Cahiers de psychologie clinique
De Boeck Université

I.S.B.N.9782804102432
256 pages

p. 7 à 9
doi: 10.3917/cpc.032.0007

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Éditorial

n° 32 2009/1

2009 Cahiers de psychologie clinique Éditorial

Éditorial

Les mots sont faits de chair et d’histoire, ils contiennent leur part de secret parce qu’ils plongent leurs racines au cÅ“ur des mouvements pulsionnels sexuels et agressifs qui animent l’inconscient.
Lors des rencontres psychothérapeutiques, les secrets remontent lentement à la surface ; il leur faut franchir les barrages défensifs et ils apparaissent déguisés, transformés, agis parfois. Tels des fantômes en attente de dévoilement et de réanimation, ils hantent l’espace thérapeutique.
Parts inconnues de soi et de l’autre, chapitres d’une histoire, inconnue, méconnue, non élaborée, non-dits, interdits, traumas encryptés, c’est de cela que les secrets témoignent. Leur ombre plane entre héritage et fantasme.
De quels désirs, de quelles scènes sommes-nous nés, de quelles énigmes sommes-nous dépositaires ?
« Nous transportons avec nous le trouble de notre conception … Nous sommes venus d’une scène où nous n’étions pas. L’homme est celui à qui une image manque » écrit Pascal Guignard dans « Le sexe et l’effroi ».
Le secret des origines, l’origine des secrets, c’est ce qui nous pousse à chercher, à tenter de démasquer les lieux où cela s’est passé ou ne s’est pas passé, à retrouver les traces de l’objet perdu à tout jamais.
Il est intéressant de noter la définition du secret donnée par le dictionnaire. Étymologiquement, secret provient de secretum : chose secrète, ce qui doit être caché, isolé, séparé. Ne parle-t-on pas de mettre quelqu’un au secret à l’intérieur de la prison ? Il désigne également une des parties les plus difficiles et essentielles d’un art ou d’une science, ou une chose dont la divulgation nuirait aux intérêts généraux, le secret d’État.
Depuis le XVIe siècle, secret désigne les affects les plus intimes : les secrets du cÅ“ur et plus intéressant encore les parties sexuelles : « les secrets ».
Les diverses facettes de cette définition ne peuvent que nous faire associer à une question des plus fondamentales de la clinique psychothérapeutique et analytique. Effectivement, la question du secret tisse sa trame et produit ses effets au cÅ“ur même des processus psychodynamiques et analytiques. Ils participent à la constitution des chapitres ignorés de l’histoire individuelle.
Cacher des choses, se les cacher, les cacher à l’autre et accepter de les dévoiler sont des actes qui renvoient à la conception du fonctionnement psychique tel que Freud en a rendu compte dès le début de son Å“uvre. La découverte de l’inconscient et son désir d’en « percer » les secrets sont aux fondements de la pensée analytique. Le secret, partie prenante de la vie fantasmatique, devient aussi un objet de connaissance investi pulsionnellement.
Évidemment, l’invitation à tout dire et à associer librement au sein de la situation analytique provoque d’emblée la résistance de la part du patient et instaure du même coup la dynamique transférentielle. L’espace du secret est un lieu où se nouent éléments conscients et inconscients, aux fondements du conflit psychique que le sujet ne peut se révéler ou révéler à l’autre sous la pression interne ou environnementale. Lieu donc de l’intime et de l’inconnu. Les contenus en sont multiples et leur mise en scène sous-tendue par le travail psychique, infinie.
Cela nous amène à une autre question : au-delà des contenus, celle du statut et de la fonction du secret. Sans doute le statut est-il différent s’il s’agit d’un secret que le sujet connaît et ne peut ni ne veut dévoiler, ou s’il s’agit d’un secret ignoré de lui-même. Ce dernier participant au conflit psychique refoulé dont les indices se saisissent au niveau du rêve et du symptôme, rejetons de la sexualité infantile secrets du cÅ“ur et du sexuel que le sujet pensera et pourra, s’il le peut, élaborer à son rythme, au rythme de la relation psychothérapeutique.
Il est aussi des secrets constitués par une transmission transgénérationnelle, marqués du sceau de l’interdit et du non-dit. Le sujet est alors dépositaire d’une histoire portée et transformée par une mentalité familiale qu’il ne peut trahir et plus encore d’une transmission en négatif laissant des trous dans les psychismes individuels. Mécanismes de clivage et dénis empêchent et protègent tout à la fois la levée du secret souvent accompagné de sentiments de honte, culpabilité, désespoir.
On le voit, le secret protège donc les aspects les plus intimes de l’histoire du sujet, liés à la constitution de son identité primaire et de ses identifications narcissiques et de son organisation psychique.
Piera Aulagnier montre combien le droit au secret est fondamental et doit être « une conquête du Je, le résultat d’une victoire remportée dans une lutte qui oppose au désir d’autonomie de l’enfant l’inévitable contradiction du désir maternel à son égard. »
Là où le sujet garde secrètes des parts de soi, se tisse de la matière psychique. Cet espace se doit donc d’être respecté par ceux qui y sont confrontés car il est le creuset de la liberté de penser individuelle. Le psychanalyste ou psychothérapeute qui, grâce au travail en séance, en devient dépositaire, est tenu lui aussi au secret. Une condition éthique qui préside au bon déroulement de la cure. L’éloge de l’espace du secret se voit donc être du même coup une donnée fondamentale de la résistance du sujet aux idéologies totalitaires qui utilisent une série de manÅ“uvres pour le réduire à néant. Obtenir l’aveu par la torture, le mensonge, le chantage, la mort et finalement le meurtre de la pensée.
« Les deux buts du parti sont de conquérir toute la surface de la terre et d’éteindre une fois pour toutes les possibilités d’une pensée indépendante. Il y a, en conséquence, deux grands problèmes que le Parti a la charge de résoudre : l’un est le moyen de découvrir, contre sa volonté, ce que pense un autre être humain, l’autre est le moyen de tuer plusieurs centaines de millions de gens en quelques secondes, sans qu’ils en soient avertis. Dans la mesure où continue la recherche scientifique, cela est son principal objet. »
George Orwell, 1984
Nicole Minazio
Janvier 2009
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