2005
Cahiers du monde russe
Comptes rendus
— Balázs APOR, Jan C. BEHRENDS, Polly JONES, E. A. REES, eds. The Leader Cult in Communist Dictatorships Stalin and the Eastern Bloc Basingstoke, New York : Palgrave Macmillan, 2004, 298 p. Klaus HELLER, Jan PLAMPER, eds. Personality Cults in Stalinism Personenkulte im Stalinismus Göttingen : V&R Unipress, 2004, 472p.
Russie ancienne et impériale
A. G. MAN´KOV et al., éds. Rossijskoe gosudarstvo v XIV-XVII vv. Sbornik statej, posvjaščennyj 75-letiju so dnja roždenija Ju. G. Alekseeva Saint-Pétersbourg : Dmitrij Bulanin, 2002, 616 p.
Tout volume de mélanges nous renseigne à la fois sur son destinataire, sur les sujets préférés des historiens, et bien sûr sur ces sujets eux-mêmes. Le recueil offert à Jurij Georgievič Alekseev ne fait pas exception. Jurij Alekseev, dont l’ouvrage sur le district de Perejaslavl´-Zalesskij fit sensation en 1966, appartient à la seconde génération de spécialistes de l’histoire agraire, celle qui succéda aux pionniers, Boris D. Grekov, Ivan I. Smirnov, Stepan B. Veselovskij. Il n’était pas le premier à rédiger une monographie régionale (Aleksandr Kopanev l’avait précédé, avec une étude sur la possession foncière de Beloozero), mais personne avant lui n’avait entrepris de retracer l’évolution de la propriété foncière à travers l’histoire des principaux acteurs : paysannerie, clergé et noblesse
[1]. Depuis, il a continué à s’intéresser à l’histoire sociale, mais en se tournant de plus en plus vers celle du droit et, plus récemment, vers l’histoire politique du xv
e siècle.
La composition du recueil privilégie, comme il se doit, les centres d’intérêt de Jurij Alekseev, mais tient compte également des tendances récentes. Deux articles seulement traitent d’histoire économique, devenue la parente pauvre de l’historiographie russe. Anna L. Horoškevič revient au glossaire allemand-russe de Tönnies Fonne (1607), cette fois pour éclairer les opérations de crédit entre les marchands de la Hanse et ceux de Pskov. A. I. Razdorskij étudie le marché de Možajsk à partir de registres d’octroi qui ne couvrent que sept ans sur une période de trente (1644-1645 à 1673-1674). S’ils suffisent à mettre en évidence le mouvement saisonnier des affaires (les deux tiers des ventes ont lieu en hiver), ils ne lui permettent pas de tirer de conclusions sur l’évolution globale du commerce local au cours de la période. En revanche, l’histoire de l’Église, celle de la noblesse et les études prosopographiques en général tiennent une place importante. Ne seront présentées ici que celles des contributions qui peuvent intéresser un public assez large ; on laissera de côté, quel que soit leur mérite, celles qui se confinent dans le cercle strict de leur spécialité.
Vasilij F. Andreev consacre quelques pages bien venues à un vieux problème : de quand datent les « cinquièmes » (pjatiny) entre lesquels était partagé le territoire de Novgorod ? Sans apporter, il le souligne lui-même, de preuve décisive, il incline à penser qu’ils sont antérieurs à l’annexion par Moscou, et que chacun était administré par l’un des cinq quartiers (koncy) de la ville. La localisation des terres monastiques et le contenu des lettres sur écorce de bouleau lui permettent d’esquisser, avec quelques incertitudes, une correspondance entre quartiers et cinquièmes, différente de celle proposée naguère par George Vernadsky
[2]. Mihail M. Krom se penche, après bien d’autres, sur la question des effectifs de l’armée russe au xvi
e siècle, dont les estimations varient, selon les historiens, entre 50 000 et 150 000 combattants. Il établit une corrélation ingénieuse entre les chiffres avancés par les chroniques de toutes origines et le nombre des capitaines (voevody) qui figure dans les registres des rangs (razrjadnye knigi), ce qui l’amène à un effectif mobilisable de plus de 100000 soldats. Mais il omet de nous dire comment, même en tenant compte des provisions que les militaires étaient tenus d’emporter en campagne, une telle foule pouvait vivre sur le pays -- ce qui affaiblit quelque peu la portée de sa démonstration. Une série de documents nouveaux, dont la déposition du lieutenant-colonel de mousquetaires Lu
žin (publiée en annexe) qui contredit sur certains points essentiels le journal de Patrick Gordon
[3], amène PavelV. Sedov à revoir entièrement le récit de la défense de Čigirin contre les Turcs en 1677 et à nuancer les affirmations communément admises, d’une part sur l’impréparation des troupes russes, notamment des régiments de nouvelle ordonnance, d’autre part sur les tensions entre Russes et Ukrainiens. Tat´jana I. Pa
škova montre comment la législation de la Russie ancienne tend d’abord à généraliser et allonger les peines de prison, puis évolue en sens inverse, à cause du surpeuplement des locaux de détention. Surtout, elle met en évidence le changement d’attitude de la monarchie qui, à partir du milieu du xvii
e siècle, renonce progressivement au vieux système qui confiait la police, la justice et la répression à des officiers élus par la population pour intervenir elle-même. Sans apporter d’éléments absolument nouveaux, mais avec cette vraisemblance psychologique dont il a le secret, Ruslan G. Skrynnikov reconstitue, en la confrontant au drame de Pu
škin, la véritable personnalité et la carrière politique de Boris Godunov.
D’autres historiens soumettent des sources inédites à l’attention des chercheurs. C’est ainsi que Marija V. Korogodina s’interroge sur l’apparition dans les manuels de confession, à la fin du xv
e et au début du xvi
e siècle, de questions visant les péchés des grands (trahison, corruption, abus de pouvoir, mauvais traitement des serviteurs). Certaines fautes sont sanctionnées par le Justicier de 1497, ce qui pourrait expliquer la date de ces innovations, mais la plupart ne constituent pas des délits. Le but de l’Église russe est donc bien d’inculquer aux fidèles une morale plus exigeante. Anastasija A. Romanova, qui a publié un ouvrage érudit sur la chronologie et le comput ecclésiastique dans l’ancienne Russie
[4], s’intéresse ici aux marginalia des tables pascales et aux spéculations qu’elles révèlent sur la fin du monde, attendue par certains en l’an 7000 de l’ère byzantine, c’est-à-direen 1492. Jurij M. Eskin a trouvé dans une affaire de préséance de 1642, qu’il publie intégralement
[5], des informations sur le soulèvement de la ville de Tihvin, en 1613. Parmi les cinq articles consacrés aux monastères, on retiendra celui de Marina S. Čerkasova, grande spécialiste de la Trinité-Saint-Serge, sur le personnel des chancelleries monastiques et la liste des acquisitions foncières de Saint-Cyrille de Beloozero entre 1601 et 1700, établie par Aleksandr Gorfunkel´, mais revue et éditée par Zoja V. Dmitrieva, qui publie par ailleurs des chartes statutaires du même couvent.
Enfin, quatre articles importants d’histoire sociale ouvrent la voie à de nouvelles recherches. On connaît mal le fonctionnement des communautés paysannes en pays de seigneurie, entre autres à cause du manque d’archives. Celles du monastère de Notre-Dame d’Ibérie, étudiées par Zoja A. Timošenkova, révèlent une autonomie comparable à celle de la paysannerie libre du Nord. Les serfs du couvent, réunis plusieurs fois par an en assemblée plénière, élisent leurs syndics (starosty) ; ceux-ci ont assez de compétence, d’autorité et de moyens pour envoyer leurs émissaires à Moscou solliciter le retour des terres monastiques aux domaines de la couronne.
Konstantin V. Petrov fait le point sur le problème du prožitok, cette portion du domaine en précaire, ou pomest´e, accordée à la veuve et aux enfants des nobles à la mort du chef de famille. Bien informé des travaux publiés hors de Russie, servi par sa méthode pointilleuse d’historien du droit, il montre comment l’évolution spontanée de la jurisprudence (car la monarchie n’essaie pas de légiférer avant la première moitié du xviie siècle) conduit à un résultat paradoxal : la veuve peut garder le prožitok même si elle se remarie, mais non le patrimoine héréditaire, qui retourne au lignage de son défunt époux.
Andrej P. Pavlov, qui s’est fait connaître par un ouvrage sur la cour au temps de Boris Godunov
[6], a étendu ses recherches à la noblesse du xvii
e siècle. Son analyse des pages (
žil´cy), qui sont passés en revue en 1643, est un modèle du genre, parce qu’elle combine les données prosopographiques (liste alphabétique des 1 222 pages, avec leur âge, leur ancienneté, leurs possessions foncières) avec l’histoire institutionnelle : les pages, au terme d’un stage à la cour qui peut aller jusqu’à vingt ans, sont promus dans les grades de Moscou ou, s’ils ne se sont distingués en rien, pas même par leur lignage, versés dans la noblesse de province.
Vladimir A. Arakčeev, qui se spécialise en histoire agraire, s’est attaqué à un texte législatif important, l’établissement du 9 mars 1607, qui prolonge jusqu’à quinze ans le délai de prescription en matière de poursuite des serfs fugitifs et constitue donc, s’il est authentique, un jalon crucial dans la genèse du servage. L’auteur démontre, de manière convaincante me semble-t-il, que le texte est doublement anachronique, par son contenu et par son vocabulaire. Un édit de 1597 fixait le délai de prescription à cinq ans, et il faut attendre 1641 pour qu’il passe à quinze ans : comment expliquer le bond en avant de 1607, suivi d’un retour en arrière ? Par ailleurs, les termes employés sont caractéristiques non pas du début, mais de la fin du xviie siècle. Ces anomalies s’expliquent lorsque l’on sait que l’établissement nous est parvenu à travers une copie de Vasilij N. Tatiščev (1686-1750) : l’historien du xviiie siècle a probablement essayé de reconstituer, selon ses lumières, un texte dont il n’avait retrouvé que des fragments.
André Berelowitch
Ernest A. ZITSER The Transfigured Kingdom Sacred Parody and Charismatic Authority at the Court of Peter the Great Ithaca, Londres : Cornell University Press, 2004, 221 p.
Enfin une étudedu « synode très bouffon » (vsešutejšij sobor) de Pierre le Grand ! Le livre de Ernest A. Zitser devrait susciter l’intérêt des spécialistes de la période. Traité au xixe siècle par Mihail I. Semevskij, ce sujet a connu un regain d’actualité au cours des vingt dernières années grâce aux travaux de Boris A. Uspenskij. L’auteur discerne dans l’historiographie du « synode très bouffon » une interprétation « utilitariste »(qui met l’accent sur l’importance des jeux militaires) et une interprétation « propagandiste » (le synode ferait partie d’une entreprise de sécularisation, et serait dirigé par conséquent contre le clergé).
L’auteur les rejette toutes les deux, ainsi que l’explication, proposée par Uspenskij, du synode comme exemple de « conduite d’inversion » (antibehaviour). L’argumentation de Zitser est remarquable : « ... La nature binaire des divisions, implicite dans cette formulation (passé/futur, tradition/modernité, russe/occidental), montre à quel point cette interprétation, tributaire des polarités structuralistes, doit plus encore aux débats contemporains sur une voie spécifique de la Russie -- débats qui ont moins à voir avec la conception du monde de Pierre le Grand et de ses contemporains qu’avec les constructions idéologiques actuelles » (p. 14).
On peut regretter cependant que Zitser n’ait pas pris en considération un autre article, plus positiviste, d’Uspenskij et B.
Ši
škin, qui souligne les tendances anti-catholiques des mascarades péterbourgeoises
[1]. Car il signale parfois lui-même les allusions anti-catholiques de certains divertissements (par exemple, le chapeau rouge de cardinal romain porté par le fiancé pendant le mariage de Nikita Zotov en 1715, p. 131), mais sans les remettre dans leur contexte.
Selon la conception, très originale, de l’auteur, le « synode très bouffon » est avant tout un élément de légitimation et de représentation du tsar-réformateur. Pierre le Grand a inventé un « monde pour rire » -- avec des bouffons en guise de rois, de chevaliers et d’ecclésiastiques, avec des cérémonies extravagantes destinées à renforcer la corporation, et avec une topographie imaginaire -- qui servait « de point de référence important pour tous les membres du cercle des intimes du tsar ». Pour expliquer le fonctionnement de ce monde, l’auteur introduit la notion de « royaume transfiguré » (transfigured kingdom). L’expression est tirée du nom du village où se déroulèrent les premiers jeux militaires du jeune tsar (Preobraženskoe : village de la Transfiguration). « Ce royaume imaginaire séparait tous ceux qui en étaient venus à croire au don de grâce de Pierre » (c’est-à-dire à son charisme, au sens originel, religieux et non weberien) « de ceux qui n’étaient toujours pas convaincus ou demeuraient hostiles [...]. Les sacrements politiques liés au “royaume transfiguré” de Pierre devaient élever la personne du tsar au-dessus des factions de la cour et de la politique des clans, réaffirmer son droit d’intervention dans les affaires ecclésiastiques et transformer son entourage en une communauté œcuménique de vrais croyants. En impliquant les courtisans dans des mystères bachiques destinés à briser les tabous, le tsar et ses conseillers voulaient imposer un nouveau mode de distinction entre “noble” et “vil”, entre sacré et profane, entre tradition et modernité aux membres choisis de l’élite moscovite » (p. 4-5).
Cette interprétation suscite un certain nombre de questions. En premier lieu, même s’il existe, dans l’histoire de la culture russe, quantité de messages envoyés dans le vide, celui du « royaume transfiguré » était d’une telle importance que sa réception devient un problème capital. Quelle fut la réaction des représentants de l’élite, qui ne partageaient pas tous, loin de là, la conception des réformes qui était celle de Pierre Ier ? L’auteur n’évoque ici que des exemples connus, comme le pamphlet contre le synode (1705) et le cas du prince Ivan I. Hovanskij (p. 2-3, 74, 170). Mais quelle fut la réaction du « peuple », c’est-à-dire des acteurs de la « culture populaire » ? L’auteur ne s’en préoccupe guère, alors pourtant que les documents existent : la chancellerie de Preobraženskoe (Chancellery of Transfiguration, écrit Zitser, p. 61) recueillait minutieusement tous les propos critiques à l’égard du tsar et de son entourage. Même si la délimitation du sujet implique de n’envisager le phénomène des mascarades qu’à travers les yeux du tsar, on peut se demander si la réaction de ses sujets l’intéressait ou non.
En second lieu, les tentatives de Zitser pour trouver dans les discussions des théologiens orthodoxes des traces d’une « théologie politique » sont parfois très audacieuses. C’est dans ce sens qu’il interprète le débat des années 1680 sur la Transsubstantiation et celui qui opposa Feofan Prokopovič à Feofilakt Lopatinskij sur la justification -- par les
œuvres ou par la foi (p. 40, 147-149). Ma position à cet égard est beaucoup plus traditionnelle et réservée. Il me semble que la discussion sur la Transsubstantiation, qui, comme Wolfram von Scheliha a tenté de le montrer récemment, était la première vraie discussion « scolastique » en Moscovie
[2], portait sur plusieurs points -- par exemple, sur le choix entre deux orientations, latine ou grecque, des études supérieures, ou sur les méthodes de discussion en théologie -- et ne peut pas être réduite au seul problème de la « légitimation ». L’influence de ces débats sur la sphère politique, que je ne veux pas nier, était beaucoup plus indirecte.
L’auteur réussit par ailleurs à établir une base de données prosopographiques qui lui permet de reconstruire avec minutie la liste des participants au « synode très bouffon ». Il introduit dans l’histoire du synode l’épisode oublié de l’Ordre de Judas dont fut décoré l’hetman Ivan Mazepa. Il faut avouer que cette histoire amène de l’eau à son moulin, puisque l’assimilation de Mazepa à Judas impliquerait celle de Pierre le Grand au Sauveur. Très intéressante également est l’analyse des trois mariages -- de Filat Šanskij (1702), du tsar (1711) et de Nikita Zotov (1715). Zitser montre comment le « synode très bouffon » aida Pierre le Grand à rééduquer les élites et à remplacer les rituels moscovites par des cérémonies à l’européenne. La remarque selon laquelle le synode « disparaît » avec son créateur (p. 173) est cruciale pour la conception de l’auteur. Mais la « Maison de Glace » (Ledjanoj dom, 1740) ne se trouve-t-elle pas également dans le « royaume transfiguré » ?
Il faut bien noter quelques erreurs de fait. Fedor
Šaklovityj, présenté par l’auteur comme le directeur de la police moscovite (p. 27), n’était que le chef du secrétariat des strel´cy (Streleckij prikaz), et non du secrétariat de la Ville (Zemskij prikaz), qui était responsable des fonctions de police à Moscou au xvii
e siècle
[3]. L’interprétation par Zitser de la lettre du tsar Pierre à son frère Ivan (1689) comme un « manifeste des Nary
škiny » (p. 26-35) ne semble pas aller de soi, puisque cette lettre ne fut pas publiée à l’époque et que son contenu ne fut connu que de quelques personnes. L’adhésion des parents de Anna Stremouhova (née Pa
škova) à lavieille foi ne permet pas de la définir elle aussi comme appartenant aux vieux-croyants (p. 128, 134).
Mais ces menues imprécisions sont sans gravité. Il me semble en revanche que l’auteur s’est fixé comme objectif d’inscrire son œuvre de manière trop stricte dans le contexte de l’historiographie actuelle, notamment dans l’optique des travaux de Richard Wortman, dont il utilise aussi la notion de « scénarios du pouvoir » (p. 5). Dans le même temps, il tranche brusquement les liens qui l’attachent à l’historiographie classique, et surtout à la conception de Bahtin, qui n’est évoqué que dans la bibliographie, alors que la terminologie de Zitser (play world) est parfois bakhtinienne, ainsi que ses remarques à propos du caractère carnavalesque de certains rituels du « synode très bouffon ». Par exemple, à propos du mariage de Zotov, l’auteur remarque que le « mariage mal assorti » est un thème traditionnel du charivari, « cérémonie traditionnelle d’humiliation, imposée par ceux qui s’étaient proclamés gardiens de la morale à ceux qui violaient l’ordre social, sexuel et confessionnel dominant en Europe au début des Temps modernes » (p. 134-135). Et le mannequin de paille de Mazepa décrit par l’auteur (p. 95-96) n’est-il pas comparable à une Kostroma, bien connue de l’ethnographie des Slaves orientaux ?
Cependant, même si l’on peut reprocher à Zitser de n’avoir sélectionné pour son étude, de manière du reste délibérée et cohérente, que les phénomènes de la « culture élitaire », il n’en reste pas moins qu’il a le mérite d’avoir conçu un ouvrage dont la lecture est indispensable à quiconque travaille sur la Russie de Pierre le Grand.
Aleksandr Lavrov
Ol´ga Evgen´evna KOŠELEVA Ljudi Sankt-Peterburgskogo ostrova Petrovskogo vremeni [Gens de l’île de Saint-Pétersbourg à l’époque de Pierre le Grand]
Moscou : Ob´´edinennoe gumanitarnoe izdatel´stvo (OGI), 2004, 487 p., ill.
L’ouvrage présente la première génération des habitants de l’île de Saint-Pétersbourg (berceau et quartier central de la ville jusqu’au début des années 1720) à travers une gamme de sources parfaitement maîtrisées, publiées ou inédites, d’origine privée et surtout institutionnelle. Le noyau du corpus est constitué d’une part des quatre recensements effectués dans la ville entre 1710 et 1718 (dont aucun n’avait fait l’objet d’une étude détaillée et certains avaient même été considérés comme disparus), et d’autre part des registres des tribunaux aulique et provincial
[1], également ignorés des historiens. Une solide connaissance de la bibliographie consacrée à l’histoire russe du Moyen
žge jusqu’à la fin du xviii
e siècle est utilement complétée par une bonne ouverture sur la littérature en langue anglaise concernant l’histoire de la ville en Occident.
Dans la première des quatre parties du livre, une rapide visite des places et des rues de l’île est suivie d’une description succincte de l’administration de la ville. Consciente que les documents administratifs ne présentent ni un miroir ni une description sociologique de la réalité, Ol´gaKo
šeleva est amenée à revisiter la chancellerie provinciale, la préfecture de police
[2] et les deux tribunaux cités, en tant que producteurs et conservateurs de sources historiques. Trois autres chapitres, placés dans les troisième et quatrième parties du livre, complètent ce tableau : le chapitre7, consacré aux méthodes d’analyse des formulaires de recensement élaborés par la chancellerie provinciale (p. 150-157) ; le chapitre12, où l’on trouve un portrait collectif des employés des institutions mentionnées (p. 265-285) ; et le chapitre14 qui porte sur la procédure judiciaire (p. 307-321).
La deuxième partie de l’ouvrage présente un gros plan sur la cour (dvor) -- à la fois foyer familial élargi, cellule économique et unité administrative de base. L’aménagement forcé ou spontané de l’île, le marché immobilier, les conditions matérielles de logement (depuis la qualité des matériaux de construction jusqu’à l’estimation du degré de surpopulation des cours), etc., -- tous ces thèmes obligatoires de l’historiographie pétersbourgeoise sont approchés ici de façon traditionnelle (description factuelle dense de type ethnographique), mais toujours avec un souci d’introduire des matériaux nouveaux.
Une étude démographique ouvre la troisième partie du livre. Jugeant les sources, souvent imprécises, d’un œil lucide, l’auteur réussit à tirer l’information de cette imprécision même, par exemple quand elle émet des hypothèses sur le regard que les Pétersbourgeois du xviiie siècle portaient sur les âges de la vie. Cette partie se prolonge par une description de la population par groupes socioprofessionnels : serviteurs (dvorovye ljudi), marchands, artisans, paysans, agents administratifs et clergé sont passés en revue à tour de rôle. Ici, on ne saurait éviter de noter une certaine insouciance quant aux principes qui fondent cette sociographie. Le découpage se fait en fonction du statut social revendiqué par les acteurs lors de leurs démarches auprès des tribunaux, sans que l’on s’interroge sur sa pertinence pour l’analyse historique.
Enfin, les rapports humains sont au cœur de la dernière partie de l’ouvrage -- la plus originale --, dans laquelle Ol´ga Košeleva abandonne les groupes au profit des individus. Tout en soulignant que ces rapports ne s’articulaient justement pas toujours en fonction du statut social, elle cherche à montrer comment ils étaient forgés par les conditions de la vie quotidienne caractéristiques de la nouvelle commune et retracées dans les chapitres précédents. Courtisans ou paysans, la majorité des propriétaires pétersbourgeois partageaient leur foyer avec des locataires admis de gré ou de force, à cause de la pénurie chronique de logements. Riches ou pauvres, ils ne se privaient pas d’embaucher de la main-d’œuvre pour les besognes du ménage, puisqu’elle était très bon marché dans une ville remplie d’hommes, femmes et enfants à la recherche de moyens de subsistance. Veuves de soldat ou diplomates étrangers devaient ouvrir leur porte à l’administration ou à la police, plus présentes au « paradis » de Pierre Ier qu’en aucun autre lieu de l’empire... Grenadiers ou délicates créatures de sexe féminin pouvaient devenir la cible de voleurs à la tire dans la foule du « marché tartare »... Secrétaires ou ecclésiastiques s’inquiétaient de la survie des haies de leur jardin, menacées par la convoitise de voisins en manque de bois de chauffage... Et personne sans doute ne se sentait tout à fait chez soi dans cette ville qui comptait à peine quinze ans d’existence.
Jour après jour, la vie à Pétersbourg engendrait d’innombrables conflits qui débouchaient parfois sur une plainte en justice, éventuellement suivie de procès, auxquels figuraient adultes et mineurs, sujets russes et étrangers, hommes et femmes de toute condition. Ol´ga Košeleva fait l’effort de classer ces menus conflits et de les relater dans le détail (tout en tenant compte des effets d’optique particuliers aux sources judiciaires), parce qu’elle pense, non sans raison, qu’une action en justice est révélatrice des mentalités, y compris de celles d’une majorité quasi anonyme d’acteurs sociaux qui n’ont pas laissé d’autres traces dans les archives.
Pour quels motifs les habitants de l’île se rendaient-ils devant les tribunaux ? Qu’attendaient-ils de cette justice dont ils clamaient souvent la rigidité et la lenteur, voire la corruption ? Ces hommes et ces femmes venus de tous les coins de l’empire -- quelles compétences, quelles logiques judiciaires avaient-ils apportées avec eux dans cette ville nouvelle ? Tribunaux montés de toutes pièces, quelles pratiques avaient-ils adoptées, quel genre de juridiction pouvaient-ils offrir ? Voilà quelques-unes des questions qui intéressent l’auteur dans cette dernière partie du livre. Les réponses ne sont certes pas toujours exhaustives, mais le potentiel des sources est clairement indiqué. L’ouvrage de Ol´ga Košeleva apparaît ainsi non seulement comme une pièce désormais incontournable de l’historiographie pétersbourgeoise, mais aussi comme une promesse : il montre de façon convaincante qu’un renouveau dans les recherches sur la culture juridique et sur les pratiques judiciaires dans la Russie d’Ancien Régime est non seulement souhaitable mais encore possible.
Anna Lecerf
Vera A. MIL’ČINA Rossija i Francija : diplomaty, literatory, špiony. [Russie et France : diplomates, hommes de lettres et espions]
Saint-Pétersbourg : Giperion, 2004, 528 p.
Il n’est sans doute pas besoin de présenter Vera Mil´čina, spécialiste reconnue des relations culturelles entre la Russie et la France dans la première moitié du xix
e siècle et traductrice hors pair de Balzac, Chateaubriand, Constant, Nodier, et de Madame de Staël en particulier. Auteur de nombreux travaux savants et d’éditions commentées, dont La Russie en 1839 du marquis de Custine
[1], elle nous offre aujourd’hui un bon aperçu de ses sujets de prédilection comme de sa méthode avec le volume intitulé La Russie et la France : diplomates, hommes de lettres, espions qui rassemble dix-neuf articles, publiés pour la plupart entre 1995 et 2003 dans différents périodiques et ouvrages collectifs, retravaillés pour la présente édition, auxquels s’ajoutent quelques textes inédits.
Vera Mil´čina définit elle-même sa façon d’aborder l’histoire culturelle comme centrée sur le « quotidien idéologique », sur les faits en apparence mineurs ou marginaux, brochures oubliées, œuvres obscures, intrigues, rumeurs... Il ne faut pas voir là une accumulation empirique, un goût pour l’anecdotique en tant que tel, mais plutôt la volonté de reconstituer au plus près, de la façon la plus complète, la plus exacte, « le bruit du temps ». Ce faisant, elle suit, en le revendiquant, l’exemple illustre de ses personnages favoris, tels que Petr Kozlovskij et surtout Aleksandr Turgenev qui, sous des allures de conteurs mondains, friands d’anecdotes, ont peut-être laissé sur leur époque les témoignages les plus pénétrants. Ses sujets tournent autour de l’actualité politique et littéraire de la Russie et de la France pour les années 1820-1840. Ils ont pour principaux acteurs des politiques, souverains, diplomates, comme des hommes de lettres, des figures de second plan (Durand, Marie-Melchior de Lagrené) et des personnages célèbres, Nicolas Ier et Benkendorf, Puškin, Čaadaev, Petr Vjazemskij, le marquis de Custine... Ils parlent d’échanges culturels réels, mais aussi d’images mythiques, russes et françaises.
Alliant érudition et réflexion conceptuelle, le travail de Vera Mil´čina se situe à l’intersection de la recherche historique pure et des études littéraires.Il s’appuie sur une parfaite connaissance des sources publiées, sur le dépouillement systématique de la presse, périodiques français de la Restauration et de la monarchie de Juillet par exemple, et sur la publication de documents inédits, issus des archives diplomatiques, françaises et russes, du fonds de la IIIeSection... Partout on retrouve une même maîtrise du matériau, un goût sûr du document, des traductions irréprochables et une capacité analytique sans faille, nourrie d’une intuition toute philologique. La démarche de Vera Mil´čina rappelle en plus d’une occasion la façon de procéder de l’historien Nathan Ejdel´man, sa « lecture lente », qui lui permettait à partir d’un mot, d’une phrase, de retrouver le fil d’événements majeurs. C’est en ce sens que Vera Mil´čina peut être rangée parmi les représentants de la micro-histoire. Ce qui est le plus caractéristique dans son cas, ce n’est pas la volonté de travailler sur des objets circonscrits, mais plutôt son approche qui refuse les évidences, le cloisonnement des savoirs et la hiérarchisation des faits.
De ce point de vue, l’article « Pourquoi Puškin préférait-il Alphonse Karr à Balzac ? » me semble un modèle du genre. Refusant de se satisfaire des commentaires rapides de ses prédécesseurs à propos d’une déclaration embarrassante du poète, Vera Mil´čina commence par « lire Karr », ce que personne n’avait vraiment fait auparavant, et propose ensuite une interprétation convaincante des raisons de l’intérêt de Puškin pour cet écrivain de second ordre comme de son apparente désaffection pour Balzac. L’examen d’épisodes en apparence anecdotiques, comme ce pari engagé entre Vjazemskijet Puškin à propos du sort attendant les ministres de CharlesX, lui permet également d’ouvrir des perspectives insoupçonnées. Le réexamen critique de notations connues lui fait découvrir des éléments neufs, comme dans l’étude sur la présence de Čaadaev dans la prose française de son temps, ou dans son travail fondamental sur Barante et Puškin. Il y a là comme un micro-cycle pouchkinien, qui constitue un apport essentiel à l’étude d’un auteur pourtant déjà abondamment commenté.
Néanmoins, le cœur de l’ouvrage tourne autour de sujets plus directement historiques, concernant les relations diplomatiques entre la Russie et la France, ou encore l’épisode « custinien » que Vera Mil´čina maîtrise particulièrement bien (articles 9, 10, 11). Une part importante revient également à des thèmes moins connus, qui feront relativiser certaines idées toutes faites, comme le « mirage russe » des légitimistes français sous la monarchie de Juillet, l’image de la Russie dans la presse catholique et protestante, ou le « messianisme français ».
Ces quelques éléments donneront, je l’espère, une idée adéquate de l’ampleur du travail de Vera Mil´čina, de la variété et de la richesse des sujets qu’elle traite comme de l’étendue de sa culture. Ses travaux, par leur érudition comme par leur souci de conceptualisation, contribuent largement au renouvellement des études comparatives sur le premier xixe siècle, une période un peu délaissée en France, en histoire comme en littérature, et qui était traitée à la viétique d’une façon unilatérale, en particulier en ce qui concerne la figure de Nicolas Ier, présenté comme un souverain borné, ne connaissant que les vertus du knout. Malgré la fragmentation en articles, l’ouvrage donne une impression de cohérence qui tient à l’unité de la méthode et du style, mais aussi au retour des mêmes personnages d’un texte à l’autre, parfois dans des « emplois » différents. Ce trait qui n’est pas sans rappeler la Comédie humaine garantit une véritable restitution du « quotidien idéologique » de ce « milieu » bien spécifique auquel s’est consacré l’auteur. Et si entre la France et la Russie circulent un certain nombre d’idées fausses, il est aussi des esprits d’envergure, à l’aise en politique comme en littérature, également attachés aux deux pays et soucieux de contribuer à leur compréhension réciproque.
Catherine Depretto
Sergej V. KULIKOV Bjurokratičeskaja elita Rossijskoj imperii nakanune padenija starogo porjadka (1914-1917). [L’élite bureaucratique de l’empire russe
à la veille de la chute de l’Ancien Régime (1914-1917)]
Riazan, 2004, 472p. (NovejÒaja rossijskaja istorija : issledovanija i dokumenty, 4)
La Première Guerre mondiale en Russie a été le plus souvent analysée à travers le prisme des révolutions de 1917. Le délitement de l’appareil d’État, la société qui prend son destin en main pour l’organisation du ravitaillement et le secours des réfugiés, la sclérose d’un pouvoir refermé sur lui-même et les influences obscures de Rasputin scandent ces interprétations. La masse de la documentation mise en forme par l’historiographie ajoute parfois à la confusionet à la complexité du dossier : déposition de hauts fonctionnaires tsaristes devant les commissions d’enquête du Gouvernement Provisoire, abondance de mémoires des différents acteurs politiques de premier et de second plans publiés en émigration ou sous l’égide du jeune régime bolchevik, archives publiées dans les recueils et les revues soviétiques expliquent que l’étude du personnel politique de la fin du régime tsariste soit devenu un exercice fort prisé. Sur un sujet aussi controversé, le titre choisi par S.V. Kulikov fait preuve d’une grande modération, si ce n’est d’une grande réserve. On s’attendrait à un portrait de groupe des grands serviteurs des dernières années du tsarisme. L’introduction brosse un rapide tableau collectif qui permet de délimiter la notion d’élite bureaucratique en termes institutionnels. L’auteur s’est limité aux membres des quatre premières classes de la Table des rangs dont il ébauche le profil. Un précieux tableau statistique permet de préciser la composition de cette élite en termes de fortune et de revenus, d’origine sociale et d’âge. Mais les concessions aux sciences sociales s’arrêtent aux portes de l’ouvrage. S.V. Kulikov propose ici un examen détaillé et précis de la vie politique russe au cours de la Première Guerre mondiale. L’ouvrage est issu d’une thèse de doctorat soutenue en 1999.
La démonstration, organisée selon un plan chronologique, est consacrée au rapport de force entre deux lignes politiques définies par l’auteur comme celles du dualisme et du parlementarisme. La première regroupe les partisans d’une interprétation rigoriste des lois fondamentales de 1906 et considère que le partage du pouvoir législatif entre le tsar et les organes représentatifs doit être contrebalancé par une autonomie totale du pouvoir impérial à l’égard du parlement dans le domaine de l’exécution des lois et de l’exercice du pouvoir. À l’inverse, les parlementaristes sont partisans d’un contrôle du gouvernement par les organes représentatifs, confinant ainsi l’empereur à un rôle de chef de l’État aux pouvoirs limités non seulement par la loi, mais également par les compétences des autres institutions. L’auteur insiste sur le fait que ces deux lignes politiques ne doivent pas être comprises comme une opposition entre conservateurs et libéraux, mais comme deux interprétations d’un constitutionnalisme monarchique qui traverse l’ensemble de l’élite bureaucratique, qualifiée de réformiste et libérale. La position des constitutionnels-démocrates est ainsi réduite à une version radicale du parlementarisme. L’ouvrage suit la configuration des réseaux et des jeux d’alliance au sein des principaux lieux de pouvoir : le premier ministre, le gouvernement, ses relations avec le tsar, la Douma et les principales organisations sociales, le haut-commandement militaire et le Conseil d’État. Il met notamment en avant le poids et la profondeur de la crise politique de l’été 1915 et les enjeux de la constitution d’un « bloc progressiste », c’est-à-dire la formation d’un gouvernement appuyé par les groupes de centre-gauche de la Douma. Le projet de constitution d’un poste extraordinaire de ministre de la Défense nationale en 1916 sous le gouvernement Sturmer est interprété comme une tentative de subordination de facto du pouvoir exécutif à la majorité parlementaire. Le dernier chapitre reconstitue les lignes de force à partir de la chute du gouvernement Sturmer, considérée comme une concession aux revendications des parlementaires et à ce titre comme une rupture essentielle. L’effondrement final du régime est attribué au revirement des grands-ducs qui choisissent de rompre avec la personne de l’empereur au profit des institutions parlementaires.
L’auteur met donc l’accent sur le fait que les racines de l’effondrement du régime sont à chercher dans les divisions du pouvoir. Il nuance ainsi fortement la vision qui explique la révolution par un divorce entre l’État et la société aggravé par la guerre. Son analyse des organisations sociales, Zemgor et Comité des industries de guerre, illustre bien ce schéma interprétatif. Les parlementaristes rassemblés autour du ministre de l’Agriculture Krivošejn et le haut commandement militaire protègent ces organisations qui offrent une base à leur politique en faveur de la constitution d’un bloc progressiste. L’ouvrage reconstitue avec précision l’évolution et l’éventail des subsides versés par l’État. Il cherche alors à montrer que ces organisations civiles, auxquelles l’État consacre une large part de ses ressources, sont les instruments de conflits de pouvoir. Les rumeurs liées à la germanophilie du premier ministre Sturmer à la fin de l’année 1916, par exemple, sont attribuées à une campagne orchestrée par ces associations à la suite d’arbitrages financiers en leur défaveur. Pour l’auteur, le développement de ces organismes n’est pas le fruit d’un phénomène endogène, mais le résultat d’une action délibérée et calculée de l’élite bureaucratique, destinée à faire basculer l’équilibre des forces au sein de l’appareil d’État au profit des partisans d’un système parlementaire. De même, la légende noire d’un Rasputin tenant l’empereur sous sa coupe et défaisant à l’envie les ministères avec la complicité de l’impératrice est battue en brèche par une analyse très fine des différents remaniements ministériels qui occupent une bonne part de l’ouvrage. La correspondance du tsar et de ses proches et la reconstitution de la chronologie des déplacements du moine permettent de minorer le poids du personnage dans les décisions de NicolasII. À l’inverse, S.V. Kulikov souligne que les modifications de l’appareil gouvernemental s’expliquent par la recherche d’un compromis entre la nomination de ministres soutenus par la représentation nationale et le maintien d’un système dualiste. Ces deux exemples illustrent bien les limites de l’ouvrage. S’il faut saluer la richesse de l’appareil documentaire et la précision avec laquelle la chronique politique de la période est reconstituée, l’interprétation défendue manque parfois de nuances.
La place prépondérante accordée aux détails de la vie politique ne laisse qu’un rôle contingent au cours de la guerre et aux soubresauts de la société russe. Les organisations sociales, analysées uniquement à travers le spectre des luttes de pouvoir et des questions de financement, sont alternativement accusées d’âpreté au gain et de déloyauté à l’égard du régime qui les subventionne. Cependant leur rôle dans la prise en charge des réfugiés et la mobilisation économique du pays pourrait inviter à un autre éclairage. Le fait que le régime finance de façon aussi importante des organisations dont il connaît la défiance montre en effet l’importance des défaillances du système, fragilisé par les conséquences de l’engagement militaire du pays. De même, si la démonstration des fondements politiques du mythe des « forces sombres » du cercle Rasputin force l’adhésion, il semble difficile de conclure avec l’auteur que la figure de NicolasII est celle d’un libéral centriste soucieux de compromis. L’attachement de l’empereur à une inspiration mystique que reconnaît S.V. Kulikov cadre mal en effet avec l’image d’homme politique rationnel et modéré qu’il défend, souvent à l’aide de syllogismes, contre une vision critique très intransigeante de l’opposition parlementaire. Pour l’essentiel, son argumentation repose sur une définition de la responsabilité politique ramenée à la fidélité à la personne du souverain. L’étude de la haute fonction publique, qu’il définit comme une élite de service, semblait pourtant exiger une interprétation du sens de l’État plus complexe. Le lecteur se perd parfois dans la combinaison très dense des sources, dont les témoignages sont tantôt récusés, tantôt utilisés pour appuyer des analyses iconoclastes sans qu’il soit toujours possible de démêler les considérations méthodologiques et critiques qui permettent à l’auteur d’asseoir ses interprétations. Ce sentiment semble partagé par le comité de rédaction de la collection. Celui-ci a choisi de faire figurer des réserves (p. 205) à l’encontre des conclusions proposées dans le quatrième chapitre des deux dernières parties, consacré à la collusion entre l’État-Major et l’opposition -- l’auteur attribue au chef de l’État-Major général, le général Alekseev, un projet d’enlèvement de la tsarine en octobre 1916 fomenté avec le prince L´vov en s’appuyant sur les mémoires de M.K. Lemke et S.P.Mel´gunov.
Si certaines interprétations de l’auteur et les termes de la typologie politique qu’il défend ne peuvent manquer de susciter des réserves, l’ouvrage de S.V. Kulikov offre une cartographie solide de la vie politique des dernières années du tsarisme. Au-delà de sa richesse, ce livre est une invitation convaincante à revisiter l’histoire politique des années de guerre. Il illustre ainsi avec force l’importance, la diversité et l’ampleur des réformes engagées dans tous les aspects de la vie politique entre l’été 1914 et la révolution de Février 1917.
Benjamin Guichard
Jane BURBANK Russian Peasants Go to Court. Legal Culture in the Countryside, 1905-1917
Bloomington : Indiana University Press, 2004, 374p.
Jane Burbank étudie dans cet ouvrage le fonctionnement des cours paysannes de justice au niveau du district (volost´), entre 1905 et 1917, dans différentes régions de la Russie centrale. L’auteur effectue ce travail à travers une série de recoupements statistiques et un certain nombre d’études de cas minutieusement décrites. Cette recherche se veut polémique en prenant le contre-pied des analyses traditionnelles sur le rapport des paysans au droit issues directement des travaux des juristes, économistes, écrivains de la fin de l’empire, et reprises telles quelles par les historiens. Ce livre participe ainsi à la rupture radicale avec une historiographie qui décrivait les paysans comme des êtres irrationnels n’ayant pas accès à la culture écrite et vivant en marge de la loi.
En faisant usage de sources nouvelles et difficiles à traiter, en analysant statistiquement 4500 procès, Jane Burbank renouvelle l’approche historiographique et restitue non plus les représentations de l’élite quant aux paysans mais les pratiques très concrètes de ces derniers. Parmi les différents tribunaux qui existaient encore en Russie au début du xxe siècle, les cours de district étaient de loin les plus sollicitées, ce qui en fait un laboratoire privilégié d’analyse. L’auteur constate que les paysans y ont eu de plus en plus fréquemment recours. Ainsi, loin de constituer un obstacle au développement d’une culture juridique en Russie, les cours y auraient au contraire pleinement participé. Plutôt que de définir la culture légale comme le respect de formes spécifiques de juridiction, avec des cours appliquant universellement la loi et organisées sur une base nationale, Jane Burbank en étend la définition aux instances légales fondées sur une distinction selon les « états » (soslovija). Les cours de district étaient destinées aux seuls paysans et les juges qui y siégeaient, issus de la communauté paysanne, étaient appointés par le surintendant rural (zemskij načal´nik). Elles étaient du ressort du ministère de l’Intérieur et non de celui de la Justice. Néanmoins, d’après l’auteur, leur utilisation témoignerait de la diffusion d’une culture juridique et prouverait que les paysans étaient soucieux de régler leurs litiges à l’aide de la loi.
Le premier chapitre décrit la méthode utilisée. Jane Burbank y énumère les archives qu’elle a dépouillées, présente son choix d’une analyse statistique et son inscription dans les sciences humaines. Se fondant sur l’anthropologie, la sociologie et la sociohistoire, elle annonce son projet de redéfinir le droit non comme un principe abstrait, mais plutôt comme un ensemble de pratiques,de procédures concrètes. En outre, elle se refuse à traiter de la paysannerie en général,mais veut étudier les paysans comme des individus dans leur comportement quotidien face à la loi. Si l’auteur est convaincante dans ses partis pris méthodologiques -- et si elle les applique tout au long de l’ouvrage dans la forme même d’un récit très descriptif --, elle l’est moins quand elle décrit les arguments de ceux à qui elle s’oppose.
Le deuxième chapitre consiste en une étude de cas portant sur un procès au civil. Il montre dans le détail l’usage fait par une paysanne analphabète de ses droits, l’importance des preuves documentaires, la force de l’imaginaire juridique et la croyance dans la toute-puissance de la loi. Le troisième chapitre décrit l’ensemble des activités de ces cours de district. Jugeant les procédures rapides et efficaces, l’auteur montre comment leur travail s’appuyait sur des témoignages et des preuves écrites. Le public qui avait recours à elles était constitué non seulement de paysans -- hommes et femmes -, mais aussi de citadins et d’artisans. Après avoir tenté une réconciliation à l’amiable, les juges pouvaient infliger lors de leurs réunions dominicales bimensuelles des peines allant d’une amende ne pouvant dépasser 500 roubles jusqu’à la prison pour un mois maximum. Au civil, les délits jugés concernaient les conflits de propriété, d’usage des biens communaux, d’héritage ; au pénal, il s’agissait d’atteintes à la dignité personnelle, d’insultes, de bagarres, mais aussi de vols et d’escroqueries... Cette description nous permet d’entrer pleinement dans le monde des campagnes et des zones périurbaines, et d’y percevoir la gestion concrète des problèmes matériels quotidiens : rapports à l’hygiène, au bien public, à la décence, au droit, rapports sociaux, etc.
Les chapitres suivants, plus détaillés, sont tout aussi concrets, mais relient en outre l’histoire de ces paysans aux évolutions de la législation impériale. Le chapitreIV prouve combien les réformes agraires de Stolypin constituèrent un casse-tête pour les paysans et entraînèrent la multiplication des litiges et des demandes d’arbitrage au civil. Dans ce contexte, les preuves documentaires semblent avoir acquis une valeur particulière, combinée aux coutumes locales qui réglaient les modalités de l’héritage. Le chapitreV énumère les procédures pénales qui relevaient des cours de district. Il en ressort que ces dernières s’occupaient essentiellement de préserver la paix sociale -- atteintes à la dignité personnelle, insultes aux fonctionnaires, violation de l’espace social par le bruit ou la saleté constituant des délits constamment réprimés. On perçoit ainsi la quête « moderne » et « bourgeoise » de paysans soucieux de construire une société policée, un espace propre, peu bruyant et réglementé, afin que le commerce puisse y prospérer.
Ensuite, Jane Burbank se penche sur ceux qui organisaient et exerçaient cette justice de première instance : juges et scribes. Enfin, les chapitresVII etVIII analysent l’activité des cours de district pendant la Première Guerre mondiale, puis sous le Gouvernement Provisoire. Les cours poursuivirent leur activité tout au long de l’année 1917, et les paysans continuèrent à y avoir recours, alors que le nouveau gouvernement avait supprimé le système des états et les institutions afférentes. Elles continuèrent à fonctionner, même si elles ne concernaient plus les seuls paysans et étaient concurrencées par de nouvelles institutions. Cette vigueur témoigne de leur enracinement dans la vie quotidienne des campagnes russes.
Le dernier chapitre est plus précis quant aux opinions traditionnelles que Jane Burbank a voulu contrer dans son propos. Les cours de district avaient été décrites comme primitives, corrompues, contraires à l’idéal d’une justice impartiale, abstraite et universelle. Jane Burbank oppose à ces considérations l’idée qu’elles étaient bien adaptées au monde paysan en lui permettant de pratiquer le droit et de connaître la valeur de la loi. Analysant les pratiques anthropologiques communes que pouvait susciter l’organisation par états, elle en déduit qu’une justice différente selon ces états ne s’opposait pas nécessairement à une intégration à l’État et représentait au contraire un moyen efficace de gouvernement. Utilisant le concept de société civile tel qu’il a été défini par Jürgen Habermas, l’auteur conclut qu’au début du xxe siècle, les paysans constituaient pleinement une société civile, notamment en se montrant soucieux de la bonne marche de l’économie. Loin de former un monde à part, ils étaient intégrés dans la société russe.
Le livre de Jane Burbank est particulièrement riche, tant en descriptions minutieuses des pratiques du monde paysan qu’en analyses critiques. Il ouvre de nouvelles pistes d’étude, aussi bien par sa méthodologie (archives nouvelles, usages des statistiques, récits du quotidien, histoire de la vie matérielle) que par sa volonté de changer radicalement la vision de la paysannerie russe. Il arrive néanmoins à l’auteur de manquer de nuances et de perdre de ce fait en force de conviction.Son propos reprend notamment ce qui pourrait constituer un nouveau topos des recherches sur la fin de l’empire, à savoir la distance entre les paysans et le monde savant, et l’incapacité de ce dernier à cerner l’évolution de la paysannerie. En outre, les études des régions analysées ici par Burbank devraient être complétées par d’autres terrains, plus excentrés par rapport aux grands marchés de Moscou et de Saint-Pétersbourg, avant de conclure à l’existence d’une société civile, bourgeoise dans les campagnes russes. Une étude comparative avec d’autres cours de justice, permettant de saisir la particularité des tribunaux paysans, permettrait peut-être aussi d’affiner le propos. Néanmoins, ce livre stimulant ouvre la voie à de nombreuses recherches à venir.
Juliette Cadiot
Valerie A. KIVELSON, Robert H. GREEN, eds. Orthodox Russia Belief and Practice under the Tsars
University Park: The Pennsylvania State University Press, 2003, 292p.
This book is a must reading for those interested in the history of religion and culture in Russia. It comes in a series of publications following the opening of the Soviet archives in 1991. Orthodox Russia is the fruit of the workshops at the University of Michigan representing the new trends in the field which challenge the established historical paradigms. The leading American experts in Russian history, literary, and cultural studies have launched an interdisciplinary and thought-provoking dialogue. Discussions were focused on the problems of sainthood, visual theories, and comparative approaches. For the idea that such a dialogue really took place testify multiple cross-references in the texts of the articles. I shall further comment upon these fragments which constitute a clear advantage of the book.
Orthodox Russia follows the path of such innovative and critical publications as Stephen K. Batalden, ed., Seeking God: The Recovery of Religious Identity in Orthodox Russia, Ukraine and Georgia (Northern Illinois University Press, 1993); Samuel H. Baron and Nancy Sh. Kollmann, eds., Religion and Culture in Early Modern Russia and Ukraine (Northern Illinois University Press, 1997) and two volumes of the Medieval Russian Culture, edited by MichaelS. Flier, Daniel Rowland and Henrik Birnbaum (University of California Press, 1984, 1994). Many authors who have participated in these editions contributed also to the Orthodox Russia. Still, the latter volume reconsiders the previous experience concentrating mainly upon the problems of the “lived religiosity.” Valerie Kivelson, who is known for her studies of the early modern Russian nobility popular beliefs and imaginary, is particularly interested in the methods and approaches of historical anthropology. As stated in the editors’ introduction, the book is aimed at studying how “the religion was taught, internalized, or practiced at a local level” (p. 9). It goes where political accounts of Russia’s past have not, into the thoughts, habits, and rituals of the Orthodox people during the long time span. The book covers the period from the early seventeenth century until the beginning of the Soviet times. Nevertheless, the editors have consciously avoided organizing the material according to the chronological principle. Instead, they arranged the articles thematically into four parts (“Destabilizing Dichotomies,” “Imagining the Sacred,” “Encountering the Sacred,” and “Living Orthodoxy”), allowing the readers to make historical comparisons themselves.
It seems that in their selection Valerie Kivelson and Robert Green were guided by two purposes. One was to provide enough materials and the latest insights into the history of Russian Orthodoxy for the students. Another aim was to overthrow the established stereotypes dominating in historical narratives on which the courses’ syllabi are based. Therefore the book is supplied by maps, chronological tables, annotated bibliography, and a brief outline of the history of Russian Orthodoxy. Besides, in the introduction the editors map the major research zones on which they aim to shed a new light. They mention the so-called “dvoeverie”; the ideas of the amorphous, adaptable, ritual, and superficial Orthodoxy; the notions of the “timeless” Russian Apocalyptism. The book reconsiders the views on the Russian heterodoxies and challenges the established dualistic models. Orthodox Russia provides also adequate comparisons with the Western European history.
Another focal point is gender studies. From twelve essays at least five treat the issues of women religiosity, which still remains terra incognita for many Slavists. This research gap is well known and widely discussed in modern scholarship. The editors of the Orthodox Russia also notice the “astonishingly little work” done in the gender studies of Russian religiosity (p. 12).
Still, the main emphasis in all the articles is put upon the interplay between theology and religious practice. This research task is enlarged and theoretically grounded in the article of Yale professor Laura Engelstein. She provides methodological basis for studying the degree “to which formal standards of belief affected ordinary parishioners” (p. 24). The author paves the ways for new investigations which should challenge the traditional binaries of the doctrinal versus enacted, high versus low, and old versus new. L.Engelstein tackles this problem while giving a brief historiographical overview of the studies dealing with the popular and elite religiosity in the eighteenth-twentieth-century Russian Empire. It constitutes a ground for two other studies found in the first chapter, the article of Daniel Rowland on the Golden Hall of the Moscow Kremlin and Vera Shevzov’s reflections on Orthodoxy and community in late imperial Russia. Both texts are remarkable for treating the problem of audience, i.e., of those Muscovite laymen and laywomen who either heard or viewed what was proclaimed from the pulpit or painted on the murals. For Shevzov these very people constituted the main body of the church. They expressed their religious feelings through experience, not through intellectual mastery (p. 68). Shevzov pays special attention to the “churchness” (tserkovnost´) notion as a widely spread phenomenon of the late nineteenth-century popular religiosity. The author comes to a conclusion that the boundary between the “elite” and “popular” religious traditions in fact merged hence the notion of the “official” Orthodoxy should be seriously reconsidered (p. 76).
Rowland is more concerned with the reception theory and the political imaginary of the viewing public. He discovers how the servitor class of the early modern Muscovy learned the basic vocabulary of political ideas. For him it came mostly through the viewing experience which provided a language for understanding political relations (p. 57). Thus Rowland opposes the concept put forth by Edward L. Keenan on the duality of the early modern Russian culture. Rowland argues that the split between the secular and religious traditions in fact did not exist (p. 35).
Noteworthy, Keenan’s ideas fall into a multiple critique in the course of the studies presented in this book. Besides Shevzov and Rowland, Daniel Kaiser keeps reservations about the conclusions drown by the Harvard professor of Russian history. Kaiser, who dealt with a great number of act materials, objects the doubts in the authentic religious experience among the ordinary believers. For him it is clear that Orthodox Christianity exerted a powerful influence on quotidian life (p. 192).
This view is fully shared by the authors of the second chapter. In their articles Eve Levin and Nadezhda Kizenko are dealing with the construction of the saint-hood in early modern and modern Russia. For both historians crucial are the popular cults and relations between the laity’s and the Church hierarchy’s devotions. However, Kizenko is more inclined to emphasize the gender aspect of the veneration, while Levin pays more attention to the concepts of human body. Yet the difference in approaches is also traceable on the typology of saints. Kizenko affirms that a “fool for Christ” (blazhennyi) was adherent to the medieval and early modern type of a saint. Whereas modern saint was characterized by his/her support of the autocracy (St. Ioann of Kronstadt as an example) (p. 107, footnote 4). Levin’s insightful accounts into the history of the early modern canonization processes prove the crucial role of the tragic death in the posthumous veneration. American historian argues that this feature is characteristic to the Muscovite times realities while “the Russians seems to have been largely unconcerned with the prior earthly lives of their newfound miracle workers” (p. 93).
Kizenko’s views on the typology of saints are also challenged by Isolde Thyrêt, an author of a book on the royal women in Muscovite Russia.
[1] In the Orthodox Russia she looks at the topic of sainthood through the lens of gender. Thyrêt pays special attention to the spiritual practice in Muscovite Russia posing the question how women related to the holy and experienced it in a “feminine way” (p. 159). For Thyrêt the figure of St. Kseniia of Petersburg, whom Kizenko attributes the features of the early modern saint, was not perceived as a subversive, as in the case of the holy fools, but testifies to medieval Russia’s ability to embrace role reversal for women saints as an option (p. 166).
More on women spirituality can be found in the articles of Gary Marker and William G.Wagner, placed in the forth chapter. The former deals with the place of Orthodoxy in the lives of lay people in the late eighteenth- and early nineteenth-centuries Russian Empire. It is based on the diary of a provincial noblewoman Anna Labzina (1758-1828)
[2] and is aimed at proving that spiritual action could be gender-specific (p. 203). Marker’s study is also valuable for the historiographical overview of the studies dealing with the popular religiosity in Russia (p. 196-197).
Wagner’s article deals with the functioning of the Convent of the Exaltation of the Cross in Nizhnii Novgorod from the beginning of the nineteenth century through the early Soviet period. This study is based on the statistical materials from the local archive. It provides a fascinating account of the growth and reorientation of female monasticism in pre-revolutionary Russia (p. 212) combining the micro-history and gender studies’ approaches. Wagner also offers a fresh view on the village life in Russia at the turn of the century. He argues that these lands were “not devoid of deeply pious Orthodox women willing to commit themselves to some forms of religious life” (p. 223).
Another insightful and detailed analysis of the popular mentality is presented in the article of the director of the Harvard Ukrainian Research Institute Michael Flier. The study devoted to the apocalyptical expectations in Russian historical experience before 1500 summarizes the author’s recent research on eschatological tradition in early modern Russia.
[3] On the basis of the written and iconographic sources, Flier draws a conclusion that there is no evidence documenting popular millenarian agitation, uprising or the appearance of messiah figures akin to those experienced in the West for five centuries after the year 1000, and in seventeenth-century Muscovy (p. 128). This opinion conflicts with the popular views on Russian Orthodoxy (Flier quotes in this context the works of N.Berdiaev) and fits into the latest discussions on the role of eschatological expectations in the formation of the state ideology in the sixteenth-seventeenth-century Muscovy.
[4] In this respect Flier’s contribution is a much-needed, up-to-date survey of the subject with the references to the Byzantine tradition and the post-Time of Troubles’ views on Muscovy as a “Chosen Land” of New Jerusalem.
Orthodox Russia impresses a reader by a variety of interdisciplinary approaches and new materials. There is, however, a gap which could be regarded as an agenda for further research. Most of the period covered by this book belongs to the imperial times in the history of Russia. Orthodox Russia pays little attention to the problems of religious coexistence and transformations within the Orthodox tradition in the multi-confessional Russian Empire. Partly this gap is filled by the article of Paul Werth devoted to the religious identities of the converted communities, the baptized Finnic and Turkic people of the region around the confluence of the Volga and Kama rivers. While studying the forms of religious devotion at the margins of the Empire, Werth operates with the terminology of conversion and religious discipline. He draws a boundary between Orthodoxy and Russianness (p. 248) and demonstrates that Orthodoxy was sometimes used as a tool in maintaining ethnic and cultural particularities (p. 240).
The book finishes with an epilogue belonging to a specialist in the field of the early modern religious studies in Western Europe. Emeritus professor at the University of Michigan Thomas N. Tentler lays a foundation for comparative religious studies. His article, entitled “A View from the West,” is not merely an agenda for the further research, but also a warning against ethnocentrism. Thus it is addressed to the Slavists as well as to the historians of the West, crashing the established stereotypes of alien cultures (p. 256). Tentler maps the major lines along which the comparisons could be made. For him these are the studies of ecclesiology and the history of Universities, saints and sainthood, sin, repentance, and discipline. For the sake of truth, it should be mentioned that some of these appeals have already found response among the authors of the Orthodox Russia. Engelstein, Thyrêt, and Flier have based their research upon comparisons with the Western tradition after the Reformation. This should be a good sign of the integration of Russian studies into a wider context of cultural scholarship. Including, of course, the Russian-speaking audience.
A book addressed to the Western researchers can be of much use for the specialists in religious studies from the post-Soviet countries. They can gain a valuable experience from interdisciplinary approaches and the methods of dealing with the sources. For instance, Kaiser lists materials which can be used for the study of popular religiosity in early modern Muscovy. These are parish records and population inventories, testaments and wedding contracts, reports of foreign visitors and the lists of Christian names.
[5] All these sources can be of enormous importance for the study of the transmission of the Christian ideas into a popular milieu.
There is, however, another side of a coin. There are only few mentioning of the recent Russian and other post-Soviet countries’ scholarship in the Orthodox Russia. Meanwhile, for the Western specialists bridging the gap between two research traditions can also be useful. The articles dealing with the gender aspect of Russian spirituality could be enriched by the works of NataliaL. Pushkareva.
[6] Flier does not mention a recent book of AlekseiI. Alekseev, a valuable contribution into the history of eschatological notions in early modern Russia.
[7] These and other perspectives will further allow challenging the binary categorizations which tend to oversimplify the religious experience of the past.
Lilya Berezhnaya
Manon de Courten History, Sophia and the Russian Nation A Reassessment of Vladimir Solov´ëv’s Views on History and his Social Commitment Berne : Peter Lang, 2004, 532 p.
Philosophe majeur (le seul russe de son temps à laisser l’ébauche d’un véritable système de pensée), écrivain inspiré, brillant polémiste, acteur public de premier plan, Vladimir Solov´ëv reste avant tout un personnage authentiquement sympathique par son anticonformisme, sa liberté intellectuelle et son engagement humaniste, si peu pratiqués par ses compatriotes et contemporains. Il est donc naturel que les chercheurs, tout comme les lecteurs, tombent souvent sous le charme de son profil insolite : l’œuvre de Solov´ëv donne envie d’être lue et analysée, ne serait-ce que pour le plaisir de passer quelque temps dans la délicieuse compagnie de son auteur.
De cette pensée aussi riche et fertile qu’hétéroclite et décousue, Manon de Courten a choisi pour son essai -- dont le principal mérite serait l’indépendance de l’analyse appliquée à un terrain cependant plus que défriché (il suffit de rappeler les travaux désormais classiques de K. Močul’skij, L. Müller, A. Besançon, A. Walicki) -- un aspect bien particulier : les rapports entre Solov´ëv et l’histoire. Ni philosophe de l’histoire à proprement parler, ni historien professionnel, Solov´ëv perçoit tout développement historique à travers le prisme de ses propres constructions philosophiques et théologiques, parmi lesquelles le concept de la Sophia,sagesse divine transcendantale, occupe une place centrale.
L’interdisciplinarité affichée de l’auteur élargit singulièrement son propos, qui peut paraître de prime abord tout à fait circonscrit. L’étude de Manon de Courten, qui tente d’embrasser l’ensemble d’une thématique complexe, suit ainsi deux axes parallèles. D’un côté, elle élabore un cadre théorique cohérent afin d’éclairer les liens entre le Solov´ëv philosophe et le Solov´ëv historien (ou, plutôt, visionnaire de l’histoire). Cette exégèse est développée dans la première partie de l’ouvrage. De l’autre, elle se penche sur l’action sociétale de Solov´ëv, dictée, selon elle, par ses conceptions théoriques.
L’auteur fait une distinction, particulièrement pertinente pour l’
œuvre du philosophe, entre la théologie de l’histoire et la philosophie de l’histoire. La première est augustinienne dans ses sources et répond avant tout au questionnement métaphysique :« Pourquoi Dieu a-t-il créé l’histoire ? ». La seconde puise son inspiration chez Hegel et sa quête tente de trouver une raison derrière l’évolution historique universelle. Solov´ëv contribue aux deux courants en plaçant les considérations sur l’histoire au centre de son
œuvre, sans pour autant y consacrer un texte spécifique. Manon de Courten arrive ainsi avec succès à identifier, au fil de ses lectures, de nombreux passages épars provenant de différents ouvrages du penseur (entre autres, Istorija i budu
ščnost´ teokratii, Opravdanie dobra, Čtenija o bogočelovčestve, Filosofskie načala cel´nogo znanija
[1] parmi les ouvrages russes ; La Russie et l’Église universelle, Sophia, composés en français, mais aussi une remarquable série d’articles rédigés pour l’encyclopédie de Brockhaus-Efron), et ainsi à (re)construire la vision solovievienne de l’histoire dans son ensemble.
Un des éléments les plus intéressants de cette partie de l’ouvrage est l’étude approfondie des influences. Car, paradoxalement, le plus autonome des philosophes russes reste lourdement endetté envers la pensée occidentale. Certains de ses maîtres à penser sont communément connus et admis comme tels, par exemple Maxime le Confesseur, chez qui il emprunte l’affirmation du libre arbitre humain chez le Christ et l’évaluation positive du papisme (prise de position courageuse venant de l’ancien admirateur des slavophiles). Ou Auguste Comte, dont il utilise le schéma tripartite du processus historique (étape théologique, étape métaphysique, étape positive). D’autres le sont bien moins : l’auteur propose ainsi une comparaison convaincante entre la vision historique de Solov´ëv et celle d’Origène, pourtant rarement cité de manière explicite par le penseur russe, sinon dans les passages critiques. Or, c’est précisément chez Origène que Solov´ëv trouve le concept (qu’il modifie par la suite) d’apokatastasis, « restauration » de tout être vivant en Dieu, but ultime du processus historique. Une influence d’un tout autre ordre est celle de son père, le grand historien Sergej Solov´ëv. S’appuyant sur les recherches précédentes, notamment sur les travaux de J.Sternkopf, Manon de Courten constate l’ascendant significatif des idées du père sur le fils dans des questions telles que le développement organique de la société, la vision libérale de l’Occident, l’importance de l’État, enfin le rôle de Pierre le Grand dans l’histoire russe. Cependant, elle précise que la « théologisation » de l’histoire pratiquée par le fils aurait été incontestablement réfutée par le père, pour avoir trop négligé l’aspect empirique du réel historique.
L’auteur conclut la première partie de l’ouvrage par la présentation de cette nouvelle discipline, solovievienne par excellence, qu’est la « sophiologie de l’histoire », compromis astucieux entre la théologie historique, dominée par la transcendance divine, et la philosophie historique, qui traite (souvent délibérément) avec indifférence toute instance transcendante. Selon Solov´ëv, l’histoire est organisée autour des révélations de la Sophia, incarnation de l’union entre l’humain et le divin. Métaphoriquement, elle est représentée sous les traits d’une hypostase féminine de la sagesse divine (représentation qu’il doit en grande partie à ses études du judaïsme, et notamment de la Kabbale). En même temps, la Sophia possède les caractéristiques de l’žme universelle schellingienne. La Sophia apparaît trois fois dans l’histoire. La première apparition, « cosmogonique », se déroule quand l’unité divine primordiale se mue en création des formes organiques complexes. La deuxième, « mythologique », voit l’humanité se transformer en un organisme muni de conscience intérieure. Et enfin la troisième, « historique », est marquée par la naissance du Christ, dont le message universalise la Sophia, désormais matérialisée par l’Église, unie au-delà des divergences confessionnelles.
Comme tant d’autres, Solov´ëv accorde à la Russie une place de choix dans sa vision historique. La Russie peut, selon lui, devenir l’incarnation de la Sophia. Mais, contrairement aux slavophiles (toutes générations confondues), qui assouvissaient leurs penchants millénaristes dans la Russie contemporaine, prise telle quelle, Solov´ëv croit en une vocation russe potentielle, mais lointaine. Afin de se rapprocher des échéances eschatologiques et se rendre prête à sa grande mission, la société russe doit subir un nombre important de réformes. Solov´ëv va lui-même œuvrer dans ce sens, en endossant les habits lourds de la « conscience de la Russie »(comme le note judicieusement Manon de Courten, peu de ses contemporains lui reconnaissaient d’ailleurs cette qualité).
Ce dernier aspect du personnage est étudié dans la seconde partie de l’ouvrage, consacrée à desétudes de cas. L’auteur en choisit cinq : le meurtre du tsar AlexandreII, la famine de 1891-1892 et les rapports entre la société russe et les minorités religieuses (vieux-croyants) ou « national-religieuses » (Juifs, Polonais). Dans le premier, en appelant le successeur du monarque assassiné à faire preuve de clémence à l’endroit des meurtriers de son père, Solov´ëv tente, selon l’auteur, d’élever le débat, en le plaçant dans la perspective de l’éthique chrétienne, ce qui transforme une controverse politique en une quête métaphysique. Dans le cas de la famine, nous rencontrons le Solov´ëv militant, faisant montre d’une certaine compétence dans le domaine économique et d’une intuition remarquable quant aux origines écologiques du désastre. Ce cas précis est relativement peu étudié, et la place importante que lui accorde Manon de Courten comble un vide dans la recherche consacrée à l’
œuvre du philosophe. En revanche, les trois cas des minorités ont déjà été abondamment décrits (surtout celui sur la question juive). Leur analyse amène toutefois l’auteur à une conclusion quelque peu inattendue : le courageux engagement « libéral » de Solov´ëv (auquel nous devons un de ses meilleurs textes, Rossija i nacional´nyj vopros
[2]) serait avant tout, malgré toute sa sincérité, une manière d’instrumentaliser le débat sociétal afin de l’exploiter à ses propres desseins, à savoir l’accomplissement de l’idéal théocratique.
Les quelques réserves que provoque la lecture de l’ouvrage de Manon de Courten concernent davantage la forme que le contenu. Ainsi ses dimensions monumentales, appropriées pour la thèse dont il est issu, paraissent légèrement écrasantes pour un essai. La structure un peu rigide en sert sans doute bien le propos, tout en laissant désirer un narratif plus souple. Enfin, dans la mesure où l’auteur analyse l’œuvre de Solov´ëv par thèmes, et non par périodes, et s’évertue à donner une image totale de sa vision de l’histoire, le lecteur a l’impression que les contradictions intrinsèques au cheminement intellectuel mouvementé du philosophe semblent trop tamisées (malgré des tables comparatives qui décrivent les changements notables de sa Weltanschauung au fil des ans). De même, l’influence de l’extravagante « sophiologie » de l’histoire élaborée par Solov´ëv sur son action militante et son engagement social, pourtant très concrets, aurait pu être étayée davantage. Ceci étant, l’étude de Manon de Courten, grâce à un travail impressionnant sur la genèse épistémologique de l’œuvre, à une lecture précise et originale des textes, et surtout à la démarche qui consiste à examiner aussi bien la pensée que l’action, qui se complètent et se reflètent, pose un jalon de taille dans la recherche actuelle sur celui qui fut le plus inclassable des grands penseurs russes.
André Filler
Andrew L.JENKS Russia in a Box Art and Identity in an Age of Revolution
DeKalb: Northern Illinois University Press, 2005, 264p.
Trouver un objet d’étude est l’acte initial essentiel pour un chercheur. Andrew Jenks l’a trouvé et son ouvrage est très réussi, malgré les limites du champ de recherche. C’est que le gros bourg de Palekh, qui est à une trentaine de kilomètres de la ville manufacturière d’Ivanovo, mais dans la province de Souzdal, est connu de toute la Russie pour ses icônes d’abord, puis pour ses boîtes en papier mâché colorées et laquées avec élégance, dans le goût de l’icône russe baroque, plus ou moins italianisante. Des milliers de touristes ont acquis ces coffrets qui semblent contenir la quintessence de la Russie dans leurs ornements tirés des contes populaires ou de Puškin. Nous découvrons avec Jenks que toute l’histoire de la Russie est en effet enchâssée dans ce bourg, qui, avec deux autres villages pas très éloignés, Holuj et le bourg vieux-croyant de Mstëra, fournissait à la Russie toute sa production d’icônes populaires au xixe siècle. Jenks a travaillé dans les archives du Saint-Synode, celles de la Littérature et des arts de Moscou, de l’Académie des sciences à Saint-Pétersbourg, celles de Lunačarskij également ; il a dépouillé les dossiers du comité fondé en mars1901 par NicolasII pour préserver et développer la peinture d’icônes en Russie, étudié les dossiers du maître Zubkov, arrêté en 1937 et convaincu d’espionnage au profit de l’Allemagne, puis exécuté à Ivanovo...
Goethe est le premier, en Occident, à s’inquiéter de Palekh dont il a entendu parler, et écrit à ce sujet à l’impératrice-mère, qui lui fait envoyer un dossier et deux icônes de Palekh. Jenks ne semble pas avoir retrouvé trace de la réaction du poète à cet envoi ; mais déjà l’Europe en sa personne se demandait quelle était la spécificité de la Russie, et c’est sous l’empereur Nicolas Ier, dont le ministre Uvarov inventa la formule « autocratie, orthodoxie, esprit national », que la Russie tente de fournir une réponse à Goethe : Buslaev, professeur à l’université de Moscou, définit le modèle authentique de l’icône, qui correspond à un christianisme pur, non occidentalisé. C’est alors que Simon Ušakov, le maître moscovite du xviie siècle, est proclamé prototype de l’icône russe moderne. Jenks montre les difficultés qu’eurent les penseurs officiels à définir le vrai modèle, car l’icône médiévale venue de Byzance pouvait-elle servir de modèle russe, et l’icône de Palekh, quoique sortie du peuple (les maîtres étaient tous inscrits dans l’état paysan) ne subissait-elle pas sans le savoir une influence italianisante (« frjažskij ») ? Buslaev définit surtout les critères d’authenticité de l’icône et proclame -- contre l’Église -- que l’expert en icônes doit être le maître du jeu. En 1863, il propose la création d’une confrérie de peintres d’icônes chargée de préserver la « physionomie nationale russe » par le recensement des icônes. Une grande heure de gloire de Palekh est due à AlexandreIII, qui confia aux maîtres du célèbre bourg le soin de repeindre les fresques a tempera du Palais à Facettes du Kremlin, où auraient lieu les festivités de son couronnement. On se servit d’un relevé des anciennes fresques établi en son temps par Simon Ušakov (Pierre Ier avait tout fait passer à la chaux). Dans le « style italien », celles-ci contaient les légendes médiévales russes et l’antiquité des Romanov.
Jenks insiste sur le mélange d’esprit d’entreprise et d’obéissance aux canons officiels que représente la petite communauté des peintres de Palekh. Ce qui d’ailleurs fit leur fortune, mais leur attira aussi constamment des adversaires coriaces. Ils ouvrirent des magasins à Moscou et se mirent à peindre des sujets non religieux bien avant l’époque soviétique. L’engouement pour le style néo-russe, le magistère exercé par le peintre Viktor Vasnecov, les efforts pour promouvoir l’artisanat paysan visaient à réaliser une sorte d’utopie paysanne. Palekh, avec ses peintres d’icônes, en fut l’un des centres. L’auteur montre néanmoins que l’Église officielle et Pobedonoscev lui-même ne furent pas forcément des adeptes de Palekh : l’Église voulait conserver les gains d’une industrie très profitable et favorisait sans trop le dire la fabrication industrielle d’icônes bon marché. Les trois bourgs de peintres eurent chacun leur école, sous la houlette du comité fondé par NicolasII, mais les maîtres s’y opposaient plus ou moins ouvertement, car ces écoles les privaient de leurs apprentis ; en outre la révolution de 1905 ôta ses moyens financiers au comité. Šeremet´ev, qui le dirigeait, perdit foi en la résurrection de l’ancienne Russie, et des zizanies s’installèrent. Cependant, le passage à l’époque soviétique fut beaucoup plus facile qu’on aurait pu le croire ; par plusieurs exemples de personalia, Jenks nous montre cette évolution. Néanmoins, il fallut attendre 1924 pour que Palekh fût à nouveau proclamé centre de l’art populaire russe, sous l’autorité du critique Bakušinskij. Un marché pour les boîtes en papier mâché réapparut, l’étranger se montrant friand de ces petites merveilles.
Bien entendu, il fallut élaborer un nouveau canon, qui ne pouvait plus être religieux, mais qui gardait tout le raffinement du style iconographique baroque de Palekh. Et là encore, les recherches de Jenks apportent des surprises : grosso modo, les thèmes politiques ne réussirent pas à s’imposer -- peut-être était-il trop incongru de faire des portraits du Guide et des leaders révolutionnaires à la mode du Christ et des saints d’autrefois --, mais on vit quand même le héros Budënnyj se lancer à la charge, exactement comme saint Georges avant 1917... En revanche, les thèmes folkloriques se développèrent et on en recensa près d’une centaine.
Le canon de Palekh était en complète opposition avec les thèmes de l’avant-garde, avec la célébration d’une Russie internationale, industrielle, prolétarienne. Le Garde rouge figurait à côté des colporteurs (d’après le poème de Nekrasov), des tisserands, du berger, et d’autres thèmes paysans à tendance bucolique. L’auteur montre la fortune fluctuante de cet artisanat à forte coloration paysanne et semi-religieuse. La coopérative créée en 1922 lança l’exportation des produits artisanaux de Palekh vers le marché occidental et rapporta de précieuses devises, mais elle fut à plusieurs reprises en butte à l’hostilité du pouvoir, notamment lorsque les « maîtres » de Palekh s’avérèrent incapables de se faire admettre dans les rangs du parti d’Ivanovo. À tout instant, les aspects petit-bourgeois de l’idylle palekhienne pouvaient être réattaqués, l’accusation de dérive droitière ressurgir, et le patronage de Gor´kij et de Pil´njak, grand amateur de l’imagerie nationale palekhienne, se retourner contre le village. Le critique Vihrev joua un rôle très positif dans la défense du caractère soviétique de l’art paysan de Palekh, en insistant sur le thème du combat dans les scènes populaires. En 1932, Palekh fut chargé d’illustrer le Dit du régiment d’Igor.
Un chapitre d’un intérêt tout particulier relate les rapports entre Palekh et le groupe des « Pereval » (Passage du Col), du nom de la revue de Voronskij. Vihrev en faisait partie et fut rejoint lors de l’un de ses séjours à Palekh par Rudnev et par Ivan Kataev. Vihrev fut mystérieusement empoisonné en 1935, Gor´kij un peu plus tard. En 1935, les exportations prirent fin. Palekh semblait condamné, et l’arrestation, puis l’exécution de Zubkov, l’un de ses maîtres, sembla sceller le sort du « village-académie ». Mais la guerre sauva Palekh, les thèmes patriotiques se vendirent à nouveau : Razin, Aleksandr Nevskij, Suvorov traversant les Alpes étaient rentrés en grâce ; devant les destructions allemandes, on n’hésitait plus à en appeler au sauvetage des monuments russes, ceux-là même qu’on dynamitait une décennie plus tôt. Une fois de plus, l’idylle archaïsante remplissait son rôle...L’une des nouvelles artistes, Kotuhina (une des premières femmes), se définissait comme « unebolchevique sans parti ». Étrange est, de fait, la modération dans le culte du Guide que manifesta Palekh même après la guerre, quand le culte était à son apogée -- une seule « icône » du Grand Maréchal fut produite ; la raison en est sans doute l’arrière-fond religieux des portraits : une vague inquiétude quant à la réception qu’aurait l’icône freinait tant les artistes que les fonctionnaires chargés de les surveiller. Triomphe, écroulement et régénération marquent la suite de l’histoire. Palekh, où s’est rendu récemment l’auteur de ce compte rendu, survit, mais sans grand génie et l’introduction de nouveaux thèmes, empruntés cette fois aux feuilletons de la télévision, ne peut que sceller la proche agonie de ce centre de l’artisanat iconographique paysan russe. Celui-ci a concentré dans sa propre chronique, comme le montre Jenks de façon novatrice et passionnante, une grande part des hésitations idéologiques de la Russie tsariste comme de la Russie soviétique à se définir comme une sorte d’utopie paysanne et orthodoxe.
Georges Nivat
Jochen Hellbeck, Klaus Heller, eds. Autobiographical Practices in Russia. Autobiographische Praktiken in Russland
Le recueil d’articles intitulé « Pratiques autobiographiques en Russie » rassemble les contributions présentées lors d’un colloque interdisciplinaire organisé à l’université de Giessen (Allemagne) en janvier 2001 et consacré aux différents modes autobiographiques en Russie, de la fin du xviiie à la première moitié du xxe siècle. Les auteurs utilisent un large éventail de sources qui comprend journaux intimes, mémoires, correspondances personnelles et lettres aux autorités, mais aussi œuvres littéraires et artistiques, projets collectifs d’écriture de l’histoire, discours publics et interrogatoires. Par le terme « pratiques autobiographiques », les éditeurs entendent l’écriture autobiographique, le récit oral ou la référence au soi, non pas comme pure expression d’un individu constitué, mais comme processus qui contribue largement à constituer la personnalité (ličnost´) et sa perception du soi.
Dans l’introduction et la conclusion, Jochen Hellbeck tente de jeter un pont entre les périodes historiques traitées dans les différentes contributions en renvoyant à l’affirmation de Belinskij en 1840, selon laquelle la Russie se trouverait, un siècle plus tard, à la tête du monde civilisé. Cette prophétie, que le régime soviétique allait déclarer réalisée à l’expiration du délai fixé par le publiciste, allait également éveiller un écho dans les écrits intimes d’un certain nombre de citoyens soviétiques de l’époque. Comme Irina Paperno
[1], Hellbeck voit dans les écrits de Belinskij et Herzen le modèle d’une conception englobante de la personne dans l’histoire, qui a marqué de manière décisive les tentatives de l’intelligentsia pré-révolutionnaire pour parvenir à une harmonie morale entre vie et
œuvre et assumer par là l’immense responsabilité sociale de promouvoir le progrès historique de leur pays « arriéré », contribuant ainsi à l’émancipation de ses sujets. Cette conception de l’historicité de l’individu et de sa responsabilité éthique à l’égard d’une société à recréer aurait été généralisée par le jeune régime soviétique au xx
e siècle en dépit de son idéologie « collectiviste ». Loin de vouloir simplement arriver à l’effacement de l’individu, le régime soviétique aurait acquis sa légitimité et mobilisé un très large appui de la population en grande partie par ce biais. C’est l’abandon graduel de cet héritage, surtout après la mort de Stalin, qui aurait progressivement délégitimé le régime et serait l’une des raisons de son effondrement dans les années 1980-1990. Cette dernière période de désagrégation, où l’individu commence à se constituer malgré ou contre le pouvoir en place, reste cependant exclue du recueil
[2].
Les deux premiers articles, de Elena Gretchanaja et Catherine Viollet, sur des journaux personnels de la fin du xviiie et du début du xixe siècle, ne relèvent pas de ce modèle herzenien, prototype des pratiques autobiographiques russes. Voilà apparemment la principale raison pour laquelle les éditeurs parlent de « pratiques autobiographiques en Russie ». Les très nombreux journaux intimes d’aristocrates russes recensés par Gretchanaja et Viollet sont non seulement inspirés par la littérature occidentale romantique et proto-romantique (dont Les Confessions de Rousseau figurent au premier rang), ils sont aussi généralement rédigés en français -- cela surtout quand on y trouve de l’introspection, ce qui est plutôt le cas chez les femmes que chez les hommes, dont la maîtrise des langues étrangères semble moins développée et qui s’avèrent des diaristes moins assidus. Sous Alexandre Ier, la conversion au catholicisme avait déjà marginalisé Varvara Golovina, Praskov´ja Fedro, Anna Tolstaja, Sof´ja Svečina et une mémorialiste anonyme, et les avait ainsi pratiquement contraintes à affirmer leur identité religieuse selon des modèles exogènes.
Laura Engelstein présente la correspondance et le journal intime d’Ivan Kireevskij et de sa femme Natal´ja. L’auteur s’intéresse essentiellement à la dernière étape de la vie du fondateur du slavophilisme, qui suit sa conversion à une orthodoxie active, datée par sa femme de 1842, année où elle serait parvenue à le convaincre de la supériorité des écrits des Pères de l’Église sur la philosophie occidentale. C’est alors que Kireevskij se met en quête d’une harmonie intérieure unifiant théorie (philosophie) et praxis (vie), qu’il cherche à réaliser sous la tutelle spirituelle du starets Macaire du monastère d’Optina. Engelstein compare ce moine, qui était aussi le guide de Natal´ja, avec le père Zosime des Frères Karamazov. La correspondance des deux époux avec Macaire (qui accompagne des projets communs de publication) met en relief non seulement les rapports conjugaux souvent difficiles des Kireevskij, mais aussi les limites de la soumission du philosophe au pouvoir pastoral du maître. Selon Engelstein, ses tentatives pour modifier les instructions imposées par Macaire et la sélection de littérature édifiante qu’il proposait à la publication reflètent l’impact de la modernité sur le slavophilisme naissant, dont les porte-parole étaient loin de chercher simplement un retour en arrière. L’incapacité du philosophe à atteindre l’unité désirée n’est ici qu’une métaphore de l’échec général du slavophilisme, qui n’est pas parvenu à établir une synthèse entre tradition et progrès.
Dans son article sur la personnalité d’AlexandreII, Larisa Zacharovamontre la tension chez le tsar réformateur entre l’exigence du sacrifice de soi pour le bien du pays, d’une part, et l’aspiration au bonheur personnel dans sa vie privée, de l’autre. Si son père Nicolas Ier et ses éducateurs cherchent dans leur correspondance avec l’héritier à éveiller son sens des responsabilités, le journal reflète sa lutte intérieure et ses difficultés à accepter ce rôle qui lui est imposé par la naissance. Les documents répertoriés mettent ainsi en relief la dimension personnelle du règne de ce tsar.
Les articles de Klaus Heller et Galina Ul´janova traitent d’une couche sociale de la Russie impériale qui fut parmi les premières à être éliminées par le jeune régime révolutionnaire après 1917, celle des entrepreneurs. Dans la société pré-révolutionnaire, ceux-ci avaient déjà une réputation de fraudeurs et d’exploiteurs. Cette image, propagée par des membres de l’intelligentsia radicale comme Ostrovskij, Gor´kij et Dobroljubov, était également répandue chez les représentants de la bureaucratie d’État qui redoutaient leur concurrence. Heller montre, à travers les mémoires d’entrepreneurs moscovites fortunés comme Buryškin, Najdenov, Abrikosov et Rjabušinskij, comment ces derniers opposent à cette représentation défavorable une hiérarchie morale entre les différentes catégories de marchands qui valorise non pas la réussite en termes de richesse, mais une utilité pour le bien de la société qui se traduit par un poids politique dans les institutions municipales, surtout après la réforme de 1862. En même temps, ces mémoires retracent souvent le parcours de familles de vieux-croyants généralement issues de la paysannerie asservie. Grâce à leur esprit d’initiative, ces familles ont connu une ascension sociale spectaculaire. Mais leurs derniers représentants refusent souvent de prendre la suite de leurs prédécesseurs, préférant choisir des professions intellectuelles ou mener une vie noble (associée à un mécénat parfois important). À l’exception des revendications du cercle d’entrepreneurs lié à Rjabušinskij, qui proclamait après 1905 un mélange de libéralisme et d’ethos vieux-croyant (opposé à l’esprit capitaliste pro-occidental des entrepreneurs de Saint-Pétersbourg), les ego-documents examinés par Heller ne confortent cependant pas l’hypothèse (inspirée par Max Weber) d’un lien fort entre les conceptions morales des vieux-croyants et le développement du capitalisme en Russie. Ul´janova s’en tient à un niveau assez descriptif dans sa présentation de deux correspondances et de deux journaux personnels du milieu et de la fin du xixe siècle. Ces textes corroborent en général les conclusions de Heller.
Boris Kolonitskii analyse les discours qu’Aleksandr Kerenskij prononça devant ses différents auditoires en 1917. Les interventions du chef du Gouvernement Provisoire se distinguent essentiellement par leur spontanéité et leur caractère improvisé : selon son propre témoignage, confirmé aussi bien par ses amis proches que par le public, Kerenskij aurait chaque fois été emporté par les aspirations des masses auxquelles il s’adressait. Même si ses discours étaient préparés à l’avance, à la dernière minute il les modifiait largement et -- à en croire son propre témoignage -- de manière totalement inattendue pour lui-même. Lorsqu’il tenait des propos contradictoires lors de différents meetings, ses adversaires utilisaient cet argument pour dénoncer son opportunisme. Néanmoins, il était presque toujours perçu comme « authentique » et, par son sens du contact, inspirait confiance à ses auditeurs qui voyaient souvent en lui non seulement l’incarnation d’un nouveau type d’homme politique, voire de l’Homme nouveau (tel Andrej Belyj), mais aussi un des leurs. Selon Kolonitskii, sa communion avec les masses, qui contribuait indubitablement à la constitution de son image de soi (d’où cette impression d’authenticité), correspondait largement à l’atmosphère festive de la jeune révolution, atmosphère qui allait changer à partir de la crise de juillet, lorsque Kerenskij fut de plus en plus critiqué pour son côté « caméléon ». Kolonitskii perçoit ainsi le « phénomène Kerenskij » comme un élément important de la genèse de l’Homme nouveau des bolcheviks.
Christa Ebert analyse l’impact de la révolution sur la personnalité de quatre écrivains dont les affiliations littéraires sont fort diverses : Zinaida Hippius, Ivan Bunin, Marina Cvetaeva et Aleksej Remizov. Tous se sont d’emblée opposés à la prise de pouvoir des bolcheviks au nom de la liberté de l’individu et des valeurs humanistes. Ils émigreront bientôt et publieront leurs récits sur la Russie révolutionnaire à l’étranger, textes nourris de notes de journaux personnels, plus ou moins retravaillés pour la publication. Hippius, la « Madone décadente » du symbolisme, qui commence à tenir son journal dès 1914, est relativement isolée dans son refus de la guerre ; elle n’abandonnera cette position qu’avec la révolution de Février, qui rend palpable le « nous » communautaire d’une intelligentsia démocratique. Cette appartenance devient oppositionnelle à partir de la révolution d’Octobre, mais reste intacte et ne disparaît que progressivement dans l’isolement de l’émigration. Bunin, souvent attaqué par le cercle de Hippius dans les joutes littéraires du début du siècle, s’oppose avec autant de véhémence que cette dernière à la prise de pouvoir par les bolcheviks, qu’il assimile, dans sa dichotomie « santé » vs. « folie » -- constitutive selon lui de toute l’histoire russe --, au deuxième pôle. Partageant avec Hippius le sens de la mission du poète comme témoin, il ne s’identifie cependant pas avec l’intelligentsia et choisit le regard critique d’un observateur distancié. À l’inverse, Cvetaeva, privée de son domicile par la révolution, part de ses expériences vécues et de ses angoisses pour ses proches, ce qui donne à son récit, destiné à exposer les absurdités de la révolution, une implication toute personnelle. Néanmoins, au lieu de diaboliser les révolutionnaires, elle cherche à déceler chez eux les contradictions intérieures. Remizov, le moins idéologue de ces quatre écrivains, n’adhère pas non plus à une anthropologie idéalisante, mais, fidèle en ceci à Dostoevskij, il ne prêche pas la révolte contre la force du destin et voit dans l’endurance à l’inévitable une vertu.
Igal Halfin analyse l’« apostasie » du jeune étudiant communiste léningradois Pavel Popov pendant les campagnes de réquisition du blé dans un village sibérien au moment de la collectivisation. Frappé par le caractère récalcitrant des paysans sibériens, Popov en conclut que la conception positive de l’homme dans la pensée marxiste est fondamentalement erronée ; que, dans toute société, les plus forts imposent leur loi aux plus faibles et que, par conséquent, le socialisme est une belle utopie -- mais irréalisable. Popov préconise un retour à la politique économique d’avant 1925, sans d’ailleurs mettre en doute le caractère capitaliste de la NEP. Il expose ses réflexions darwiniennes dans une lettre à l’organisation du parti de son université et motive ainsi le renvoi de sa carte du parti. Halfin semble voir dans le retournement de Popov contre la philosophie marxiste la conséquence logique de toute opposition au régime soviétique en place. Ceci l’amène à la conclusion que l’acceptation de la révolution d’Octobre serait le point faible dans l’argumentation de Popov, dont la « subjectivité » resterait toujours impliquée dans le projet bolchevik, et par là donc liée au collectif qu’incarne le stalinisme. D’où une attitude de résignation plutôt que de rébellion, ce qui aboutit, après plusieurs interrogatoires, à la rétraction de ce communiste, qui finit par attribuer ses « errances » idéologiques à son éloignement du prolétariat. Il remobilise donc son identité d’ouvrier qui a combattu l’exploitation sous le tsarisme et sollicite la possibilité de se réhabiliter dans un travail sur le terrain. Son destin ultérieur demeure inconnu.
Katarina Clark replace le projet de l’« histoire des usines » (istorija zavodov), inauguré et parrainé par Gor´kij en 1931, dans le contexte du réalisme socialiste naissant. L’objectif est à l’époque de relier l’histoire des entreprises -- dans le cadre plus général du développement du mouvement ouvrier révolutionnaire -- avec les récits autobiographiques d’ouvriers écrivains amateurs. Au moins dans l’idéal, la série de publications réunit trois points principaux dans un seul récit : la production industrielle, les purges des ennemis de classe et la fabrication de l’Homme nouveau. Selon Clark, ces récits sont encore plus marqués idéologiquement que ceux de la révolution culturelle. Plus que de l’originalité, ils sont censés requérir chez leurs auteurs une spontanéité d’expression, ce qui semble douteux, vu le remaniement (obrabotka) continu des textes sous la tutelle des autorités et des écrivains qui accompagnent le projet. Ce processus d’« amélioration constante » selon le « masterplot » de modèles littéraires existants concerne en fin de compte aussi bien les textes que leurs auteurs. L’absence d’originalité des récits les distingue des autobiographies plus personnelles des stakhanovistes dans la seconde moitié des années 1930.
Dans la conclusion, Jochen Hellbeck, reprenant la problématique du début, s’interroge sur l’implication du monde artistique dans le projet de refonte de la Russie. Il choisit l’exemple de deux artistes, Il´ja Repin pour la Russie prérévolutionnaire et Aleksandr Rodčenko pour l’époque soviétique. Il montre comment, chez le peintre Repin, la conception de l’art engagé est sérieusement ébranlée par l’émigration et l’environnement français. Selon son propre aveu, il abandonne en exil sa vocation pour le collectif au profit d’un individualisme philistin, typique du mode de vie petit-bourgeois en Europe -- et ne retrouvera son sens de l’engagement qu’après le retour au pays natal. Dans un autre cadre, le peintre et photographe Aleksandr Rodčenko aurait traversé une épreuve similaire en Union soviétique suite à son expulsion du groupe « Octobre » et à l’accusation de formalisme lancée contre lui. Il n’aurait retrouvé sa vision « globale » qu’en participant à l’illustration du site du Belomorkanal, ce qui lui aurait permis de regagner sa place au sein du collectif. Malgré leurs orientations esthétiques différentes, tous deux auraient manifesté avant tout la même exigence éthique, impérative dans la Russie des xixe et xxe siècles : que l’art soit appliqué et socialement utile, et que, dans la tradition de Belinskij, l’artiste accomplisse sa vocation, de sorte que sa vie et son œuvre atteignent à l’unité. Dans cette optique, les différences entre la Russie d’avant et d’après la r évolution consisteraient surtout en ce que le projet de remaniement social est toujours resté flou dans la Russie prérévolutionnaire, alors que les artistes soviétiques durent se conformer à une vision de la société bien définie et imposée par le parti communiste au pouvoir : d’où la rapidité de la conversion de Rodčenko par rapport aux longues errances de Repin.
Malte Griesse
PÉriode soviÉtiQue et postsoviÉtique
Sheila Fitzpatrick Tear off the Masks! Identity and Imposture in the Twentieth-Century Russia Princeton, Oxford : Princeton University Press, 2005, 332p.
Cet ouvrage de Sheila Fitzpatrick est constitué pour l’essentiel de textes déjà publiés, traitant de questions d’identité sociale et de genre, auxquels s’ajoutent quelques inédits. Mais, loin d’apparaître comme un simple recueil, il offre une vision générale et synthétique de la contribution de cette chercheuse à l’historiographie russe et soviétique. Il permet aussi d’observer la cohérence d’une pensée et l’évolution d’une démarche qui ont profondément marqué et renouvelé le regard que nous portons sur l’histoire soviétique. S. Fitzpatrick a en effet développé, depuis son article fameux sur « classe et soslovie » jusqu’à son traitement de l’identité en termes d’assignation ou sa perception de la place de la dénonciation, une approche très nouvelle d’une société en profonde transformation.
Son point de départ est l’observation de l’usage du concept de classe dans les formes d’identification soviétiques, ainsi que sa relation avec la notion socio-juridique russe de soslovie. Cette thématique est traitée dans trois chapitres issus d’articles fondamentaux : « The Bolshevik Invention of Class », « Class Identities in NEP Society », « Class and Soslovie ». L’historienne s’intéresse ensuite aux marques identitaires de catégories sociales construites par l’État et imposées par le biais d’un discours fort, mais changeant. L’usage politique des identités ainsi assignées est ensuite largement discuté, tant à travers le discours de stigmatisation que dans les pratiques de privation de droits civiques, puis par la lecture et la justification qu’en font les victimes.
Dans une seconde partie, intitulée « Lives », l’auteur saisit à travers diverses études de cas -- « Lives under Fire », « The two Faces of Anastasia », « Story of a Peasant Striver », et « Women’s Lives » -- les interactions qui surgissent, dans un contexte fluctuant, entre les formes d’assignation précédemment décrites.
La question de l’identité renvoie également aux relations multiples que l’individu, ou le groupe, établit avec d’autres individus ou des représentants de l’État. Les suppliques que les citoyens envoient à divers destinataires fournissent un matériau extrêmement riche (« Supplicants and Citizens »). Les liens de subordination ou de clientélisme, qui ont toujours largement existé en URSS, sont aussi étudiés à partir d’un large éventail de sources, témoignant de ce curieux attachement de l’élite politique aux artistes en particulier, puisque les « patrons » ne reçoivent en échange de leur protection que des formes symboliques de loyauté et de reconnaissance (« Patrons and Clients »).
Les relations, c’est aussi ce qui pousse chacun à dénoncer, sous forme de protestation stigmatisante (« Signals from Below »). Ou ce qui conduit le parti à s’immiscer dans les affaires privées, essentiellement les conflits entre époux ; il faut noter que c’est le plus souvent la femme qui réclame réparation auprès de ces instances (« Wives’ Tales »). Dans cette société surveillée où l’identité assignée a une telle importance -- d’où, d’ailleurs, desdétournements pour avoir accès à des avantages ou pour assurer sa sécurité --, l’imposture se développe tout naturellement (« The World of Ostap Bender », « The Con Man as Jew »). Parler bolchevique, voire plutôt « parler bureaucratique », devient un atout et l’entourloupe, la tromperie deviennent la conséquence la plus visible de l’« extrême bureaucratique », qui conduit à des aventures drôlatiques de quidams adoptant divers visages et se cachant sous de multiples identités. D’où ces personnages qui sont la caricature du monde dans lequel ils vivent, ces Ostap Bender (célèbre héros d’Il´f et Petrov), qui inventent des institutions aux noms soviétiques plus vrais que nature (comme ce CUNTPou « Aide technique et enseignement approfondis aux accomplissements les plus récents dans le domaine de l’industrie du bâtiment »). L’imposture est d’autant plus facile que Moscou est loin et que l’on peut se jouer des bureaucraties locales pour peu que l’on maîtrise la langue particulière qui se développe à partir des années 1920. Cette langue reflète l’importance des titres, médailles et autres récompenses, ainsi que des institutions dans un monde où le détournement est d’autant plus fréquent que la norme laisse peu de place à un individu qui ne serait pas dûment estampillé. Le dernier chapitre, « The Con Man as Jew », montre aussi comment ces figures peuvent se transformer en caricatures qui relaient l’antisémitisme des années 1950.
Ainsi, Sheila Fitzpatrick alterne développements conceptuels et exemples concrets d’une société complexe et bouleversée, en s’appuyant sur des sources extrêmement variées : textes normatifs, déclarations aux congrès du parti, journaux intimes ou minutes de procès et d’interrogatoires. Elle démonte les diverses facettes d’une identité multiple et sans cesse reconstruite. Celle qui est assignée par l’État se substitue à une identité biographique, construite autour de la révélation d’un passé plus ou moins retouché, ou au contraire à une identité conférée par l’action, résultant d’une position à un moment donné.
Mais la réflexion de l’auteur ne se limite pas à la question de l’identité. Elle brosse tout le panorama d’une société fondée sur des relations entre individus marquées par le discours politique de l’époque autant que par des formes de sociabilité anciennes, et traversée par de nombreuses tensions et contradictions. Ce regard transversal offre aussi quelques pistes de recherche à peine défrichées, qui appelleraient de nombreux développements. L’histoire même de la transformation des relations ou des pratiques sociales n’apparaît guère, à l’exception de l’analogie établie entre classe et soslovie. Dans plusieurs chapitres, la genèse d’une telle histoire est évoquée, mais plus en termes de chronologie que de compréhension du mécanisme. La conclusion de l’ouvrage, qui insiste sur la disparition rapide du « parler bolchevique », montre l’importance des ruptures dans ce processus, mais permet juste d’entrevoir la conséquence de ces bouleversements sur les relations sociales profondes.
Cet ouvrage est donc un livre majeur, œuvre remarquable d’une historienne dont l’originalité, la richesse d’approche, la fécondité ont profondément transformé le regard que l’on peut porter sur une société bouleversée.
Alain Blum
James T. ANDREWS Science for the Masses. The Bolshevik State, Public Science, and the Popular Imagination in Soviet Russia, 1917-1934 Austin : Texas A&M University Press, 2003, 234p.
L’ouvrage de James Andrews repose sur le postulat suivant : l’effort des bolcheviks pour vulgariser la science en Russie après la révolution de 1917 pourrait servir d’exemple type pour comprendre la diffusion de la culture promue par le nouvel État dans les années 1920 et au début des années 1930. L’auteur justifie cet argument en rappelant que les bolcheviks voyaient dans la vulgarisation de la science un élément essentiel de leur projet de révolution culturelle et de transformation de la société russe. Selon Andrews, dans sa tentative pour établir un contact avec les Russes sans instruction ou faiblement instruits, le nouvel État avait intérêt à leur inculquer les aspects pratiques et visionnaires de la recherche dans le domaine scientifique. Rendre la science accessible aux masses devint un élément de ce que l’auteur désigne comme « le grand paradigme de la modernisation » tel qu’il était conçu par les nouveaux dirigeants, à savoir « le passé tsariste vu comme une période arriérée du point de vue scientifique, vs. l’avenir socialiste pressenti comme une période radieuse et avancée sur le plan technologique ».
Pour l’auteur, les historiens de la science russe n’auraient pas suffisamment étudié jusqu’ici la résonance culturelle de la science dans la Russie postrévolutionnaire, ni même assez pris en compte l’activité civique des scientifiques russes. Andrews estime qu’il est essentiel de reconstituer les mécanismes complexes de diffusion de la science au sein du peuple dans la Russie postrévolutionnaire, l’étendue des supports écrits mobilisés à cette fin et la manière dont les idées scientifiques se sont propagées au-delà de l’élite cultivée. L’auteur accorde une importance particulière aux composantes techniques les plus utilitaires de la science qui pouvaient frapper l’imagination des Russes de différents milieux, en particulier les ouvriers, les fonctionnaires (de rang inférieur ou intermédiaire) et les spécialistes de diverses branches professionnelles. À ses yeux, comprendre la culture bolchevique à travers le prisme de la vulgarisation scientifique permet d’envisager conjointement de nombreux aspects de ce paradigme : industrie et ville vs. campagne arriérée, science vs. superstition religieuse, concepts futuristes vs. vieux monde étriqué.
Andrews développe sa démonstration en trois parties. Dans la première, il revient sur le niveau de vulgarisation de la science dans la Russie prérévolutionnaire, tout en replaçant celle-ci dans le contexte plus large de la diffusion des idées scientifiques dans l’ensemble des pays européens au xixe siècle. En ce qui concerne les formes de cette diffusion en Russie, il accorde une place particulière aux journaux et revues des sociétés scientifiques, puis étudie le rôle de ces dernières dans la sphère publique, notamment dans certaines régions.
La deuxième partie analyse les rapports entre l’État, d’une part, et la diffusion d’une culture bolchevique et d’une « science pour le peuple », d’autre part, dans les années 1920, avant le tournant de la révolution culturelle. Il insiste en particulier sur les sommes considérables qui furent allouées par l’État aux sociétés savantes fondées pendant la période tsariste -- et ceci dès la fin de l’année 1917, dans un contexte politique et financier pourtant difficile. Le Département scientifique (Glavnauka) du commissariat à l’Instruction publique poursuivit cette politique jusqu’à la fin de la NEP, sans peser trop sur les activités de ces sociétés ou maisons d’édition scientifiques subventionnées. Comme dans la première partie, une place importante est accordée aux sociétés savantes de province. Dans le chapitre III, Andrews reconstitue les étapes de la mainmise bureaucratique de l’État sur ces sociétés, qu’il inclut dans le processus plus large de bureaucratisation de la science en URSS durant cette période. Ce faisant, il met en évidence le croisement, à certains moments, des intérêts des représentants de l’administration centrale avec ceux des membres d’une élite intellectuelle locale formée à l’époque tsariste. Il montre aussi les heurts et les tensions qui accompagnèrent le processus de centralisation des sociétés scientifiques qui s’acheva avec la révolution culturelle.
Le chapitre IV explore de manière plus précise les textes de vulgarisation scientifique publiés dans les années 1920 ainsi que les institutions organisant leur production et leur diffusion -- le Gosizdat, éditions d’État, le Département scientifique du Conseil des commissaires du peuple, le Gostekizdat, éditions d’État pour les ouvrages scientifiques et techniques --, mais aussi les relations entre le gouvernement et les maisons d’édition privées. Ce chapitre donne l’impression d’une forte vitalité de l’édition scientifique en URSS dans la première moitié des années 1920. Les différents types de supports écrits tendaient à présenter les changements liés aux nouvelles technologies mises en œuvre, dans l’industrie en particulier. Technologie rimait avec urbanité. Andrews exploite diverses enquêtes effectuées par un certain nombre de revues techniques et scientifiques auprès de leur lectorat pour mettre en évidence le fort intérêt porté par les citadins à cette forme de littérature.
Les chapitres V et VI explorent les principaux symboles de cette grande entreprise de vulgarisation scientifique, qui tendaient tous à alimenter la représentation d’un monde nouveau reposant sur la science : rationalisation de la production par la technologie, aviation, astronomie, exploration de la nature et de l’espace.
Dans la troisième partie, l’auteur expose la défaite de tous ceux qui s’étaient engagés avec enthousiasme, dans la continuité des vulgarisateurs du xixe siècle, dans cette grande entreprise de diffusion de la science au sein du peuple jusqu’à la fin de la NEP. La révolution culturelle introduisit un changement radical dans le sens où le régime privilégia dorénavant « les exploits technologiques à visée utilitaire pour l’État soviétique ». À partir du « grand tournant », la technologie fut liée inextricablement au développement de l’économie et à l’expansion industrielle.
Les premières menaces contre les scientifiques qualifiés de « libéraux » se manifestèrent en 1928. Andrews prend soin d’en préciser les formes d’expression. Il étudie d’abord les attaques qui furent portées contre l’Institut Timirjazev de Moscou, centre de vulgarisation du matérialisme dialectique, qui contribuait à former des activistes du parti dans le domaine scientifique et technique. Il expose ensuite comment les comités de rédaction de certaines revues furent infiltrés par des marxistes, et l’activité de certaines sociétés scientifiques amateurs remise en cause. Il analyse enfin les changements introduits, pendant la révolution culturelle, dans le contenu des ouvrages et des revues scientifiques et techniques. Sur la base d’articles dépouillés et de documents iconographiques, il montre que les applications pratiques d’une science devaient avant tout être présentées en articulation avec le matérialisme dialectique. De même, les innovations techniques devaient être exposées en lien avec leur utilité immédiate. La science ne pouvait être pensée sans application pratique. Enfin, plus aucune référence n’était faite à la science ni à la technologie occidentales.
Dans les deux derniers chapitres, Andrews étudie plus précisément le rôle de certaines institutions clés dans ce recul radical de la vulgarisation scientifique pendant la révolution culturelle. Le VARNITSO, Société des travailleurs de la science et de la technologie pour la promotion de la construction du socialisme en URSS, qui regroupait des pédagogues bolcheviks, concentra ses attaques sur les principales institutions présentes dans les villes. Elle s’efforça en particulier d’imposer les nouveaux objectifs de vulgarisation scientifique et technique aux sociétés scientifiques qui avaient été fondées avant 1917. De son côté, le Glavnauka lança l’offensive contre les sociétés savantes de province. Enfin, les sociétés chargées de la promotion de la technologie eurent pour objectif de vulgariser les connaissances techniques en vue de leur application pratique dans les usines. L’une d’elles, TehMass, s’illustra tout particulièrement. Créée en 1928, elle regroupait des volontaires communistes chargés de promouvoir l’éducation des ouvriers afin de faciliter leur intégration dans l’environnement de l’usine. Poursuivant son activité sous le nom de ZOT (Société pour la maîtrise de la technologie) à partir de 1932, elle remplit une autre fonction : diffuser la propagande d’une Union soviétique avancée sur le plan technologique.
L’un des intérêts de l’ouvrage réside dans l’analyse que fait l’auteur de l’évolution de l’attitude des bolcheviks, entre 1917 et 1934, face aux sociétés scientifiques créées pendant la période tsariste, en particulier dans les régions où, faut-il le rappeler, elles étaient nombreuses. Même si ce travail ne porte principalement que sur les sociétés liées aux sciences de la nature, cet apport est novateur. Un autre point fort consiste en ce que l’auteur montre, à l’instar d’autres travaux récents d’historiens, qu’au début des années 1920 la vision de la culture et les objectifs des bolcheviks dans ce domaine convergeaient avec ceux des intellectuels russes formés pendant la période prérévolutionnaire, qui, dans l’esprit des Lumières, étaient attachés à une large diffusion des connaissances scientifiques dans le peuple afin de l’éduquer. Ainsi s’explique le fait que l’activité des sociétés scientifiques ait pu se développer avec une relative autonomie jusqu’à la fin de la NEP. Les tensions naquirent quand les dirigeants bolcheviks modifièrent la définition du champ de la science à la fin des années 1920 et privilégièrent le savoir technologique avec une application pratique.
Enfin, un autre mérite de l’ouvrage est de montrer concrètement comment une culture technique et scientifique a pu se diffuser largement en URSS, avec ses propres formes, mais aussi quel attachement solide à cette culture a pu s’ancrer dans les représentations collectives des Soviétiques.
Martine Mespoulet
Dietmar NEUTATZ Die Moskauer Metro Von den ersten Plänen bis zur Großbaustelle des Stalinismus (1897-1935) Böhlau, 2001, xvi-678p.
(Beiträge zur Geschichte Osteuropas, 33)
L’histoire ouvrière de la Russie prérévolutionnaire et de l’URSS ne se porte pas bien. On peut se demander si elle n’est pas victime du succès qu’elle a connu dans les années 1970 et 1980. À bien des égards, elle se focalisait alors sur une classe que nombre d’historiens voyaient comme révolutionnaire avant les bouleversements de 1917 et sur ce que cette classe était devenue dans la société soviétique. Il s’agissait d’étudier une catégorie sociale qui n’a pas confirmé l’espoir qu’elle deviendrait le moteur d’une société égalitaire et autogestionnaire. Ces travaux n’étaient pas nécessairement fondés sur des présupposés marxistes, mais les auteurs partageaient la conviction que la stratification sociale et les conflits qui s’ensuivent sont des données fondamentales et que les masses radicales sont à même d’influencer notablement le cours de l’histoire.
Les historiens de la période soviétique s’intéressent peu désormais à la révolution et n’attendent plus grand-chose des masses. La division de la société en élites et couches populaires ne suscite plus l’intérêt. Adieu les discussions stériles des années 1960, où les soviétologues cherchaient à déterminer si l’URSS était devenue, ou non, une société de classes. De nos jours, les chercheurs n’oublient pas les tensions entre privilégiés et laissés-pour-compte, mais c’est avant tout au sein du monde rural qu’ils les analysent. Dans d’autres sphères, ils hésitent à leur attribuer un rôle décisif dans la formation d’espaces sociaux et de modèles culturels. Il y a cependant des paradigmes des années 1960 qui connaissent une seconde jeunesse. L’un d’entre eux est l’adaptation irrésistible des individus au régime soviétique, que les antagonismes entre groupes n’entament guère. Mais c’est plutôt l’assimilation des normes soviétiques que l’on étudie actuellement, en s’éloignant de l’hypothèse que les milieux populaires sont capables de produire leurs propres valeurs.
L’ouvrage de Dietmar Neutatz est aujourd’hui l’une des rares publications dans laquelle les ouvriers soviétiques occupent une place éminente. Cette monographie s’inscrit dans les nouvelles tendances de l’historiographie. Elle décrit la construction du métro de Moscou -- réalisation éminemment soviétique --, qui est l’un des laboratoires les plus intéressants pour observer les travailleurs soviétiques des années 1930. Il s’agit de la première histoire des efforts pour réaliser l’un des fleurons de la future capitale du prolétariat international -- ou de ce qui était censé le devenir. Le récit s’arrête en 1935, à l’ouverture de la première ligne. C’est bien l’époque héroïque du grand projet et son univers social qui sont au centre du travail.
Neutatz fait plus qu’étudier les ouvriers, il remonte aux origines du projet de doter Moscou de transports souterrains. On a tendance à attribuer le dessein du métro au régime soviétique. Or la première initiative date de 1897. Deux plans étaient en compétition en 1902, mais la municipalité était d’avis que le réseau de tramways existant satisfaisait les besoins. À la veille de la Première Guerre mondiale, l’accroissement de la population et du nombre des passagers remit l’idée du métro à l’ordre du jour. Rien ne montre mieux la continuité entre les projets d’avant-guerre et ceux élaborés à partir des années 1920 que les tracés où sont reprises les lignes prévues avant 1917. Un nombre important des ingénieurs requis pour les travaux avaient été formés sous l’Ancien Régime et à l’étranger. Certains d’entre eux avaient participé à la construction du métro à Berlin ou à Paris. D’autres, accusés de sabotage, se trouvaient en prison en 1931 quand le Politbjuro ordonna la construction de l’ouvrage.
Les travaux commencèrent la même année, mais ce n’est qu’en 1933 que la direction du parti accepta le projet technologique définitif pour les différentes tranches. Il fallut alors modifier la profondeur de plusieurs tunnels. Les difficultés étaient aggravées par des inondations souterraines et des conditions géologiques inattendues.
Neutatz retrace fidèlement ces péripéties. Il décrit la lutte acharnée qu’ouvriers et ingénieurs devaient livrer pour s’acquitter de leur tâche. Leurs exploits frôlaient souvent les limites des capacités humaines. Si l’enthousiasme bolchevik joua un certain rôle, d’autres facteurs furent tout aussi importants. L’auteur souligne le dynamisme que quelques travailleurs de choc pouvaient générer dans les brigades, ainsi que l’atmosphère spécifique du chantier, l’ambiance d’état de guerre virtuel que le rythme effréné de la construction suscitait. Le parti avait fixé des délais très courts. Or l’équipement laissait à désirer : si les machines ultramodernes mises en œuvre étaient efficaces, c’est en maniant la pioche et la pelle que le gros du travail fut accompli.
Ces conditions expliquent le pourcentage élevé de départs volontaires. La pauvreté des baraques où les ouvriers étaient logés contribuait à maintenir le nombre de démissions à un niveau qui, néanmoins, ne dépassait guère la moyenne dans le bâtiment. Les membres du Komsomol et du parti étaient tout aussi prêts à abandonner le chantier que le reste de la main-d’œuvre. Alors que le projet était patronné par cette organisation de la jeunesse, ses membres rechignaient à se faire embaucher et constituaient une minorité du personnel.
Neutatz brosse un portrait nuancé des constructeurs. Il les divise en piliers du régime et en travailleurs moyens, mais évite soigneusement d’appliquer ces catégories d’une manière réductrice. L’auteur n’omet pas de mentionner le faible niveau de discipline des ouvriers. Il considère qu’il fallait dans une certaine mesure le tolérer en tant que soupape de sécurité permettant de canaliser le mécontentement, ce qui contribuait ainsi à la stabilisation du régime. Neutatz s’intéresse avant tout à ce qui intégrait les masses dans le système, si bien qu’il ne s’attarde pas sur les travailleurs que l’État-parti ne réussissait pas à intégrer.
La direction du parti de la capitale fit tout pour stimuler l’équipe de construction et tenta d’améliorer les conditions de vie et de travail. Les chefs du parti ne prenaient la pelle que devant les caméras mais ils étaient littéralement à pied d’œuvre, visitaient le chantier tous les jours et tentaient de résoudre nombre de problèmes. Lazar´ Kaganovič, qui avait été à la tête de l’organisation de Moscou, continua de s’occuper de tous les détails même quand il fut muté à un autre poste. On le voyait souvent descendre dans les puits. La présence quotidienne des dirigeants n’était sans doute pas sans influence sur les fonctionnaires du parti qui devaient contrôler l’exécution des plans, ainsi que sur les autres cadres, bolcheviks ou non. Parmi les ingénieurs, certains n’étaient pas des inconditionnels du régime mais leur réserves par rapport à l’État-parti n’empêchaient pas un engagement sincère dans le projet.
Neutatz indique que le métro était un chantier privilégié qui n’avait pas d’équivalent dans le pays. Bien que l’approvisionnement en matériaux et en machines ait pu s’interrompre de temps à autre, et malgré mille problèmes qui restaient insolubles dans toute l’industrie, les autorités étaient incomparablement plus attentives aux besoins de cette construction pilote qu’à ceux d’autres entreprises. D’où le fait que l’encadrement des ouvriers y était certainement plus efficace et leur adaptation au système sans doute plus réussie qu’ailleurs. Là, le régime pouvait faire la démonstration de ses capacités à mobiliser, à contrôler et à motiver les citoyens pour accomplir une tâche extraordinaire. Cependant, il fallait pour cela créer des conditions très favorables, ce que l’État-parti n’était pas à même de faire dans le reste de l’URSS.
La construction du métro s’approcha peut-être de l’idéal que les bolcheviks voulaient réaliser. Elle n’en montre pas moins l’écart qui subsistait entre leurs idéaux et le quotidien.
Gábor T. Rittersporn
Dorena CAROLI L’enfance abandonnée et délinquante dans la Russie soviétique, 1917-1937
L’ouvrage de Dorena Caroli convainc le lecteur que le soin apporté aux enfants abandonnés et aux jeunes délinquants est un indicateur caractéristique du fonctionnement de la société soviétique et postsoviétique. Car il n’est sans doute pas exagéré de dire que la besprizornost´ est l’une des constantes de celle-ci. L’analyse se limite à l’époque postrévolutionnaire et aux années 1930 ; cependant, il est évident que l’auteur connaît bien ses prolongements dans l’après-guerre ainsi que les questions qui perdurent aujourd’hui et que les enjeux de ses recherches s’inscrivent dans la longue durée.
Les ravages de la Première Guerre mondiale, de la révolution et de la guerre civile, et les masses d’enfants qu’elles ont privés de parents et de foyer ne sont sans doute pas imputables uniquement à la politique des bolcheviks. Mais ceux-ci furent incapables de faire face aux problèmes que posait l’enfance abandonnée et d’y apporter des solutions. Ils ont surtout été responsables des difficultés croissantes du pays, qui faisaient de jeunes de plus en plus nombreux des réfugiés dans leur propre patrie.
La catastrophe de la collectivisation et les centaines de milliers d’enfants qu’elle ajouta à ceux qui avaient été laissés à l’abandon eurent pour cause l’obsession des bolcheviks de réaliser leur projet coûte que coûte. L’exode continu des enfants vers les villes, les jeunes citadins qui erraient dans les rues tout au long des années 1930 furent les conséquences prévisibles de l’appauvrissement dramatique des campagnes, du parti pris d’ignorer les laissés-pour-compte de l’industrialisation, et du manque d’empressement du régime à développer une protection sociale.
D. Caroli décrit les efforts postrévolutionnaires pour créer des institutions viables afin de s’occuper des orphelins. L’auteur ne néglige pas les difficultés à mobiliser des ressources, mais elle n’oublie pas que l’État soviétique se chargea de moins en moins du budget des établissements d’accueil. Les autorités locales devaient assumer le gros de la charge, tout en n’en ayant pas les moyens. Le financement alloué par l’État pour protéger les enfants de la rue fut insuffisant tout au long des années 1920 et la situation ne s’améliora guère dans la décennie suivante.
Pourtant, les débuts avaient été plutôt prometteurs. Au cours des premières années du nouveau régime, les institutions chargées des mineurs ne manquèrent pas d’initiatives. Il est intéressant de constater qu’elles reprirent certains éléments du traitement de la délinquance juvénile par l’Ancien Régime. Il s’agissait de mettre sur pied une juridiction spécifique pour les mineurs, mais la législation était tâtonnante et son application laissa à désirer. Il faut dire que les tribunaux n’étaient pas les seuls organes désignés pour prendre en charge le sort de ces jeunes. Des commissions locales devaient examiner les cas d’enfants malfaiteurs et décider s’ils devaient, ou non, être déférés à la justice.
Les responsables de ces commissions et des orphelinats ne furent pas insensibles aux théories qu’une multitude d’éducateurs, médecins et psychologues élaboraient sur l’enfance et la délinquance juvénile. Certains travaux reprirent des études médico-pédagogiques russes du début du siècle, alors que d’autres s’inspirèrent de l’hypothèse de la déviance morale, dont les origines remontent à la même période. La curiosité à l’égard des études occidentales motiva également les chercheurs soviétiques. L’éventail de ces recherches allait des tentatives pour explorer les causes biologiques de la criminalité de l’enfant et de la prise en charge médicale des mineurs et des orphelins à l’étude des racines sociales des troubles juvéniles. L’État souhaitait cependant que les experts mettent l’accent sur la responsabilité individuelle des jeunes quant à tous leurs actes, y compris ceux commis en situation de détresse.
L’éducation par le travail occupa une large place parmi les méthodes que les experts préconisaient, mais il ne fut pas facile de la mettre en œuvre dans des orphelinats mal équipés. Quelques colonies modèles parvinrent à organiser une forme de travail utile pour les jeunes délinquants. Il est d’ailleurs révélateur que les expériences les plus réussies aient été patronnées par la police. Les autres aboutirent pour la plupart à une sorte de formation professionnelle qui ne méritait guère ce nom.
Plus l’enfance abandonnée posa de problèmes, plus le régime fut tenté de renoncer à l’expérimentation -- et plus il opta pour des solutions expéditives. Les discussions théoriques cessèrent dans les années 1930 et les commissions chargées des affaires des mineurs finirent par être démantelées. L’État institua la responsabilité criminelle des enfants et se contenta de prendre des demi-mesures, que les autorités locales n’étaient pas à même de financer.
Le travail de Dorena Caroli est le seul à établir un bilan des tentatives soviétiques, dans les années 1920 et 1930, pour créer des administrations et des organismes de protection des mineurs en danger. Il s’agit, dans une large mesure, d’une histoire des institutions. Elle restait à écrire et n’était pas facile à élaborer. L’auteur a dû compulser une littérature abondante sur divers aspects de la problématique et surtout retrouver un nombre impressionnant de publications soviétiques qui n’avaient pas été explorées par le passé ; de même il lui a fallu prospecter dans les archives et passer en revue une vaste documentation. Espérons que cet ouvrage n’échappera pas à l’attention des chercheurs qui travaillent sur l’enfance en Russie, sur la politique soviétique dans le domaine de la délinquance juvénile et de la justice pénale en général, sur la criminalité des jeunes, sur l’histoire sociale de l’URSS et sur les cataclysmes du xxe siècle.
Gábor T. Rittersporn
Alter L. LITVIN, John L.H. KEEP Stalinism: Russian and Western Views at the Turn of the Millenium Londres, New York : Routledge, 2005, xi +248p.
Alter Litvin, professeur à l’université de Kazan, et John Keep, ancien professeur à l’université de Toronto et auteur d’ouvrages remarqués sur la révolution russe, ont eu l’excellente idée de faire le point sur les innombrables publications parues sur la période stalinienne, tant en russe qu’en anglais, en allemand ou en français, depuis l’ouverture des archives de l’ex-URSS.
L’objectif clairement fixé dès l’introduction de cet ouvrage -- aider les étudiants en histoire soviétique à s’y retrouver dans cette masse de nouveautés -- n’est cependant que partiellement réalisé. En effet, la « division du travail » adoptée par les auteurs (à Alter Litvin l’analyse des travaux en russe, à John Keep celle des travaux en langues occidentales) n’est guère satisfaisante. Non seulement elle est source de redites, mais en outre, au lieu de montrer sur quels terrains les historiens russes et occidentaux sont engagés dans un véritable dialogue, elle aboutit à une simple juxtaposition de travaux, sans aucune analyse des influences ou des fécondations réciproques.
Beaucoup plus courte, la première partie signée par Alter Litvin est aussi la plus faible et ne rend guère compte des nombreux débats historiographiques qui agitent le milieu des historiens russes. Ne serait-ce qu’avec leurs collègues ukrainiens, à propos des spécificités de la famine de 1932-1933 (un génocide du peuple ukrainien, pour l’immense majorité des historiens ukrainiens, alors que les historiens russes insistent, au contraire, sur le fait que la famine a aussi touché de très nombreux Russes, Cosaques, Kazakhs...). Les débats entre historiens russes proches du courant révisionniste américain et ceux plutôt portés sur l’approche totalitariste sont aussi passés sous silence. Deux des quatre chapitres de la première partie sont entièrement consacrés aux innombrables biographies de Stalin parues en russe, ainsi qu’au « rôle de Stalin comme leader ». Dans ces chapitres, Alter Litvin met sur le même plan des travaux de nature très différente, comme les ouvrages très solidement documentés et unanimement reconnus tant en Russie qu’en Occident signés d’Oleg Khlevniuk, et les travaux de vulgarisation, à connotation sensationnaliste, de V.Rogovin. Le chapitre sur la Terreur de la fin des années 1930 est à la fois superficiel au regard des recherches très pointues menées par exemple par les historiens de l’association Memorial (notamment A.Roginskij, N.Petrov, N.Ohotin), à peine cités, et entaché de nombreuses erreurs factuelles (cf. p. 62, les données sur les répressions consécutives aux opérations terroristes secrètes de juillet-août 1937).
À l’inverse, la seconde partie signée par John Keep tient toutes ses promesses et rend parfaitement compte du renouvellement des thématiques et des approches conceptuelles des historiens occidentaux -- ou plus exactement d’une grande partie d’entre eux ; il est en effet dommage que les historiens italiens (dont certains, comme Andrea Graziosi, ont apporté une contribution essentielle aux recherches des dernières années) soient exclus du tableau.
Le premier chapitre de Keep (« Vieilles controverses, nouvelles approches ») montre très bien pourquoi les querelles des années 1980 entre « révisionnistes » et « totalitaristes » sont aujourd’hui largement dépassées. Keep analyse non sans quelque scepticisme l’émergence d’une école « postmoderne », fondée pour une grande part sur les travaux de Michel Foucault. À juste titre, il critique une certaine histoire très sophistiquée qui tente de percer la constitution du « sujetsoviétique » à partir de sources trop sélectives et trop éparses, telles que les journaux intimes. Pour Keep, citant l’historien russe Nikolaj Lomagin, « le concept de totalitarisme reste objectivement indispensable pour mieux comprendre l’essence même du régime qui a été établi en URSS » (p. 97). Pour autant, Keep n’en reste pas moins extrêmement attentif aux développements récents d’une histoire sociale qui, à la différence de celle pratiquée par les « révisionnistes » dans les années 1980, non seulement exploite une masse de sources nouvelles, mais ne « laisse plus l’État en dehors ». Le chapitre consacré aux « aventures de l’histoire sociale » est particulièrement remarquable par son analyse très fine des enjeux de cette histoire sociale profondément renouvelée, tant en ce qui concerne le monde rural (travaux de L.Viola, V.P. Danilov, S.Merl) que le monde ouvrier (travaux de D.Filtzer, S. Kotkin, J.Rossman). Les positions des uns et des autres sur le degré de résistance ou d’adhésion aux valeurs du système sont très bien expliquées.
Bien plus encore que son coauteur, John Keep fait une place importante aux études consacrées à la dimension centrale du stalinisme : la violence d’État. L’historiographie récente sur cette question est décortiquée, depuis les travaux sur les déportations, le Goulag (il manque ici malheureusement la monumentale Istorija Stalinskogo Gulaga en sept volumes parue fin 2004 aux éditions Rosspen, quelques mois seulement avant la parution de l’ouvrage de Litvin et Keep), jusqu’aux études les plus récentes sur la Grande Terreur. Sur cette dernière question, Keep souligne, à juste titre, la faiblesse des positions de John Arch Getty, qui « persiste à voir des pressions venues d’en bas » dans ce qui apparaît clairement, ainsi que l’a fortement démontré, parmi d’autres, Oleg Khlevniuk, comme un crime de masse planifié par Stalin et mis en œuvre par l’appareil du NKVD, dirigé par N.Ežov, les responsables régionaux du parti et de la police politique conservant, naturellement, une marge limitée d’autonomie dans le cadre de ce projet centralisé d’ingénierie sociale qui aboutit à l’extermination de quelque 700 000 à 800 000 personnes en seize mois.
L’émergence de nouveaux champs d’étude, qui apportent des correctifs importants aux postulats « classiques » du totalitarisme, tels que l’atomisation de la société ou l’annihilation de toute résistance sociétale au régime, ne doit pas banaliser la terrible violence du stalinisme, même si l’on sait encore peu de chose sur un sujet capital, celui des participants à cette violence -- telle est l’une des conclusions fortes de John Keep, au terme de cet ouvrage certes inégal, mais tout de même très utile pour comprendre la formidable évolution de l’historiographie du stalinisme.
Nicolas Werth
Sarah Davies, James Harris, eds. Stalin : A New History Cambridge : Cambridge University Press, 2005, 308 p.
Cet ouvrage, composé d’un ensemble de chapitres essentiellement thématiques, a pour but de faire le point sur le regard que l’on porte désormais sur Stalin, sur son personnage, son rôle, son action, après plusieurs années d’exploration d’archives nouvelles et de renouvellement de l’historiographie de l’URSS. Il traite tant des années de formation de Stalin (qui, le rappelle Sarah Davies, a déjà 50 ans en 1929, à l’aube de l’apogée de son pouvoir) que de divers aspects de son implication politique.
Dans un premier chapitre, Alfred J. Rieber revient sur la jeunesse de Stalin, sur les nombreuses déformations apportées à l’histoire de cette période, en particulier par Stalin lui-même, et sur les orientations prises très tôt dans sa manière de gouverner. Puis Jeremy Smith analyse son passage au commissariat aux Nationalités en montrant que celui-ci fut décisif dans son approche future de la question des nationalités, même si Stalin ne participa pas activement à la gestion de cette institution.
James Harris étudie ensuite les archivesdu Secrétariat général du parti pour les années 1920 et tend à démontrer que le pouvoir acquis par Stalin comme secrétaire général ne consista pas tant à nommer les cadres du parti -- ces nominations échappant pour la plupart, vu leur nombre, à un véritable contrôle du Secrétariat ou de Stalin lui-même -- qu’à exercer un pouvoir direct sur les responsables locaux en leur transmettant l’information et en répondant à leurs craintes d’être mis en cause et de perdre leur pouvoir. Cette stratégie visant à étouffer toute démocratie interne au parti dans le choix des cadres fut le facteur central qui permit à Stalin d’obtenir leur soutien.
Les articles de J. Arch Getty d’un côté, d’Oleg V. Khlevniuk de l’autre, se penchent sur le pouvoir personnel de Stalin, en analysant son implication dans les prises de décision et le rôle des organes collectifs, le Politbjuro en particulier. J. Arch Getty engage une réflexion comparative sur le fonctionnement du Politbjuro et celui de cabinets ministériels européens, il montre par ailleurs combien Stalin participait peu aux processus de décision. Ce qui n’aurait, selon lui, aucun lien avec le nombre très faible des réunions du Politbjuro durant les années 1930. L’auteur estime que le pouvoir réel n’avait que peu de rapport avec ses formes institutionnelles, l’institution n’étant qu’une coquille renfermant des réseaux personnels d’individus qui, eux, prenaient véritablement les décisions. Cependant, la démonstration de Getty, stimulante, n’en est pas moins limitée dans la mesure où la nature même du pouvoir de Stalin n’est pas bien définie. Le fait qu’il ne s’implique pas dans 90% des décisions du Politbjuro n’apporte aucune précision sur la nature de son pouvoir, ni sur la menace constante d’intervention de sa part. De même, il paraît difficile de nier complètement toute influence de l’institution. La contribution de Khlevniuk nuance d’ailleurs celle de Getty : Stalin -- arbitre des tensions entre institutions et Stalin -- maître de la répression fournissent deux clés pour comprendre en quoi consiste l’exercice de son pouvoir. S’il n’intervient pas dans de multiples cas, il est prêt à le faire à tout moment sur n’importe quel dossier, et son intervention est alors décisive : toute décision stalinienne est empreinte de violence politique. Mais, parallèlement, Khlevniuk tend à démontrer l’existence d’une autonomie bureaucratique conduisant au développement de relations de clientélisme, et ce a fortiori à partir de 1950, lorsque Stalin s’écarte de plus en plus du pouvoir.
R.W. Davies restreint la problématique posée par les deux auteurs précédents à la prise de décision dans le domaine de la politique économique, et montre l’extrême intérêt porté par Stalin aux récoltes de grains, au détriment de l’agriculture dans son ensemble et même de l’industrie. Il montre qu’il pouvait manifester une certaine flexibilité, acceptant parfois, en particulier en 1932, de réduire les quantités à réquisitionner auprès des paysans, mais que par ailleurs il ne voyait jamais les conséquences dramatiques de ses décisions et s’obstinait souvent dans une voie menant au désastre.
Le dernier article de la première partie, dû à A. Rieber, traite de ce même sujet, mais appliqué à la politique extérieure, notamment au cours de la Seconde Guerre mondiale.
Vient ensuite une deuxième partie consacrée à la dimension idéologique du personnage. Elle est examinée tout d’abord dans deux contributions qui empruntent des voies différentes. D’un côté, Erik van Ree cherche à montrer que les fondements du mode de pensée chez Stalin, souvent considéré comme une sorte de russification du marxisme, n’ont rien de réellement hétérodoxe et sont déjà présents chez Marx lui-même ou chez ses émules. De l’autre, David Priestland, dans un chapitre particulièrement intéressant, examine comment Stalin agit et pense en alternant une vision scientiste et rationnelle, qui fait référence à des schèmes modernisateurs et technicistes, et une vision qu’il nomme « quasi romantique », privilégiant le volontarisme et l’action -- le politique de manière plus générale -- face à la technique.
La mobilisation par la propagande est l’une des préoccupations de Stalin, ce qui permet de comprendre l’intérêt considérable qu’il porte au cinéma et le soutien qu’il lui prodigue au milieu des années 1930, comme le montre Sarah Davies dans une étude qui analyse les notes de Boris Šumjackij (directeur de Sojuzkino entre 1930 et 1937), prises lors de projections privées en présence du vožd´.
William Chase examine les procès publics des années 1936-1938 et le rôle qu’y joua Stalin personnellement en les présentant comme une réponse aux craintes de la population devant diverses menaces. Ce chapitre ne permet cependant pas de cerner la part de Stalin dans l’organisation de ces procès, comme le reconnaît l’auteur. L’histoire de l’élaboration des biographies rédigées du vivant de Stalin permet à David Brandenberger de souligner d’une part leur apparition tardive et, d’autre part, le rapport ambigu et changeant de Stalin à l’égard du culte de la personnalité -- soit deux faits que l’auteur relie, de manière semble-t-il contradictoire.
Enfin Ethan Pollock revient sur les nombreuses interventions de Stalin dans le domaine scientifique en abordant deux exemples particulièrement intéressants : la disgrâce du linguiste Marr et l’incapacité de Stalin à achever de son vivant la rédaction d’un cours d’économie politique. Ses prises de position dans ce champ sont nombreuses et ont conduit, après guerre, à remettre en valeur une science auparavant désorientée par une idéologie marxiste interprétée au premier degré (comme, par exemple, l’évolution des langues, interprétée par la linguistique au travers de la dimension de classe), mais où l’idéologie reste présente, ou plutôt où l’on continue à établir un lien entre progrès scientifique et idéologie.
Ainsi, ce livre présente l’intérêt de fournir une série de « portraits », de schémas d’action ou de pensée, de montrer un Stalin aux multiples facettes. Si tous ces textes s’appuient sur des matériaux d’archives nouveaux, leur juxtaposition ne suffit cependant pas à donner une cohérence générale à l’ouvrage. Et on ne fait qu’approcher les modes d’autorité et de commandement de Stalin, ainsi que la mise en relation de son parcours propre avec le contexte social des années de genèse de son pouvoir. Sans doute est-ce la loi du genre, mais on aurait souhaité que les thèmes traités soient davantage élaborés, ce qui aurait sans doute permis d’obtenir in fine des développements conceptuels plus approfondis. Quoi qu’il en soit, la lecture reste passionnante, suscite maintes interrogations et témoigne du renouvellement profond du regard que l’on porte sur l’homme Stalin.
Alain Blum
G.N. SEVOST´JANOV et al., eds. « Soveršenno sekretno » : Lubjanka - Stalinu o položenii v strane (1922-1934 gg.) « Top Secret » : Lubianka to Stalin on the State of the Nation (1922-1934)
Il est difficile de faire bon usage des recueils de sources. Surtout lorsqu’il s’agit de rapports ultrasecrets de la police politique des bolcheviks. Très souvent, les historiens qui les consultent s’intéressent aux faits que l’on peut récolter de ces documents. En effet, il est tentant de supposer que ce sont les événements les plus importants que l’on communiquait dans le plus grand secret.
Cependant, nombre de collègues émettent à ce sujet des réserves. Ils avancent que les auteurs de ces bulletins procédaient d’une manière fort sélective, de sorte que rien n’est moins sûr que la représentativité des données. Ils concèdent que la vaste quantité d’informations nécessitait une sélection, mais ils pensent que celle-ci avait de fortes chances d’être tendancieuse. De fait, on peut se demander si la police était prête à faire état de problèmes qu’elle ne pouvait résoudre et si elle ne se vantait pas d’exploits inventés. De même, il est fort probable que les cadres du centre qui compilaient les versions finales aient été tentés de les adapter à l’attente des dirigeants. Il est normal que ces derniers aient donné des instructions quant aux questions qui les intéressaient, si bien que les rapports pouvaient porter davantage sur celles-ci et en ignorer d’autres. Il est concevable que, dans les années 1920, certains cadres aient été proches des groupes oppositionnels et que les stratégies politiques des déviationnistes aient pu influencer leur choix des matériaux.
Enfin, la fiabilité de tout ce que les indicateurs relataient est forcément sujette à caution. Comment vérifier l’exactitude de paroles qu’ils prétendaient reproduire mot pour mot et qui sont transcrites sous forme de citations directes ? Comment exclure la possibilité que les mouchards n’aient pas exploité leurs relations privilégiées avec la police pour régler des comptes personnels ? Y a-t-il des garanties qu’ils n’aient pas fabriqué des renseignements quand ils n’avaient rien à rapporter, simplement parce qu’ils se sentaient sous pression pour en livrer ? Du reste, ne peut-on imaginer que les policiers aient imité leur exemple, quelle que soit leur place dans la hiérarchie ?
Il serait naïf de penser que les comptes rendus de la police sur la situation politique reflétaient fidèlement ce qui se passait en URSS. Cela étant dit, on a quelques raisons de se méfier de ce genre de littérature, indépendamment du pays d’origine. C’est une banalité pour l’historien qu’il n’existe pas de source fiable a priori. En même temps, il est élémentaire pour lui que l’intérêt de nombre de documents ne réside pas dans la crédibilité des faits qu’ils relatent. Le ton, le style, la stratégie discursive, le type de données fournies, les catégories dans lesquelles elles sont classées et mille autres choses peuvent se révéler incomparablement plus parlants que le seul contenu d’une source. Rien n’empêche de prêter foi à ce que les documents racontent. Il y a des éléments que l’on peut vérifier. Par exemple, des affaires dont il est fait état à plusieurs endroits sont peut-être plus plausibles qu’un incident isolé. Il y a néanmoins bon nombre de circonstances qui incitent à la prudence.
On ne se débarrasse pas facilement de ces interrogations en feuilletant l’ensemble des rapports que la police politique envoyait aux diverses instances du pays des Soviets. Le fait que les sources proviennent d’archives inaccessibles des organes de la sécurité d’État de la Fédération de Russie ne permet pas de dissiper le doute. Par ailleurs, le titre de la publication, un peu racoleur, ne désigne pas vraiment la nature des matériaux. Il est plus que probable que les rapports parvenaient au cabinet de Stalin, mais ils ne lui étaient pas adressés en personne. Il arrivait au début des années 1920 qu’ils soient destinés, entre autres, à Lenin. Il arrivait également qu’on notât sur les bulletins qu’ils devaient être mis à la disposition du Comité central. Nombre de rapports ne portaient aucune adresse. À l’inverse, certains documents énuméraient une centaine de destinataires. Il y était mentionné qu’ils étaient envoyés au secrétariat de Stalin et à quelques dirigeants importants, mais la plupart des exemplaires échouaient chez les chefs régionaux de la police politique, qui, en général, étaient autorisés à les communiquer aux dirigeants des provinces, au Politbjuro et aux organes suprêmes du gouvernement.
La périodicité, la forme et le volume des comptes rendus ont varié notablement au cours des années. Parfois, l’intervalle entre deux bulletins était de quelques jours, mais le plus souvent ils étaient mensuels et il y eut même une année où il en sortit dix-huit. À certaines époques, ils ne faisaient pas plus de quelques pages et donnaient des informations succinctes sur la situation dans telle ou telle région, sur l’atmosphère dans certains milieux sociaux, comme chez les ouvriers ou les serviteurs du culte, ou sur des problèmes comme le banditisme. À d’autres périodes, le volume des rapports atteignait une centaine de pages dactylographiées, voire davantage. Il n’était pas toujours facile de les consulter car les tables des matières faisaient souvent défaut.
Les sujets que les auteurs passaient en revue allaient de l’état d’esprit de diverses catégories sociales et ethniques jusqu’aux problèmes rencontrés au cours des travaux agricoles, le prélèvement des impôts et les campagnes politiques, comme les élections aux soviets des districts. Les Églises et les sectes, les membres d’anciens partis, les chômeurs, les travailleurs de branches industrielles importantes, comme la métallurgie, ou les cheminots n’étaient pas oubliés. Les bulletins les plus longs étaient habituellement assortis de statistiques sur le chômage, sur les grèves et les émeutes, ainsi que de diagrammes qui visualisaient leurs fluctuations mensuelles. Ils étaient suffisamment détaillés pour faire état de quantité d’événements locaux, rapporter des rumeurs ou des paroles considérées comme séditieuses et même pour reproduire des tracts artisanaux qui circulaient sous le manteau.
On ne saurait insister assez sur les précautions qu’il convient de prendre en travaillant sur cette masse de données. Mais il faut souligner que les rapports sont intéressants même si l’on fait abstraction de ce qu’ils décrivent. Les changements souvent brusques de forme et de centre d’intérêt doivent attirer l’attention. La manière dont les compilateurs et les commanditaires définissaient les catégories sociales, le type d’événements et leur portée, l’importance qu’ils attribuaient à certaines villes et régions, ou tout simplement leurs priorités sont dignes d’être relevés. L’émergence de certains thèmes, leur disparition puis éventuelle réapparition sont instructives. Il arrive que l’on puisse suivre l’effet de quelque information sur le comportement de diverses administrations et de la police secrète elle-même. Il doit sans doute être possible de perfectionner les méthodes qui permettraient de vérifier l’authenticité ne serait-ce que de certains types de renseignements.
Les introductions aux différents volumes sont bien utiles. Les éditeurs de ces sources sont collaborateurs aux archives où elles sont conservées et de ce fait bien placés pour apporter des précisions sur les tentatives de la police d’améliorer la présentation des bulletins. En outre, seuls les archivistes sont à même de mettre en évidence les particularités archéographiques, qui ont toutes chances d’échapper au lecteur. Les remarques que les éditeurs font au sujet du contexte historique des documents ne convaincront pas nécessairement les historiens. En revanche, ceux-ci apprécieront les index des noms, des localités et des entreprises. Les appendices sur les changements fréquents dans la division administrative du pays sont d’excellents instruments de travail.
Les chercheurs n’apprécieront sûrement pas les tables des matières plus que sommaires énumérant les documents sans indiquer la pagination des débuts de chapitre ou de sous-chapitre. Le lecteur qui tente de se retrouver dans ces matériaux volumineux a toutes les raisons de se demander si les politiciens des années 1920 avaient la patience de parcourir tous ces rapports. De même, l’historien ne peut que regretter qu’il ne soit pas fait mention des années concernées sur la couverture de chaque volume. Il s’agit, certes, de documents confidentiels. Mais faut-il les protéger contre les curieux de nos jours ?
Gábor T.Rittersporn
Istorija stalinskogo GULAGa : konec 1920-h - pervaja polovina 1950-h godov. Sbornik dokumentov v semi tomah. The History of Stalin’s GULAG : Late 1920s - Early 1950s. Collected Documents in 7 Volumes
Redakcionnyj sovet izdanija : JU.N. Afanas´ev...
et al.
predsedatel´ : V.P. Kozlov
Moscou : ROSSPEN, 2004-2005
Le projet d’une Histoire du Goulag stalinien, mis en oeuvre par les Archives d’État de la Fédération de Russie (GARF) et la Hoover Institution on War, Revolution and Peace, a enfin vu le jour après quasiment dix ans de travaux. L’ensemble des six volumes thématiques, auxquels a été adjoint postérieurement un volume d’inventaire des fonds dépouillés, constitue une tentative d’exposition encyclopédique du Goulag de 1930 à 1953. Par « Goulag », les auteurs n’entendent pas seulement l’Administration centrale des camps (GULag), mais aussi l’ensemble de la politique répressive et de ses conséquences sociales et économiques sous Stalin. Cette collection est unique en son genre. Par son ampleur, elle prend naturellement une place centrale dans l’historiographie du Goulag et est appelée à devenir la référence documentaire pour toute étude à venir sur le système carcéral soviétique.
Chaque volume traite d’un aspect particulier du régime pénitentiaire en URSS et est dirigé par des spécialistes différents ; il mérite donc d’être évalué séparément. Avant de passer à l’examen de chacun des tomes, il convient de signaler deux principes que les éditeurs ont adoptés pour l’ensemble de la collection. Si le choix d’écrire l’histoire du Goulag sous Stalin semble de lui-même déterminer les bornes chronologiques de l’entreprise (1930-1953), la plupart des auteurs se sont sentis à l’étroit dans ce cadre et ont introduit des documents qui portent sur la période qui suit la mort de Stalin, voire sur celle qui précède son accession au pouvoir. Car, après tout, s’il s’agit bien de découvrir le Goulag au sens large, pourquoi s’en être tenu aux deux décennies les mieux connues ? Autre choix discutable : les éditeurs ont fortement limité la place des notes explicatives dans chaque volume. Ainsi, les documents administratifs restent opaques, ce qui limite l’impact du projet aux seuls spécialistes. Cela correspond à la tendance générale dans l’édition de documents depuis l’ouverture des archives en Russie, mais on aurait pu espérer qu’une entreprise aussi ambitieuse aurait fait exception.
T. 1 : Massovye repressii v SSSR [Les répressions de masse en URSS], 2004, 728 p.
Otv. red. : S. V.Mironenko, N. Werth ; otv. sost. : I.A. Zjuzina
Ce volume ouvre brillamment la série. Il couvre toutes les formes de répression de 1930 à 1953 et comporte également un chapitre sur la sortie du stalinisme, de la mort du dictateur au XXe Congrès du parti en 1956. Les auteurs ont découpé chronologiquement l’ouvrage en sept sections, chacune comprenant plusieurs subdivisions qui rassemblent des documents sur une campagne répressive donnée : « passeportisation », déportations des « peuplespunis », lutte contre le vol, etc. La première section couvre les années 1930-1932, centrées sur la dékoulakisation ; la seconde aborde la terreur pendant la famine dans les années 1932-1934 ; la troisième est axée sur la période 1933-1936 qui marque une accalmie dans la répression ; la quatrième traite en détail de la Grande Terreur ; la cinquième, des répressions pendant la guerre ; la sixième, de la législation extraordinaire d’après-guerre, dont l’épisode moins connu de l’assaut contre les kolkhoziens « fainéants » en 1948 ; et enfin, la septième et dernière évoque en quelques documents la révision de la politique répressive, depuis la mort de Stalin jusqu’au milieu des années 1950.
Cette organisation des documents autour des campagnes de répression donne à voir le rythme particulier des accès de violence punitive sous Stalin, déjà mis en évidence dans l’historiographie (par exemple par Peter Solomon
[1]). Les auteurs éclairent les phases de reflux qui suivent les paroxysmes répressifs : l’amnistie des victimes et la condamnation des excès commis par polices, tribunaux et pouvoirs locaux faisaient ainsi partie intégrante du processus. Le recul de la répression suite à la famine de 1932-1933 et le « retour à la légalité socialiste » après le summum de la « Grande Terreur » sont des cas bien connus. Le recueil montre un recul comparable lors de la campagne de durcissement de la discipline du travail au début de la guerre. Ainsi, aux condamnations massives des retardataires et des tire-au-flanc (2,5 millions en neuf mois pour la seule loi du 26 juin 1940), des petits vols sur le lieu de travail et des actes bénins de hooliganisme, accompagnées de mesures très coercitives à l’encontre des chefs d’entreprise laxistes et des magistrats libéraux, succède la libération d’une partie d’entre eux, immédiatement après le début de l’attaque allemande. D’autres seront libérés par l’amnistie de 1945.
Dans leur sélection documentaire, les auteurs ont donné la priorité aux directives ministérielles concernant l’application des décisions répressives et aux rapports des exécutants à leurs supérieurs. Beaucoup des documents normatifs les plus célèbres n’ont pas été reproduits : leur contenu est cité pour mémoire en note. C’est le cas par exemple de l’oukase de déportation des Allemands de 1941, des lois sur le vol de 1932 et 1947 ainsi que sur la discipline du travail de 1940-1941. D’autres étaient connus et cités : ils sont néanmoins publiés ici dans leur intégralité.
Les annexes révèlent l’innovation majeure du volume : les auteurs y ont rassemblé la plus importante collection de statistiques pénales sur les répressions staliniennes publiée à ce jour. Ces tableaux ont tous été produits par l’administration soviétique après 1953, au moment où, désirant fixer les nouvelles orientations, les héritiers de Stalin ont commandé aux divers départements statistiques de tirer le bilan des années de frénésie pénale. Ce matériau brut réclame un important travail de synthèse et d’interprétation. Le lecteur est en effet plongé au cœur d’une jungle touffue, avec des dizaines de services administratifs, judiciaires et policiers, tous dotés de services statistiques distincts et souvent concurrents : tribunaux (civils réguliers, du transport, militaires, des camps...), troïkas, conférences spéciales, Collège militaire de la Cour suprême. Les chiffres se recoupent et paraissent incompatibles. On est loin de l’image naïve d’un tableau unique des victimes du stalinisme, mais ce chaos administratif en lui-même est une caractéristique de la répression sous Stalin.
Nicolas Werth a précédé ce volume clair, didactique même, d’une introduction qui expose les grandes divisions de l’ouvrage. Le texte est tiré du chapitre qu’il avait consacré à l’URSS dans l’ouvrage collectif Le livre noir du communisme
[2] sous le titre « Un État contre son peuple ». Le lecteur y trouvera d’une part un rappel utile des campagnes répressives et d’autre part une explication lumineuse des phénomènes considérés (voir le passage sur la Grande Terreur par exemple) ; c’est une aide minimale, indispensable à la compréhension des textes, étant donné l’avarice des notes de fin de volume. Synthèse documentaire d’années de recherches sur la violence d’État sous Stalin, ce volume est celui qui intéressera le public le plus large.
T. 2 : Karatel´naja sistema : struktura i kadry [Le système punitif : structure et cadres], 2004, 695 p.
Otv. red. : N.V. Petrov ; otv. sost. : N.I. Vladimircev
Ce volume est destiné aux spécialistes du Goulag au sens institutionnel du mot. Les documents rassemblés concernent deux domaines bien distincts : 1 - la structure réglementaire des camps(textes relatifs à l’ouverture, la modification ou la fermeture des camps, aux zones de déportation, chantiers, etc.) ; 2 - tout ce qui se rapporte au personnel des camps (nombre, situation matérielle, recrutement, formation et carrière, promotions et sanctions). Il s’agit essentiellement de textes normatifs (ordres, instructions, circulaires).
On peut regretter que les auteurs aient opté pour un découpage chronologique très général et trop rigide du volume. Ils mélangent les deux thèmes -- structure et cadres du Goulag -- sans les distinguer, même par des sous-chapitres. Ce choix se fait au profit du premier et au détriment du second. Le plan du volume correspond ainsi aux évolutions de la structure du Goulag et néglige les cadres (gardiens, chefs de camps, bureaucrates de l’administration centrale). Certains documents exceptionnels mériteraient pourtant d’être mis en valeur, comme cette note du procureur général à Stalin (mai 1934) qui fait le point sur les crimes commis par les gardiens aux Solovki et dans les camps du Nord (document n° 29).
Les auteurs ont repris l’ordonnancement chronologique classique proposé par M.B. Smirnov, S.P. Sigačev et D.V.
Škapov dans leur introduction à l’ouvrage consacré au système des camps de redressement par le travail en URSS
[3]. Une première partie est consacrée aux années 1930. Les documents y évoquent le processus qui a marqué l’évolution des lieux de détention soviétiques vers le Goulag stalinien. Soit comment l’OGPU -- police politique, qui fusionne en 1934 avec le commissariat du peuple aux Affaires intérieures (NKVD) -- en est venue à dominer tout le système carcéral soviétique. C’est à l’OGPU que le Bureau politique fixe en 1929 la tâche de mettre en
œuvre des projets de colonisation en faisant un large usage du travail des détenus et en développant ses propres lieux de détention, qui finiront par avaler ceux du commissariat du peuple à la Justice. C’est l’OGPU qui est chargée de centraliser toutes les administrations pénitentiaires sous un ministère unique. Enfin, c’est à l’OGPU-NKVD que la direction politique confie les projets d’industrialisation les plus ambitieux.
La période suivante -- qui va du début de la guerre à la mort de Stalin -- est celle de l’épanouissement du système pénitentiaire stalinien, véritable « complexe carcéro-productif ». La guerre voit la multiplication des formes de détention (camps spéciaux pour prisonniers de guerre ou speclagerja, camps de filtration, sections de bagne). Les documents sur l’après-guerre montrent l’extension du réseau des campsqui annexe des secteurs toujours plus larges de l’économie. On se félicite ici de l’attention que les auteurs portent aux camps spéciaux (osobye lagerja), jetant les bases d’une histoire de cette forme pénitentiaire, souvent évoquée mais mal connue. Une trentaine de documents, presque tous inédits, racontent comment ces camps ont pris une place centrale dans le système carcéral dès leur création en février 1948. Dans une dernière partie, qui couvre les années 1953 et 1954, les auteurs publient une vingtaine de documents qui témoignent du début de décomposition qui atteint le système du Goulag immédiatement après la mort de son créateur. Pour compléter cette fresque historique, les auteurs ont pu faire une exception au cadre chronologique fixé pour l’ensemble de la collectionen ajoutant en fin de volume une centaine de pages consacrées aux dix premières années du régime. L’intérêt historique d’un tel ajout est évident.
L’initié, toujours satisfait de disposer de documents nouveaux, saluera cet ensemble touffu. Le novice, lui, sera rebuté, car il est difficile de se repérer dans ce volume. Il faut dire que le lecteur est abandonné face à des textes administratifs souvent ardus. L’introduction n’apporte aucune clarté. La trame événementielle de l’histoire de l’Administration centrale des camps est développée de manière trop dense, alors que la question des personnels est là encore assez délaissée. Pas de grands espoirs à placer dans l’appareil de notes, qui n’est abondant dans aucun des tomes de la collection, comme on l’a dit, mais qui est réduit ici à 25 pages seulement. On notera que la liste des abréviations est incomplète. En revanche, les notices biographiques sont utiles car, même très brèves, elles fournissent des informations sur la carrière des principaux responsables des camps.
T. 3 : Ekonomika Gulaga [L’économie du Goulag], 2004, 624 p.
Otv. red. i sost. : O. V. Hlevnjuk
Ce volume, dirigé par Oleg Khlevniuk, est divisé en deux grands chapitres thématiques. Dans le premier, on trouve, par ordre chronologique, des documents (ordres, directives, comptes rendus, bilans) qui montrent les différentes phases de l’organisation et du développement du travail forcé, ainsi que les nombreux problèmes qui émergent au fur et à mesure de l’utilisation de plus en plus massive d’une main-d’œuvre forcée dans différents secteurs de l’économie soviétique. Le second est consacré aux objectifs et aux branches principales de cette économie forcée. On y découvre des documents relatifs à la construction de grands chantiers et de bassins industriels : le canal Belomor reliant la mer Blanche à la mer Baltique, le trust Uhto-Pečorskij, le Dal’stroj, la ligne de chemin de fer Baïkal-Amour (BAM), le canal Moscou-Volga, le complexe industriel de nickel de Norilsk, les chantiers et entreprises militaires chargés du projet nucléaire soviétique (Glavpromstroj et Première direction principale), le canal Volga-Don, les centrales hydroélectriques de Kuibyshev et de Stalingrad, les exploitations forestières et les industries du bois, les camps agricoles et de produits de consommation. Ces textes apportent des informations sur la genèse des projets d’exploitation de certaines régions, sur les principaux obstacles rencontrés et sur la façon de les surmonter.
La plus grande partie des documents publiés ici sont conservés dans différents fonds des Archives d’État de la Fédération de Russie (GARF) : le fonds du NKVD-MVD, le fonds du Sovnarkom et du Conseil des ministres et le fonds « Goulag ». On trouve aussi de nombreux matériaux issus des différentes administrations économiques des camps créés en 1941 ainsi que des dossiers spéciaux (osobaja papka) que la direction du NKVD/MVD envoyait régulièrement à Stalin, Molotov, Hruščev, Voznesenskij et à d’autres dirigeants. Enfin neuf documents très intéressants sur l’activité économique de l’OGPU dans les années 1930 viennent des Archives du FSB. L’ensemble permet de mieux comprendre les mécanismes décisionnels relatifs aux questions économiques du Goulag.
De nombreux documents datent des années 1930, période où se forme la structure économique du Goulag, tel qu’il va fonctionner et se développer jusque dans la première moitié des années 1950. Ces sources montrent que, dans les débuts, les perspectives de développement du Goulag n’apparaissaient pas clairement aux yeux des dirigeants ; c’est la construction du canal Belomor qui s’avère déterminante pour la future organisation économique de l’OGPU et de l’Administration centrale des camps. Tout un ensemble de matériaux témoignent de la crise que connurent les camps à partir de 1938 aussi bien au niveau de la production que de l’organisation, en tant que conséquence directe de la Grande Terreur : plans inachevés, qualité du travail catastrophique, chute de la production économique. D’autres montrent comment Berija va reprendre la situation en main, et créer, en janvier 1939, le Bureau technique du NKVD pour être à même d’exploiter au mieux les prisonniers sur la base de connaissances technologiques.
Les documents des années 1941-1945 permettent de suivre l’évolution du rôle du Goulag dans l’économie de guerre et la place importante qu’il occupera grâce à sa réserve de main-d’œuvre, à un moment où tous les autres ministères économiques en sont déficitaires. Très intéressants enfin sont ceux qui couvrent la période de l’après-guerre : on y retrouve toutes les tentatives pour relancer production et productivité, notamment par le biais de l’introduction de salaires et la décision de libérer de manière anticipée certains prisonniers pour les garder comme salariés sur place.
Ce volume contient les documents les moins connus de l’histoire du Goulag -- une histoire exclusivement économique, mais où la suprématie du politique, sur laquelle Khlevniuk insiste depuis des années, émerge dans toutes les discussions, préoccupations et décisions du leadership sur le développement économique du travail forcé.
T.4 : Naselenie Gulaga : Čislennost´ i uslovija soderžanija [La population du Goulag : effectifs et conditions de détention], 2004, 624 p.
Otv. red. : A. B. Bezborodov, sost. : V. M. Hrustalev et I.V. Bezborodova
Ce volume est l’un des plus riches et des plus originaux de la série. Pour la première fois, un recueil d’archives donne toute sa place à la vie quotidienne des détenus et de leurs gardiens. Tout le monde des camps avec ses horreurs est révélé aux yeux du lecteur et vient confirmer ce qui était déjà connu grâce aux mémoires d’anciens détenus.
Les auteurs ont divisé ce tome en quatre chapitres correspondant chacun grosso modo à un service de l’Administration centrale des camps. Le premier rassemble les documents statistiques sur les détenus (nombre, origine sociale, etc.) qui proviennent pour l’essentiel du Département de statistique et de répartition des détenus (OURZ). C’est là un ensemble considérable, qui complète et permet d’affiner ce qui avait déjà été publié, en particulier dans le recueil GULAG, 1918-1960
[4]. Eu égard au souci encyclopédique de la collection, on regrette que les auteurs n’aient pas prolongé ces statistiques par régions et par républiques pour l’après-guerre. Il est dommage aussi qu’ils n’aient pas expliqué et commenté en note le formulaire statistique standard de l’Administration des camps, que l’on retrouve dans une demi-douzaine de documents sur toute la période (n° 18, 33 et 51-54) et qui est incompréhensible
[5].
Le second chapitre couvre le régime de détention, sur la base surtout des documents du Département des opérations (Operativnyj otdel). Il éclaire des phénomènes mal connus comme le droit accordé à certains prisonniers de se déplacer sans convoi entre zones d’habitation et de travail, et même en dehors de ces zones pour les besoins de la production (raskonvojrovanie). Certaines sources traitent entre autres de la censure exercée sur le courrier des prisonniers, des procédures d’examen des plaintes, du droit de visite, de l’introduction progressive d’un système de salaires. L’utilisation de détenus pour les besoins personnels des chefs de camp, en particulier comme domestiques, fait l’objet d’un document très informatif (n° 159).
L’alimentation et l’approvisionnement des détenus -- dont était chargé le Département du ravitaillement du Goulag -- fait l’objet d’un troisième chapitre. Les auteurs publient ici les instructions concernant les normes alimentaires des détenus pour toute la période. Celles-ci étaient considérées par l’administration comme le stimulus le plus important de la productivité du travail. Des documents mettent au jour les combines de l’administration pour déposséder les prisonniers de ce qu’elle leur devait selon les normes, pourtant très faibles pour toute la période considérée. Le lecteur se souvient des descriptions des grands mémorialistes du Goulag : le pain, qui était la nourriture de base, et souvent la seule, était ainsi manipulé de différentes manières pour en augmenter le poids sans utiliser de farine (cuisson trop courte, addition de clous, de savon etc., cf. document n° 232). Certains textes décrivent la mise en place après la guerre de sous-sections sanitaires chargées du rétablissement des détenus les plus affaiblis, d’un système de vente au détail et d’une organisation de fournitures vestimentaires. Enfin, le chapitre qui clôt le volume décrit comment le Département sanitaire suivait de près la morbidité et la mortalité des prisonniers.
L’introduction de Bezborodova ne donne pas un tableau historique cohérent des conditions de détention des détenus ni de leur vie quotidienne, mais elle met en lumière quelques tendances essentielles, comme la dépendance hiérarchique des services médicaux des camps par rapport au NKVD dans les années 1930 (et non par rapport au ministère de la Santé). L’auteur énonce néanmoins des jugements de valeur, ou des points de vue, qui mériteraient des éclaircissements : qu’est-ce que « le faible niveau moral » des employés du Goulag ? Le rétablissement de l’économie après la guerre, qui aurait fait sentir ses effets positifs dans les années 1950, explique-t-il vraiment l’amélioration des conditions d’existence dans les camps après la mort de Stalin ? En quoi précisément le Goulag a-t-il influencé la langue, la culture et les mœurs ?
Si Bezborodova montre bien la confusion des statistiques, la difficulté de les comparer dans le temps et le flou des catégories, et si elle engage une discussion intéressante avec A.I. Kokurin et Ju.N. Morukov, elle n’approfondit cependant pas suffisamment cette question ; celle-ci reste donc un point important de dissension historiographique qui attend toujours une étude exhaustive. Elle reprend même des fables anciennes à l’encontre des chiffres qu’elle cite : il convient de rappeler que ce n’est pas le XXe Congrès du parti qui a libéré 580 000 détenus politiques ; l’écrasante majorité d’entre eux sont sortis des camps entre 1953 et fin1955, avant le « Rapport secret » et les Commissions de libération d’avril 1956, en tirant leur peine jusqu’au bout, ou encore de manière anticipée, grâce aux crédits des journées travaillées (tableau n° 1, p. 39).
T.5 : Specpereselency v SSSR [Les déplacés spéciaux en URSS], 2004, 823p.
Otv. red. i sost. : T. V. Carevskaja-Djakina
Les documents de ce volume sont divisés en cinq chapitres chronologiques et thématiques : liquidation des koulaks en tant que classe, 1930-1935 ; déportations ethniques et politiques pendant la Grande Terreur et au début de la Deuxième Guerre mondiale, 1935-1941 ; fonctionnement du système des déplacés spéciaux pendant la guerre, 1941-1943 ; changements juridiques et administratifs en rapport avec les déportations ethniques et politiques, 1943-1947 ; crise du système des déplacés spéciaux, 1948-1953.
L’ensemble du recueil est composé de textes juridiques, circulaires et ordres des différents organes du pouvoir concernés par la répression des déplacés spéciaux(Sovnarkom, OGPU, NKVD/MVD, Goulag et Parquet),ainsi que de rapports et comptes rendus de la Section des déplacés spéciaux du Goulag pour les différentes régions de déportation. Les statistiques ont une place très limitée car elles ont déjà été amplement publiées dans le passé par Viktor Zemskov. Le choix des documents permet d’observer la constitution progressive de la gigantesque structure administrative chargée des différentes catégories de déplacés spéciaux, déportés spéciaux et colons de travail qui, entre 1930 et 1950, ont été déportés dans l’Oural, en Sibérie et dans les républiques d’Asie centrale (surtout au Kazakhstan).
Le volume retrace toute la politique de répression stalinienne, nettement ciblée sur un ensemble large, mais très ponctuel, de catégories de population jugées indésirables, « socialement étrangères », suspectes, nuisibles, ou qui auraient pu constituer une « cinquième colonne » d’ennemis susceptible de frapper en cas de conflit. Ces répressions s’effectuent par vagues successives. Les premières victimes sont les paysans qui s’opposent prétendument à la collectivisation : 1 800 000 sont déportés entre 1930 et 1931 et constituent jusqu’en 1940 la majorité des déplacés spéciaux. Vient ensuite le tour des catégories dites du « désordre social », c’est-à-dire tous ceux qui, pour des raisons non politiques, ne s’adaptent pas au nouvel ordre soviétique : délinquants, « hooligans », mendiants, vagabonds (tziganes inclus) et prostituées, qui sont déportés lors des épurations des grandes villes. Puis les nationalités potentiellement ennemies font l’objet de toute une série de mesures répressives : diasporas, habitants des régions frontalières, émigrés politiques réfugiés en Union soviétique. Finlandais, Polonais, Lettons, Estoniens, Grecs, Roumains, Bulgares, Kurdes, Iraniens, Chinois, Coréens sont ainsi les victimes de ces opérations répressives, mais la déportation la plus importante dans cette catégorie touche la population d’origine allemande : près d’un million d’Allemands sont déportés à partir de 1941 en Sibérie et au Kazakhstan. L’invasion allemande marque un tournant dans la déportation des nationalités, qui constituèrent, avec les centaines de milliers de déplacés en provenance de l’Ukraine occidentale et des pays Baltes, la majorité des victimes pendant et après la guerre : Grecs, Finlandais, Arméniens, Kurdes, Polonais, peuples du Nord Caucase, Tatars de Crimée, etc.
Parallèlement aux documents sur l’organisation des différentes vagues répressives et sur leur gestion administrative, on trouve un important choix de textes en provenance des Directions du NKVD/MVD des régions de destination sur la situation des déplacés spéciaux : conditions de vie et de travail, situation sanitaire, taux de mortalité, problèmes liés aux évasions massives des lieux de déportation. Ces dernières prendront de telles proportions après la guerre qu’elles pousseront le Conseil des ministres à retirer la gestion des déplacés spéciaux au MVD pour la confier au MGB, plus performant dans le contrôle et la répression des infractions.
Cela donne un ensemble vivant : aux données juridiques et administratives s’ajoutent les aspects de la vie quotidienne des déplacés spéciaux, les mille problèmes auxquels ils sont confrontés et les différentes solutions envisagées par l’administration pour les résoudre.
Les années qui suivent la mort de Stalin sont négligées, comme dans l’ensemble des six volumes où les documents explicitant les différents enjeux liés à la sortie du système concentrationnaire sont rares. L’auteur a laissé de côté ici l’ensemble de la documentation, en partie déjà publiée, qui montre comment les différentes catégories de déplacés spéciaux ont été libérées et autorisées à rentrer dans leur territoire d’origine.
T.6 : Vosstanija, bunty i zabastovki zaključennyh [Révoltes, émeutes et grèves de prisonniers], 2004, 736 p.
Otv. red. i sost. : V. A. Kozlov, O. V. Lavinskaja
Le volume est divisé en quatre chapitres chronologiques : émeutes et grèves de la faim entre 1930 et 1940, rébellions pendant la guerre, désordres (1945-1953), enfin révoltes (surtout celles de Norilsk, Vorkuta et Kengir) après la mort de Stalin. Le choix de l’ordre chronologique permet d’observer une lente, mais constante augmentation de toutes les manifestations de résistance auxquelles vont être confrontées les administrations des camps.
Les documents concernant la première période donnent davantage d’informations sur les efforts de l’OGPU pour créer un réseau d’informateurs à l’intérieur des camps que sur de réelles menaces de la part des prisonniers, car les épisodes de résistance sont très rares. Pendant les années de guerre, en revanche, les organes de sécurité signalent une augmentation alarmante des tentatives de rébellion dans tous les camps. Parmi les causes principales, on trouve l’évolution de la population concentrationnaire pendant le conflit : départ d’une grande partie des prisonniers avec des peines allégées pour le front, concentration de prisonniers plus « dangereux » et déterminés, entrée dans les camps des élites militaires des pays Baltes et des territoires occidentaux de la Pologne occupés par l’Armée rouge à partir de 1939. Les organisations clandestines et la résistance des prisonniers ne font que croître, pour s’étendre dans tout l’Archipel, avec la politique répressive menée par le NKVD dans l’après-guerre. L’arrivée massive de nationalistes baltes et ukrainiens et de partisans polonais et biélorusses confronte en effet les administrations à des prisonniers déterminés à utiliser dans les camps leur expérience de la guerre et de la lutte souterraine.
Les documents les moins connus, qui auraient sans doute pu faire l’objet d’un chapitre séparé et que l’on aurait souhaités plus nombreux, concernent les désordres organisés par les criminels et leurs conflits internes au sein du camp. On pensait jusque-là que c’étaient surtout les prisonniers politiques qui s’étaient organisés contre l’administration, mais on découvre ici un monde criminel très actif et menaçant, même s’il est très divisé. Un document extraordinaire de décembre 1949, dans lequel la Direction du Goulag ordonne aux administrations locales des camps de cesser immédiatement d’utiliser les « chiennes » pour des tâches administratives, montre dans le détail comment ces administrations exploitaient les tensions entre « chiennes » et « vory v zakone », ainsi que les répercussions néfastes qui s’ensuivaient. Auparavant, on avait un écho de ces faits uniquement grâce aux mémoires ou aux témoignages oraux, mais on ignorait comment cela avait été perçu de l’intérieur.
Certains documents ajoutent des éléments nouveaux à la connaissance du phénomène de la résistance dans les camps. Ils montrent que, déjà en 1945, les nationalistes baltes et ukrainiens étaient identifiés comme des éléments dangereux à l’intérieur des camps et faisaient l’objet d’une surveillance spéciale et d’actions« prophylactiques ». Le lecteur apprend aussi que l’amnistie de 1945 a été à l’origine de toute une série de problèmes car si, d’une part, les libérations anticipées désorganisent le réseau d’informateurs, d’autre part, la déception des prisonniers qui en sont exclus va se traduire, comme pour l’amnistie de 1953, par des évasions, des grèves et des émeutes. Dans une lettre du procureur général à Malen´kov, on découvre que, face à l’ampleur des évasions, il est proposé d’utiliser l’armée pour maintenir l’ordre dans certains camps. Enfin deux documents attestent que même les colonies pour enfants ont été le théâtre de désordres.
Si un nombre incalculable d’émeutes, de grèves, de révoltes, d’évasions et de désordres de toutes sortes sont répertoriés, une place moins importante est accordée aux répercussions de ces événements sur le fonctionnement même des camps et sur les difficultés rencontrées par les autres administrations dépendant en partie de la production des prisonniers. On dispose désormais, grâce à ce volume, d’un tableau exhaustif du phénomène de la résistance au Goulag, mais de nombreuses questions sur la crise que ces événements ont déclenchée restent en suspens.
T.7 :Sovetskaja repressivno-karatel´naja politika i penitenciarnaja sistema v materialah Gosudarstvennogo arhiva Rossijskoj Federacii : Annotirovannyj ukazatel´ del = Soviet Repressive-Penal Policy and Penal System in the Holdings of the State Archives of the Russian Federation : Annotated Guide to the Files, 2005, 712 p.
Otv. red. : V.A. Kozlov, S.B. Mironenko ; sost. A. B. Dobrovskaja
La vraie surprise de la série se trouve dans le septième volume, qui fournit la liste des dossiers les plus importants du GARF concernant la politique répressive de l’État soviétique de 1918 à 1960. Inouï ! Le chercheur peut tranquillement compulser chez lui les fonds du GARF, sans avoir à se déplacer à Moscou pour commander des inventaires gras et blafards. Les en-têtes des dossiers ont été habilement retravaillés pour révéler leur contenu précis et sortir de l’approximation des interminables « correspondances sur questions générales et organisationnelles ». C’est l’outil indispensable à tout historien intéressé par les circonvolutions de la politique répressive de la majeure partie de l’ère soviétique. Bien au-delà de la seule administration du GULag, il englobe le Goulag au sens large où l’entend l’introduction de la collection, à savoir toute la politique répressive des débuts de l’ère soviétique jusqu’à la fin des années 1950. Ce Goulag-ci inclut par exemple le sort des enfants abandonnés. Notons, sur un plan pratique, que le retard dans la parution de ce dernier volume offre un avantage de taille : il est vendu séparément des six autres.
Certains fonds sont entièrementdécryptés pour la période : ceux du GULAG (1930-1960) au sens élargi (c’est-à-dire incluant les déportés spéciaux, les colonies pour enfants, etc.) ; et ceux de son prédécesseur, l’Administration principale des lieux de détention du NKVD de l’URSS (1922-1930). On trouve également des ensembles archivistiques essentiels pour comprendre la politique pénale en général, comme ceux du ministère de la Justice et de la Cour suprême de l’URSS, dont les inventaires anciennement secrets sont entièrement décryptés ici jusqu’au milieu des années 1950. En revanche, les auteurs ont dû faire un tri parmi les dossiers des fonds les plus vastes, comme ceux du Conseil des ministres et du Parquet de l’URSS. La part du lion revient au fonds du NKVD de la RSFSR (1917-1930), intégralement reproduit. Ainsi, les années qui vont de la fondation du régime au tournant stalinien sont très bien couvertes, avec même les fonds moins connus de la Croix-Rouge politique à Moscou(1918-1922) et du Tribunal suprême du Comité central exécutif de la RSFSR (pour les années 1917-1924).
Les auteurs ont aussi ajouté la liste exacte des dossiers microfilmés pour le projet Hoover : voilà qui est utile pour savoir ce qu’il faut aller chercher au GARF, ou bien ce à quoi on a accès plus facilement et plus confortablement aux États-Unis ou ailleurs, dans les bibliothèques qui ont fait l’acquisition des précieuses bobines. En revanche, le lecteur ne prêtera aucune attention à la bibliographie, qui n’est pas à la hauteur du projet : elle est bien trop courte, périmée et incomplète.
Marta Craveri et Marc Elie
Barbara FALK Sowjetische Städte in der Hungersnot 1932/33 Staatliche Ernährungspolitik und Städtisches Alltagsleben Cologne, Weimar, Vienne : Böhlau Verlag, 2005, xviii-445p., index, tabl.
(Beiträge zur Geschichte Osteuropas, 38)
The 1932/33 famine in the Soviet Union, which carried away the lives of an estimated six to eight million people, has always been studied primarily as a rural cataclysm, tragic consequence of the forced collectivisation of agriculture and the ensuing confrontation between the Bolshevik leadership and the peasantry. The general validity of this emphasis notwithstanding, the famine did, however, not remain exclusively confined to the rural areas. In Sowjetische Städte in der Hungersnot 1932/33 Barbara Falk describes the urban side, primarily in terms of the protracted breakdown of the state rationing system for the non-agricultural population which was in place during those years. Rationing of a whole range of food and non-food consumer items had appeared as a measure to deal with shortages which raised their head in the course of the change-over from the New Economic Policy of the 1920s to the state-led investment and industrialisation drive of the first five-year plan (1928-32). By far the most important of these items were grain and bread, also at the heart of the struggle between Bolsheviks and peasants.
In the first two out of the four chapters of the book Falk traces the evolution of the rationing system from its inception as an ad hoc measure to remedy the effects on urban food supply of the first grain collection crises of 1927-28 to its final abolition in 1934-35. Point of departure for these chapters is the pioneering work of Elena Osokina who has characterised the system as a “hierarchy of consumption,” a system of precisely defined preferential access to scarce goods and services based on the real or perceived importance of individuals or certain groups to the industrialisation drive.1 Apart from the military, secret police and government officials these were in the very first place those working in the sectors of the economy allotted priority in the framework of the five-year plan, i.e. heavy industry and construction, and in particular, but not exclusively, blue-collar workers in these branches.
Preferential treatment within the rationing system meant inclusion into the so-called first list, which was supplied from resources pooled and redistributed by the centre, whereas persons, social categories and towns with a lower status were supplied from local resources, the accumulation and stockpiling of which could only be started after the central funds had been supplied. Under the conditions of severe overall scarcity which prevailed this entailed a huge difference between the lists in both the quality and the quantity of food allotted on the basis of the ration cards. Although this differential treatment reflected Bolshevik priorities and preferences for certain sections of the population the rationing system did not evolve from a clear-cut ideologically determined blueprint. Rather, as the book painstakingly demonstrates, policy-making in the sphere of supply and allocation of food reserves basically consisted of a continuation of ad hoc decision-making and improvised solutions. This finding adds to a consensus emerging as of late on the profoundly reactive nature of most of Stalinist decision-making except in matters of the highest priority.
The focus of the investigation is on the years of crisis, when dwindling food supplies caused the leadership to gradually roll back most of its commitments in the sphere of food supply with the exception of those covering workers in crucial branches of industry in areas of strategic importance, roughly Moscow, Leningrad, the Donbass and a couple of republican level capitals. The mechanism through which this gradual roll-back of the rationing system took place consisted of the constant exclusion of whole categories of people from the central rationing lists and their transfer to either self-support or decentral rationing, the latter of which gradually blended into the former as the accumulation of the priority central rationing funds scooped up the last available resources. Although the first of these series of exclusions already took place in 1931 the process began in earnest after the failure of the 1932 grain collection campaign, which marks the unofficial start of the famine.
Initially, the exclusion of non-working family members and lower-priority workers from the central rationing lists was the main instrument through which the leadership tried to match “demand” to the ever-dwindling supplies. As the crisis deepened in the winter of 1932/33 and even these reduced commitments became increasingly difficult to uphold, the leadership shifted to a policy focused on the rigorous enforcement of the preferential replenishment of centrally redistributed supplies, at the expense of the already extremely thinly stretched regional supply funds. Particularly in the main famine regions of the Ukraine, Kazakhstan and the North Caucasus, where regional resources were practically non-existent, this condemned large swathes of the urban population, who had no access to central rationing, to starvation. In a thorough examination of household budget statistics and mortality figures, many of which procured from archival evidence, the author demonstrates the consequences; a decline in the caloric intake of the population below physical subsistence levels and a corresponding rise in the death rate.
The second half of the book is dedicated to what the author calls a “thematic” approach to the famine, largely on the basis of a case study of the city of Kharkov, capital of the Ukrainian union republic until 1934, and its hinterland. It is in these two chapters that we find some of the best insights contained in the book.
Chapter Three describes the role and adequacy of the various central, decentral and unorganised food supply channels at the local level, partly repeating some of the findings of the preceding two chapters, but adding a valuable section on the so-called “collective farm markets” of those years. Officially condoned by the regime in May1932 for collective farms and individual collective farmers to directly sell food surpluses to the urban population, during the years of famine they were in practice largely black markets for the resale of goods siphoned off from the rationing system, and as such, Falk argues, a corrective mechanism for the inequalities created by preferential rationing which did not generally save the day, but can have made a crucial difference in many individual cases.
In what is arguably the best part of the book Chapter Four focuses in more detail on the mechanisms of inclusion and exclusion of particular groups and individuals from the rationing system. As the author argues, the basic logic of the process was as banal as brutal. Faced with shortages of bread and the threat of starvation people attempted by all possible means to obtain a rationing card, while at the same time the state did all its best to keep as many people as possible outside the rationing system. One of the first groups to be excluded were non-working family members of blue and white-collar workers on the rationing lists. Soon to follow were seasonal workers and workers in low-priority branches of industry. Further, the state proceeded to exclude any category of workers who maintained some sort of tie to agriculture, and who was therefore perceived to be able to feed himself. Apart from workers of recent peasant extraction, this wave of exclusions also specifically targeted people who worked in the non-agricultural sector, but lived in the countryside, a sizeable contingent in some areas, particularly where industry was located in the suburbs or outside of towns. Finally, in December1932 the regime moved to rid the rationing system of workers who violated labour discipline as well as of “parasitic” and “socially alien elements” in a wave of expulsions connected to the introduction of the system of internal passports in that same month. Falk provides important new evidence for the interconnectedness of these two operations.
Together, the successive waves of expulsions reduced the coverage of the rationing system to such an extent that the large majority of the urban population was outside of it. What is more, even most of those inside did not receive rations large enough to cover even the most basic needs. Although the author does not explicitly make this argument, this is an important reminder for historians not to overstate the significance of the rationing system. For most of the years it was in existence, people were still overwhelmingly dependent on their own initiative in securing the basic necessities of life.
It is for this last reason that the book falls short of being the history of the urban famine its title suggests it to be. Such would require a perspective which departs from the household or the individual and charts the different supply channels for food which existed both within the framework of the rationing system and outside of it. Among others this would involve a much less cursory treatment of subsidiary agriculture, and the substance of ties to the village and the agricultural sector. But perhaps most importantly, it would require addressing the psychological dimension of the drama unfolding, both from the point of view of the population and from that of the regime. Falk’s book does an admirable job of charting the logistics of the food supply crisis of 1932-33, but a famine is much more than a matter of logistics alone.
Gijs Kessler
TERONI Sandra, KLEIN Wolfgang, éds. Pour la défense de la culture : les textes du Congrès international des écrivains, Paris, juin 1935 réunis et présentés par Sandra Teroni et Wolfgang Klein
Dijon : Éditions universitaires de Dijon, 2005, 665p.
Le Congrès international des écrivains pour la défense de la culture, qui, du 21 au 25juin 1935, a attiré à Paris, dans la salle de la Mutualité, un public de plusieurs milliers de personnes venues entendre quelques grandes célébrités de la littérature mondiale (Gide, Forster, Huxley, Valle-Inclán, Martin Andersen-Nexö, Malraux, Brecht, Heinrich Mann, Aragon, Tristan Tzara, Aleksej Tolstoj, Erenburg, Pasternak, Babel´, Nezval) marque l’apogée éphémère d’une grande illusion : celle d’une alliance durable, face au danger nazi, entre les intellectuels de gauche des pays occidentaux, attachés aux idéaux de liberté et de progrès, et le monde communiste représenté par l’URSS, alliance impliquant plus largement une prise en charge par le communisme de l’idéal humaniste de la culture universelle.
Cet ouvrage, comme l’indique dans sa préface l’historien Serge Wolikow, directeur de la Maison des sciences de l’homme de Dijon, qui en a pris l’initiative (et a réuni pour le réaliser une importante équipe de traducteurs et de rédacteurs, dont il faut saluer le travail), « met pour la première fois à la disposition du public francophone l’ensemble des documents de ce congrès », réunis et publiés d’abord en allemand, dès 1982, par Wolfgang Klein, actuellement professeur à l’université d’Osnabrück. C’est l’immense travail de recherche accompli par ce dernier dans les archives du Komintern, à Moscou, et du parti communiste allemand à Berlin, mais également dans une vingtaine de fonds d’archives de Paris, Moscou, Berlin, Francfort, Copenhague, Prague, Ludwigshafen, Zurich, qui lui a permis en effet de reconstituer et de réunir ces textes, qui n’avaient été publiés jusque-là que très partiellement dans un volume édité à Moscou en 1936 par le critique et historien de la littérature Ivan Luppol, membre de la délégation soviétique au congrès.
Ces recherches ont permis à Wolfgang Klein de présenter pour la première fois, dans une importante et substantielle préface, l’histoire complexe de la préparation de ce congrès, qui en éclaire les enjeux et le sens. La conclusion paradoxale à laquelle aboutit cette passionnante étude, appuyée en particulier sur la correspondance inédite des protagonistes, est que si les communistes, intellectuels et écrivains, des pays occidentaux, essentiellement de France et d’Allemagne (Barbusse, Aragon, Johannes Becher) avec l’appui de certains « compagnons de route » éminents, comme Romain Rolland, André Gide ou Heinrich Mann, ont effectivement été à l’origine du congrès, le parti communiste soviétique (c’est-à-dire Stalin) et sa direction internationale (le Komintern) se sont montrés singulièrement en retrait. Il est certain que, dans l’esprit de l’un de ses premiers initiateurs, Henri Barbusse, qui était allé chercher à Moscou la bénédiction de Stalin lui-même (et croyait l’avoir obtenue), ce congrès devait traduire à l’échelle internationale ce qu’avait été le congrès inaugural de l’Union des écrivains soviétiques de Moscou en 1934, et signifier la liquidation de l’Association internationale des écrivains révolutionnaires (AIER, en russe MORP), extension de la RAPP, autoritairement dissoute en 1932 au profit d’une association plus large, étendant le contrôle du parti aux « compagnons de route » non communistes, association dont Barbusse lui-même aurait pris la direction. L’indécision de Moscou (due peut-être aux débats entourant le VIIe congrès du Komintern, qui, en août1935, allait marquer un tournant dans la stratégie internationale du communisme) devait faire échapper l’initiative à Barbusse et la laisser aux mains de dirigeants de l’AIER, tels que Johannes Becher ou Aragon, convertis eux aussi, il est vrai, à la nouvelle politique de large rassemblement. L’une des raisons de la prudence du pouvoir soviétique est certainement la conscience de l’impossibilité de transposer à l’échelle internationale la prise de contrôle de la littérature par le parti réalisée en URSS à l’initiative de Stalin lui-même.
Sandra Teroni, elle, retrace dans une préface également très substantielle le développement du mouvement antifasciste qui va amener au congrès de nombreux intellectuels appartenant à la gauche libérale ou socialisante, comme Julien Benda ou Jean Guéhenno, et en analyse les débats. Les questions proposées aux congressistes ont été formulées de façon très large et, si certains orateurs utilisent la tribune pour mettre en accusation le régime politique de leur pays (et en particulier le nazisme), la plupart des interventions traitent de questions très générales, telles que la liberté de création ou « l’artiste et la société ». Cependant le problème de l’engagement de l’écrivain laisse apparaître plus ou moins nettement des clivages politiques. Les écrivains communistes (confortés par la « salutation fraternelle » envoyée par Romain Rolland « en chemin vers le pays où l’on crée le monde nouveau » : il doit rencontrer à Moscou Gor´kij et Stalin) identifient plus ou moins explicitement la défense de la culture à la cause de l’URSS. Leurs positions sont critiquées à droite par Julien Benda, qui défend l’indépendance de l’écrivain, à gauche par Brecht, qui oppose implicitement à la nouvelle ligne humaniste défendue par Moscou l’« analyse de classe » prônée par le marxisme et par Breton qui dénonce comme une concession à l’ordre bourgeois le pacte d’assistance mutuelle qui vient d’être signé entre l’URSS et la France.
Ces critiques tournent parfois à la mise en cause directe du « pays du socialisme » : l’historien antifasciste italien Gaetano Salvemini et la trotskiste Madeleine Paz n’hésitent pas à prendre le contre-pied des organisateurs, l’un en refusant d’assimiler la démocratie bourgeoise au fascisme et en dénonçant les atteintes à la liberté en URSS, l’autre en soulevant le cas de l’écrivain d’origine russe Victor Serge, revenu en Russie au lendemain de la révolution, et qui avait été envoyé en Sibérie en résidence surveillée pour son adhésion à l’opposition trotskiste. Son intervention entraîne une violente réplique des membres de la délégation soviétique, l’« occidental » Il´ja Erenburg compris, qui défendent le droit de l’URSS de châtier ses ennemis, et vont même jusqu’à accuser Victor Serge de complicité dans l’assassinat de Kirov, qui a pourtant eu lieu plusieurs mois après son éloignement. Cet incident révèle la façon dont la délégation de l’Union des écrivains soviétiques, choisie du reste par le Comité central, conçoit son rôle au congrès : ses membres se comportent en représentants officiels et en propagandistes de l’URSS, dont ils donnent dans leurs discours une description idyllique. Seuls Pasternak et Babel´, adjoints au dernier moment et contre leur gré (du moins pour le premier) à la délégation soviétique, à la demande instante des organisateurs, s’exprimeront en leur propre nom, mais, ovationnés par la salle, ils ne feront que de la figuration.
Apparemment noyée sous l’esprit de coopération internationale affiché par le congrès, la mise en cause de l’URSS, qui s’exprime encore timidement à travers certaines interventions, en traduit en réalité l’échec. L’Association internationale des écrivains pour la défense de la culture, dont il a jeté les fondations, et qui devait prendre la relève de l’Association internationale des écrivains prolétariens, dissoute en 1935 (comme l’Union des écrivains soviétiques avait pris en URSS celle de la RAPP), a fait long feu : les péripéties complexes de sa brève histoire sont étudiées dans un « Épilogue » de Wolfgang Klein, avec autant de minutie et de précision documentaire que sa préparation.Objet d’un travail considérable de rédaction et de traduction, illustré de dessins, de photos et de reproductions de documents manuscrits, pourvu d’un important appareil de notes, de substantielles notices biographiques sur tous les orateurs du congrès, d’une abondante bibliographie et enfin d’un index de plusieurs pages, nous avons là un ouvrage de référence précieux et sûr, indispensable à tous ceux qui s’intéressent à l’histoire intellectuelle de l’Europe à la veille de la Seconde Guerre mondiale, et à celle du communisme.
Michel Aucouturier
George O. Liber Alexander Dovzhenko : A Life in Soviet Film Londres : British Film Institute, 2002, 320 p.
On ne s’intéresse plus guère aujourd’hui en France à Dov
ženko qui reste sans doute le plus délaissé des grands cinéastes soviétiques. La rétrospective de ses films, présentée en France fin 1999, a suscité peu d’échos, comme le rappelait François Albera dans un pénétrant hommage rendu au cinéaste
[1]. Est-ce sa réputation d’artiste officiel, dévoué au régime, l’apparent conformisme idéologiquede ses films ou son style, empreint de lyrisme panthéiste, de naïveté et d’une certaine emphase qui expliquent cette désaffection ? Il n’a pas non plus laissé derrière lui un corpus théorique cohérent, quoiqu’il ait écrit plusieurs textes importants sur sa conception du cinéma. Néanmoins, Dov
ženko mérite d’être étudié, comme artiste dont l’
œuvre ne saurait être réduite au canon du « réalisme socialiste », malgré les désolantes réalisations de l’après-guerre, et comme individu dont la trajectoire est loin d’avoir été parfaitement élucidée.
L’ouverture des archives à partir de 1991, le développement des études sur la censure, sur les rapports entre l’intelligentsia et le pouvoir ont commencé à lever le voile sur certains aspects de sa vie : sur les difficultés récurrentes qui ont accompagné le tournage de ses films (en particulier, ceux de
Ščors entre 1935-1939 et de Mičurin en 1949), sur sa condamnation de 1944 pour « nationalisme ukrainien »
[2]... Des publications, certes parcellaires, de son journal, comme de déclarations rapportées à la police, ont montré un Dov
ženko largement différent de son personnage officiel
[3].
Le récent ouvrage de George O. Liber témoigne assez bien de cette évolution et s’inscrit dans une volonté affichée de réviser une biographie trop lisse. Il n’oblitère en rien le soutien actif apporté par le réalisateur au régime soviétique ; il rappelle ses rapports « privilégiés » avec Stalin entre 1935 et 1939 (cf. le chapitre 6, intitulé « Stalin’s Client »), qui ne le mettent pas à l’abri d’une disgrâce aussi rapide et tenace que l’avait été son ascension. Ni la mort de Stalin, ni l’amorce du Dégel ne lui permettent de retrouver sa situation précédente et de retourner à Kiev. Mais George O. Liber n’oublie pas non plus ce qui dans le parcours de Dovženko ne cadre pas parfaitement avec l’image du parfait communiste, ses racines paysannes, son patriotisme ukrainien, son engagement aux côtés de Petljura pendant la guerre civile...
Ainsi, pour l’auteur de l’ouvrage, est-il essentiel de pointer ce qui a pu être, pour le réalisateur, source de contradiction, de conflit, et mettre en évidence certains décalages entre ses prises de position publiques et ses convictions privées. Et, dans le cas de Dov
ženko, la question qui interfère de façon récurrente dans ses rapports avec le pouvoir politique et sous-tend son
œuvre de réalisateur est celle de son identité nationale
[4]. C’est sans doute cet aspect de la figure de Dov
ženko qui depuis ces vingt dernières années a suscité le plus d’intérêt. Il est vrai qu’en raison d’une maîtrise équivalente de l’ukrainien et du russe, de ses longs séjours à Moscou, volontaires et forcés, de ses liens avec la vie intellectuelle russe, on parle de Dov
ženko comme d’un réalisateur soviétique, sans s’attarder peut-être suffisamment sur ses origines (dans les publications françaises, c’est la variante russe de son prénom qui est systématiquement usitée, par exemple). Or, son cinéma a pour sujet principal l’Ukraine, des épisodes de son histoire, y compris dans son aspect folklorique, mythique (Zvenigora). Si lui-même écrivait indifféremment en ukrainien et en russe, il réservait néanmoins à sa langue maternelle un statut particulier, comme en témoigne son journal, rédigé en ukrainien.
Mais s’il faut se garder de « russifier » Dovženko, il peut être tout aussi excessif d’en faire exclusivement un écrivain patriotique ukrainien, persécuté par Moscou et les Russes, comme c’est parfois le cas aujourd’hui. Cet écueil est en général évité par George O. Liber : il ne cache pas certains aspects peu attirants de la personnalité de Dovženko, même s’il tend à les minimiser (comme certains de ses propos aux accents antisémites). Il veut surtout montrer comment le ralliement de Dovženko à la révolution bolchevique et à l’internationalisme prolétarien a pu entrer en contradiction avec son sentiment national et être à l’origine de tensions qui peuvent peut-être éclairer sa trajectoire, sans pour autant en justifier tous les méandres.
Aussi, à la différence de l’ouvrage de Vance Kepley, In the Service of the State : The Cinema of Alexander Dovzhenko
[5], la biographie qui nous est proposée ici s’intéresse en priorité à l’individu Dov
ženko et accorde assez peu de place à l’analyse de ses films. Le livre s’appuie sur des sources archivistiques nombreuses, russes et ukrainiennes, sur les travaux et publications, consacrés à Dov
ženko, parus ces dernières années. En historien de l’Ukraine
[6], l’auteur fournit dans chaque chapitre les mises au point historiques indispensables à la bonne compréhension de la vie comme de l’
œuvre de Dov
ženko. On signalera tout particulièrement le développement sur la situation culturelle de l’Ukraine sous l’empire, ce qui permet de prendre la mesure de ce que devenir un « instituteurrusse » a pu signifier pour Dov
ženko, ainsi que les rappels sur les aspects spécifiques de la guerre civile ou de la Grande Terreur en Ukraine. Le chapitre sur
Ščors est particulièrement bien documenté.
Malgré le soin apporté par George O. Liber, des zones d’ombre importantes subsistent dans la biographie de Dovženko. Comme on pouvait s’y attendre, elles concernent la période de la guerre civile où, à la différence de ce qu’il a écrit dans ses nombreuses autobiographies officielles, Dovženko n’a pas d’emblée rejoint les bolcheviks, mais a d’abord rallié Petljura et a même été arrêté par la Tcheka. Les raisons pour lesquelles il a été choisi ensuite pour une mission diplomatique à l’étranger restent également mystérieuseset les années passées à Varsovie et Berlin (1921-1923) demeurent assez opaques. Le chapitre sur la période de la Seconde Guerre mondiale n’apporte pas vraiment d’éléments neufs par rapport aux publications précédentes. Il est dommage que les années 1939-1941 ne soient pas évoquées, alors que l’activité déployée par Dovženko à cette époque n’est peut-être pas étrangère à sa « chute » de 1944.
L’ouvrage de George O. Liber s’adresse en fait autant aux spécialistes de l’histoire culturelle de l’URSS qu’à ceux de cinéma. L’accent mis sur les questions d’identité nationale lui permet de rendre plus complexe, dans le cas de Dovženko, la problématique classique de l’artiste et du pouvoiret met bien en lumière ce que sa position comme ses films avaient de spécifique. De ce point de vue, il est urgent que paraisse enfin dans son intégralité le Journal du réalisateur, document historique et humain de première importance. Mais il est souhaitable également que voient le jour des tentatives d’évaluation sereine de son œuvre cinématographique, dont l’influence sur la génération suivante de réalisateurs russes et étrangers reste encore à déterminer.
Catherine Depretto
Karel C. BERKHOFF Harvest of Despair. Life and Death in Ukraine under Nazi Rule Cambridge : Belknak Press of Harvard University Press, 2004, 463p.
L’historien néerlandais Karel Berkhoff, professeur au Centrum voor Holocaust en Genocidestudies à Amsterdam, propose dans cet ouvrage une véritable somme sur la vie des Ukrainiens pendant l’occupation allemande dans le cadre du Reichskommissariat Ukraine. Son travail représente un apport considérable qui permet de mieux comprendre l’expérience des populations des territoires occupés par les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale. Il s’agit là d’un champ de recherche particulièrement dynamique ces dernières années
[1], notamment en ce qui concerne les territoires occupés d’Europe orientale, en particulier soviétiques
[2]. Cela nous vaut une peinture saisissante du quotidien des Ukrainiens tout au long de l’occupation allemande. Ce faisant, l’auteur inclut dans son analyse une réflexion sur l’expérience des Ukrainiens sous la domination soviétique, ce que la référence évidente à Robert Conquest
[3] dans le titre du livre souligne avec force.
L’étude de Berkhoff est axée sur une problématique triple : tout d’abord les objectifs des autorités d’occupation, puis le degré de cohésion ou d’atomisation de la société ukrainienne sous l’occupation, et enfin les cadres mentaux et culturels qui structurent les réponses de la population à l’occupation nazie. L’auteur s’appuie sur un corpus d’archives allemandes et ukrainiennes, provenant de fonds allemands, américains et ukrainiens, et sur un ensemble de témoignages, publiés ou recueillis par l’auteur lui-même lors d’entretiens, ce qui lui permet de véritablement donner la parole aux victimes.
L’historien commence par analyser le projet nazi, au c
œur duquel il situe le concept de Lebensraum et la volonté de coloniser et de germaniser l’Ukraine. Les autres aspects, en particulier économiques, sont selon lui subordonnés à cet objectif premier
[4]. Ainsi, l’extermination à terme de la population locale, en particulier des Juifs, des prisonniers de guerre et des habitants de Kiev, était inscrite dès l’origine dans l’idéologie nazie. Berkhoff décrit rapidement ces éléments et les structures d’occupation nazies, en se refusant cependant de façon explicite à prendre parti dans les débats sur la nature et les moteurs de la politique d’occupation allemande pour « regarder les événements à travers les yeux de ceux qui la subissaient » (p. 44).
Puis on en vient à l’expérience de la population ukrainienne proprement dite. L’auteur s’appuie sur un certain nombre d’hypothèses de départ. Il pose d’abord que « la plupart des gens, quand ils se trouvent dans une situation extrême, essaient avant tout de survivre, plutôt que de mourir en héros ou en martyrs [...], les gens préfèrent ne pas s’engager du tout » (p. 5). Cette assertion est de fait au centre de sa méthode. Berkhoff refuse aussi, clairement, d’utiliser le terme de « collaboration » et ne recourt que prudemment à celui de « résistance », estimant ces catégories trop floues et trop connotées à la fois. Il insiste enfin sur l’importance de prendre en compte la période soviétique pour expliquer le comportement des populations du Reichskommissariat Ukraine. À ses yeux, le système soviétique avait rendu les Ukrainiens « égocentriques, méfiants, et apathiques » (p. 311) et avait fait disparaître toute société civile, état de fait qui aurait persisté naturellement sous l’occupation nazie. Il souligne également la persistance de la « culture de la délation » soviétique.
En ce qui concerne le degré de cohésion sociale de la société ukrainienne, l’auteur affirme que si celui-ci fut affaibli pendant l’occupation, en partie à cause de l’héritage soviétique, on n’assista pas pour autant à une véritable atomisation des rapports sociaux ; et il insiste sur la solidarité des populations, que ce soit à l’égard des prisonniers de guerre soviétiques ou pendant la famine de Kiev
[5]. Quant aux cadres mentaux et culturels qui auraient structuré les réponses de la population à l’occupation nazie, Berkhoff considère que les habitants, quoique fortement marqués par la période soviétique, se désintéressaient des questions politiques et religieuses, même si la politique nazie consistant à étouffer toute vie culturelle dans le Reichskommissariat les heurtait.
Après avoir résumé l’histoire de l’Ukraine depuis 1917, Berkhoff analyse les réactions de la population à l’invasion allemande et au départ des autorités soviétiques, qui « se comportèrent en conquérants au lieu de se comporter en dirigeants légitimes » (p. 3). Les Ukrainiens furent, sinon contents d’accueillir les Allemands, comme ce fut parfois le cas, du moins satisfaits du départ des Soviétiques, pour lesquels ils refusèrent de se battre. En effet, les désertions massives furent, aux yeux de l’auteur, le facteur principal de l’effondrement de l’Armée rouge en 1941 en Ukraine, même s’il souligne par la suite le sentiment de frustration de la population face à cet effondrement militaire et le mauvais accueil réservé aux déserteurs.
L’auteur envisage ensuite les effets de la politique « génocidaire » des nazis à l’égard des Roms, des Juifs et des prisonniers de guerre soviétiques, ainsi que les réactions de la population locale à ces violences paroxystiques. Les habitants manifestèrent de l’indifférence, voire de la satisfaction, face au sort des Juifs, même si une petite minorité d’Ukrainiens leur vint en aide et que nombre d’entre eux furent choqués par les méthodes nazies. La situation fut très différente en ce qui concerne les prisonniers de guerre. Ceux-ci rencontrèrent la sympathie générale de la population civile qui tenta de les aider par tous les moyens possibles en dépit des Allemands. Ceci prouve une fois de plus
[6] que la survie des prisonniers de guerre soviétiques aurait été possible si les Allemands n’avaient pas planifié leur extermination, d’où le terme « génocidaire » utilisé par Berkhoff pour qualifier la violence nazie à leur égard.
L’historien s’intéresse ensuite aux réalités socio-économiques de la vie en Ukraine. Il montre la déception des paysans face à la politique agraire des occupants qui les exploitèrent comme une main-d’œuvre corvéable à merci et mirent en place des cadres encore plus contraignants que les Soviétiques. Situation d’autant plus pénible que la population ne pouvait accepter la violence et le mépris qui accompagnaient cette politique au quotidien. Un chapitre est consacré à la famine de Kiev, organisée par les occupants qui mirent en place un véritable blocus de la ville, maintenant les rations individuelles à un niveau inférieur à celles que recevaient au même moment les habitants de Leningrad assiégée. La ville de Kiev passa ainsi, par l’effet des évacuations, des massacres, des déportations et de la famine, de 850000 habitants au moment de l’invasion à 220 000 en décembre 1943.
Les trois chapitres suivants sont consacrés à la vie culturelle pendant l’occupation. Dans « Popular Culture », Berkhoff montre que les occupants refusèrent constamment de lui laisser un quelconque espace dans le Reichskommissariat Ukraine, à la différence de ce qui se passait dans le Gouvernement général. Ceci fut mal ressenti par une population habituée dans l’entre-deux-guerres à une intense activité culturelle et fut particulièrement difficile pour les scientifiques et artistes ukrainiens.
L’auteur souligne ensuite le désintérêt de la grande majorité pour la politique et les idéologies, qu’il s’agisse du nazisme, du communisme ou du nationalisme ukrainien, définissant le comportement dominant comme une « non-attitude ». Indifférents aux questions nationales, les habitants semblent s’être d’abord peu intéressés aux questions politiques, même si à partir de 1943 ils espéraient le retour de l’Armée rouge. De plus, Berkhoff insiste sur le fossé générationnel entre les jeunes, majoritairement acquis aux idées communistes ou, pour les Volksdeutsche, rapidement gagnés au nazisme, et ceux, moins perméables aux idéologies, qui avaient connu la période prérévolutionnaire. Il en arrive ainsi à la conclusion que « les idéologies totalitaires n’ont eu qu’un effet mineur sur les structures mentales des gens ordinaires » (p. 205). De même, si on assista bien à une certaine renaissance religieuse pendant l’occupation, celle-ci resta très limitée, tandis que la grande majorité de la population -- en particulier les jeunes générations -- resta indifférente, voire hostile, à la religion et aux institutions ecclésiastiques.
Pour finir, Berkhoff retrace la brutalité des campagnes de déportation de travailleurs vers l’Allemagne à partir de la mi-1942, lorsque les Allemands ne trouvèrent plus de volontaires pour aller travailler dans le Reich. Selon lui, elles furent la source principale de l’essor du mouvement partisan qui reprit à partir de 1943, après que les Allemands et leurs auxiliaires en eurent éliminé le premier embryon en 1941. À compter de ce moment, l’Ukraine plongea dans un cycle de violences alimenté par les actions des partisans, la terreur nazie, mais aussi les exactions des nationalistes ukrainiens de l’UPA qui se livrèrent à des exécutions massives de civils polonais et à une guerre civile contre les partisans. Fin 1943, la retraite allemande entraîna une nouvelle vague de violences, les Allemands pratiquant une politique extrême de terre brûlée qui inclut le déplacement, volontaire ou forcé, de 600000 personnes et des exécutions massives. Le retour de l’Armée rouge, salué par la majorité des habitants, ne mit pas fin à ces atrocités, ce que Berkhoff signale, tout en arrêtant son étude à la fin de l’occupation.
Cet ouvrage constitue désormais une référence majeure pour toute étude de l’occupation en Ukraine. Berkhoff parvient à redonner la parole aux Ukrainiens et à brosser un tableau très complet de la situation des habitants du Reichskommissariat Ukraine sous occupation allemande. Certes, si les plans nazis de destruction totale des villes soviétiques et leur politique visant à affamer les populations urbaines étaient déjà connus
[7], la description de la famine de Kiev leur confère une dimension nouvelle. La diversité des sources mobilisées par l’auteur lui permet de fournir un nombre important de témoignages sur tous les thèmes majeurs de l’expérience d’occupation des Ukrainiens, même si la part faite aux témoignages émanant de nationalistes ukrainiens et d’émigrés peut sembler excessive. On peut aussi regretter que l’auteur ne fasse jamais vraiment l’histoire multiethnique annoncée en introduction : les Polonais n’apparaissent qu’à la fin du livre, comme victimes des campagnes anti-polonaises de l’UPA, les Juifs sont traités dans un chapitre à part, les Roms n’ont droit qu’à une courte page, et le récit est finalement axé sur la population ukrainienne. De même, si le choix de l’auteur de ne pas utiliser les concepts de collaboration et de résistance est intéressant et permet une approche neutre des témoignages, il entraîne aussi une gêne, car il occulte ainsi toute discussion sur la collaboration dans le Reichskommissariat Ukraine pendant l’occupation. L’absence d’analyse véritable de la collaboration, liée peut-être aussi à une utilisation extensive de témoignages de collaborateurs, ne peut être complètement justifiée par l’idée que celle-ci se résumait à une adaptation circonstancielle liée à l’impératif de survie.
Masha Cerovic
Geoffrey SWAIN Between Stalin and Hitler Class War and Race War on the Dvina, 1940-46
La démarche est assurément digne d’intérêt : il s’agit de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale dans la vaste zone du pacte Molotov-Ribbentrop successivement conquise par les Soviétiques, les nazis et à nouveau le grand voisin -- abordée ici à travers l’étude de la région de Daugavpils (anciennement Dvinsk) au sud-est de la Lettonie. Un choix monographique justifié par la configuration particulière de ce territoire frontalier, marqué par l’importance et la diversité des minorités résidentes (juive, russe -- dont une communauté notable de vieux-croyants installés de longue date --, polonaise, biélorusse). Située au cœur de la Latgale, Daugavpils ne comprenait que 35 % de Lettons durant l’entre-deux-guerres. Outre son caractère multiethnique, la ville était devenue dans cette période le deuxième centre industriel du pays et ce, au sein d’une région essentiellement agricole peu dynamique. Diversité nationale, importants contrastes sociaux désignaient assez justement ce territoire pour soumettre à l’investigation les confrontations idéologiques entre nazisme et communisme, entre guerre de race et guerre de classes, qui se sont déroulées au cours de la Seconde Guerre mondiale à l’est de l’Europe.
La rétrospective proposée par G. Swain repose essentiellement sur la consultation d’archives (archives centrales de l’État soviétique et du parti communiste, de la République de Lettonie, de la région de Latgale et de la municipalité de Daugavpils, archives de l’occupation allemande) et sur la presse d’époque. De fait, la disparité entre la prépondérance des références à ces sources et le recours, exceptionnel, aux travaux publiés sur la période constitue une évidence. Que ressort-il de l’entreprise ? Un exposé factuel de la guerre dans la région, à certains égards très précis (par exemple en ce qui concerne le génocide des Juifs), qui s’attache surtout aux faits et gestes des pouvoirs en place tout au long de la période considérée. On y voit comment se sont déroulés à l’échelle locale les grands scénarios, aujourd’hui bien connus, des annexions soviétiques et nazies sous des intensités, certes, variables. L’auteur souligne par exemple et à juste titre le caractère relativement mineur des déportations de juin 1941 (1000 personnes) par rapport à d’autres régions particulièrement touchées par cette dernière grande opération répressive de l’avant-guerre soviétique. Il met également en évidence la spécificité de la politique allemande dans la région, qui visait à ménager la minorité russe tout en s’attaquant à la communauté des vieux-croyants (ces deux groupes ayant été finalement amalgamés dans la mise en œuvre des répressions).
Mais cette vaste histoire narrative, très minutieuse dans sa chronologie, est effectuée au détriment de toute véritable analyse des interactions entre les politiques conduites et les comportements de la population locale. Certes, des observations de caractère général ponctuent l’exposé : la politique instaurée par les nazis en 1941 consistant à faire apparaître le génocide des Juifs comme étant l’œuvre des « locaux » a bien conduit à une assistance lettonne aux massacres ; de même, les déplacements forcés de population vers le Reich ont eut pour effet de grossir les rangs des partisans. De tels exemples pourraient être multipliés. Mais permettent-ils pour autant d’apprécier les degrés de collaboration et de résistance des populations soumises ? En réalité, aucune tentative d’évaluation des mouvements d’adhésion ou de rejet n’est effectuée et ce, là même où la démarche serait la plus attendue, à savoir à travers la constitution de la Légion lettonne, des bataillons de volontaires russes, des services de police lettons, et, à l’inverse, des divers mouvements de résistance. Aucune donnée d’ensemble sur les formes de collaboration explicite ou sollicitée n’est fournie. Seuls apparaissent quelques chiffres au hasard des actions engagées, tandis que les plans répressifs concernant, par exemple, la population civile requise pour le travail forcé en Allemagne, sont, eux, numériquement très précis. La « seconde » période soviétique apparaît, elle, plus documentée, notamment en ce qui concerne certaines caractéristiques des cadres du nouveau régime, en particulier leur nationalité : il apparaît ainsi que les Lettons sont partout minoritaires- rejet massif du nouvel ordre soviétique par les Lettons ou imposition des éléments « allogènes » ?
À la suite de cette dense rétrospective très informée, G. Swain livre en conclusion quelques éléments d’analyse qui reposent à la fois sur une perspective comparative avec des travaux concernant d’autres territoires (notamment la région de Vinnitsa, analysée par Amir Weiner
[1]) et sur la comparaison entre les deux régimes soviétique et nazi. La réflexion menée sur le déroulement de la guerre en Ukraine et en Lettonie conduit l’auteur à quelques remarques d’ensemble sur la similitude des pratiques nazies (telle l’instrumentalisation faite de la terreur soviétique), et à insister sur quelques différences majeures à la fois dans les réformes agraires effectivement mises en
œuvre en Lettonie et non en Ukraine, ainsi que dans les mouvements de résistance à la soviétisation, beaucoup plus radicaux parmi les nationalistes ukrainiens que chez les Lettons. S’agissant des deux totalitarismes, l’auteur constate que l’occupation allemande a entraîné des répressions plus importantes que le pouvoir soviétique et que la politique nazie a été plus incohérente que celle de Moscou. Pour étayer cette dernière conviction, G. Swain revient sur la contradiction entre la volonté allemande d’amadouer les minorités, en particulier la minorité russe, et la politique répressive qui a touché les Russes. Mais cette incohérence n’est-elle pas liée à la différence d’objectifs entre les dirigeants (allemands) et les exécutants (lettons) ? C’est en tout cas l’interrogation que le lecteur a en tête face à une telle assertion et qui le ramène à une question centrale que l’ouvrage, loin d’élucider, suscite en permanence. Quel est en effet l’enseignement des sources ? Celles-ci permettent-elles de clarifier, dans une entreprise de micro-histoire, le comportement de la population locale ? On ne peut que regretter le silence de G. Swain à ce propos. Ses affirmations relatives à « la faible minorité qui a participé aux guerres entre 1940 et 1946 » ne peuvent convaincre dans les dernières pages du livre après un exposé aussi allusif sur la période nazie, tant à l’échelle des administrations mises en place que des personnels investis dans ces appareils ou dans les organes policiers et militaires. En quoi réside l’analyse de la confrontation idéologique des deux totalitarismes invoquée par l’auteur, si, de fait, les acteurs, fussent-ils aussi des victimes, n’apparaissent qu’en pointillé ?
Catherine Gousseff
Valters NOLLENDORFS, Erwin OBERLÄNDER, eds. The Hidden and Forbidden History of Latvia under Soviet and Nazi Occupations, 1940-1991 Selected Research of the Commission of the Historians of Latvia Riga : Institute of the History of Latvia, 2005, 383p.(Symposium of the Commission of the Historians of Latvia, 14)
Ce volume d’articles, publié sous l’égide de la Commission internationale d’historiens mise en place par le gouvernement de la République de Lettonie en 1998, aborde tout un ensemble de questions « sensibles » relatives aux deux grandes occupations, nazie et soviétique, qui ont marqué l’histoire de ce pays balte au xxe siècle. Quatorzième de la série, ce volume s’inscrit dans un ensemble déjà fort conséquent de publications encore malheureusement largement méconnues en Occident et notamment en France.
Les apports de ce volume sont nombreux, tout particulièrement en ce qui concerne les deux parties consacrées à l’occupation nazie et à la question de l’Holocauste en Lettonie. Les deux parties consacrées aux occupations soviétiques, celle, brève, de 1940-1941, et celle, beaucoup plus longue, de 1944 à 1991, sont en revanche plus convenues. Il est vrai que la question de la soviétisation des pays baltes (surtout dans ses aspects répressifs) a commencé à être, depuis quelques années, bien explorée par un certain nombre d’historiens russes. On connaît assez bien aujourd’hui, grâce en particulier aux historiens proches de l’association Memorial, le déroulement des grandes déportations de juin1941 et de mars1949. Sur ces événements, les articles de Rudite Viksne et de Janis Riekstins confirment, sur la base d’archives différentes de celles consultées par leurs collègues russes, des faits et des chiffres déjà connus. Peut-être trop rapide, la belle synthèse de Heinrihs Strods, sur la soviétisation de la Lettonie dans les années d’après-guerre, clarifie utilement les trois grandes étapes de ce processus : 1944-1946 -- établissement des structures politiques, administratives et militaires ; 1947-1950 -- la collectivisation permet le contrôle du « pays profond », pour l’essentiel rural, là où l’opposition à la soviétisation est la plus forte ; enfin, à partir de 1950, c’est l’industrie lettonne qui est « mise au service » du développement industriel soviétique, par un processus d’intégration économique. Les articles de synthèse (parmi lesquels on citera aussi l’autre article de Strods, consacré au phénomène de la résistance à la soviétisation, ou celui de Daina Bleiere sur la colonisation russe) sont d’autant plus utiles qu’ils présentent systématiquement un état de l’historiographie -- communiste, exilée, « postsoviétique » -- sur la question.
Toutefois, les articles les plus intéressants sont ceux qui s’attaquent aux questions les plus délicates pour la mémoire nationale, en particulier celle de la collaboration avec l’occupant nazi ou la participation des Lettons à l’Holocauste. Plusieurs études analysent, notamment du point de vue de la micro-histoire, ce qui s’est passé durant les quelques jours cruciaux (fin juin-début juillet1941) de « l’interrègne », entre le départ des troupes soviétiques et l’arrivée de la Wehrmacht. Quelle a été l’ampleur, durant ces jours -- parfois même ces heures, cruciales -, des pogromscommis à l’instigation de comités locaux et impliquant la population locale ? Comment se sont comportés alors, dans les bourgs et les petites villes, les « voisins » ? Particulièrement remarquables à cet égard sont les articles de Dzintars Erglis (« A Few Episodes of the Holocaust in Krustpils: A Microcosm of the Holocaust in Occupied Latvia ») et de Juris Pavlovics (« Change of Occupation Powers in Latvia in Summer 1941: The Experience of Small Communities »). Si des pogroms ont bien eu lieu avant l’arrivée des troupes allemandes, c’est l’arrivée de celles-ci qui démultiplie les massacres. D’emblée, les autorités d’occupation assignent aux « unités d’autodéfense » lettonnes la tâche de traquer l’ensemble de la population juive, de la regrouper, de la convoyer vers les lieux de massacre de masse, la mise à mort étant, en général, effectuée par les Allemands eux-mêmes, les unités les plus diverses (et non pas les seuls Einsatzgruppen) étant directement impliquées dans le massacre. Karlis Kangeris analyse en détail la formation, le développement, les modes de recrutement et la sociologie des « unités fermées » de la police lettonne, les Lettische Schutzmannschafts-Bataillone, au total 48 bataillons, soit 15 000 hommes, chargés de traquer les Juifs en Lettonie. Autre formation passée au crible de la recherche par Inesis Feldmanis, la fameuse Légion lettonne de la Waffen-SS. L’auteur replace, fort à propos, l’histoire de cette légion dans l’ensemble des unités non allemandes de la Waffen SS, rappelant qu’en 1944, 57 % des 900 000 SS n’étaient pas des Allemands. Particulièrement éclairante est aussi l’étude consacrée, par Rudite Viksne, au sinistre Commando Arajs, à partir des sources soviétiques conservées aux archives du KGB. L’analyse des 352 dossiers de membres du commando jugés, entre1944 et1967, par les tribunaux d’exception soviétiques, permet de faire une belle étude prosopographique. Il en ressort un tableau tout en nuances des motivations qui ont amené de jeunes Lettons, issus souvent d’un milieu éduqué, à s’engager dans ces unités spécialisées dans la traque aux « judéo-bolcheviks ».
Des études rassemblées dans ce recueil se dégage un tableau mesuré et complexe des engagements et des itinéraires personnels face à deux occupations, de nature et de temporalité très différentes. On constate, à travers cet ouvrage, tout le chemin parcouru depuis une quinzaine d’années par les historiens lettons pour se dégager des stéréotypes, assumer les parts d’ombre de l’histoire nationale et analyser avec lucidité le demi-siècle particulièrement tragique qu’ont connu une société et un pays pris en otages par deux systèmes totalitaires.
Nicolas Werth
Balázs APOR, Jan C. BEHRENDS, Polly JONES, E. A. REES, eds. The Leader Cult in Communist Dictatorships Stalin and the Eastern Bloc Basingstoke, New York : Palgrave Macmillan, 2004, 298 p. Klaus HELLER, Jan PLAMPER, eds. Personality Cults in Stalinism Personenkulte im Stalinismus Göttingen : V&R Unipress, 2004, 472p.
Nous sommes habitués aux images de foules enfiévrées saluant le leader d’un État communiste. Néanmoins, un passage du journal intime de Kornej Čukovskij a de quoi laisser rêveur. L’écrivain n’avait rien d’un inconditionnel du bolchevisme ; pourtant, en 1936, il décrit la joie extatique qui s’empara de lui à la vue de Stalin. Čukovskij ne se croyait pas capable d’un tel débordement d’émotion. Son ami Boris Pasternak, également présent, partageait ses sentiments et lui chuchotait des paroles exaltées. À en croire le journal, les deux écrivains jubilaient...
On a peu étudié la dévotion vouée aux dirigeants communistes. Les livres recensés ici sont issus de colloques dont la thématique centrale portait sur le culte des leaders communistes.
Balázs Apor et ses collègues brossent un panorama du culte des dirigeants suprêmes en Allemagne de l’Est, Pologne, Hongrie, dans les Balkans et bien entendu en Union soviétique. En Europe de l’Est, la glorification des meilleurs élèves de Stalin n’a pas toujours suivi le modèle soviétique et l’effet n’était pas nécessairement comparable à celui obtenu dans le grand pays frère.
Isabella Main, Marcin Zaremba et Jan C. Behrends expliquent qu’il n’était pas facile de susciter l’enthousiasme des masses en Pologne où le parti a néanmoins persévéré, jusqu’en 1980, dans sa velléité de rendre populaires les premiers secrétaires. Behrends montre qu’il fallait éviter que la mise en scène de la dévotion à Stalin en RDA ne ressemblât trop au culte de Hitler, mais le résultat laissa à désirer. Árpád von Klimó et Balázs Apor soulignent que la confection de l’image du père intrépide, modeste et bienveillant des Hongrois resta artisanale. Dans les pays de l’Est, les machines de la propagande avaient manqué de temps pour être bien rodées et la période du haut stalinisme fut trop brève pour que le culte envahisse le quotidien des populations.
Tel ne fut pas le cas en URSS. E. A. Rees prend l’exemple soviétique pour montrer que les privations que la population eut à endurer ne furent pas propices à l’élaboration d’un consensus autour du régime ; mais que, malgré tout, l’État-parti réussit à rassembler les masses en utilisant une figure fédératrice. Selon l’auteur, les traditions prérévolutionnaires jouèrent un certain rôle dans la réception du message, mais selon une formulation savamment modernisée.
Benno Ennker, dans sa contribution au livre d’Apor et al. qu’il poursuit dans le deuxième ouvrage, décrit un processus complexe où l’entourage immédiat de Stalin est à l’origine de la vénération institutionnalisée du guide. Ce sont ses lieutenants qui l’élaborent, de manière plutôt empirique, à la fois parce qu’ils reconnaissent le pouvoir du chef et qu’ils sont en compétition permanente pour gagner ses faveurs.
Les travaux de Malte Rolf, également présents dans les deux recueils, changent de perspective. Rolf explore le culte des dirigeants locaux et l’espace où se déploient les rites autour de leurs personnes. Dans le modèle qu’il élabore, la célébration des émules de Stalin fonctionne comme une stratégie de communication : il s’agit de signaler que le pouvoir des chefs locaux n’a pas moins d’importance que celui de la capitale.
L’étude de Catriona Kelly porte sur la diffusion de l’image de Stalin comme garant d’une enfance heureuse. Si ce portrait ne manquait pas de fasciner les plus jeunes, ses dimensions devenaient écrasantes et il risquait de s’édulcorer avec le temps. Le Stalin de Sarah Davies comprend bien les avantages du culte qui lui est voué, autant que le risque qu’il ne tourne au ridicule ; si bien qu’il s’efforce d’apparaître comme un politicien modeste, conscient toutefois de son importance, et de répéter, même à ses collaborateurs les plus proches, que l’histoire n’est pas l’œuvre de personnalités éminentes. Le Stalin de Jan Plamper transcende les barrières nationales de l’URSS multiethnique. Sa gloire est chantée dans toutes les langues du pays. Mais si son habit, avant la guerre, rappelle la tenue de simple soldat, après la victoire, il porte l’uniforme du généralissime et apparaît comme dirigeant supranational, père de tous les peuples.
L’ouvrage que Plamper a édité avec Klaus Heller est ambitieux. Les éditeurs s’aventurent au-delà de la sphère soviétique et donnent la parole à des auteurs qui repensent l’expérience de l’Italie fasciste et de l’Allemagne nazie. De même, les contributeurs ne se limitent pas au culte de Stalin en tant que tel. Ils explorent l’arrière-fond historique ainsi que les représentations de Stalin dans les pièces de théâtre et dans les films. Quittant les sentiers battus, ils vont jusqu’à chercher les traces du dictateur dans des jeux de rôle que la propagande porte aux nues.
L’introduction de Plamper est dans l’esprit de ce vaste projet. L’objectif est de rechercher les racines de la vénération moderne des hommes illustres dans le dévouement romantique à l’individu génial et de remonter à la généalogie du terme « culte de la personnalité » jusqu’au début du xxe siècle. Il s’agit aussi de revisiter les interprétations traditionnelles du charisme des grands chefs : hypothèses des constantes anthropologiques, de la religion politique et du recours utilitaire à une autorité absolue. L’auteur exprime ses réserves quant à la validité de ces approches. Il souligne le caractère syncrétique du culte de Stalin, qu’on a quelque mal à réduire aux schémas habituels.
Plamper consacre un chapitre au culte est-allemand du leader soviétique, qui témoigne du caractère multidimensionnel du phénomène. Ses origines remontent à l’attente d’un homme providentiel aux temps wilhelmiens, puis à l’époque de Weimar et même jusqu’à la République fédérale. Le mouvement ouvrier allemand avait par tradition le culte de ses héros et de ses dirigeants, de sorte que les communistes purent se passer du modèle soviétique. Le conditionnement de la population à l’enthousiasme pour Hitler n’était pas sans importance, quoiqu’il pût, appliqué au commandant suprême des vainqueurs, susciter l’hostilité. Les réactions ambiguës à des événements comme la mort de Stalin montrent que rien ne serait plus simpliste que de penser l’attitude des masses en termes dichotomiques.
Simonetta Falasca-Zamponi explique qu’il est difficile de comprendre le culte de Mussolini sans prendre en compte les techniques cinématographiques utilisées pour créer son image. Elle relève la conjonction du grand spectacle, du politique et de la culture de masse qui métamorphosait les citoyens en consommateurs d’un divertissement populaire. Henning Bühmann met également l’accent sur les aspects médiatiques de la présentation de Hitler comme créateur d’une Allemagne nouvelle. Les propagandistes nazis se sont inspirés de l’année liturgique chrétienne en instituant un cycle de fêtes qui commémoraient l’histoire du parti national-socialiste et qui culminaient en une parade gigantesque présidée par le Führer. Il s’agissait d’établir un lien personnel entre les masses et Hitler, lien qui ne pouvait fonctionner que jusqu’aux défaites militaires du régime. Bühmann rappelle que le concept weberien du pouvoir charismatique s’accommode mal avec le cas nazi. Selon Weber, l’autorité charismatique procède de qualités personnelles authentiques et n’a pas besoin de médiatisation. Les historiens de l’URSS pourraient méditer ce raisonnement.
Barbara Walker se penche sur un précédent notable du culte soviétique du leader. Les cercles et les réseaux personnels des élites professionnelles et intellectuelles de l’époque prérévolutionnaire sont inimaginables sans les célébrités qui les guidaient et qui étaient révérées en tant que mentors. Ce n’est pas un hasard si Stalin a acquis l’épithète de « maître ». Tout autant que l’intelligentsia de l’Ancien Régime, les bolcheviks éprouvaient le besoin d’être rassemblés autour d’un guide. Irina Paperno estime qu’un intellectuel sophistiqué comme Čukovskij n’était pas forcément un adepte docile. Mais il suffisait qu’il accepte le système soviétique comme une nécessité historique pour que Stalin lui apparaisse comme la personnification d’un processus irrésistible qui n’est pas sans rappeler l’œuvre divine. Incarnation d’un projet grandiose, la figure de Stalin finissait par posséder une force d’attraction quasi charnelle qui attachait l’individu au pouvoir. Paperno interprète les textes dans lesquels les intellectuels en venaient à dénoncer Stalin comme l’expression d’une volonté de rompre un lien émotionnel en se détachant du vécu soviétique.
Ursula Justus conclut que les auteurs de théâtre avaient fort à faire pour que l’icône canonique de Stalin prenne vie sur scène. En revanche, le cinéma était le medium rêvé pour ranimer l’icône. Nikolas Hüllbusch fait revivre le leader cinématographique ainsi que les scénarios et les images habilement agencés pour populariser ses vertus. Dans l’imagerie des Soviétiques, le Stalin du cinéma remplaçait le dirigeant inaccessible.
Ljubov´ Orlova, l’actrice culte du cinéma stalinien, correspondait à cet idéal. L’analyse d’Oksana Bulgakova ne s’arrête pas à l’héroïne des films, dans lesquels une modeste travailleuse accède aux sommets de la gloire grâce à ses efforts et à la générosité du pouvoir soviétique. L’auteur va au-delà pour faire ressortir la subtilité des techniques publicitaires mises en œuvre et le personnage qu’elles ont créé. On a produit une comédienne fort attirante dont la séduction toutefois ne devait pas dépasser les limites étroites que le régime avait tracées à tout ce qui ressemblait à de l’érotisme.
Il importait par ailleurs que l’exemple de la plus illustre vedette de l’URSS soit consacré par la tradition historique. Ce n’est pas un hasard si c’est au cinéma qu’a incombé la tâche de suggérer que le patron du Kremlin était l’héritier légitime des lauriers d’un souverain mémorable. Frithjof Benjamin Schenk suit le destin d’Aleksandr Nevskij au pays des Soviets : après avoir été honni dans un premier temps comme autocrate chauvin, oppresseur de la nation et saint d’une Église que les bolcheviks haïssaient, il a fini par être célébré à la veille de la guerre comme homme d’État clairvoyant, patriote ardent, père généreux du peuple et défenseur valeureux de la Rus´. Schenk décrit également les péripéties du scénario de Sergej Ejzenštejn et Petr Pavlenko, qui durent adapter leur récit au cours politique du régime. À l’origine, le film sur Aleksandr Nevskij devait se terminer par la mort du héros. En haut lieu, on fit néanmoins savoir qu’un bon prince ne devait pas mourir.
Une question demeure, qui mérite réflexion. On peut se demander dans quelle mesure le terme de « culte de la personnalité » suffit à rendre compte de la problématique des deux ouvrages. Jan Plamper note que l’usage qu’en font les historiens de l’époque soviétique remonte aux diatribes de Nikita Hruščev en 1956. Il ajoute que la formule fut vite reprise pour désigner, comme il l’écrit, « la glorification comme quasi-dieu d’un leader politique moderne par le biais de techniques médiatiques et par une adulation populaire excessive ». L’auteur note qu’il suffit d’enlever le terme « leader politique » pour que la définition porte sur n’importe quelle vedette du monde du spectacle.
Par conséquent, ces deux volumes dépassent très largement l’analyse du culte de la personnalité. Cette expression est loin de rendre compte, entre autres, de la tradition et du contexte historique des sociétés qui produisent des guides, d’un panthéon où plusieurs divinités profitent de l’auréole du démiurge, ainsi que d’un système où l’exaltation du grand homme est censée masquer les privations et la terreur. Elle ne fait même pas allusion à la personnalité réelle, aux facultés qui prédisposent un simple mortel à devenir l’objet d’un culte et à la psyché d’un homme d’État qui devient idole.
Il ne serait certainement pas inutile de tout faire pour s’éloigner de la terminologie qu’appliquent les acteurs historiques, à partir du moment où le chercheur choisit de ne pas l’expliquer dans son contexte immédiat. Le recours aux stéréotypes discursifs d’une période historique donnée comporte le risque de ne saisir que les représentations collectives d’un temps révolu et d’obscurcir les phénomènes du passé en tant que tels.
N’oublions pas cependant que nous assistons à l’ouverture d’un chantier prometteur. Il faut souligner l’aspect pionnier de ces travaux et souhaiter qu’ils soient poursuivis.
Gábor T. Rittersporn
Lada Vladimirovna SILINA Nastroenija sovetskogo studenčestva, 1945-1964 [L’état d’esprit des étudiants soviétiques, 1945-1964] Moscou : Russkij Mir, 2004, 233p.
Le titre de l’ouvrage semble l’inscrire d’emblée dans le courant de l’historiographie actuelle, et ce pour plusieurs raisons. Axé sur un groupe de population défini et facile à cerner, ce travail fait partie des études sur le quotidien, sur le vécu d’individus ordinaires, qui permettent de compléter les travaux d’histoire politique. Cette démarche implique également une ouverture de l’histoire à des méthodes empruntées à d’autres sciences sociales.
Le terme d’« état d’esprit » va également dans ce sens. En effet, pour plusieurs historiens russes d’aujourd’hui, il s’agit d’une composante du quotidien
[1]. Cette expression, floue, renvoie à la fois à l’opinion publique, à des prises de position déclarées vis-à-vis d’événements politiques, à des rumeurs diffuses et inclut parfois des formes d’expression non verbales, comme des comportements sciemment déviants. La diversité des phénomènes qu’englobe ce concept en fait précisément un instrument adéquat pour analyser le quotidien. Encore faut-il en définir d’emblée les limites, la signification et la portée. Il s’agirait, selon L. N. Silina qui ouvre le livre par cette définition, de « l’état spirituel de la société, ses aspirations et ses penchants, ses nécessités et ses besoins ».
Enfin la période traitée, qui regroupe l’après-guerre et l’époque Hruščev, laisse à penser que l’auteur s’inscrit dans l’historiographie actuelle qui récuse une compartimentation faisant de la mort de Stalin une fracture absolue.
L’horizon d’attente est ainsi posé : il s’agit d’une période « charnière », au cours de laquelle « se produit une réévaluation massive des valeurs » (p. 3) et l’ouvrage va s’efforcer de saisir l’insaisissable, l’état d’esprit d’un groupe, conditionné, selon Silina, par la réalité sociale et politique, et qui l’influence également en retour.
Peut-on à la lecture du livre estimer cette tentative réussie ?
Le plan de l’ouvrage n’est pas exempt d’une certaine rigidité, imputable aux exigences académiques du mémoire de thèse dont cet ouvrage est issu. L’auteur commence par décrire ses sources et place son travail dans un triple contexte bibliographique, passant en revue tout d’abord les écrits consacrés aux étudiants en tant que groupe social, puis les ouvrages analysant l’opinion publique en général et les modalités de son expression en URSS en particulier, et enfin les travaux d’historiens concernant l’après-guerre, la guerre froide et la période de la dissidence.
Ce préalable est suivi d’un chapitre introductif consacré aux « étudiants soviétiques en tant que phénomène social ». L’auteur tente de saisir la spécificité du milieu social étudié en se fondant sur des données statistiques publiées en URSS en 1971 et en 1977. Il en ressort que c’est un groupe qui s’accroît de manière sensible après la guerre et dont la composition est hétérogène, tant du point de vue de l’âge et de l’origine sociale ou géographique que du vécu préalable (la différence entre ceux qui commencent leurs études supérieures tout de suite après l’école secondaire et ceux qui ont fait la guerre entre ces deux étapes est soulignée à plusieurs reprises). L’autre spécificité de ce groupe social, d’après l’auteur, est son interaction avec les instances d’encadrement comme le Komsomol et le PCUS.
Les deux chapitres suivants décrivent les « humeurs » (traduction littérale de nastroenija) des étudiants à proprement parler et sont structurés en fonction des événements politiques. Le chapitre III est en effet consacré aux premières années de l’après-guerre et englobe en réalité la période stalinienne, tandis que le quatrième concerne la période 1953-1964, marquée par l’ascension puis la chute de Hru
ščev. L’organisation de ces sections suit le même fil conducteur, ce dont témoignent les sous-titres
[2]. On peut donc reprocher à l’ouvrage de construire une réflexion sur le social à partir d’une chronologie d’histoire politique. On se prive par là d’une périodisation alternative, qui serait fondée sur ces mêmes phénomènes sociaux, mais en décalage par rapport aux décisions qui visent à les réguler. D’ailleurs, ce cadrage influe sur la conception même de l’objet d’étude. Qui nierait que la politique de l’État a exercé une influence non négligeable sur les diverses composantes de la société soviétique ? Cependant, réduire l’analyse de cette dernière à l’étude de ses réactions face à la politique revient à lui dénier une dynamique propre et à négliger des facteurs non politiques. L’objet étudié en sort appauvri.
Notre remarque est confortée par la manière dont le groupe analysé est présenté dans l’ouvrage. Une fois défini comme « la partie la plus intellectuelle [de la jeunesse] [...], ceux qui détiennent dans leurs mains l’avenir du pays » (p. 4), celui-ci ne semble plus poser de problèmes de définition à l’auteur. Or n’observe-t-on pas dans certains chapitres un amalgame entre ceux qui se désignent, ou sont désignés, comme « jeunes », comme « Komsomols » ou comme « étudiants » ? Par exemple, au chapitre III.7, consacré aux réactions des étudiants face à la mort de Stalin, la source principale est constituée par des périodiques « pour jeunes » (p. 87) -- essentiellement Komsomol´skaja pravda --, où s’expriment à la fois étudiants, écoliers et jeunes travailleurs (p. 96-97), et dont la parole est citée au même niveau, comme celle des « étudiants ». Certains événements, comme le VIe Festival international des étudiants et de la jeunesse (p. 121), ou les récitals de poésie, place Majakovskij (p. 123), sont cités comme des manifestations estudiantines, sans que la question de la composition réelle de l’assistance soit posée. De manière plus générale, les opinions du groupe étudié sont souvent présentées comme reflétant celles de la population dans son ensemble. Le lecteur en est amené à se demanderce que c’est qu’être étudiantet ce que cela implique en termes de modes et d’espaces d’expression. Mais à ces questions, l’ouvrage ne fournit que des éléments de réponse sporadiques.
S’interrogeant peu sur la spécificité du groupe étudié, l’auteur n’exploite pas les possibilités que lui offrirait cette différenciation. En effet, certains clivages du milieu étudiant ne sont que brièvement évoqués dans la deuxième partie. On pourrait se demander, par exemple, de quelle manière le type d’établissement (école d’ingénieurs, institut pédagogique, université à vocation généraliste), ou le régime des études (temps plein, cours du soir, externat) influe sur les prises de position des étudiants, ou sur ce qui permet la formation de groupes informels générateurs d’opinions au sein des établissements. À l’inverse, l’ouvrage se cantonne dans une démarche descriptive qui, si elle a l’avantage de présenter en détail certaines formations, ne permet cependant pas d’établir un lien entre les éléments cités. Ainsi, les sociétés secrètes d’étudiants sont énumérées aussi bien dans la partie consacrée aux années 1945 que pour la période Hruščev, sans qu’aucun parallèle soit tracé entre tous ces groupes. Il en résulte une vision fragmentaire du temps et de l’espace. Ces divers groupes se connaissaient-ils entre eux ? Avaient-ils entendu parler les uns des autres ? Prenaient-ils position les uns par rapport aux autres ? En les décrivant uniquement dans leur rapport d’opposition au pouvoir, l’auteur perd de vue de possibles convergences à l’intérieur du groupe étudié.
Ce questionnement insuffisant quant à l’objet d’étude va de pair avec un autre écueil essentiel, à savoir l’absence de recul par rapport aux catégories d’analyse utilisées par les instances encadrantes. L’exemple le plus flagrant concerne la déviance. Alors que les sources auraient pu permettre d’étudier la façon dont les normes comportementales sont définies et négociées entre étudiants et institutions, l’auteur se contente de citer -- en guise de preuve d’existence de comportements déviants -- les documents qui signalent, par exemple, « descas fréquents de beuveries, des comportements amoraux, des occurrences d’infraction au régime d’études, le mépris du collectif, le nihilisme affiché dans l’approche de la réalité soviétique » (p. 110). Les termes indigènes sont ensuite repris tels quels dans l’analyse, assortis d’explications d’ordre psychologique ou de jugements de valeur. C’est le cas, par exemple, de l’« alcoolisme » signalé par le Comité central du Komsomol, et qui est ensuite évoqué comme un fait avéré, sans que les frontières floues et la subjectivité de ce concept soient évoquées :« L’alcoolisme croissant parmi les jeunes, y compris parmi les étudiants, pendant les premières années de l’après-guerre, a une explication logique : [l’amertume des pertes, les dures épreuves psychiques et physiques] [...]. Cependant, certains anciens combattants ont bien trouvé des forces pour commencer une vie nouvelle et surmonter leurs peines » (p. 49).
Pour conclure, le livre dresse un vaste panorama des comportements et des prises d’opinion d’un groupe social mouvant et peu défini, celui des étudiants. Il mobilise pour cela une très large palette de sources, croisant des documents d’origine institutionnelle (divers fonds du RGANI et du RGASPI concernant l’action du PCUS dans le domaine de la politique visant les étudiants, certains fonds de l’organisation du Komsomol conservés au RGASPI, des fonds des cellules locales du PCUS au sein des facultés, qui se trouvent dans les archives municipales de Moscou, etc.) et des documents privés, tels que journaux intimes, mémoires, éléments de correspondance, entretiens. Les citations de la presse périodique étayent également l’analyse dans une très large mesure.
Cependant, prisonnière de catégories indigènes et d’un schéma explicatif binaire qui oppose résistance et conformité au pouvoir, l’auteur n’arrive pas à dépasser le niveau purement descriptif, laissant le lecteur sur sa faim quant aux mécanismes sociaux qui auraient conduit à la formation de tel ou tel foyer d’opinion. De plus, en construisant son raisonnement autour des événements politiques, l’auteur renonce d’emblée à ce que le titre de son ouvrage semblait promettre : étudier les étudiants en tant que milieu autonome, certes conditionné en partie par les instances de pouvoir, mais pas entièrement défini par elles.
Bella Ostromoukhov
Dan Healey Homosexual Desire in Revolutionary Russia The Regulation of Sexual and Gender Dissent Chicago, Londres : The University of Chicago Press, 2001, 392 p.
L’ouvrage de l’historien Dan Healey apporte une contribution importante à l’histoire de l’homosexualité en même temps qu’à l’histoire soviétique. S’il parcourt une chronologie qui mène des années 1870 à la chute du régime communiste, l’essentiel du livre est consacré aux premières décennies du xxe siècle, avec les deux tournants que constituent la dépénalisation de la sodomie en 1922 et sa « repénalisation » en 1933-1934. Cette recherche, fondée sur l’exploration d’archives récemment devenues accessibles, ouvre à partir d’un matériau empirique très riche, tout particulièrement du côté des documents policiers et médicaux, des perspectives nouvelles et stimulantes. Elle en reste toutefois tributaire, non pas seulement parce que l’auteur reconnaît ne pas toujours être en mesure de répondre aux questions qu’il pose (ainsi, pour expliquer la soudaine mobilisation du pouvoir contre l’homosexualité masculine en 1933), mais aussi, plus fondamentalement, parce que cette histoire est finalement moins celle du « désir homosexuel », en dépit du titre, que de sa « régulation », conformément au sous-titre.
La première partie présente la préhistoire de l’homosexualité soviétique, ou plutôt des homosexualités, car l’histoire n’est pas la même selon qu’il s’agit des hommes ou des femmes -- et c’est l’un des fils conducteurs de cet ouvrage, même si, comme la société dont il traite, l’auteur est amené à s’intéresser davantage à l’homosexualité masculine. On découvre ainsi la figure traditionnelle des pratiques sexuelles entre hommes fondées sur l’inégalité et la dissymétrie (maîtres et serviteurs, artisans et apprentis, ou bien, dans le monde des bains ou des taxis, les clients requérant aussi des services sexuels), mais aussi, dans une logique de modernisation de la Russie, en particulier dans les deux capitales où elle commence à prendre forme, Saint-Pétersbourg et Moscou, l’émergence d’une culture nouvelle, une sous-culture urbaine qui permet de parler véritablement d’homosexualité, avec ses rôles différenciés qui rappellent le « gay New York » de la même époque, étudié par l’historien George Chauncey dans un ouvrage déjà classique
[1] -- la « tante » efféminée (tetka, en anglais fairy), le « vrai homme », soldat ou marin viril (
ženonenavistnik, en anglais trade), et celui, au statut incertain, qui se fait ou se laisse payer, « pédéraste pour l’argent ». Du côté des femmes, bien moins autonomes, on est loin d’une culture lesbienne de salon, comme à Paris ou à Berlin dans les mêmes années ; les pratiques sont confinées dans l’univers féminin des bordels, ou protégées dans le cercle privé des familles.
L’homosexualité posait moins problème en Russie qu’en Grande-Bretagne ou en Allemagne, ou même en France : sans doute la sodomie y était-elle interdite depuis 1835, mais le régime tsariste ne s’embarrassait guère d’une police des mœurs, l’Église orthodoxe marquait plus d’indulgence ou d’indifférence à l’endroit de l’homosexualité que l’Église catholique et, dès lors que l’homosexualité relevait moins de la médecine légale que de la psychiatrie, la Russie au début du xxe siècle connaissait en la matière un régime que Dan Healey résume en deux termes : « euphémisme et discrétion ». La dépénalisation de 1922 doit du reste être comprise dans l’histoire plus longue de sa remise en cause, au nom de la modernisation, avant comme après la révolution de 1917. D’un côté en effet, les communistes, à commencer par Lenin, se reconnaissent sans doute dans une vision de la sexualité qui est moins « libertaire » que « rationalisée ». D’un autre côté pourtant, Dan Healey se range du côté de Laura Engelstein et s’écarte de Simon Karlinsky : la dépénalisation dans le Code pénal de 1922 ne serait pas accidentelle, mais intentionnelle ; elle s’inscrirait dans la logique du « consensus moderniste » entre juristes libéraux, sociaux-démocrates et bolcheviks -- d’autant plus remarquable par contraste avec l’Allemagne et l’Angleterre contemporaines, où ce « crime » reste passible de longs emprisonnements.
En Russie soviétique, la clinique peut prendre le relais de la prison : les pratiques homosexuelles apparaissent dès lors comme des signes de « perversion », plutôt que de « perversité ». La médecine définit ainsi l’homosexualité, en opposant le rôle passif, supposé congénital, au rôle actif, qui serait acquis. On le devine : moins pathologique, le second se prêterait mieux à la démarche thérapeutique que le premier, puisqu’ il s’éloigne moins des normes de gender. Car c’est aussi l’une des richesses de ce livre : la sexualité est toujours comprise dans son articulation avec le genre -- dans la société, et dans la lecture qu’en propose Dan Healey. Ce qui pose problème dans l’acte homosexuel, c’est donc surtout l’homme efféminé -- plus que l’homme viril bien sûr, mais plus aussi que la femme « masculine ». Ce personnage dévirilisé et le malaise qu’il suscite sont donc renvoyés dans l’altérité culturelle des « malheureux bachi du Turkestan », jeunes travestis à la fois « étrangers » et « rétrogrades ». Par contraste, pour les femmes, la masculinisation peut apparaître en termes positifs, y compris sous forme travestie, et jusque dans les rangs de l’armée, comme une figure de la modernisation révolutionnaire : n’est-on pas prêt alors, dans des cas exceptionnels, à tolérer les mariages entre femmes ?
Le deuxième plan quinquennal, en appelant à « débiologiser » les sciences humaines, préparait déjà le terrain : en matière d’homosexualité, la médecine pouvait être dépossédée de son objet. Au début des années 1930, la purge du parti communiste, traduction politique de la crise économique et sociale, affecte également les « anormaux », et les boucs émissaires que sont les homosexuels de sexe masculin sont parmi les victimes. Dan Healey rappelle toutefois que la répression nouvelle doit être envisagée non seulement dans une logique nationale, mais aussi internationale. L’Allemagne nazie s’engage alors dans la dénonciation d’une homosexualité « enjuivée », qu’incarne la volonté émancipatrice de Magnus Hirschfeld. En retour, les communistes allemands vont se démarquer, après l’incendie du Reichstag, de toute influence homosexuelle -- jusqu’à dénoncer l’homosocialité (cette sociabilité intime entre hommes), jugée sulfureuse, d’Ernst Röhm à la tête des SA. Plus discrète, la dépénalisation de l’homosexualité en Union soviétique, en 1933-1934, doit donc se comprendre dans ce contexte. Cette internationalisation avait déjà eu pour centre l’Allemagne, au début du siècle, avec le procès Eulenburg ; dans les années 1950, elle se jouera à partir des États-Unis, en réaction au communisme, avec le maccarthysme
[2].
La question se pose depuis lorsen Union soviétique-- et des communistes étrangers la posent à Stalin : « Un homosexuel peut-il être membre du parti ? ». Il ne faut toutefois pas exagérer la singularité de la question homosexuelle : Dan Healey le rappelle, la dépénalisation s’inscrit dans le cadre d’une politique nouvelle qui n’est pas seulement d’hétérosexualité obligatoire, mais aussi de maternité obligatoire, et plus généralement de valeurs familiales soviétiques. Au fond, c’est la même logique qui prendra forme en France sous Vichy, la politique de la sexualité étant pareillement indissociable d’une politique du gender, avec une semblable inscription dans la biologie
[3]. Du reste, cette biologisation se marque par un retour en arrière révélateur : alors que, dans les années 1920, la question sexuelle commençait à être posée de manière égale pour les hommes et les femmes, dans les années 1930 la différence est rétablie : des pratiques homosexuelles entre femmes, le stalinisme n’a rien à dire ou presque.
La troisième et dernière partie de l’ouvrage, la plus courte, ouvre des pistes sur les périodes suivantes -- la répression, entre Goulag et clinique, et la libéralisation récente. C’est surtout une invitation à poursuivre l’enquête sur la « dissidence sexuelle » comme révélateur du pouvoir, et plus largement sur le genre et la sexualité comme langages politiques, y compris pour l’État soviétique, qu’il s’agisse de penser les rapports entre les classes ou les cultures. L’internationalisation de la question homosexuelle est sans doute une des pistes les plus prometteuses, d’autant que la multiplication des recherches dans des cadres nationaux en a préparé le matériau.
Le travail de Dan Healey montre donc bien ce que le pouvoir fait du sexe. C’est ainsi qu’il explique comment la « géographie de la perversion » contribue à construire l’espace national : l’homosexualité est pensée comme une pathologie individuelle lorsqu’il s’agit des cités soviétiques européennes et, au contraire, sur le mode culturaliste chez les populations périphériques non-slaves. Ce contraste participe donc d’un partage de l’empire puis de l’union entre deux mondes, « civilisé » et « primitif ». Mais, en retour, son livre ne fait qu’esquisser (et paradoxalement davantage pour la période prérévolutionnaire), en s’appuyant sur des ouvrages littéraires et des journaux intimes, et à travers l’écran des rapports de police, ce que le pouvoir fait au sexe -- aux cultures sexuelles, aux pratiques et aux représentations, intimes autant que publiques, du côté non seulement de ceux qui exercent le contrôle, mais aussi de ceux et celles qui en sont l’objet. En effet, et c’est la leçon de Foucault qui peut aussi être appliquée à l’histoire soviétique, le pouvoir ne doit pas seulement être appréhendé à partir du couple que forment répression et libération : le pouvoir ne se contente pas d’empêcher et de permettre ; il fait exister, advenir, y compris des manières de vivre.
Éric Fassin
Vlada TRAVEN La datcha en Russie de 1917 à nos jours Paris : Éditions du Sextant, 2005, 232p.
This book presents a clear and well-informed account of dacha settlement around Moscow in the Soviet era. Vlada Traven contends that the history of suburban and exurban development offers a rewarding perspective on the Soviet experience. She starts with the striking idea that the “normal” process of suburbanization around Russia’s major cities was blocked by the Revolution. In the early twentieth century, dacha settlements were rapidly being converted into dwellings for year-round occupancy. In the Soviet period, however, the divide between urban and out-of-town living was firmly re-established.
This did not occur without much hesitation and confusion. Traven notes the chaotic state of former dacha settlements in the civil war period and the early 1920s: the Soviet regime was still in no condition to look after the exurban housing stock. She traces the various measures taken to begin to improve the situation: demunicipalization, the creation of a dacha co-operative movement in the late 1920s, and then the move to the proizvodstvennyi printsip whereby dacha construction took place under the auspices of the enterprise or some other workplace. In the Stalin era, land and resources were handed out liberally to categories of the population that had earned the state’s gratitude. The politics of dacha allocation thus played a significant part in the consolidation of a new elite of physicists, writers, apparatchiks and generals.
When Traven reaches the post-Stalin era, her attention switches largely to the “poor man’s dacha” of the garden settlement. She shows that garden plots, originally conceived as an ad hoc measure to meet the postwar subsistence crisis, gradually became more “dacha-like” as sheds and temporary structures mutated into small exurban dwellings.
The backbone of Traven’s account is provided by a study of state legislation and administrative directives. Using both published and unpublished sources (some of them hitherto unknown to scholarship), she convincingly shows the ambiguities of government policy in this area and precisely locates the sources of tension and disagreement within the political establishment.
As a trained architect, Traven has many interesting things to say about the design both of individual dachas and of whole settlements. For example, she describes the paradoxical impact of Finnish and American design and know-how in the era of “high Stalinism” in the late 1940s: as so often, pressing material need trumped ideological purity in the practical workings of the Soviet state.
A further asset of the book is that Traven has drawn on a number of family archives -- some dating back to the early Soviet period -- to reconstruct everyday life at the dacha. Written documentary evidence is supplemented by oral history interviews with residents of key dacha settlements and by a fascinating collection of more than thirty contemporary photographs from family collections.
Thus, Traven tells an interesting story and puts valuable new sources in the public domain. She could, however, do more to explain the principle on which she has selected her sources and her themes. No study of a broad social phenomenon like the dacha, however scrupulously it is conducted, can ever hope to be comprehensive; this makes it all the important to reflect on the story that one is telling as well as simply telling it. Does Traven believe that her fascinating case studies are representative of the Soviet dacha phenomenon, or of the principal types of dacha? As the book stands, it seems to overlook or downplay certain types of dacha experience -- notably the rental sector in the pre-war era.
The book would also benefit from a slightly more ambitious intellectual framework. One such framework is chronological: how exactly to measure continuity and change across the major historical divides of 1917 and 1991? Unfortunately, Traven’s brief historical introduction on the pre-revolutionary dacha and her more elaborate chapter on the post-Soviet dacha are not quite up to the standard of the main part of the book. Other frameworks might be sociological or anthropological: how exactly does a history of the dacha help us to understand Soviet society, its structure, its mechanisms, its self-reproduction? Here again Traven offers no sustained reflections. She cites in her bibliography Naomi Galtz’s richly analytical PhD thesis (“Space and the Everyday: An Historical Sociology of the Moscow Dacha,” University of Michigan, 2000), but she does not refer to it in her text and does not seem to enter any kind of dialogue with it.
These slight failings should not, however, obscure the distinct virtues of La datcha en Russie. Traven’s book, although it perhaps misses a few analytical opportunities, is empirically rich and makes a real contribution to the social and cultural history of twentieth-century Russia.
Stephen Lovell
Bruce ADAMS Tiny Revolutions in Russia Twentieth-Century Soviet and Russian History in Anecdotes New-York, Londres : RoutledgeCurzon, 2005, 176p.
On ne peut expliquer une plaisanterie sans en perdre le sel, la drôlerie et donc l’intérêt, dit-on généralement. Dans Tiny Revolutions in Russia, Bruce Adams se propose d’inverser ce postulat : une plaisanterie, si elle est expliquée, peut fournir des informations sur la société et la culture dans laquelle elle est née. La plaisanterie constitue en elle-même une explication et les histoires drôles politiques offrent de ce point de vue un matériau de choix pour aborder la société soviétique et l’histoire de la Russie depuis la révolution d’Octobre.
Puisant dans plusieurs recueils d’anekdoty publiés à la fin des années 1980, B.Adams passe en revue les thèmes de dérision et les sujets de préoccupation des Soviétiques. Une division chronologique, suivant les dirigeants qui se sont succédé à la tête de l’URSS, conjuguée avec une division thématique à l’intérieur de chaque chapitre, lui permet de présenter les grands cycles d’histoires drôles politiques.
S’il existait peu d’histoires drôles sur Lenin de son vivant, leur nombre explose en revanche dans les années 1970. Plus que Lenin lui-même, ce sont les extravagances du culte et en particulier la célébration du centenaire de sa naissance qui sont tournées en dérision. Inversant l’image officielle, les anekdoty le présentent en mari trompé, trahi par son fidèle acolyte Dzeržinskij, se moquent des souvenirs officiels, contredisent l’idée de sa « bonté » et inventent des « produits dérivés » du culte, tel le soutien-gorge « Monts Lenin ».
Très différentes, les histoires sur Stalin, qui, elles, circulaient de son vivant, insistent sur les purges qui ont marqué son règne, la terreur et les répressions aveugles (y compris contre les colporteurs d’histoires drôles). Elles le présentent comme un tyran sanguinaire, mais s’attachent aussi à dénoncer le culte de la personnalité.
L’hypocrisie de la déstalinisation lancée par Hruščev inaugure le cycle des blagues sur ce dirigeant brocardé pour sa calvitie et son physique porcin. Sa politique brouillonne, le but proclamé de construire le communisme en vingt ans et de l’« exporter » dans le reste du monde, ainsi que la compétition avec les États-Unis sont les thèmes privilégiés des anekdoty, qui suggèrent que l’avènement du communisme ne ferait que décupler les difficultés de l’URSS et entraînerait une véritable catastrophe pour les pays alentours.
Sous Brežnev, les difficultés, les pénuries et l’essoufflement des grands projets, tel que le chantier ferroviaire du BAM, restent d’actualité. Mais c’est surtout de l’incapacité de Brežnev à lire un discours que l’on se moque, ainsi que de son goût pour le clinquant et les décorations, et du culte de la personnalité qu’il laisse s’instaurer (ou plutôt « du culte, car on cherche toujours la personnalité... »). Les histoires drôles sur un Brežnev sénile à la fin de sa vie trouvent un écho dans celles qui circulent sur ses deux successeurs, Andropov ou Černenko, même si le premier, homme du KGB, y apparaît aussi sous les traits d’un véritable garde-chiourme.
Quant à Gorbačev, c’est sa politique économique, mais surtout sa politique anti-alcoolique, qui sont ciblées, de même que la place inhabituelle tenue par sa femme, Rajsa Maksimovna.
Les anekdoty évoquent les grands moments de l’histoire de l’URSS : la période de chaos qui suit la révolution de 1917, l’arrivée au pouvoir de Stalin, les purges, la collectivisation et le premier plan quinquennal, la déstalinisation, la longue période de stagnation brejnévienne, la succession des premiers secrétaires séniles au début des années 1980, la perestroïka et la catastrophe de Tchernobyl. À noter, comme le fait B.Adams, que la « Grande Guerre patriotique » de 1941-1945 est quasiment absente du comique soviétique.
Malgré la présentation chronologique que propose l’auteur, un certain nombre de thèmes transversaux peuvent être repérés. Celui des interventions extérieures de l’URSS tout d’abord, de la guerre de Corée à la Tchécoslovaquie en 1968, en passant par l’insurrection hongroise de 1956 (B. Adams n’évoque pas l’Afghanistan, pourtant sujet d’histoires puisque si l’URSS l’a envahi, « c’est qu’elle procède par ordre alphabétique »). La crainte de la puissance de la Chine avec laquelle les relations se dégradent progressivement transparaît à toutes les époques.
Les problèmes économiques, les dysfonctionnements de l’agriculture, les pénuries reviennent comme un leitmotiv, de même que l’omniprésence de la propagande, l’absence de liberté d’expression et l’aspiration de la majorité des Soviétiques à quitter le pays. Le personnage de Rabinovič apparaît dès les années 1920 et partage avec les histoires de la radio arménienne le rôle de critique attitré et plein d’esprit du système soviétique. Mais le thème de l’antisémitisme ou celui de l’émigration massive des Juifs dans les années 1970 sont également au cœur de nombreuses histoires, peut-être, comme le suggère l’auteur, parce qu’elles étaient racontées essentiellement par l’intelligentsia juive.
Les grandes séries d’anekdoty sur le commandant rouge Čapaev et l’agent soviétique en Allemagne nazie Štirlic, toutes deux inspirées de films, occupent dans le livre une place à la hauteur de leur popularité, tout comme les histoires sur certaines nationalités, tels les Tchouktches (pour leur bêtise non exempte de malice) ou les Géorgiens (habiles à tirer profit du système).
Enfin, les avantages dont bénéficie la nomenklatura et surtout son manque d’éducation, défaut auquel n’échappe pas même la ministre de la Culture Furceva, sont les thèmes privilégiés de nombreuses histoires drôles. Ces critiques se poursuivront d’ailleurs dans les blagues sur les Nouveaux Russes, apparues dans les années 1990, qui semblent clore la tradition des histoires drôles politiques.
On peut néanmoins regretter que ces grands thèmes soient dispersés tout au long du livre, et le choix fait par l’auteur de classer les histoires en fonction des premiers secrétaires du parti présente de ce point de vue des limites certaines. Soulignant l’intervalle qu’il peut y avoir entre un événement et son reflet dans les histoires drôles (la révolution et la guerre civile n’ont donné lieu que bien plus tard à des blagues se moquant de la manière dont ces événements étaient enseignés), il classe les anekdoty à la période où elles sont apparues et non pas à la période à laquelle elles se réfèrent. C’est ainsi que la majorité des blagues sur Lenin se retrouve dans la partie intitulée « Brežnev » -- puisque effectivement elles ont fleuri à l’époque de la stagnation.
Alors que la lecture en est rendue moins fluide, il n’est pas sûr que B. Adams évite pour autant le piège de la fausse datation. De plus, en mettant l’accent sur la période où elles ont émergé plutôt que sur leur contenu, il se prive (et nous prive aussi) de voir comment ces histoires ont évolué selon les périodes, alors que cette évolution pourrait en apprendre beaucoup sur leur signification. Il nous prive également d’une approche transversale, qui aurait sans doute permis de dégager, au-delà des fluctuations historiques, les lignes de force et les points centraux de ce que signifiait « être soviétique ».
On aborde là sans doute la principale lacune du livre. Tiny Revolutions se présente comme un manuel pour les étudiants en « culture et histoire russe et soviétique », et il en adopte d’ailleurs le ton. Mais les éclaircissements que B. Adams fournit se limitent au contenu des histoires drôles et à leur contexte : il n’explique en définitive que très peu ce qu’elles signifiaient pour ceux qui les racontaient.
Ces anekdoty étaient-elles vraiment, comme le suggère le titre du livre, des « révolutions en miniature », de celles qui, comme l’écrivait Orwell, font rire car elles sapent la dignité des puissants ? Ceux qui les racontaient concevaient-ils ce genre comme une protestation, une forme d’engagement civique qui aurait pris d’autres aspects dans un régime démocratique, comme le suggère l’auteur à plusieurs reprises ? La disparition de ces histoires à la fin des années 1990 tient-elle uniquement à ce qu’il est désormais possible de s’exprimer en toute liberté et au fait que l’intelligentsia qui les colportait se heurte après la chute de l’URSS à des difficultés beaucoup trop importantes pour avoir envie d’en rire ? Ou n’est-ce pas un signe de perte de familiarité avec le régime, perte de cette sécurité qu’offrait le fait d’être citoyen de l’une des deux superpuissances ? L’anekdot n’était-elle pas aussi un moyen d’échanger entre amis et connaissances des « signes de complicité », le partage d’une même attitude envers le pouvoir, et n’est-ce pas avec la disparition des histoires drôles politiques un mode de sociabilité qui s’est perdu ? À défaut de répondre à ces questions, ce livre n’en reste pas moins un recueil très complet, qui brosse un tableau vaste et drôle de l’histoire de la Russie soviétique.
Amandine Regamey
EMPIRES, NATIONALITés, RéGIONS
Willard Sunderland Taming the Wild Field Colonization and Empire on the Russian Steppe Ithaca, Londres: Cornell University Press, 2004, 264p.
Willard Sunderland présente dans son ouvrage l’histoire d’une région, la steppe, sur presque un millénaire (xe-xixe s.). Si les quatre cinquièmes du livre concernent de fait la seconde moitié du xviiie et le xixe siècle, le choix du long terme permet de prendre la mesure des changements et des différentes phases d’accélération dans la transformation du territoire. Ce dernier s’étend au nord et au sud à partir du Danube, entre la Caspienne et la mer Noire, jusqu’à l’Oural, allant de Kichinev et Odessa jusqu’à Vladikavkaz au sud et Orenbourg au nord. La steppe est aujourd’hui divisée entre l’Ukraine, la Moldavie, la Fédération russe et le Kazakhstan. Le travail de Sunderland se situe au croisement de plusieurs renouvellements historiographiques concernant aussi bien l’histoire générale et régionale de l’empire de Russie que l’histoire des confins, des zones de frontières (borderlands).
L’auteur se propose de confronter l’histoire de cette zone géographique, originairement consacrée au pastoralisme et au nomadisme, et qui, à la fin du xixe siècle, est dédiée à l’agriculture sédentaire, à d’autres expériences de colonisation, soit américaines, soit européennes. L’un des grands apports du livre consiste en la volonté d’éclairer l’épopée impériale russe à l’aune d’autres historiographies. Ainsi Sunderland introduit-il la notion « d’impérialisme » pour parler de l’ensemble de la période, définissant ce dernier comme la formation d’un empire et celui-ci comme la création d’une société subordonnée. L’utilisation de ce terme paraît néanmoins superflue, même s’il renvoie à une nouvelle tendance historiographique qui cherche à souligner le caractère nécessairement violent et destructeur, pour les sociétés autochtones, de l’intrusion d’un nouveau pouvoir étatique et de populations nouvelles. Dans le corps de l’ouvrage, Sunderland est plus nuancé, montrant combien les discours sur la colonisation, l’empire et l’impérialisme (qui n’émerge en tant que terme que dans les années 1870) ont évolué et combien les acteurs de la colonisation russe ont tenté de décrire leurs expériences en fonction de ce qui se passait ailleurs, autant pour s’y identifier que pour s’en démarquer. L’historien note bien le changement introduit dans la seconde moitié du xixe siècle avec la multiplication des conquêtes coloniales et l’émergence d’une idéologie particulière, mais celui-ci s’applique moins à la steppe, administrativement et économiquement bien intégrée au centre, qu’à l’Asie centrale notamment. L’auteur analyse largement les changements de vocabulaire (migration, peuplement, colonisation...). Il montre comment, à partir de la seconde moitié du xixe siècle -- époque d’uniformisation administrative accélérée par les Grandes Réformes -, les régions de la steppe furent redéfinies dans la mythologie nationale comme un entre-deux, à la fois territoire intérieur et frontière orientale.
Le livre a donc pour ambition de décrire le phénomène d’intégration des régions de la steppe à l’empire de Russie. Du fait du choix des sources- chroniques, récits de voyage, études ethnographiques et historiques, archives centrales et provinciales --, le parti pris de l’auteur est de se placer du point de vue du colonisateur. En réalité, les colonisés sont peu présents dans cette histoire, si ce n’est par la mention des révoltes, départs en émigration et, assez vite, la mise en place d’institutions autonomes. Par contre, Sunderland s’applique à construire une histoire, tant institutionnelle que des représentations, du pouvoir russe sur la steppe. Aussi son étude se présente-t-elle également comme une histoire générale de l’empire -- notamment en ce qui concerne la création d’une idéologie nationale impériale --, qui place le fait colonial au centre de la définition d’une particularité nationale russe.
Le premier chapitre retrace rapidement l’histoire du territoire de la steppe, depuis sa mention comme champ (field) dans les chroniques anciennes de la Rus´, à l’arrivée des Mongols et sa nouvelle appellation de « champ sauvage » (« the wild field » du titre) après la reconquête de Kazan dans la seconde moitié du xvie siècle. Les différentes tentatives de pacification de ce territoire afin d’en faire une ligne défensive qui ne cesse d’avancer aboutissent à l’émergence du terme de « steppe » à la fin du xviie siècle. Le territoire du sud de la Moscovie est alors conceptualisé comme un espace vide à développer. Si les princes de Moscovie avaient recherché la sécurité, les profits du commerce et entrepris quelques opérations de conversion forcée, Pierre le Grand et ses successeurs, créateurs de l’empire, ont voulu davantage. Selon Sunderland, un nouvel impérialisme émerge avec Pierre, fondé sur la rationalité, la transformation des territoires et des peuples, et qui se manifeste par l’organisation des grandes expéditions scientifiques. Au milieu du xviiie siècle, la steppe est donc devenue un lieu à peupler, le mercantilisme propre à la période impliquant d’organiser son développement économique.
Le second chapitre, intitulé « La colonisation par les Lumières », s’intéresse à la seconde moitié du xviiie siècle. Il décrit en particulier la politique de conquête de CatherineII au cours de guerres successives avec l’empire ottoman, ainsi que sa volonté de peupler la steppe non seulement de Russes et d’Ukrainiens issus des provinces centrales, cosaques ou paysans d’État, mais de colons (kolonisty) étrangers : Allemands, Bulgares, Grecs... Sunderland décrit, comme dans chacun des chapitres suivants, l’évolution institutionnelle, l’arrivée des différents migrants, la collecte de renseignements, les épisodes de conquête (plus les départs consécutifs de nombreuses populations autochtones) et de révoltes (celle des Bachkirs, la rébellion de Pugačev chez les cosaques). Enfin il utilise, trop rapidement à notre goût, les récits des migrants eux-mêmes ou des administrateurs locaux, qui font apparaître la réalité sur le terrain de la rencontre des Russes, fuyards ou mal organisés, avec leurs nouveaux territoires et leurs habitants. Il était essentiel de resituer cette réalité chaotique afin de mieux apprécier l’ampleur des efforts qui furent nécessaires à une colonisation agricole qui s’étendit sur deux siècles.
« Une colonisation bureaucratique » (troisième chapitre) étudie le premier quart du xixe siècle, période d’intense colonisation (entre 1796 et 1835, on compte 1,7 million de nouveaux migrants). Le romantisme et l’idée de rationalisation de l’État s’entremêlaient pour faire de la steppe une colonie importante que l’on souhaitait contrôlée. Dans le chapitre IV, Sunderland décrit la période suivante, avec la formation en 1837 d’un ministère des Domaines qui devient de fait leministère de la colonisation. L’auteur montre la poursuite d’une colonisation ethniquement diversifiée et que les pouvoirs publics cherchent toujours à mieux encadrer,puis le changement introduit par l’émancipation du servage. Plutôt que de continuer à coloniser, il s’agit désormais d’améliorer les conditions agricoles et économiques des paysans de la Russie centrale comme de la périphérie. En outre, dans le cadre de l’unification administrative liée aux Grandes Réformes, les régions de la steppe et leurs populations (colons, Bachkirs et en partie les cosaques) perdent une part de leur autonomie et se trouvent intégrées aux provinces intérieures.
Le dernier chapitre, qui porte sur la fin du xixe siècle, clôt cette histoire de l’incorporation de la steppe par la création d’institutions spécialisées plus compétentes dans la colonisation, mais aussi par la substitution de la Sibérie à la steppe comme grande zone de peuplement. Sunderland souligne enfin les ambiguïtés de la construction nationale russe. Si les études ethnographiques et statistiques n’ont cessé de semultiplier, l’ambiguïté demeure néanmoins chez les savants : la Russie a-t-elle entrepris une colonisation intérieure ou bien a-t-elle été, à l’instar des grandes puissances européennes, une puissance impérialiste ?
Le livre de Sunderland, par son ambition, l’ampleur des sources utilisées, sa richesse d’analyse et son inscription dans les débats historiographiques les plus contemporains, constitue l’un des exemples les plus achevés de la réécriture en cours de l’histoire de la Russie, qui prend pleinement en compte sa dimension impériale. La volonté de rompre avec la vision d’une colonisation organique, d’une incorporation « naturelle » des terres qui constituèrent l’empire russe puis l’URSS, permet de replacer au centre du récit l’extériorité originelle des territoires et des populations conquises. Mais, en se fondant sur les seules archives russes et en restituant le seul point de vue du colonisateur, en particulier ses représentations de la steppe, Sunderland parle finalement surtout de la construction nationale russe. Il ouvre cependant la voie pour réélaborer aujourd’hui une méthodologie qui permettrait de décrire dans le détail comment un pouvoir impérial s’est imposé et comment les populations locales, si diverses soient-elles, ont réagi.
Juliette Cadiot
Sergei BOGATYREV, ed. Russia Takes Shape: Patterns of Integration from the Middle Ages to the Present Helsinki: Academia Scientiarum Fennica, 2004, 289 p.
(Annales Academiae Scientiarum Fennicae, Humaniora, 1239-6982 ; 335)
This miscellany brings together some fruits of recent research by Finnish specialists in Russian history, whose excellent work, even when published in a Western language, does not always receive sufficient attention abroad. The editor, Sergei Bogatyrev (London), who defended his doctoral thesis on sixteenth-century Muscovite court politics at the University of Helsinki in 2000, devotes this volume to the history of Russia’s regions. In particular the six contributors seek to throw light on the process whereby various regions became integrated into the multi-national empire. This unifying theme is not, however, pressed too strongly and each essay may best be regarded as an independent study. A more rigorously constructed collaborative project such as this might most usefully have focussed on one of the three basic aspects of the integrating process: administrative, socio-economic or cultural; as it is, the topics treated here range over a wide compass and stretch chronologically from Kievan Rus´ to the present -- from Perun to Putin, so to say.
Jukka Korpela (Joensuu) examines the role that the canonization of saintly rulers or ecclesiastics by the Russian Orthodox Church played in consolidating Muscovite rule. He makes it clear that the choice of a candidate for sainthood, and the timing of such a decision, owed much to the political conjuncture. This was especially so during the metropolitanate of Makarii (1542-1563), who more than doubled the number of universal (Church-wide) cult figures and regularized the practice of their worship. Thereby he sought to elevate IvanIV’s claims to absolute power and to fortify his realm in the struggle against Catholic and Muslim foes. While the existence of such secular motives cannot be doubted, Korpela strains his argument and comes close to suggesting deliberate falsification by the ecclesiastical authorities, who manipulated historical facts and legends to bolster an essentially fraudulent, aggressive ideology -- much like the Romantic historians of the 1840s or indeed twentieth-century Stalinists. “This crusade element of Russian history has remained to the present day” (p. 43). Overlooked here is the element of popular piety: sixteenth-century Russians believed in a fount of divine grace descending upon the righteous, which one might legitimately seek to direct towards worthier (“holier”) places or persons. The eminent church historian A.V. Kartashev considered the political aspect of Ivan’s canonization drive as “unconscious.” This was perhaps too benign a view, yet a hypercritical one is risky, too. What evidence is there that devotees of local cults resented their universalization, rather than relishing the higher status obtained? Did not churchmen of the ‘possessor’ tendency have their grievances against the secular power, notably over monastic land? Politicization of saint-worship neither is nor was an exclusively Orthodox phenomenon. Despite these reservations one can but admire Korpela’s patient detective work in establishing precisely when canonization occurred of particular individuals, not least those monks and laymen who braved adversity to further the cause of Christian civilization in Russia’s far north -- exploits that had little direct connection with consolidating absolutism.
Turning to Muscovite administation, in a substantial article (p. 59-127) Bogatyrev examines the integrating role played by one particular category of official: the guba elders (gubnye starosty). Elected from among local service ‘gentry,’ their prime task was to root out bandits and bring them to justice. Earlier writers (this reviewer included) focussed on the way these men were chosen and how they did their job; but there is very little about such things here. Instead Bogatyrev treats the elders as omnicompetent functionaries performing an essential mediating function between the central power and the localities, building a viable ‘communication network.’ Where previous researchers stressed the conflicts and injustices inherent in highly stratified Muscovite society, the picture drawn here is one of social consensus and solidarity, even of administrative efficiency. This original interpretation, rooted in the cultural studies approach, will not convince everyone. Does it matter that co-operation between Moscow’s Banditry Office and local élites took such a violent, repressive form: pursuing desperate social misfits, extracting confessions by torture, and sentencing thousands to death, usually after bodily mutilation? Denunciation was the norm and the accused had no rights. Yet here even Ivan IV’s oprichnina is rationalized; scarcely a hint is given of the desolation that afflicted vast swathes of rural Russia from the 1570s onward. Bogatyrev’s argument would have gained force had he explained the principle of mutual guarantee (krugovaia poruka) that underlay the election of guba elders and shown how their activities fitted in with those of the centrally appointed voivodes (voevody). Are these functionaries, too, to be seen as oiling a communication network? Yet in two valuable appendices (p. 106-127) Bogatyrev identifies the guba elders who served in the 1550s and explores their kinship links. Genealogically-minded historians may wish to track these families’ careers on into the Imperial era.
Skipping PeterI’s efforts to reform local government, which had such mixed results, Guzel Ibneeva (Kazan) tackles a more limited topic: CatherineII’s journey in 1764 to the Baltic provinces that her illustrious predecessor had forcibly incorporated into his empire. The empress’s personal encounter with the class-conscious German nobles who ran this region led her to launch a more interventionist policy designed to curb their privileges and to improve the lot of the native (Latvian, Estonian) peasants. But shortly afterwards a compromise was reached that allowed the local élites effectively to go on governing their corner of the empire virtually undisturbed for several more generations. In this light Ibneeva is surely too severe to blame Catherine for spurning ‘dialogue between the Crown and its subjects’ and adhering to “the bureaucratic doctrine of enlightened absolutism” (p. 141), for this threat remained latent until the 1880s.
None of our authors is concerned with the key period after 1864, when AlexanderII’s reformist government made the most substantial effort to set up elective organs of local self-government, the zemstva and municipalities, inviting landowners, townsmen and even peasants to share the burden of providing elementary social services for the masses. To be sure, the chequered fortunes of these institutions over the next half-century is familiar territory, yet the gap is an awkward one. For without an appreciation of what was achieved then (or the changes wrought in 1917-1921) one cannot really understand the plight of the countryside under NEP. This is the subject of an interesting study (p. 142-169) by Arto Luukkanen (Helsinki), best known for his work on the Orthodox Church’s fate under Soviet rule. What can secret police reports (svodki) tell us about the peasants’ mood during these years (1921-1927)? The intrinsic unreliability of this source, tailor-made to the politicians’ preferences, is well known. As the author rightly notes, they were “more a reflection of the fears of the ruling élite than an accurate depiction of the reality of the times” (p. 166). Even so the information conveyed upwards had a certain, largely negative, effect on Party policy. By sustaining an image of ubiquitous subversion, it reinforced the Stalinists’ conviction that coercion was essential to subdue the potentially counter-revolutionary smallholders, misleadingly labelled “kulaks.” In this limited sense such reports served as “a tool of integration” (p. 169) into what would soon become a new imperial structure. In particular they document the increasing tension between the regime and country-dwellers in 1926-1927, brought about largely by arbitary administrative measures and higher taxes.
Less familiar to most readers will be the ample data presented here (p. 170-234) by Pekka Kauppela (Helsinki) on the dire impact that “modernization” has had on native peoples in four distinct regions of the Russian north: the Khanty-Mansi in the lower Ob valley; the Nentsy on the Yamal peninsula in the high Arctic; the Vorkuta area in the Komi republic; and the Kalevala district in central Karelia. In the first area oil, and in the second natural gas, have wrought havoc on the indigenous economy and life-style, but the Nentsy have survived the disruption better than the Khanty-Mansi. Their resilience stems from what A.V. Golovnev and G. Osherenko (in a work not cited here, Siberian Survival, Ithaca - London, 1999, p. 142) persuasively attribute to their “minimalist ethic that limits the need for material goods and intercultural interaction.” In Vorkuta, where coal is king, the Komi are currently faring reasonably well; but this cannot be said of the wretched Karelians. In the area studied by Kauppela, iron-ore mining has led to ecological damage and socio-cultural impoverishment. The Finnish-speaking population are too demoralized even to contemplate emigration across the border. Their weakness is plausibly attributed to their relative cultural proximity to the Russians, in contrast to the (shamanistic) Siberian peoples further east. Kauppela’s depressing but illuminating account is enriched by first-hand knowledge of the areas concerned and excellent maps (although not all of these have an indication of scale).
In the last contribution (p. 235-266) the political scientist Hanna Smith (Helsinki) points out that paradoxically the two wars that post-Soviet Russia has fought in Chechnia have not prevented her integration into the international community, for when it came to taking firm action against Moscow all the organizations concerned (notably the EU, IMF and NATO) pulled back for fear of encouraging nationalist and isolationist tendencies. Smith’s analysis has been confirmed by events since “9/11,” but it remains unclear why it has been included in a volume dedicated to regional issues. Despite the editor’s earnest efforts these essays do not form a coherent whole. Nevertheless each author presents important and well substantiated information. Future collaborative enterprises on this theme might well investigate the constant struggle between central and local authorities for control over scarce natural resources, which has had a major impact on state revenue and personal income distribution.
John Keep
Hélène CARRÈRE D’ENCAUSSE L’Empire d’Eurasie Une histoire de l’Empire russe de 1552 à nos jours Paris : Fayard, 2005, 503p.
L’ouvrage d’Hélène Carrère d’Encausse se présente comme une réflexion générale sur les empires russe puis soviétique. Il est composé de treize chapitres qui embrassent l’histoire de la Russie de 1552 à nos jours, dans une perspective essentiellement chronologique et en suivant une démarche qui souligne la césure entre centre et périphérie au sein des deux expériences étatiques successives.
Les huit premiers chapitres traitent de la période impériale, de sa longue et difficile émergence à sa rapide décomposition sous les coups des aspirations nationales en 1917. Quelques mois suffirent en effet à faire disparaître un État qui s’était construit en plusieurs siècles et dont l’auteur retrace avec clarté les grandes étapes constitutives : rejet par la principauté moscovite du joug mongol et unification des terres « russes » à son profit ; expansion russe vers l’est et le sud sous le règne d’IvanIV,puis rattachement de l’Ukraine orientale à la Russie ; extension au nord et à l’ouest des frontières de la Moscovie devenue impériale sous le règne d’un Pierre le Grand conquérant et dont les principes de politique extérieure seront repris par CatherineIIqui s’empare notamment de la Crimée et d’une partie du Caucase ; dynamique coloniale du xixe siècle surtout dirigée vers l’Asie centrale et l’Extrême-Orient. Justifiées par des motifs sécuritaires puis impérialistes, ces conquêtes étendirent continûment l’empire sur deux continents et firent passer sous son autorité des populations et des régions très diverses. Celui-ci dut alors « faire face à des problèmes d’organisation infiniment plus complexes que ceux rencontrés par les empires aux composantes plus dispersées ».
Dès le xvie siècle, le principe adopté fut celui de l’unité politique autour d’un tsar russe, autocrate et orthodoxe. Néanmoins, cet ordre autocratique et centralisé reconnut une grande diversité dans les statuts administratifs et individuels. En outre, il respecta largement les spécificités religieuses et culturelles des populations indigènes, particulièrement musulmanes. Mais, durant la seconde moitié du xixe siècle, le pouvoir adopta une politique de russification à outrance qui provoqua l’éclosion de nationalismes encore exacerbés par la révolution de 1905 et auxquels NicolasII ne sut pas véritablement faire face. De fait, la question nationale resta secondaire jusqu’à la révolution de Février qui suscita, chez les représentants des mouvements nationalistes, l’espoir que se réaliseraient leurs ambitions autonomistes. Le Gouvernement Provisoire ne put toutefois y répondre, ce qui « eut pour conséquence la radicalisation de tous les mouvements nationaux et, souvent, leur quête d’alliés plus attentifs à leurs aspirations ». La proclamation du droit à l’autodétermination devait ainsi permettre aux bolcheviks d’obtenir le ralliement des populations allogènes, mais l’interprétation maximaliste qui fut faite localement de ce principe aboutit à une atomisation de l’ancienne puissance tsariste.
Dans le neuvième chapitre, Hélène Carrère d’Encausse insiste non seulement sur l’effort que firent les bolcheviks pour reconquérir les territoires perdus, mais aussi sur l’essor d’un communisme national et musulman fédéré autour de la figure de Sultan Galiev. Aussi l’ouvrage se poursuit-il avec la politique soviétique des nationalités, destinée à mettre fin à ces tendances centrifuges et à « réconcilier les sociétés et la révolution » : Moscou mit en œuvre un compromis politique et culturel qui prit la forme d’une discrimination positive au profit des populations indigènes. D’après l’auteur, ces mesures d’indigénisation ne durèrent toutefois qu’un temps et les années 1930 furent marquées par le retour d’un nationalisme grand-russien qu’allait accentuer la Seconde Guerre mondiale. En mai 1945, Stalin déclara ainsi que les Russes étaient désormais les « guides de tous les autres peuples de l’Union ». Cette affirmation impliquait la remise en cause des anciennes concessions faites aux nationalités et une mise au pas dont les déportations collectives furent la manifestation extrême.
En 1953, la mort de Stalin inaugura cependant une période d’apaisement qui fut notamment marquée par le rétablissement de l’autonomie nationale de plusieurs peuples déportés, ou par des concessions économiques. Ce « retour au léninisme »provoqua entre Moscou et son espace colonial des tensions que Hruščev entreprit de désamorcer en annonçant, lors du xxiie Congrès, l’avènement d’une communauté soviétique où les nations fusionneraient pour créer une société nouvelle. Les dirigeants de l’Union soviétique allaient désormais vivre sur une illusion que fixa la Constitution de 1977. Ainsi, selon l’auteur, « le débat centre/périphérie entamé en 1920 touche à sa fin. L’URSS ne peut plus que se figer dans la certitude d’un processus achevé, ou bien cesser d’exister ». La dernière section du livre est consacrée à l’agonie d’un empire soviétique que les atermoiements de l’équipe dirigeante face aux aspirations nationalistes condamnèrent de facto puis de jure.
Finalement, l’URSS semble avoir rejoué la scène accomplie par son prédécesseur quelques décennies plus tôt, celle au cours de laquelle l’autocratie s’effondra sous la pression des forces sociales. Un tel parallèle est certes dérangeant, mais il a le mérite de souligner l’intérêt de l’analyse d’Hélène Carrère d’Encausse, qui se propose de confronter le destin des deux États pour mieux les comprendre. Cette approche inspire une double conclusion historique : l’Union soviétique fut une construction fédérale qui contrôla des expressions nationales auxquelles l’autorité tsariste avait octroyé certains droits ; elle constitua un régime qui renoua non seulement avec le territoire de l’empire tsariste, mais également avec ses principes stratégiques. Aussi cette histoire sur le long terme permet-elle de dégager ruptures et continuités entre Russie impériale et Russie bolchevique, cette dernière prétendant renverser l’ordre établi par son devancier alors qu’elle en était finalement à bien des égards la continuatrice. Ce constat n’est certes pas neuf, il a néanmoins le mérite d’être rappelé par ce livre qui s’achève par un diagnostic sur la situation d’une Russie contemporaine cherchant à « définir son identité et son intérêt national dans un espace et un équilibre géopolitiques inédits ; il lui faut y trouver les moyens d’une nouvelle pax russica et d’une nouvelle puissance ».
Au terme d’un ouvrage qui jette des ponts entre différentes périodes, on rappellera combien toute synthèse est assurément un exercice délicat. Remarquons néanmoins que plusieurs études novatrices récemment publiées semblent être ignorées par l’auteur qui ne les mentionne pas dans sa bibliographie. Or, leurs perspectives infléchissent ou remettent en cause les faits et les thèses qu’elle soutient depuis déjà longtemps. En voici pour preuve deux exemples concernant la période bolchevique. Hélène Carrère d’Encausse évoque ainsi l’indigénisation sans citer Terry Martin dont les travaux ont montré que cette politique d’ingénierie sociale destinée à intégrer les allogènes dans le projet révolutionnaire perdura jusqu’à la fin des années 1930
[1]. De même, elle défend le paradigme d’une création des nations soviétiques orientales comme entreprise imposée par Moscou afin de briser les solidarités panturques et diviser les populations centrasiatiques. Adrienne L. Edgar a pourtant établi que la division administrative de l’Asie centrale fut plutôt un processus de négociations entre les communistes indigènes, dans lequel les autorités moscovites intervinrent surtout à l’occasion de situations de conflit ou de blocage
[2]. Ces publications suggèrent que les oppositions centre/périphérie et pouvoir/société, sur lesquelles s’appuie l’auteur, ne suffisent pas forcément à rendre toute la complexité de la phylogenèse de l’empire d’Eurasie. Il faut d’ailleurs noter que ce qualificatif est ici utilisé dans une acception géographique. À l’heure où son usage se répand dans l’historiographie, une discussion approfondie sur ses différentes significations aurait certainement enrichi l’ouvrage et permis d’ouvrir un dialogue avec les autres chercheurs. L’ambition d’Hélène Carrère d’Encausse était à l’évidence autre : proposer au grand public des vues historiques amples et cohérentes sur une Russie qui doit dorénavant « apprendre à vivre sans empire ».
Grégory Dufaud
Francine HIRSCH Empire of Nations Ethnographic Knowledge and the Making of the Soviet Union , Ithaca, NY: Cornell University Press, 2001.Adrienne Lynn Edgar, , Princeton, Oxford: Princeton University Press, 2004.
Issu de sa thèse, le livre de Francine Hirsch analyse la construction de l’URSS à travers l’étude des formes de représentations, notamment statistiques et ethnographiques, de la diversité nationale et des politiques de « territorialisation » des nationalités. Cette approche par le biais des travaux des ethnographes et des recensements permet à l’auteur de caractériser l’expérience soviétique comme un processus complexe d’élaboration d’un « empire des nations ». S’inscrivant dans un tournant historiographique qui a radicalement rompu depuis les années 1990 avec une tradition qui avait fait des leaders bolcheviks des « briseurs de nations », l’auteur tend à prouver que ces derniers ont au contraire entrepris une politique volontariste visant leur construction. Hirsch, s’appuyant sur les travaux désormais classiques de Benedict Anderson
[1], étudie comment certains outils -- recensement, musées et cartes ethnographiques -- ont été mis en URSS au service de l’organisation d’un État fondé sur l’institutionnalisation des différences nationales entre 1917 et la Seconde Guerre mondiale. Partant du constat que beaucoup de Soviétiques, au moment de la révolution, ne connaissaient pas leur « nationalité », elle décrit les mesures prises par l’État central pour aboutir à une double assimilation : chaque citoyen fut sommé de se reconnaître à la fois comme Soviétique et comme membre d’une nationalité particulière. Hirsch explique ces politiques par l’impératif de modernisation du nouveau régime. En liant la population à des nationalités, voire à des nations pourvues d’un territoire, d’une culture et du droit de les défendre, en les arrachant à des identifications plus locales, les dirigeants bolcheviks auraient voulu susciter un évolutionnisme impulsé par l’État (a state sponsored evolutionism).
Le premier chapitre présente un groupe d’ethnographes, formés avant la révolution et bientôt réunis dans l’Académie des sciences, qui jouera un rôle particulièrement important dans les premières années de l’Union soviétique. Dirigés par l’orientaliste Sergej Ol´denburg, leader du parti cadet et membre du Gouvernement Provisoire, ces ethnographes se mirent au service de l’État bolchevik, notamment en lui proposant de poursuivre leurs travaux de recensement et de cartographie ethnique du territoire. Cette alliance entre les anciennes élites savantes de l’empire et le nouveau régime est emblématique. Le projet de reconstruction de l’État à l’aide des outils offerts par la science était partagé par les anciens adversaires politiques et les scientifiques mirent très largement leur expertise au service du nouveau pouvoir. Les ethnographes en particulier prirent part au débat concernant la territorialisation soviétique et fournirent les données cartographiques et statistiques nécessaires à son dessin.
Hirsch relate dans le second chapitre les débats sur la régionalisation : devait-elle être fondée sur des impératifs de rationalité économique ou sur le respect des frontièresnationales ? Les diverses formes envisagées renvoyaient non seulement à la compétition entre grands organes étatiques (commissariat aux Nationalités, Gosplan), mais aussi à la volonté de redéfinir les rapports de domination issus de la période précédente. Une discussion sur l’éventualité d’une colonisation à la soviétique, non impérialiste mais modernisatrice, fut menée non seulement par les administrateurs, mais aussi par les ethnographes conviés à statuer sur ces problèmes, notamment quand il s’agissait de populations considérées comme « arriérées ». L’étude du recensement général de la population de 1926 (chapitre III) permet à l’auteur d’envisager la dimension proprement identitaire du projet de construction nationale soviétique. Les hésitations d’une partie de la population pour s’attribuer une nationalité et les difficultés des ethnographes pour établir une liste exhaustive des nationalités comportant des ethnonymes appropriés permettent d’avoir une idée de l’extrême complexité des identifications ethniques.
Dans le quatrième chapitre, Hirsch étudie le découpage des frontières nationales, qui a été fondé en partie sur les statistiques, mais a également mis en présence différents acteurs centraux et locaux et a abouti à divers compromis. Ainsi, les habitants d’une localité ont pu lancer une pétition pour exiger que leur village (ou qu’un terrain) soit attribué à une république donnée, mais, ce faisant, ils utilisaient et s’appropriaient les catégories nationales établies par l’État. L’auteur propose une typologie des diverses modalités de détermination des frontières entre les différentes républiques dans les années 1920 et les relie à des formes d’identification nationale, offrant ainsi une vision dynamique de ces processus.
Ensuite Hirsch s’intéresse aux travaux des ethnographes, à l’organisation d’expositions présentant les peuples de l’URSS dans leur spécificité, puis dans leur modernité, soviétique. Elle décrit les effets de la soviétisation de la discipline ethnographique, qui fut radicalement remise en cause, au sein de l’Académie des sciences. Le chapitre suivant, inédit par rapport à la thèse, traite des efforts entrepris par les savants soviétiques pour répondre à la science allemande sur la base d’un refus du concept de race biologique. Ce positionnement scientifique des anthropologues et des biologistes soviétiques leur fut imposé par le pouvoir central. Mais les années 1930 débouchèrent aussi sur la Grande Terreur et les déportations en fonction de l’appartenance nationale, désormais inscrite sur le passeport non plus en fonction de l’autodéfinition, mais de l’origine ethnique. Au cours des recensements de 1937 et 1939, le nombre de nationalités reconnues fut réduit de manière drastique, les divers « petits peuples » étant rassemblés dans des unités « nationales » globalisantes. Enfin, une hiérarchie entre les nations fut établie.
La lecture de l’ouvrage est agréable, l’écriture dynamique et la complexité des phénomènes étudiés clairement énoncée. Néanmoins, les partis pris méthodologiques de l’auteur ne sont pas toujours suffisamment explicités ni exploités. Hirsch a tendance à surestimer la position des ethnographes au sein de l’administration soviétique, car il n’est pas sûr qu’ils aient eu un réel impact sur les décisions politiques. Traiter en parallèle le discours de Lenin et de Stalin et celui des ethnographes paraît peu approprié. Il aurait été possible, plus modestement, de mieux valoriser le fait qu’étudier les ethnographes, et surtout leurs archives, permet de restituer une réalité sociale et ethnique complexe et mouvante, peu visible à travers des textes plus théoriques ou des archives au contenu plus politique. Les ethnographes et les statisticiens en particulier se trouvaient au moment des recensements en rapport direct avec la population et devaient élaborer des catégories recouvrant des identifications multiples et changeantes. Ils pouvaient occasionnellement être les interlocuteurs de pouvoirs locaux soucieux d’être représentés au centre comme ils le désiraient. Dès lors, c’est du fait de leur position d’interface entre divers acteurs sociaux dont on entend généralement peu la voix, notamment celle des simples citoyens soviétiques, que les ethnographes sont intéressants à étudier. En se focalisant sur les discours scientifiques mis au service du politique, l’auteur offre parfois une vision trop rationnelle et dirigiste de l’État. Les mesures entreprises pour aboutir à la création d’identités nationales paraissent artificielles et sans fondement social préalable. L’auteur évoque à peine les mouvements nationaux ainsi que les événements qui ont secoué l’empire de Russie entre 1905 et 1917, période au cours de laquelle la question des périphéries,des nationalismes locaux, de la fédération fut en discussion et où s’opéra une véritable « nationalisation » du discours politique et de la société. Les nouveaux citoyens soviétiques paraissent dès lors avoir été soumis à des catégories arbitraires, artificielles, décidées par un pouvoir tout-puissant, issu de la coalition de la science et de la politique. Or, les archives du recensement de 1926 montrent certes qu’une partie de la population a eu du mal à préciser sa nationalité, préférant se définir à l’aide d’ethnonymes locaux ou généraux, mais qu’elle était toutefois capable de se positionner dans une communauté ; par ailleurs, des statistiques très précises sur la composition ethnique de l’URSS ont finalement pu être produites parce que les habitants ont globalement su répondre à la question.
Le livre de Francine Hirsch est stimulant, riche en informations, notamment sur les constructions identitaires ou encore sur le caractère colonial de l’expérience soviétique. Il constitue enfin un essai particulièrement sophistiqué d’application des nouvelles tendances historiographiques.
Juliette Cadiot
Kate BROWN A Biography of no Place From Ethnic Borderland to Soviet Heartland Cambridge, MA, Londres : Harvard University Press, 2003, 308p.
Biographie d’un« non lieu »-- c’est ainsi que Kate Brown a choisi de nommer un espace rebelle à toute définition, appelé « confins » (Kresy) par les Polonais parce que situé à la périphérie orientale de l’ancienne Rzeczpospolita, qui constitua aussi les marches occidentales de l’Ukraine ou la « petite Russie » de l’empire des tsars, et encore une part de la zone de résidence juive instaurée à la fin du xviiie siècle par CatherineII. Autant dire un territoire en proie à des rivalités multiséculaires, mais aussi un carrefour de cultures matérialisé par un peuplement multiethnique composant une mosaïque de communautés, de religions, de traditions, à l’agencement aléatoire. Pour le présenter, Kate Brown est parfois conduite à remonter loin dans le temps, mais son étude se concentre sur les deux premières décennies du régime soviétique, au cours desquelles les confins furent le laboratoire privilégié de l’élaboration de la politique soviétique des nationalités. Bien qu’utilisant volontiers le terme de « Kresy » (alors en usage en Pologne pour désigner les régions situées au-delà du Bug et incorporées à la République polonaise de l’entre-deux-guerres), l’auteur retrace en fait la destinée des territoires frontaliers de l’Ukraine occidentale soviétique. Une attention particulière est néanmoins portée à l’histoire de la minorité polonaise qui est apparue comme le facteur central à la fois de la mise en œuvre des autonomies nationales dans la région et, plus tard, de la répression engagée à l’égard des minorités frontalières à partir du début des années 1930.
A Biography of no Place s’inscrit dans le prolongement de la nouvelle historiographie consacrée à la question nationale en URSS, mais qui a jusqu’à présent surtout été abordée à travers la politique centrale de Moscou. Or, la grande originalité de l’ouvrage est d’analyser cette question à partir des confins. En déroulant le fil de ces deux décennies, Kate Brown suit la grille de lecture revisitée -- en particulier par la contribution majeure de Terry Martin -- distinguant une première période de discrimination positive où les nationalités ont fait l’objet d’une promotion inédite dans l’histoire russo-soviétique, d’un second temps de discrimination négative où l’identité ethnique est devenue un facteur de stigmatisation massive. L’historienne donne chair à cette évolution en commençant par reconstituer l’histoire de la région polonaise autonome de Marchlevsk et des hommes qui ont animé cette politique de « Piémont » visant à faire de l’URSS un modèle de respect et de valorisation des minorités. Elle confronte ce projet, où construction nationale et volonté modernisatrice étaient étroitement associées, à la situation économique, sociale et culturelle de la société multiethnique des confins. Une société essentiellement rurale, où le fondement de l’appartenance identitaire (défini tantôt par référence à la langue parlée, tantôt par l’appartenance confessionnelle, le territoire, etc.) variait d’un individu à l’autre, où la religion occupait une place prépondérante dans les représentations mentales et la vie culturelle locale. Une société ainsi particulièrement « décalée » face à l’ambition modernisatrice de l’État, économiquement ravagée par les années de guerre puis de guerre civile, restant enclavée par l’absence fréquente d’infrastructures minimales telles que routes et électricité...
Dans l’inventaire de cette zone délaissée, l’auteur met en scène la vie quotidienne, interroge l’espace du sacré, de l’identité, en faisant appel à une multiplicité de sources : sources historiographiques et archivistiques très diverses (Archives centrales de l’URSS, Archives du parti et de l’État d’Ukraine, archives locales de Jitomir), mais aussi travail d’enquête mené sur place auprès de citoyens ordinaires d’aujourd’hui et de témoins dont dits et non-dits ont guidé le questionnement de l’auteur. C’est l’élaboration de cette fresque historique, enrichie par l’approche ethnographique, qui tend à faire de cette biographie une histoire « totale », aussi attentive aux logiques politiques et aux modes d’observation statistiques « d’en haut » qu’à une réalité locale largement réfractaire à la mise en catégorie suscitée par les nouveaux modes de gouvernement soviétiques. Malgré de réels investissements en faveur de l’émancipation, conçue, au cours des années 1920 dans le cadre du développement des nationalités, les résultats obtenus resteront bien en deçà de l’attente. Et comment s’étonner, constate l’auteur, de la relative faillite de la lutte contre l’analphabétisme, alors que les enfants n’avaient toujours pas de souliers pour se rendre à l’école ? L’état d’arriération de la région, tel qu’il est apparu et a été perçu par les autorités de Kiev, sera par la suite puissamment instrumentalisé pour justifier les répressions massives.
Le tournant qui marque le passage de la promotion à la discrimination ethnique se situe en 1930, lors des grandes révoltes et résistances à la collectivisation. Kate Brown insiste en effet non seulement sur l’ampleur de ces révoltes, mais également sur leur spécificité : grandes processions religieuses, prépondérance d’une présence féminine dans les multiples manifestations d’opposition qui serait liée, en partie du moins, à l’influence historique de mouvements évangélistes protestants prônant l’égalitarisme. Sur ce point, le lecteur n’est pas totalement convaincu et l’on aurait apprécié ici quelques éléments de comparaison fondant la distinction revendiquée des soulèvements dans les confins (en particulier en ce qui concerne le rôle joué par les manifestations religieuses). Magistrale, en revanche, est la démonstration sur la part tenue par ces résistances dans le déclenchement des premières grandes offensives nationales.
À partir de 1930, Kate Brown retrace toutes les opérations de déportations et, plus généralement, la politique de pénalisation des minorités frontalières qui s’est développée sans répit jusqu’en 1939, faisant de l’histoire des confins un ensemble à part dans la grande décennie stalinienne. Le spectre du complot contre-révolutionnaire, animé par les espions polonais et l’organisation militaire du POV, devint l’un des grands axes du discours répressif cherchant à expliquer le retard pris dans la collectivisation de la région. Cette théorie, démontre l’auteur, s’appuya sur la conviction que plus les populations étaient mentalement et politiquement arriérées, plus elles étaient manipulables et manipulées par l’ennemi capitaliste. D’où un enchaînement sans trêve de stigmatisations visant bientôt les institutions nationales créées par le pouvoir soviétique et de plus en plus de citoyens ordinaires explicitement réprimés en tant que « Polonais » ou « Allemands ». Le rôle décisif de la politique engagée contre les minorités des régions frontalières dans le développement et la généralisation des répressions nationales en URSS, au cours de la seconde moitié de la décennie, est ici clairement mis en évidence. Dans cette partie, la plus importante de l’ouvrage, Kate Brown relate certes les étapes de la politique de coercition des minorités, mais elle s’attache tout autant à suivre la destinée des réprimés à travers leur déportation à l’est de l’Ukraine, au Kazakhstan, tandis que les foyers vacants étaient repris par des déplacés volontaires en provenance des steppes, ces derniers s’acclimatant tout aussi mal que les déportés à leur nouveau cadre d’existence. C’est ainsi, à travers l’épreuve vécue par les hommes, qu’est abordée la grande ingénierie sociale des déplacements de populations, censée conformer les confins au projet modernisateur soviétique après le constat d’échec des années 1920, et qui engendra une cohorte innombrable de déracinés. La Grande Terreur, particulièrement meurtrière parmi les minorités des Kresy, ne fut cependant que l’étape ultime des répressions engagées depuis 1930. À l’appui de cette rétrospective, de nombreux récits et journaux personnels restituent le malheur de l’expérience humaine dans sa singularité.
On comprend mal que l’auteur ait choisi de conduire l’étude jusqu’au terme de la Seconde Guerre mondiale. L’occupation allemande constitue certes la phase ultime de la destruction des confins multiculturels. Cependant, abordée en un chapitre, l’étude de cette période n’apporte que peu d’éléments nouveaux aux faits déjà connus. Mais, surtout, ce choix est effectué au détriment d’un autre moment historique, passé sous silence, qui est celui de l’annexion des Kresy polonais entre 1939 et 1941. La guerre, pour la population soviétique des régions frontalières, a-t-elle réellement commencé avec l’invasion allemande, alors que 300000 soldats de l’Armée rouge avaient envahi les terres voisines dès septembre 1939 ? Cette population fut-elle mise à contribution dans cette conquête et comment réagit-elle à l’événement ? Suite à un essai jusqu’alors très réussi de micro-histoire, cette tache blanche dans la réflexion de l’auteur surprend défavorablement. Mais elle souligne sans doute la difficulté persistante à reconstituer cette période particulière du Pacte germano-soviétique pour laquelle les grands acteurs locaux de l’annexion demeurent notamment mal identifiés. Après avoir démontré l’intérêt et la richesse d’une approche historiographique régionale, encore très peu développée, Kate Brown ouvre de nouvelles pistes de recherche. L’une d’entre elles, à l’évidence, porte sur les liens, peu explorés, entre les deux versants, soviétique et polonais, des « confins » dans cet entre-deux-guerres où les minorités ont focalisé l’attention de tous les États concernés.
Catherine Gousseff
Olaf Mertelsmann, ed. The Sovietization of the Baltic States, 1940-1956
The Sovietization of the Baltic States rassemble une quinzaine de contributions très variées, aussi bien par les thèmes traités, les périodes, les pays, que par les approches choisies. Inutile, donc, de chercher un fil conducteur dans cet ouvrage dont le maître d’œuvre, Olaf Mertelsmann, assume la diversité en soulignant dans l’introduction que le processus de soviétisation a revêtu des aspects, des temporalités très différentes selon les régions ou les pays annexés, et qu’il n’a pas constitué un phénomène exclusivement politique, mais aussi social et culturel. Cet ouvrage doit ainsi être appréhendé comme une succession d’essais présentant certaines des nouvelles tendances de l’historiographie consacrée au passé socialiste des États baltes. Un passé qu’Olaf Mertelsmann périodise en recourant certes à des lignes de fracture classiques (avènement de la guerre froide, mort de Stalin), mais en insistant également sur le tournant décisif de 1949, qui marque, avec la collectivisation et les déportations de masse, le véritable établissement du pouvoir soviétique dans cette région majoritairement agraire.
La nature de l’implantation forcée du pouvoir soviétique est diversement perçue et abordée selon les auteurs. Certains, comme Walter Clemens, se situent dans la continuité de l’historiographie produite par l’émigration balte (et largement relayée par les élites postcommunistes de ces pays), envisageant les années 1940-1991 comme une vaste période d’« occupation ». Timofei Agarin soutient que les mécanismes d’intégration et de contrôle mis en œuvre en Lituanie par Moscou avec l’objectif de susciter l’adhésion du plus grand nombre au projet socialiste, se sont, dans une grande mesure, apparentés à un processus de colonisation. D’autres auteurs envisagent plutôt la nature du lien avec Moscou dans la perspective, déjà bien étudiée pour d’autres républiques, de la relation centre-périphérie. C’est le cas, par exemple, de l’étude de Jeremy Smith consacrée à la réception, en Estonie et en Lettonie, de la réforme de l’éducation mise en place par Hruščev. Celle-ci, tout en ayant suscité de fortes résistances dans les deux cas, a abouti à des résultats différents dans ces deux républiques. La stratégie estonienne d’auto-limitation a permis, contrairement à celle de la direction lettonne, d’éviter un conflit ouvert avec Moscou.
Après deux décennies d’indépendance et d’édification des États-nations, l’analyse du processus de soviétisation des États baltes conduit à revenir sur la politique nationale conduite dans ces républiques, à travers les discours et les relectures de l’histoire visant à légitimer leur intégration à l’URSS. Cette question est principalement abordée à travers le cas lituanien. L’étude de Rudiger Ritter, consacrée à « l’identité prescrite », passe en revue différents aspects, inégalement connus et explorés, du discours de légitimation soviétique véhiculé dans cette république. Si le rôle de l’histoire officielle (thèse d’un « appel au secours » des Lituaniens aux Soviétiques pour se libérer de la dictature fasciste, existence d’une authentique situation révolutionnaire en Lituanie, rôle positif du passé impérial russe, etc.) ne fait pas l’objet d’une analyse renouvelée, le rappel des formes d’arbitrage et de médiation soviétiques dans le contentieux accumulé par les Lituaniens à l’encontre de leurs voisins (polonais et biélorusses) mérite d’être souligné. En revenant assez longuement sur ces litiges, notamment à travers la question de Vilnius, R. Ritter insiste sur les incohérences de la politique soviétique, liées notamment au rigorisme idéologique des dirigeants. La condamnation du nationalisme bourgeois d’avant-guerre n’a pas permis au nouveau régime de tirer tous les profits de la nouvelle configuration nationale de la Lituanie après 1945. La disparition des Juifs durant l’occupation allemande, les transferts de population polonaise vers la Pologne au sortir de la guerre et la remise de Vilnius aux Lituaniens au cours de la brève intervention soviétique de 1939 ont de fait consolidé l’État-nation -- et Moscou a contribué à cette évolution. R. Ritter consigne également les oscillations du pouvoir central face aux rivalités lituano-polonaises. Après avoir soutenu le bien-fondé de la lituanisation de Vilnius, il rappelle la promotion par Moscou des droits de la minorité polonaise (en particulier dans le domaine de l’enseignement), ayant pour objectif, selon l’auteur, de diviser pour mieux régner. À partir du début des années 1960, les concessions faites à la « lituanité » (tel cet événement hautement symbolique que fut la reconstruction du château médiéval de Trakai) ont contribué au renouveau lituanien. Occasions manquées et gestes tardifs ne suffisent pas à expliquer l’échec de « l’identité prescrite ». La sous-estimation du poids de la mémoire collective, la défiance de l’intelligenstia lituanienne, initialement favorable au nouveau régime, mais traumatisée par les violences exercées lors de l’annexion de 1940, sont également d’importants facteurs à prendre en considération.
Par une approche différente, Timofei Agarin parvient à des conclusions très proches. L’objectif de la soviétisation des Lituaniens était, précise cet auteur, de faire accepter le caractère inéluctable du futur soviétique. L’industrialisation du pays, les nouvelles formes de dépendance économique et politique, la promotion, à la faveur des pertes de guerre et des répressions, d’une nouvelle intelligentsia locale russifiée, le développement de l’enseignement supérieur furent, entre autres, les moyens de cette politique colonisatrice qui aboutit en définitive à une affirmation de l’identité nationale lituanienne. Pour cet auteur, l’échec de l’entreprise résulte de la force des différents vecteurs identitaires (langue, religion, passé de l’indépendance étatique), mais aussi d’une conception de la soviétisation conçue avant-guerre et inadaptée à la situation balte.
D’autres éclairages, concernant directement ou indirectement la politique des nationalités, sont fournis par des études plus ponctuelles. Celle de Glenn Erik Kranking aborde le cas de la minorité suédoise d’Estonie (8 000 personnes environ) et de la propagande menée spécifiquement à son égard lors de l’annexion de 1940-1941. L’installation d’une base militaire soviétique dans l’île Pakrite, où les Suédois étaient en partie installés, conduisit au déplacement de cette population, qui manifesta majoritairement sa volonté de partir pour la Suède. L’établissement d’un organe de presse suédois prosoviétique visant à rallier cette minorité et à dissuader les migrations illustre, selon l’auteur, la « politique de Piémont » soviétique (selon l’expression utilisée par Terry Martin à propos de l’Ukraine des années 1920). Mais cette propagande n’apporta aucun résultat tangible.
Dans une étude sur les changements intervenus, entre 1945 et 1950, au sein du personnel enseignant de Daugavpils en Lettonie, Irena Saleniece procède à l’analyse statistique de l’évolution de son profil en fonction des lieux de formation. Alors qu’en 1945, seuls 17% des enseignants avaient été formés en URSS, ils étaient 57% deux ans plus tard, la proportion des autochtones ayant chuté dans l’intervalle de près de 20%. Point névralgique de la soviétisation, le secteur de l’éducation fut autant un espace d’épuration que d’imposition forcée des nouveaux cadres, et le cas de Daugavpils -- conclut l’auteur -- exemplifie le processus conduit à l’échelle de l’ensemble du pays.
Les restructurations socio-économiques d’après-guerre sont abordées en particulier par Olaf Mertelsmann. À partir du cas estonien, celui-ci s’interroge sur la pertinence de la croissance industrielle mise en avant par le pouvoir stalinien dans les années 1945-1950. Comparant les différents indicateurs et les statistiques de la période soviétique (taux de croissance, proportion d’emplois dans l’industrie, taux de production, etc.) avec ceux de la fin des années 1930, l’auteur constate le caractère chimérique de l’industrialisation sous Stalin, le pays n’ayant retrouvé son niveau d’avant-guerre que dans la deuxième moitié des années 1950.
Dans une optique très différente, Anu-Mail Köll revient sur la mise en œuvre de la collectivisation en étudiant les différentes étapes de la dékoulakisation dans trois districts de la région de Viljandimaa en Estonie. Dans ce processus, l’auteur centre son analyse sur les formes de stigmatisation et de résistance telles qu’elles apparaissent dans les dossiers de koulaks. Il souligne la diversité des critères retenus pour définir le koulak, en tentant par ce biais de cerner les profils des responsables de la campagne de dékoulakisation. Si, dans le premier district, on prend largement en compte les comportements pendant l’occupation allemande, dans le troisième, l’approche reste essentiellement bureaucratique, se référant par exemple aux normes de production. Cette contribution originale analyse également les requêtes (extrêmement nombreuses) des présumés koulaks demandant la révision de leur statut, ainsi que les courriers adressés à leur propos. Il ressort de ces missives que les interventions pour les défendre sont beaucoup plus nombreuses que les lettres de dénonciation, et que ces prises de position en leur faveur proviennent d’auteurs très différents, simples voisins, mais aussi membres du parti ou responsables régionaux. Autant de faits qui suggèrent l’impopularité de ces répressions et l’existence d’une forte solidarité à la veille des grandes déportations.
Diverses et inégales, certes, les différentes contributions rassemblées dans cet ouvrage fournissent un éclairage très stimulant sur le renouveau historiographique du passé soviétique des pays Baltes. Leur intérêt est aussi, par la variété géographique des études de cas, d’encourager une réflexion comparative. Dans une période où la relecture de la soviétisation à Vilnius, Tallinn et Riga se décline sur un mode presque exclusivement national, cette démarche apparaît d’autant plus salutaire.
Catherine Gousseff
Adrienne Lynn Edgar Tribal Nation The Making of Soviet Turkmenistan Princeton, Oxford : Princeton University Press, 2004, xvi-296p.
Au milieu des années 1920, une fois l’Asie centrale reconquise par l’Armée rouge, les territoires du Turkestan, de l’émirat de Boukhara et du khanat de Khiva furent traversés par de nouvelles frontières. Naquirent ainsi les républiques soviétiques nationales fondées sur le principe de l’unité de territoire, de culture et de langue. Pendant longtemps, l’historiographie a considéré cette transformation comme le seul résultat de la politique imposée par Moscou du divide et impera visant à fragmenter des territoires dotés d’une unité politique, à diviser les élites politiques locales et à éradiquer les idéologies panislamique ou panturque jugées dangereuses. En réalité, la question est plus complexe : les décisions qui furent prises alors n’émanaient pas seulement de Moscou ; elles visaient à créer de nouvelles élites locales, à les impliquer dans la construction du régime soviétique et à révolutionner les sociétés autochtones. La « politique des nationalités » était précisément l’instrument de ce projet.
Le livre d’Adrienne Lynn Edgar suit la voie ouverte par Terry Martin dans l’étude des politiques impériales soviétiques et se situe parmi les recherches récentes sur la construction nationale et sur la division des républiques d’Asie centrale (Francine Hirsch, Daniel Bower, Arne Haugen). A. L. Edgar affronte ces grandes questions en enquêtant en profondeur sur le cas d’une république, le Turkménistan. Le cas choisi est un excellent exemple pour mettre en évidence la complexité de la construction soviétique. Avant l’URSS, les Turkmènes étaient des peuples essentiellement nomades ou semi-nomades, qui habitaient des territoires immenses aux frontières toutefois imprécises, qui parlaient des langues différentes et se reconnaissaient pour la plupart dans des tribus fondées sur des généalogies imaginaires. Comment a-t-il été possible qu’en quelques années se soit construite une nation turkmène ? Cette édification, comme l’explique l’auteur, fut en réalité le résultat d’un compromis entre plusieurs exigences, une construction ambiguë qui ne demeura dans une certaine mesure qu’une apparence.
La politique soviétique des nationalités ne laissait pas de place à des appartenances multiples et fluctuantes, elle exigeait de ramener à l’unité une société divisée et de construire des formes d’appartenance univoques. Chercheurs et experts se mobilisèrent ainsi pour distinguer, cataloguer, puis unifier les différentes composantes de cette société. Des documents du Bureau politique d’Asie centrale (Sredazbjuro CK VKP) examinés par A. L. Edgar affleurent les conflits sur l’attribution nationale des groupes tribaux et la ferme volonté de déterminer des appartenances présumées réelles, même si elles n’étaient souvent pas reconnues par les intéressés. Ces choix, qui conduisaient à des regroupements et à des divisions entre populations, étaient évidemment politiques et avaient comme protagonistes d’une part Moscou, mais d’autre part aussi les divers pouvoirs internes de la société locale et les représentants des nombreux groupes tribaux avec leurs stratégies particulières. La division de l’Asie centrale en républiques nationales en 1924-1925 fut le résultat de ce processus complexe.
Dans l’intention des Soviétiques, la nouvelle division territoriale devait être légitimée par la création d’institutions politiques et administratives nationales, celles-ci reposant sur la korenizacija (c’est-à-dire qu’elles devaient trouver leurs racines dans la population locale). Les Turkmènes participèrent ainsi à toutes les nouvelles instances du pays et leur langue fut adoptée partout. Leur implication, qui naturellement ne devait pas miner l’ordre établi par Moscou et valable pour toutes les républiques, déclencha toutefois des conflits, soit entre les nombreuses factions tribales rivalisant pour obtenir des postes importants dans le nouvel État, soit avec les Russes locaux. Ces derniers, qui avaient un rôle dominant et une attitude de colonisateurs, résistèrent quand on leur demanda de partager le pouvoir avec les autochtones. Ils soutinrent que ceux-ci n’avaient pas un niveau d’instruction suffisant pour assumer des fonctions de responsabilité et que les rares gens instruits appartenaient aux classes auparavant dominantes et étaient donc peu fiables. Les résistances à la korenizacija se poursuivirent après la fin des années 1920 quand le démarrage du premier plan quinquennal augmenta le besoin en cadres locaux. Des compromis s’avérèrent nécessaires, mais ils furent ensuite continuellement remis en cause par les campagnes d’épuration lancées par Moscou et appuyées sur place par des relais actifs. L’intelligentsia autochtone fut balayée par les épurations entre la fin des années 1920 et le début des années 1930, puis par la grande répression des années de terreur.
La participation des Turkmènes et l’adoption de leur langue dans les institutions soviétiques impliquaient que l’on puisse se référer à une « nationalité » turkmène -- il en a déjà été question -- mais aussi à une langue turkmène. Ce dernier problème n’était pas facile à résoudre. L’un des aspects concernait le choix des caractères pour la transcription : on adopta d’abord les caractères latins pour opter finalement, en 1940, pour l’alphabet cyrillique. Un autre aspect, plus complexe, concernait la création d’une langue turkmène unique, alors que les tribus parlaient des langues différentes, même si elles se comprenaient entre elles. Dans les années 1920, les intellectuels locaux travaillèrent à l’établissement d’une langue écrite intermédiaire entre les langues parlées. Moscou encourageait cette démarche qui, appliquée à toutes les républiques d’Asie centrale, menait à distinguer et à accentuer les écarts entre les différentes langues nationales officielles. Cette approche s’opposait à la recherche d’une langue commune qui avait été soutenue par les tendances panturques du mouvement des djadids. Plus tard, dans les années 1930, on décida à Moscou que la construction linguistique opérée par les intellectuels autochtones devait être corrigée, épurée de toute intention nationaliste, de façon à offrir une place moins aux langues parlées, considérées comme tribales, qu’à celle des « secteurs progressistes » de la société. L’idéologie plaçait au centre de l’attention les ouvriers et donc les villes. Ce choix fut renforcé quand on décida que les emprunts à d’autres langues devaient provenir principalement du russe. Ainsi Moscou modifia les choix linguistiques, épura la communauté des linguistes et les politiciens locaux, enfin dicta le choix des caractères cyrilliques.
Malgré la division de l’Asie centrale en républiques nationales, l’imposition du système soviétique et de sa politique linguistique, la révolution ne parvint pas à entamer la société turkmène et à la transformer en profondeur. On était en présence d’un État soviétique fondé sur une rhétorique de classe face à une société qui fonctionnait sur la base de loyautés et d’inimitiés tribales. Jusque dans les années 1930, les initiatives soviétiques n’aboutirent qu’à l’effet inverse du but recherché. Elles visaient l’abolition des appartenances tribales et claniques, mais ne firent que les renforcer. Il en fut ainsi par exemple de la réforme agraire de la seconde moitié des années 1920. La redistribution des droits à la terre et à l’eau devait avantager les couches défavorisées de la population. Mais dans la société turkmène, les différences de pouvoir et de richesse reposaient sur les appartenances tribales : la redistribution tentée par la réforme suscita donc des conflits entre tribus et consolida ainsi ce qu’elle voulait éliminer. En outre, il s’avérait que les groupes les plus puissants avaient davantage d’influence dans les soviets locaux et qu’ils pouvaient tourner à leur profit les choix qui, officiellement, avaient été faits au détriment des couches aisées de la population. Par conséquent, il arrivait souvent que des membres des groupes les plus faibles, exclus des soviets locaux, soient traités comme s’ils appartenaient à la classe des exploiteurs. La rhétorique élaborée par les dirigeants politiques communistes résidant à des milliers de kilomètres se traduisait par une pratique qui produisait des résultats opposés.
La grande offensive contre la société turkmène eut lieu avec la collectivisation. Celle-ci provoqua la destruction de la société nomade et paysanne. L’étude de A. L. Edgar s’arrête au début des années 1930 sans pénétrer plus avant dans le terrain complexe de la collectivisation, ce qui aurait demandé un travail dépassant le cadre de ce livre. Ce qui se passa au Turkménistan fut probablement assez semblable à ce qui se produisit dans les steppes du Kazakhstan et dans les montagnes du Kirghizstan (voir les travaux d’Isabelle Ohayon et de Niccolò Pianciola). A. L. Edgar décrit toutefois de manière exhaustive les premiers effets de la collectivisation : la famine et l’émigration massive de réfugiés. Au Turkménistan, comme en Ouzbékistan, la collectivisation entraîna les campagnes vers la monoculture du coton et renforça la dépendance à l’égard de la Russie.
Moscou voulait aussi combattre les cultures locales de façon à ouvrir la voie à la création d’une nouvelle culture commune, soviétique. Ainsi, entre les années 1920 et le début des années 1930, fut menée dans toute l’Asie centrale une campagne qui avait pour objectif de faire changer profondément les modes de vie locaux. Observer les traditions devint un délit. A. L. Edgar analyse avec soin les divers aspects de cette politique : abolition par décret du galïng (prix de la fiancée), de la polygamie, du mariage en bas âge et d’autres coutumes. Cette étude est très intéressante parce qu’elle enquête sur la signification de ces institutions turkmènes et montre combien les communistes européens se sont mépris sur leur compte. Les conventions qui réglaient les relations sociales (il ne s’agissait pas de coutumes éphémères) furent remises en cause sans que l’on en comprenne la complexité et la subtilité. Une mentalité coloniale, jointe à l’illusion de la modernisation, était à l’origine de ces mesures qui provoquèrent des dégâts sans produire les changements voulus. L’interdiction de l’observance des traditions dans le proche Ouzbékistan se concentra sur l’hujum, le port du voile, et se heurta aux mêmes résistances, avec les mêmes résultats (comme le montrent les études de Douglas Northrop). Les femmes turkmènes ne portaient pas le voile en tant que symbole visible de soumission, mais elles étaient tout aussi opprimées et on essaya de les émanciper à force de décrets. Les Soviétiques voulaient provoquer une révolution culturelle, mais la société turkmène se défendit, aussi longtemps que cela fut possible, en déjouant les contrôles et en dissimulant l’observance des traditions sous une apparence soviétique.
Sur plusieurs points, le texte de A. L. Edgar se réfère à juste titre à des études sur les régimes coloniaux d’autres pays. En effet, création d’un territoire national et d’institutions administratives locales, standardisation de la langue, construction d’un système d’éducation de masse et méfiance envers les cultures locales sont des aspects caractéristiques des politiques coloniales, et on les retrouve en URSS -- en particulier dans l’Asie centrale soviétique. Un objectif analogue de modernisation et de civilisation inspira la politique anglaise ou française dans les colonies, et il en fut de même pour la politique russe dans la périphérie asiatique. Au-delà des différences, on découvre des éléments communs aux diverses expériences coloniales, et aussi une continuité entre l’époque tsariste et soviétique. Toutefois, selon l’auteur, il y aurait une différence : l’Union soviétique n’a jamais fondé sa politique sur le concept d’une supériorité de race, jamais institutionnalisé la primauté des Russes et toujours affirmé l’égalité entre ses citoyens. Les violences contre la périphérie ne furent d’ailleurs pas différentes de celles que la Russie mit en œuvre chez elle. L’URSS fut donc un empire comparable aux autres, avec cependant des particularités, et elle tenta à sa façon d’européaniser les peuples sous sa domination.
Le livre de A. L. Edgar nous aide à comprendre la situation actuelle du Turkménistan et celle des autres républiques d’Asie centrale. Un héritage soviétique existe, que l’on ne doit pas négliger, mais il y a aussi des éléments semblables à la situation d’autres pays d’Asie ou d’Afrique sortis d’une expérience coloniale : difficultés économiques, crise des institutions de l’État, nouvelle écriture de l’histoire et volonté de retourner à un passé mythique précolonial, débats sur les frontières et sur les langues, culture partagée entre retour aux traditions et fascination de l’Occident, relations importantes mais difficiles avec l’ancienne métropole coloniale. Cette étude de cas approfondie sur le Turkménistan éclaire un contexte particulier et incite à d’autres recherches comparatives.
Marco Buttino
Yaacov Ro’i, ed. Democracy and Pluralism in Muslim Eurasia Londres, New York : Frank Cass, 2004, 403p.
(Cummings Center Series, 19)
L’objectif de cet ouvrage collectif dirigé par Yaacov Ro’i, spécialiste de l’islam soviétique et auteur de plusieurs autres livres, est de proposer une analyse détaillée de la mise en place d’institutions démocratiques dans les zones de tradition musulmane de l’espace postsoviétique. Une des interrogations communes à l’ensemble des dix-neuf contributions, d’auteurs occidentaux ou postsoviétiques, est de savoir si le substrat musulman peut être retenu comme l’un des facteurs d’analyse pertinents pour comprendre les évolutions politiques de ces nouveaux États. Le livre s’appuie en effet sur le postulat selon lequel les sociétés ne peuvent évoluer toutes vers la démocratie selon des modalités uniformes. L’une des autres composantes à prendre en compte est le poids du legs soviétique, qui pourrait, dans un contexte politique et économique complexe, jouer en défaveur du principe démocratique.
La première partie fait le point sur « l’arrière-fond historique » de la question en consacrant quatre articles à la période précoloniale et coloniale. Les deux premiers (de Zhanylzhan Dzhunusova sur le Kazakhstan et de MosheGammer sur le Daghestan) s’intéressent aux structures politiques des sociétés précoloniales. Comme le montrent les auteurs, une meilleure connaissance des formes de démocratie qui ont pu exister dans ces proto-États permet d’éclairer les symboliques qui, remises au goût du jour, sont aujourd’hui présentées comme les précédents de la démocratie nationale. Les deux articles suivants (de Azade-Ayse Rorlich sur la question de l’appartenance identitaire des musulmans de Russie et de DovYaroshevski sur le khanat de Khiva) s’interrogent sur l’impact de la présence russe et les transformations politiques subies par ces sociétés dans les dernières décennies du xixe et les toutes premières du xxe siècle : les expériences démocratiques qui ont suivi la révolution de 1905 ont en effet rendu possible une première organisation politique des musulmans de l’empire et y ont suscité une réflexion interne sur le constitutionnalisme.
La seconde partie aborde plus précisément les « points de tension potentiels » avec deux contributions, l’une de Richard Pomfret sur l’impact de l’aide économique occidentale, et l’autre de Yaacov Ro’i sur la place de l’islam dans l’établissement de logiques démocratiques. Considérépar les gouvernements en place comme la principale menace pour leur pouvoir, l’islam se voit accusé de remettre en cause les acquis de la sécularisation soviétique comme ceux de la nouvelle démocratie, tout en subissant, de la part des autorités, de violentes atteintes au principe démocratique. Les deux dernières parties, les plus longues, sont consacrées à la situation contemporaine, l’une dans les États indépendants d’Asie centrale et du Caucase, l’autre dans les régions musulmanes de la Fédération de Russie. La première consacre un article à chaque État d’Asie centrale (deux au Kirghizstan) à l’exception du Turkménistan, et un à l’Azerbaïdjan. Les auteurs s’y interrogent sur les espoirs de démocratie suscités par l’accession à l’indépendance et sur la manière dont chaque État a tenté de gérer, sur un mode à chaque fois spécifique, les mêmes défis politiques, économiques et sociaux. Tous constatent aujourd’hui combien la démocratie reste encore de façade, les institutions démocratiques ne jouant pas réellement leur rôle, en raison notamment de la concentration des pouvoirs aux mains du clan présidentiel et de la mise en œuvre de politiques radicales au nom du maintien de la stabilité.
L’article de Neil Melvin examine par exemple les divers rythmes de passage à l’autoritarisme qu’ont connus trois États d’Asie centrale : l’Ouzbékistan, le Kazakhstan et le Kirghizstan, et tire un bilan à court terme plutôt négatif sur leurs possibles évolutions. Vladimir Babak s’attache plus spécifiquement aux partis politiques et démontre combien un pluralisme de façade, loin de témoigner d’une quelconque pratique démocratique, révèle plutôt l’inefficacité de telles structures face à la concentration extrême des pouvoirs. Pal Kostoe se focalise, quant à lui, sur un sujet important et trop peu souvent pris en compte : l’instrumentalisation de la question ethnique à des fins de durcissement politique. Il analyse à ce titre comment les stratégies mises en œuvre par le président kazakh NursulanNazarbaev à l’encontre de la minorité russe lui ont assuré une plus grande assise sociale. Vladimir Mesamed part du même postulat en démontrant que le président ouzbek IslamKarimov a tenté de compenser son autoritarisme en garantissant à la population ouzbek une politique résolument ethnocratique et linguistique en sa faveur. Deux articles étudient ensuite la situation, souvent présentée comme spécifique, du Kirghizstan, et son image, dans les années 1990, d’îlot démocratique en Asie centrale. Le premier, d’un ancien conseiller du président Askar Akaev, démis en mars2005, use de la langue de bois pour décrire la situation du pays, tout en reconnaissant en partie les égarements politiques des dernières années de la présidence d’Akaev. Le second, de Vladimir Khanin, dresse un bilan contrasté des réalités kirghiz et met en relief le rôle fondamental du système de clans en tant qu’institution de régulation sociale. Il en va de même des articles de Saodat Alimova sur le Tadjikistan et de Farda Asadov sur l’Azerbaïdjan, qui présentent une analyse fine des situations respectives de ces pays, le premier n’ayant pas réussi à poursuivre le processus démocratique qui avait émergé des accords de paix de 1997, tandis que le second, malgré l’existence d’une opposition constituée, reste aux mains de la famille présidentielle Aliev.
La quatrième et dernière partie est consacrée à diverses entités de la Fédération de Russie : le Tatarstan (Rafik Muhametshin), le Bachkortostan (Ildus Ilishev), le Daghestan (Enver Kisriev), le Nord-Caucase dans son ensemble (Svante Cornell) et le cas à part de la Tchétchénie (Alexei Kudriatsev). Si les enjeux y sont diversifiés -- certaines républiques ayant su trouver un modus vivendi avec le centre moscovite, d’autres étant en conflit avec lui --, les défis à relever restent semblables : arriver à concilier sentiment national et appartenance à l’entité fédérale russe, accorder à l’islam une certaine place dans la vie publique sans remettre en cause la laïcité officielle du pays et la supériorité numérique des orthodoxes, créer des structures démocratiques représentatives de la collectivité au niveau républicain, tout en participant à la vie politique de la Fédération dans son ensemble.
On ne peut donc que saluer la publication de ce livre et souligner son importance dans le domaine de la recherche sur l’Asie centrale et plus généralement le monde musulman postsoviétique. L’attention portée non seulement à l’héritage soviétique mais également au passé tsariste de la région évite par exemple nombre d’erreurs et de clichés véhiculés dans certains ouvrages qui n’ont pas le recul historique nécessaire. Si le bilan des années d’indépendance présenté dans le recueil reste critique en ce qui concerne le processus démocratique, il n’en demeure pas moins objectif et nuancé. Les auteurs ont en effet su mettre en avant les difficultés rencontrées par ces jeunes États sans occulter le rôle des élites politiques en place dans les échecs et les durcissements autoritaires en cours. Cette approche approfondie de la zone devrait permettre au livre de devenir un classique en la matière et débouchera sans doute sur de nouvelles recherches.
Sébastien Peyrouse
Marlène LARUELLE, Sébastien PEYROUSE, éds. Islam et politique en ex-URSS (Russie d’Europe et Asie centrale) Paris : L’Harmattan - IFEAC, collection Centre-Asie, 2005, 338p.
Centré sur les formes de radicalisme et leurs avatars, le débat sur l’islam dans l’ex-URSS est rarement abordé sous l’angle choisi dans cet ouvrage, à savoir celui des rapports quotidiens des institutions et des acteurs avec le politique au sens large et avec les autorités en particulier. En raison de l’éclatement des études dans les différents États issus de l’URSS, la perspective ex-soviétique se trouve fréquemment en marge de la recherche. En excluant le cas caucasien, Marlène Laruelle et Sébastien Peyrouse proposent une synthèse de la question par la publication de cette version enrichie des actes du colloque « Islam et politique en ex-URSS », qui s’est tenu à Kazan les 1er et 2 avril 2004, à l’initiative de l’Institut français d’études sur l’Asie centrale (IFEAC) et du Centre franco-russe en sciences humaines et sociales de Moscou. Ils satisfont l’ambition affichée de rendre l’échelle d’analyse ex-soviétique pertinente en insérant dans cette perspective les dix-sept contributions et études de cas de ce recueil, et l’explicitent dans une introduction très étoffée qui revient sur les principaux processus caractérisant le binôme islam et politique en Russie d’Europe et en Asie centrale. Parmi les idées fortes qui y sont défendues, on en retiendra au moins trois : l’articulation de l’islam et de la question nationale, les processus de modernisation de la foi et les antécédents historiques de la formation des courants religieux, notamment en Asie centrale.
La quasi-totalité des contributions partage comme arrière-plan l’idée selon laquelle, dans l’espace ex-soviétique, le fait religieux et le fait national sont étroitement articulés, qu’il s’agisse de l’islam ou du christianisme. En ancrant la foi dans les traditions nationales (maintien des cultes anciens islamisés, par exemple) et en revendiquant cette démarche, les institutions religieuses musulmanes confortent en effet ce phénomène, tant en Russie d’Europe qu’en Asie centrale. L’islam ne peut s’y penser comme un phénomène transcendant les appartenances nationales -- bien au contraire, puisqu’il leur est soumis -- et tend à conforter les élites religieuses locales (S. Abachin, S. Kouchkoumbaev). La prétention à l’universalité y est perçue comme un trait de fondamentalisme qui va à l’encontre de l’ajustement de l’islam populaire à la diversité des groupes sociaux et des réalités régionales, claniques, clientélistes et/ou ethniques (N. Alniazov). D’autre part, dans le cadre des nouveaux États et des républiques fédérées, le recoupement de l’identité nationale et de l’appartenance religieuse semble avoir pour corollaire un effet de communautarisation « ethnoreligieuse », qui se présente davantage comme une reformulation modernisée du lien entre identité collective et islam qu’un retour en arrière (X. Le Torrivellec).
À cette articulation nation/islam sont reliées les mesures de restriction de la liberté de culte, adoptées à des degrés divers par l’ensemble des nouveaux États, qui cherchent à minimiser la diffusion des mouvements sectaires, des courants extérieurs à la région et des groupes extrémistes. L’islam officiel qui, dans cette configuration, trouve comme alliée l’Église orthodoxe confrontée aux mêmes difficultés, s’efforce de maintenir l’identification nationale et d’éliminer les courants qui lui font concurrence (S. Peyrouse). Cette identification, comme outil de cohésion nationale, implique une grande proximité avec les pouvoirs politiques. Aussi bien en Russie d’Europe qu’en Asie centrale, les Directions spirituelles nationales, héritières des grands organismes soviétiques régionaux du même nom, se trouvent dans une relation de soumission et de contrôle vis-à-vis des pouvoirs publics. Desservies par un tissu de croyants souvent peu structuré, elles peinent à définir des orientations propres, malgré quelques tentatives infructueuses. Au Tatarstan en particulier, les institutions religieuses n’ont pas réussi à construire de véritable politique confessionnelle (R. Moukhametchin) et restent assujetties au pouvoir fédéral qui manipule le facteur religieux pour asseoir son autorité, mais sans permettre l’émergence d’un projet confessionnel. En Russie, d’une manière générale, les fidèles se reconnaissent rarement dans leurs représentants, qui, de facto, ne sont pas à même de relayer leurs revendications, cette situation marquant une rupture forte avec l’État (F. Daucé). Ce fossé entre croyants et institutions, qui résulte aussi du phénomène d’individualisation de la foi, se traduit notamment par l’indifférence des fidèles aux appels au conservatisme moral. Ainsi, l’idée de « renouveau religieux » dans l’espace soviétique, comme le souligne S. Peyrouse, ne résiste pas longtemps à cette réalité.
L’apparent retour de la religion dans l’espace public ne doit pas, en effet, faire illusion. À la profonde crise d’autorité qui touche l’islam et se traduit, par exemple, par la difficulté à promouvoir un enseignement unifié, s’ajoutent les processus classiques de modernisation du rapport à la foi dont le trait majeur est la personnalisation. Forte de l’expérience soviétique de sécularisation, la foi relève désormais d’une conviction et d’un choix individuel libéré des contraintes sociales attachées traditionnellement au culte. Les hiérarchies religieuses se trouvent même obligées de prendre cette évolution en considération en développant des arguments adaptés et elles insistent dorénavant sur les notions d’éthique et de développement personnel. Les modes d’adhésion qui reposent sur des logiques individuelles, la multiplication des néo-confréries et le développement de différentes formes d’islam particulières (« islam russe », « euro-islam », « néo-djadidisme », « soufisme », « salafisme », etc.) sont également des manifestations de cette « intimisation » du religieux (E. Moroz).
On ne pouvait faire l’impasse, dans l’étude de l’islam postsoviétique et de ses rapports avec le pouvoir, sur l’analyse du passé soviétique. À cet égard, cet ouvrage apporte des éléments très intéressants pour l’histoire récente de la structuration des institutions et des courants religieux en Asie centrale et éclaire remarquablement certains événements contemporains. L’accès aux sources, et plus encore la nouvelle liberté d’expression, ont contribué à renouveler les analyses de l’islam centrasiatique et à nuancer certaines hypothèses développées notamment en Occident par l’école Bennigsen. Le soufisme populaire apparaît ainsi, sous la plume de S. Abachin, comme un ensemble, non pas de confréries, mais de traditions et decourants très peu hiérarchisés et indépendants les uns des autres, dont la structure n’est pas socialement unifiée. L’appartenance à un courant, à l’époque soviétique, recoupait selon lui des groupes de filiation plus qu’elle ne faisait appel à une intellectualisation du soufisme et à une pratique mystique. Elle pouvait néanmoins constituer le support de logiques clientélistes et demeure toujours aujourd’hui susceptible de se structurer politiquement. Sur ce point, A. Kariev montre, dans sa contribution sur la vallée du Ferghana dans les années 1970 et 1980, comment, par un réseau d’écoles souterrain, se perpétuaient la connaissance des rites principaux de l’islam et une pratique quotidienne. Dans ce contexte, au plus fort du durcissement athéiste du régime soviétique dans cette partie de l’Ouzbékistan, s’est développée une mouvance radicale portée par un groupe social composé de négociants et de producteurs clandestins, partisans d’un changement de régime politique et d’une « purification » des pratiques religieuses. Il est tentant de trouver là un élément de continuité propre à éclairer les événements d’Andijan du mois de mai 2005, où un groupe d’entrepreneurs influents en collusion avec des fondations islamiques a été l’une des cibles du gouvernement ouzbékistanais.
Enfin, non sans lien avec la « scission » présentée par A. Kariev parmi les croyants du Ferghana, A. Muminov rend compte de certains mécanismes de transmission des idées fondamentalistes au sein de la Direction spirituelle des musulmans d’Asie centrale et du Kazakhstan, et de l’introduction, à travers le débat théologique, d’éléments rigoristes issus de la tradition juridique chaféite dans l’islam de cette région traditionnellement hanéfite. Remettant en cause l’idée de la soumission de la Direction spirituelle au pouvoir soviétique, d’ailleurs parfaitement au fait des tendances conservatrices de cette institution et passablement responsable de l’extinction du courant réformateur djadide, cette contribution révèle combien le fondamentalisme, voire le salafisme actuel, plongent leurs racines dans l’histoire soviétique.
On dira, pour conclure, que malgré l’inévitable hétérogénéité de l’exercice consistant à réunir les actes d’un colloque, l’ouvrage parvient à dessiner une synthèse cohérente des grandes évolutions de la question musulmane depuis quinze ans dans l’espace ex-soviétique.
Isabelle Ohayon
Mark J. Sedgwick Against the Modern World Traditionalism and the Secret Intellectual History of the Twentieth Century Oxford, New York : Oxford University Press, 2004, 370p.
Le traditionalisme est un courant de pensée qui a été, proportionnellement à d’autres doctrines religieuses et politiques, très peu étudié et ce, alors qu’il a inspiré de manière plus ou moins discrète de nombreux penseurs du xxe siècle : les fondateurs René Guénon et Julius Evola, mais aussi les auteurs du traditionalisme dit « mou » comme Mircea Eliade et Karl Jung, ceux du traditionalisme dit « dur », comme Titus Burckhardt, ceux convertis au soufisme, comme Frithjof Schuon, ou à l’islamisme, comme Claudio Mutti. Il constitue également un courant présent en Union soviétique et dans la Russie contemporaine, que Mark Sedgwick se propose de remettre en contexte au sein d’un ensemble idéologique plus large, celui de l’histoire de ce mouvement tout au long du xxe siècle.
Les deux premières parties du livre sont consacrées aux différentes étapes de constitution de la pensée guénonienne. Dans les années 1920, René Guénon (1886-1951) formalise les principaux concepts du traditionalisme dans cinq œuvres : Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues (1921), Le théosophisme, histoire d’une pseudo-religion (1921), L’erreur spirite (1923), Orient et Occident (1924), La crise du monde moderne (1927). Après une phase catholique puis spirite (dans une loge théosophique puis dans l’ordre martiniste), durant laquelle il découvre les religions orientales et éprouve une déception par rapport à un Occident qu’il pense incapable de reconstituer un lien mystique avec la foi, il quitte la France pour Le Caire, où il rallie un ordre égyptien et tente de mettre en pratique ses préceptes traditionalistes dans le soufisme. Durant ces années 1930, sa pensée se répand en Italie, en Allemagne et en Roumanie : elle devient l’un des mots d’ordre des courants spirites fascistes, et il faut mentionner à ce titre l’œuvre du principal disciple de Guénon, Julius Evola (1896-1974), peintre italien proche des dadaïstes dont l’un des livres, Révolte contre le monde moderne (1934), eut une grande influence sur les mouvances néo-païennes allemandes et italiennes.
Le traditionalisme croit en la Tradition, c’est-à-dire en l’existence d’un monde stable dans ses principes religieux, philosophiques et sociaux qui aurait commencé à disparaître dès le xvie siècle avec la modernité. Celle-ci est considérée comme néfaste en ce qu’elle détruit l’ordre préétabli alors que celui-ci représenterait la naturalité du monde, la hiérarchisation des hommes étant transcendante et ayant une valeur mystique. La Tradition aurait été mieux préservée dans d’autres civilisations qu’en Occident, mais l’action de remise en cause du passé inaugurée par celui-ci dès la Renaissance se serait propagée, avec les expériences coloniales, dans les autres espaces culturels. Cette analyse, typique -- sur le plan des théories politiques -- de la pensée contre-révolutionnaire (de Maistre, Bonald), trouve chez Guénon un accent religieux qui fait la spécificité du traditionalisme au sein du courant d’idées dit conservateur. Pour Guénon en effet, toutes les religions et traditions ésotériques, quelle que soit la forme concrète de leur pratique, révèlent l’existence, aujourd’hui disparue, d’une Tradition sacrale originelle, qu’il nomme « Tradition primordiale » et qui serait l’essence secrète de toutes les religions. Il invite alors le monde moderne à reprendre conscience de cette unité face à la désacralisation et à la sécularisation contemporaines, et à ce titre il a influencé de très nombreux courants gnostiques, maçonniques, ainsi que plusieurs ordres soufis.
Le traditionalisme connaît une nouvelle impulsion dans les années 1950-1960, ce qu’étudie la troisième partie du livre. Son principal impact intellectuel se remarque au sein du monde musulman, dans plusieurs ordres soufis auxquels a été lié René Guénon, puis l’un de ses disciples, Frithjof Schuon. Celui-ci participe à la fondation du principal ordre soufi traditionaliste, Alawiyya, renommé par la suite Maryamiyya. Les dissensions doctrinales ont été nombreuses au sein du traditionalisme musulman, mais la pensée guénonienne a connu d’importants succès après la Seconde Guerre mondiale aussi bien dans l’Iran des shahs qu’au Maroc et en Turquie. La quatrième et dernière partie de l’ouvrage, intitulée « Le traditionalisme et le futur », est dédiée aux courants traditionalistes qui se sont développés en Europe occidentale après 1968 ainsi que dans les cercles intellectuels de l’islam radical, en particulier avec la révolution islamique iranienne. Un chapitre y est spécifiquement consacré à la Russie.
Certains écrits traditionalistes semblent connus en urss dès les années 1960 grâce au poète Evgenij Golovin et à sa découverte du Matin des magiciens de Louis Pauwels. Dans la deuxième moitié des années 1970, émerge à Moscou un cercle dissident occultiste inspiré par le traditionalisme, qui regroupe, parmi ses principales figures, son fondateur Evgenij Golovin, le philosophe chrétien Jurij Mamleev (membre d’un officieux Ordre noir ss (Černyj orden) en urss, et qui quittera le pays pour les États-Unis), le jeune Aleksandr Dugin ainsi que le penseur musulman Gejdar Džemal. L’unité idéologique de ce groupe se fait dans le rejet aussi bien de l’expérience soviétique et du modèle occidental que du slavophilisme. Ces mêmes personnalités, qui ont par la suite suivi des parcours intellectuels et politiques différents, se retrouvent aujourd’hui encore au sein d’une petite structure nommée l’Université nouvelle (Novyj Universitet), créée en 1998 et qui diffuse, à des cercles restreints mais influents, la pensée traditionaliste.
C’est bien entendu la personnalité et l’œuvre de Dugin qui occupe la majeure partie de ce chapitre, ainsi que celles de Gejdar Džemal, intellectuel d’origine azérie, fondateur du parti de la Renaissance islamique d’urss et qui s’est aujourd’hui ra