2001
Cahiers internationaux de sociologie
La « situation coloniale » vue d’ailleurs : regards croisés transatlantiques
[1]
Depuis quelques années, on peut constater, tout particulièrement sur le terrain des sciences sociales, un regain d’intérêt, de part et d’autre de l’Atlantique, pour la question coloniale. Mais outre que les chercheurs travaillant dans ces deux pays communiquent peu, il se pourrait que la communauté apparente de l’objet masque des différences souterraines mais essentielles entre les approches et les projets scientifiques et politiques qui les sous-tendent. Dans la mesure où la relecture de l’article séminal de Georges Balandier a alimenté, de manière différente des deux côtés de l’Atlantique, ces nouvelles réflexions sur la situation coloniale, un retour sur ce texte a semblé pouvoir servir de point de départ pour faire se confronter les approches, dégager les problématiques centrales et pointer les orientations des recherches à venir
[2]. Loin de tout esprit de commémoration, il s’agit donc de nouer un dialogue transatlantique, à partir d’une lecture qui dégage les outils conceptuels utiles à l’analyse actuelle de la situation (post)-coloniale par des historiens, sociologues et anthropologues.
L’article de Georges Balandier, publié en 1951 puis remanié en 1955 pour former le premier chapitre de Sociologie actuelle de l’Afrique noire, était certes à plusieurs égards un texte de circonstance. Il correspondait en effet à un double projet scientifique, d’une part la critique du fonctionnalisme anglo-saxon, alors dominant en anthropologie politique, d’autre part l’analyse de la crise contemporaine des mondes coloniaux. Mais il soulevait également de nombreuses questions analytiques et épistémologiques qui seront reprises et approfondies dans l’œuvre ultérieure de Georges Balandier et que l’on retrouve, de manière plus ou moins explicite, dans les recherches récentes sur la question coloniale.
En nous invitant à considérer la situation coloniale comme une « totalité » complexe – faisant d’ailleurs plus directement référence à Mauss qu’à la philosophie existentialiste, le texte de Balandier pointe de nouveaux objets : la situation coloniale elle-même mais aussi ses composantes, la société coloniale et la société colonisée, et leurs multiples interactions qui prennent la forme d’un conflit plus ou moins latent. À ces objets inédits correspond une nouvelle approche, résolument sociologique, qui, en soulignant les faiblesses du paradigme du culture change, inaugure la critique ultérieure du culturalisme. L’importance accordée à l’histoire et aux déterminations économiques, politiques et administratives, au détriment des seules formations culturelles jusqu’alors envisagées comme autonomes – qu’il s’agisse de l’ « idéologie » des coloniaux ou des « traditions » des colonisés – n’est pas sans résonner avec les interrogations les plus actuelles sur les directions qui s’offrent aujourd’hui aux sciences sociales, au-delà du linguistic turn.
Notre objectif est de réunir des historiens, sociologues et anthropologues dont les recherches sont traversées par la question coloniale telle qu’elle a été formulée dans le cadre de l’Empire français moderne, c’est-à-dire dans les territoires conquis à partir du XIXe siècle, tout en encourageant des approches comparatives. En les invitant à revenir sur la pertinence de la notion de situation coloniale pour leur questionnement, nous espérons pouvoir établir un bilan provisoire et engager un dialogue entre les « nouvelles études coloniales » telles qu’elles sont pratiquées en France et aux États-Unis. Entre autres, le texte de Georges Balandier pose la question des unités pertinentes d’analyse : Comment comprendre comme une « totalité » la société coloniale et la société colonisée ? Comment penser leurs interactions ? Peut-on dégager un cadre opératoire – une notion cohérente d’Empire – qui engloberait la métropole et ses colonies ? Ce texte invite également à faire le bilan sur les objets qui ont émergé dans ce champ de recherche et peut-être à en pointer de nouveaux : les sociétés coloniales, leur constitution et leur fragmentation interne ; les points de contact qui sont autant de zones de séparation entre société coloniale et colonisée ; les frontières entre les groupes, les manières dont elles sont construites et consolidées ; mais aussi les acteurs qui, plus ou moins délibérément, définissent les différentes lignes de fracture internes à la situation coloniale : missionnaires, militaires, administrateurs, anthropologues, savants, ingénieurs et techniciens, etc.
Le texte de 1951 plaidait également en faveur d’un projet collectif qui allie les contributions spécifiques de l’histoire mais aussi de l’anthropologie, l’économie, la politique, la sociologie, la psychologie sociale et la psychanalyse. Outre la question des apports de chacune de ces disciplines aux recherches actuelles sur les mondes coloniaux – en interrogeant en particulier le caractère marginal, aujourd’hui, de l’économie et encore plus de la psychologie ou de la psychanalyse – on envisagera surtout les articulations entre histoire, sociologie et anthropologie et les apports réciproques de chaque perspective.
Enfin, les multiples jalons théoriques posés par Balandier en 1951 étaient adossés à la contestation de la domination coloniale. Comment comprendre en 2001 les projets politiques qui, de part et d’autre de l’Atlantique, informent nos analyses de la situation (post)-coloniale ? L’intérêt d’un retour sur le texte de 1951 ne se limite pas en effet à alimenter l’analyse actuelle de situations coloniales passées. Au contraire, la perspective dynamiste au cœur de cet article, comme du reste de l’œuvre de Georges Balandier, incite à considérer les formes plus ou moins ouvertes selon lesquelles les conflits nés de la situation coloniale continuent de travailler la société française contemporaine. Surtout, cette sociologie dynamiste, contribution majeure à tout programme de sociologie historique, dépasse son propre ancrage temporel et permet d’ouvrir la réflexion sur la pertinence de la notion de « situation coloniale » pour comprendre, à l’heure de toutes les « mondialisations », les formes inédites de l’impérialisme contemporain, les processus dans lesquels elles s’inscrivent et les conflits qu’elles génèrent.
Emmanuelle SAADA,
Institute of French Studies
New York University.
[1]
Argument d’orientation pour le colloque organisé par l’Institute of French Studies de New York University (27-28 avril 2001), à partir de l’article de Georges Balandier, « La situation coloniale : approche théorique »,
Cahiers internationaux de Sociologie, XI, 1951, p. 44-79.
[2]
On trouvera un bilan et une bibliographie des « nouvelles études coloniales » menées aux États-Unis dans l’ouvrage dirigé par Ann Laura Stoler et Frederick Cooper,
Tensions of Empire, Colonial Cultures in a Bourgeois World, Berkeley, The University of California Press, 1997 (voir p. 15 pour une analyse de l’importance de la notion de « situation coloniale » pour ces travaux).