Le contexte européen (français et allemand) du formalisme russe
Aleksander DMITRIEV
Cette étude retrace l’évolution de l’attitude des principaux formalistes (Viktor Ÿklovskij, Boris Ejhenbaum, Jurij Tynjanov) à l’égard de la science française et allemande depuis la réception de la « philologie acoustique » de Sievers et de Saran en 1916-1919 jusqu’au sentiment d’indépendance et de supériorité devant le « retard » de la philologie occidentale au cours de la seconde moitié des années 1920. Outre l’innovation proprement scientifique, deux facteurs ont joué un rôle essentiel dans ce processus d’auto-isolement : 1) la réduction des contacts entre les scientifiques soviétiques et les Occidentaux sous la pression du pouvoir communiste, et 2) le délitement général de la « république des lettres » en Europe après la Première Guerre mondiale. À partir de l’exemple de la façon dont le structuralisme de Roman Jakobson et de Nikolaj Trubeckoj (encore très liés au formalisme) fut reçu en France et de leur polémique avec André Mazon, on essaie de montrer le parcours accidenté de leur reconnaissance dans la slavistique mondiale, ainsi que les particularités « nationales » et idéologiques de cette réception. La transformation de l’image du formalisme qui, d’une école à demi oubliée de la philologie russe, est devenue une des principales doctrines littéraires de notre époque est due à son positionnement comme ancêtre direct du structuralisme (chez Jakobson) et à l’importance du facteur politique dans l’évolution de la slavistique et des sciences humaines au xxe siècle.
The French and German contexts of Russian formalism.
The present article relates how major formalists (Viktor Shklovskii, Boris Eikhenbaum, Iurii Tynianov) regarded French and German scholarship, starting with the way Sievers’ and Saran’s “acoustic philology” was received in 1916-1919 and ending with their feeling of independence and superiority towards “lagging” Western philology during the second half of the 1920s. Two other factors played an essential part in their self-isolation besides innovation per se : firstly, reduced contacts between Western and Soviet scholars under the pressure of communist power, and secondly, the general decline of the “republic of letters” in Europe after World War I. Using the reception of Roman Jakobson’s and Nikolai Trubet-skoi’s structuralism in France and their polemic with André Mazon as a starting point, the study depicts the bumpy road to their ultimate recognition in Slavic studies world wide and the “national” and ideological variants of this reception. The change that took place in image of formalism-which developed from a nearly forgotten school of Russian philology into one of the main literary doctrines of our time-, is due to the fact that formalim is the direct ancestor of structuralism (in Jakobson’s case) and to the significance of the political factor in the evolution of Slavic studies and the Humanities in the twentieth century.