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AuteurAnnig Segers-Laurent du même auteur
Les séparations font partie de la vie qu’elles soient naturelles ou accidentelles. Accompagnant le processus même de la vie, elles n’en sont pas moins souvent difficiles à vivre, voire traumatiques et ce même lorsqu’elles sont nécessaires et mènent à une libération ou à une évolution.
2 Le temps sépare, la distance sépare, la différence sépare. Le dictionnaire (Petit Robert) accole à « séparation » les notions de : disjonction, dislocation, dispersion et désagrégation et l’illustre par les métaphores telles que : séparer le blanc du jaune à propos des œufs, mais aussi le rameau de la tige et, plus fort, la tête du tronc ce qui fait penser à la guillotine… Toute séparation place l’individu au bord d’un gouffre, le confronte à une brisure, une perte et exige un travail de deuil, d’élaboration. Pour vivre une séparation et reprendre ensuite son chemin il y a à la penser. Vivre et penser les séparations sont au cœur des articles de ce numéro des Cahiers. Dans la première partie nous aborderons les séparations à travers diverses situations et âges de la vie et nous verrons comment le penser est intimement lié au vivre, que ce soit dans un cadre thérapeutique ou non.
3 Les premiers apprentissages de séparation se font au cours de la première enfance dès la naissance, première séparation, puis surtout lorsque le bébé différencié de sa mère est confronté aux absences de celle-ci, plus ou moins longues, suivies de ses retours. Si ce premier apprentissage colore la manière dont sont vécues les séparations ultérieures il est évident que chaque séparation successive nécessite une remise au travail.
4 Des angoisses de séparations liées aux troubles de l’attachement peuvent se transmettre d’une génération à l’autre. Ainsi nous voyons avec Z. Rosenfeld, V. Delvenne et I. Duret comment une petite fille vit une angoisse de séparation qui « ne lui appartient pas » mais n’est que l’écho de l’abandon dont sa mère a été victime dans sa propre enfance. L’abandon et l’angoisse de séparation qui en découle seront enfin élaborées au cours d’un travail psychothérapeutique réunissant ici la mère et l’enfant.
5 L’adolescence est une étape de séparations multiples. Le jeune éprouve souvent à la fois le désir et la peur de se séparer de ses premiers objets d’attachement. N. de Kernier, F. Marty et P. Canouï nous montrent comment des comportements destructeurs à cet âge peuvent n’être que le symptôme de l’intensification de l’angoisse résurgente de séparation et comment une action psychothérapeutique de renforcement narcissique peut les apaiser.
6 À l’âge adulte, le divorce est une des situations très fréquentes qui confrontent les membres des familles, adultes et enfants, aux difficultés et angoisses de séparation.
7 Parfois les partenaires du couple se font une guerre qui maintient le lien malgré un divorce effectif, ne pouvant supporter de se sentir séparés. Les enfants du couple peuvent être entraînés dans cette guerre. A. Courtois décrit un clivage de la fratrie qui permet à chaque enfant de se faire le héraut d’un des parents. Ils reprennent la guerre à leur compte et ainsi à deux peuvent conserver la loyauté au couple parental et l’illusion de la non-séparation. Une psychothérapie familiale mettant en évidence la fonction des enfants permettra de les en dégager tout en aidant les parents à se séparer affectivement. S. Chraibi, R. Lasmolles, J. Barrère et C. Perrot abordent, eux, des situations dans lesquelles les difficultés de parents séparés se retrouvant seuls et isolés et les difficultés de leurs jeunes enfants se rencontrent et se renforcent les unes les autres tout en trouvant un semblant de solution dans l’intimité d’une relation duelle, mère-enfant ou père-enfant, désormais dépourvue de tiers. Les auteurs décrivent un grand nombre de cas débouchant sur une clinique de l’agir, de l’insécurité et de l’éphémère.
8 Les crises du milieu de vie, la ménopause, le vieillissement de l’individu comme du couple représentent autant de temps de séparations diverses, de constats et de deuils : « La perte d’une partie de ce qu’on a eu et de ce qu’on a espéré et qui n’est pas advenu ». Ces séparations, ces pertes demandent pour J. Schaeffer d’une part et pour J.-M. Talpin et C. Joubert d’autre part une réélaboration des positions narcissiques et objectales permettant de déboucher sur de nouveaux investissements. Dans bien des cas, l’intervention psychothérapeutique individuelle ou de couple sera nécessaire et utile.
9 L’ultime question enfin est abordée : comment se séparer de la vie quand son propre trépas s’annonce ? La question pour B. Maillard est d’arriver à se séparer de soi, de certaines parties de soi bien plus que de se séparer d’autrui. Là encore des interventions thérapeutiques peuvent aider, non pas, dit l’auteur, à se séparer de ce qui continue à vivre en soi, mais au moins à le penser et le dire.
10 La seconde partie des articles nous amène aux situations où nous verrons qu’une séparation qui paraît impossible devient impensable de même que l’impensable de la séparation la rend impossible.
11 L’impossible et l’impensable semble être le cas d’après D. Scotto di Vettimo dans les décompensations psychotiques. L’auteur développe le cas d’un patient qui se perd en lui-même dans une sorte d’exil intérieur où ne subsiste que la honte, marque négative de l’identité, moyen ultime de reconnaissance voire d’existence.
12 De même dans la mélancolie, pour S. Lippi, la séparation d’avec un objet d’amour ne peut être que douleur et cette douleur, seul lien encore avec la vie, peut ne jamais s’estomper.
13 Dans la consommation compulsive de drogues, pour S. Rivera et P. De Neuter il y aurait la recherche d’une jouissance infinie se doublant de la tentative désespérée de s’ en séparer. Échapper à la douleur et au manque et les retrouver. Nous serions, ici, dans l’inséparation.
14 Enfin, une étude réalisée par A. Cohen de Lara à base de tests projectifs (T.A.T) administrés à une population d’enfants placés en institution et présentant des troubles de la conduite et du comportement, met en évidence combien les actes violents de ces enfants sont à comprendre comme l’expression comportementale du désir désespéré de maintien du lien à tout prix, de la tentative tout aussi désespérée de voir l’autre survivre à son attaque destructrice et de l’incapacité absolue d’accepter la séparation et la rupture du lien et ce même lorsque la séparation est effective et imposée. La réponse de « l’autre-objet » devient dès lors fondamentale pour l’évolution du jeune et l’auteur parle de « l’autre-objet » au sens le plus large : social et politique autant que thérapeutique et familial. Il nous semblait important de terminer ce numéro de la revue par cette interpellation. Car, trop souvent, les effets des séparations sur les individus, sont, dans notre société actuelle, minimisés ou banalisés.
15 Au terme de ces lectures, il apparaît que toute séparation s’inscrit dans un processus psychique qui s’entame bien en amont de la séparation lorsque celle-ci est prévisible ou qui doit en être la résultante indispensable lorsqu’elle est imprévisible. S’il s’agit d’un processus, il y a cheminement d’un avant à un après. Ce cheminement, dans un cadre thérapeutique ou non, permettra de reprendre le parcours d’une vie un temps bouleversée pour aller, renforcé, vers un ailleurs encore à venir.
16 Bonne lecture !
POUR CITER CET ARTICLE
Annig Segers-Laurent « Séparations », Cahiers de psychologie clinique 2/2008 (n° 31), p. 7-10.
URL : www.cairn.info/revue-cahiers-de-psychologie-clinique-2008-2-page-7.htm.
DOI : 10.3917/cpc.031.0007.




