Cahiers de psychologie clinique
De Boeck Université

I.S.B.N.9782804154226
220 pages

p. 9 à 13
doi: 10.3917/cpc.028.0009

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Éditorial

no 28 2007/1

2007 Cahiers de psychologie clinique Éditorial

La psychologie à la clinique

Philippe van Meerbeeck
Il y a 25 ans, je remplaçais le professeur Charles Mertens de Wilmars à la chaire de Psychologie médicale, dans la Faculté de Médecine de l’Université Catholique de Louvain.
Je lui rends hommage à l’occasion de ce 28e numéro des Cahiers de Psychologie clinique. Il avait assuré cet enseignement depuis la dernière guerre. Dans l’esprit de Fenichel, ce cours était axé sur la compréhension des malades et sur l’apprentissage des bonnes attitudes à avoir face à ceux-ci.
Comment ne pas se laisser séduire par l’hystérique, comment contrôler l’agressivité du paranoïaque, comment supporter l’obsessionnel ?
Il m’avait semblé souhaitable de ramener l’inconscient dans la sensibilisation aux enjeux de la relation medecin-malade.
J’ai, à cette époque, invité une trentaine de médecins, maîtres de stage, généralistes et spécialistes en leur proposant une consultation « ordinaire » jouée par un comédien, filmée champ contre-champ, pour pouvoir élaborer un outil pédagogique.
Ils ont accepté d’improviser, en sachant qu’ils pouvaient revoir leurs prestations un mois plus tard et, que les commentaires seraient enregistrés. Chaque médecin rencontrait trois situations différentes jouées par trois comédiens. Chaque comédien jouait la même consultation en présence, tour à tour, de trois médecins différents.
Nous avons monté les deux consultations du même cas clinique, en choisissant les deux situations cliniques les plus différentes l’une de l’autre. Après vingt minutes de face à face, avec des gros plans sur le langage non-verbal de l’un et de l’autre, l’étudiant entendait en voix off, le commentaire du praticien, toujours très surpris par sa propre prestation, qu’il critiquait ou justifiait à qui mieux mieux.
Ces documents pédagogiques étaient et sont toujours une incroyable démonstration du côté « artisanal » de la médecine. Chaque médecin fait sa médecine, comme sa popote, à sa manière, touchante, drôle, agressive, toujours pathétique, tant l’inconscient est aux commandes dans la relation soignant-soigné.
Ce numéro des Cahiers a l’ambition de permettre à des praticiens de témoigner de leur pratique, à partir de la dimension relationnelle de leur travail.
L’ouverture de ces Cahiers donne la parole à Danièle Deschamps, qui témoigne toujours de l’engagement thérapeutique. Pourquoi devient-on soignant ? Est-ce pour jouer à l’infirmière ou pour jouer au docteur ? Il y a de l’idéal dans ce choix de vie, avec de la sublimation. Si la sublimation procède de l’amour, le symptôme procède de la peur, comme le rappelle Christian Jeanclaude [1]. Lacan disait qu’il fallait être un saint pour être psychanalyste.
Faute d’atteindre cet idéal, il y a surtout beaucoup de souffrance du côté des soignants, comme le décrit Michel Delbrouck dans le burn-out des médecins. Le soignant ne prend pas soin de lui, les cordonniers sont les plus mal chaussés, dit-on. L’épuisement émotionnel s’accompagne d’un sentiment d’échec professionnel. À confondre impuissance et impossible, le médecin participe, à son insu, à la déshumanisation de la relation à l’autre.
L’importance de la complexité dans la situation clinique est théorisée par Dominique Tordeur, Nicolas Zdanowicz et Christine Reynaert. Comment reconnaître les ressources du malade lui-même ? Comment prendre en compte la richesse du travail en équipe ? Comment corriger les carences institutionnelles ? C’est la première partie de ces Cahiers consacrée au cadre.
Jean-Marie Lemaire va nous aider à réfléchir à la rencontre des gens qui vivent ensemble avec ceux qui travaillent ensemble. La clinique de la concertation élargit le travail entre les intervenants eux-mêmes pour prendre en compte la dimension collective des situations extensives de violences destructives. P. Brient décrit les crises possibles chez les soignants. Du regard à la parole, le burn-out atteint aussi les soignants des malades mentaux.
Il faut, dit-on, des nerfs d’acier pour devenir tuteur de résilience, comme le souligne avec humour Marie Delhaye. Le cheminement qu’impose la vocation de soignant nous fait ballotter entre la pseudo-empathie et l’empathie souffrante. Pour ne pas se noyer dans le masochisme de la solitude, il faudrait pouvoir partager avec les autres les difficultés rencontrées dans le travail. Hélas, trop souvent, l’institution répète les mécanismes pathologiques qu’elle prétend soigner.
C’est alors que le fonctionnement groupal, celui des patients entre eux, celui des soignants les uns contre les autres, animent les « carences » institutionnelles, au sens comme le dit R. Clit, des « carences affectives » du bébé.
Le deuxième chapitre de ce numéro est celui des « maladies » et, la première prise en compte est le syndrome d’épuisement professionnel, tel que Michel Delbrouck le développe. Annoncer une maladie grave (Piot-Ziegler) et préciser un pronostic (D. Deschamps) sont à la fois la toute puissance et toute impuissance de la médecine ultra contemporaine. Les patients du 3e millénaire attendent tout de la MÉDECINE, comme un enfant l’attend de sa maman [2]. Le médecin n’est plus que le technicien au service d’un savoir auquel tous les patients ont accès, grâce à la toile. Et pourtant, rien n’empêche la douleur d’exister, l’homme d’être désirant et la pulsion de mort d’œuvrer. Comment guérir de la douleur chronique, cette expérience du corps et de l’esprit, en lien avec des facteurs socio-culturels ? Dominique Boukenaere souligne l’importance qu’il y a à abandonner la relation d’autorité médicale, car en échec, pour ouvrir au patient la possibilité de prendre un rôle actif dans la gestion de sa douleur.
Philippe de Timary et ses collaborateurs ont construit un dispositif complémentaire de soins pour alcooliques à l’hôpital général. En effet, ces patients qui dérangent l’ordre médical, nouent des liens transférentiels très forts avec un cadre hospitalier qui prévoit la séparation pour affronter et supporter le déni, trait psychopathologique propre à l’alcoolique. Les psys seuls dans leur cabinet n’y suffisent pas, les gastro-entérologues se désespèrent de soigner des malades qui se détruisent eux-mêmes. L’approche pluridisciplinaire qui prend en compte l’héritage psychanalytique permet de construire un outil original, et bien adapté à cette clinique particulièrement difficile.
Les déments séniles et la maladie d’Alzheimer sont une autre clinique éprouvante, voire décourageante. Là aussi la prise en compte de l’inconscient éclaire le travail psychothérapeutique, ouvre des pistes de travail et enrichit l’implication neurologique, selon Nkodo Mekongo et ses collaborateurs.
Le troisième chapitre est celui des âges de la vie.
De la naissance à la mort, le médecin accompagne le sujet humain qui est dans une demande de soin. Le soignant aide les parents du tout petit à s’approprier leurs identités de parents. Il assure une fonction de contenance, il joue le rôle du tiers « pesant », du tiers dans la construction du lien parent-bébé prématuré hospitalisé, décrit par Myriam Tombeur et ses collaborateurs.
Les adolescents mettent à l’épreuve les soignants. À venir interroger les valeurs établies et les interdits, l’ado invite le soignant adulte à s’énoncer sur la place qu’il occupe par rapport au savoir, à l’autorité, au désir qui l’anime et à venir nommer quelque chose qui tienne compte de la différence des sexes et des générations, comme l’écrit si bien Barbara Crommelinck.
La naissance, l’adolescence et le vieillissement : la vie pulsionnelle et le désir n’ont pas d’âge. La peur de mourir ne concerne pas tant l’avenir que le passé nous rappelle Dominique Colpé, citant Henri Danon-Boileau. Il faudrait mettre cette peur en lien avec les sentiments de détresse et de désarroi du tout petit dans les premiers instants de la vie. À un niveau inconscient, mère et mort se confondent. Une de mes analysantes, infirmière en salle d’opération, originaire d’Afrique, me racontait comment une jeune adolescente lui avait demandé de chanter un air de son pays en pré-opératoire, dans l’attente des effets de l’anesthésie.
Il y a plus que jamais une place pour le psychanalyste et l’approche psychanalytique dans la pratique médicale. Le psychologue scientifique et le psychologue « humanisant », ont trouvé un assez bon accueil à l’hôpital comme le mentionne Vincent Jadoulle. Leurs approches sont acceptables et sont très ressemblantes à la science médicale qui veut « s’humaniser ».
La difficulté de la Psychologie médicale n’est donc pas tant dans la séparation entre le corps et l’esprit, que dans la séparation entre conscient et inconscient.
L’objectivation exigée par Claude Bernard a permis de scientifiser la pratique médicale. Le prix payé par ce progrès est celui de la désubjectivation. Si l’on veut ne plus simplement objectiver la plainte, ne plus réduire la demande aux réponses statistiques d’une anamnèse, ne plus raplatir le désir à un besoin qui se comble, découvrons ensemble dans ce numéro des Cahiers, les attentes et les besoins conscients et inconscients au sein de la relation thérapeutique, seule vraie possibilité de mettre à la bonne distance les enjeux relationnelles, professionnelles et privés, à l’œuvre dans la vie.
 
NOTES
 
[1]Jeanclaude Christian (2005). Les ombres de l’angoisse, coll. « Oxalis », De Boeck.
[2]Escande Jean-Paul (2006). « Anti-manuel de Médecine », I.R.M. du monde médical, Bréal.
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[1]
Jeanclaude Christian (2005). Les ombres de l’angoisse, coll...
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[2]
Escande Jean-Paul (2006). « Anti-manuel de Médecine », I.R....
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