Cahiers de psychologie clinique 2006/2
Cahiers de psychologie clinique
2006/2 (no 27)
196 pages
Editeur
I.S.B.N. 2804151220
DOI 10.3917/cpc.027.26
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Clinique

Vous consultezLa violence sexuelle dans la famille et la mise à l’épreuve des liens fraternels

AuteursPascal Roman[*] [*] Psychologue clinicien. Professeur de Psychologie clinique...
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du même auteur

Magali Ravit[**] [**] Psychologue clinicienne. Maître de Conférences de Psychologie...
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du même auteur


La violence sexuelle dans la famille et la mise à l’épreuve des liens fraternels


Le présent travail vise à interroger, d’un point de vue psychodynamique, les enjeux des violences sexuelles au sein de la fratrie.

2 De récents travaux (B. Kail et L. Le Caisne, 2002) ont pu montrer qu’en France les violences sexuelles au sein de la famille (ce qui est plus large que la définition de la fratrie) représenteraient 43 % de l’ensemble des violences sexuelles commises par des adolescents, ce qui souligne l’importance d’une prise en compte de ces situations.

3 Ce travail s’appuie ici sur quatre situations dans lesquelles une situation de viol et/ou d’agression sexuelle au sein de la fratrie fait l’objet d’une procédure judiciaire. Ces situations mettent toutes en jeu :

  • des auteurs de sexe masculin, à l’âge de l’adolescence dans un temps où ils étaient mineurs… (ce qui n’est pas indifférent au regard de la loi et du traitement judiciaire de ces transgressions),
  • des auteurs rencontrés dans le cadre de l’expertise avant procès alors qu’ils sont jeune adulte,
  • et une ou des victimes pour une large part de sexe féminin, victimes toutes pré-pubères au moment des faits et adolescentes au moment de la rencontre expertale pour les deux victimes rencontrées.

Toutes ces situations sont issues de rencontres dans le cadre d’expertises judiciaires, qui prennent appui, selon des modalités diverses, sur un examen psychologique engageant les épreuves projectives (Rorschach et/ou TAT) d’auteurs (4), et de victimes (2). L’utilisation de ces épreuves permet d’appréhender la dynamique psychique au sein de laquelle s’inscrit l’acte transgressif, au-delà de la reconnaissance du symptôme que représente l’acte.

4 On envisagera ici cette population selon deux « coupes » :

  • d’une part au travers de la prise en compte du « groupe des auteurs », quatre jeunes adultes âgés de 18 à 21 ans,
  • d’autre part au travers de la prise en compte du « groupe-famille » que constituent Sylvain, Noémie (victimes) et Patrick (auteur).

Ces deux perspectives viendront en écho l’une de l’autre dans le fil de cette présentation, dans une approche clinique et psychopathologique du sujet singulier et de ses appartenances groupales-familiales, afin de tenter de dégager la spécificité des enjeux de la violence sexuelle au sein de la fratrie, dans la confrontation au processus adolescent.

Violence sexuelle et processus adolescent

5 Ce travail s’inscrit de manière plus large dans une préoccupation de recherche d’une part autour des auteurs de violence sexuelle et du rapport qui s’établit entre victimes et auteurs dans le contexte du processus adolescent (P. Roman, 2004), et d’autre part sur le fond d’une tentative de modélisation de la spécificité de la dynamique des liens au sein de la fratrie (P. Roman et coll., 2004). Au fond, on peut considérer que la violence sexuelle à l’adolescence interroge le « besoin de traumatisme » à l’adolescence, la « pulsion traumatophillique » à l’adolescence (J. Guillaumin, 2001), et son potentiel de réaménagement dans le cadre du traitement de ce que P. Gutton nomme le « traumatisme pubertaire » (1993). La violence sexuelle au sein de la fratrie constitue-t-elle une forme spécifique d’expression de ce besoin de traumatisme, interrogeant l’émergence et le destin de l’excitation ? Peut-on la penser comme une modalité/tentative de symbolisation d’un impensé familial et/ou d’un échec dans l’instauration des instances de l’interdit.

6 Dans un précédent travail collectif (P. Roman, M. Drevon, I. Orgiazzi et M. Chappaz, 2004) nous avons envisagé, à partir des épreuves projectives, la manière dont le lien fraternel interroge la qualité des liens de filiation et de transmission. Nous avons mis à jour comment dans les situations de séparation et/ou de placement l’organisation de la représentation des liens parait être rompue. L’identité fraternelle se trouvant particulièrement mobilisée dans une tentative de contenance de la souffrance du lien familial. Dans ce contexte, les épreuves projectives mettent l’accent sur les mouvements de lutte contre la dépression, avec une impossibilité à organiser l’expérience de séparation/individuation (défaillance de l’inscription dans les registres de la différence des sexes et des générations).

7 Par ailleurs, l’un d’entre nous (P. Roman, 2004) s’est intéressé aux différents types de violences sexuelles (agression sexuelle, viol) des adolescents selon une perspective de croisement entre les positions d’auteurs et de victimes. Les hypothèses de ce travail visent à saisir comment ces violences sexuelles contribuent à l’élaboration de la sexualité dans et par le traumatisme. L’enjeu de l’évaluation de la violence sexuelle est impliqué dans une double perspective, selon que l’adolescent se trouve engagé dans une agression sexuelle (attouchement) ou un viol (pénétration) :

  • l’agression sexuelle s’inscrirait comme une stratégie défensive dans la rencontre de la différence, la réassurance narcissique recherchée par l’auteur trouvant comme écho la mise en jeu d’une fonction de protection chez la victime.
  • le viol mettrait plus particulièrement à l’épreuve la qualité de l’objet externe sur fond de clivage des investissements libidinaux du côté de l’auteur, mobilisant une stratégie de protection face aux risques d’effraction engagés dans la rencontre génitale du côté de la victime.

Si l’agression sexuelle se présente sur le mode d’une tentative d’aménagement et de différenciation face à l’émergence de la sexualité génitale, le viol peut être interrogé comme une tentative d’autoreprésentation de l’excitation, toujours en trop, et faisant intrusion en laissant l’impression d’être englobé dans l’autre.

8 C’est sur le fond d’une continuité narcissique entre l’objet et le sujet, que l’expression de l’acte de violence sexuelle au sein de la fratrie semble répondre à la nécessité d’organiser une duplication projective de soi-même. Cette duplication sert d’ébauche différenciatrice entre sujet et objet, différenciation déjà là mais non advenue. Dans ce sens, l’objet externe (l’autre, le non-Soi, la victime dans la fratrie…) se situerait à la fois hors du sujet, en même temps qu’il le représenterait et viendrait pallier l’effraction constituée par l’existence d’un objet interne insécurisant, menaçant la continuité narcissique du sujet.

Clinique de la violence sexuelle au sein de la fratrie

9 L’analyse des situations de violence sexuelle au sein de la fratrie que nous avons rencontrées met en évidence un certain nombre de perspectives singulières.

10 Au plan formel, un élément apparaît d’emblée comme significatif dans la rencontre avec cette clinique : l’ensemble des auteurs reconnaît les faits de violence sexuelle qui leur sont reprochés, même si certains tendent à minorer la nature ou la portée de certains de ceux-ci. Cette donnée constitue une particularité au regard des données issues de travaux portant de manière générale sur la violence sexuelle à l’adolescence (incidence des positions de dénégation, que l’on retrouve, dans d’autres recherches, pour environ la moitié des situations).

11 La particularité de cette reconnaissance a pu être rencontrée par ailleurs dans d’autres situations de violence sexuelle avérées au sein de la fratrie et qui ne seront pas évoquées ici, laissant à penser à la spécificité d’un aménagement des liens dans ce contexte. Tout se passe alors comme si la modalité de transaction incestueuse au sein de la fratrie se proposait comme représentant de l’organisateur familial.

12 Plusieurs éléments émergent par ailleurs des données de l’histoire familiale et de l’histoire des liens au sein des familles concernées par ces violences sexuelles :

  • les liens au sein de la famille se présentent comme étant marqués par une importante précarité ; précarité que l’on peut décrire en terme factuel (séparation du couple parental, famille monoparentale avec absence de repère paternel) et/ou dans les termes de la qualité de l’investissement subjectif des imagos parentales (vécu de lâchage et d’abandon, faillite dans l’instauration des interdits fondamentaux, institution familiale de « proximités incestuelles » – dormir dans le même lit pour deux enfants d’une même fratrie par exemple),
  • la dénonciation des faits par la victime intervient, dans l’ensemble des situations, à proximité de l’accès à la majorité de l’auteur,
  • les faits, qui présentent un caractère répété sur plusieurs mois, voire plusieurs années, cessent dès lors que la victime manifeste les marques d’un refus reconnues comme telles par l’auteur,
  • la spécificité de la qualité du lien entre auteur et victime mérite également d’être précisée : si, dans une population tout-venant d’adolescents auteurs de violence sexuelle, la question du consentement se trouve interrogée a minima, ici, l’accent se trouve mis de manière récurrente, du point de vue de l’auteur, sur l’absence de sentiment de contrainte et/ou de violence vis-à-vis de la victime, tout comme sur l’interprétation de l’absence de réaction négative de la victime (absence de refus explicite, ou de pleur) voire sur l’absence de déplaisir de la victime dans les faits engagés. En filigrane, semble se profiler ici la représentation d’une disponibilité de la victime à l’accueil des pulsions sexuelles adolescentes du frère aîné, pulsions sexuelles présentées comme irrépressibles (la passivité physique de la victime renvoyant à la passivation pulsionnelle propre au vécu de la transformation du corps à l’adolescence du côté de l’auteur).

Si ce dernier élément tend à ouvrir la question de la place et de l’investissement des interdits fondamentaux au sein de la famille, on comprend également qu’il signe une modalité singulière d’accès à l’exercice de la sexualité génitale à l’intérieur de la famille : en effet, ces violences sexuelles à l’intérieur de la famille constituent pour l’adolescent-auteur une forme d’alternative « économique » à une quête affective et sexuelle qui implique une démarche de confrontation au social (tous disent leur malaise dans le temps de l’adolescence, leur difficulté à assumer les transformations corporelles et le regard des autres, ainsi que leur inhibition quant aux relations amoureuses avec des paires) et pour la victime une manière d’assujettissement à un lien qui fait l’impasse sur l’interdit de l’inceste et ses configurations structurantes.

Analyse projective des enjeux du lien fraternel

13 La clinique proposée ici repose sur une lecture des protocoles d’épreuves projectives des auteurs et des victimes :

  • dans un premier temps, lecture des situations cliniques d’auteurs (4),
  • dans un second, appréhension de la dynamique familiale telle qu’elle se profile à partir de la situation de groupe-familial auteur/victime.

La problématique du miroir, telle qu’elle se propose aux épreuves projectives, et en particulier chez les adolescents auteurs d’agressions sexuelles, interroge les particularités de la construction de l’état subjectif interne. En effet, « l’activité projective » (R. Roussillon, 1997), qui consiste, en particulier au Rorschach, à produire une image à partir d’un stimulus dont le seul organisateur est celui de la symétrie, mobilise de manière centrale les enjeux liés à la construction d’une image interne. On sait par ailleurs que cette construction s’appuie sur une réactualisation de l’expérience de replication de l’image dans la rencontre avec le miroir, en référence à la fonction organisatrice du miroir de la mère pour l’enfant telle que D.W. Winnicott (1971) en propose la compréhension. Dans ce contexte, on peut faire l’hypothèse que la rencontre projective propose un espace particulièrement sensible pour l’expression de la dynamique sujet/objet et des enjeux qui traversent cette dynamique dans la problématique qui nous intéresse ici autour des violences sexuelles au sein de la fratrie.

Clinique projective des adolescents auteurs

14 Nous proposons alors d’interroger la clinique projective à partir de deux pistes d’élaboration principales :

  • la défaillance de la fonction réflexive, à partir de la prise en compte des réponses symétriques et des impressions de miroir,
  • le manque d’organisation d’un objet-support interne constitutif de la continuité narcissique, à partir des réponses dans lesquelles se mélangent et fusionnent des propriétés d’objet hétérogènes et où se déploie le règne de l’inquiétante familiarité.

Fonction réflexive et travail de la symétrie

15 Au Rorschach, les nombreuses réponses qui concernent la symétrie relèvent principalement deux approches dans l’organisation du percept :

  • des réponses où se dédoublent / se redoublent de chaque côté de l’axe médian des représentations visant un indice de « mêmeté » (P. Aulagnier, 1975), comme ces réponses de type « deux chiens » (Patrick, planche III) ; « deux formes rouges, deux ours… » (Patrick, planche VIII) ; « deux personnes assez identiques » (Roland, planche III) ; « deux caméléons » (Roland, planche VIII) ; « deux yeux » ; etc… Ces réponses semblent s’inscrire comme des tentatives perceptives de « comblement » face à une dynamique associative envahie par des éprouvés peu circonscrits et peu représentables.
  • des réponses de type « miroir » dans lesquelles la symétrie tente d’organiser sous l’angle perceptif, du dehors, la part énigmatique des éprouvés sensoriels du dedans. Ces « impressions » de miroir semblent particulièrement liées à l’organisation des réponses à contenu humain (Roland, planche III : « deux personnes assez identiques » ; Martin, planche II « une personne qui se regarde dans un miroir et qui se touche de sa main, symétrique, une personne qui se toucherait dans son miroir »). Ce type de réponses semble s’organiser dans le seul but de figer l’investissement narcissique afin que rien ne change, ni ne s’éprouve de l’altérité et de la différence des sexes. Elles se présentent ainsi comme des mises en forme singulière de cicatrisation face au risque de désorganisation économique du Moi, comme en témoigne le protocole de Rorschach de Patrick dans lequel, à travers la dynamique régressivante des planches, se livrent à chacune des planches des « impressions » de symétrie et de miroir :

    • planche III : « Toujours cette symétrie […] Enquête limite : « C’est un peu contradictoire… Une femme par rapport à la poitrine et aux talons, avec un sexe d’homme, c’est ambigu. »
    • planche VI : « Cet axe de symétrie, on a l’impression qu’il y a un miroir bloqué au centre qui reporte deux images identiques. »

L’interprétation de la planche VII fait surgir la fascination pour l’identique et le risque majeur de l’élaboration de la séparation. Dans ce contexte, aucune réponse à contenu humain ne parvient à s’organiser : « si on regarde qu’une seule partie ça peut faire penser à un paysage avec des collines [Patrick cache la moitié symétrique de la planche] deux paysages similaires vu qu’il y a encore cette symétrie….Une rivière qui sépare, un cours d’eau qui sépare les montagnes […]. »

16 Ces éléments qui témoignent de troubles précoces dans l’internalisation de l’expérience sensorielle mettent en scène la symétrie selon une problématique identitaire en quête d’identique qui s’impose ici dans une tentative de construction d’un double narcissique, figure cruciale préludant à une différenciation sujet/objet et à une organisation intriquée des auto-érotismes qui sont à la base de l’identité subjective.

17 C’est dans ce contexte que les réponses « miroir » se construisent tout au plus comme des tentatives de réverbération, sans relief, de l’état interne. Dans ce prolongement, l’écriture de l’identité s’exprime au Rorschach à travers des confabulations et/ou des contaminations porteuses d’une inquiétante étrangeté, « la chose » restant inqualifiable. Les planches IV et V du Rorschach de Patrick illustrent particulièrement bien comment les éprouvés, en panne de traduction psychique et de qualification, sont à la fois clivés et figés face au risque patent de désorganisation :

  • planche IV : « J’ai à la fois l’impression d’être dans un film fantastique avec une espèce… Une forêt hantée avec un arbre un peu vivant […]. Et d’un autre côté j’ai l’impression que c’est un personnage de B.D type Goldorak version moderne, mais plutôt méchant que gentil. Un robot géant […] une bête en ferraille, mais là c’est un monstre de chair »,
  • planche V : « j’ai l’impression que c’est un mélange d’animaux […]. Un nouveau-né, un cheval qui vient de naître […]. »

La figuration de l’éprouvé s’exprime à travers des représentations qui mettent en scène le corps soit dans une dimension d’étrangeté et en manque d’unité, soit dans une représentation d’un corps dévitalisé (corps « ferraille » ou corps ayant perdu de sa substance vitale). Le corps non psychisé reste une surface ne pouvant inscrire, en creux, l’expérience de plaisir.

Objet-support et constitution narcissique

18 Si les premières activités psychiques s’amorcent à partir des expériences de satisfaction, c’est la qualité du support qui permet à la sensorialité de s’inscrire dans un espace à trois dimensions. La forme maternelle construit un « sol porteur », selon l’expression de M. Schneider (1992), à partir duquel la sensorialité peut éclore et se constituer comme figure à partir du fond insoupçonné de l’expérience corporelle. Les réponses obtenues au Rorschach dans lesquelles se mélangent, s’amalgament et fusionnent différents contenus témoignent de la mesure dans laquelle les processus de libidinisation ne peuvent prendre forme dans une première ébauche différenciatrice figure/fond constitutive du Moi-peau (D. Anzieu, 1974). Ce qui semble faire cruellement défaut à ces adolescents auteurs de violences sexuelles est une « fonction intermédiaire » (D. Anzieu, 1993) donnant support, relief et consistance aux modalités auto-érotiques.

19 Dans l’acte de violence sexuelle, le choix de l’objet externe (le frère et/ou la sœur pré-pubère), interroge particulièrement le rôle et la fonction d’un objet-support familier et peu différencié, un « objet non-objet » (R. Cahn, 1991), un objet réceptacle oeuvrant comme une surface de projection des éprouvés inorganisables (en attente d’introjection) lorsque quelque chose du Moi semble irrémédiablement perdu, lorsque la réintrojection n’est plus possible. Le déploiement de l’acte s’organise comme une renaissance sensorielle, le corps à la fois intime et étranger de l’autre devenant le prolongement et le substitut des zones érogènes du sujet. En conséquence, l’ancrage (auto-) érotique se façonne dans des tenant-lieu de zones érogènes « hors corps » face au risque que représente l’excitation pulsionnelle, d’emblée traumatique à la période adolescente, pour la construction de la subjectivité.

20 Le recours à l’agir chez ces adolescents auteur de violences sexuelles témoigne en même temps du besoin vital de liaison qui ne peut s’exercer que dans une violence sexuelle à caractère traumatique dont l’autre est le dépositaire. C’est dire aussi que la rencontre avec l’objet ne peut s’établir que dans le contexte d’une profonde détresse à caractère traumatique. Rappelons que l’expérience traumatique touche le corps même du sujet et affecte les perceptions sensorielles (S. Freud 1937, 1939).

21 Encore faut-il souligner que l’expérience traumatique s’impose comme un îlot du psychisme, un « État dans l’État », dans lequel l’expression de la subjectivité a été perdue (R. Roussillon, 1987, 2001). Nous empruntons volontiers à F. Brette (1982, 1988) et J. Guillaumin (1982) leur conceptualisation du traumatisme « traumatolytique ». Leur développement évoque assez bien comment la construction du traumatisme par le traumatique permet d’édifier un traumatisme dont on se souvient à l’instar d’un traumatisme perdu (pris dans le clivage) pour l’histoire personnelle.

22 Autrement dit, dans la clinique qui nous intéresse, la logique traumatique se (re-)construit à partir de l’acte (au dehors) qui prend valeur de l’événement perdu (au dedans). Seul l’acte devient un réceptacle et un attracteur du trop-plein d’excitations qui déborde les capacités de liaison du Moi. La violence expulsée dans la victime convoque ses capacités de résistance tant physique que psychique. Ce traumatisme co-produit chez l’autre et géré du dehors permettrait une première figuration de ce qui n’est pas représentable, de ce qui a été perdu de la subjectivité (et du travail d’appropriation interne). La sidération de la victime ne semble que l’écho de l’irreprésentable de la violence chez l’agresseur. Ce qui ne peut être pensé (pansé), ce qui est demeuré exclu de la subjectivité chez l’agresseur, avec le potentiel de violence que ces déliaisons induisent, est à nouveau mobilisé dans l’acte à travers non seulement le miroir du regard de la victime, mais aussi à travers et à partir de son appareillage psychique détourné sinon dégradé. Ce sexuel cru dénué d’érotisme, privé de sensualité, fonctionne comme un auto-érotisme fallacieux là où justement celui-ci n’a pu s’organiser dans l’espace interne. Le caractère compulsif de l’acte peut alors se comprendre comme une tentative répétée d’intériorisation de la détresse primaire ayant mis le Moi en état d’agonie. Nous sommes là proche de ce que D.-W. Winnicott (1974) a théorisé dans la crainte d’un effondrement ayant déjà eu lieu mais qui n’a pu s’inscrire psychiquement, le risque étant de l’ordre du meurtre de la subjectivité.

23 Cet éprouvé de catastrophe sera toujours à craindre et à rechercher dans l’avenir. La détresse sans recours de la victime renvoie à l’agresseur, en miroir, dans l’impossible constitution d’un double interne, ce potentiel d’effroi qui est mis en scène au dehors.

24 Ceci nous amènera à interroger l’ossature des fantasmes originaires, et en particulier celui de la scène primitive.

Clinique projective des adolescents auteur-victime

25 Nous proposons ici une mise en perspective entre les protocoles de Patrick, 21 ans (auteur), et de Noémie, 14 ans (victime). Au préalable, il paraît important de faire état succinctement de la situation de cette famille : Patrick a été accusé par ses deux sœurs (l’une âgée de 2 ans de plus que lui, l’autre de 7 ans de moins) et par son frère (8 ans de moins) de viols et d’agressions sexuelles.

26 Patrick reconnaît sans difficulté avoir eu des relations sexuelles non consenties avec sa jeune sœur Noémie, alors qu’il était âgé de 11 à 16 ans et Noémie âgée de 4 à 9 ans ; il dénie les faits dénoncés par sa sœur aînée (qui refusera d’ailleurs de se présenter au rendez-vous d’expertise) et évoque une ambiguïté à l’égard de son jeune frère, avec qui il a partagé le même lit pendant une grande partie de son enfance et adolescence. Le jeune frère, pour sa part, ne peut confirmer des faits qui seraient clairement identifiés par lui comme constituant une violence sexuelle (évocation de rapprochés corporels, d’excitations dans la proximité du lit partagé…).

27 Dans le cadre de l’expertise, Patrick se présente tout à la fois dans une forme d’effondrement froid, sans affect à l’égard des faits et dans une authentique quête de sens à l’égard de son engagement violent (qu’il peine à reconnaître comme tel). Noémie, quant à elle, fait part de son désarroi face à un vécu d’impuissance et de culpabilité diffuse.

28 On a pu entrevoir, au travers des éléments d’analyse proposés pour les protocoles d’épreuves projectives des auteurs, de quelle manière Patrick se trouvait en difficulté pour prendre appui sur une figuration du double dans le projet d’une élaboration subjective à même d’accueillir les positions différenciées du sujet et de l’objet. Les redoublements de réponse, le jeu empêché avec la symétrie (planche VI : « miroir bloqué », planche IX : « symétrie approximative ») et l’incertitude des limites et de la différenciation des émergences figuratives (planche III à l’enquête des limites : « oui à la rigueur mais c’est un peu contradictoire… mais sur une table, cambré, femme par rapport à la poitrine et aux talons, avec un sexe d’homme, c’est ambigu », planche VII où se trouve associées séparation et difformité : « … un cours d’eau qui sépare les montagnes, les collines sont un peu difformes, mais réél, caillou, un peu de verdure, de l’herbe… ») témoignent de l’impasse du traitement pulsionnel. Tout se passe comme si l’émergence de l’excitation (ici perceptive, face au matériel de l’épreuve projective) ne trouvait pas de voie d’élaboration suffisamment organisatrice par défaut d’accès à des voies symbolisantes en appui sur la mise en œuvre des fantasmes originaires (F. Brette, 2005).

29 En effet, les différentes expressions projectives, qui tendent à rabattre la dynamique du double sur l’impossible déploiement d’un jeu impliquant la reconnaissance d’une altérité et d’une différenciation (moi/l’autre, homme/femme, humain/non-humain), témoignent d’un fond originaire dans le registre de la confusion.

30 Le protocole de Rorschach de Noémie, beaucoup plus restrictif que celui de son frère au plan du déploiement des représentations, laisse apparaître de manière tout à fait significative ses propres empêchements à symboliser. Les représentations oscillent entre figure informe (I : « une forme volante », II : « bête avec une petite tête et un énorme corps… qui s’est fait mal, qui saigne », IX : « tache de peinture ») et effraction des enveloppes (planches I & II, IX), elles peinent à se constituer dans une qualité d’intériorité, au regard de la menace que semble représenter la référence au lien féminin-maternel (planche IV : « manteau d’animaux, de peaux d’animaux, gros manteau en fourrure » et planche VI : « la dame qui prend la peau des chiens pour se faire des manteaux »). Ces représentations mettent en scène des figurations para-humaines dont on peut entendre qu’elles viennent en écho de la fragilité des organisateurs de la différence de son frère aîné (humain/non-humain, par exemple à la planche IV, enquête : « bête en ferraille, monstre de chair »), et qu’elles renvoient assez explicitement à une scène traumatique (planche III : « on dirait des extra-terrestres qui jouent à j’sais pas quoi… » – référence à l’insensé de la violence subie ? –, enquête : « parce que c’est comme un extra-terrestre, là les genoux ressortent, la tête elle est… » – pouvant être compris comme mise en scène corporelle de l’acte violent ?).

31 A la lumière de cette lecture du matériel projectif de Patrick et de Noémie, on pourrait alors considérer que la violence sexuelle au sein de cette fratrie s’inscrirait dans un double projet au regard de la dynamique psychique du groupe familial :

  • d’une part celui de mettre à l’épreuve une représentation de la famille dominée par la figure du magma,
  • d’autre part celle de soutenir l’élaboration d’une scène primitive introuvable, par défaut de l’intériorisation des qualités structurantes du miroir maternel.

Pour conclure

32 Ces différentes pistes d’analyse nous amènent à tenter de saisir les avatars d’une telle « duplication projective », entre auteurs et victimes, dans l’instauration des fantasmes originaires, et en particulier dans l’élaboration du fantasme de scène primitive qui condense la construction d’une représentation des origines du sujet dans des images différenciées et sexuées. Du fait de la défaillance des processus d’intériorisation qui ne peuvent donner cadre et support aux éprouvés sensoriels, l’espace du fantasme, comme espace d’illusion créatrice, se réduira à une expérience d’excitation en défaut de symbolisation. Le fantasme de scène primitive, qui permettrait de représenter l’exclusion et l’absence, sera donc agi, actualisé, externalisé, dans une forme de brouillage et de confusion irreprésentable, semblable à ce qui est décrit par A. Ruffiot (1981) sous le terme d’« imago des parents combinés ».

33 Cette imago, agissant au sein de groupes familiaux fonctionnant selon des modalités psychotiques, engendre une fusion recherchée des appareils psychiques et des corps individuels, et s’impose comme assujettissement de tous les membres de la famille qui se lient sur un mode opératoire. Cette imago tend à réduire toutes les différences (de sexes et de générations) en donnant l’illusion d’un groupe parfait, magma indifférencié de Moi individuels fusionnant. Cette structure « fondatrice » des liens est une forme d’ « engrènement » (P.C. Racamier, 1992) structurant des interactions de mutuelles dépendances dont la teneur ne vise pas tant les origines (sur le versant fantasmatique) que l’engendrement (sur le versant corporel). Il va sans dire que la violence sexuelle produite au sein de la famille et de la fratrie se loge dans la complexité des productions antoedipiennes dans lesquelles se rencontre une inversion des positions générationnelles (entre adultes et enfants), corrélée à une toute-puissance mégalomaniaque à s’auto-engendrer, engageant également aussi le pouvoir de se « dé-créer » de l’ascendance.

Bibliographie

Bibliographie

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Brette F. (2005). « Le traumatique : effets positifs et organisateurs », in: Le traumatisme psychique (Monographies de psychanalyse), sous la dir. de Brette F., Emmanuelli M. et Pragier G., Paris, PUF, p. 69-88.

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Notes

[ *] Psychologue clinicien. Professeur de Psychologie cliniqueRetour

[ **] Psychologue clinicienne. Maître de Conférences de Psychologie clinique.
Centre de Recherches en Psychopathologie et Psychologie Clinique (CRPPC) – Institut de Psychologie, Université Lumière, Lyon 2 – 5 av. Pierre Mendès-France – 69676 Bron Cedex
pascal.roman@univ-lyon2.frRetour

Résumé

Une grande part des situations de violence sexuelle se déroule à l’intérieur du groupe familial et elles concernent, pour nombre d’entre elles, les liens à l’intérieur de la fratrie. La notion de fratrie sera ici considérée de manière large : fratrie biologique, pseudo-fratrie avec les fratries recomposées et/ou les situations d’accueil d’un enfant au domicile familial.
Ces formes de violence sexuelle ont très largement partie liée avec la problématique de l’adolescence et le processus adolescent (P. Roman, 2004), dans la mesure où elles interviennent, le plus souvent, au moment de l’accès à la maturité sexuelle pour l’adolescent. Il s’agit ici d’aborder un aspect particulier de ces violences sexuelles à l’adolescence, dont la clinique nous montre qu’elle occupe une place non négligeable, au regard des dénonciations des victimes... même si ces dénonciations émergent au-delà du temps de l’adolescence, au moment où l’auteur a atteint la majorité civile et pénale.
La question de la violence sexuelle au sein de la fratrie interroge la dynamique de la construction des liens familiaux et, en particulier, la manière dont les interdits fondamentaux (interdit du meurtre, interdit de l’inceste) sont élaborés dans les interactions au sein du groupe familial. La dimension des enjeux de transmission au sein de la famille, autour du double processus d’inscription en termes d’alliance d’une part, et de lignée d’autre part, devra être particulièrement interrogé, dans la mesure d’une compréhension du symptôme que représente le couple auteur/victime dans la dynamique familiale : de quelle part d’un négatif de la transmission (pacte dénégatif, secret, insu...) ce couple se trouve-t-il le porteur ? Quelle est la spécificité des liens entre auteur et victime dans ce contexte ? Quelle place occupent les affects dans la dynamique des liens au sein de la famille ?
Il s’agit ainsi de mettre au travail, à partir d’une clinique issue d’une pratique d’expertise judiciaire, la singularité du lien auteur-victime dans cette configuration familiale, en appui sur une analyse des organisateurs des liens familiaux tels qu’ils se donnent à voir et à entendre au travers des entretiens d’expertise, ainsi que des protocoles d’épreuves projectives proposés dans ce cadre.


PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Pascal Roman et Magali Ravit « La violence sexuelle dans la famille et la mise à l'épreuve des liens fraternels », Cahiers de psychologie clinique 2/2006 (no 27), p. 11-26.
URL :
www.cairn.info/revue-cahiers-de-psychologie-clinique-2006-2-page-11.htm.
DOI : 10.3917/cpc.027.26.