2006
Cahiers de psychologie clinique
Thème en préparation
L’intelligence des corps
La question du corps est présente dans tout travail clinique et interroge, de multiples manières, les pratiques. Chacune de celles-ci va aborder cette question de façon différente, va s’engager dans un système particulier de relations avec le corps, va lui conférer une identité singulière. Le corps apparaît ainsi multiple, susceptible de définitions très différentes, doté de propriétés à chaque fois particulières en fonction de la pratique qui l’interroge.
Dans une tradition dualiste, nous avons l’habitude de renvoyer l’intelligence à la psyché, le corps se définissant plutôt dans des régimes d’expression plus simples ou plus archaïques. Le travail clinique, cependant, semble parfois mettre cette habitude sous tension : les corps anticipent, actualisent, autorisent des processus qui, sans leur intervention, seraient restés muets.
Ce fossé que nous attribuons au dualisme de nos conceptions de l’esprit et de la matière n’est-il, somme toute, pas surtout théorique ? Ne trouvons-nous pas dans les pratiques des agencements subtils, des articulations fines dans lesquels des corps et des psychés nouent d’étonnants rapports d’intelligence ?
Les corps parfois surprennent, prennent au dépourvu, font des choses à notre insu, quelque fois semblent « savoir » ce que nous n’apprendrons que plus tard ; « dire » ce qui ne se mettra en mots que bien après. Les psychologues travaillant en laboratoire ne manquent pas de rappeler l’effet « Clever Hans », du nom de ce cheval dont on a cru qu’il pouvait résoudre des opérations arithmétiques, alors qu’il avait appris à lire, sur les corps de ceux qui l’interrogeaient, les indices que ceux-ci envoyaient à leur insu : nos corps non seulement peuvent transmettre des choses que nous ignorons, mais également agir sans que ce que nous appelons volonté ne s’en mêle. Nous ne savons pas toujours de quoi nos corps sont capables, ou pour reprendre Spinoza, nous ne savons pas « ce que peut le corps ».
Comment chacune des pratiques instaure-t-elle des relations de confiance ou de défiance avec le corps – celui du thérapeute ou du scientifique, celui du patient ou du sujet ? Comment le corps en outre va-t-il amener certains thérapeutes et soignants de champs différents à travailler ensemble, renouant de ce fait, le lien entre corps et psyché ?
Comment aussi parfois les corps vont-ils « répondre » d’une manière qui nous étonne, à tel événement, traumatisme, réaménagement de tout l’être, voire à une proposition thérapeutique ? Le fait, par exemple, que le corps réagisse à certains médicaments en fonction du contexte ne rend-t-il pas lisible sa capacité à répondre aux attentes des relations ?
Corps affectés et affectant ; intelligence incorporée ; corps en relation : c’est aux manières multiples dont les corps nous interpellent, nous « déroutent », nous « désorientent » qu’il s’agirait alors de s’intéresser.