Cahiers de psychologie clinique
De Boeck Université

I.S.B.N.2804151212
218 pages

p. 211 à 213
doi: en cours

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Notes de lecture

no 26 2006/1

2006 Cahiers de psychologie clinique Notes de lecture

Les neurosciences et l’amour ou à propos du livre Comment devient-on amoureux ? de Lucy Vincent, Odile Jacob, 2004

Danielle Bastien Psychologue, Psychanalyste,68 rue Bois de Breucq, 71110 Bracquegnies
Dans ce moment particulier où il est question pour les cliniciens de rendre compte de leurs pratiques, d’évaluer l’efficacité de leur travail et d’entrer en dialogue avec les questions insistantes des autres approches travaillant dans le champ clinique, il me semblait intéressant de découvrir l’ouvrage récent de Lucy Vincent, docteur en neurosciences, sur la question éminemment clinique de l’amour.
Sous l’entrée particulière du « comment de l’amour », Lucy Vincent nous invite à une promenade didactique, ponctuée d’encarts qui résument les points jugés importants ou d’expériences scientifiques qui illustrent le propos, introduisant ainsi les méandres biologiques de ce qui participe au sentiment amoureux. C’est donc une publication à visée de vulgarisation. Particulière l’entrée l’est puisque, comme cliniciens nous ne sommes pas sans savoir que dans la question de l’amour, il ne s’agit pas seulement du comment, mais aussi du pourquoi ce sentiment subsiste, y compris parfois sur un mode teinté de souffrance et de déchirement. Il est d’ailleurs tout à fait intéressant de constater que la fin de l’ouvrage débouche sur cette question du « pourquoi ça dure » et y répond partiellement en termes immunologiques : l’amour quand il s’installe garantit une meilleure santé physique. Est-ce pourtant bien cela qui explique que l’on « tombe et reste en amour » ou en est-ce une des conséquences ?
Le livre est introduit comme ayant une mission : faire en sorte que les lecteurs soient plus perplexes par rapport à l’évidence du sentiment amoureux qui peut les habiter, c’est-à-dire, en fait, qu’ils soient plus au clair avec les données biologiques prédestinant aux rencontres amoureuses. La psychanalyse nous apprend d’ailleurs aussi que derrière la magie de l’illusion et de l’idéalisation, il s’agit de « retrouver » plus que de trouver, de reproduire un type de lien, plus que d’élire un objet d’amour. Les deux déconstructions du sentiment amoureux pourraient donc entrer en dialogue, mais malheureusement cela n’advient pas.
Dans une première partie, l’auteur démontre à quel point l’attrait que peut nous inspirer l’élu de notre cœur est déterminé essentiellement par la visée biologique de reproduction. En deçà ou au-delà de l’impression du sentiment amoureux se déchaînent en secret des hormones, comme l’ocytocine, la phérormone, l’odorat qui détecte les meilleures compatibilités génétiques, permettant ainsi la sélection des critères d’excellence destinés à la reproduction. Et bien sûr, s’il ne s’agit pas de réfuter l’idée que nous sommes d’abord et avant tout des êtres de nature et de biologie, les questions qui surgissent en clinique et illustrent la complexité psychique des humains ne peuvent tout à fait se satisfaire de ces réponses, y compris, et surtout, dans le domaine de la « psychopathologie de la vie amoureuse ». Que penser en effet de l’homosexualité ou, plus encore précisément, des femmes ou des hommes qui ne souhaitent pas d’enfant ? On sait en effet que cela ne les empêche pas de tomber amoureux et d’être parfois bien en peine avec ce non-désir d’enfant qui insiste.
Le cerveau, maître du jeu dans ces histoires de cœur, aurait donc toutes les informations nécessaires à sa « sélection » du (de la) candidat(e) après 1 mois. Et Lucy Vincent d’écrire : « Logiquement, le temps nécessaire pour faire le tour de la question ne doit pas dépasser un mois, si la magie ne prend pas au cours de ces premières semaines, elle n’apparaîtra pas par la suite. » La clinique ne peut que nous amener à nuancer de tels propos.
La question de l’interdit de l’inceste, celle qui est d’ailleurs précisément centrale dans la représentation du sujet humain comme être de nature et de culture, tant dans l’œuvre de Freud que dans celle de Lévi-Strauss, est ici aussi rapidement balayée. S’appuyant sur des expériences qui tentent à prouver que l’interdit de l’inceste est associé à un processus relevant de l’odorat, l’auteur réfute qu’il s’agisse là du lieu précis d’inscription culturelle du sujet humain. Ici aussi, on peut se demander dès lors comment expliquer biologiquement les passages à l’acte incestueux pourtant existant.
La question du maternel reste aussi en souffrance. L’articulation centrale de l’argumentation visant à prouver que le choix du conjoint et l’attachement sont d’abord, et avant tout, à visée reproductive, et l’auteur soutenant que l’attachement est d’abord à visée parentale avant d’être sexuel on ne peut que se questionner sur les cas cliniques où il n’y a pas ou peu d’attachement entre une mère et son enfant. On est tout aussi légitimement en droit de s’interroger sur la question de savoir, si toutes ces dimensions sont à ce point déterminantes, pourquoi les femmes tombent-elles encore amoureuses après la ménopause ? C’est d’ailleurs une des principales question qui subsiste à l’esprit tout au long de la lecture de l’ouvrage : si nous sommes à ce point et principalement conditionnés par les facteurs biologiques associés à la visée reproductive, pourquoi l’intensité du sentiment amoureux ne s’interrompt-il pas, ou, au moins, ne s’estompe-t-il pas chez les femmes après la ménopause et tous les changements hormonaux qui y sont associés ?
La question de la jalousie est ensuite abordée. Cette dimension qui constitue une charnière importante entre différentes approches est envisagée ici, dans la suite de l’énonciation, du point de vue du primat du biologique. Ici aussi, il s’agirait de « veiller au grain » si l’on a enfin trouvé « l’élu(e ) idéal (e ) ».
Il est vraiment regrettable que l’auteur ne lance pas de pistes plus précises à propos d’un dialogue entre neurobiologie et clinique que pourtant à certain moment elle appelle. À plusieurs reprises, en nécessité de justifier des dimensions plus complexes que son propos, elle se réfère à la complexité humaine sans vraiment tout à fait la définir. Elle écrit : « Pourquoi nous faisons-nous avoir (par-delà l’évidence des signes biologiques), mais parce que nous ne sommes pas des robots et que le corps humain est compliqué » (p. 55), ou encore : « Dans cette affaire d’instinct de propriété, la culture vient au secours de la biologie » (p. 104), ou enfin : « À la ménopause, la mission spécifique du couple est terminée et son maintien ne relève plus que de mécanismes culturels » (p. 115). On aimerait donc l’entendre sur l’articulation du sujet humain comme être de nature et de culture et sur la complexité qui en résulte.
On referme donc l’ouvrage avec un sentiment de déception, car, même si l’on a découvert quelques expériences intéressantes qui sont d’ailleurs parfois très proches de ce que l’on peut repérer en clinique, le débat attendu en ces périodes de remise en cause entre neurobiologie et clinique ne s’installe pas. Peut être faut-il alors se diriger vers d’autres ouvrages, qui sans vouloir faire le pont entre les deux approches, interrogent plus certainement la frontière entre les différents champs de représentation de l’humain et de sa psyché. Ainsi l’ouvrage de Pierre Buser L’inconscient aux milles visages, également publié récemment chez Odile Jacob, présente, d’un point de vue neuroscientifique, ce que peut être l’inconscient d’un point de vue neurobiologique tout en le confrontant et le différenciant de l’inconscient freudien.
Donc, même si on a quelques indications sur le « comment » biologique du sentiment amoureux, voir même sur le « pourquoi » dans son lien à la fonction reproductive, la question de l’Amour et de la place prépondérante qu’il peut occuper dans la vie de nombre de nos contemporains reste entière.
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