2001
Cahiers internationaux de sociologie
La « situation coloniale » de Georges Balandier : notion conjoncturelle ou modèle sociologique et historique ?
Jean Copans
Université René-Descartes, Paris V
« La situation coloniale : approche théorique », article publié par Georges Balandier dans le numéro XI des Cahiers internationaux de Sociologie en 1951, inaugure dans l’ethnologie et la sociologie françaises une nouvelle manière de concevoir l’étude des sociétés « ethnologiques » qui sont reconnues alors comme partie prenante d’une totalité coloniale en tant que sociétés colonisées puis sous-développées. Nous nous efforçons tout d’abord d’établir la conjoncture historique et intellectuelle qui a vu la naissance de ce texte. Puis nous nous attachons à en mesurer la portée méthodologique actuelle. En effet, la sociologie semble aujourd’hui en retrait de l’anthropologie et des autres sciences sociales dans la tentative de compréhension de la mondialisation qui prolonge certaines des tendances de la situation coloniale. Le dernier ouvrage de Georges Balandier, Le Grand Système, devrait contribuer à mieux analyser cette situation.
Mots-clés :
Sociologie, Ethnologie, Totalité, Colonisation.
« La situation coloniale : approche théorique », an article published by Georges Balandier in issue XI of Cahiers internationaux de Sociologie in 1951, suggests a new type of analysis in the French ethnology and sociology of the time. « Ethnological societies » are to be considered as part of a colonial totality because they are colonized societies. They will eventually be studied as underdeveloped ones. First we shall describe the historical and intellectual situation that has determined the writing of the article. Then, we shall try to assess its methodological implications for the present. Indeed sociology seems to stand in the background compared to the other social sciences, including anthropology, when dealing with today’s globalization, which is, in some ways, a continuation of the colonial situation. Georges Balandier’s last book, Le Grand Système, should enable us to better appreciate his thinking on the matter.
Keywords :
Sociology, Anthropology, Totality, Colonization.
L’occasion est née d’un rapprochement : celui qui mène d’un texte fondateur
[1] à une publication nouvelle
[2] et qui permet de croiser conjonctures d’hier et d’aujourd’hui, structures historiques du long terme et histoire intellectuelle de « la connaissance du monde » du XX
e siècle. La mondialisation galopante, la nouvelle langue de bois de la globalisation ont produit une perte progressive des repères sociologiques de l’analyse macrohistorique et politique. Les sciences sociales au sens restreint (sociologie et anthropologie) ont abandonné les friches de la nouvelle modernité aux sciences politiques et économiques qui se permettent de bricoler, avec arrogance, un regard mondial soi-disant sociologique (en complément de leur démarche propre) qui n’est de fait qu’une vaste métaphore de lieux communs. Je m’oblige ici à un devoir de mémoire d’un texte, jamais republié par son auteur, mais qui vit toujours dans le chapitre premier ( « La notion de “situation” coloniale » ) de la dernière édition, toujours disponible, de
Sociologie actuelle de l’Afrique noire
[3]. « La situation coloniale : approche théorique », parue dans les pages mêmes de cette revue il y a cinquante ans, a permis de penser le renversement du monde après 1950. Nous tâcherons de comprendre comment cela fut possible et ce qu’il en est pour comprendre, aujourd’hui, le nouveau renversement du monde dont nous sommes témoins depuis dix ou quinze ans.
Nous suivrons deux problématiques successives : celle des contenus et des « silences » du texte, celle de la situation coloniale conçue comme un modèle possible de conceptualisation globale. Cet article fondateur ne se retrouve pas dans le recueil
Sens et Puissance
[4], ce qui peut surprendre au premier abord mais pour cause, puisqu’il nous est donné à relire depuis 1955 dans
Sociologie actuelle de l’Afrique noire. Tel
La lettre volée de E. A. Poe, nous l’avons toujours eu sous nos yeux, ce qui du coup pose un autre problème : en quoi un texte relatif à une période précise de l’histoire du monde peut permettre une lecture adéquate des mutations ultérieures de cette même histoire.
Il faut lire ce texte comme le document d’une certaine histoire intellectuelle et scientifique. Comme miroir d’une série d’enquêtes de terrain bien coloniales d’abord, comme lecture des innovations et des critiques anthropologiques de la tradition anglo-saxonne telle qu’elle pouvait être connue en France à la fin des années 1940 ensuite, comme témoignage de la pensée anticolonialiste française de l’après-guerre enfin. Cet article n’est toutefois pas qu’une synthèse intertextuelle brillante, car il propose une nouvelle perspective qui décale les emprunts et les interprétations. Et puis il est surtout le premier texte d’une longue série de reprises, de réécritures, de réajustements qui ont débouché sur l’analyse des problèmes du développement et du sous-développement. Notre propos est finalement plus celui d’une reconstruction des sources, des contextes d’inspiration et d’influence que celui d’une déconstruction rhétorique au sens postmoderne du terme.
Ce texte suggère une autre leçon, à la fois méthodologique et empirique. Comment peut-on penser le présent lorsque rien ne semble le permettre dans les outils disciplinaires dont on dispose ? Dès le début de ses réflexions, G. Balandier va suivre deux types d’inspiration. Il commence par utiliser les informations et les raisonnements des autres sciences sociales (histoire, géographie, économie politique, droit), puis il se retourne simultanément vers la sociologie et l’ethnologie dont il produit une synthèse ou plutôt une cohabitation originale. En un sens, le chercheur ne fait que poursuivre les leçons de E. Durkheim et M. Mauss. Mais dans la pratique ce double mouvement renvoie surtout à une assimilation de la posture de l’anthropologie sociale britannique postmalinowskienne, dont les acteurs se définissent aussi comme sociologues (puisqu’ils analysent les situations globales et englobantes de leurs terrains).
La situation actuelle des sciences sociales françaises (et mondiales) n’est peut-être pas aussi propice à un remodelage des problématiques pour saisir la mondialisation en cours. On peut même penser qu’elle lui est contraire. Face aux silences tragiques d’une sociologie « hexagonalisée » et d’une anthropologie au symbolisme postmoderniste peu historicisé, les autres sciences sociales se sont laissées aller à jouer aux apprentis sociologues. Il faut donc conduire une double démarche critique aussi bien des autres sciences sociales que de la sociologie et de l’anthropologie pour repérer les lieux et les raisons de ces détournements. C’est d’abord en lisant en sociologue et en anthropologue les conclusions « sociologiques » des géographes, politologues et économistes que pourront apparaître, en creux, les objets « mondiaux » oubliés ou dédaignés par la sociologie et l’anthropologie. Puis en un second moment le sociologue (ou l’anthropologue) pourra reconstruire une problématique véritablement sociologique en se réappropriant les données produites par les approches spécifiques des autres disciplines. C’est dans ces conditions que « la situation coloniale », comme lecture interdisciplinaire des nouvelles dynamiques macrosociales, peut suggérer des réflexes opératoires même si les lectures de G. Balandier se contentaient d’opérer au premier degré.
Après la seconde guerre mondiale s’ouvre une nouvelle périodisation de la domination occidentale. La situation coloniale se trouve de plus en plus contestée aussi bien aux plans politiques et idéologiques qu’aux plans analytiques. La revendication nationaliste est en gestation et le processus de la décolonisation se prépare de manière contradictoire. Ce phénomène est mondial, mais son caractère conjoncturel disparaît progressivement au profit d’un nouveau paradigme : celui du Tiers Monde, du sous-développement puis du développement. Le colonialisme « éclairé » cède la place à l’anticolonialisme et aux revendications d’indépendance. La modernisation, les changements techniques, le développement économique deviennent les maîtres mots d’un nouveau programme. Les dimensions métropolitaines des situations coloniales se transforment en une situation mondiale du sous-développement du Tiers Monde. Certes la décolonisation s’accompagne de nouveaux nationalismes et particularismes, mais l’universalisation des changements sociaux prend le dessus. G. Balandier a peut-être pensé la situation coloniale à partir des colonies du Gabon et du Congo, mais les informations globales qu’il emprunte à une littérature variée le conduisent à généraliser au niveau du continent africain puis très rapidement de tous les pays sous-développés. C’est pourquoi il ne faut pas dissocier histoire politique, histoire intellectuelle et culturelle, histoire scientifique pour bien saisir la portée des réflexions ethnologiques et sociologiques du tournant des années 1950. Benoît de l’Estoile a examiné la conjoncture des « non-échanges » entre l’anthropologie sociale britannique et l’ethnologie française pendant l’entre-deux-guerres et l’immédiat après-guerre. Il rappelle qu’Henri Labouret avait mentionné dans un
Rapport au sujet d’un programme de recherches dans les colonies françaises en 1934 que toute enquête présente « deux aspects, l’un ethnographique, l’autre sociologique ». Mais l’ethnologie coloniale à la française ne prend pas à cette époque. On comprend mieux les remarques de G. Balandier de 1947 : « Les pays anglo-saxons ont donné à leurs anthropologistes
(sic) non seulement un rôle de savants, mais aussi un rôle de praticiens. Il s’agit d’examiner les conditions d’une ethnologie pratique et dans ce but d’examiner les insuffisances de l’ethnologie traditionnelle. »
[5]
La question décisive reste néanmoins à nos yeux la sociologisation de la question anthropologique, ou pour employer le terme de l’époque, ethnologique. G. Balandier est un observateur critique des relations entre les deux disciplines pendant toutes les années 1950 ; de nombreux textes en témoignent
[6]. Mais il n’est pas seul de son point de vue : Michel Leiris d’abord et surtout Paul Mercier confortent sa perspective et son vocabulaire
[7].
Les Cahiers internationaux de Sociologie d’alors sont très
œcuméniques et pluridisciplinaires. De nombreux ethnologues « classiques » ou traditionnels y écrivent, à commencer par M. Leenhardt, M. Griaule et même, en parallèle à G. Balandier, Germaine Dieterlen
[8]. N’oublions pas que Claude Lévi-Strauss admet, semble-t-il sans problème à l’époque, la complémentarité naturelle de l’anthropologie et d’une certaine sociologie
[9]. L’histoire de cette conjoncture « anthropologique » reste à faire. De nombreuses études américaines ou britanniques nous éclairent sur les orientations anglo-saxonnes de la même époque et notamment le sens des travaux des chercheurs du Rhodes-Livingstone Institute (comme Max Gluckman), qui ont tant inspiré G. Balandier
[10]. La récente relecture de l’anthropologue américain James Ferguson,
Expectations of Modernity, va même plus loin puisqu’elle propose une approche à la fois textuelle et empirique : de critique des matériaux de l’époque et de revisite comparatiste, trente ou quarante ans plus tard
[11]. Nous n’avons pas les moyens de procéder ainsi. Mais ce commentaire de texte ne sera pas inutile s’il nous permet de saisir « La situation coloniale » comme
Le grand système de l’époque.
I. – UN TEXTE : SES DITS, NON-DITS ET LIEUX-DITS
Le volume XI des
Cahiers internationaux de Sociologie où paraît « La situation coloniale » manifeste la géométrie « ouverte » de la sociologie défendue par Georges Gurvitch : l’histoire, l’économie politique, la science politique et la philosophie occupent autant de place que la sociologie. Les articles de sociologie relèvent de ce qu’on appelle aujourd’hui la sociologie générale (G. Gurvitch, G. Balandier et A. Touraine). F. Isambert fait le compte rendu d’un ouvrage d’anthropologie,
The Foundations of Social Anthropology de S. F. Nadel, et G. Balandier, qui a déjà publié un article et un compte rendu remarqué dans le volume IX de cette revue en 1950, y poursuit un double dialogue, avec l’ensemble des sciences sociales et humaines d’une part, avec l’ethnologie et la sociologie d’autre part
[12]. S’il fallait résumer ce long article (le plus long du numéro), on pourrait se reporter à cette citation extraite des dernières pages de conclusion
[13] : « La société colonisée à laquelle s’attache l’anthropologue (en la nommant “primitive”, ou “arriérée”, etc.) participe, à un degré plus ou moins important [...], à la situation coloniale ; elle est un des groupements constituant la “colonie”. Et l’on conçoit mal qu’une étude
actuelle
[14] de cette société puisse se faire sans tenir compte de cette double réalité, la “colonie”, société globale au sein de laquelle elle s’inscrit, et la situation coloniale créée par celle-ci ; surtout lorsqu’elle se donne pour objet avoué les faits résultant du “contact”, les phénomènes ou processus d’évolution. »
C’est dans
Conjugaisons
[15] que G. Balandier est le plus prolixe sur l’aspect personnel de ses séjours gabonais et congolais des années 1948-1950. Il confirme la révélation moderniste que sont
les Brazzavilles noires
[16]. Mais c’est son article des
Cahiers internationaux de 1950 qui fournit quelques pistes sémantiques et conceptuelles significatives. Il y mentionne deux missions d’anthropologie appliquée en janvier-mars 1949 et janvier-mars 1950 : « C’était donc à des situations concrètes, actuelles, que nous devions nous attaquer ; avec l’ordre d’apporter des conclusions et suggestions pratiques. »
[17] Il note plus loin l’importance et l’intérêt des documents administratifs coloniaux qui « permettent de saisir les moyens et méthodes d’action de la puissance coloniale ; aussi les réactions de la société indigène. C’est, en partie, par leur intermédiaire que nous pouvons étudier comment l’évolution des structures sociales s’est faite en
fonction de la “situation coloniale” »
[18]. Et c’est tout naturellement que la première section de l’article s’intitule : « Les implications de la situation coloniale » (p. 78-86). Évoquant
« les situations de crise »
[19], il précise que c’est « le seul lieu où l’on puisse saisir l’
évolution des structures sociales indigènes mises en situation coloniale »
[20]. Il n’y a aucune référence dans ce texte à l’anthropologie sociale britannique, à l’inverse des nombreuses citations référées l’année suivante dans « La situation coloniale ».
On peut toutefois noter que dans son compte rendu de l’ouvrage d’O. Mannoni, il mentionne les noms de quelques anthropologues de l’École américaine « Personnalité et culture », comme R. Benedict, R. Linton et A. Kardiner. Le contact culturel est encore conçu comme désorganisateur et déstabilisant, comme pathologique. Ce soubassement psychologique va d’ailleurs compliquer l’élaboration plus spécifiquement sociologique et anthropologique de la notion de situation coloniale. En 1959, G. Balandier intitule encore une contribution à L’Encyclopédie française (t. 20) : « Choc social et psychologique dans les pays en développement rapide ».
La prise au sérieux de la modernité de l’Afrique noire (occidentale d’abord, centrale ensuite), des enquêtes appliquées menées conjointement ou préalablement à des préoccupations dites plus fondamentales, une recherche livresque et abstraite en vue d’une formulation conceptuelle adéquate et simultanée à ces deux préoccupations : le passage du genre monographique à des articles de facture théorique, générale et globale se lit déjà en cette année 1951
[21]. C’est dire la rapidité de la conversion sociologique. C’est dire aussi la volonté de parler autrement des sociétés africaines
[22].
Le terrain joue son rôle dans cette genèse sans aucun doute. Mais le symbolisme des lectures nous parle bien plus efficacement cinquante ans après car nous n’avons peut-être même plus la possibilité d’accéder aux informations sociohistoriques nécessaires à l’évocation concrète de « la situation ethnologique »
[23]. À l’inverse de son premier article des
Cahiers internationaux qui ne cite qu’une dizaine de références bibliographiques, « La situation coloniale » en mentionne presque une soixantaine dont un quart provient de périodiques, revues scientifiques ou intellectuelles. Les trois quarts de ces références sont très récentes, puisqu’elles datent d’après 1945.
Le corpus peut s’analyser de différentes manières et nous devons signaler que nous n’avons pas eu le temps de reprendre chacune des références dans leur contexte originel. Il y a d’abord la littérature en langue française et celle en langue étrangère (en l’occurrence l’anglais). Il y a ensuite la littérature scientifique et la littérature d’opinion (politique, polémique ou même militante). Il y a encore la littérature spécialisée en sciences sociales et celle qui relève plutôt de la vulgarisation. Il y a enfin les
œuvres ethnologiques, sociologiques, anthropologiques d’une part et les travaux des autres sciences humaines et sociales d’autre part. La diversité des statuts des textes confirme une réflexion en gestation qui fait d’une certaine manière référence de tout bois. Cette boulimie hétérodoxe est d’ailleurs confirmée par le caractère parfois aléatoire ou même allusif de la précision bibliographique. Ce trait d’écriture auquel la fameuse bibliographie succincte
(3 pages pour un volume de plus de 500 pages) de
Sociologie actuelle de l’Afrique noire nous avait habitués depuis fort
longtemps est comme signé d’une erreur d’impression qui pourrait se lire comme le lapsus fondateur de l’
œuvre balandierienne, celle du nom de l’auteur cité à la note 70 (p. 79). Même si M. Fortes et M. Gluckman sont cités sur un pied d’égalité tout anthropologue un tant soit peu compétent aura mis le nom de M. Gluckman à la place de celui de M. Fortes comme auteur du fameux article « Analysis of a social situation in Modern Zululand »
[24]. Quant à l’ouvrage de R. Maunier,
Sociologie coloniale
[25], sa réputation
semble lui permettre de rester sans
référence du tout à la note 58. Ces broutilles, tout comme le statut non scientifique, au sens strict du terme, d’au moins la moitié des références, confirment le caractère fondateur de ce texte : il ne se réfère à aucune tradition disciplinaire, d’autant qu’il esquive la critique de la littérature coloniale en tant que telle.
Quels sont donc « les témoins de moralité » de G. Balandier en ce qui concerne l’approche critique de « la situation coloniale » ? Ce sont d’abord les historiens et les économistes pour la contextualisation générale ; les premiers sont plutôt français (Charles-André Julien, René Grousset, Henri Brunschwig notamment), les seconds anglo-saxons (A. Conant, A. Hobson, S. H. Frankel, G. Myrdal, etc.). Les géographes, quant à eux, sont des hommes de terrain et ils sont français ou francophones : J. Dresch, P. Gourou, A. Robequain sont les aînés d’un des chercheurs les plus proches du sociologue, mais que celui-ci ne cite pas encore : Gilles Sautter.
L’autre champ des références « coloniales » est bien plus politique. On y trouve aussi bien J. Ferry et P. Leroy-Beaulieu pour les ancêtres que L. Durand-Réville, R. Delavignette, G. d’Arboussier, J. R. Ayouné, L. Aujoulat, Pham Nhuam pour les acteurs coloniaux ou anticolonialistes. Par ailleurs P. Herbart, auteur d’un pamphlet anticolonial, permet de citer le préfacier qui n’est autre qu’André Gide ou encore un journaliste du Gold Coast (nom colonial du Ghana actuel), constituent l’entrée d’un troisième corpus (qui peut d’ailleurs croiser les précédents) : celui des intellectuels ou personnalités du monde chrétien qui participent aux Semaines sociales de France de 1947 ou 1948
[26] ou encore qui écrivent dans la revue
Le monde non chrétien. Le monde des revues, médium significatif de l’intelligentsia française, surtout après la guerre, comprend les titres suivants :
Europe, Renaissances, Critique, Les Temps modernes (pour l’article devenu célèbre de M. Leiris). Enfin,
last but not least, Joseph (Staline) est caractérisé comme ayant « consacré diverses études à la question coloniale »
[27].
Les revues spécialisées françaises sont peu nombreuses : on note surtout la revue de géographie, les Cahiers d’outre-mer et L’Année sociologique (pour G. Gurvitch) car la référence aux Cahiers internationaux de Sociologie ne concerne que les autoréférences de G. Balandier à ses textes parus dans le numéro IX de 1950. Mais on trouve plus de références à des revues de langue anglaise : Africa (la revue de l’Institut international de langues et civilisations africaines fondé en 1926, et qui publie en anglais, allemand et français), l’American Journal of Sociology (pour un article d’un africaniste, K. Little) et la revue sud-africaine Bantu Studies. Ce cheminement nous ramène ainsi au corpus qui nous concerne le plus, celui des textes (ou des noms) ethnologiques, anthropologiques et sociologiques cités qui constituent les sources premières de l’inspiration théorique.
G. Balandier cite six noms français pour une douzaine de noms anglais et américains. G. Gurvitch, mentionné comme le fondateur de la Microsociologie, est le seul sociologue contemporain cité car la mention de Mauss est plus symbolique.
La vocation actuelle de la sociologie vient de paraître et le chercheur africaniste en fait déjà usage. Les autres chercheurs se situent dans le champ du rapport « racial » (R. Bastide) ou « colonial » (O. Mannoni) considérés dans leur dimension psychologique et psychanalytique. L’apport de ce dernier va s’avérer crucial. M. Leiris, qui a produit une analyse de « la situation coloniale » avant la lettre, se voit cité à la dernière minute (sur épreuves à cause de la numérotation
bis de la note 67 ?) exclusivement pour sa critique du comportement colonial de certains anthropologues. Enfin, R. Montagne est qualifié d’historien, probablement à cause de l’objet de son article (n. 17)
[28].
Même si G. Balandier utilise l’anthropologie américaine du contact culturel et de la désorganisation psychologique, il se contente ici de citer les contributions d’un ouvrage collectif édité par Ralph Linton,
The Science of Man in the World Crisis et ce dès la note 1 (malgré une erreur rédactionnelle qui évoque les Éditions
(sic) R. Linton). Notons les noms du sociologue L. Wirth qui anticipe d’autres références ultérieures à l’École de Chicago et celui de l’anthropologue F. M. Keesing. Mais ce sont les africanistes anglais (y compris d’origine sud-africaine comme M. Hunter ou M. Gluckman) qui constituent l’École anthropologique de référence comme le synthétise la liste des neuf noms de la note 41. Toutefois tous les noms cités ne sont pas référencés dans le corps de l’article. De fait les noms utiles sont (négativement) B. Malinowski, et (positivement) K. Little, L. Mair et surtout M. Hunter et M. Gluckman. Le succès de ces deux derniers n’est pas fortuit car l’Afrique du Sud est l’un des cas les plus évoqués dans l’article. La situation de l’apartheid est comme une espèce de modèle analytique de la situation coloniale avec sa société blanche et ses sociétés noires, sa domination raciale et ses dynamiques religieuses
[29].
Ce champ intertextuel est donc de valeur très inégale, mais surtout il est en voie d’assimilation et de recomposition. C’est donc sur ce travail de réflexion et d’articulation que nous allons maintenant nous pencher, sur l’écriture même du texte, son plan, ses répétitions, ses intuitions. Nous utiliserons éventuellement pour cela quelques textes ultérieurs de l’auteur, qui nous permettront de conforter l’interprétation de ces écrits ou exemples par des commentaires ou développements de G. Balandier lui-même.
Dès le début du texte, G. Balandier évoque la situation coloniale qui doit « provoquer l’attention du sociologue » (p. 44), mais c’est pour ajouter presque immédiatement que les anthropologues prennent en considération ce contexte « d’une manière très inégale » (p. 45). Il oppose les puristes de l’ « ethnologiquement pur » ou de la recherche spéculative et théorique des origines aux praticiens qui se contentent « d’un empirisme commode » (id.). Mais ce tableau de la (ou des) discipline(s) n’est mentionné que pour mettre en lumière leur rapport à l’étude
actuelle de la situation coloniale. Le psychologue O. Mannoni étant le seul en France à avoir accordé « une place essentielle à la notion de
situation coloniale » (p. 46)
[30], il faut d’abord passer en revue les conclusions des autres sciences sociales. Le premier grand tiers du texte est ainsi un panorama pluridisciplinaire. Chemin faisant, G. Balandier rappelle les objectifs du sociologue, mais en profite pour critiquer l’ « anthropologie pratique » de B. Malinowski (p. 54). Ce panorama est également géographique puisqu’il lui a permis de mentionner non seulement l’Afrique mais aussi l’Orient et l’Asie. Mais c’est évidemment l’Afrique qui mobilise l’attention du chercheur et surtout, de son propre aveu, l’Afrique centrale et du Sud.
C’est l’Afrique du Sud, comme nous l’avons déjà noté, qui sert de point de départ à ses réflexions critiques, théoriques et disciplinaires. Il remarque que ces travaux oublient le contexte colonial global et la réciprocité des relations entre société colonisée et société coloniale (p. 58). Il ajoute même que « les nouveaux modes de groupement », « l’apparition des classes sociales » « sont rarement analysés » et que paradoxalement seuls « l’observateur marxiste » et « le haut fonctionnaire colonial » y attachent de l’intérêt
[31]. Mais le chercheur ne se contente pas d’un sociologisme sommaire : les mouvements sociaux et politiques, les idéologies font aussi partie de l’objet « colonial ».
Commence alors une seconde partie plus constructiviste où s’élabore véritablement la sociologie de la situation coloniale. Cette dernière démarre par une sociologie des minorités où le sociologue L. Wirth tient une place importante
[32]. Reprenant les indications sociologiques de l’ancien gouverneur R. Delavignette, G. Balandier s’intéresse tout d’abord à la société coloniale et à ses différentes nationalités d’origine européenne ou méditerranéenne
[33]. Il consacre ensuite deux pages (p. 67-68) aux
coloured (métis et étrangers de couleur), ce qui nous ramène à l’Afrique du Sud et nous éloigne quelque peu de la situation coloniale ordinaire.
Il faut donc attendre les deux tiers du texte pour qu’apparaisse enfin sociologiquement et surtout ethnologiquement la société colonisée, c’est-à-dire africaine proprement dite. Mais là encore le sociologue évoque les Indes, les États-Unis et le Brésil. L’Afrique du Sud reste bien présente également. Toutefois le terrain fait timidement son apparition. Il cite un article d’ « un Africain de Brazzaville » (J. R. Ayouné) (p. 69-70) et il cite son article sur les Fang, paru l’année précédente dans Les Cahiers internationaux. Il insiste sur les phénomènes religieux et de contact culturel. Il en profite pour critiquer à nouveau B. Malinowski en tant que sociologue (p. 71) et c’est là qu’il cite M. Leiris. Mais c’est également en cette fin de parcours qu’il cite à deux reprises G. Gurvitch, selon qui il faut essayer d’atteindre les formes de la sociabilité (p. 73). C’est une référence à R. Bastide qui conclut cette seconde série de réflexions.
Les cinq dernières pages permettent de revenir à la fois sur l’objet et sur le complexe disciplinaire le mieux à même de l’étudier. « La situation coloniale » correspondrait aux phénomènes de « heurt des civilisations » ou « des races » des auteurs anglo-saxons. À une définition assez formelle, G. Balandier ajoute une définition plus sociologique où il parle de totalité, de « groupements », de « société globale », etc. (p. 75-76). C’est à ce moment-là qu’il évoque les diverses sources sémantiques ou conceptuelles de la notion de situation sociale : M. Fortes, M. Gluckman, R. Bastide, H. Wallon, G. Gurvitch et même M. Mauss. Il se permet d’ajouter que « la notion de “situation” n’est pas le bien de la seule philosophie existentielle » (p. 77), mais l’on ne peut s’empêcher de penser que la revue Les Temps modernes et le préfacier de l’anthologie poétique publiée par L. S. Senghor en 1948, à savoir J.-P. Sartre, constituent un arrière-fond culturel bien présent.
On notera toutefois pour terminer que l’observateur attentif et critique de l’ethnologie française de cette époque critique les anthropologues et non les ethnologues. En fait, il pense surtout à B. Malinowski ou à M. Hunter et évite de ce fait d’avoir à prendre position par rapport à M. Griaule ou à d’autres qui ne semblent même pas conscients de l’enjeu proprement analytique de la référence à la situation coloniale. D’autant que le sociologue termine son texte sur le thème des crises et des conflits suscités par l’évolution de ces sociétés en constatant qu’il existe « ... des moments où l’antagonisme et la distance existant entre [sociétés coloniale et colonisée] sont maxima, qui sont vécus par le “colonial” comme une remise en discussion de l’ordre établi, par le “colonisé” comme un essai de reconquérir l’autonomie. »
[34]
Deux points méritent maintenant une analyse plus minutieuse :
- — le processus de fusion-réinterprétation des différentes notions de situation sociale que G. Balandier a glanées dans la littérature qu’il cite et dont il confirmera plus tard l’importance
[35] ;
- — la transformation ultérieure du concept lui-même pendant les années 1950 en d’autres notions plus « mondiales ».
Dans l’article « Dynamiques des relations extérieures des sociétés “archaïques” » publié en 1960, G. Balandier évoque au point 3 l’étude critique des sociétés traditionnelles dépendantes grâce aux textes de M. Gluckman, O. Mannoni et de lui-même. Il conclut à propos de M. Gluckman que « le fait colonial se trouve (ainsi) inséré dans le champ des études d’anthropologie dynamique. L’analyse de la situation coloniale et de ses implications reste cependant à effectuer »
[36]. Il est vrai que l’étude de M. Gluckman concerne un micro-événement, l’inauguration d’un pont et le face à face des autorités administratives sud-africaines et zouloues lors de la cérémonie. Malgré cette dimension empirique, qui permet de mesurer le rapport de forces et les influences réciproques de la société coloniale et de la société colonisée, c’est chez O. Mannoni que G. Balandier affirme trouver l’idée de contacts entre des êtres concrets mais malheureusement, le psychologue, selon lui, néglige les incidences sociales de cette rencontre. Pourtant O. Mannoni se réfère à des exemples tirés des mouvements politiques et nationalistes malgaches.
R. P. Werbner dans son étude sur l’École de Manchester souligne l’importance de ce texte de M. Gluckman et il note les influences du structuralisme oxfordien d’avant-guerre
[37]. Gluckman lui-même justifie le recours à cette notion de situation sociale par le fait que tous les événements qui affectent les êtres humains sont socialisés : « Lorsqu’un événement est analysé comme faisant partie du champ de la sociologie, il est normal de le mentionner comme une situation sociale. »
[38] Le fait que les Zoulou et les Européens interagissent et forment une communauté spécifique lors de la cérémonie d’inauguration du pont met en question la dichotomie malinowskienne du changement social : « ... je me contente de noter que l’existence d’une seule communauté blanche-noire dans le Zululand doit être le point de départ de mon analyse. »
[39] L’auteur de l’article conforte son point de vue théorique en citant deux textes de M. Fortes et de E. E. Evans-Pritchard de 1937 et le volume à paraître de ce dernier sur les Nuer. Il cite aussi
Les argonautes du Pacifique occidental de B. Malinowski (qui datent de 1922 !). L’évolution ultérieure des conceptions théoriques de M. Gluckman met en avant les notions d’équilibre et de déséquilibre et diverge singulièrement de la première lecture de G. Balandier. Mais on peut saisir là comme une synergie entre un objet anthropologique local où se lit en actes une situation sociale concrète et une situation sociologique où s’affrontent deux catégories sociales. La nature macrosociologique de ces deux catégories ne peut être passée sous silence (comme chez O. Mannoni) et elle se définit donc comme une situation sociale totale d’un genre particulier, en l’occurrence colonial. Toutefois c’est dans le mouvement même de critique du dichotomisme de B. Malinowski que M. Gluckman et G. Balandier retiennent le rôle nécessaire des structures sociales qui englobent et situent ensemble des acteurs distincts.
Le second point porte sur la postérité de cette notion dans l’
œuvre même de G. Balandier. Ce dernier cite son article dans un texte de l’année suivante, « Contribution à la sociologie de la dépendance »
[40], mais en 1954 dans « Sociologie de la colonisation et relations entre sociétés globales » la référence a disparu (même s’il est fait mention très ouvertement de la notion de « situation coloniale » dans le corps du texte)
[41]. Il est vrai toutefois qu’à la même date elle refait surface de manière « maquillée » dans sa thèse
Sociologie actuelle de l’Afrique noire. Cette préoccupation « coloniale » perdure pendant une dizaine d’années jusqu’au début des années 1960 lorsque G. Balandier passe à l’anthropologie politique.
Un rapide classement nous permettrait de repérer quatre ensembles thématiques. Le premier est constitué des textes fondateurs des concepts de sociologie de la situation coloniale, de la dépendance, de la colonisation et de la reprise du premier d’entre eux (période 1950-1955). Le second évoque le passage au développement, avec les expressions de développement économique rapide, de développement rapide, de pays sous-développés, en voie de développement et de régions sous-développées (période 1955-1962). La troisième rappelle le contexte relationnel avec des expressions comme relations entre sociétés globales, mise en rapport des sociétés « différentes » et relations extérieures des sociétés « archaïques » (période 1954-1960). Enfin la dernière catégorie ressortit de la dimension psycho-culturelle avec des expressions comme désorganisation sociale, conséquences sociales, déséquilibres socioculturels et choc social et psychologique (période 1955-1959)
[42].
Nous n’avons pas la place d’examiner de plus près les répercussions scientifiques de cette littérature. Nous pouvons néanmoins mentionner les réactions de deux compagnons de route. Dans un article de 1954, P. Mercier préfère le terme plus concret de sociologie des peuples dépendants à celui retenu par G. Balandier, sociologie de la dépendance
[43]. Par ailleurs, J.-Cl. Pauvert, dans son article sur « Le problème des classes sociales en Afrique équatoriale », relit la sociologie de la colonisation (texte auquel il fait référence) comme une sociologie des pays « sous-développés »
[44]. De son côté E. Enriquez, dans sa revue des travaux de G. Balandier en 1958, évoque d’abord le sociologue de la colonisation, mais il montre en conclusion l’élargissement de ses ambitions : « [Cela] lui a permis de passer d’une définition personnelle de sa position dans le monde, d’une élucidation de la situation coloniale, à une tentative de compréhension de l’ensemble des problèmes posés par l’entrée en lice des pays attardés. Les travaux de Balandier sont la manifestation du passage d’une ethnologie classique à une sociologie totale intégrant les méthodes et les résultats de l’ethnologie et des autres sciences sociales. »
[45]
Cette constatation d’il y a plus de quarante ans reste d’actualité. Reste à voir comment on peut passer du Tiers Monde et du sous-développement à la mondialisation et surtout si les démarches d’hier peuvent aider à penser celles qu’impose l’actualité historique et scientifique.
II. — LA MONDIALISATION ENTRE SILENCES SOCIOLOGIQUES ET EMPHASES ANTHROPOLOGIQUES
Les lectures de G. Balandier et notre lecture de son article nous ont obligé à une véritable sociologie historique de la connaissance du monde du tournant des années 1950. C’est une dimension quelque peu occultée dans les travaux de l’époque alors que les adversaires de l’approche du genre de celle de G. Balandier sont nombreux et puissants au sein même de la discipline ethnologique en France. On comprend la prudence de l’ethnologue comparée à l’enthousiasme du sociologue. Mais il suffirait de lire l’ouvrage collectif édité par Jean Poirier et André Leroi-Gourhan,
Ethnologie de l’Union française
[46], pour se rappeler qu’en 1951 nous sommes bien encore à l’époque coloniale, que les « sales guerres » ont déjà commencé, que Diên-Biên-Phu et le 1
er novembre 1954 sont au tournant de l’histoire.
Aujourd’hui le libéralisme et la mondialisation triomphants étouffent tout esprit critique. Non qu’il y ait un danger physique qui nous guette comme les guerres coloniales de jadis. Mais le consensus mou d’une sociologie à courte vue, l’oubli du passé et de ses leçons, l’édulcoration des « luttes de classe », la culturalisation des mouvements sociaux et des programmes politiques rendent plus qu’urgente une autoanalyse de nos sciences sociales et une remise en perspective sur la longue durée et le large espace de leurs capacités d’objectivation. G. Balandier se réclame à l’époque de la microsociologie de G. Gurvitch, mais le résultat nous paraît plutôt macrosociologique aujourd’hui, à cinquante ans de distance, car il n’y a pas de doute que le règne de la micro-microsociologie (qui n’a plus rien à voir avec celle de G. Gurvitch, disparue des programmes d’enseignement) est arrivé.
Par ailleurs de nouveaux acteurs occupent la scène scientifique. Les anciens colonisés ont produit leurs propres élites scientifiques, qui en seraient, si l’on en croit un observateur africain très compétent, à leur troisième génération
[47]. Il n’y avait qu’un point de vue scientifique possible au milieu du siècle dernier : c’était celui de l’Europe. Aujourd’hui pour reprendre l’image de G. Balandier, il existe un africanisme du dedans et, en élargissant les rivages de la géographie, un mondialisme des suds. La question de l’unité des sciences sociales est par contre des plus problématiques. C’est pourquoi la tâche de comprendre le monde « mondial » est bien plus difficile. G. Balandier constate aujourd’hui que « Leur fonction [aux sciences sociales] est davantage considérée sous l’aspect opératoire, celui de l’utilité présente, que sous celui de la libre exploration des configurations sociales et culturelles en train de se faire. »
[48]
Les modifications de l’objet sur lesquels nous reviendrons plus loin, et qui mobilisent l’attention de G. Balandier, ne sont toutefois qu’une des causes de la perturbation du regard des sciences sociales. Car les mouvements de construction de la mondialisation d’une part et d’élaboration des sciences sociales de l’autre sont plus que divergents. On pouvait croire que la lecture pluridisciplinaire de 1950 tenait au caractère encore embryonnaire de la conceptualisation socio-anthropologique en France. Mais que penser de la nécessité où l’on se trouve aujourd’hui de procéder de même avec le handicap supplémentaire d’avoir à affronter à la fois des sciences sociales défaillantes et des disciplines qui croient pouvoir les remplacer au pied levé. La mondialisation révèle une lacune qui relève d’un désintérêt maintenant structurel alors qu’auparavant il s’agissait plus simplement d’une ignorance annonciatrice d’une fondation.
Il est donc possible de passer en revue les apports et les préoccupations mondialistes des sciences sociales autres que la sociologie et l’anthropologie. Comme il y a cinquante ans les historiens ont posé les fondations d’une histoire du temps profond et du large espace, des mutations économiques et des recompositions sociologiques. Certes la mode est venue de la microhistoire et de la résurrection de l’histoire-récit ou de l’événement. Mais enfin que pourraient faire les sociologues et anthropologues de la mondialisation sans les travaux de F. Braudel ou d’I. Wallerstein sur l’économie-monde ? Comment élucider les processus liés aux nouvelles dynamiques économiques si l’on ne réexamine pas les leçons de la révolution industrielle avec P. Verley ou encore le déroulement de l’histoire économique mondiale que nous offre P. Bairroch ?
[49]
D’une manière plus spécifiquement africaniste, pensons aux synthèses macrohistoriques et critiques de F. Cooper ou encore à son étude comparative du monde du travail colonial
[50]. La dynamique sociale de l’historiographie africaniste moderne s’est particulièrement fait sentir à propos du cas sud-africain, ce qui nous permet de retrouver le sens des questions de l’article de 1951.
Dans la même veine, les économistes ont pu contribuer à clarifier l’histoire économique des marchés, des systèmes de la régulation ou encore des inégalités sociales
[51]. Dans la foulée des recherches sur la multinationalisation du monde, la mondialisation des flux financiers et des échanges commerciaux a permis aux économistes de poser à leur manière une des questions du débat des historiens quant à la nature des États modernes, aux rapports entre souveraineté politique nationale et souveraineté économique transnationale. Ces orientations débouchent nécessairement sur des questions sociologiques concernant la nature des groupes dominants aux plans politiques et économiques, ou encore l’apparition de nouvelles catégories d’entrepreneurs ainsi que de travailleurs.
Les géographes sont évidemment plus à l’aise avec l’articulation d’espaces d’échelles différentes. Mais au-delà des jeux d’échelles les géographes, du moins français, se sont mis à rechercher des rapports entre productions spatiales et logiques sociétales. Nous ne discuterons pas ici des hypothèses du collectif du GEMDEV, mais il faut tout de même retenir le fait que ces chercheurs évoquent dans leur texte une sociologie de la mondialisation et qu’ils s’interrogent sur l’existence éventuelle d’une société mondiale
[52].
La tradition géographique française est une tradition de géographie humaine et ces interrogations semblent bien dans sa tradition. Mais que dire de la science politique dont les remarquables travaux en relations internationales finissent par lui monter à la tête ? B. Badie et M. Cl. Smouts, pour ne citer que ces deux auteurs en tant que « globalistes », jouent de la métaphore sociologique mais sans aucun concept sociologique intermédiaire. Les réseaux et les organisations ont remplacé les États-nations, mais la scène mondiale n’a pas d’acteurs en tant que tels. Les politologues en reviennent toujours à des institutions : les groupes sociaux n’ont ni consistance ni conscience
[53]. Cela n’infirme nullement la qualité des travaux sur les réalités politiques plus nationales de la mondialisation et du changement comme ceux de J. F. Bayart, par exemple, qui a pu se positionner comme héritier du G. Balandier anthropologue du politique, et ce à juste titre
[54].
L’anthropologie, notamment américaine, joue depuis plus de dix ans la carte de la globalisation et de la mondialisation. G. Marcus et A. Appadurai en sont quelques-uns des meilleurs publicitaires
[55]. Cette déconstruction de la localité (plus que du localisme) ouvre la porte à une dialectique de mouvements incessants de symboles et de populations, de produits et d’images, de cultures et de sociétés. Mais à y regarder de plus près, comme le font J. Assayag ou J.-L. Amselle, on s’aperçoit qu’il s’agit d’une matrice plus que d’une catégorisation
[56]. La société perd toute signification, ce qui met en doute la possibilité de socialiser les lieux de genèse des acteurs. À force de bafouer les traditions, aussi bien culturelles qu’anthropologiques, la recherche empirique s’avère impossible (ou sans intérêt). Nous avons pensé quant à nous qu’il était préférable de nous interroger sur l’hypothèse (utopique) d’une anthropologie sans frontières qui permettrait de croiser tous les regards possibles avant de dissoudre les terrains en les enfermant dans des traditions nationales ethnocentriques
[57]. Nous rejoignons par là la tradition qui s’attache à penser les formes actuelles de la modernité tardive du capitalisme
[58].
Finalement nous en venons à la sociologie puisqu’il faut bien aujourd’hui la traiter séparément. G. Balandier s’est détaché de la thématique du développement depuis le milieu des années 1960, mais on peut se reporter aux bilans des études conduites depuis cette date
[59]. En fait les recherches sur le développement ont connu leurs heures de gloire pratiques après 1960 et les indépendances des anciennes colonies françaises. Elles ont su se remettre en question autant sur les terrains de l’application que sur ceux de la conceptualisation au cours des années 1980
[60]. L’orientation dominante est devenue celle d’une globalisation locale de l’objet où tous les acteurs, toutes les institutions d’ici et de là-bas, se trouvent reliés les uns aux autres. La localisation inverse du global semble plus difficile à mettre en pratique : les ONG font l’objet de sociologies politiques ou de l’organisation mais les logiques sociales des politiques de coopération, des grandes institutions internationales ou encore des gouvernements publics et privés (les entreprises) restent dans l’ombre, ce que les politologues et les économistes confirment de leur côté.
Pour certains, le développement est mort car la mondialisation libérale procède d’autres intentions. C’est une hypothèse probablement exacte, mais il n’en reste pas moins que cette mutation des espaces institutionnels et politiques est encore
terra incognita. G. Balandier, dans
Le Grand Système, suggère une approche légèrement différente parce que pour lui : « Trop de déterminants, qui ne relèvent pas de la stricte identification sociologique, doivent être examinés et évalués. C’est par eux, sous leurs effets, que le social se trouve pris dans un mouvement de déconstruction et de reconfiguration continuellement entretenu. »
[61] C’est dire que la sociologie du développement, même au sens modernisé du terme, est insuffisante pour comprendre la mondialisation qui l’assaille. Pourtant il faut toujours faire le point sur des situations encore et souvent semblables aux situations coloniales de jadis. La « société coloniale » est certainement devenue mondiale bien que les spécialistes de cette dernière se réfèrent de plus en plus au consensus dit de Washington. Mais la « société colonisée » est restée largement locale, elle, même si les migrations internationales la rongent de l’intérieur.
Bref nous sommes peut-être entre deux sociologies : une sociologie de la dépendance (ou du développement) pour de larges espaces encore insuffisamment connus dans les aires culturelles classiques de l’anthropologie, et par ailleurs une sociologie de la mondialisation, en gestation, qui apprenne à construire les nouvelles sociétés locales de cette postmodernité bien concrète. En fait la loi du développement social inégal est toujours en vigueur et il conviendrait d’en revaloriser l’efficacité.
Certes, G. Balandier ne dit peut-être pas autre chose, lorsque après un bilan symbolique de la « situation coloniale »
[62], il évoque « la double contrainte de ce qui résulte de [la] grande transformation [de l’Occident] et de ce qu’il a reçu de l’extérieur en l’intériorisant. C’est la conjugaison de deux dynamiques de la différence »
[63]. Mais si l’examen des crises du monde colonial fascinait par le retour de l’historicité qu’il manifestait, la reconnaissance des dynamiques contradictoires de la mondialisation incite à moins de mobilisation politique à cause des différences d’échelle entre les acteurs en présence. C’est pourquoi l’anthropologue et le sociologue doivent rester le plus proche possible de leurs terrains habituels que troublent pourtant sans arrêt les images virtuelles d’un monde, largement imaginaire, mais aux effets concrets des plus pervers. Car l’immense majorité de l’humanité vit encore sur le terrain des
« situations coloniales » et il n’y a pas de raison d’abandonner une démarche qui fut si productive et qui devrait pouvoir encore rendre de précieux services scientifiques.
[1]
« La situation coloniale : approche théorique »,
Cahiers internationaux de Sociologie, XI, 1951, p. 44-79. Les références à cet article reprennent la pagination de cette édition.
[2]
Le Grand Système, Paris, Fayard, 2001, 274 p.
[3]
Paris, PUF, 1982, XIV + 530 p.
[4]
Paris, PUF, 1971, 335 p.
[5]
Voir « Un échange impossible ? Anthropologie sociale britannique et ethnologie française dans l’entre-deux-guerres : “le cas du
culture contact” »,
La lettre de la Maison française d’Oxford, n
o 7, Trinity Term, 1997, p. 21-40 ; G. Balandier, « Ethnologie et psychologie »,
Études guinéennes, 1947, p. 47-55. Je remercie B. de l’Estoile pour m’avoir communiqué son article. Notons la place quasiment invisible de « la situation coloniale » dans le monument éditorial de Pierre Nora,
Les lieux de mémoire, Paris, Gallimard, 1997 (nouv. éd. en 3 vol. dans la coll. « Quarto »). Sur 135 articles, un seul la concerne : celui de Charles-Robert Ageron, « L’Exposition coloniale de 1931. Mythe républicain ou mythe impérial ? » (vol. 1, p. 493-514). On aurait pu imaginer que l’École nationale de la France d’outre-mer (ENFOM) ou même la revue
Présence africaine, si française dans sa constitution et son contenu, trouvent place dans sa table des matières. Ce silence historiographique justifie d’autant plus notre « devoir de mémoire coloniale ».
[6]
« France. Revue de l’Ethnologie en 1952-1954 »,
in W. L. Thomas Jr.,
Yearbook of Anthropology, New York, Wenner Gren Foundation for Anthropological Research, 1955, p. 525-540 ; « L’expérience de l’ethnologue et le problème de l’explication »,
Cahiers internationaux de Sociologie, vol. XXI, 1956, p. 114-127 ; « Étude interdisciplinaire et contribution de l’anthropologie »,
in G. Balandier (sous la dir. de),
Les implications sociales du progrès technique, Paris, 1959 ; « Sociologie, ethnologie et ethnographie »,
in G. Gurvitch (sous la dir. de),
Traité de sociologie, t. 1, Paris, PUF, 1962 (2
e éd.), p. 99-113 ; « Dynamique des relations extérieures des sociétés “archaïques” »,
in G. Gurvitch (sous la dir. de),
Traité de sociologie, t. 2, Paris, PUF, 1963 (2
e éd.), p. 446-462.
[7]
M. Leiris, « L’ethnographe devant le colonialisme »,
Les Temps modernes, 58, août 1950, p. 357-374, repris in
Cinq études d’ethnologie, Paris, Éditions Gonthier, 1969, p. 83-112 ; P. Mercier,
Les tâches de la sociologie, Dakar, IFAN, 1951 ; « Compénétration de méthodes ethnologiques et sociologiques »,
in G. Gurvitch (sous la dir. de),
Traité de sociologie, t. 2,
op. cit., p. 434-445.
[8]
G. Balandier, « Tendances de l’ethnologie française » (I),
Cahiers internationaux de Sociologie, vol. XXVII, 1959, p. 11-22 ; G. Dieterlen, « Tendances de l’ethnologie française » (II), id
., p. 23-26.
[9]
Voir son compte rendu de
Sociologie des Brazzavilles noires paru dans la
Revue française de science politique, 6, 1, janvier-mars 1956, p. 177-179.
[10]
Voir, par exemple, R. P. Werbner, « The Manchester School in South-Central Africa »,
Annual Review of Anthropology, vol. 13, 1984, Palo Alto, Annual Reviews Inc., p. 157-184 ; J. Kees van Donge, “
Understanding Rural Zambia Today : The Relevance of the Rhodes-Livingstone Institute »,
Africa, 55, 1, 1985, p.60-76.
[11]
Myths and Meanings of Urban Life on the Zambian Copperbelt, Berkeley, University of California Press, 1999, XVIII + 326 p.
[12]
« Aspects de l’évolution sociale chez les Fang du Gabon »,
op. cit., p. 76-106, et compte rendu de l’ouvrage de O. Mannoni,
Psychologie de la colonisation, op. cit., p. 183-186.
[13]
Op. cit., p. 76.
[14]
En italique dans le texte. Je n’insiste pas sur l’usage ultérieur de ce terme !
[15]
Paris, Fayard, 1997. Voir notamment les pages 261 à 272. Bien sûr nous connaissions depuis longtemps la nature de ces terrains grâce à
Afrique ambiguë, Paris, Plon, coll. « Terre humaine », 1957.
[16]
Sociologie des Brazzavilles noires, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1955, 274 p.
[17]
Op. cit., p. 77.
[18]
Id. En italique dans le texte. Une note renvoie après cette expression à un emprunt explicite à O. Mannoni qui l’utilise dans des études de « psychologie coloniale ».
[20]
Id., p. 81. En italique dans le texte. On remarquera la tournure « structures mises en situation ». Tout l’esprit de la problématique future du sociologue est condensé dans ces mots.
[21]
Voir (avec P. Mercier),
Particularisme et évolution : les pêcheurs Lebou, Saint-Louis, IFAN, 1952 et (avec J.-Cl. Pauvert),
Les villages gabonais, Brazzaville, Institut d’études centrafricaines, Mémoire n
o 5, 1952.
[22]
Plus d’une vingtaine d’articles publiés en quinze ans dans le seul domaine de la situation coloniale et du développement. Voir notre bibliographie plus complète en annexe à la réédition de
Sociologie des Brazzavilles noires, Paris, Presses de la FNSP, 1985, p. 303-305. Rappelons qu’il est par ailleurs un contributeur et éditeur actif de la revue
Présence africaine lancée par le Sénégalais Alioune Diop. Il est le premier nom au sommaire du n
o 4 de 1948.
[23]
Anne Docquet nous propose cette relecture de la notion de situation coloniale : « Ainsi la situation coloniale s’est-elle doublée d’une nouvelle situation relationnelle, qui en l’occurrence peut être qualifiée de “situation ethnologique”. Générée au c
œur de la précédente, elle usa dans un premier temps de ses instruments de pouvoir. » Voir
Les masques dogon. Ethnologie savante et ethnologie autochtone, Paris, Karthala, 1999, p. 15.
[24]
Bantu Studies, vol. XIV, n
o 1, mars 1940, p. 1-30, et n
o 2, juin 1940, p. 147-174.
M. Gluckman est également l’inspirateur de la critique de l’approche dogmatique et dichotomiste du changement social défendu par B. Malinowski dans
The Dynamics of Culture Change, New Haven, Yale University Press, 1945, voir la référence de la note 31.
[25]
René Maunier était un ethnologue. Il est l’auteur de
Sociologie coloniale, t. 1 :
Introduction à l’étude du contact des races, Paris, Domat - Montchrestien, 1932, et t. 2 :
Psychologie des expansions, Paris, Domat - Montchrestien, 1936.
[26]
Il s’agit des actes publiés sous le titre
Peuples d’outre-mer et civilisation occidentale en 1948. On y trouve, cités par G. Balandier, les noms du philosophe J. Guitton et du sociologue de l’Afrique du Nord, R. Montagne. On y retrouve aussi R. Delavignette et L. Aujoulat.
[27]
Il cite
Le marxisme et la question nationale et coloniale, Paris, Éditions Sociales, 1949, à la note 28. La référence est conservée dans
Sociologie actuelle... sans que le nom de Staline soit mis en avant dans le texte. Notons que V. I. Lénine est cité comme l’auteur de l’ouvrage célèbre,
L’impérialisme, stade suprême du capitalisme.
[28]
Lire sur R. Montagne, F. Pouillon et D. Rivet (sous la dir. de),
La sociologie musulmane de Robert Montagne, Paris, Maisonneuve & Larose, 2000, 289 p.
[29]
Sept notes et huit références, dont plusieurs en langue française, lui sont consacrées, soit un dixième des notes ! Notons à propos du Second thème la mention de l’ouvrage décisif pour l’étude des prophétismes de B. G. M. Sundkler (imprimé Stukler !),
Bantu prophets in South Africa, Londres, 1948 (en note 65).
[30]
G. Balandier nous rappelle dans la note 2 que O. Mannoni n’est pas l’inventeur de l’expression qui proviendrait des travaux de l’Américain L. Wirth, consacrés aux minorités.
[31]
G. Balandier parle plus loin des chercheurs « engagés ». Il pense ici au géographe communiste Jean Dresch, auteur de plusieurs travaux africanistes sur la prolétarisation ou encore sur les villes congolaises (1948) ou d’Afrique occidentale (1950). Quant au haut fonctionnaire, il s’agit de l’ancien gouverneur Robert Delavignette, auteur notamment d’une sociologie coloniale pratique sous le titre de
Service africain, Paris, Gallimard, 1946. L’ouvrage, initialement publié en 1940 sous le titre
Les vrais chefs de l’Empire, avait été interdit sous l’occupation allemande. Lors de son décès en février 1976, G. Balandier publiera un témoignage amical et élogieux intitulé : « R. Delavignette, un libéral obstiné » dans le journal
Le Monde (10 février 1976).
[32]
L. Wirth est l’auteur d’un des classiques de l’École de Chicago en 1928,
The Ghetto. Une traduction française est parue en 1980.
[33]
G. Balandier suit là les démarches de M. Gluckman et M. Leiris. Mais c’est P. Mercier qui étudie empiriquement la société coloniale. Voir son article « Le groupement européen de Dakar : orientation d’une enquête »,
Les Cahiers internationaux de Sociologie, vol. XIX, 1955, p. 130-146.
[34]
Voir p. 79. Lire sur la méthode totalisante de G. Balandier notre article « La communauté des ethnologues : le cas des africanistes français et de “leurs objets” face à la décolonisation »,
in N. Marouf (sous la dir. de),
Identité-Communauté, Paris, L’Harmattan, « Les Cahiers du CEFRESS », 1995, p. 99-126.
[35]
Comme dans les articles du
Traité de sociologie, dirigé par G. Gurvitch. Voir notre note 1 page 35.
[36]
Op. cit., p. 455.
[37]
Op. cit., p. 162. A. Kuper explicite également cette conjoncture intellectuelle dans son ouvrage
L’anthropologie britannique au XXe siècle, Paris, Karthala, 2000, p. 174-176.
[38]
Op. cit., p. 10.
[40]
Cahiers internationaux de Sociologie, vol. XII, 1952, p. 47-69.
[41]
Cahiers internationaux de Sociologie, vol. XVII, 1954, p. 17-31. Cet article et le précédent sont repris dans
Sens et puissance en 1971,
op. cit.
[42]
On trouvera la référence de tous ces textes dans la bibliographie que nous avons établie en annexe pour la réédition de
Sociologie des Brazzavilles noires.
[43]
« Aspects des problèmes de stratification sociale dans l’Ouest africain »,
Cahiers internationaux de Sociologie, vol. XVII, 1954, p. 47-65. Voir la note 1. Dès 1951, Paul Mercier avait évoqué l’idée d’une « sociologie des peuples dépendants » dan
s Les tâches de la sociologie, Dakar, IFAN.
[44]
« Le problème des classes sociales en Afrique équatoriale »,
Cahiers internationaux de Sociologie, vol. XIX, 1955, p. 130-146. La première phrase. L’auteur est géographe.
[45]
« De la sociologie coloniale à la sociologie de la colonisation et des pays sous-développés : l’
œuvre de Georges Balandier »,
Critique, n
o 134, 1958, p. 640-651. Citation p. 651.
[46]
J. Poirier et A. Leroi-Gourhan (sous la dir. de),
Ethnologie de l’Union française, 2 vol., Paris, PUF, 1953. Cet ouvrage est écrit par des ethnologues de terrain dont certains sont pourtant de gauche (A. G. Haudricourt, par exemple). On y évoque le contact culturel, mais on récuse les volontés d’indépendance des populations.
[47]
T. Mkandawire, « Three generations of African Academics : a note »,
Transformation, 28, 1995, p. 75-83. Ce politologue a été, pendant des années 1980, le secrétaire exécutif du CODESRIA, organisme panafricain de sciences sociales.
[48]
Le Grand Système, op. cit., p. 227.
[49]
P. Verley,
La révolution industrielle, Paris, Gallimard, « Folio-Histoire », 1999 ; P. Bairroch
, Le Tiers Monde dans l’impasse. Le démarrage économique du XVIIIe au XXe siècle, Paris, Gallimard, « Folio-Histoire », 1992, et
Victoires et déboires. Histoire économique et sociale du monde du XVIe siècle à nos jours, 3 vol., Paris, Gallimard, « Folio-Histoire », 1997.
[50]
“ Africa and the world economy »,
in F. Coope
r et al., Confronting Historical Paradigms. Peasants, Labor and the Capitalist World System in Africa and Latin America, Madison, University of Wisconsin Press, 1993, p. 84-201 ;
Decolonization and African Society. The Labor Question in French and British Africa, Cambridge, Cambridge University Press, 1996 ; « Divergences et convergences : vers une relecture de l’histoire coloniale africaine »,
in M. Diouf (sous la dir. de),
L’historiographie indienne en débat. Colonialisme, nationalisme et sociétés postcoloniales, Paris, Karthala-Sephis, 1999, p. 433-482.
[51]
R. Boyer, J.-P. Durand,
L’après-fordisme, Paris, Syros, 1993 ; R. Boyer, Y. Saillard (sous la dir. de
), Théorie de la régulation. L’État des savoirs, Paris, La Découverte, 1995 ; R. Boyer, « State and Market : Toward a new synthesis for the twenty-first century », in
World Social Science Report 1999, UNESCO/Elsevier, Paris, 1999 ; P. N. Giraud,
L’inégalité du monde. Économie du monde contemporain, Paris, Gallimard, « Folio-Actuel », 1996 ; S. Cordelier (sous la dir. de),
La mondialisation au-delà des mythes, Paris, La Découverte, 2000.
[52]
O. Dollfus, C. Grataloup, J. Lévy, « Le monde : singulier et pluriel »,
in GEMDEV,
Mondialisation. Les mots et les choses, Paris, Karthala, 1999, p. 81-120. Cet excellent recueil donne également la parole aux économistes, aux historiens et aux politologues. Voir aussi O. Dollfus,
La mondialisation, Paris, Presses de Sciences Po, 1997.
[53]
Voir tous les livres de B. Badie. Voir aussi B. Badie, M. Cl. Smouts,
Le retournement du monde. Sociologie de la scène internationale, Paris, Presses de Sciences Po et Dalloz, 1999 (3
e éd.) ; M. Cl. Smouts (sous la dir. de),
Les nouvelles relations internationales. Pratiques et théories, Paris, Presses de Sciences Po, 1998.
[54]
L’État en Afrique, Paris, Fayard, 1989.
[55]
A. Appadurai,
Modernity at Large. Cultural Dimensions of Globalization, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1996 ; G. Marcus, « Contemporary Problems of Ethnography in the Modern World System »,
in J. Clifford et G. Marcus (eds),
Writing Culture : The Poetics and Politics of Ethnography, Berkeley, University of California Press, 1986, p. 165-193.
[56]
« La culture comme fait social global ? Anthropologie et (post)modernité »,
L’Homme, 148, 1998, p. 201-224. Lire aussi J.-L. Amselle, « La globalisation. “Grand partage” ou mauvais cadrage ? »,
L’Homme, 156, 2000, p. 207-226.
[57]
« Mondialisation des terrains ou internationalisation des traditions disciplinaires ? L’utopie d’une anthropologie sans frontières »,
Anthropologie et Sociétés, vol. 24, 1, 2000, p. 21-41, et « Anthropologues sans frontières : internationalistes, mondialistes ou internautes ? L’inconscient national à l’épreuve des terrains... et des débats ! »,
op. cit., p. 53-55.
[58]
M. Blim, « Capitalisms in Late Modernity »,
Annual Review of Anthropology, vol. 29, 2000, Palo Alto, Annual Reviews, p. 25-38.
[59]
A. Guichaoua, Yves Goussault,
Sciences sociales et développement, Paris, Armand Colin, 1993 ; C. Choquet
et al. (sous la dir. de),
État des savoirs sur le développement. Trois décennies de sciences sociales en langue française, Paris, Karthala, 1993.
[60]
Y. Goussault (sous la dir. de), « Sociologie du développement »,
Revue Tiers Monde, XXIII, n
o 90, 1982 ; P. Boiral
et al., Paysans, experts et chercheurs en Afrique noire. Sciences sociales et développement rural, Paris, Karthala, 1985 ; J.-P. Olivier de Sardan,
Anthropologie et développement. Essai en socioanthropologie du changement social, Paris, Karthala, 1995.
[61]
Op. cit., p. 229.
[62]
Id., p. 233. Il cite lui-même l’expression.