Cahiers internationaux de sociologie
P.U.F.

I.S.B.N.9782130520795
192 pages

p. 83 à 96
doi: 10.3917/cis.110.0083

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n° 110 2001/1

2001 Cahiers internationaux de sociologie

Argumentation scientifique et argumentation mondaine dans la sociologie académique

Claude Javeau Université Libre de Bruxelles Institut de Sociologie 44, avenue Jeanne C.P. 124 B - 1150 - Bruxelles
RéSUMé
De toutes les disciplines scientifiques, les sciences du social sont les seules à devoir argumenter face à un public étendu qui se confond avec le public tout court. Ceci revient à dire que leurs modalités d’argumentation sont bien doubles comme pour les autres sciences : en direction d’un public restreint et en direction de toute personne raisonnable, mais avec la particularité que celle-ci se croit autorisée, ce qui est pratiquement unique, à avoir un avis sur la question. L’auteur examine cette particularité à la lumière des propositions de l’argumentation moderne. Mots-clés : Argumentation, Légitimation, Sciences sociales.
Among all scientific disciplines, the social sciences are the only ones whose argumentation has to face a large audience, which is actually the public at large. It means that their modes of argumentation are indeed twofold – as in other sciences – i.e. are designed for a reduced audience as well as for any reasonable person, but taking into account that the latter thinks she/he is entitled – a practically unique occurrence – to form an opinion on the question. The author sheds light on this peculiarity with the help of modern argumentation theories. Keywords : Argumentation, Legitimization, Social Sciences.
Selon la célèbre distinction introduite par Perelman, « argumenter » recouvre au moins deux opérations qui, pour être séparées, n’en sont pas moins conjointes :
a)persuader un auditoire restreint de la vérité des propositions qui lui sont soumises ;
b)convaincre un public universel, c’est-à-dire « tout être de raison », de ce même caractère de vérité.
Argumenter diffère de l’administration de la preuve, encore que la première de ces opérations consiste aussi à faire reconnaître la pertinence de la seconde. D’une manière générale, il convient d’agir sur l’opinion d’un auditoire, en s’appuyant sur ses croyances et en usant de la simple raison. On considère généralement qu’ « argumenter » diffère de « démontrer », encore que les modes de démonstration puissent faire l’objet, tout comme l’administration de la preuve, d’une argumentation visant leur pertinence (ou leur adéquation à l’objet visé par la démonstration).
J’appellerai, dans les pages qui suivent, registre premier (R1), l’argumentation adressée à un public restreint, et registre second (R2), l’argumentation adressée à un public universel ou universalisable. Ma thèse (qu’il me faut à présent argumenter, en l’occurrence sur R1) est que cette distinction de registres joue un rôle considérable dans les sciences sociales, et en particulier en sociologie. Pour ce qui est de cette discipline, en effet, il existe un va-et-vient permanent entre les deux registres dans l’élaboration du discours de la science « normale » (au sens de Kuhn). Cette interférence tend à être consubstantielle à la production même du discours sociologique. Dans le cas qui nous occupe, les propositions dont il est question concernent le savoir « scientifique », en d’autres termes le corpus de références censé être ou devenir commun à la majorité des sociologues professionnels. Toutefois, elles doivent trouver à persuader des auditoires restreints appartenant tantôt à la même discipline ou à des disciplines voisines (registres R1a) tantôt à des disciplines différentes appartenant notamment à d’autres plus « dures », celles des sciences dites exactes (registres R1b), dont les « croyances » diffèrent considérablement, en cette matière, des premières. À l’opposé, mais pas nécessairement par solution de continuité, les croyances dont il est question selon R2 concernent la doxa sociologique (ce que Bourdieu appelle « sociologie spontanée » et moi.même « sociologie portative »), découlant notamment d’une immersion perpétuelle des agents dans les problèmes de vie en commun, entre autres les problèmes « sociaux » médiatisés. R2 participe alors de la réflexivité des agents qui construisent ainsi des représentations, valant explication et interprétation, de ce processus d’immersion, et, à cet égard, ne diffère guère de R1b.
Le niveau « scientifique » lié à R1 s’oppose à un niveau « mondain », lié à R2. Dans l’activité argumentative des sociologues, ces deux niveaux sont concomitants, chacun d’entre eux étant convoqué à emprunter tantôt l’un, tantôt l’autre registre, parfois même les deux simultanément. En cela le sociologue diffère de la plupart des autres professionnels des sciences, qui ne doivent généralement recourir qu’à R1. Seul, peut-être, l’historien du temps présent et le philosophe, qui lui sont proches par leurs objets et leurs méthodes, sont soumis à la même contrainte. Celle-ci renvoie à l’ambiguïté du statut du sociologue dans la société contemporaine, tel que Bourdieu l’a souligné à plusieurs reprises [1]. Le sociologue, en effet, est requis de se présenter à la fois comme agent d’un champ scientifique (aux limites assez floues au demeurant) et comme « expert en légitimation » médiatique. Il doit donc, d’une part, se comporter en « savant », mais en savant défenseur d’un savoir discutable et discuté (même à l’intérieur du champ scientifique de la sociologie lui-même), et, de l’autre, en commentateur « au vol » d’événements aux significations fort variées. Ce faisant, il est mis en cause (outre à l’intérieur du champ) par les « savants » d’autres disciplines, se réclamant de savoirs plus sûrs ou durs (R1) et aussi par les destinataires ordinaires de ses discours, lesquels se réfugient derrière leur doxa, qui a pour caractéristique première de réfuter la différence entre problème « social » et problème « sociologique » [2].
L’interférence entre R1 et R2 naît de l’exigence adressée à la sociologie de se montrer « utile » pour gouverner et gérer, ce qui la transforme en science sociale mondaine, dont la science sociale scientifique, si l’on peut dire, éprouve de grandes peines à se dégager. Il n’en va pas de même de la médecine, par exemple, qui, si elle s’affiche aisément sous son avatar de science médicale mondaine, n’en est pas moins capable de se proposer en tant que science médicale scientifique, de manière dégagée du registre mondain, l’incompétence de « tout être de raison » dans ce domaine n’étant pas à démontrer, à l’inverse de la sociologie, où cette incompétence est constamment niée par les auditoires de R2.
La sociologie dans son registre premier (R1)
La sociologie témoigne souvent sur ce registre de sa nostalgie du modèle des sciences de la nature, ou du moins de ce modèle tel que les sociologues se le représentent. À moins qu’il ne s’agisse du modèle de la philosophie idéaliste. Toutefois, la plupart des sociologues sont passés au stade de la « réflexivité kuhnienne », c’est-à-dire qu’ils envisagent leur discipline par rapport à la mise en place de « paradigmes », en nombre variable selon les auteurs. Selon le choix paradigmatique qui est fait, l’accent sera plutôt mis sur l’explication ou sur la compréhension, sur la société globale (ou locale) ou sur l’individu, sur le niveau « macro » ou sur le niveau « micro ». Quel que soit ce choix, la possibilité d’hybridations, du reste, n’étant pas exclue, les deux écueils majeurs qui menacent le discours sociologique restent ceux qu’avait déjà mis en évidence Robert King Merton, à savoir, soit la tentation de généraliser sans vérifier empiriquement, soit d’accumuler les data sans vérifier la pertinence théorique de ces accumulations (comme, par exemple, dans la pratique des sondages d’opinion).
D’une manière générale, la sociologie, pour asseoir son entreprise de légitimation auprès d’interlocuteurs appartenant, soit à sa propre aire de connaissance (registre R1a), soit à d’autres aires de connaissance (registre R1b), a joué la carte de la complexification. Dans le registre R1a, il s’est surtout agi d’asseoir son épistémologie de manière moins superficielle, ce qui se traduit, par exemple, par la redécouverte des oppositions proposées par Dilthey entre Naturwissenschaften et Geisteswissenschaften. Dans le registre R1b, au contraire, il s’est agi de démontrer la scientificité de la discipline, en incorporant des procédés mathématiques élaborés, du moins en apparence. Je pense notamment à la tentative d’application aux phénomènes sociaux de la théorie des « structures dissipatives » énoncée par Prigogine. Dans l’un et l’autre registres (R1a et R1b), la référence aux théories du chaos et du désordre a connu un certain succès. Contrairement à ce que l’on pourrait supposer, les oppositions les plus vives à ces nouvelles références ne viennent pas nécessairement des auditoires rassemblés selon R1b. Un nombre élevé de sociologues professionnels, en effet, n’ont pas manqué, à cet égard, de manifester leur scepticisme, arguant de la difficulté « congénitale » de leurs pairs à manipuler des concepts empruntés aux sciences de la nature.
Une parade courante à ce qui peut apparaître comme un risque de dérive se trouve dans la propension qu’ont les sociologues à repasser par les mêmes évocations d’ancêtres réputés significatifs, qu’il s’agisse de commémorations [3], ou de « revisites » d’auteurs ou de conceptions appelées à être actualisées ou éclairées de manière inédite (ou prétendument telle). Il n’est guère de colloques de sociologie où le retour n’est pas proposé vers l’un ou l’autre « père fondateur » et aux ressources que celui-ci ne cesse de proposer à ses épigones. Cette pratique reste évidemment réservée à R1a, les spécialistes des autres disciplines (et même de celles qui sont fort proches de la sociologie, morcellement des savoirs universitaires oblige) étant ignorants, ou étant censés l’être, de l’histoire intellectuelle de la sociologie. Du reste, pas mal de sociologues se trouvent dans la même situation. Dans une certaine mesure, ces débats à coloration historique, qui hésitent entre la célébration incantatoire et les relectures plus ou moins polémiques, servent à masquer la pusillanimité des sociologues à l’égard des objets proposés par l’actualité, qui se trouvent alors réservés à une certaine espèce de journalistes ou d’experts plus ou moins frottés de vocabulaire sociologique. La commémoration dispense de faire de la sociologie « à chaud », même quand l’un ou l’autre pèlerin se risque à l’application d’un concept ancien (l’anomie, par exemple) à des situations nouvelles, ce qui ne se fait habituellement qu’à titre d’illustration.
Cela dit, il resterait cependant utile de s’interroger sur la faible familiarité qu’ont les jeunes diplômés de notre discipline avec les œuvres des grands prédécesseurs. On a très souvent l’impression qu’une vague culture de « morceaux choisis » leur tient lieu de bagage à cet égard. Car il est légitimement soutenable d’avancer que les sciences sociales, à l’inverse des sciences de la nature, ne procèdent pas comme elles par éliminations et remplacements accélérés, tant le tempo des découvertes ou des ajustements est élevé dans leur champ. Il ne relève pas seulement de l’obnubilation ou de la pusillanimité intellectuelle de constamment relire Durkheim, Weber ou Simmel. Pour beaucoup de professionnels, la pauvreté documentaire de leurs études commandant en l’occurrence, cette relecture est souvent une première lecture. Et les conceptualisations proposées, en effet, ne sont point dépourvues de pertinence pour la seule raison qu’elles ne seraient pas contemporaines. L’opposition entre les deux formes de morale chez Weber, pour prendre cet exemple, ne me semble pas davantage périmée que les débats autour des deux formes de libertés chez Mill et ses descendants.
Pour ce qui est de R1b, le problème le plus épineux que les sociologues doivent s’efforcer de résoudre est celui de découvrir des passerelles entre leurs savoirs et ceux des spécialistes d’autres sciences. La tâche n’est pas nécessairement moins ardue en ce qui concerne les économistes et les historiens qu’en ce qui concerne les physiciens ou les géologues. Ces derniers, du reste, peuvent se présenter aux sociologues dans un état de « candeur » qui facilitera la curiosité (ou l’indulgence conceptuelle) face à ces praticiens d’une discipline totalement étrangère, alors que les premiers pourront se permettre des critiques, souvent acerbes, en effet, sur d’apparentes convergences conceptuelles ou des questions de méthode. N’oublions pas que les points de friction ne font déjà pas défaut dans les relations pas toujours amènes qui doivent nécessairement s’instaurer entre les sociologues « de stricte obédience » et les anthropologues (« sociaux et culturels », ceux qu’on appelait naguère ethnologues). Pour pas mal d’arpenteurs des terrains exotiques, une entreprise comme celle de Marc Augé, par exemple, en dépit de la formation africaniste de cet auteur [4], ne laisse pas de paraître suspecte.
La sociologie dans son registre second (R2)
Très prisée des médias [5], la sociologie est souvent perçue en premier lieu par les consommateurs de culture savante sous ses espèces mondaines. Des sociologues sont fréquemment invités en qualité d’experts dans les débats de société dont radio et télévision, surtout, sont particulièrement friandes. Leur tâche n’est d’ailleurs pas aussi simple qu’il y paraît à première vue. Le sociologue est pratiquement le seul, avec l’historien du temps présent (qui, n’en déplaise, fait partie de ses plus proches), à discourir de choses dont tout un chacun peut se prétendre familier, ce qui peut mener à revendiquer une compétence plus ou moins confortée par une œuvre d’essayiste ou de journaliste, spécialisé dans certaines questions « sociales ». Mais même le profane, à cet égard, peut se sentir de taille à affronter le sociologue, trop souvent accusé de rester prisonnier de sa tour d’ivoire, d’éprouver de la réticence à aller au charbon [6]. Il faut alors que celui-ci se montre capable de rencontrer les objections dudit profane, en recourant à un langage imagé, en se refrénant de jouer au savant, en évoquant des expériences personnelles qui rejoignent celles de son interlocuteur.
Se déploie alors, dans son chef, toute la séduction du journalisme prétendu d’ « investigation », à moins que ce ne soit celle du prophétisme. Que de notions creuses érigées fallacieusement en concepts, de métaphores superficielles, de raccourcis historiques boiteux n’a-t.on pas trouvés dans la bouche ou sous la plume du sociologue mondanisé ? Tantôt la société est « malade », tantôt le XXIe siècle sera « visqueux », tantôt encore les loisirs deviennent « libérateurs ». Comparse obligé des débats dans lesquels son véritable savoir, s’il est pris en compte, est réduit à la mise sur orbite, au moment choisi par l’animateur, de quelques formules provocatrices ou pittoresques, le sociologue devient dans le pire des cas la caricature même de ce que pourrait être un authentique expert en légitimation. Dans le meilleur, il revêt le masque de l’intellectuel incompris, du chien battu des salons où le paraître, toujours, doit l’emporter sur l’être.
Pour ce qui est de la sociologie, « tout être de raison » est être difficile à saisir et surtout à convaincre. C’est que les affaires du monde n’ont rien de rationnel ou de raisonnable. Le propre de l’auditeur du sociologue est d’opposer l’expérience locale, souvent étayée par de multiples témoignages, à la généralisation, qui ne peut se réclamer que de timides ébauches de vérification. Le public profane fait thèses les hypothèses du sociologue professionnel, renversant ainsi la procédure adoptée par celui-ci. Si, pour prendre un exemple simple, le sociologue commence par postuler (hypothèse, au sens traditionnel dans les sens de la nature d’ « axiome local ») de la prééminence de la logique de la marchandise, le profane risque de lui opposer des catégories morales simples comme la méchanceté des gens, l’appât du gain, etc. En revanche, lorsque le profane invoque, en qualité d’hypothèses, de telles assertions ( « tous les hommes, reconnaissons-le, sont égoïstes » ), le sociologue, en s’efforçant de « prendre du champ », de déconstruire, en l’occurrence, le prédicat « égoïste », risque fort de s’aliéner son auditeur, qui aura toujours beau jeu de lui opposer une expérience commune, laquelle s’enracine dans l’évaluation du comportement visible et attesté de ses voisins pour finir par rendre visite aux puissants de ce monde, monstres d’égoïsme comme chacun peut le savoir.
Ce genre d’écueils n’existe pas, évidemment, pour les mathématiciens, les chimistes et autres chercheurs en sciences exactes, à qui les profanes ne peuvent, dans leurs domaines propres, opposer la moindre expérience mondaine. Il en va de même, comme déjà remarqué plus haut, des médecins, et même des psychologues qui les prolongent de quelque manière, dans la mesure où, s’ils traitent bien de maux dont les profanes peuvent être affectés ou avoir entendu parler, ils le font en recourant à des explications ou des mises en perspective faisant appel à des sciences obscures (biologie moléculaire, génétique, etc.) sur lesquelles les profanes ne disposent d’aucune lumière efficace. Ce réconfort fait défaut au sociologue, lequel risque bien de se faire traiter de charlatan ou de noyeur de poisson si, d’aventure, il se tournait vers des disciplines peu ou pas familières à ses auditeurs (s’agît-il seulement de l’économie politique dans ce qu’elle a d’apparemment « scientifique », c’est-à-dire dans son recours à la formulation mathématique).
Un exemple : la sociologie de la vie quotidienne
Ce qu’on a appelé, depuis quelques lustres, sociologie de la « vie quotidienne » s’abreuve à diverses sources. Celle que j’évoquerai correspond au concept, si c’en est un, de quotidienneté dans la pensée néo-marxiste, entre autres chez Lefebvre. Elle part d’une constatation de sens commun, à savoir que la majorité de nos contemporains s’ennuieraient au sein d’une société d’abondance. Passons sur ce qu’une telle déclaration a d’outrageant pour un grand nombre de personnes pour qui « ennui » signifie « misère » et qui n’ont recueilli de l’abondance que des miettes iconiques. Dans R1, le discours recourra au thème de l’aliénation selon Hegel et Marx et empruntera souvent la voie d’une généralisation non étayée par des données empiriques (Baudrillard, Morin, etc.). Un contre-modèle s’efforce de nos jours d’acquérir droit de cité, c’est celui du « réenchantement » du monde (Maffesoli), toujours aussi peu conforté empiriquement. C’est que ces données, telles que les a élaborées la sociologie dite « du loisir » sont plutôt suspectes. Outre que la pertinence théorique du champ des loisirs est discutable aux yeux de beaucoup de sociologues, les mesures de « pratiques » de loisirs (lecture, assistance à la télé, pratique de sports, etc.) n’indiquent guère des rapports au monde et ne favorisent guère un abord « compréhensif » des phénomènes. Une contre-expertise est proposée par le recours à l’approche biographique, basée, notamment, sur la collecte de « récits de vie ». Aux yeux de scientifiques durs (qu’on ne trouvera pas que dans R1a), l’absence de quantifications rend aussi ces données suspectes.
Dans R2, l’appropriation journalistique du thème passe par les variations sur la formule célèbre du « métro-boulot-dodo », pouvant déboucher sur l’un ou l’autre discours prenant pour cible la « postmodernité », teintée de vagues relents francfortiens. Ici aussi s’élabore un contre-modèle, à tonalité moralisatrice, célébrant le cocooning des jeunes générations et le prétendu retour à la chasteté, en dehors de tout véritable étayage empirique (mais R2 n’en réclame guère, sauf qui relèverait de l’évidence), de quoi faire plaisir au pape et aux autres ayatollahs.
Tout discours sur la vie quotidienne qui repartirait, à l’exemple de Schütz, d’interrogations sur la thématique webérienne, comme de se demander ce que signifie « attribuer un sens », trouverait difficilement des échos dans R2. Au pire, l’auteur de telles spéculations serait renvoyé à l’insignifiance des jeux de mots pour salons confidentiels ; au mieux, vers la philosophie en tant que telle. À moins qu’il ne trouve, à l’instar (heureux) de Georges Pesrec, un débouché sur la littérature [7].
Une rhétorique de l’argumentation en sociologie
Dans le schéma de Toulmin [8], s’appliquant à une rhétorique « logocentrée », D représente les données de départ, et C les conclusions auxquelles on souhaite parvenir. Ce passage de D à C s’opère par le jeu de garanties G, qui non seulement « correspondent aux normes et canons pratiques de l’argumentation », mais relèvent aussi « à la fois de la logique et de la vraisemblance » [9]. Ces garanties sont étayées par des fondements, F, que dans le lexique courant de la sociologie on appellerait des légitimations. Entre D et C peuvent toutefois s’introduire des réserves (R), trouvant leur source dans le scepticisme supposé des interlocuteurs (auditeurs ou lecteurs). Il convient donc d’introduire un qualificateur Q, lequel « modifie la puissance, l’impact de la conclusion » [10]. Le schéma général est dès lors le suivant :


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Selon l’auditoire, c’est-à-dire selon ce que j’ai appelé registres, les garanties G varieront en nature et en « densité ». Elles pourront être, soit d’ordre mathématique, ou plus communément statistique, avec production de l’appareil utilisé dans R1 (et surtout dans R1b), en d’autres termes des procédés de mesure et de calcul auxquels on a eu recours ; dans R2, à l’inverse, cette production ne sera habituellement pas exigée ou exigible. La garantie statistique renvoie, dans l’esprit de nombreux interlocuteurs, à la capacité (ou mieux, vertu) illocutoire du nombre.
Mais la garantie peut aussi être de sens commun, ou dérivée de lui. Elle reposera sur la proximité supposée ou avérée de l’expérience immédiate de l’auditoire, confortée dans R1 par diverses comparaisons (dans le temps et l’espace, entre groupes et situations présumés comparables, ce qui ne laisse pas de poser quelques problèmes sui generis), tandis que dans R2 il sera plutôt fait recours à l’anecdote et à l’invocation d’événements vécus personnellement par le locuteur. Cette irruption de ce que d’après Goffman on appellerait la « coulisse dans la scène », en l’occurrence la tribune ou le plateau de télévision, peut prendre l’allure d’une affabulation, complète ou partielle. Rien, en effet, ne garantit vraiment que l’expérience invoquée par le sociologue qui cherche à convaincre un auditoire universel lui appartient vraiment en propre, qu’il ne l’a pas inventée de toutes pièces, ou empruntée à autrui, ou encore transformée de façon plus ou moins profonde. C’est à ce stade que s’introduit la question du fondement de la garantie, de son substrat légitimateur.
Le fondement F vise, en l’occurrence, la qualité de l’orateur ou de l’auteur. Cette qualité est légitimatrice dans deux cas de figures canoniques, selon qu’il est très ou du moins suffisamment reconnu, ou qu’il fait preuve d’une érudition qui impressionne, jointe, le cas échéant, à une certaine virtuosité dans la communication, verbale ou écrite. Dans le premier cas, F relève de l’autorité, le locuteur est connu dans le domaine qui est le sien, il y fait autorité, il s’y situe au centre de la science « normale ”, ce qui concerne R1, ou bien il fait partie de la cohorte des figures médiatiques, ce qui concerne R2. Toutefois, quoi que certains critiques des médias affirment, il serait faux de prétendre qu’il n’existe aucune relation entre l’autorité dans le champ de la science normale et le charisme apporté par la fréquentation répétée des plateaux de télévision.
Si F renvoie à la capacité de faire preuve d’érudition, celle-ci se manifestera le plus souvent dans le recours à des comparaisons puisées chez des auteurs reconnus (les « autorités en la matière »), qu’elles soient de nature historique ou anthropologique. La facilité avec laquelle le locuteur peut se livrer à ce que Balandier appelle le « détour » est un gage de compétence reconnu dans R1, donc de droit à la légitimité, si les sources critiques sont clairement indiquées, et dans R2, si les anecdotes sont variées et attrayantes (et bien mises en valeur).
La production de la légitimité est un phénomène dont les sociologues des sciences ont abondamment débattu. Je ne m’étendrai pas sur le sujet, mais je soulignerai néanmoins encore l’importance, en sociologie, bien davantage que dans d’autres disciplines, de la perméabilité des registres R1 et R2. La faveur des médias ne joue pas un rôle négligeable dans la fabrication d’une compétence reconnue, même si, de manière contre-factuelle, le souci affiché de ne pas paraître sur les petits écrans (ou au micro, ou dans les tribunes ouvertes dans les journaux influents) peut aussi contribuer au façonnement d’une réputation de sérieux intellectuel et d’incorruptibilité morale, elle-même génératrice d’une certaine forme de légitimité.
La sociologie face aux malaises de ses registres argumentatifs
On se rappellera le jugement péjoratif que Paul Veyne portait sur la sociologie [11]. Il distinguait trois sociologies, à savoir : a) une philosophie politique qui ne s’avoue pas ; b) une histoire des civilisations contemporaines (à grand renfort de statistiques et donc digne de salut parce qu’histoire) ; et c) « un genre littéraire séduisant », dont les Cadres sociaux de la mémoire de Halbwachs serait le chef-d’œuvre et qui aurait pris la succession des moralistes et tractatistes des XVIe-XVIIIe siècles. C’est sous cette dernière rubrique que notre auteur fait entrer la sociologie générale « presque tout entière ». Passons sur la venue à relative résipiscence dont a témoigné le même auteur dans ses écrits ultérieurs : dans ces lignes, rédigées par un spécialiste d’une science apparentée, se trouve tout le dédain dont est victime la sociologie dans l’univers des savoirs organisés et scientifiquement argumentables. Comment, fragilisée par cet opprobre, la discipline peut-elle espérer encore persuader un auditoire restreint et convaincre « tout être de raison » ?
L’affirmation de scientificité de la sociologie reste difficile à soutenir, si on s’en tient à ce discours assez flou, plein d’interrogations non résolues que constitue le commentaire des événements enregistrés au jour le jour à quoi se réduit trop souvent l’intervention du spécialiste convoqué d’urgence à donner son avis dans les médias (qui n’ont que trop tendance à le considérer comme une variante sorbonnarde de la pythonisse, une espèce de Madame Soleil avec diplôme de docteur). Et pourtant, pour paraphraser Galilée, la sociologie tourne, se muove. Il s’est bien instauré un corpus de propositions tel qu’un champ de savoir s’est ouvert et s’est développé, prenant au passage quelques voies stériles, manifestant autant, si pas davantage, d’incertitudes (surtout sémantiques) que d’ « avancées », mais enfin gagnant vaille que vaille ses lettres de noblesse, fût-ce dans les médias, ce qui paraîtra aux yeux de beaucoup pour une consécration discutable, mais en est-ce pour autant une consécration négative ?
Il convient pourtant de mettre en évidence les deux principes qui fondent la sociologie comme discours, sinon scientifique, du moins à prétention (légitimable) scientifique, à savoir :
1 / le respect de la neutralité axiologique, traduction malhabile de la Wertfreiheit de Weber, qui consiste à « s’efforcer de percevoir la réalité sociale en dehors des espoirs ou des craintes que l’on peut ressentir » [12]. Cet impératif, qui repose du reste sur un concept limite (Grenzbegriff), un idéal qui ne peut jamais être atteint complètement, n’est pas satisfait à la suite d’une simple opération de la volonté morale, ou de l’établissement de l’ « équation personnelle » du chercheur. Il faut y mettre aussi pas mal d’érudition et de prise de conscience des exigences de toute démarche scientifique, à commencer par celle de la précarité de toute proposition, destinée à être soumise, comme il se doit ou se devrait, au feu roulant de la controverse ;
2 / la transmutation du « social » au « sociologique », telle qu’exposée au début de cet article ; il convient de répéter sans relâche que la problématisation des sociologues est d’ordre sociologique, et donc décidée par eux, et ne relève pas de la vague catégorie des « problèmes sociaux » ; la fonction sociale, s’il est possible d’en inventer une, des sociologues n’est pas de résoudre ces dits problèmes sociaux, mais bien de contribuer au développement d’une discipline scientifique ou ayant ambition de l’être, par la formulation et la résolution, toute provisoire certes, de problèmes qui lui sont propres, ce qui implique le rejet de toute tentation de servir le Prince ou d’alimenter les courants prophétiques liés à l’avènement de l’ère du Verseau [13].
Les concepts dont se servent les sociologues sont des idéaux types (ou mieux, pour se conformer à une traduction correcte, des « types idéels ») qui se situent par rapport au réel préhensible dans un rapport de constitution intellectuelle qui concrétise l’affiliation des sociologues à la gent scientifique dans son ensemble. La nostalgie du « réel » (saignant, sentant le peuple ou l’allogène) doit être tenue en méfiance au profit d’une construction d’objet qui, si elle ne répond pas de stricts critères bachelardiens, n’en rend pas moins autonome le discours sociologique par rapport aux impédiments des quêtes politique, commerciale et médiatique. Dans cette ascèse se trouve la clé de la scientification, si j’ose dire, de la sociologie, tout comme des autres sciences sociales proprement dites.
Il n’est pas interdit de rêver à une réconciliation, au-delà des confusions de fait, des argumentations scientifique et mondaine dans la sociologie académique. Si la garantie de plausibilité, dans le registre R1, est liée à la légitimité de l’orateur, celle-ci peut faire l’objet d’une mise en perspective critique qui ne gagne rien à être celée aux interlocuteurs. En d’autres termes, une « sociologie de la sociologie », à la manière de Bourdieu, ne peut que renforcer l’efficacité du discours dans R1, dans l’un et l’autre de ses avatars (R1a et R1b). Il ne s’agit pas, évidemment, de dresser un catalogue des bons et des méchants. Mais bien de diffuser un savoir rationnellement construit des voies et moyens dont usent les sociologues, à partir de positions épistémologiques qui, si elles ne se distinguent pas toujours de celles des autres sciences par leur originalité, en divergent suffisamment par leur spécificité. Il est utile de rappeler qu’en sociologie l’objet étudié et le sujet étudiant sont plus ou moins confondus (et confusibles), et que la commode partition des substances cartésiennes perd sa pertinence. Le sociologue traite d’objets qui font partie de sa Mitwelt ; il les typifie autant qu’il est typifié par elle. Dans cette réciprocité des perspectives, transposée sur le plan cognitif, se trouve peut-être l’une des clés du renforcement de la légitimité du savoir sociologique.
Dans le registre R2, l’affinement de la pertinence des discours passe sans aucun doute par la critique des notions utilisées, dans le sens d’une conceptualisation accessible aux profanes, par la mise en évidence du référent totalisateur qui leur sert de matrice. Il n’est pas interdit aux intervenants dans les médias de respecter les règles habituelles de l’argumentation scientifique, dont R1 offre l’exemple, tout en l’adaptant à des publics non spécialisés. C’est à l’exigence de vigilance qu’il faut ici faire appel. En fait, il n’est pas justifié de tenir dans R1 et R2 des discours différents en nature. Le modèle d’argumentation reste commun, même si les arguments proprement dits peuvent s’alimenter à des sources différentes. Il appartient au sociologue de justifier dans l’un et l’autre registres sa prétention à la scientificité, en rappelant à ses pairs (R1a) et aux collègues d’autres disciplines (R1b), tout comme aux profanes (R2), que la sociologie, en tant que discipline « académique », cette qualification ne devant pas être tenue pour péjorative, s’inspire des règles générales qui veillent à fonder tout discours scientifique. Tout en marquant les spécificités de la sociologie elle-même, et notamment en regard du dualisme cartésien, lequel, s’il est trop radicalement réaffirmé, risque, selon l’un ou l’autre cas de figure, de cantonner la sociologie tantôt dans la spéculation philosophique, tantôt dans des avatars plus ou moins triviaux de l’ingénierie sociale.
Reste, sans doute, à mettre au point pour les sociologues une déontologie particulière, qui tienne compte de leur rôle privilégié dans les médias et des caractères singuliers de leurs interventions dans R2. Cette déontologie ne devrait pas seulement prendre en compte les objets de leurs recherches, constitués d’êtres de chair et de sang ayant droit au respect de leur intégrité et de leur intimité, mais aussi les sujets mêmes des énonciations effectuées sur l’un et l’autre registres, qui devraient ne jamais perdre de vue les exigences proprement scientifiques de leur discipline.
 
NOTES
 
[1] Voir, entre autres, Questions de sociologie, Paris, Minuit, 1980, et Réponses, avec L. D. Wacquant, Paris, Le Seuil, 1992.
[2] P. L. Berger, Invitation to Sociology, Harmondsworth, Penguin Books, 1977 [1963], p. 49-50.
[3] Voir, par exemple, C. H. Cuin, Durkheim d’un siècle à l’autre, s.l.d., Paris, PUF, « Sociologies », 1977.
[4] Voir M. Augé, Pour une anthropologie des mondes contemporains, Paris, Aubier, « Critiques », 1994.
[5] Voir, à ce sujet, P. Bourdieu, Sur la télévision, Paris, Liber, 1996.
[6] Encore récemment, à propos d’une recherche sur les « investissements éducatifs des familles », dont son ministère avait commandité une partie, le responsable d’un cabinet ministériel de la Communauté française de Belgique justifiait son refus de commenter des données dérangeantes par ces mots : « Nous ne faisons pas d’enquêtes sociologiques, nous avons les bras dans le cambouis » (Le Soir, 18 mars 1997).
[7] Après tout, La vie mode d’emploi peut aussi être lu comme un grand classique de la sociologie.
[8] Voir C. Hoogaert, Persuasion, communication et questionnement, in Argumentation et questionnement, s.l.d. de C. Hoogaert, Paris, PUF, « L’interrogation philosophique », 1996, p. 36-53.
[9] Hoogaert, ibid., p. 39.
[10] Ibid.
[11] P. Veyne, Comment on écrit l’histoire, Paris, Le Seuil, « Points Histoire », 1979, p. 189.
[12] P. L. Berger, Pyramids of Sacrifice, New York, Anchor Books, 1976 p. 135 (ma traduction personnelle).
[13] Voir ma contribution, Le sociologue entre le jardin d’académie et les plates-bandes du pouvoir, in M. Legrand, J.-F. Guillaume, D. Vranken (eds), La sociologie et ses métiers, Paris, L’Harmattan, « Logiques sociales », 1995, p. 359-367.
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Hoogaert, ibid., p. 39. Suite de la note...
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Ibid. Suite de la note...
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P. Veyne, Comment on écrit l’histoire, Paris, Le Seuil, « ...
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Voir ma contribution, Le sociologue entre le jardin d’acad...
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