Cahiers de psychologie clinique
De Boeck Université

I.S.B.N.2804151220
196 pages

p. 175 à 189
doi: en cours

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Notes de lecture

no 27 2006/2

LA TEMPORALITÉ PSYCHIQUE, Psychanalyse, mémoire et pathologies du temps, B. Chouvier, R. Roussillon et coll., Éditions Dunod, 2006, 179 p. LES BÉBÉS EN DÉTRESSE, Intersubjectivité et travail de lien, Denis Mellier, Éditions PUF, 2005, 311 p.

Anne Brun
Anne Brun, Maître de conférences en psychopathologie,
Université Lumière Lyon 2, 5 avenue Pierre Mendès France, 69676, Bron cedex
Voici deux ouvrages représentatifs de ce qu’on peut appeler aujourd’hui « l’école lyonnaise » : l’ouvrage collectif sur la temporalité psychique est issu d’un colloque qui s’est tenu à Lyon en 2004, sous l’égide du Centre de Recherches en psychopathologie et psychologie clinique de l’université Lumière, intitulé « Mémoires du temps », le second est écrit par un universitaire lyonnais. Cet ensemble d’auteurs, qui proviennent de divers horizons, abordent des questions certes différentes mais sont animés par un souci identique d’articulation entre théorie et clinique.
Ce nouvel ouvrage collectif, sous la direction de B. Chouvier et R. Roussillon, se situe dans la continuité des recherches cliniques entreprises à Lyon ces dernières années. Il s’articule autour de trois axes, les relations dialectiques du temps psychique et de la mémoire, la clinique de la temporalité et les expériences extratemporelles dans le vécu schizophrénique, le travail artistique et la mystique.
À l’orée de l’ouvrage, R. Roussillon réinterroge la théorie de la mémoire à partir de l’œuvre freudienne, dont il dégage un modèle qu’il va redéfinir. En 1896, Freud distingue trois types de signes, perceptifs, affectifs, conceptuels, qu’il conceptualisera ultérieurement comme trois types de traces, traces perceptives et traces représentatives enregistrées sous forme de représentations de chose ou de représentations de mot. Ce modèle freudien peut être lu à la fois diachroniquement et synchroniquement, avec une stratification successive des inscriptions et avec trois types d’enregistrement de chaque expérience. L’auteur souligne les convergences entre ce modèle freudien et la théorie de la mémoire des biologistes contemporains. Il précise ce modèle, en proposant d’appeler la traduction de la trace perceptive en trace inconsciente, symbolisation primaire, et d’identifier comme clivage un défaut de symbolisation primaire, ainsi que de nommer la traduction de la représentation chose en représentation mot, symbolisation secondaire, dont le défaut sera identifié au refoulement. R. Roussillon insiste sur la nécessité clinique de maintenir l’écart entre trace mnésique perceptive et trace mnésique inconsciente, donc de différencier symbolisation primaire et symbolisation secondaire, notamment pour pouvoir penser les processus psychotiques, psychosomatiques et limites. Cette théorisation de la mémoire actualisée par R. Roussillon se présente donc comme un outil indispensable pour pouvoir articuler clinique et théorie.
C. Dejours se fonde sur la théorie de la séduction de J. Laplanche pour s’interroger sur la façon dont « l’histoire peut reprendre prise sur le corps et accroître le pouvoir de ce dernier de sentir et d’éprouver la vie ». A l’appui de l’œuvre de Maine de Biran, qui questionne la façon dont la pensée s’origine dans le corps, C. Dejours renouvelle le concept d’effort en montrant que l’effort de l’enfant serait le moyen de traduction et d’appropriation de ce qui naît dans son corps excité par l’adulte, qu’il exprime dans un « agir expressif ». L’auteur aborde alors le champ clinique de façon originale, notamment les psychoses dissociatives et les pathologies somatiques graves, en évoquant les accidents de la séduction généralisée, quand l’adulte devient violent ou rejetant, face au retour du sexuel dans l’agir expressif de l’enfant, ce qui arrête le travail de traduction de ce dernier, mutile la formation de l’inconscient sexuel et la construction du corps érotique. On retrouve alors le clivage entre l’inconscient sexuel refoulé et l’inconscient amential, propre à la conceptualisation de C. Dejours. Celui-ci évoque alors la possible perlaboration de ce clivage dans la cure analytique, qui correspond à une reprise traductive, signant l’enrichissement de la mémoire et passant principalement par le rêve.
Il est impossible de rendre compte ici de la diversité et de la richesse de l’ensemble des contributions. Je noterai simplement que les liens entre la temporalité et le champ de la psychopathologie sont largement déployés :
  • le refus du passage du temps dans le symptôme obsessionnel, décrit par D. Scarfone qui évoque un temps sans mémoire, en s’interrogeant sur la capacité de la psyché à produire le passé, dans le cadre de la cure analytique.
  • le traitement des troubles psychosomatiques par R. Debray, évoquant une enfant malade pour arrêter le temps.
  • les pathologies du traumatisme par P. Roman, qui propose une approche clinique de l’écriture du traumatisme et décrit le travail du temps dans les épreuves projectives.
  • le travail en écho entre patient et analyste, évoqué dans un duo théorico-clinique par A. Ciccone et A. Ferrant, qui contient à la fois l’expérience de l’écho et sa transformation par l’analyste et suppose une cocomposition de ces rythmes et de ces tempos communs ; l’analyse d’une situation clinique permet ainsi de décrire la rythmicité du processus psychanalytique, dans le contact émotionnel, ainsi que dans les accordages et les ajustements entre analyste et patient.
  • « le temps rompu » dans la schizophrénie est abordé par Y. Morhain à partir de l’étude d’une patiente schizophrène et des avatars de sa prise en charge institutionnelle, qui reflète les ruptures temporelles et le temps mort propres à cette pathologie.
B. Chouvier conclut cet ouvrage en présentant l’art et la mystique comme des expériences d’atemporalité. Après une recension des différentes conceptions de Freud sur l’intemporel, il explore l’intérêt porté par le fondateur de la psychanalyse aux ruines, comme support du lien entre le travail de l’analyste et celui de l’archéologue. À partir d’une rêverie poétique autour de Pompéi et de la Gradiva, il développe l’idée que Pompéi représenterait le noyau traumatique du créateur, tout en ouvrant sur le travail régénérant du deuil et de la sublimation. Gradiva deviendrait ainsi le symbole du lien entre psychanalyse et création. À partir de la conception freudienne de la mystique comme fusion du moi et du ça, B. Chouvier associe l’expérience mystique à un vécu traumatique originel et effectue une comparaison entre la mystique créatrice de Thérèse d’Avila et les dérives pathologiques, telle Madeleine, la patiente de Janet.
Ne s’agit-il pas finalement, à lire cet ouvrage, selon une expression communément employée, de « gagner du temps sur le temps », car le rôle de la mémoire est à la fois d’inscrire, d’oublier et de transformer ?
Denis Mellier, qui a précédemment écrit L’inconscient à la crèche (2000, Érès) et dirigé Vie émotionnelle et souffrance du bébé (2002, Dunod) se propose, dans son nouvel ouvrage, d’articuler l’analyse des souffrances primitives du jeune enfant aux enjeux institutionnels, à l’appui des notions de groupalité psychique et d’appareil psychique d’équipe. Cet ouvrage s’inscrit donc dans le domaine des recherches actuelles sur la psychopathologie de la petite enfance, du groupe et de l’institution. Voici la thèse défendue par l’auteur : le processus de subjectivation de la souffrance psychique du bébé en détresse passe par l’autre, qui peut porter suffisamment cette souffrance pour la transformer en émotion, pour qu’elle « fasse signe avant de faire sens », processus qui implique dans le cadre du soin la fonction de contenir du praticien, et passe par l’intersubjectivité et le groupe. Pour D. Mellier, le bébé en détresse ne désigne pas seulement l’infans mais le bébé resté vivant dans l’adulte, quand il ne parvient pas à subjectiver une expérience qui le déborde : c’est la raison pour laquelle la clinique visée par l’auteur ne se limite pas à la psychopathologie précoce de l’enfant. Néanmoins, sur le plan de la clinique, le lecteur regrette parfois de ne pas pouvoir partager avec l’auteur autant de séquences cliniques que dans son premier ouvrage sur la crèche. Les hypothèses proposées par D. Mellier sont exposées de façon très claire, avec des résumés après chaque chapitre et des tableaux synthétiques bienvenus. Le cadre épistémologique et méthodologique de cette recherche est résolument fondé sur une conception intersubjective et groupale de la psyché, à l’appui notamment de Lacan et de R. Kaës ; fondée sur de multiples références, la réflexion de l’auteur s’enracine surtout dans la pensée de Bion et s’inscrit à ce titre dans la perspective psychanalytique postkleinienne. Le travail de lien constitue le fil rouge de l’approche de ces souffrances primitives, déployées et analysées avec les concepts de fonction contenante, d’attention, d’émotion, puis interrogées du point de vue topique à partir du travail groupal et des dispositifs conçus comme « offre de contenants ». Ainsi l’auteur se propose-t-il de définir la fonction contenante par rapport à son objet, à ses processus et aux dispositifs où elle se déploie. Il articule le travail de lien à partir de cinq propositions qui constituent autant de chapitres, relatifs à la fonction contenante et à la conflictualité archaïque, au rôle des affects et émotions envisagés dans l’intersubjectivité, à la dynamique de l’attention dont dépend le travail de lien, au travail d’équipe, qui résulte d’un appareillage groupal des psychés et enfin à la contenance du dispositif.
Parmi les apports intéressants de cet ouvrage, nous retiendrons la réflexion sur la notion de conflictualité archaïque, plutôt intersubjective qu’intrapsychique, la conceptualisation d’un « cadre à double détente », notamment à partir de l’observation des bébés selon E. Bick, une analyse érudite du lien comme mise en forme de l’émotion, la fonction intégratrice de l’attention, la différenciation utile sur le plan clinique entre les « anxiétés primitives ou « angoisses-tensions », comme la crainte de l’effondrement, et les « angoisses émotions », telle l’angoisse de séparation, et, enfin, l’exploitation du concept d’appareil psychique groupal, dans le cadre du travail d’équipe, notamment autour des bébés.
Un point de discussion central de cette recherche originale renvoie à la question de la pulsion : un des reproches adressés aux « intersubjectivistes », comme le note D. Mellier lui-même, est de négliger l’inconscient, et on ne manque pas effectivement de s’interroger à plusieurs reprises sur le devenir de la théorie des pulsions dans ces approches qui privilégient parfois la dimension intersubjective au détriment de la dimension intrapsychique. Mais ce n’est pas le moindre mérite de cet ouvrage que de prendre en compte les travaux sur le groupe et l’intersubjectivité, pour proposer des modalités d’approche clinique indispensables aux praticiens du groupe, de la prévention et des terrains institutionnels, où se pose souvent la question de l’intervention clinique, en l’absence d’une demande directe d’intervention de la part des sujets en proie aux souffrances primitives, définies ici en référence à Winnicott et à R. Roussillon comme « souffrances hors psyché », où le sujet s’absente de lui-même.
Il n’est en tout cas plus possible, après une telle lecture, de penser la clinique des bébés en détresse sans cette approche psychanalytique intersubjective et groupale.

LE COUPLE OU LE DIALOGUE INCONSCIENT, Danielle Bastien – Imago

Pierre Bastin
Assistant Psychiatre – Cliniques universitaires Saint-Luc (UCL)
Dans un livre qui s’appréhende tel quel ou bien chapitre par chapitre, Danielle Bastien se propose de nous accompagner dans le monde de l’inquiétante étrangeté des couples.
Prolongement de la thèse qu’elle a proposé à l’Université Catholique de Louvain, c’est aussi une expérience de 10 années au sein de l’unité clinique du couple au centre de santé mentale Chapelle-aux-Champs, qu’elle nous fait ainsi partager.
La partie illustrative de sa recherche nous plonge dans les histoires singulières de deux couples.
A travers les circonstances de la rencontre, les histoires familiales de chacun et des moments-clés tels que la naissance d’un enfant, la thérapeute se laisse emporter vers les lieux de croisement des deux récits et y constate l’étonnante concordance des trames fantasmatiques.
L’élaboration théorique de l’auteur nous introduit à l’idée d’une création à l’œuvre dans l’espace psychique conjugal.
Le couple est envisagé comme mise en scène externe des théâtres internes (on y trouve des mouvements d’identification et de projection, des défenses, des levées du refoulement, le renforcement d’autres contenus refoulés, les mises en acte de fantasmes infantiles).
Passant par Athanassiou pour la question de la relation à l’objet puis par Winnicott qui théorise l’espace transitionnel, c’est à Kaës que nous arrivons pour ses hypothèses concernant la réalité psychique produite en groupe.
La mise en scène fait s’opposer, s’affronter, se complémentariser les trames fantastiques de l’un et de l’autre.
Ce qui ferait lien, c’est le niveau de « dépôt » (Kaës toujours) qui subsiste comme impensé d’une élaboration symbolisante (c’est donc de la fragilité de l’édification du moi qu’il s’agit).
La circulation au sein de l’espace psychique conjugal s’organise donc autour du débat entre deux fantasmes, chacun des conjoints y « déposant » du matériel psychique.
C’est lors de crises que l’on assiste à l’irruption du matériel psychique présent dans le dépôt.
Utilisant l’image de l’ouverture d’un coffre-fort, l’auteur envisage ce moment comme l’occasion de soutenir un remaniement des défenses du moi.
Le dépôt renvoyant le plus souvent à un deuil impossible, il s’agirait de pouvoir « penser l’impensé », « lié le délié », ou encore d’effectuer un travail de nomination afin de transformer les morts vivants en vivants morts (même si l’auteur ne le cite pas, on ne peut s’empêcher de penser à P. Fédida envisageant ce travail avec les sujets déprimés).
C’est à cette condition que le couple pourrait être envisagé comme l’espace d’une potentielle création et non celui d’une mise en scène de la répétition.
Ce qui semble être une richesse dans le travail que D. Bastien effectue avec ces couples, c’est que l’autre, objet du désir et d’investissement, est présent en scène et vient donc incarner, malgré lui, l’erreur d’adresse de la répétition.
L’impensé projeté, « transfusé » sur l’autre va pouvoir être identifié par son vrai propriétaire.
Quand le thérapeute peut en repérer les effets dans le cadre de la consultation, certains contenus psychiques peuvent être « transformés » (et non plus transfusés) au sein de cet espace.
Un autre dialogue présent lors d’entretien de couples, et que l’auteur n’élude pas, c’est celui du masculin et du féminin.
Est abordé alors la question de la jouissance (phallique et son autre pôle…).
Contrairement peut être à d’autres auteurs plus célèbres, ayant théorisé le « non rapport » entre les sexes, D. Bastien soutient qu’une rencontre pourra parfois advenir au sein de cet espace.
Même si le mot n’est pas utilisé par l’auteur, à travers la défense d’une possible rencontre dans cet espace conjugal et du potentiel de transformation des contenus déposés, il semble que c’est bien d’amour que ce livre nous parle et du pouvoir créateur de cette rencontre.

FRANÇOISE DOLTO ET LE TRANSFERT DANS LE TRAVAIL AVEC LES ENFANTS, Actualité de la psychanalyse, Sous la direction de Claude Schauder, Érès, 2005, 164 p.

Par Véronique Dufour
L’œuvre de Françoise Dolto a eu un impact important. C’est en raison de la « doltomanie », ou à l’opposé d’une certaine phobie, que nous trouvons bien venus les travaux de l’équipe de l’Alda (Association lire Dolto aujourd’hui) et de ses invités. Un premier ouvrage sous la direction de Claude Schauder [1] répondait à l’objectif de travailler de façon serrée l’œuvre de F. Dolto, marquant son originalité, sa pertinence, sa complexité aussi. Le deuxième ouvrage présenté ici, la considère comme faisant partie des constructeurs fondamentaux de la psychanalyse au vingtième siècle, en proposant la mise au travail du thème du transfert. Plus largement, il soutient l’objectif de repérer le champ théorique et clinique de la psychanalyse, ses intérêts, ses impacts, ses difficultés, ses risques. Au ras de la pratique quotidienne, il vient raviver les apprentissages et susciter la réflexion que la routine pourrait recouvrir tranquillement.
L’ensemble de l’ouvrage témoigne évidemment de la lecture de Freud. Le chapitre de Jacques Sédat sur l’origine du transfert en est le guide. Ce qu’il développe se verra illustré, ponctué, par d’autres. Il ouvre le livre sur l’intuition de Dolto selon laquelle « pour être à l’écoute du transfert, il faut être privé ou se dépouiller de toute théorie » (p. 12) tout en montrant que toute pratique sérieuse se soutient d’un dispositif théorique. Il développe ce « fil rouge » à partir des travaux de Freud. Ce lecteur et animateur de la relecture des textes fondateurs de la psychanalyse, (faut-il citer la collection psychanalyse qu’il dirige pour la Bibliothèque des Introuvables ?) plante le décor. Il conclue avec une définition personnelle du transfert qui témoigne qu’un bagage théorique solide n’empêche ni la part subjective de penser, ni l’indépendance d’esprit, « des petits bouts de temps, qui se baladent intemporellement dans le temps, qui sont en attente de pouvoir être entendus, et qui, faute de l’être, s’actualisent dans nos vies sous forme de contrainte de répétition » (p. 18). Mais cette hypothèse (intuition) se construisait pour Dolto avec quelques précurseurs. Tous les textes en témoignent. Plus particulièrement Claude Schauder en fait la synthèse. Style direct, texte court et clair. Il repart de l’importance, mais finalement n’est-ce pas la destinée visée de tout psychanalyste, d’une part de la formation initiale, des influences et d’autre part de l’indépendance de pensée. Les influences sont à chercher chez René Laforgue, Sophie Morgenstern, Anna Freud, Mélanie Klein, Jacques Lacan, Donald Winnicott. « En quête de ses « racines » historiques de ses options techniques et éthiques » (p. 25), Claude Schauder offre une visite des travaux des analystes d’enfants sur la question du transfert. Le psychisme de l’enfant est en formation. Anna Freud et S. Morgenstern doutent de la légitimité à utiliser le lien transférentiel dans le cadre de la cure d’enfant. M. Klein travaillait selon « l’aptitude de l’enfant à un transfert spontané ». Lacan vient la critiquer : « Il ne peut pas y avoir à proprement parler de transfert » (Lacan, cité p. 21). Selon ces questions éthiques, Dolto parle de « situation de transfert » dans laquelle l’enfant se met à parler « spontanément de ses secrets qu’il ne dévoile à personne » (p. 24). Ce témoignage de ceux qui ont partagé sa pratique est intéressant s’il se pare d’un regard critique et distancié, objectif présent à peu près de façon unanime dans ce livre.
Certains auteurs déclinent l’expérience du transfert de façon théorique, d’autres de façon clinique, et parfois personnelle. Ainsi Annemarie Hamad parle de son transfert à F. Dolto, sensible à la capacité de cette dernière à déchiffrer le corps des bébés et le corps des mères, sur la « trace » qui structure l’image du corps (p. 144). Gérard Guillerault poursuit l’objectif de montrer que le transfert est indissociable de cette conceptualisation majeure, dans un texte un peu dense qui trouve son étonnante issue dans une « petite opération signifiante » (p. 42) (Jé-sus / su-jet) qui vient de façon lapidaire, résumer son propos. Nazir Hamad y reconnaît (p. 52) une illustration des dérives dont souffre l’œuvre de Dolto (et peut-être pourrait-on ajouter, la psychanalyse en général).
Une des qualités de ce livre vient ainsi de la liberté de parole qui y est donnée, et de l’interaction entre tous les auteurs, critiques, reprises de propos de l’un par l’autre, article collectif… Il est précisé dès sa présentation (p. 10) que chaque auteur s’engage de façon indépendante sous forme de débats. Le groupe associatif de l’Alda réunit des psychanalystes qui ont tous une expérience clinique avec des bébés et ou des enfants. Ils ont pour point commun d’avoir partagé l’expérience de Françoise Dolto. Leur objectif est donc d’en transmettre leur part et non de faire « école ». On peut regretter que ce groupe ne soit pas clairement présenté dans ses objectifs, son histoire et ses réalisations (au moins ce n’est pas un coup publicitaire !) mais il n’empêche que c’est une des difficultés de notre travail que de repérer clairement les champs et écoles théoriques. Dans de nombreuses interventions (colloques, cours à l’Université…) c’est un préalable qui manque et qui donne que dans la pratique, quelques uns ne savent pas très bien à quel(s) saint(s) ils se vouent. La psychanalyse est aussi compliquée que la politique alors !
Nazir Hamad se propose de souligner « les impasses de Freud » (p. 43) quant à la psychanalyse avec les enfants, pour mettre en valeur les articulations possible avec d’autres travaux de Lacan et de Dolto qui ont largement contribué à la compréhension de cette clinique. Le sujet « toujours déjà là » (p. 49), les registres symboliques, imaginaires, grand Autre : bref il faut pouvoir se saisir de l’archaïque là où Freud se saisissait de l’oedipe. Si ce dernier vient en préalable introduire beaucoup de questions et la base du savoir en psychanalyse, il ne permet pas cette partie du travail. Nous saluons l’auteur de s’exprimer sur ces questions difficiles dans un langage clair parce que la clinique actuelle (par exemple avec les enfants nombreux dont on voit qu’ils ont repéré le « paysage œdipien » mais ne s’y structurent pas) nous y renvoie. On peut mettre ces notions en perspective avec les travaux actuels de Chemama, Douville, Lebrun, Lesourd, Melman […] sur la dépression, la mélancolisation, la perversité de notre lien social actuel. Une belle illustration clinique de ces propos sur l’enfant tout petit et sur l’expression de l’archaïque, vient sous la plume de Cristina Burckas à propos de cures d’adultes. L’enfant qui crie dans l’adulte. A partir de sa langue d’analyste qui est l’allemand, elle va traduire le terme « Empören (sich) » par se rebeller, se dresser contre quelqu’un (p. 149), décrivant dans sa clinique des patientes se plaignant à « la façon » hystérique. Mais la plainte perdure, se répète dans une profonde indignation, touchant plutôt à la dimension de l’être insaisissable (la lamelle de Lacan) plutôt qu’à celle de l’avoir, en rapport avec le tout premier Autre dans le registre imaginaire. Elle parle alors de transfert invoquant comme chez le bébé (p. 155) et convoque la question de la séparation impossible, de l’inouï. Dans le champ théorique lacanien, le trait unaire est au centre de ce propos. Ce travail est au cœur des discussions théoriques sur la structure, qui n’est pas psychotique, mais pas non plus hystérique. C’est la question de l’archaïque qui se pose. Pour les tous petits bébés, ce propos trouve un bon complément dans les derniers articles. On connaît déjà le style clair démonstratif et vivant, la consistance en duo théorique et clinique d’Eva Marie Golder. Son propos (Voir, regarder, appeler.) convoque la question des pulsions scopiques et invoquantes dans le registre du désir, plutôt que dans le registre de la demande. Deux vignettes cliniques détaillées permettent de distinguer aussi dans le transfert avec le jeune enfant la position différente dans la pratique selon la structure psychique de l’enfant. Puis en duo, Irène Bleton et Véronique Leroux viennent, ou modestes ou sceptiques, s’interroger sur l’aspect transférentiel de la vignette clinique qu’elles décrivent (Ce n’est pas du transfert ? p. 74). Golder leur rétorque : « Mais si, c’est du transfert !» (p. 89). Envolée dans un champ théorique plus large, tel que le soulignait N. Hamad de Freud à Lacan et aussi retour à l’hypothèse de Dolto proposée par Jacques Sédat : Pour être psychanalyste il faut se dépouiller de toute théorie, mais Dolto disait aussi de M. Klein : « Il n’y a qu’à être près d’elle pour sentir qu’elle a une théorie dans la tête. » (Citée par Sédat, p. 12).
Que nous apprend de l’humain la clinique avec les tout-petits ? N. Yvert, T. Lariau, A. Dupont-Link, R. Moatti, A. Grosser, à partir de la question de Nathalie Zaltzman [2] : « L’analyste s’offre au transfert […] en tant que représentant de l’espèce humaine » (Rita Moatti, p. 110). Spécifiant à cinq voix ce point d’ancrage fondateur, les exemples cliniques se coordonnent à l’ensemble. Cet article répond ainsi à l’appel de Françoise Dolto : « Ne restez pas seuls, réunissez-vous pour travailler. » (p. 95). L’article de Marie-Hélène Malandrin vient les compléter. « Le transfert : clef de voûte pour un dispositif d’accueil… » où l’auteur, éducatrice, et cofondatrice avec Françoise Dolto en 1979 de la Maison Verte, pose la question du transfert dans un dispositif d’accueil et d’écoute et de loisirs, pensé et créé au service du petit enfant. Mais « l’acte éducatif et l’acte analytique ne se délèguent pas » […] « En prendre le risque est le prix à payer pour être analyste dans la cité » (p. 138).
Ce livre donne des outils pour nous offrir au… et nous servir du transfert dans la cure de l’enfant et du bébé, et de l’enfant dans l’adulte. Dolto est reconnue mais aussi située parmi un ensemble qui permet de dire que ce livre est un livre sur le transfert et d’analystes dans l’actualité.

SEXUALITÉS, NORMES ET THÉRAPIES, Approches interdisciplinaires des pratiques cliniques, Sous la direction de Nathalie Frogneux et Patrick De Neuter (dir.), Louvain-La-Neuve, Bruylant-Academia, 2006

Par Florence Vandendorpe
Sociologue, Institut d’Etudes de la Famille et de la Sexualité (UCL)
10 place Mercier, B1348 Louvain-la-Neuve
Quelles sont les normes qui gouvernent les interventions des cliniciens dans les domaines de la vie familiale, conjugale et sexuelle ? Avec quels critères, quels objectifs, quelles valeurs répondent-ils aux demandes qui leur sont adressées ? Cette interrogation, qui est au cœur de l’ouvrage, est portée tour à tour par chacun des auteurs qui tentent, vaille que vaille, d’y apporter une réponse. Et l’on constate, d’emblée, qu’il n’y a pas une réponse à cette question mais que celle-ci ressemble à une énigme face à laquelle de nombreux intervenants se retrouvent tour à tour désorientés. Ils se contentent de présenter la réponse qui leur paraît à chacun la plus appropriée, réponse toujours personnelle et circonstanciée.
S’agit-il, comme le suggère Georges Eid, d’encourager l’autonomie des individus et, au nom de l’égalité des hommes et des femmes et de leur droit égal à la liberté et au bonheur, de dénoncer toute forme de dépendance de l’un par rapport à l’autre ? C’est en effet un idéal communément admis au sein de notre société. Le rôle du clinicien est-il, cependant, de soutenir les normes collectives ? Le débat est ouvert, et le plus grand mérite de cet ouvrage est sans doute d’être parvenu à alimenter celui-ci au fil des pages sans jamais clore la discussion dans un sens ou dans l’autre. Dans ce domaine où les avis divergent, il nous offre des pistes et des balises sans pour autant prétendre montrer le chemin. Les auteurs, qui s’inscrivent dans des traditions cliniques et théoriques diversifiées (criminologie, gynécologie, philosophie, psychanalyse, sexologie…), témoignent de la manière dont ils se positionnent chacun à l’égard des normes sociales. Leurs interventions nuancées rendent compte de la multiplicité des points de vue et invitent le lecteur à fabriquer, à son tour, une réponse qui lui ressemble.
Pour Pascal De Sutter et Esther Hirch, c’est le bien-être du sujet et de son entourage qui fait repère et qui permet de distinguer, parmi les conduites sexuelles, celles qui nécessitent une intervention. Ce bien-être sous-entend une certaine forme de fonctionnalité sexuelle qui peut en effet, selon eux, être évaluée.
Pour Catherine Mathelin, il importe que le clinicien puisse prendre distance par rapport à la norme sociale pour faire entendre les écueils que celle-ci entraîne parfois. Notamment, en ce qui concerne le souci actuel de rendre intelligible par les enfants la réalité de l’amour et de la sexualité. Evoquant les dégâts que provoquent certains discours maladroits trop rationnels, elle invite les cliniciens à garder dans leurs interventions une place pour le mystère qui, bien plus que la science, calme les angoisses de l’enfant tout en lui permettant d’inventer des réponses à sa portée.
Alain Vanier interroge, quant à lui, la notion de désir. La sexualité, dans notre société, est évaluée à l’aune de la performance sexuelle. Quel est, cependant, le désir auquel font écho ceux qui, entre des draps, font se joindre leurs corps ? De quel désir, de quelle satisfaction s’agit-il ? En tant que psychanalyste, il rappelle l’opacité du désir et la quête continuelle à laquelle est soumis le sujet qui tente, en vain, de le satisfaire.
Comme un leitmotiv revient, tout au long de l’ouvrage, le constat selon lequel il n’y a plus, aujourd’hui, de norme qui fasse consensus et à laquelle tout clinicien pourrait aveuglément se référer. Non parce qu’il n’y aurait plus de norme mais simplement parce que, comme le souligne Dan Kaminski, « face à la profusion, la sélection et l’actualisation des normes significatives et pertinentes sont aujourd’hui laissées à la lourde responsabilité de l’individu ». A chacun, qu’il soit consultant ou consulté, de fabriquer celles qui lui semblent les plus justes et de protéger, selon la manière dont il se les représente, son bien-être et sa santé. C’est non seulement son droit mais en outre, comme le relève Nathalie Frogneux, sa responsabilité : la santé physique et psychique jouant, à cet égard, aujourd’hui, la fonction d’une véritable injonction morale. Non seulement responsable de son choix de vie, l’individu se voit en effet également responsabilisé de sa santé sexuelle, physique et mentale et, dans une certaine mesure, de celle de ses descendants.
Dans ce contexte, il revient à chaque clinicien d’assumer seul la part de violence impliquée par toute action menée au nom du bien de l’autre, quels que soient les critères en fonction desquels il la pose. Robert Steichen, à cet égard, est sans complaisance : « qu’est-ce qu’un clinicien sait du bien de son patient ? Il sait sans doute quelque chose de la santé physique, mais que sait-il du bien de son patient ? Qu’est-ce qui autorise les sexologues à croire que l’adéquation sexuelle et la jouissance sexuelle sont le bien de l’autre ? » Certes, ceux qui les consultent placent les cliniciens en position de « supposé expert », mais n’est-ce pas les leurrer et se leurrer soi-même qu’adopter cette position sans distance ni critique ? Et de conclure : « il y a de toute évidence une complicité entre consultés et consultants pour maintenir l’illusion que l’expert sait mieux que le consultant ce qui est bon pour lui, car cela arrange les deux parties. C’est cet arrangement qui maintient dans la relation clinique la logique de la norme sociale de la performance, dont le clinicien devient le garant. »
Patrick De Neuter poursuit la réflexion et interroge, pour sa part, l’idéal de non-normativité qui semble jouir d’un certain prestige aujourd’hui dans le domaine des interventions cliniques. Est-il possible, lorsqu’on est thérapeute, de ne pas avoir en tête une certaine représentation de ce que serait un homme normal ou idéal ? Est-il par ailleurs envisageable de se contenter, dans la clinique, d’avoir pour seul guide la plainte exprimée par le sujet et sa demande de traitement ? Ce serait faire fi des demandes qui n’en sont pas et des désirs inavoués ou inconscients. Ce serait, en outre, ne pas tenir compte des normes et idéaux personnels qui échappent à la conscience du clinicien, comme ses fantasmes les plus fondamentaux avec lesquels, rappelle-t-il, des liens étroits existent souvent.
On le voit, les interventions rassemblées dans cet ouvrage, dont nous n’avons pu rendre compte que d’une partie, sont à la fois riches et diversifiées. Et si l’on peut regretter, par endroits, que le fil qui les réunit soit à ce point lâche qu’il arrive, en passant de l’une à l’autre, que l’on ne sache plus très bien d’où on vient ni où l’on va, ce parcours en zigzag a l’avantage de maintenir en haleine une réflexion qui, au fil de l’ouvrage, est éclairée sous des angles multiples et ne cesse de présenter des aspects insoupçonnés.
A lire par tout clinicien qui souhaite se repérer dans cette difficile question des normes pour ne pas imposer sans le savoir ses propres normes à ceux qui s’adressent à lui pour se libérer de celles qui s’imposent à eux.
 
NOTES
 
[1]Schauder, C., (dir.) Lire Dolto aujourd’hui, Actualité de la psychanalyse, Érès, 2004, 133 p.
[2]Zaltzman, N., De la guérison psychanalytique, Paris, PUF, 1998.
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