2001
Cahiers internationaux de sociologie
Catégorisations et logiques individuelles : les obstacles à une sociologie des variations intra-individuelles
Bernard Lahire
École normale supérieure,
Lettres et Sciences humaines
15, parvis René-Descartes,
69366 Lyon Cedex 07
S’interroger sur les variations intra-individuelles des comportements culturels, et notamment chercher à saisir les variations du degré de légitimité culturelle des goûts et des pratiques, selon le domaine ou le type de pratique considéré, permet de respecter un peu plus que d’ordinaire la complexité des patrimoines de dispositions et de compétences culturelles individuels. Mais la construction de profils culturels individuels rend nécessaire un retour réflexif sur les présupposés des habitudes intellectuelles qui consistent : 1) à agréger des individus dans des groupes ou des catégories sur la base de propriétés communes ; 2) à lister les traits les plus fréquemment attachés statistiquement à ces groupes ou à ces catégories et 3) à brosser un portrait idéaltypique du groupe et de sa culture.
Mots-clés :
Catégorisation, Variations intra-individuelles, Profils individuels, Légitimité culturelle.
Examining intra-individual variations of cultural behaviours, and in particular the varying degrees of cultural legitimacy of tastes and practices according to the sphere or type of practice considered, is a way of showing more than the usual respect for the complexity of individual inheritances of cultural dispositions and competences. But the construction of individual cultural profiles makes it necessary to look closer at the underlying assumptions of some intellectual habits. These consist of : 1) aggregating individuals in categories or groups on the basis of common properties ; 2) listing the features most frequently associated statistically with these categories or groups and 3) painting an idealtypical portrait of the group and its culture.
Keywords :
Categorization, Intra-individual variations, Individual profiles, Cultural legitimacy.
« Il n’est pas d’uniformité sociale qui ne permette toute une échelle de gradations individuelles, il n’est pas de fait collectif qui s’impose de manière uniforme à tous les individus. »
(É. Durkheim, La sociologie et son domaine scientifique, 1900.)
Un travail de retraitement des données de l’enquête « Pratiques culturelles des Français 1997 »
[1] permet de mettre à l’épreuve les éléments d’une réflexion sociologique sur le monde social à l’échelle individuelle et sur la manière dont le passé incorporé par chaque individu agit selon les contextes (domaines, types...) de pratiques
[2]. Plutôt que de présupposer la systématique influence du passé incorporé (supposé lui-même cohérent) sur les comportements présents, plutôt que d’imaginer que
tout notre passé, comme un bloc ou une synthèse homogène, presse
à chaque moment sur
toutes nos situations vécues, on peut s’interroger sur le déclenchement ou le non-déclenchement, la mise en
œuvre ou la mise en veille par les contextes présents des dispositions incorporées. Cette
interdépendance de la pluralité des dispositions et de la variété des contextes est, en partie, ce qui peut rendre raison sociologiquement de la variation des comportements d’un même individu (ou d’un même groupe d’individus) en fonction des domaines de pratiques.
L’objectif principal de la démarche quantitative proposée consiste, avant de passer à des mises en catégories (niveau de diplôme, PCS, sexe, âge...), à essayer de prendre en compte le plus possible les logiques individuelles qui font que chaque individu est caractérisé par une série de comportements non nécessairement homogènes sous l’angle du degré de légitimité culturelle. Cela ne conduit pas le chercheur vers une sortie du raisonnement sociologique, mais vers un essai de raisonnement sociologique attentif aux réalités sociales sous leur forme individualisée.
NE PAS NEGLIGER L’ECHELLE INDIVIDUELLE DES REALITES CULTURELLES
Il s’agit pour nous de produire une connaissance des pratiques culturelles des Français qui conserve une base individuelle forte ou, pour le dire autrement, qui tienne compte dans la mesure du possible (et de l’interprétable) des complexités individuelles (c’est le même individu qui pratique ceci et cela, qui aime ceci, mais aussi cela, qui fréquente telle institution culturelle, tout en fréquentant tel autre lieu de spectacle...), permettant ainsi d’avancer dans la saisie des patrimoines individuels de dispositions incorporées plus ou moins homogènes ou hétérogènes. De même que l’on peut s’interroger sur le cumul (ou le non-cumul) des compétences culturelles
[3], on peut solliciter les données de l’enquête à partir de la question de la variation contextuelle du degré de légitimité culturelle des préférences ou des activités pratiquées.
En croisant la variable « niveau de diplôme de l’enquêté » avec les différentes consommations culturelles (déclaration de préférence d’un genre, d’un type de sortie culturelle, etc.), la sociologie de la consommation culturelle vérifie assez généralement le fait de l’inégale probabilité d’accès à (de goût, d’intérêt... pour) telle ou telle catégorie de biens ou d’institutions culturels. Elle montre, d’autre part, qu’il existe une correspondance statistique très forte entre la hiérarchie des arts (des plus légitimes aux moins légitimes) et, à l’intérieur de chaque art, la hiérarchie des genres, et la hiérarchie sociale (ou culturelle) des consommateurs (ou publics). Mais peut-on interroger les pratiques culturelles autrement que par cette mise en correspondance de groupes culturels (ou socioprofessionnels) et de produits culturels ? Une façon qui, sans oublier les groupes et catégories, respecterait davantage la complexité des parcours et des profils individuels ?
Olivier Donnat remarque, à propos de l’enquête 1997, qu’ « aller au concert et se rendre dans une discothèque, visiter un musée et visiter un parc d’attractions, faire du théâtre en amateur et faire du footing ne sont des activités ni incompatibles ni même opposées, au niveau de la société française dans son ensemble ; elles tendent même à être associées car les unes comme les autres participent d’un mode de loisirs qui, à l’échelle de la population française, s’oppose à celui des personnes dont la sociabilité est faible ou centrée exclusivement sur la famille et dont les usages du temps libre sont domestiques et souvent dominés par la télévision »
[4]. Ce type de constat était difficilement imaginable dans le cadre d’une théorie de la légitimité culturelle qui prête assez volontiers aux acteurs un sens très sûr, et sans faille, de la distinction, de la légitimité ou de la dignité culturelle. La dignité du visiteur de musée l’empêcherait, par exemple, de fréquenter les parcs d’attractions ou de regarder à la télévision des films d’action à grand succès. La surinterprétation légitimiste (qui n’est pas une dérive fatale de la théorie de la légitimité culturelle) amène alors à supposer, par une intensification purement imaginaire des investissements et des connaissances culturels, que l’ensemble des consommateurs les plus dotés culturellement sont comparables à de véritables critiques culturels ou professionnels de la culture.
Le commentaire théorique qui aligne sans difficulté les propriétés culturelles et les dispositions sociales associées au goût dominant (haine de la masse, du simple divertissement, du vulgaire...) fonctionne d’autant mieux qu’il ne va pas à la rencontre de contre-exemples qui viendraient le faire douter de sa validité empirique. Pourtant, il est bien difficile de retrouver les indices de la « fuite » systématique des « divertissements communs », de l’ « horreur des attroupements vulgaires » et de l’ « esthétisation »
[5] dans des pratiques, très fréquentes chez les cadres et professions intellectuelles supérieures dans l’enquête PC97, telles que le karaoké (24 % des cadres et professions intellectuelles supérieures devant les 21 % d’ouvriers non qualifiés), la sortie en discothèque (cadres... : 32 % ; ouvriers non qualifiés : 33 %), la sortie pour assister à un spectacle sportif payant (cadres... : 32 % ; ouvriers non qualifiés : 26 %), l’écoute de la musique rock (cadres... : 20 % ; ouvriers non qualifiés : 14 %) ou le visionnage de films policiers ou d’espionnage (cadres... : 8 % ; ouvriers non qualifiés : 8 %)
[6].
Pour souligner le fait que les images idéaltypiques des cultures de groupes ou de classes que le sociologue peut être amené à créer, et qui sont fondées sur l’interprétation d’écarts relatifs entre groupes (entre des proportions de pratiquants), doivent se garder de toute caricature – qui donnerait à penser que les membres du groupe ressemblent à l’image du groupe qu’on a dessiné, et qu’ils sont tous éloignés des pratiques les plus « vulgaires », « illégitimes » ou « communes » – on peut volontairement inverser la présentation que l’on donne ordinairement du groupe social le plus scolairement doté et qui possède un volume de capital économique plus élevé que les classes populaires et moyennes : les cadres et professions intellectuelles supérieures. On peut, en effet, insister sur la proportion non négligeable de pratiquants d’activités culturelles fort peu légitimes et faire la liste des pratiques légitimes tenues à distance par une proportion importante du groupe, et parfois même « boudées » par une écrasante majorité.
DES PRATIQUES CULTURELLES BIEN PEU LéGITIMES
[7]
- 61 % regardent la TV tous les jours.
- 46 % sont allés à une fête foraine au cours des douze derniers mois.
- 39 % écoutent le plus souvent des chansons et variétés françaises.
- 32 % sont allés en discothèque au cours des douze derniers mois.
- 32 % sont allés à un spectacle sportif payant au cours des douze derniers mois.
- 30 % utilisent personnellement le plus souvent les jeux et divertissements sur leur micro-ordinateur.
- 27 % sont allés au bal public au cours des douze derniers mois.
- 25 % sont allés à un parc d’attractions au cours des douze derniers mois.
- 24 % ont fait du karaoké au cours des douze derniers mois.
- 23 % ont joué au Loto, Tac-o-Tac, Morpion au moins une fois au cours des douze derniers mois.
- 22 % déclarent comme genre de musique préférée les chansons et variétés françaises.
- 20 % déclarent les films comiques comme genre de film préféré.
- 12 % ont joué aux boules au cours des douze derniers mois.
- 12 % déclarent que s’ils ne pouvaient plus regarder la télévision pendant deux mois, elle leur manquerait beaucoup.
- 12 % déclarent les films d’action comme genre de film préféré.
- 11 % citent « Stade 2 » comme l’une de leurs trois émissions préférées.
- 8 % citent « Les grosses têtes » comme l’une de leurs trois émissions préférées.
UN RAPPORT DISTANT À LA CULTURE LÉGITIME
Seulement...
- 3 % déclarent comme genre de musique préférée la musique d’opéra.
- 3 % citent « Le cercle de minuit » comme l’une de leurs trois émissions préférées.
- 4 % écoutent essentiellement la radio pour la musique classique.
- 9 % écoutent le plus souvent de la musique d’opéra.
- 9 % déclarent comme genre de musique préféré le jazz.
- 9 % déclarent comme genre de livre préféré les essais.
- 11 % citent « Bouillon de culture » comme l’une de leurs trois émissions préférées.
- 12 % déclarent comme genre de livre préféré la littérature classique.
- 13 % sont allés au cours des douze derniers mois à un concert de musique classique.
- 15 % déclarent les films d’auteur comme genre de film préféré.
- 17 % écoutent le plus souvent du jazz.
- 19 % sont allés au cours des douze derniers mois à un concert de musique jazz.
- 25 % déclarent comme genre de musique préférée la musique classique.
- 29 % déclarent les romans autres que policiers comme genre de livre préféré.
En revanche...,
- 63 % ne sont pas inscrits dans une bibliothèque municipale.
- 56 % ne sont jamais allés au cours de leur vie à l’opéra.
- 56 % ne sont jamais allés au cours de leur vie à un concert jazz.
- 56 % ne sont pas allés au cours des douze derniers mois au théâtre.
- 54 % n’écoutent pas le plus souvent de la musique classique.
- 45 % ne sont jamais allés à une bibliothèque au cours des douze derniers mois.
- 45 % ne possèdent pas d’essais chez eux.
- 43 % ne possèdent pas de livres de poésie chez eux.
- 43 % ne possèdent pas de beaux livres chez eux.
- 41 % ne sont jamais allés au cours de leur vie à un concert de musique classique.
- 34 % ne possèdent pas de livres d’art chez eux.
- 31 % ne sont jamais allés au cours de leur vie à une galerie d’art.
- 31 % ne possèdent pas d’encyclopédie chez eux.
- 26 % ne possèdent pas de romans (autres que policiers) chez eux.
- 25 % ne regardent jamais Arte.
- 24 % ne lisent jamais un quotidien.
- 23 % ont acheté rarement ou n’ont jamais acheté de livres au cours des douze derniers mois.
- 22 % ne possèdent pas de livre de littérature classique chez eux.
- 20 % ont lu moins de 5 livres au cours des douze derniers mois.
De telles données peuvent logiquement amener à s’interroger sur les variations intra-individuelles des comportements culturels, et notamment à chercher à saisir les variations, pour chaque individu, du degré de légitimité culturelle des goûts et des pratiques, selon le domaine ou le type de pratique considéré, respectant ainsi un peu plus que d’ordinaire la complexité des patrimoines de dispositions et de compétences culturelles individuels. De telles questions n’ont guère été évoquées qu’à propos des transfuges de classe par la voie scolaire
[8] qui, selon le domaine de pratique considéré, peuvent mettre en
œuvre des dispositions familialement acquises (dans un milieu populaire) ou des dispositions scolairement acquises. « Populaires » dans certains de leurs choix de consommation (
e.g. alimentaires ou vestimentaires), ils peuvent se diriger, par ailleurs, vers certains produits culturels très légitimes (
e.g. en matière de lecture littéraire), mais aussi faire des choix un peu moins « purs » dans d’autres domaines (
e.g. cinématographiques ou télévisuels).
La démarche méthodologique comporte trois temps. Il s’agit tout d’abord de commencer, classiquement, par ordonner les pratiques et les produits selon leurs degrés de légitimité culturelle (repérables par les croisements avec les variables « niveau de diplôme » et « PCS », connus aussi par les multiples enquêtes sociologiques disponibles sur les pratiques culturelles). Dans un second temps, on cherche à reconstruire des profils culturels plus ou moins bigarrés, plus ou moins homogènes du point de vue de la légitimité culturelle. On peut ainsi mettre en évidence des individus aux pratiques et préférences culturelles très dissonantes (e.g. le cas de ceux aimant la littérature la plus légitime et écoutant exclusivement de la variété française, ou bien celui d’amoureux de musique classique regardant à la télévision ou allant voir au cinéma les produits les moins légitimes...), moyennement dissonantes ou mixtes (on voit des infléchissements du degré de légitimité culturelle ou des mélanges de légitimités forte et faible dans certains domaines de pratique) ou particulièrement consonantes (e.g. ceux qui ne commettent aucune « faute » de légitimité ou, à l’opposé, ceux qui, à grande distance des institutions culturelles les plus légitimes, ne consomment par ailleurs que des produits « populaires »).
En ne retenant que deux variables, pour partir des profils culturels les plus élémentaires, on voit bien que le nombre de ceux qui cumulent des pratiques ou des goûts peu légitimes et des pratiques ou des goûts très légitimes n’est jamais négligeable.
Par exemple, parmi ceux (N = 1 420) qui préfèrent les films les moins légitimes (films comiques, films d’action, films d’horreur ou d’épouvante) : 579 personnes (40,8 %) cumulent le fait d’avoir fait des visites culturelles très légitimes au cours des douze derniers mois (un parc comme le Futuroscope ou La Villette, une exposition de peinture, une exposition de photographie, une galerie d’art, un musée), 396 (27,9 %) préfèrent les émissions légitimes à la TV (La marche du siècle, Le cercle de minuit, Bouillon de culture, Faut pas rêver, Capital, Les mercredis de l’histoire, Arrêt sur images), 281 (19,8 %) ont fait des sorties culturelles très légitimes au cours des douze derniers mois (à un spectacle de danse, à l’opéra, à un concert jazz, à un concert de musique classique, au théâtre), 269 (18,9 %) lisent le plus souvent des livres très légitimes (littérature classique, romans autres que policiers, essais, livres scientifiques et techniques), 241 (17 %) regardent Arte au moins une fois par semaine, 194 (13,7 %) préfèrent les chansons très légitimes (chansons dites « à texte »), 124 (8,7 %) préfèrent la musique très légitime (jazz, musique d’opéra, musique classique), 107 (7,5 %) écoutent le plus souvent cette même musique et 99 (7 %) lisent le plus souvent les catégories de romans les plus légitimes (grands auteurs XXe siècle, prix littéraires, autres romans contemporains français, autres romans contemporains étrangers).
Parmi ceux (N = 468) qui, écoutant de la chanson, préfèrent les genres les moins légitimes (chansons ou tubes des années 1960, chansons ou tubes des années 1970 ou 1980, chansons ou tubes d’aujourd’hui) : 183 personnes (39,1 %) ont fait des visites culturelles très légitimes au cours des douze derniers mois, 101 (21,6 %) préfèrent les émissions les plus légitimes à la TV, 85 (18,2 %) lisent le plus souvent des livres très légitimes, 84 (17,9 %) ont fait des sorties culturelles très légitimes au cours des douze derniers mois, 73 (15,6 %) préfèrent les films très légitimes (films d’auteur, films historiques, comédies dramatiques) et 68 (14,5 %) regardent Arte au moins une fois par semaine...
Enfin, parmi la petite sous-population (N = 355) composée de ceux qui lisent le plus souvent les livres les moins légitimes (livres pratiques) : 143 personnes (40,3 %) ont fait des visites culturelles très légitimes au cours des douze derniers mois, 81 (22,8 %) préfèrent les émissions les plus légitimes à la TV, 58 (16,3 %) ont fait des sorties culturelles très légitimes au cours des douze derniers mois, 53 (14,9 %) regardent Arte au moins une fois par semaine...
Inversement, en partant de ceux qui ont des pratiques ou des goûts très légitimes, on voit que, là encore, les cas de cumuls dissonants ne sont pas rares :
Par exemple, parmi ceux (N = 1 370) qui ont fait des visites culturelles très légitimes au moins une fois au cours des douze derniers mois : 723 personnes (52,8 %) préfèrent la musique peu légitime, 567 (41,4 %) écoutent le plus souvent de la musique peu légitime, 489 (35,7 %) ont dansé dans un bal public au cours des douze derniers mois, 467 (34,1 %) ont dansé en discothèque au cours des douze derniers mois, 435 (31,8 %) lisent entre 0 et 4 livres par an, 429 (31,3 %) ont assisté à un spectacle sportif au cours des douze derniers mois, 323 (23,6 %) ont participé à un karaoké au cours des douze derniers mois, 294 (21,5 %) ont joué aux boules au cours des douze derniers mois, 262 (19,1 %) préfèrent les émissions peu légitimes à la TV (Tout est possible, Côte Ouest, Le juste prix, Les grosses têtes, Perdu de vue, L’appel de la couette, L’instit, Julie Lescaut, Télé-shopping, L’École des fans), 257 (18,8 %) possèdent moins de 30 livres, 255 (18,6 %) écoutent essentiellement la radio pour les chansons, les variétés ou le rock...
Ou encore, parmi ceux (N = 234) qui ont une forte fréquentation en matière de sorties culturelles légitimes (concert de musique classique, 3 fois et plus/an ; théâtre, 3 fois et plus/an) : 81 personnes (34,6 %) préfèrent la musique peu légitime (chansons, variétés françaises, variétés internationales, rap, hard rock, opérette), 76 (32,5 %) ont dansé en discothèque au cours des douze derniers mois, 75 (32 %) ont dansé dans un bal public au cours des douze derniers mois, 69 (29,5 %) préfèrent les films peu légitimes, 63 (26,9 %) ont assisté à un spectacle sportif au cours des douze derniers mois, 51 (21,8 %) ont participé à un karaoké au cours des douze derniers mois...
Enfin, on s’interroge sur la probabilité que de tels profils apparaissent en fonction du sexe, de l’âge, de la PCS, du niveau de diplôme et de l’origine sociale. On peut se demander notamment quelles sont les catégories qui fournissent les profils les plus cohérents et celles qui comptent les profils les plus contradictoires ou ambivalents. L’une des hypothèses que l’on peut formuler, et qui se vérifie du reste assez facilement, est celle selon laquelle les publics aux dispositions (et aux pratiques) culturelles les plus homogènes occupent des positions totalement opposées dans l’espace social : l’homogénéisation peut être le produit du dénuement culturel et matériel
[9] ; elle peut être le fruit, à l’inverse, d’une inscription ancienne et quasi naturalisée dans les cadres culturels les plus légitimes
[10].
COMMENT METTRE EN MOTS DES PROFILS INDIVIDUELS COMPLEXES ?
Les catégorisations et les typifications sociologiques ont des fondements (et des limites) politiques. Si nous utilisons sociologiquement ces noms de catégories et de groupes dans notre raisonnement, c’est parce que nous manipulons les produits de toute une histoire sociale et politique (mouvements sociaux divers, revendications corporatistes, luttes féministes, partis et syndicats ouvriers, etc.). La présentation par la sociologie (dans ses enquêtes les plus ordinaires) d’une société faite de catégories, de groupes ou de classes est donc une vision profondément politique. Par exemple, l’oubli, pendant très longtemps dans la sociologie d’enquête, de la variable sexe et l’importance actuelle de cette même variable, n’est pas sans lien avec le produit des mouvements et des luttes féministes et la prise de conscience
publique des différences de socialisation et de conditions de vie entre hommes et femmes dans nos sociétés
[11]. Et l’on pourrait ainsi articuler « variables indépendantes » et configurations politico-idéologiques : l’âge et le marché de la « jeunesse » ou l’invention du « troisième âge », l’origine ethnique et les débats sur l’immigration... Les sociologues écrivent et interprètent avec les mots (les catégories sociales de perception) que le monde social leur lègue : les « hommes » et les « femmes », les « riches » et les « pauvres », les « lettrés » et les « illettrés », les « bourgeois » et les « prolétaires », les « jeunes » et les « vieux », etc.
Et bien sûr, si l’usage routinier de notions telles que « classes sociales », « groupes sociaux » ou « milieux sociaux » a été assez largement déterminé par l’état des débats idéologiques et des luttes sociales, l’abandon progressif de ces principes de différenciation est lui-même intimement lié au changement de contexte social et politique, marqué par l’affaiblissement des anciennes problématisations sociales et politiques. Le caractère routinier de l’usage des catégories ne doit pas « excuser » leur toute aussi inconsciente mise à l’écart.
Du même coup, les profils sociaux et culturels complexes qui ne se mettent pas facilement en mots (e.g. les difficultés de désignation ou de typification rencontrées par les commentateurs des pratiques culturelles obligés d’inventer des catégories plus ou moins évocatrices – les « rockiens », les « cendrillons »... –, au risque cependant de la détérioration de la relation de communication avec le lecteur des enquêtes), parce qu’ils n’ont pas été désignés et reconnus publiquement, sont beaucoup plus malaisés à mettre en évidence. Les mixités et métissages sociaux et culturels, qui peuvent être nombreux, trouvent difficilement à se dire dans le langage des types et des catégories.
Il est, par exemple, tout particulièrement difficile de parler des cas moins tranchés, des cas « moyens » ou ambivalents. Et la sociologie en général, la sociologie de la culture en particulier, devrait s’interroger sur ses figures idéaltypiques en se demandant si celles-ci ne sont pas des figures déjà explicitées, publicisées, par la littérature, les essais ou les discours politiques. Par exemple, si l’on cherche aujourd’hui à savoir qui (quelle population) se rapproche le plus de la figure de l’homme cultivé lettré
[12], c’est que, tant dans les romans que dans les essais philosophiques, on trouve le portrait de cette figure culturelle maintes fois brossé. Défendue, revendiquée, encensée, sublimée ou caricaturée, cette figure a été mille fois décrite, désignée, formulée et le sociologue peut compter sur la compréhension et la complicité immédiates des lecteurs de ses enquêtes qui partagent souvent avec lui, au moins en partie, cette connaissance ordinaire des oppositions (et des distinctions) culturelles. Mais ce sont tous les métissages complexes, toutes les situations difficilement identifiables et à propos desquels nous ne disposons pas forcément des mots pour les nommer, des images pour les évoquer ou des exemples célèbres pour les illustrer, qui font les frais d’une telle démarche.
On sait que les sciences sociales font grand usage de couples d’opposés leur permettant de situer (et donc de distinguer) les différents groupes ou catégories entre deux pôles. La sociologie de la culture n’échappe pas à cette tendance générale et nous a habitué à des interprétations fondées sur des raisonnements binaires (
e.g. disposition esthétique
vs disposition éthique-pratique, maîtrise du code
vs non-maîtrise du code) ou ternaires (
e.g. maîtrise du code / prétention à maîtriser le code ou maîtrise partielle du code / non-maîtrise du code)
[13]. Que faire alors des cas placés dans des situations « moyennes », qui sont souvent, en fait, soit des situations effectivement mitigées, modérées ou médianes, soit des situations mixtes, ambivalentes (ils alternent les inclinations opposées en fonction des contextes, parce qu’ils sont porteurs de dispositions relativement contradictoires plus ou moins fortement constituées) ? Ni représentants parfaits d’un pôle, ni illustrations idéales du pôle opposé, ils sont parfois plus nombreux statistiquement que les individus « exemplaires » des pôles retenus. Tous les sociologues n’ont pas ici la lucidité de Max Weber lorsque celui-ci précise qu’entre des inclinations religieuses totalement opposées (contemplatives
vs ascétiques) « se sont déployées les transitions et les combinaisons les plus diverses. Car les religions, pas plus que les hommes, n’ont été des livres peaufinés dans tous les détails. Ce furent des formations historiques, et non des constructions logiques ou exemptes de contradictions psychologiques »
[14].
Paul Veyne écrit judicieusement, à propos de l’investissement religieux et de la force des croyances : « Ce sont, derrière le virtuose qui est “premier de la classe”, le noyau estimé des “bons élèves” ; ils se distinguent par là du gros de la classe qui se contente docilement de “suivre” avec quelque indifférence, en laissant en queue le quarteron des cancres. Le tout forme un dégradé dont les extrémités (virtuoses et cancres) sont moins peuplées que le centre. »
[15] Et ce n’est pas un hasard si l’historien peut filer la métaphore scolaire des « premiers de classe » et des « cancres », car la sociologie de l’éducation a elle-même peu traité de la question des élèves « moyens » (soit « moyens » un peu partout, soit plus ou moins « bons » selon les moments ou selon les matières).
On peut donner ici une idée de l’extrême diversité des cas. Par exemple, si l’on sélectionne 7 variables (genres d’émission TV préférés, genres de film préférés, genres de livre lus le plus souvent, genres de musique les plus souvent écoutés, loisirs-divertissements « peu cultivés » au cours des douze derniers mois, sorties culturelles légitimes au cours des douze derniers mois et visites culturelles légitimes au cours des douze derniers mois) et que l’on code les différentes réponses de manière à couvrir l’ensemble des cas du possible (« très légitime », « peu légitime », « mixte » (mélange dans les réponses de forte et de faible légitimité), « moyennement légitime » (art ou genre moyen), « Non concerné par une pratique peu légitime » (ceux qui n’ont aucun loisir peu cultivé), « Non concerné par une pratique très légitime » (ceux qui n’ont aucune sortie ou aucune visite culturelle), « Inclassable » (ex. émission de TV non classable du point de vue de la légitimité culturelle), « Non concerné » (exemple : ne lit pas et n’a pas répondu à la question « Que lisez-vous le plus souvent ? »)), le profil culturel qui compte le plus d’individus est celui qui regroupe les personnes ayant 4 pratiques peu légitimes, 2 « Non concerné par une pratique très légitime » et 1 pratique non classable. Ce profil – caractérisé par sa très faible légitimité culturelle – ne se compose que de 95 enquêtés. Dans l’ordre décroissant, les profils suivants concernent 83 individus, puis 79, 56, 51, 48, 47... Dès le 33e profil, les effectifs tombent en dessous de la barre des 20 individus. Enfin, depuis le profil le plus rempli (N = 95), jusqu’aux profils comptant au minimum 10 individus, on compte 84 cas de figure différents.
Si l’analyse minutieuse de chaque profil permet, bien sûr, d’opérer des regroupements de certains profils très cousins et de réduire la fragmentation de la population initialement produite, il n’en demeure pas moins que les individus enquêtés se distribuent dans de multiples profils (sous l’angle de la légitimité culturelle) qu’il est bien plus difficile – mais pas impossible – de nommer ou de qualifier que les cultures de groupes ou de classes que l’on a l’habitude de dresser à partir de tris croisés, puis d’analyses factorielles des correspondances.
Certaines utilisations de « cas parlants » (parlant pour le groupe ou la catégorie dans son ensemble) entretiennent des affinités électives avec les cas extrêmes et caricaturaux dans le monde social et l’on voit bien que certains enquêtés, les plus proches de la caricature idéaltypique, sont promus à un rang de dignité sociologique supérieur dans les interprétations qui sont davantage à l’aise avec ces cas (qui leur rappelle la pureté de leur modèle, de leurs types, de leurs hypothèses...) qu’avec ceux, moins lisses, qui se présentent plus ordinairement à eux.
REINTERROGER CERTAINES HABITUDES DE PENSEE
Pour saisir la variation du degré de légitimité culturelle, il faut inévitablement passer par une opération de catégorisation des pratiques, des préférences... en termes de légitimité culturelle. On peut aboutir ainsi à des catégories du type : « faible légitimité », « forte légitimité », « légitimité moyenne », « mixité (dans les choix ou les préférences) ». Une telle catégorisation pose en elle-même une série de problèmes d’interprétation et de codage, notamment pour décider du fort, du moyen ou du faible degré de légitimité culturelle d’un bien, d’une préférence ou d’une pratique.
Toutefois, ce n’est pas sur ces problèmes, fondamentaux mais relativement classiques, de constitution des indicateurs de légitimité culturelle, que nous souhaitons plus particulièrement insister. Si, pour faire apparaître de la variation, il faut bien procéder à une catégorisation, en revanche le retraitement des données de l’enquête s’efforce de ne pas catégoriser, dans un premier temps, les enquêtés, mais de considérer le degré de cohérence (sous l’angle de la légitimité culturelle) de leurs réponses à une série de questions. On peut poser, de façon imagée, que les individus sont sociologiquement caractérisables par des phrases (dont les différents éléments sont les réponses aux questions du questionnaire). En choisissant une série limitée de variables (2, 3, 4... n variables), on peut ainsi rapprocher (et compter) les enquêtés qui « prononcent » les mêmes phrases. Plus les phrases sont longues, plus il est difficile de trouver des enquêtés qui ont prononcé exactement les mêmes.
Par exemple, si l’on cherche dans l’ensemble de la population (N = 3 000) ceux qui cumulent les « bons points » en matière de légitimité culturelle et ceux qui accumulent les « fautes culturelles », plus on allonge la liste des variables (plus on agrandit les « phrases ») et plus les « brillants esthètes » comme les « illettrés culturels »
[16] se font rares. En retenant seulement 7 variables, on obtient déjà de très faibles effectifs. En effet, ceux qui cumulent une préférence pour les émissions TV légitimes (La marche du siècle, Le cercle de minuit, Bouillon de culture, Faut pas rêver, Capital, Les mercredis de l’histoire, Arrêt sur images), une préférence pour les genres de film très légitimes (films d’auteur, films historiques, comédies dramatiques), le fait de lire le plus souvent des genres de livre très légitimes (littérature classique, romans autres que policiers, essais, livres scientifiques et techniques), le fait d’écouter le plus souvent des genres de musique très légitimes (jazz, musique d’opéra, musique classique), le fait de ne pas avoir eu de loisirs peu cultivés au cours des douze derniers mois (participer à une soirée karaoké, aller à un match ou autre spectacle sportif payant, danser dans un bal public, danser dans une discothèque ou une boîte de nuit), d’avoir eu au moins une sortie culturelle légitime au cours des douze derniers mois (un spectacle de danse, l’opéra, un concert jazz, un concert de musique classique, le théâtre) et, enfin, d’avoir eu au moins une visite culturelle légitime au cours des douze derniers mois (un parc comme le Futuroscope ou La Villette, une exposition de peinture, une exposition de photographie, une galerie d’art, un musée), ne sont que 21 (0,7 %).
Inversement, ceux qui cumulent une préférence pour les émissions TV peu légitimes (Tout est possible, Côte Ouest, Le juste prix, Les grosses têtes, Perdu de vue, L’appel de la couette, L’instit, Julie Lescaut, Télé-shopping, L’École des fans), une préférence pour les genres de film peu légitimes (films comiques, films d’action, films d’horreur ou d’épouvante), le fait de lire le plus souvent des genres de livre peu légitimes (livres pratiques), le fait d’écouter le plus souvent des genres de musique peu légitimes (rap, chansons, variétés françaises, hard rock, punk, trash, variétés internationales), le fait d’avoir eu des loisirs peu cultivés au cours des douze derniers mois, de n’avoir eu aucune sortie culturelle légitime au cours des douze derniers mois et, enfin, de n’avoir eu aucune visite culturelle légitime au cours des douze derniers mois, ne sont que 48 (1,6 %).
Mais sans sortir d’un domaine culturel donné, on peut déjà se rendre compte du fait que les cumuls de haute légitimité ou de faible légitimité sont relativement rares. Par exemple, côté livres et lecture, seulement 37 personnes (1,2 %) combinent le fait de posséder plus de 200 livres, de lire au moins 25 livres par an, de lire le plus souvent des genres de livre légitimes (littérature classique, romans autres que policiers, essais, livres scientifiques et techniques) et d’avoir fréquenté une bibliothèque ou une médiathèque au cours des douze derniers mois au moins une fois par semaine. En sens inverse, le nombre de ceux qui sont très à distance de la culture livresque légitime est en revanche nettement plus élevé, montrant ainsi qu’il est plus « facile » d’être éloigné des institutions et des œuvres culturelles que de se maintenir au sommet de la légitimité : 326 personnes (10,9 %) cumulent le fait de ne pas posséder plus de 30 livres, de lire moins de 5 livres par an, de lire le plus souvent des genres de livre peu légitimes (livres pratiques) et de n’avoir jamais fréquenté une bibliothèque ou une médiathèque au cours des douze derniers mois. Mais il suffira d’élargir le spectre des pratiques (et des domaines) considérées pour voir ce nombre chuter.
Ce seul constat peut, en tant que tel, donner lieu à de longs commentaires sociologiques sur la spécificité du social incorporé, du social à l’échelle individuelle, puisque l’on prend par là assez rapidement conscience que chaque individu se rapproche de centaines, voire de milliers d’autres, sur certains points et s’en distinguent sur d’autres points, et qu’au bout du compte chaque individu est indissociablement : 1 / le produit d’une multitude d’expériences socialisatrices (un être social de part en part) ; et 2 / un être assez singulier en tant que « mélange de styles » (selon l’heureuse expression de Mikhaïl Bakhtine) qui a peu de chances de rencontrer un clone parfait dans l’espace social (il se contentera, comme la sociologie des sociabilités et du marché matrimonial l’a parfaitement montré, de fréquenter statistiquement plus souvent des clones même très imparfaits que des individus radicalement différents)
[17].
Mais l’effort de reconstruction des profils culturels individuels oblige aussi à opérer un retour réflexif sur les présupposés d’habitudes intellectuelles consistant ordinairement :
1 / à agréger des individus dans des groupes ou des catégories sur la base de propriétés communes ;
2 / à lister les traits les plus fréquemment attachés statistiquement à ces groupes ou à ces catégories en opérant des tris croisés (par la variable dite indépendante, on distribue la population concernée en différentes classes ou catégories et l’on observe les effets de cette distribution sur des variables dites dépendantes) ;
3 / à brosser un portrait idéaltypique du groupe (et de sa culture), sous la forme d’une figure individuelle imaginaire, qui n’existe jamais comme telle dans la réalité sociale.
Une telle procédure engage une série de préconceptions sociologiques que l’usage routinier ne permet plus de déceler
[18] et que ceux qui ont délaissé une fois pour toutes les démarches quantitatives ne sont pas plus en mesure de faire apparaître :
— Elle suppose le maniement de figures idéaltypiques et/ou d’objets tels que les groupes, les classes, les catégories..., autant d’objets macrosociaux construits dans le cadre de conditions collectives de vie spécifiques. Nous sommes ici amenés dans nos enquêtes sociologiques les plus banales à composer avec les bornes sociales ou politiques de notre langage et nous découvrons que nos procédures cognitives les plus fondamentales (avant même la question de la nature et de la pertinence des catégories utilisées) nous cantonnent entre les grilles d’une cage. C’est dans les limites de cet espace restreint que nous (idéologues, journalistes, romanciers, chercheurs en sciences sociales...) pensons et nous exprimons tous, et c’est parfois aussi contre les grilles de cette cage que nous nous cognons.
— Elle donne à penser que la sociologie peut parfaitement saisir le monde social sans avoir besoin de traiter la question de la base individuelle de ce monde. Or, de même que, comme disait Marx, « dès le début, une malédiction pèse sur l’ “esprit”, celle d’être “entaché” d’une matière qui se présente ici sous forme de couches d’air agitées, de sons, en un mot sous forme du langage » (Idéologie allemande), une malédiction pèse sur le monde social : celle de se présenter, en dehors de ses produits objectivés (architectures, meubles, machines, outils, textes...), sous la forme d’individus qui naissent et meurent, qui disposent d’un corps relativement fragile, qui sont distincts les uns des autres (ce qui ne veut pas dire isolés), qui ne peuvent être à deux endroits en même temps, etc., et qui s’avèrent rapidement assez singuliers lorsqu’on allonge le questionnaire qui permet de les comparer.
— Elle s’opère au détriment de la saisie de la complexité (de la singularité) des individus composant les groupes ou les catégories. L’effet ultime d’une telle procédure consistera souvent à donner l’image d’un acteur individuel cohérent et homogène. Or, un individu est, en tant que produit social, une réalité toujours plus complexe que les images que le sociologue, l’historien ou l’anthropologue proposent des groupes, des institutions, des rapports sociaux, des collectifs, qu’ils forment entre eux. S’il n’est aucunement question de contester la légitimité scientifique de l’image stylisée ou du tableau simplificateur, l’image ne doit cependant pas empêcher à un moment donné de revenir sur le fonctionnement du monde social avec l’idée que chaque individu n’est jamais « porteur » d’une seule propriété générale, mais qu’il est au contraire le produit d’une multitude de « propriétés générales », ce qui fait sa complexité (et sa singularité), et que c’est avec cette complexité-là qu’il a agi et interagi avec d’autres individus eux-mêmes complexes (ou singuliers).
Les procédures statistiques de mise en équivalence pour les besoins du codage comme les opérations de moyennage ou de typification désindividualisent les faits sociaux et fournissent une version « dépliée » (abstraite des singularités individuelles) du social. Cependant, si l’on considère que le monde social ne se présente pas aux individus (intérieurement comme extérieurement) de façon dépliée et abstraite mais froissée et concrète (sous forme de combinaisons concrètes nuancées de propriétés), et si l’on ne veut pas renouveler l’erreur (formulée par Pierre Bourdieu) qui consiste à glisser du modèle de la réalité à la réalité du modèle, alors on peut essayer, dans l’appréhension des phénomènes sociaux, de tenir compte le plus sérieusement possible de ce fait.
— Qu’on le veuille ou non, elle conduit sociologues avertis et profanes à convertir progressivement des figures idéaltypiques de groupes ou de classes, qui ne font que brosser un tableau cohérent fondé – dans le meilleur des cas – sur des probabilités statistiques (ni 0 % ni 100 %), en perceptions catégoriques, organisées en termes d’absolu ( « Tous les ouvriers, tous les banquiers, tous les petits commerçants, etc., sont comme cela, ont cette propension... » ou encore « Un ouvrier, un banquier, un petit commerçant, etc., c’est comme ça » ).
— Bien que négligeant la dimension individuelle du monde social, elle est pourtant hantée par la notion d’individu ou de personne, en ce sens qu’elle ne cesse, soit de conférer aux groupes des existences quasi personnifiées (les dotant de volonté, de conscience, d’intention, d’inconscient, de représentations ou de croyances, autant de termes dédiés originellement à l’individu lors même que ces abstractions sont des reconstructions-abstractions scientifico-politiques), soit de dire le groupe à travers l’exemplification, c’est-à-dire en l’illustrant à l’aide de cas individuels, toujours plus ou moins caricaturaux, et dont on aura nécessairement lissé les singularités problématiques par rapport à ce que l’on entend asserter sur le groupe. Nul doute que l’exemple
caricatural, illustratif a pris aujourd’hui le pas sur la personnification du collectif, la figure individuelle idéaltypique ou le portrait individuel désingularisé revêtant la même fonction que l’ « esprit collectif » ou que les « consciences collectives » lorsque le sociologue ne peut plus se permettre – pour cause de critique scientifique – de personnifier les collectifs. On subsume alors le groupe dans le cas individuel plutôt que d’ « individualiser » le groupe ; on condense le collectif dans la personne au lieu de personnifier le collectif
[19].
C’est parce que ce qui nous « tient » (et nous retient) dans notre pratique scientifique, ce sont souvent autant des raisonnements ou des attendus politiques et moraux que des arguments rationnels ou logiques, qu’il est tout particulièrement difficile de rompre – toujours temporairement et à titre expérimental – avec ces manières macrosociologiques (agrégationnistes) de voir les choses. De ce fait, la réinterrogation de ces habitudes de pensée déclenche des questions du type : Quel « intérêt » sert-on en étudiant les complexités individuelles socialement constituées au lieu de mettre en œuvre des logiques d’agrégation en classes, groupes ou catégories ?
En fait, des courants sociologiques opposés partagent la même absence d’intérêt pour l’individu comme être social (et socialisé) : ni l’individualisme méthodologique (dont l’
homo rationalis s’appuie sur une vision ultra-simplificatrice et universaliste de l’individu et de sa psychologie), ni les différents types de « holisme » (durkheimien, marxiste ou structuraliste) qui aiment à manipuler des catégories macrosociales et trouvent suspect de trop s’intéresser à l’ « individu », croyant reconnaître immédiatement les fâcheuses dérives individualistes ou (en langage plus politisé) « libérales », ne sont disposés à ce genre d’aventure réflexive. Même la sociologie génétique des groupes
[20], qui a su montrer en quoi les « groupes » ou les « classes » étaient des constructions sociales et symboliques et non des réalités ontologiques, n’a pas émis l’idée qu’on pourrait – expérimentalement et temporairement, en vue de faire varier les effets de connaissance – mettre en question l’appréhension macrosociologique du monde social. Invitant à opérer un retour réflexif sur les catégories de classification (sociales, statistiques ou savantes) et la formation des groupes, elle ne propose ni la réforme de ces catégories ni leur abandon temporaire en vue de construire d’autres versions du monde social fondées sur d’autres habitudes de pensée. Et si elle n’est pas en mesure de proposer une telle réforme, c’est parce qu’elle répond – qu’elle en soit consciente ou non, qu’elle en assume les conséquences cognitives ou qu’elle revendique une complète autonomie – à de puissantes attentes sociales, politiques et morales. Tout se passe comme si une telle sociologie avait en effet historiquement contracté des dettes morales, symboliques, eu égard aux groupes dominés luttant et revendiquant socialement, et avait, de ce fait, une méfiance naturelle par rapport aux théories du monde social qui mettent en scène l’ « individu ».
Mais il y a « individu » et « individu ». L’individu désocialisé des théories économiques est aussi peu réel que possible. Si les « individualistes » de toutes sortes ont souvent critiqué les abstractions métaphysiques que représentaient à leurs yeux les catégories macrosociologiques, ils n’ont pas toujours vu en quoi leur catégorie d’ « individu » n’était elle-même le plus souvent qu’une grossière abstraction : car tout concret et évident qu’il puisse paraître, l’individu est un fait à conquérir et à construire et non à « enregistrer » comme une simple évidence.
Dans la théorie explicitée peu à peu au cours de travaux de recherche spécifiques portant sur l’échelle individuelle du social
[21], un individu – objet construit et non réalité empirique complexe inatteignable en tant que telle – est une réalité sociale caractérisée par sa possible (probable) complexité dispositionnelle par rapport à la diversité des domaines de pratiques ou des scènes d’action. La complexité commence ici lorsqu’on dispose d’au moins deux pratiques à comparer dans des domaines différents pour un même individu. L’idée de saisir certaines complexités individuelles (le fait que le même individu ne soit pas tout à fait le « même » dans les différents domaines ou sous-domaines de la vie sociale) n’a donc rien à voir avec la recherche illusoire de la totalité complexe d’une personne singulière. Mais le chercheur n’est pas obligé, sous prétexte que l’on ne peut saisir exhaustivement le plus singulier de chaque individu, d’opter inversement pour la caricature des styles, des profils ou des habitus individuels. En la matière, le rituel rappel de la légitime réduction-simplification qu’opère tout discours scientifique par rapport à la réalité dont il prétend rendre raison (postulat épistémologique webérien non contestable en soi) peut empêcher de mettre en évidence certains aspects de la réalité et devenir l’
asylum ignorantiæ de toute démarche scientifique.
Lorsque le sociologue croise habituellement des catégories (socioprofessionnelles, sexuelles, d’âge...) avec des pratiques, préférences, goûts, etc., il privilégie une logique de variations intercatégories. Lorsqu’en revanche il constitue des profils culturels individuels un tant soit peu complexes (individu qui fait ci
et ça, qui aime ci
mais aime
aussi ça, qui aime ceci
mais déteste
en revanche cela...), alors il préserve les données individuelles de son enquête et saisit des variations intra-individuelles
[22]. En opérant de la sorte, celui qui s’efforce de ne pas trop négliger la logique sociale (et la complexité) des comportements individuels n’est animé par aucun mépris des déterminants sociaux classiques. Mais si les activités culturelles sont inégalement pratiquées selon le groupe social d’appartenance des enquêtés, cela ne doit pas faire oublier que la même personne (assignable à une catégorie) peut avoir des goûts et des pratiques très différents selon les domaines ou les types d’activité culturelle considérés et que ce genre de variation n’en est pas moins sociale.
DE QUELS APPUIS SCIENTIFIQUES DISPOSE-T-ON ?
Les sciences sociales n’ont évidemment pas fourni seulement et unanimement des enquêtes incorporant l’ensemble des éléments de la procédure cognitive décrite précédemment. Mais ce n’est pas un hasard si c’est du côté d’une science sociale moins théorisante et plus technique que l’on découvre une grande inventivité méthodologique et (implicitement) théorique, à savoir la sociolinguistique variationniste développée aux États-Unis par William Labov.
En effet, William Labov a mis en évidence tout au long de ses enquêtes le fait qu’il n’existe pas de « locuteurs à style unique ». Les styles varient chez un même locuteur d’une situation à l’autre, et notamment en fonction de son degré de formalité et de tension. Plus la situation est tendue, formelle et plus le locuteur tente de se conformer au style (registre lexical et syntaxique, prononciation) le plus légitime. Bien sûr, les locuteurs se différencient selon qu’ils ont un éventail plus ou moins large de styles linguistiques à leur disposition, mais tous connaissent des variations significatives de leurs productions langagières : « Pour autant que nous le sachions, il n’existe pas de locuteurs à style unique. Certains informateurs montrent un champ d’alternance stylistique plus large que d’autres, mais chez tous ceux que nous avons rencontrés, certaines variables linguistiques changent à mesure que le contexte social et le thème se modifient. »
[23]
L’étude variationniste de Nicolas Coupland
[24] montre même, de manière très fine, comment la diversité des microcontextes au sein d’une même situation est à l’origine de variations dans les comportements linguistiques d’un même locuteur. Le sociolinguiste enregistre les conversations professionnelles d’une jeune femme (Sue) pendant toute une journée de travail. Sue est employée dans une agence de tourisme de Cardiff. En retenant cinq variantes phonétiques non standard de l’anglais de Cardiff (suppression du « h aspiré », /r/ roulé, suppression de consonnes finales, /t/ entre voyelles réalisé [d], remplacement du /o :/ long par une diphtongue), Coupland montre que les variantes utilisées sont plus ou moins standard ou non standard en fonction du canal du message (téléphone
vs face-à-face), du statut des interlocuteurs (amis/clients/professionnels du tourisme) et du thème de la discussion (en rapport avec le travail
vs sans rapport avec le travail). Le comportement linguistique de Sue n’est pas déterminé par une situation globale, mais à l’intérieur même d’une situation relativement délimitée, la sélection des variantes ne cesse de fluctuer.
Même lorsque les locuteurs semblent particulièrement marqués par un vernaculaire (dialecte pratiqué entre égaux), l’unistyle semble être l’exception qui confirme la règle (pluristyles). Le cas du VNA (vernaculaire noir-américain) longuement étudié par le sociolinguiste représente un cas limite : les jeunes Noirs des ghettos de New York (appartenant aux fractions de classe les plus dominées économiquement et culturellement) dont il étudie les conduites langagières, sont sans doute plus que d’autres – étant donné l’homogénéité de leurs conditions d’existence et de coexistence – caractérisés par un unistyle (le vernaculaire) et leur adaptation aux situations hors communauté peut se réduire à une destruction partielle (langage pauvre, haché...) ou totale (silence) de leurs habiletés langagières ordinaires. Ne maîtrisant bien qu’un seul style, ils n’ont alors parfois pas d’autres solutions que le silence dans les situations les plus tendues. On a là affaire à l’unistyle du plus « démuni », au style unique de celui qui – exclusion et ségrégation obligent – a peu eu l’occasion de fréquenter d’autres milieux socioculturels que celui où il a incorporé son vernaculaire. Mais, y compris dans ce cas de figure, que ce soit au niveau du groupe ou de la catégorie (même lorsqu’ils sont rendus les plus homogènes possible) ou au niveau de l’individu, la variation est observable et s’explique essentiellement par la pluralité des contextes linguistiques dans lesquels les locuteurs ont été socialisés au cours de leur passé. Même la variation intra-individuelle a des origines sociales : l’hétérogénéité des conditions de socialisation linguistique passées et la pluralité des contextes d’actualisation linguistique présents.
C’est l’intérêt sociologique de ce type de variations que nous essayons de mettre en évidence dans le cadre d’une sociologie de la pluralité dispositionnelle (la socialisation passée est plus ou moins hétérogène et donne lieu à des dispositions hétérogènes et parfois même contradictoires) et contextuelle (les contextes d’actualisation des dispositions sont variés). Ainsi, l’acteur individuel ne met-il pas invariablement, trans-contextuellement en œuvre le même système de dispositions (ou habitus), mais l’on peut observer des mécanismes plus complexes de mise en veille/mise en action ou d’inhibition/activation de dispositions qui supposent, évidemment, que chaque individu soit porteur d’une pluralité de dispositions et traverse une pluralité de contextes sociaux. Ce qui détermine l’activation de telle disposition dans tel contexte est alors le produit de l’interaction entre des rapports de force interne et externe : rapports de force entre des dispositions plus ou moins fortement constituées au cours de la socialisation passée (interne) et rapports de force entre des éléments (caractéristiques objectives de la situation, qui peuvent être associées à des personnes différentes) du contexte qui pèsent plus ou moins sur l’acteur (externe).
Mais cette réflexion sociologique (à la fois épistémologique, théorique et méthodologique) trouve aussi des échos et des appuis étonnants
[25] du côté d’une partie des recherches psychologiques. Difficile en effet pour le sociologue de ne pas voir quelque cousinage intellectuel avec la manière dont certains psychologues parlent aujourd’hui de l’individu, de la pluralité de ses ressources cognitives ou de ses traits dispositionnels (entre lesquels se jouent des phénomènes de vicariances), de la cohérence très relative de sa conduite, et des contraintes situationnelles plus ou moins fortes auxquelles il a affaire : « Le fonctionnement de l’individu peut donc être modélisé comme celui d’un système doté d’une pluralité de ressources, en partie vicariantes, dont l’utilisation n’est pas entièrement spécifiée
a priori mais, pour une bonne part canalisée par les contraintes auxquelles ce système est soumis. [...] On peut, pour chacune de ces activités cognitives, identifier plusieurs processus vicariants, montrer que le recours à tel ou tel d’entre eux dépend à la fois de l’existence de préférences individuelles et des contraintes de la situation, et enfin que ces deux facteurs interagissent parfois de façon variable selon les individus [...]. »
[26]
M. Gribaudi et A. Blum soulignaient, il y a quelques années déjà, à propos de la discipline historique l’ « inadéquation croissante entre les questions que la discipline posait à ses objets et les outils dont elle disposait pour les résoudre. Car si nous sommes arrivés à conceptualiser le système social comme le produit d’interdépendances qui répondent à plusieurs logiques différentes, partielles et contextuelles, nous avons souvent essayé de l’approcher avec une syntaxe statistique qui permet uniquement de formuler un discours macrosocial »
[27]. Il s’agit de la même façon pour le sociologue de plier ou d’adapter ses traitements des données aux problèmes sociologiques qu’il entend résoudre et non l’inverse, comme le soulignait malicieusement Élias en rappelant que, parfois, en matière de traitement statistique des données, « the tail wags the dog » (la queue remue le chien)...
[1]
L’enquête « Pratiques culturelles des Français 1997 » porte au départ sur un échantillon de 3 000 personnes âgées de 15 ans et plus. 1 350 autres personnes représentatives de la population ayant assisté au cours des douze derniers mois à un spectacle vivant ont été, par ailleurs, interrogées à l’aide du même questionnaire et agrégées aux 3 000 précédentes. Cf., pour davantage de précision, O. Donnat,
Les pratiques culturelles des Français. Enquête 1997, Paris, La Documentation française, 1998. Ce travail, mené avec l’aide d’Everest Pardell, est complété par une série d’entretiens approfondis conduits avec la collaboration de Sophie Denave et les participants à l’Atelier « Le sens de la légitimité culturelle en question » à l’ENS Lettres et Sciences humaines (Sandrine Clausier, Christine Détrez, François Devaux, Mathilde Gauvin, Véronique Gilet, Nathalie Manent, Emmanuelle Zolesio et Olivier Vanhee).
[2]
Cf. B. Lahire,
L’homme pluriel. Les ressorts de l’action, Paris, Nathan, 1998, et « Esquisse du programme scientifique d’une sociologie psychologique »,
Cahiers internationaux de Sociologie, vol. CVI, 1999, p. 29-55.
[3]
O. Donnat,
Les Français face à la culture, de l’exclusion à l’éclectisme, Paris, La Découverte, 1994, p. 19.
[4]
O. Donnat,
Les pratiques culturelles des Français, op. cit., p. 21.
[5]
P. Bourdieu,
La distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Minuit, 1979, p. 239.
[6]
Dans les catégories les plus jeunes (15-19 ans et 20-24 ans), les mêmes tendances sont encore plus marquées. Cf. F. Patureau,
Les pratiques culturelles des jeunes. Les 15-24 ans à partir des enquêtes sur les pratiques culturelles des Français, Paris, La Documentation française, 1992, p. 45-61.
[7]
Ces données se réferent à la PCS du chef de famille.
[8]
P. Bourdieu,
La noblesse d’État. Grandes écoles et esprit de corps, Paris, Minuit, 1989, p. 259-264.
[9]
Par exemple, un Français sur dix cumule non-fréquentation des lieux culturels, non-lecture et non-écoute de musique. Cf. O. Donnat,
Les Français face à la culture, op. cit.
[10]
Un Français sur dix seulement associe un fort engagement dans la lecture et une prédilection pour la musique classique. Cf. O. Donnat,
Les Français face à la culture, op. cit.
[11]
B. Lahire, « Héritages sexués : incorporation des habitudes et des croyances »,
Sociologie des rapports hommes/femmes, sous la direction de T. Blöss, Paris, PUF, « Sociologie d’aujourd’hui » (à paraître).
[12]
Cf. la manière dont cette figure est soumise à concurrence dans B. Lahire, « Conditions d’études, manières d’étudier et pratiques culturelles »,
Les conditions de vie des étudiants (sous la dir. de Claude Grignon), Paris, PUF, 2000, p. 241-381.
[13]
P. Bourdieu et A. Darbel,
L’amour de l’art. Les musées d’art européens et leur public, Paris, Minuit, 1969.
[14]
M. Weber,
Sociologie des religions, Paris, Gallimard, 1996, p. 364.
[15]
P. Veyne, « L’interprétation et l’interprète. À propos des choses de la religion »,
Enquête. Anthropologie, histoire, sociologie, n
o 3, 1996, p. 258.
[16]
Pour reprendre un vocabulaire légitimiste existant. Par exemple, en 1989, Jean Gattegno, directeur du livre et de la lecture, élargissait la notion d’ « illettrisme » pour en faire un « illettrisme » de type culturel (
Bibliothèques publiques et illettrisme : pratiques 89, Paris, Ministère de la Culture, 1989, p. 4).
[17]
Voir, notamment, C. Bidart,
L’amitié, un lien social, Paris, La Découverte, 1997.
[18]
Maurizio Gribaudi et Alain Blum ont fait le même constat d’un usage non réflexif du tableau croisé en histoire dans « Des catégories aux liens individuels : l’analyse statistique de l’espace social »,
Annales ESC, novembre-décembre 1990, n
o 6, p. 1366.
[19]
B. Lahire, « Risquer l’interprétation. Pertinences interprétatives et surinterprétations en sciences sociales »,
Enquête, op. cit., p. 61-87.
[20]
Illustrée par Luc Boltanski dans
Les cadres. La formation d’un groupe social, Paris, Minuit, 1982.
[21]
De
Tableaux de familles. Heurs et malheurs scolaires en milieux populaires (Paris, Gallimard/Le Seuil, coll. « Hautes Études », 1995)
à une recherche collective récente :
Pluralité des dispositions, variation des contextes, Rapport de recherche, Aide à projet nouveau (APN), CNRS, Département des sciences de l’homme et de la société (recherche réalisée avec la collaboration de J. Debroux, S. Denave, S. Faure, A. Glas, M. Millet, F. Renard, S. Tralongo), novembre 2000, 820 p.
[22]
Cf. notamment B. Lahire, « Les variabilités pertinentes en sociologie », Conférence à l’École d’automne « Invariants et Variabilité », Cognitique, 25-29 septembre 2000, Château de Bonas, Gers, 15 p., et « Le mauvais traitement de la variabilité intra-individuelle en sociologie », Colloque « Invariants et Variabilité », Ministère de la Recherche, Paris, 27 et 28 novembre 2000, 23 p.
[23]
W. Labov,
Sociolinguistique, Paris, Minuit, 1976, p. 288.
[24]
N. Coupland, « Style-shifting in a Cardiff work-setting »,
Language in Society, 9, 1980, p. 1-12. Je remercie Jean-Pierre Chevrot de m’avoir donné à connaître cette étude ainsi que ses commentaires avisés sur celle-ci.
[25]
Étonnants, car ils sont le fruit de développements scientifiques parallèles et qui, jusqu’à présent, ne communiquaient pas.
[26]
J. Lautrey, « Introduction »,
Universel et différentiel en psychologie, J. Lautrey (sous la dir. de), Paris, PUF, 1995, p. 9-10.
[27]
M. Gribaudi et A. Blum, « Des catégories aux liens individuels... »,
op. cit., p. 1366-1367.