2007
Cahiers de psychologie clinique
Éditorial
Les inconscients
Patrick De Neuter
Certes, Freud n’a pas créé l’inconscient. Le concept existait avant lui, en anglais (1751), puis en allemand et enfin en français (1860). Son sens était néanmoins relativement vague sinon qu’il désignait un ensemble d’images mentales et de passions qui échappaient à la conscience. Mais Freud en a fait un des concepts majeurs de sa théorie et lui a donné une signification, un contenu et un fonctionnement très particuliers. Il en fait une instance psychique qui se différencie du conscient et du préconscient, et se spécifie de contenir un ensemble d’éléments psychiques refoulés, notamment des pensées. À certains éléments, l’accès à la conscience a été interdit. D’autres éléments ont été rejetés en dehors de la conscience. Cet inconscient freudien se caractérise donc d’abord par le refoulement mais aussi par le retour du refoulé. Par cette expression, Freud désigne cette poussée des pensées, fantasmes et autres représentations des pulsions cherchant à se faire connaître et reconnaître par la conscience. Ils y parviennent notamment par les symptômes, les rêves, les lapsus, les oublis et les actes manqués, appelés « rejetons de l’inconscient ». L’inconscient n’est donc pas sans effets sur le conscient. L’inconscient freudien représente la plus grande partie de notre vie psychique, d’où la froide métaphore de l’iceberg dont on sait que seule une petite partie émerge mais que sa plus grande partie, bien qu’invisible, n’est pas sans effets : catastrophiques, parfois. L’autre métaphore utilisée par Freud est celle du cheval, dont la maîtrise n’est pas toujours une simple affaire pour son cavalier : le moi. Mais Freud radicalisera la métaphore : le cavalier est en fait, à son insu, mené par son cheval. Ajoutons qu’il arrive même que le cheval éjecte son cavalier. Ajoutons encore que dans cet inconscient freudien règnent les processus primaires. Processus entièrement sous la dépendance du principe de plaisir et de deux mécanismes : la condensation et le déplacement. Entre 1920 et 1923, Freud remplace cette première topique conscient-préconscient-inconscient par la seconde moi-ça-surmoi, faisant de l’inconscient une qualité caractéristique d’éléments du ça mais aussi du moi et du surmoi.
L’inconscient de Lacan n’est pas identique à celui de Freud. Lacan insistera, par exemple, sur la dépendance de l’inconscient à l’égard du langage. L’inconscient est un effet de la rencontre du langage par le tout petit infans. Il est structuré comme un langage. Ses éléments sont des pensées (« ça pense en nous »), des signifiants (verbaux et non verbaux), des objets, et des lettres qui déterminent la vie consciente, notamment sexuelle, du sujet. Le V, le W et le M de l’homme aux loups, par exemple. Le sujet lacanien est donc tout autant agent qu’assujetti. Lacan dira aussi que l’inconscient est « le discours de l’Autre », ce concept renvoyant à la fois à l’Autre scène freudienne, aux paroles, demandes et fantasmes des Autres parentaux, bains de langage, dits et non-dits, ayant accueillis l’enfant dès avant sa naissance.
L’inconscient de M. Klein est lui aussi assez différent de celui de Freud, comme celui de Bion et de quelques autres innovateurs dans le champ de la psychanalyse. Mais ce concept s’est aussi développé hors du champ de la psychanalyse, notamment dans le cadre des théories systémiques, expérientielles cognitivo-comportementales et neuropsychologiques.
Ce concept est devenu tellement polysémique qu’il convient d’en parler aujourd’hui au pluriel et aussi de le revisiter dans ses diverses dimensions actuelles. Pour ce numéro 29 des Cahiers de psychologie clinique, il fut donc fait appel à toute contribution susceptible d’éclairer le lecteur soit sur le développement du concept à l’intérieur du mouvement psychanalytique soit à l’extérieur de celui-ci.
Les articles sélectionnés par notre comité de lecture sont répartis en trois rubriques.
La première regroupe trois articles qui, chacun à leur façon, apportent des éléments de différenciation entre les inconscients freudiens, d’une part, et, d’autre part, ceux des neurobiologistes et des cognitivistes. Ils témoignent des différences mais aussi de l’intérêt d’un dialogue entre ces différentes disciplines, source d’un éclairage réciproque instructif, s’il est bien dirigé. Certains d’entre eux indiquent même la nécessité d’un travail clinique en concertation, dans la mesure où cette clinique témoigne, dans un certain nombre de cas, de ce que Freud déjà avait bien repéré : d’une part, la surdétermination des symptômes et, d’autre part, la coexistence de symptômes relevant de registres différents (F. Lostrat, N. Van Broeck, S. Heenen-Wolff et P. Philippot, E. Constant et P. De Neuter).
La seconde partie engage précisément le lecteur sur le plan de la clinique et particulièrement de ces nouveaux champs que Freud n’avait que peu ou pas du tout abordés : les cliniques des psychoses et de l’autisme (F. Berger), du maternel meurtrier de son enfant (Y. Morhain), de la dépression et de son univers fantasmatique (S. Deroche), du groupe familial dans le champ judiciaire (M. Berger), de la passion et l’ambivalence (C. Cloës) et du couple en tant que rencontre de deux fantasmes (D. Bastien).
Dans la troisième partie, nous ne quittons pas la clinique de l’inconscient. Les contributions abordent le champ particulier des différences culturelles avec cette question sous-jacente et très actuelle : l’inconscient est-il relatif à la culture ? Autrement dit, quelle est la place de la culture dans sa structuration ? Question éminemment clinique puisque de la réponse va dépendre la façon dont le clinicien va écouter ses patients et analysants originaires d’une autre culture (R. Stitou, A. Aouattah et F. Georges).
Espérons que le lecteur qui nous aura accompagné tout au long de ce périple, en sortira enrichi sur le plan théorique et abordera sa discipline et sa pratique éclairé par ces visites dans ces divers inconscients et autres lieux évoqués ici.