Cahiers internationaux de sociologie
P.U.F.

I.S.B.N.9782130520795
192 pages

p. 53 à 57
doi: en cours

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n° 110 2001/1

2001 Cahiers internationaux de sociologie

Lecture complémentaire : Georges Balandier et le grand système

André Akoun Université René-Descartes - Paris V
Ouvrage décapant et souvent iconoclaste, Le Grand Système de Georges Balandier s’inscrit dans la continuité d’une œuvre dont la caractéristique aura été, avec opiniâtreté, une remise en question de certitudes établies qui ne reposaient que sur l’inertie de la recherche et la paresse des esprits. Avec cet ouvrage nous est donné le prolongement de cette anthropologie de la modernité dans laquelle s’inscrit toute son œuvre. On objectera que Balandier a commencé non par une réflexion sur le monde moderne mais par une ethnologie de l’Afrique. Ce serait oublier qu’il ne s’agissait pas d’une ethnologie mais d’une sociologie de l’Afrique. Souvenons-nous de la façon dont la chose fut reçue.
Lorsqu’en 1946 Balandier part pour le Sénégal, il croyait aller à la rencontre de ces sociétés calmes qui savent organiser leurs rythmes sociaux et leurs équilibres internes pour l’éternité, et il écrit, dans Afrique ambiguë : « Je laissais une société en décombres, des ruines paraissant justifier la condamnation d’une civilisation qui s’était pourtant voulue “missionnaire”. J’aspirais à l’Afrique comme à une expérience de rupture, à une existence plus fruste, plus authentique. » Et voilà qu’il découvre des sociétés que secoue le vent de l’histoire.
La tradition de l’anthropologie, quand Balandier écrit ses premières recherches importantes, était celle d’une science des sociétés « autres », définies dans leur différence radicale, laquelle s’exprimait dans une culture perçue d’abord dans son étrangeté. La différence entre les sociétés qui intéressent l’anthropologue et les sociétés d’où viennent les anthropologues est pensée comme une différence de nature. Les premières ne connaissent aucune division interne, aucune autonomie de tel espace social par rapport à tel autre et donc aucune histoire pour autant que l’histoire implique nécessairement la coexistence de durées multiples, de contemporanéités différentes, d’écarts dus aux effets contradictoires des devenirs ; les autres relevant d’une approche sociologique. Avec Balandier, cette substantialisation de la société « primitive » se voit définitivement contestée. Il faut peser la portée symbolique du titre de sa thèse de doctorat, Sociologie actuelle de l’Afrique noire. Est récusée la division en « sociétés sans histoire » et « sociétés historiques ». Chaque société est différente d’une autre et, en même temps, toutes sont semblables en tant qu’elles sont des sociétés. Ainsi peut et doit s’articuler la bonne distance de l’anthropologue qui saura voir dans l’Autre à la fois un autre et un semblable. L’anthropologie ne s’enferme plus dans l’espace des sociétés exotiques. Elle devient un type de regard et de question qui vaut autant pour le proche que pour le lointain. L’ambition d’une Anthropologie de la modernité ne jure plus comme un paralogisme. Le regard anthropologique implique cet écart qu’engendre la connaissance des sociétés différentes et qui permet de voir sa propre société comme autre, mais cet écart n’a de sens que pour autant qu’il est un écart entre deux objets de même nature, ce qui autorise le risque de l’analogie. Faute de quoi l’anthropologie se fait ethnologie de l’altérité exotique.
Ainsi, à partir des analyses qu’il nous offre, entre autres ouvrages, dans Le désordre, paru en 1988, Balandier procède à une anthropo-analyse de la modernité. Et il le fait en cherchant à comprendre comment nos sociétés assument la tâche de toute société : identifier les figures de son désordre et les apprivoiser. Avant Le Grand Système, qui poursuivra et approfondira ce travail, il étudie comment la science, qui est comme l’esprit de notre temps, se voit et se veut souveraine de l’univers qu’elle ordonne. Le désordre y est annulé, défini qu’il est, comme un résidu en instance d’être intégré à l’ordre de la connaissance. De là dérivent ces croyances en la possibilité de donner des réponses positives et pertinentes à tout problème : réponses technobureaucratiques en politique, réponses médicales et « psy » quand il s’agit de l’individu et de son système relationnel, réponses techniques, enfin, aux besoins définis toujours comme manque d’objets précis, ce qui rate la dimension symbolique du désir et du lien social. Ce dont il s’agit c’est du refus de prendre le temps dans sa réalité d’ouverture et d’aventure et de définir le social dans sa double dimension de créé et de créateur ; du refus d’être sensible à l’irréversible, à ce « Never More » dont parle le poème d’Edgar Poe. C’est que cette irréversibilité mine le sol où s’enracinait le sens, lequel est désormais guetté par le sentiment du nihil.
Tout entière prise dans les rets de l’irréversibilité, la modernité se perd dans le jeu des ripostes et des masques qu’elle invente pour éviter un face à face avec l’Insensé, et une anthropologie de la modernité ne peut être que ce travail qui cherche à rendre intelligibles les jeux de masques et les réseaux d’images qui font exister la sphère communicationnelle qu’est le monde avec ses codes qui assignent chacun comme émetteur et comme récepteur, comme producteur et comme produit. C’est à cela que se consacre aujourd’hui Georges Balandier, et notre détour visait à montrer que l’œuvre d’une vie est derrière un livre qui se présente comme le point d’orgue momentané d’une interminable quête à diagnostiquer l’actuel sans faire jamais du passé un désormais inactuel.
Qu’est-ce qui différencie la modernité d’hier de celle d’aujourd’hui ? « Comment lire ces figures multipliées et changeantes par lesquelles le monde présent se donne surtout à voir et beaucoup moins à comprendre ? »
À la modernité d’hier qui était celle d’une errance assumée comme signe d’une liberté de l’homme, succède une surmodernité qui est celle de l’homme pris dans un univers médiatisé par les sciences, ne suivant aucune règle mais conditionné par toutes les influences, qui n’est plus inscrit dans un lieu, dans un monde, dans un corps et qui devient étranger à lui-même ; un homme déterritorialisé. Plus de ces références transcendantes comme dans les sociétés prémodernes, mais plus, aussi de ces transcendances immanentes qu’étaient, dans la modernité orgueilleuse d’hier, le peuple, la classe sociale, le progrès de l’humanité et tous ces lyrismes qui transformaient les turbulences de l’histoire en chemin d’une assomption-rédemption. Paradoxe, aujourd’hui, d’un mouvement « anthropique » qui, dans le même temps, voit dans l’homme « un type d’homme dont la définition lui reste inconnue ? »
Dans Du monde clos à l’univers infini, A. Koyré explique comment, au XVIe siècle, avec l’astronomie nouvelle, on passe de l’image d’une terre, centre d’un monde clos, à celle d’une infinité des mondes dans l’infinité de l’univers. Mais la terre restait le lieu des hommes et sur cette terre les nations dessinaient leurs espaces différenciés. Aujourd’hui mutation paradoxale, la terre se mondialise, et elle le fait parce que nous commençons à cesser de l’habiter, ouverts que nous sommes, par l’ivresse de notre volonté de puissance, à partir à la conquête du cosmos et par ces nouveaux mondes du virtuel.
Nous sommes dans une perte du sens et dans la croyance illusoire d’y pallier par ces prothèses que nous donneront les sciences (et d’abord cette science de la génétique qui usine dans la fabrication d’un homme nouveau, biologiquement nouveau) et les techniques (et d’abord celles de la communication, qui abolissent les séparations et annulent les silences sans que pour cela il y ait communication). Le génie du livre, c’est cette façon de montrer le perpétuel revers pervers d’un avers séducteur (ou l’inverse) : « L’homme acquiert continuellement de nouveaux pouvoirs-faire sans devenir pour autant l’inventeur de son propre lieu planétaire – celui du pouvoir vivre mieux ensemble – ni le libre créateur d’un destin dont l’intelligibilité lui échappe grandement malgré l’illusion de le maîtriser davantage. » Bref, plus nous développons notre puissance et plus s’affirme notre impuissance à produire du sens. Mais Balandier se refuse à être un troubadour de la désespérance ou un chantre de nos obscurités. S’il sait user de peintures inquiétantes, c’est pour nous sortir de notre torpeur, nous rendre à nouveau sensibles à notre dignité éthique et politique et surtout nous apprendre à trouver une raison d’intense jubilation dans cela même qui organise notre nouveau mode de vivre car c’est de vivre qu’on se doit d’abord et avant tout de se réjouir. Humaniste, il n’a de cesse d’exhorter à s’évader d’une fascination technoscientiste et surtout d’une lassitude à être. « Le risque suprême est là : c’est celui de la régression barbare du vivre dans un monde suréquipé. » C’est celui dont parle Nietzsche comme du dernier homme, dans Le Gai Savoir.
Il y aurait beaucoup à dire sur la finesse et la précision des analyses qui nous sont proposées et combien il serait erroné, à partir de notre rapide présentation, de croire qu’on est devant un livre comme il y en a tant sur la postmodernité et qui se réduisent au lyrisme (noir ou rose) d’un auteur qui pose comme prophète annonciateur des nouvelles aubes. Par exemple, dans le chapitre « L’envers du décor planétaire », on nous présente « les deux figures ravivées : la catastrophe et le monstre » et on nous montre comment des thèmes anciens de l’imaginaire se voient recomposés ; comment une longue histoire de fictions, où se disaient les peurs des générations passées, retrouve force dans de nouvelles formes.
« Deux des territoires dans lesquels l’imaginaire inscrit son travail restent les plus propices à cette recomposition : d’une part, celui où le pouvoir-faire opère par la machine et s’empare de la matérialité, d’autre part, celui où le pouvoir-faire opère sur les êtres vivants et s’empare de la nature animée. C’est sur ces deux scènes que continue à se jouer [...] le débat des hommes où se confrontent l’attente sans limites et la crainte de la chute désastreuse... » Suit une longue étude des éléments de ce « débat » avec ses images et ses fantasmes d’hier et d’aujourd’hui et qui puise dans la littérature et dans le cinéma.
Autre chose mérite attention, et dont le titre de l’ouvrage est révélateur, Le Grand Système ; non pas l’idée d’un système qui a un centre d’où tout vient et d’où tout se manipule mais un système de réseaux, sorte de toile d’araignée tissée par aucune araignée et dont aucune araignée n’est le centre dévoreur. C’est d’abord cela qui fait que l’homme est sans lieu où être soi dans l’illusion d’une unité de son être-individu, de son être-social et de son être-monde. Les réalités ne s’emboîtent pas et l’homme se disloque. Le monde d’hier est épuisé, il n’y a plus de contrée géographique à découvrir.
Où sont donc nos nouvelles frontières ? dans les réseaux d’Internet ? dans les univers virtuels et la colonisation d’un imaginaire désormais en puissance de réaliser le surréel ? dans le monde des robots, nos nouveaux futurs esclaves ? dans les clonages et autres bio-folies ? dans l’informatique partout et chaque jour plus omniprésente ? dans une mondialisation qui n’a plus d’extérieur ? Bric-à-brac apparent dont il faut trouver le sens (ou l’insensé) caché.
Explorateur promenant son regard bleu sur les mondes d’hier, d’aujourd’hui et de demain, avec cette distance participante qui est son génie et son humour, Georges Balandier nous donne un livre d’investigation anthropologique et d’interrogations philosophiques qu’on lit avec le plaisir que donne une belle écriture.
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