que la croyance est au cœur de la démarche scientifique et de découverte, puisque sans la croyance selon laquelle ce qui ne peut se concevoir aujourd'hui pourra se réaliser ou se penser demain, il n'y aurait pas d'activité de recherche ni d'idée de progrès. Finalement, il propose de modifier la définition de la croyance sur laquelle il a fondé son article, montrant par là même que les définitions sont des formes de croyance. La croyance devient alors « l'attribution d'une probabilité d'existence à un objet dont la réalité ne peut être établie ».
L'auteur de ces lignes envisage la croyance – croire en ... – comme mode d'appréhension du monde, constitutif du sentiment d'exister ; elle représente, avec la curiosité, l'un des deux pôles organisateurs de l'activité de pensée, conçue comme oscillation permanente entre processus de liaison, créateurs de sens, et processus de déliaison, « ouvreurs » du champ psychique. La croyance déniée en la science, assurant, via l'idéologie gestionnaire, l'emprise de la technologie sur la culture, détermine la passivation fondamentale de l'individu et des sociétés occidentales contemporaines. La lutte, non consciente et souvent symptomatique, contre cette passivation « globalisée », me semble constituer l'enjeu même des problématiques adolescentaires actuelles.
J. Kinable, à partir d'un roman de Th Mann, précise son champ sémantique – les rapports entre croyance et créance, entre « croire à » et « croire en » –, pour aborder la clinique du fétichisme, puis le concept de transitionnalité, et aboutir à un questionnement passionnant du passage à l'acte comme mise en jeu.
Du jeu, Anne-Christine Frankard, Jean-Luc Brackelaire et Christophe Janssen, nous parlent à leur manière dans une démarche de recherche originale – ludique ? – initiée par un fabriquant de jouets : ils étudient la « croyance » dans les « objets transitionnels », les doudous, au niveau des attitudes des parents et des professionnels des milieux d'accueil.
La lecture des articles de ce numéro des Cahiers nous emmène ainsi, mine de rien, au cœur de quelques grandes questions où la psychologie clinique se mêle avec bonheur des affaires des chercheurs et des philosophes. Ou, du moins, c'est ce qu'elle tend à nous faire croire ...