2006
Cahiers de psychologie clinique
Notes de lecture
La violence en abyme
Sous la direction de Claude Balier, PUF, coll. « Le fil rouge », 2005
Jean-Pierre Vidit
1 rue Saint-VincentF- 57000 – Metz
« Quel que soit le rôle professionnel des personnes qui entrent en contact avec ces patients, elles doivent toujours considérer qu’elle ont affaire à un autre, une
personne
[1], même si les actes commis font justement naître l’idée d’“inhumanité”. Il y a quelque chose à comprendre au-delà des apparences. »
Cette citation extraite de la page 324 du livre dirigé par Claude Balier traduit assez clairement la dimension éthique fondamentale qui sous tend un travail s’étendant maintenant sur de longues années et donné lieu à des publications qui font autorité. Cette position « empathique » de principe vise à mieux comprendre le fonctionnement des personnalités criminelles et psychopathiques sévères mais aussi les redoutables difficultés qui se trouvent sur le chemin des professionnels divers (psychiatres, psychologues, infirmiers psychiatriques, conseillers en réinsertion…) qui vont avoir à « tenter » de les prendre en charge.
L’auteur ne porte aucun jugement péremptoire, ne défend aucune position idéologique romantiquement révolutionnaire sur la psychiatrie traditionnelle mais indique que « les solutions radicales » – « le pervers instinctif » – autrefois utilisées par la justice « correspondent en fait à la nécessité de contenir et de se défendre affectivement de l’effroi voire la terreur suscités par un type de comportement violent à la limite de l’humain ».
On est bien au cœur du problème puisque ces pathologies qui se spécifient par le « recours à l’acte » – notion que l’on doit différencier de la conception plus classique du « passage à l’acte » – entraînent finalement les acteurs qui les prennent en charge à « agir » des solutions faute de pouvoir être à même d’élaborer les vécus qui leur sont sous-jacents : rejet ou tentatives altruistes de réparation.
La psychanalyse n’a pas échappé, elle-même, à cette difficulté. Elle a longtemps considéré hors champ ces « pathologies de l’acte » qui, il faut bien le dire, ne fréquentaient guère les divans pas plus que les analystes n’étaient présents sur les lieux où il était possible de les rencontrer à savoir la prison. Freud n’a jamais traité de délinquants et une lettre au psychanalyste argentin E. Weiss montre même qu’il les avait en horreur. Peu à peu s’est installée l’idée que ces pathologies n’étaient finalement pas accessibles à la pratique psychanalytique.
Ce qui est fondamentalement vrai si l’on fait de la cure-type le paradigme de la prise en charge applicable à ces patients. Le problème est alors triple :
- Avons-nous les outils conceptuels pour tenter de nous représenter les arcanes du fonctionnement psychique spécifique de ces personnalités majoritairement organisées sous le règne de l’économique ?
- Avons-nous les procédures thérapeutiques adéquates pour faire face à ces débordements, à ces récits horribles ainsi qu’à cette souffrance indicible qui contraint et jette le sujet dans une décharge évacuatrice et sédatrice mais en son fond inopérante car toujours à renouveler ?
- Pouvons-nous simplement dresser une cartographie de l’inhumain ou tenter de penser ce qui relie ces formes de fonctionnement spécifique au fait humain « normal » réinterrogeant alors l’intuition freudienne selon laquelle nous « ne serions finalement au fond qu’une bande d’assasins !? »
Le livre de Claude Balier comme le rappelle A. Green dans sa très élogieuse préface tente de répondre à ces questions difficiles et de rendre compte de la manière dont la psychanalyse, confrontée à des pathologies de l’acte gravissimes, est interrogée par la violence destructrice. Mais l’auteur de la préface dessine bien les questions fondamentales qui sous tendent le propos théorique et clinique : « Outre les nouveaux problèmes théoriques soulevés par la clinique spécifique des études psychocriminologiques, c’est une interrogation éthique fondamentale qui est ici abordée : celle de l’humanité de l’inhumain. »
La psychanalyse si elle se définit comme une théorie générale du psychisme humain se doit donc – au risque de sa crédibilité – de tenter de rendre compte aussi de ces formes de souffrances spécifiques.
L’ouvrage de Claude Balier poursuit une réflexion engagée au fil d’ouvrages – Psychanalyse des compoprtements violents, Psychanalyse des comportements sexuels violents – qui sont devenus des références. Le présent travail entre alors dans une optique d’ouverture et de généralisation des concepts et idées avancés pour tenter de rendre compte de la manière dont la violence et la destructivité peuvent se rencontrer aussi dans d’autres champs que celui de la clinique des grands criminels ou des délinquants sexuels. L’auteur y poursuit et synthétise sa réflexion par de nombreux textes qu’il articule avec des contributions théoriques et cliniques de collègues psychanalystes. Ces textes poursuivent l’approfondissement de la compréhension du psychisme de ces patients alors que d’autres tentent de généraliser le propos en suivant les destins de la violence et de la destructivité dans d’autres formes de souffrance que celle de la psychocriminologie.
Car en écho à ses travaux et aux références conceptuelles qu’il élaborait; un certain nombre de praticiens – au rang desquels j’ai eu l’honneur de me compter
[2] – confrontés à des patients identiques tentaient de prolonger ces pistes de réfléxion théorique et esquissaient des voies d’accès thérapeutiques. On les qualifiera plutôt d’ailleurs de « pré-thérapeutique » tant est grand le chemin qui doit conduire le sujet de la décharge évacuatrice aux prémisses d’une possibilité de réflexion qui préfigure les capacités retrouvées d’une élaboration et d’une symbolisation qui donne un sens à l’expérience émotionnelle ainsi qu’à l’histoire personnelle. Il ne s’agira pas forcément de mettre du sens « là où règne l’excitation pour l’excitation, dans le domaine de l’irreprésentable » (GREEN) mais d’organiser l’expérience émotionnelle en un partage affectif. Car lorsque le recours à l’acte s’amenuise voire disparaît; il ne sert donc plus de défense intérieure évacuatrice des tensions. On constate alors que se déploie un monde psychique terrifiant fait de cauchemars, de phobies sévères, de peurs innommables et de terreurs sans noms. C’est au cœur de cette dynamique que nous entraîne F. Neau à l’aide d’une épreuve projective – le Rorschach – dont elle montre la pertinence et l’efficacité dans la mesure où cette dernière s’inscrit dans le mouvement thérapeutique lui-même et non simplement comme un outil de mesure plaqué.
Pour bien comprendre la complexité du « mouvement thérapeutique », on sera tout à fait intéressé par le texte de M. Edrosa qui montre de façon saisissante l’impact émotionnel contre-transférentiel de la rencontre avec des patients « aux confins de l’originaire ». L’auteur souligne, bien sûr, l’importance d’outils conceptuels pour pouvoir penser ce qui se passe vraiment avec ces types de pathologie mais insiste surtout – c’est une constante tout au long de l’ouvrage – sur l’absolue nécessité d’une enveloppe contenante institutionnelle pour faire face à ces prises en charge extrêmes tant les processus pathologiques à l’œuvre infiltrent la dynamique des soignants et risque de la rendre caduque. C’est le sens de la contribution de R. Hadjadj qui souligne l’importance d’une articulation du cadre juridique spécifique dans la conception des modalités de prises en charge : le social et le culturel rejoignent alors le clinique et le thérapeutique.
D’autres praticiens, en écho à ses propositions théoriques, esquissent une voie d’approche pour tenter de comprendre « les destins de la violence, ses origines, ses formes de manifestations, ses aménagements métapsychologiques » appliquées à d’autres formes de souffrance ou de pathologie que celle de la psychopathie ou de l’agression sexuelle.
V. Lemaitre essaie de saisir les manifestations des agirs dès le plus jeune âge – la clinique périnatale – et montre dans des exemples cliniques très détaillés que « la violence est déjà là, en un mélange complexe de relations avec l’environnement, les parents ». L’auteur insiste alors sur l’importance de la rencontre, du regard, des attitudes pour des patients le plus souvent incapables de transmettre leurs vécus autrement que par le passage à l’acte. C’est le « moment partagé » qui « donne la possibilité au sujet, de se trouver lui-même, se découvrir, se créer ».
La pathologie des grands douloureux évoquée par A. Thomé ouvre la question des rapports entre les patients psychosomatiques et les patients psychopathiques dont le dénominateur commun pourrait être cette difficulté à exprimer et transmettre leur vécu. Et l’on est vraiment intéressé de voir que la douleur rebelle traduit un investissement du corps qui va jusqu’à l’anéantissement de soi. La destructivité serait alors « dérivée » sur le corps. Comme le rappelle C. Balier dans le commentaire qu’il fait du texte : « Et le fait que deux d’entre eux se soient suicidés quelques mois après la disparition de leur douleur par traitement laisse pensif »… Et j’ajouterais invite à la plus extrême prudence face au zèle thérapeutique qui voudrait à toute force réduire le symptôme.
Les apports de C. Balier émaillent ces textes différents et reprennent les grandes questions soulevées par ces pathologies : la dimension de l’agir, la psychopathie, le recours à l’acte, la question de la phobie originaire. Toutes ces notions ont été, au fil des ouvrages précédents, traités mais elles trouvent là une sorte de synthétisation très dense, très riche, très claire qui traduisent, s’il était besoin, la cohérence du modèle qu’il propose.
Le livre de Claude Balier, on l’aura compris, soulève des questions qui dépassent le cadre forcément restreint de la clinique à laquelle il se réfère. Il est donc intéressant pour de nombreux praticiens confrontés dans leur pratique à l’émergence de l’acte ou à la violence portée ou subie.
Combien même c’est un livre dense qui doit être lu et relu, il apporte un éclairage à mon sens anthropologique – cher à Freud – dans la mesure où la violence et la destructivité ne se voient plus simplement reléguées dans une catégorie nosographique spécifique et circonscrite mais comme partie constituante fondamentale du fait humain.
En ce sens, Claude Balier a bien, comme il le dit lui-même, « posé un cadre analytique qui s’est précisé au fil de ma pratique, en respectant, si paradoxal que cela puisse paraître en ce lieu, la liberté de la personne. »
Et, en cela, c’est bien de psychanalyse dont il est, au fil des pages, question.
[1]
L’italique est de l’auteur.
[2]
Du jeu et des délinquants Jouer pour pouvoir penser, Préface de C. Balier, coll. « Oxalis », De Boeck, 2002.