2001
Cahiers internationaux de sociologie
Comptes rendus
• Virginie de Luca, Catherine Rollet, La pouponnière de Porchefontaine. L’expérience d’une institution sanitaire et sociale, Paris, L’Harmattan, 1999, 214 p. ; Pascale Donati, Suzanne Mollo, Alain Norvez, Catherine Rollet, Les centres maternels. Réalités et enjeux éducatifs, Paris, L’Harmattan, 1999, 314 p.
Alain Touraine, Farhad Khosrokhavar, La recherche de soi. Dialogue sur le sujet, Paris, Fayard, 2000.
Les lecteurs qui connaissent les ouvrages antérieurs d’Alain Touraine seront sans doute surpris par l’énoncé de la thèse défendue dans ces dialogues avec Farhad Khosrokhavar. La question urgente aujourd’hui ne serait plus de repenser la Sociologie de l’action, La société postindustrielle ou les modalités de l’intervention sociologique, mais de reconsidérer le nouvel espace public dans lequel l’acteur est de moins en moins disposé à se définir par référence au système social et de plus en plus dirigé par un idéal de lui-même. Il s’agit donc de comprendre, non pas l’individu aliéné dans la production, ni même l’acteur remplissant une fonction, mais bien le sujet, engagé dans la recherche de lui-même, et la problématique que génèrent ces aspirations.
La distinction entre le moi et le Je éclaire cette conception du sujet. Alors que le concept de moi désigne l’individualité psychologique constituée par sa formation, son histoire et par l’intériorisation des normes sociales, le Je se manifeste par sa volonté d’individuation et la recherche de l’unité entre la vie personnelle et le débat public, entre l’individualisme et le respect des droits de l’homme. Ce serait à tort que l’on chercherait un fondement à ce « sujet ». Précisément, celui-ci n’est pas défini par rapport à un principe extérieur qui pourrait être une transcendance divine, ni réduit à un engagement dans une cause historique. Le sujet est en quelque sorte « vide », en entendant par là qu’il n’est pas constitué par ce qui l’a formé, mais exigence, désir de se construire comme auteur de sa propre existence, volonté de donner un sens à sa vie. Ce sujet à la recherche de lui-même n’est pas, en premier lieu, un acteur social qui se définirait exclusivement par ses actes dans son univers social ; il est, en quelque sorte, initialement non social et en quête de sens. Son attitude première, par rapport au système qui le cerne, n’est pas de résignation à la consommation ou d’adaptation aux normes, mais de critique et de colère par rapport aux oppressions et aux violences faites aux droits et aux personnes.
Farhad Khosrokhavar, qui cherche par différentes voies à provoquer une clarification, s’interroge sur sa nouveauté, et objecte que cet accent mis sur le sujet non social rejoint l’idéalisme de la conscience propre à des philosophies du XIXe siècle, et, plus loin encore, aux traditions religieuses qui se refusent à réduire l’homme à ses rôles sociaux. Alain Touraine ne nie pas ces lointaines origines, mais situe cette recherche de soi dans la longue histoire des aliénations. L’homme n’a-t-il pas cessé de s’en remettre du sens de soi-même à des garants méta-sociaux, à des divinités, à la raison ou à la société parfaite ? Il n’a cessé de rechercher un garant ultime de ses choix. Aujourd’hui, dans la situation neuve marquée par la disparition de ces garants, s’affirme le désir de singularité, d’individuation, le désir de faire de sa vie son histoire personnelle. Cette quête de soi, qui est aussi une recherche du monde de la liberté, s’affirme précisément alors que nous souffrons d’être soumis, non plus à un excès d’ordre, mais plus fortement à un désordre dans lequel peuvent se développer des forces de domination extrême. Deux dangers majeurs menacent aujourd’hui le sujet, celui du marché et des puissances financières, d’une part, et celui du communautarisme, d’autre part. Le premier aliène dans la « désubjectivation » de la consommation, le second soumet la liberté à la domination de la secte. Dans le monde actuel, le sujet est en état de défense contre ces risques de décomposition. Du fait de la perte de centralité du politique, le pôle de référence qu’il constituait a largement perdu de son efficacité et de son aptitude à fournir les significations qui reliaient l’individu au collectif. Cependant, d’autres dimensions contemporaines font apparaître des relations nouvelles où les exigences du sujet trouvent à s’affirmer. Alain Touraine souligne l’importance du mouvement féministe dans cette mutation : comme le demandaient les féministes dans la période de création du mouvement, leur volonté commune était de transformer le rapport au politique et d’obtenir que les problèmes liés à la dualité des sexes (la libre disposition de son corps, le droit à l’avortement), ne soient plus refoulés dans le privé et puissent devenir publics. De telles revendications et leur succès sont exemplaires de l’émergence de mouvements « culturels » à travers lesquels des sujets s’affirment et donnent sens à leur existence au sein de l’espace public.
Farhad Khosrokhavar insinue que, peut-être, de telles analyses s’écartent de la sociologie, mais Alain Touraine répond qu’en raison de l’importance croissante des problèmes du sujet dans la vie collective, la sociologie devrait être plus attentive aux dimensions morales des actions et des revendications qu’elle ne l’a été dans le passé. De plus, dans une large mesure, ces exigences des sujets se sont révélées dans les pratiques de l’intervention sociologique. Ces interventions ont montré que des mouvements que l’on qualifiait de sociaux se sont révélés être, beaucoup plus, des mouvements culturels concernant les rapports du sujet à lui-même et à autrui. Il ne s’agissait ni de revendications corporatives, ni de luttes proprement politiques, mais de luttes pour le respect de soi, pour la dignité, pour la reconnaissance, pour l’établissement de nouveaux rapports avec soi-même et avec autrui.
Ces thèmes fondamentaux courent tout au long du livre, ils ne cessent d’être entrecoupés de récits personnels, de rappels sur l’histoire intellectuelle et son interrelation avec les conjonctures historiques, de jugements sur la vie politique où les appréciations personnelles ne manquent pas et communiquent à l’écriture une singulière vivacité. Farhad Khosrokhavar prend largement sa place dans ces échanges animés faisant de cet ouvrage un modèle de dialogue sociologique.
Pierre ANSART,
professeur émérite.
Université Paris 7 - Denis Diderot
Suzie Guth (éd.), Fondation de la sociologie américaine. Morceaux choisis de William Isaac Thomas et Florian Znaniecki, préface de S. Guth, Paris, L’Harmattan, « Logiques sociales », 2000, 346 p.
Il est d’importants monuments qui n’attirent guère de pèlerins étrangers et dont on s’aperçoit, près d’un siècle après, qu’ils se maintiennent sans trop se dégrader. Certes, il me souvient d’avoir entraperçu le paysan polonais dans L’enquête sociologique de Th. Caplow, d’avoir entendu D. Bertaux vanter les premières histoires de vie issues de correspondances d’émigrés, d’avoir reçu de J. Marckiewiecz-Lagneau quelques textes dédicacés exposant la naissance de la sociologie en Pologne avec Znaniecki, et plus récemment d’être retourné à l’école de Chicago grâce à Y. Grafmeyer. Que Nathan nous ait enfin livré récemment Le paysan polonais de 1918 en partie et non les 2 250 pages de la première édition (quelque peu ennuyeuses, sinon vous les auriez lues), voilà bien le moyen de fréquenter comme E. Fromentin Les maîtres d’autrefois ; mais naguère, on aurait certainement pu compter sur les doigts d’une main les sociologues français qui avaient lu ne serait-ce que quelques chapitres de The Polish peasant.
Le périple de Suzie Guth de l’Amérique à Strasbourg est passé par l’Allemagne, Brazzaville, Montpellier, Chicago et Metz. La maître d’œuvre nous a déjà livré en traduction le William Foote Whyte et ses coins de rue. Ici elle gère en 350 pages de nouvelles traductions en morceaux choisis (technique déjà adoptée par Thomas et Znaniecki eux-mêmes), mais surtout elle les chapeaute en introduction et en conclusion. De The Peasant in Europe and America, elle a sélectionné la « note méthodologique » introductive, une quinzaine de pages explicatives des lettres de paysans, les liasses Wroblewski et Sekowski, un cours étonnant pour l’époque sur la désorganisation sociale et une théorie des motivations (tirée de The Unadjusted Girl) qui devrait rabattre le caquet d’un collègue italien prétendant avoir découvert que la plupart de nos actions sont guidées par l’estime de soi et le désir de reconnaissance sociale.
Dans les 40 pages de l’excellente préface, on apprend l’essentiel de la fondation de la sociologie à Chicago (bien avant Paris) dans une université baptiste à l’origine, qui exclut Thomas pour adultère en 1918, l’année même de la souscription pour The Polish peasant. Il est vrai qu’il avait aussi écrit en 1907 Sex and Society, ce qui entachait d’encre rouge son blanc baptismal. Znaniecki, un jeune philosophe polonais, s’était cru invité par Thomas lors d’une entrevue, l’avait rejoint et coopérait avec le maître dans un souci de collecte de matériaux empiriques (correspondances, histoires de vie) et de réflexion théorique sur les processus d’interaction familiale et de désintégration sociale issue de l’émigration de Polonais vers la Prusse et l’Amérique. Mais la Pologne était alors un territoire sans nom et sans État, par morceaux prussienne, autrichienne et russe. D’où l’intérêt de lire les affirmations identitaires à travers la langue slave en traduction, les « Loué soit Jésus-Christ », les vodka épanouissantes et les hurlements des loups de garde au pays réclamant pitance ou exprimant la solidarité non feinte de la personne à qui cela rapporte, tandis que le fils a réalisé un achat en Floride sans attendre l’assentiment du pater familias sis en l’ancien monde.
Petits paysans, travailleurs agricoles sachant à peine écrire, serviteurs dans un château, hobereaux arc-boutés à la terre, rêvent de fuir temporairement vers la Polonia d’Amérique pour gagner jusqu’à huit fois plus qu’en Pologne dans les docks, la sidérurgie, les mines, l’abattage de viande sur pied. L’art épistolaire traite exclusivement d’événements familiaux du fait qu’ont été collectées les lettres reçues en Amérique par des émigrés et non l’inverse. Outre les problèmes d’affirmation identitaire et familiale, se lisent ceux de déculturation par changement de groupe professionnel et de statut, quand on est donneur d’argent mais en dépendance mutuelle avec les membres de la famille.
Qu’en est-il du traitement de la documentation ? Les débats épistémologiques et méthodologiques portent la marque de Znaniecki, les idées et théories de psychologie sociale, celle de Thomas. Qu’il y ait eu des difficultés de traduction, je le conçois fort bien après avoir souvent achoppé moi-même sur le style américo-hongrois de Karl Polanyi dans Trade and Markets in the Early Empires, intitulé en français par le préfacier Maurice Godelier Les systèmes économiques dans l’histoire et dans la théorie, Larousse, 1974. Dans l’introduction, les thèmes abordés par S. Guth touchent à la sociologie de la famille polonaise au début du siècle, à une sociologie implicite des classes sociales en Pologne (comportant entre autres nobliaux, régisseurs, serviteurs), à la mobilité géographique et sociale, aux stratégies de donation et d’héritage, à la désorganisation et aux motivations.
En fait, ce qui a des chances de passionner le plus le lecteur actuel, c’est moins la méthodologie de la recherche empirique tombée désormais dans le patrimoine commun de l’enquête sociologique que l’analyse pénétrante d’une dynamique originale, moins parce que cette dynamique s’opposait à l’époque à une sociologie durkheimienne des institutions normatives et des solidarités sociales, moins parce qu’elle dénonçait déjà, avant que Park, Burgess, Wirth n’insistent sur la question, les anomies et troubles issus de l’urbanisation et de l’industrialisation, que parce que notre France actuelle reproduit des phénomènes courants à l’époque, qu’on ne peut plus cerner désormais faute des mêmes instruments. Maghrébins ou Soninké du Sénégal et du Mali, mes doctorants n’ont jamais utilisé, pour cause d’analphabétisme de leurs interviewés, les correspondances d’émigrés entre leur pays d’origine et leur pays d’adoption afin de saisir leurs désarrois et leurs bénéfices de transplantation, leur soutien au pays et leur bonheur d’avoir quitté l’étau des traditions ; pourtant je gage qu’il y a une thèse à réaliser en réfléchissant avec un esprit critique sur les pages 207-276 de Guth, Thomas et Cie. L’analogie de situation, même avec des différences culturelles, stimulera certainement ceux qui sauront faire abstraction de la plus grande utopie de l’histoire survenue entre Thomas-Znaniecki et nous : le communisme. Le marxisme ne disait-il pas que tout régime porte les germes de sa propre destruction. S. Guth n’en dit rien, mais peut-être que la Pologne fait exception, qui a fourni au Vatican l’unique grand acteur à notoriété partagée dans l’ancien et le nouveau monde. On doit aussi à S. Guth d’avoir mis en place et à leur place les pères spirituels interprétateurs de la délinquance et de la criminalité juvénile, les discoureurs sur les frasques de garçons, d’ivrognes et de prostituées, les gens qui causaient sur les causes en choisissant au hasard parmi les différentes possibilités.
Évaluation du succès : Bravo à Thomas et Znaniecki d’apprendre l’empirie à quelques sociologues bavards, de réviser les pseudobarrages de l’anormalité, de remettre les phénomènes en situation historique et culturelle, de traiter des processus plutôt que des institutions, de faire communiquer avec la sociologie, la psychologie sociale des valeurs, des attitudes, des motivations, de nous détourner des mœurs, lois et idéaux, par une focalisation sur les mouvements sociaux, même sans trop évoquer le devenir des acteurs.
Claude RIVIèRE.
Université de Paris V - Sorbonne
Jean-Michel Chapoulie, La tradition sociologique de Chicago, Paris, Le Seuil, 2001, 492 p.
Jean-Michel Chapoulie nous fournit-il, dans cet imposant volume, la somme attendue sur « L’École de Chicago » ? Oui, si l’on considère la masse considérable des faits collectés, recoupés, analysés, qui fait de cet ouvrage une véritable première dans le domaine de l’histoire de la sociologie de langue française. Non, si l’on s’en tient à l’aveu même de l’auteur et au plan du livre ; non encore, et a fortiori, si l’on considère avec lui que « L’École de Chicago » n’existe pas.
Il y a dans cet ouvrage ambitieux deux lignes de force complémentaires : la première vise à reconstituer l’histoire des groupes professionnels qui construisirent et animèrent le département de sociologie de l’Université de Chicago de 1892 à 1961 ; la seconde à s’inscrire en faux contre les méthodes et les produits d’une « histoire des idées », plus prompte à reconstruire des généalogies et des cohérences internes qu’à en établir la validité historique. Bien que ces deux lignes soient intimement liées, elles peuvent faire l’objet d’une appréciation différente.
Sur le premier versant, Jean-Michel Chapoulie procède en deux temps. La première partie (p. 23-212), intitulée « Les recherches de sociologie dans leur contexte institutionnel », procède à un historique minutieux du développement de la recherche sociologique à l’Université de Chicago sur un peu plus d’un demi-siècle. Trois périodes sont distinguées, avant 1914, entre 1914 et 1933, entre 1933 et 1961, correspondant aux trois générations qui se sont succédées au département et dont les noms emblématiques sont Small et Thomas pour la première, Park et Burgess pour la deuxième, Hughes et Blumer pour la troisième. Ces auteurs, s’ils sont nécessairement présents tout au long des développements, n’occupent cependant pas véritablement le devant de la scène. Ils sont, d’une part, réinscrits dans le groupe des enseignants du département, tel qu’il se constitua et se modifia au cours du temps. Ils sont, d’autre part, insérés dans le contexte bien plus large des conditions économiques, sociales, idéologiques, politiques et universitaires du développement des recherches sociologiques à Chicago et aux États-Unis durant cette période. Jean-Michel Chapoulie met notamment en évidence, de façon particulièrement convaincante, les facteurs qui déterminent l’exercice de la première génération : le volontarisme d’une politique universitaire ambitieuse, portée par le premier président de l’Université, W. H. Harper ; le soutien des milieux d’affaires de Chicago, et à leur tête, de John Rockefeller ; le lien étroit avec l’Église baptiste et, au-delà, avec le mouvement de réforme sociale qui s’en inspirait, et qui avait donné lieu à des implantations d’intellectuels dans des quartiers pauvres et au développement de maisons d’assistance et d’enquête sociale.
Ces facteurs vont à la fois perdurer, se modifier et se complexifier dans l’histoire ultérieure du département. À grands traits, celle-ci passe par une autonomisation croissante vis-à-vis du mouvement baptiste et réformiste qui accompagne la première génération ; par un soutien financier dont bénéficie fortement la deuxième génération (1914-1933), mais qui s’étiole ensuite du fait des transformations du contexte économique et politique national ; par l’extraordinaire bouillonnement intellectuel des années 1930 auquel succède une période bien plus difficile, marquée par la montée du modèle de l’enquête quantitative, la concurrence des autres grands départements de sociologie, les dissensions entre les sociologues de la troisième génération, Warner, Wirth, Hughes et Blumer, faisant dire aux étudiants : « Malheur au pauvre candidat qui a dans son jury de thèse Warner et Wirth » (p. 203, n. 94).
Ces mouvements, décrits avec la minutie de l’historien, dont chaque affirmation s’appuie sur un corpus de données recoupées, pâtissent d’être ainsi résumés à grands traits et, sans doute, involontairement déformés. On ne peut que conseiller au lecteur d’en suivre l’argumentation nourrie. Ils sont associés – et c’est sans doute l’une des particularités fortes de l’ouvrage – à une étude parallèle des productions du département. L’originalité tient ici à une saisie large, ne se contentant pas des œuvres canoniques, mais procédant par cercles concentriques pour tenter également de donner un aperçu systématique des très nombreux mémoires soutenus notamment durant la deuxième et la troisième période. Cette saisie large ne relève pas d’un nihilisme des œuvres – tendant à déchoir de leur piédestal Le paysan polonais ou Le Hobo –, mais d’une volonté de contextualisation des productions et de complexification de leur appréciation. En clair, si rôle éminent il peut y avoir de telle ou telle œuvre de Thomas, de Park, de Hughes ou de Blumer, ce n’est pas dans une sorte de filiation idéale, mais parce que ces œuvres procèdent d’un contexte pratique et intellectuel, qui les a rendu possibles, et esquissent un programme ou une « formule » de recherche, suffisamment repris pour tisser un « air de famille » entre les diverses productions, insuffisamment contraignants pour autoriser à parler d’École.
Cette thèse, que Jean-Michel Chapoulie soutient avec conviction et brio explique à la fois le traitement des productions du département de sociologie de l’Université de Chicago, et le plan adopté pour l’ouvrage. Il n’est pas possible de ramener la diversité des productions à une formule canonique dont chaque mémoire ne serait qu’une spécification plus ou moins habile. Les
œuvres majeures –
Le paysan polonais
[1],
L’Introduction aux sciences sociales de Park et Burgess, la célèbre « bible verte », etc. – sont à la fois le produit de circonstances diverses et l’esquisse d’une orientation bien plus méthodologique que théorique : utilisation de documents, descriptions de situations, travail de terrain, etc. S’il est possible de montrer sur un échantillon de monographies de la deuxième période (p. 160) la récurrence de traits institutionnels et méthodologiques communs, opérant comme une sorte de signature, Jean-Michel Chapoulie souligne combien, à l’inverse, il est impossible de résumer ainsi la production proliférante de soixante années. Celle-ci ne peut être saisie que sous la forme de monographies thématiques, révélant, sur un thème donné – le travail, la délinquance, les relations inter-ethniques, etc. – la complexité, la diversité et parfois les contradictions de la littérature élaborée par les chercheurs et les thésards du département. C’est la raison pour laquelle la seconde partie du livre, intitulée « Parcours de recherche », brise le mythe de l’exhaustivité en ne proposant que certaines des pistes possibles.
Dans son projet de restitution du développement concret de la sociologie à l’Université de Chicago dans la 1re partie du XXe siècle, l’ouvrage de Jean-Michel Chapoulie souffre peu la réserve. Celle-ci ne peut relever que de la critique érudite à laquelle ce type d’exercice invite et ne risque guère d’entamer l’admiration que suscite l’ouvrage. En revanche, il ne s’agit pas seulement d’une entreprise de restitution, mais de l’affirmation de thèses. Celles-ci peuvent être résumées ainsi :
— la dénomination d’ « École de Chicago » est abusive. Il y a tout au plus une tradition, rassemblée, par le jeu des circonstances, autour d’une « formule de recherche » plus ou moins partagée ;
— les facteurs déterminant cette tradition ne sont pas d’ordre idéel ou abstrait (comme ce que pourrait suggérer l’étiquette « interactionnisme symbolique »), mais d’ordre pratique et contextuel : rôle du mouvement de réforme baptiste, des préoccupations sociales dans l’air, des attentes des bailleurs de fonds ; en témoignent les incertitudes conceptuelles autour de termes comme « interaction », « attitudes », etc. ;
— il faut opposer à une histoire abstraite des idées une histoire historienne des faits, fondée sur l’analyse systématique des sources.
Ces trois thèses, réaffirmées à divers détours de l’ouvrage, sont faussement convaincantes. Elles sont convaincantes en ce qu’elles opposent le verdict des faits à des affirmations rapides et à l’idéalisme latent d’une certaine histoire des idées. Elles ne le sont pas, cependant, en ce qu’elles se dispensent de la discussion véritable de leurs prémisses : or, réfuter l’appellation d’ « École » pour le mouvement des sociologues de Chicago, implique une certaine définition implicite de ce qu’est – ou n’est pas – une École. En l’occurrence, cette discussion n’est pas menée et le terme de « tradition » qui est substitué à celui d’École n’est pas davantage explicité. De même, affirmer le primat de la reconstruction du contexte historique et social sur le dégagement d’une éventuelle unité conceptuelle est une position légitime sur le plan méthodologique, discutable sur les plans théorique et épistémologique. Mettre en évidence les déterminants contextuels des travaux de Chicago ne suffit pas à infirmer l’idée de la constitution d’un noyau programmatique, sans doute partiellement issu de ce contexte, mais ayant une armature rationnelle suffisamment robuste pour pouvoir non seulement donner une unité, même partielle, à un certain nombre de travaux, mais pouvoir leur survivre au titre de courant de recherche.
De fait, la discussion qui est ici manquée est instructive, non tant parce qu’il faudrait reprocher à l’auteur de ne pas l’avoir menée, que parce qu’elle suggère les problèmes que pose l’histoire de la sociologie. Rompre avec une histoire mythologique – ou simplement non historienne – de la discipline est une nécessité qui a un prix : celui d’entrer dans le cadre des problèmes généraux posés aujourd’hui à l’histoire et à la sociologie des sciences où contextualisation ne rime pas forcément avec contextualisme. Le premier terme désigne une orientation méthodologique dans l’étude des facteurs de développement d’une discipline, d’une théorie, d’une École, exemplairement mise en œuvre dans cet ouvrage ; le second, une position épistémologique discutable – et non discutée ici – qui ne peut se permettre d’entrer en fraude sous le couvert de l’opération précédente. Or, de fait, si le propos de Jean-Michel Chapoulie est parfaitement clair sur le premier point, il ne l’est pas sur le second. Certaines formulations semblent inviter au contextualisme alors que certaines analyses – du programme de Park par exemple –, ainsi que certains termes (tradition, formule de recherche) semblent s’en distinguer.
Mais l’on peut convenir que tel n’était pas le propos principal de l’auteur et lui en donner acte. Il n’est pas cependant secondaire que l’ouvrage montre que cette discussion, même si elle est esquivée dans ce livre, est rendue nécessaire par le regard renouvelé qu’il permet de porter sur le développement pratique de l’activité sociologique.
Jean-Michel BERTHELOT.
LEMTAS
Sorbonne (Paris V)
jean-michel. berthelot@ paris5. sorbonne. fr
Axel Honneth, La lutte pour la reconnaissance, Paris, Les Éd. du Cerf, 2000, 232 p.
Axel Honneth a été assistant de Jürgen Habermas entre 1983 et 1990, et lui a succédé à la chaire de l’Université de Francfort. Formé à la théorie de l’agir communicationnel, il s’est efforcé d’y introduire des innovations qui en diminueraient l’abstraction et le formalisme.
Sa critique de la pensée d’Habermas a récemment pris la forme d’une recherche centrée sur le concept de reconnaissance et de lutte pour la reconnaissance. Son travail est le fruit d’une double exigence, philosophique et sociologique.
Du point de vue social, Honneth a pour préoccupation de démontrer qu’il y a progrès normatif dans les sociétés humaines dès lors qu’il y a conflit. Celui-ci reste le moteur des rapports entre groupes sociaux porteurs de visions du monde et d’intérêts différents, et le progrès normatif se réalise à travers ce conflit. Le conflit pour la reconnaissance est bien l’élément qui constitue le progrès aujourd’hui. Nous ne luttons pas uniquement pour l’obtention du pouvoir et le contrôle des ressources, mais pour être reconnus dans les valeurs que nous défendons, aussi bien pour notre identité individuelle que collective.
Le point de départ de la pensée de Honneth se situe dans Naturrecht und Menschliche Würde d’Ernst Bloch, Jenae Realphilosophie de G. W. Friedrich Hegel et Mind, Self and Society de G. Herbert Mead. Il affirme que l’individu trouve son identité, parvient à la plénitude de son être, au terme d’un processus au cours duquel la possibilité se présente à lui d’être reconnu par les autres. L’image de soi que chacun se forme ne peut se fonder que sur sa confirmation par autrui. Ce qui signifie qu’une théorie normative de la société doit consacrer la plus grande attention à la mutilation que peuvent subir les êtres humains, et qu’indique le terme de mépris. Honneth en répertorie trois types fondamentaux :
— le mépris qui s’exprime dans les mauvais traitements infligés au corps, et plus généralement, dans la violence, qui empêche d’en disposer librement. Dans la torture ou le viol, la douleur physique se combine avec le sentiment de subir la volonté d’autrui sans défense possible ;
— le mépris lié à l’exclusion de la jouissance de certains droits réservés aux autres membres de la communauté. Ce type de mépris détériore l’image normative que les hommes ont d’eux-mêmes ;
— un troisième type de mépris ou d’humiliation consiste à nier la valeur sociale de certains groupes. Cette dévalorisation sociale engendre chez l’individu une perte de respect pour soi-même : lui est ôté l’encouragement que lui apporte la solidarité du groupe.
Ces trois formes différentes de mépris ont sur la vie psychique des effets négatifs semblables à ceux de la maladie sur la vie organique. Les individus ne peuvent établir de rapport positif à eux-mêmes que s’ils ont l’expérience positive de la reconnaissance par les autres. L’estime de soi, la confiance en soi sont le résultat de rapports intersubjectifs satisfaisants, d’une reconnaissance réciproque. Aux formes de mépris correspondent dès lors trois formes de reconnaissance :
— l’amour donné et reçu manifeste qu’on est reconnu en soi et dans son corps. L’amour permet à l’individu d’avoir confiance en soi-même, d’atteindre cette sécurité émotionnelle, liée au corps, qui constitue la base du développement de toutes les autres attitudes d’estime de soi ;
— un autre type de reconnaissance revêt davantage un caractère cognitif : elle consiste à partager, entre Ego et Alter, les normes qui régissent leurs devoirs et droits réciproques. Il s’agit là d’une reconnaissance juridique qui est à l’origine du respect de soi-même ;
— la troisième forme de reconnaissance correspond à l’approbation des cultures différentes : cette approbation intersubjective qui s’établit entre Ego et Alter donne vie à une éthique de partage des responsabilités et des devoirs. Le moment cognitif s’enrichit ici d’un élément affectif de participation solidaire ; cette dernière forme de reconnaissance est à l’origine de l’estime de soi.
Ces trois types de reconnaissance correspondent donc à l’amour, au droit et à la solidarité : ce sont les conditions formelles des rapports d’intersubjectivité dans lesquels les individus trouvent leur « dignité ». À partir de ces réflexions, on comprend qu’il est impossible d’établir la signification normative des rapports de reconnaissance si l’on demeure prisonnier d’une conception étroite de l’idée de justice. Dans la tradition kantienne, on entend par morale une attitude universaliste, tandis que par éthique on entend une conception d’ethos particulière de la « bonne vie ».
L’importance croissante assumée par la question de la différence dans les démocraties contemporaines nous impose d’inverser la relation entre morale et éthique. Il ne faut pas se contenter de l’autonomie de la personne. Il faut de plus prendre en considération les conditions réelles de sa réalisation. La théorie de la reconnaissance chez Honneth occupe une position intermédiaire entre la théorie morale de la tradition kantienne et l’éthique communautaire : avec la première, elle partage un intérêt pour les normes les plus générales, avec la seconde, elle partage l’attention accordée au but d’autoréalisation de la personne. Cependant, l’argumentation de Honneth pour fonder le droit à la reconnaissance va dans une direction qui s’éloigne à la fois de la première et de la seconde. Il se sépare de Kant car il ne s’intéresse pas uniquement à l’autonomie morale du Sujet, mais aussi aux conditions concrètes de sa réalisation ; la morale n’est qu’une des façons de protéger la « bonne vie ». Ce concept de « bonne vie » ne repose pas sur des orientations de valeur comme c’est le cas de l’ethos d’un groupe communautaire. D’un point de vue méthodologique, il faut d’abord rendre claire la possibilité d’un tel concept formel d’éthique. Avec le concept d’éthique (Sittlichkeit), Honneth veut indiquer l’ensemble des conditions intersubjectives qui sont nécessaires à l’autoréalisation individuelle. C’est la transformation de la pensée hégélienne effectuée par G. H. Mead qui permet de définir des diverses conditions intersubjectives de la reconnaissance. Conditions qui donnent la possibilité aux Sujets d’instaurer des relations positives avec eux-mêmes. Les individus deviennent des personnes quand ils sont encouragés à se considérer comme des êtres doués du sens de la valeur par un Alter. La relation de l’individu à lui-même est d’autant plus positive qu’il reçoit plus de signes extérieurs de reconnaissance.
Cette conception de Honneth, comme toutes les autres conceptions philosophiques du droit de chacun à être reconnu par les autres, devrait maintenant conduire à des recherches proprement sociologiques permettant de préciser les formes de relations interpersonnelles les plus favorables à la conscience du Sujet d’être reconnu comme tel.
Simonetta TABBONI.
Paris VII - Jussieu et
CADIS
54, boulevard Raspail
75006 Paris
Bernard Vernier, Le visage et le nom. Contribution à l’étude des systèmes de parenté, Paris, PUF, « Ethnologies-Controverses », 1999, 180 p.
Poursuivant ses travaux antérieurs, Vernier entend renouveler l’étude des systèmes de parenté en analysant la façon dont ces derniers associent par le prénom et/ou la ressemblance différents parents. Cette démarche est d’autant plus remarquable qu’elle rompt avec l’orientation générale de l’anthropologie française de la parenté, dominée par la théorie lévi-straussienne de l’alliance
[2]. C’est à l’occasion d’une recherche conduite dans les années 1980 à Karpathos, île grecque de la mer Égée, que l’auteur a découvert l’importance des « règles » de prénomination et de ressemblance (physique et psychologique), en particulier comme facteur de légitimation des rapports de domination aînés-cadets
[3]. Vernier élargit aujourd’hui son propos et soutient qu’aux paramètres classiques que considère l’ethnologue de la parenté, il faut adjoindre les « règles » de prénomination et de ressemblance. La confrontation de trois terrains – Karpathos et d’autres systèmes grecs, l’île tunisienne de Djerba et la France contemporaine – permet d’étayer la démonstration et de voir en quoi l’étude de ces règles, qui définissent des modalités d’affiliation, affine l’analyse du système de parenté : la filiation officielle s’en trouve tantôt renforcée, tantôt contredite.
Reprenant le cas de la parenté karpathiote, l’auteur montre la complexité des rapports entre règles de prénomination et règles de ressemblance. Les premières ont bien pour effet de légitimer le caractère inégalitaire de la dévolution patrimoniale
[4] : par le truchement du prénom familial, chaque lignée recrute l’aîné de l’un des deux sexes ainsi que les cadets dont elle a besoin pour assurer sa reproduction, à commencer par le deuxième né de l’autre sexe ordinairement destiné à être au service de son aîné de lignée (sauf à émigrer), mais qui peut servir d’héritier de substitution en cas de fratrie unisexe. Ce partage des enfants entre les parents en fonction de l’origine des prénoms produit d’importants clivages affectifs : les grands-parents vont jusqu’à traiter ceux de leurs petits-enfants qui ne sont pas leurs homonymes comme de quasi étrangers. Les règles de ressemblance frappent par leur précision et leur aspect systématique : elles ne se contentent pas de reléguer les cadets à un rang subalterne, elles établissent des liens de ressemblance entre les premiers-nés de chaque sexe et celui des deux parents (père ou mère) auxquels ils n’appartiennent pas. Autrement dit, les règles de ressemblance contredisent exactement les règles de filiation (et donc de prénomination) pour les aînés de chaque sexe (et dans une moindre mesure pour les deuxièmes).
Vernier observe qu’il en est de même chez les Kachin patrilinéaires de Birmanie et les Trobriandais matrilinéaires étudiés par Malinowski. Cette contradiction s’explique selon lui par la nécessité de compenser les effets dysfonctionnels des règles de prénomination qui font peser un risque d’éclatement de la famille : la théorie des ressemblances crée « les conditions d’une bonne collaboration entre les parents » (p. 20) en rattachant chaque aîné à celui des deux parents qui, n’étant pas de la même lignée, pourrait être tenté de le négliger. En somme, elle réintroduit des éléments de bilatéralité : la procréation est vue comme un échange de dons entre époux (et entre leurs lignées respectives). Même si ailleurs en Grèce, règles de ressemblance et règles de prénomination parfois se recouvrent – ainsi dans le Magne où les filles sont traitées comme les garçons sur le plan des prénoms et des ressemblances alors qu’elles sont exclues des droits sur la terre –, leur prise en compte permet d’identifier un réseau d’affinité et de solidarité qui n’est jamais la réplique exacte de la filiation officielle.
L’analyse des règles de ressemblance à Djerba parvient à des conclusions similaires. Les autochtones adhèrent unanimement à une théorie, plusieurs fois défendue par des médecins et des philosophes depuis l’Antiquité, selon laquelle les envies ou l’état d’esprit de la mère pendant la conception et la gestation décident de la ressemblance de l’enfant avec telle ou tel dans la parenté. Il suffit que la mère regarde avec intensité ou fréquence une personne particulière pour que sa progéniture prenne ses traits. Pour Vernier, dans cette société agnatique qu’est Djerba, cela confère aux femmes un « privilège énorme » (p. 108) puisqu’elles ont le monopole de la production des ressemblances familiales et des solidarités affectives qui en découlent. Encore une fois, l’unilinéarité de la filiation officielle en serait atténuée. Il faut toutefois nuancer cette interprétation. D’une part, la distribution statistique des ressemblances montre une assez nette inflexion patrilatérale ; d’autre part, les jugements de ressemblances semblent largement déterminés par les échanges économiques et symboliques dans la parenté au point qu’ils servent de « remboursement de dettes et marque d’allégeance » (p. 99). Tout indique que le pouvoir des femmes est étroitement encadré et vient légitimer a posteriori les rapports de parenté existants. Plus qu’un facteur de bilatéralité, les règles de ressemblance seraient donc ici un élément essentiel concourant à la régulation des échanges.
Dans la France contemporaine, la nomination n’utilise les prénoms d’origine familiale que de façon marginale ; de plus, il n’existe aucune théorie des ressemblances acceptée par tous. Cela n’invalide pas pour autant la thèse de l’auteur. Les régularités statistiques (recueillies auprès d’une population de plusieurs centaines d’étudiants) mettent en évidence un « principe d’alternance ». Les quelques prénoms d’origine familiale (souvent choisis pour les aînés comme deuxième ou troisième prénom) se répartissent équitablement entre les deux familles alliées. Quant aux jugements de ressemblance, même si on attribue aux pères un pouvoir de marquage (notamment psychologique) un peu plus fort qu’aux mères, ils sont aussi tenus par un principe d’alternance en vertu duquel les enfants qui se suivent dans la fratrie tendent à être classés de façon opposée ; c’est plus vrai dans les fratries dyadiques et plus encore lorsque les deux enfants sont de même sexe. Cette « égalité des droits dans l’appropriation symbolique des enfants » (p. 119) se traduit sur le plan affectif, les enfants déclarant avoir un peu plus souvent une relation affective « forte » avec le parent (père ou mère) auquel ils ressemblent. Le principe d’alternance exerce une fonction d’équilibre qui cette fois renforce la bilatéralité du système de parenté. Comme les précédents, le cas français confirme que la perception des ressemblances familiales est structurée socialement et spécifique d’un système de parenté.
On connaissait l’importance de la nomination dans certaines sociétés, où l’on entretient par exemple des rapports de parenté « fictifs » avec les homonymes de ses consanguins ; sans aller jusque-là, on sait maintenant grâce à Vernier que le choix d’un prénom d’origine familiale et l’attribution de ressemblances organisent en partie les rapports de parenté. Les règles de prénomination et celles de ressemblance ne sont pas toujours congruentes entre elles, ni avec celles qui définissent la filiation officielle ; mais après tout, pas plus qu’entre attitudes et appellations comme l’a établi Lévi-Strauss, il ne faut s’attendre à des correspondances terme à terme.
On peut reprocher à Vernier d’avoir peu réfléchi à la nature des régularités en matière de prénoms et de ressemblances, les liaisons statistiques n’étant pas toujours suffisamment fortes pour que l’on puisse parler de règles, ce qui conduit probablement à surestimer leur effet de structuration sur la parenté. L’auteur le confesse, beaucoup reste à faire pour approfondir l’analyse des théories autochtones des ressemblances : savoir comment des parents sont liés par la ressemblance peut être aussi intéressant que de relever ceux que cela concerne. À ce titre, l’inventaire de la littérature traitant de cette question depuis l’Antiquité qui fait l’objet d’un chapitre du livre ouvre de belles perspectives, trop peu exploitées dans l’analyse. Ces réserves n’enlèvent rien à l’intérêt de l’ouvrage, fruit d’une entreprise originale et courageuse. L’intuition de départ, qui fait de la parenté le support d’une possible identité de substance, produit une sociologie qui renouvelle l’approche de l’affectif et réévalue l’importance de la filiation.
Jean-Hugues DéCHAUX.
Université René-Descartes (Paris V) et OSC
Email : jeanh. dechaux@ osc. sciences-po. fr
Virginie de Luca, Catherine Rollet, La pouponnière de Porchefontaine. L’expérience d’une institution sanitaire et sociale, Paris, L’Harmattan, 1999, 214 p. ; Pascale Donati, Suzanne Mollo, Alain Norvez, Catherine Rollet, Les centres maternels. Réalités et enjeux éducatifs, Paris, L’Harmattan, 1999, 314 p.
Dans leur ouvrage La pouponnière de Porchefontaine, V. de Luca et C. Rollet rendent compte, avec une grande finesse, d’une expérience originale qui nous renseigne sur les soins dispensés aux nourrissons et aux mères célibataires, il y a plus d’un siècle. L’institution prône une forme de solidarité entre les mères, autour d’une certaine conception du social, du médical, de l’hygiène. Car on y apprend ainsi qu’en 1865, 59 % des nourrissons parisiens sont élevés par leur mère, 41 % par une nourrice. L’amour maternel s’exprime par le don de soi que représente l’allaitement. 43 % des femmes accueillies à la Pouponnière en 1904 sont mariées. Outre des informations très précises, c’est un état d’esprit qui est décrit ici, autour de la conception du lien mère-enfant, à travers un descriptif institutionnel, et nous pouvons, par ce biais, mieux comprendre l’héritage culturel qui nous a été légué.
L’ouvrage de P. Donati, S. Mollo, A. Norvez, C. Rollet, Les centres maternels, traite de la spécificité des centres maternels aujourd’hui. Ils ne sont plus des « asiles » ou des « refuges », recueillant les filles mères et leur enfant, comme autrefois. Une nouvelle dynamique se fait jour, répondant à l’objectif d’insertion sociale des jeunes femmes et visant à leur restructuration identitaire. Les auteurs rendent compte avec beaucoup de pertinence des tensions qui existent entre le projet éducatif relevé à travers le discours des professionnels et les attentes des femmes recueillies, à partir du récit de l’expérience de leur séjour dans les centres.
Ces deux ouvrages permettent ainsi de mesurer les évolutions. Si l’on sait que la représentation sociale de ces femmes s’est modifiée avec la banalisation de la monoparentalité, on ignore un peu plus l’importance accordée à la structuration de la personnalité, considérée comme préalable à l’insertion sociale. Il s’agit en effet d’accompagner la femme dans un recentrage sur elle-même, afin de lui permettre de reprendre pied, de vivre de manière indépendante. Sorte de dynamique contradictoire allant de pair avec une recherche de réponses diversifiées adaptées aux situations personnelles. Toutefois, la protection du lien mère-enfant constitue un enjeu majeur qui s’inscrit dans la continuité des principes de l’époque de la Pouponnière, mais autour d’un nouvel axe, celui qui consiste à rendre compatibles l’affirmation identitaire et les préoccupations d’insertion sociale. Pour ce faire, les auteurs nous montrent comment les centres maternels remplissent de fait diverses fonctions familiales : fonctions maternelle, paternelle, maritale.
Christine CASTELAIN-MEUNIER.
CNRS-CADIS
54, boulevard Raspail
75006 Paris
Pierre Bouvier, La socioanthropologie, Paris, Armand Colin, « U », 2000, 224 p.
Cet ouvrage vient à point nommé car les barrières institutionnelles qui ont été dressées entre les disciplines de sciences humaines font beaucoup de mal à la recherche française. L’auteur nous propose ici d’ouvrir une brèche dans l’institution afin que des approches différentes puissent se combiner de manière cohérente.
Pierre Bouvier commence par montrer comment deux disciplines parentes se sont constituées en s’intéressant l’une à ce qui était proche, l’autre à ce qui était éloigné, dans le temps et dans l’espace (ce qui part évidemment d’une hypothèse fausse de Spencer dont l’ethnologie aura du mal à se relever : les moins outillés technologiquement sont les plus anciens).
L’auteur présente ensuite brièvement la manière dont on peut trouver des embryons de réflexion socioanthropologique dès le début du siècle, dans l’école durkheimienne, avec le débat autour de Vacher de Lapouge et de ses thèses racistes. Puis il en vient aux tentatives récentes en montrant comment se constitue peu à peu la sémantique d’un nouveau genre, avec des auteurs comme Edgar Morin ou des terrains plus propices comme le phénomène religieux. On regrettera sur ce plan que soit un peu minimisé le rôle de Georges Balandier dans la constitution du nouveau champ. C’est bien à son école que l’ethnologie s’ouvrit à la réflexion sur le contemporain et c’est à lui que beaucoup d’entre nous doivent d’avoir eu envie de faire de la socioanthropologie sur le terrain, avant même qu’elle n’existe conceptuellement.
Car Pierre Bouvier précisément veut fonder la nouvelle discipline sur un ensemble de méthodes et de concepts cohérents qui peuvent se résumer ainsi : reconnaître l’altérité en n’hésitant pas à s’immerger en elle (observation participante), ou bien s’intéresser aux rituels comme une réalité tout à fait contemporaine ou encore s’ouvrir à des faits sociaux apparemment disparus. Dans ce dernier cas, l’auteur utilise le terme endoréisme pour qualifier la particularité de ces faits qui sont à la fois « présents et comme évanescents ». Ces alternances entre persistances, disparitions et résurgences apparaissent comme des « nappes qui dans le désert remontent à la surface ». Ces hypothèses sont un point de départ pour une réflexion vraiment innovante en sciences sociales. Mais ne faisons-nous pas de l’endoréisme sociologique ? Pierre Bouvier, en effet, n’est à ce moment pas loin de Georges Gurvitch dont on peut regretter l’absence dans la généalogie.
La seconde partie nous permet de voir la nouvelle approche s’incarner dans des études de terrain. Pierre Bouvier visite à nouveau le territoire sociologique que sont les études de communauté en tirant avec brio les principaux enseignements de l’application de la méthode socioanthropologique. Il offre ensuite un point de vue original sur « l’agrégation des sociétés contemporaines », en particulier sur les communautés artistiques, sur les nouvelles configurations du social avec le problème de l’exclusion et sur un espace où l’exister ensemble est un nouveau « construit » : les Caraïbes.
Grâce à un tel livre, relayé par la revue du même nom, la socio-anthropologie peut maintenant exister de plein droit dans le cercle restreint de la recherche en sciences sociales. Malheureusement, les barrières disciplinaires (et les commissions de spécialistes) découragent aisément l’innovation scientifique. Les jeunes chercheurs qui suivent cette orientation renforcent chaque jour sa légitimité et il faut qu’évoluent les mœurs universitaires. Espérons que cet ouvrage, par la pertinence du propos et son originalité, produise cet effet.
Alain GRAS.
Université Paris 1
Panthéon-Sorbonne
CETCOPRA
17, rue de la Sorbonne
75005 Paris
[1]
Il faut savoir gré à Suzie Guth d’avoir récemment livré aux lecteurs français des extraits significatifs de cet ouvrage dont, à notre connaissance, un seul exemplaire, en langue originale, existait en France, à la bibliothèque de sociologie du CNRS. S. Guth a procédé à la traduction de la célèbre note méthodologique, due à Znaniecki, ainsi qu’à des extraits des matériaux et des développements significatifs du
Paysan polonais. Voir S. Guth (dir.),
Fondation de la sociologie américaine. William Isaac Thomas et Florian Znaniecki. Morceaux choisis, Paris, L’Harmattan, 2000.
[2]
Le numéro spécial de
L’Homme (
Questions de parenté, n
o 154-155, avril-septembre 2000), qui reprend les actes d’un récent colloque international tenu à Paris (
La parenté, suite sans fin..., 22-23 mai 2000), permet de constater que le paradigme lévi-straussien de l’intermariage domine encore largement les travaux qui s’inspirent de l’anthropologie française de la parenté.
[3]
Cf.
La genèse sociale des sentiments, Paris, Éd. de l’EHESS, 1991.
[4]
Rappelons que le système karpathiote est organisé en deux lignées masculine et féminine nettement séparées ayant pour base des patrimoines sexués et indivisibles ; les premiers-nés des garçons héritent de leur père et les premières-nées des filles de leur mère ; les autres enfants sont exhérédés et émigrent ou restent sur place (les cadettes surtout), célibataires à vie, se mettant au service des aînés.