2001
Cahiers internationaux de sociologie
Interdisciplinarité et communication
Lucien Sfez
Université Paris 1
Panthéon – Sorbonne
12, place du Panthéon
75231 Paris Cedex 05
On peut s’étonner que la question de l’interdisciplinarité – que l’on pensait réglée depuis longtemps – revienne se poser aujourd’hui avec insistance au sujet de la communication. Communication dont on pensait également qu’elle ne posait aucun problème pour l’enseignement et la recherche : n’y a-t-il pas des unités d’enseignement, des départements entiers de l’université, des cours, des conférences, des colloques, des rubriques dans la presse, des revues, des analyses, des ouvrages spécialisés qui traitent de différents aspects de la communication contemporaine ?
Sans doute l’éclatement de la communication dans toutes les directions, la polymorphie de son apparition dans le champ du savoir et les proliférations de discours à laquelle elle donne lieu, incitent-ils à s’interroger sur la consistance de la notion, et à tenter de trouver une réponse unifiée : existe-t-il une possibilité pour que se constitue une science ? Ou en trouverait-on le foyer, le nucleus ? Ou bien encore faudrait-il repenser les disciplines qui prennent en charge la communication sous la forme d’une interdisciplinarité constitutive ?
On s’aperçoit alors que dans cet énoncé, la notion même d’interdisciplinarité n’est plus la même que celle des années 1960 où elle a été élaborée, légitimée et acceptée. La question s’est déplacée, et il ne peut y être répondu qu’après avoir rappelé tout d’abord cet écart.
L’INTERDISCIPLINARITé DES ANNéES 1960
C’est un projet de désenclavement des enseignements, de décloisonnement des spécialités. Le projet suppose donc qu’il s’agit de disciplines déjà constituées et depuis longtemps ayant atteint une vitesse de croisière et pratiquement une allure monotone, réifiée, sanctionnée, qu’il conviendrait d’aérer un peu. Ici, ouvrir les sciences et leur enseignement sur d’autres perspectives permettra aux étudiants de s’orienter différemment en pratiquant des passerelles entre plusieurs disciplines : telle était l’intention. Elle concernait les sciences « dures », car les sciences humaines étaient déjà assez « composées » pour pratiquer d’elles-mêmes l’interdisciplinarité : sociologie et philosophie se côtoyaient et s’interpénétraient souvent. Histoire de l’art et esthétique aussi. Le principe accepté, admis, portait à considérer l’idéal de l’honnête homme comme souhaitable, même si la spécialisation exigée par les sciences dures devenait de plus en plus nécessaire. Du moins des fenêtres étaient-elles ouvertes et le principe résistait-il à la technicisation envahissante.
Au niveau de la recherche, cependant, le projet interdisciplinaire changeait de sens, voire de direction. En effet, pour les chercheurs confirmés dans une discipline bien sectorisée, interdisciplinarité signifiait possibilité d’emprunter à un champ voisin (ou éloigné) des concepts qui se révéleraient féconds, à condition d’être « naturalisés » dans leur domaine d’accueil et remodelés. Il s’agit ici d’un tournant important pour l’idée même de la science : elle se relativise et l’objectif visé est moins l’autonomie et la défense de frontières que la richesse des résultats et leur acceptation par le cercle des scientifiques. Un certain pragmatisme va de pair, ici, avec l’interdisciplinarité ; réfutabilité, relativisme, consistance et fécondité remplacent l’ancien critère de vérité. On peut remarquer alors, sans trop s’éloigner des pratiques réelles, que les deux niveaux – enseignement et recherche – ont des buts opposés. L’enseignement cherche la culture générale et valorise l’image classique de l’honnête homme, à la recherche du vrai, du beau, et du bien, et fuyant la techné et ses critères d’utilité. Alors que dans la recherche les critères de la technique sont dûment acceptés, voire requis. Il s’agit donc, partant d’un même dispositif de décloisonnement, de deux visées différentes, et ceci en tenant compte de ce que les sciences concernées sont déjà là.
LA COMMUNICATION COMME OBJET DE SCIENCE
Dans cette situation, qui voit deux mouvements s’opérer au sein de l’enseignement et de la recherche, l’un centrifuge (on essaie de s’ouvrir à l’extérieur), l’autre centripète (on cherche à ramener vers une science particulière ce qui appartient à d’autres), la communication, objet relativement neuf, va venir compliquer le jeu. Il s’agit plus en effet d’une science constituée en discipline autonome : elle n’a ni histoire, ni épistémologie. Tout est possible, les accès sont déjà ouverts, la science de ce nouvel objet est encore virtuelle.
En effet, avec nombre de discussions, différentes options se partagent un terrain qui semble, pour le moment, assez vague. Parce qu’ils ne veulent pas reconnaître la fragilité et l’inconsistance de la communication, et ambitionnent de faire de cette masse une véritable science, les communicologues cherchent un noyau, un focus qui servirait à la fois de principe organisateur et de sigle inscripteur. Ainsi la communication s’inscrirait dans l’informatique, dans la psychologie, dans la science cognitive, etc. Ici chacun défend son point de vue et argumente pour en assurer la prééminence. L’argument le plus employé est celui de l’antériorité, ce qui est censé fonder un domaine est ce qui vient en premier. Pour les uns, c’est Wiener et la cybernétique (peut-être Philippe Breton)
[1], pour les autres ce sont les rapports humains toujours échangistes (peut-être Alex Mucchieli)
[2], pour d’autres encore l’économie (Bernard Miege), la technique de transmission des savoirs (McLuhan ?), l’économie symbolique (Pierre Musso ?). Mais de tous ces points de vue concurrents, aucun ne l’emporte à vrai dire : ils sont tous vrais en même temps. Aussi bien, nous devons en prendre notre parti, la science de la communication est encore à venir, et, semble-t-il, les opérations interdisciplinaires en seraient constitutives.
Il ne s’agit plus alors de passer d’une science vers son complément ou vers ses « autres » en faisant de l’interdisciplinarité, mais à l’inverse de partir de l’interdisciplinarité pour aller vers une science en formation, vers une science virtuellement constituable... avec sans doute des options à prendre, des divergences dans les buts visés, les méthodes employées. Comment penser un tel dispositif ? Je donnerai deux esquisses possibles de dispositifs, l’un que j’appellerai « interactif » ou « émergent », l’autre, plus classique, « synthétique ».
— Le dispositif interactif. Les deux matières d’interactivité et d’émergence sont au cœur de réalisations des nouvelles technologies de l’information pour la première et de la sociologie contemporaine pour la seconde. En fait, elles sont assez proches pour qu’on puisse les traiter simultanément. En effet, avec l’interactivité que nous offrent les techniques électroniques, se constituent des objets au point d’articulation des interventions (elles peuvent être multiples et venir d’acteurs divers). Cet objet fait de multiples actions et réactions toujours modifiables, instables et réinterprétables par une nouvelle série d’actions réciproques, peut-être dit « émergent ». Son intérêt principal étant non point d’être stable et constituant, mais toujours à nouveau émergent. On parle ainsi d’une ville émergente, si l’on pense que, définie par le nombre et la qualité des communications qui s’y produisent, la ville se forme et se déforme à chaque instant : c’est une topologie électronique en quelque sorte que la DATAR met en place avec ses cartes paysagères.
C’est ainsi qu’un dispositif de ce genre peut-être proposé : la communication dans toute sa vie active, avec tous ses traits spécifiques, se trouverait émerger des interactions diverses et multiples entre les sciences constituées qui en seraient les acteurs. En somme ici l’interdisciplinarité serait constitutive d’une discipline particulière, émergente, qu’on nommerait communication. Le mérite en même temps que le défaut d’une telle constitution est de prendre, pour définir ce que serait une science de la communication, un des traits qui la définit comme pratique, la faisant naître, en quelque sorte d’elle-même : on reste à l’intérieur de ce qu’on nomme communication mais on n’en cerne pas le moins du monde les limites, ni la forme. Forme alors paradoxale, se nouant sur elle-même et s’autoréférenciant en permanence. Mais ce modèle peut tenter beaucoup de tenants d’un cyberespace interactivé à tout moment.
—
Le dispositif synthétique. Le second modèle, plus modeste, demande plus de travail, plus de soins, il utilise les outils classiques de l’analyse et de la synthèse auxquels nous sommes traditionnellement attachés dans l’université et que nous savons, plus ou moins, manier. Il s’agit d’explorer les différents domaines où intervient la communication (biologie, psychologie, économie, technologies, sciences des organisations, sciences cognitives ; physique, mass media
Studies). On procède alors à un mouvement centrifuge, pour reprendre de manière réflexive ces différents points analysés dans chaque domaine, puis un mouvement centripète de synthèse : qu’ont donc en commun les usages communicationnels de ces disciplines ? On peut ainsi dresser le tableau des traits caractéristiques de la communication ; et pour prolonger le travail, vérifier qu’elles s’appliquent bien, telles qu’on les aura décrites dans les cas étudiés. Exactement ce que j’ai tenté dans
Critique de la communication
[3], mettant sur le même plan des corpus théoriques relevant de domaines différents, mais reliés et opposés entre eux par l’utilisation d’un système représentatif, d’un système expressif ou d’un système tautistique
[4].
— Premier exemple : les épistémés de la communication (tableau ci-contre)
Conclusion : dans les pratiques on peut trouver les trois en même temps. Simultanéités non contradictoires. Voici donc une épistémé globale de la communication par-delà les disciplines hétérogènes, là où, par exemple, la théorie du récepteur en mass media rejoint les variations auto-poïétiques et la métaphore de l’organisme en théorie des organisations. Là où, au contraire, l’intelligence artificielle classique et fonctionnaliste rejoint la théorie de l’émetteur normal et la théorie de la machine en science des organisations. Cette présentation a l’avantage de montrer que les disciplines différentes, voire hétérogènes, vont de concert, structurées comme elles le sont par un prisme de la représentation qui donne son importance à l’émetteur ou celui de l’expression, qui insiste sur le récepteur.
Voilà qui vient fonder
les conditions de possibilité d’une science de la communication unifiée, alors que la communication paraissait émiettée, éclatée en fragments épars. Voilà aussi qui vient éclairer un aspect essentiel, souvent occulté ou mis de côté : que des marxistes ou des libéraux aient été autrefois d’accord sur la prédominance de l’émetteur en dit long sur la puissance d’imprégnation d’une épistémé ; qu’ils se rejoignent aujourd’hui encore sur la prédominance du récepteur, le confirme. Ces configurations épistémiques à la Foucault se succèdent les unes les autres : chaque élément de la configuration prend appui sur les autres pour s’affirmer. Les thèses de Lee Thayer en mass media ont une résonance autopoïétique, tandis que certaines thèses connexionnistes en intelligence artificielle renvoient à l’auto-organisation, ou que la théorie de l’information vue par les biologistes est similaire à l’administration vue comme organisme par un Martin Landau. Tels sont les éléments corrélatifs et récursifs par lesquels la figure théorique du récepteur s’est imposée. Comprendre sa nouveauté à travers le seul champ des mass media relève d’une vision un peu vaine. C’est dans l’ensemble des disciplines différentes que s’est levée la même figure en même temps, se substituant à l’ancienne figure de l’émetteur qui régnait autrefois dans tous ces champs-là
[5]. Et nous songeons ici à tous ceux qui n’ont pas compris la spécificité de notre angle d’attaque, qui n’ont pas trouvé dans nos analyses ce qu’ils attendaient et qui se sont empêchés de lire ce qui s’y trouvait : une épistémé décrite dans son système d’ensemble, distincte par l’analyse des idéologies produites par les techno-communications.
— Deuxième exemple : les technologies de l’esprit
Alors que ce premier exemple nous offre les conditions de possibilité d’une science unifiée de la communication, le second, que je vais présenter maintenant, propose des concepts pour actualiser ces conditions de possibilité. Appliqués dans le domaine des technologies de la communication, ils en sont aussi issus, trouvent leur justification dans ce domaine d’application et visent à fonder en retour une sorte d’unité communicationnelle. Ce sont les concepts de réseau, de paradoxe, de simulation et d’interaction. Je les ai appelés « technologies de l’esprit » dans Critique de la communication (op. cit.).
a) Le réseau
Le premier paradigme, le réseau, semble tout désigné pour évoquer l’intercommunication généralisée : il couvre en effet le monde des canaux, satellites, câbles, fibres optiques, messages télématiques, gestions à distance, embranchements possibles en tous sens. Sa structure n’est pas linéaire, mais foisonnante, non hiérarchique, non pyramidale. Ses entrées sont multiples, de même que les positions qu’il gère le long des circuits qu’il instaure. En cela, c’est un outil intellectuel qui facilite le changement des paradigmes traditionnels. Il n’est pas étonnant de le voir adopté par tous les milieux et désigner des situations aussi banales que la constitution d’un carnet d’adresses, un complexe de relations, la distribution éditoriale et en même temps servir de support à des constructions abstraites en logique mathématique. On voit tout de suite comment ce concept permet des échanges entre domaines, des entrées laxistes pour des concepts importés, des positions qui ne sont jamais stables, des ouvertures vers l’extérieur, en somme tous les traits caractéristiques de l’interdisciplinarité
[6].
Le réseau serait-il en passe d’unifier sous son égide une science de la communication ? La réponse est « non », car si le réseau est bien un circuit ouvert, il n’a aucun contenu par lui-même. Il semble qu’il ait donc besoin d’être aidé par les autres technologies de l’esprit.
b) Le paradoxe
Ce paradigme vient renforcer les traits caractéristiques du réseau en permettant le transport de tout contenu quelle que soit sa cohérence interne. Il débarrasse en effet les contenus de tout principe de non-contradiction
[7]. On sait qu’avec le paradigme, une assertion peut être à la fois et simultanément affirmée et niée ; l’exemple le plus fameux de cette curieuse figure de pensée étant le célèbre « Je suis un menteur ». Ainsi la circulation tous azimuts qu’induit le réseau peut-elle convoyer des objets hétéroclites à souhait. Du point de vue de l’interdisciplinarité, c’est là un trait qui permet effectivement tous les apports et toutes les exportations de concepts.
c) La simulation
[8]
La simulation, quant à elle, tient son origine de l’ingénierie : le concept recouvre et sous-tend toutes les sortes de fabrications qui imitent le réel. Une maquette, un modèle de fonctionnement, par exemple un robot exécutant des tâches humaines, un modèle de fonctionnement, par exemple un modèle mathématique représentant une « fonction », un modèle numérique reproduisant les mouvements d’une vague dans l’océan... un décor « calculé » dans un film, etc. À ce compte il est souvent difficile de distinguer la simulation de ce qu’elle simule ; et de toute façon les deux objets sont tout aussi réels l’un que l’autre. Nous rejoignons alors la grande dérive du paradoxe car si dans un contexte paradoxal plus rien n’est paradoxe, dans un contexte de simulation générale, plus rien n’est simulation : comme le paradoxe, et utilisant le réseau pour se propager, la simulation devient une figure générale de la connaissance se connaissant elle-même.
Dans cette optique d’une interdisciplinarité généralisée et unifiée on voit ici que la simulation facilite les emprunts, fait passer l’original dans la copie et vice versa et ne met aucune frontière dans la passage d’un sens à l’autre. En cela elle renforce encore et le paradoxe et le réseau.
d) L’interaction
[9]
Dernier terme de la quadrilogie, l’interaction est un concept qui permet la création partagée, autrement dit qui met l’accent sur la fécondité du travail des trois autres concepts. Celui qui se sert du réseau pour faire circuler des contenus qui ne seront jamais contradictoires entre eux et dont l’ensemble reproduira à l’identique une connaissance du système lui-même, celui-là arrivera à une création commune bien supérieure à celle qu’il aurait produite hors du réseau. En effet accepter l’interaction comme le grand régulateur du travail de recherche scientifique, c’est définir parallèlement le dialogue – la zone d’opérations alternatives – comme la logique de la création ; autrement dit, admettre qu’il n’y a de création proprement dite que dans la communauté de langue, dans l’échange, plus encore, faire de cette zone de dialogue la véritable nature de la communication. Ce faisant, on réintroduit une communication en termes d’horizons de vie partagés, une Lebenswelt, un être du « vrai » à l’intérieur d’un système qui l’exclut. Attitude paradoxale s’il en est, qui permet de réaliser la confusion en jouant alternativement d’un aspect ou l’autre du dispositif.
Mais attention : dans la pratique, c’est-à-dire dans le « techno-imaginaire »
[10] d’aujourd’hui, ces quatre notions de réseau, paradoxe, simulation, interaction sont indissociables.
L’imbrication des quatre concepts – réseau, paradoxe, simulation et interaction – est alors accomplie et la boucle est bouclée. L’interaction généralisée, c’est aussi la simulation, le paradoxe et le réseau. Le quadrilatère s’est fermé sur lui-même et recouvre l’ensemble des opérations possibles, puisqu’il annonce, d’ores et déjà, qu’aucune contradiction quelle qu’elle soit n’est opposable à la réalité du paradoxe, que toute position peut se brancher sur une autre puisque la même réalité irréelle (simulation) est en activité d’un bout à l’autre des êtres pensants (réseau) qui s’enrichissent les uns les autres à leur contact réciproque (interactivité). L’art comme la morale, l’ontologie, la science, tout entre dans ce nouveau paradigme, supérieur.
Nous assistons à une véritable révolution des anciennes techniques de pensée. Les théories de l’information et de la communication, les pratiques que l’empire de la communication exalte et provoque ont quelque peu bouleversé la raison habituelle.
Ce ne sont plus les plans en deux parties des facultés de droit ou en trois parties des facultés de lettres qui nous gouvernent. Ils étaient les armes des gouvernements d’hier, ultimes avatars de la dogmatique médiévale, injustement décriée qui permettait l’interprétation, le jeu entre les instances, un peu de liberté en somme. Ces procédés canoniques sont remplacés aujourd’hui dans les couches dirigeantes par une nouvelle raison. Résultat non négligeable qui produit ses effets au-delà de ce que nous pourrions nommer des alternatives, des choix de société. La nouvelle raison s’introduit dans les fondements constitutifs de l’esprit et exerce à notre insu de savantes manipulations. Les technologies de l’esprit constituent à la fois la base d’une science unifiée de la communication et celle d’une nouvelle façon d’interpréter le monde.
Chacune de ces notions liée au départ à un champ peut être ensuite transportée dans un autre, dans plusieurs autres. On voit qu’il s’agit là d’analyses précises, puis de voyages en aller-retour, transpositions hardies mais limitées d’un champ à l’autre. Telle est la bonne interdisciplinarité, celle qui agit comme semence, tel le pollen qui va d’une végétation à d’autres végétations.
Ce principe de base d’une science de la communication sert aussi par interdisciplinarité la fondation d’une interprétation du monde : le réseau s’érige contre l’arbre linéaire, le paradoxe contre le principe de non-contradiction, la simulation contre l’ontologie, l’interaction contre la causalité linéaire et le sujet tout-puissant.
Mais il y a aussi une mauvaise interdisciplinarité : l’interdisciplinarité tautistique. Celle qui confond toutes les technologies de l’esprit, les manipule toutes en même temps et nous entraîne dans une raison totalitaire, brouillonne et sidérante. Interdisciplinarité dite de l’émergence, autoréférente, tautologique et à laquelle il convient de tourner le dos si l’on souhaite rester en éveil, aux aguets, dans une raison « nouvelle », si l’on veut, mais corsetée par la méthode. En somme, pas d’interdisciplinarité sans discipline(s) !
[1]
Voir la revue
Quaderni, n
o 23, 1994 consacrée aux « Sciences de la communication ».
[3]
Critique de la communication, Seuil, 1
re éd. 1988 ; 3
e éd. 1992.
[4]
On entend par tautisme (néologisme proposé par l’auteur) une contraction de « autisme » (les médias nous rendent sourds-muets), de « tautologie » (les médias se répètent entre eux et cette répétition vaut preuve) et évoque la totalité (totalitarisme
soft de nos sociétés ou
hard des dictatures classiques).
[5]
Les remarquables travaux de Daniel Dayan sur la réception devraient, me semble-t-il, être insérés dans la perspective globale d’une épistémé expressive de type autopoïétique. Voir D. Dayan et E. Katz,
La télévision cérémonielle, PUF, « La politique éclatée », 1996, préface de L. Sfez.
[6]
Anne Cauquelin, Concept pour un passage,
Quaderni, n
o 3.
[7]
Le paradoxe est le système, Grenoble, PUG, 1979.
[8]
Sur les deux conceptions de la simulation, voir Platon et Epicure. Pour Platon, voir Victor Goldsmith,
Le paradigme de la dialectique platonicienne, PUF, 1947 ; pour Epicure, voir sa
Lettre à Hérodote, avec le commentaire de J. et M. Bollack dans
La lettre d’Epicure, Ed. Minuit, 1971. Je marque ici un désaccord avec H. Dreyfus dans
Intelligence artificielle mythes et limites, Flammarion, 1984. Ce serait la faute de Platon avec sa distinction entre théorie et pratique et son maudit dualisme, si on affirme aujourd’hui que l’ordinateur pense. Rectifions : peut-être est-ce la faute d’Epicure, avec son simulacre ? Platon est innocent. D’ailleurs il surmonte à maints endroits son dualisme. Mêmes observations pour Descartes dont Dreyfus règle le compte un peu vite.
[9]
Voir Marie Marchand,
L’interactivité, mode d’emploi, Colloque international du CNCA, 7 et 8 janvier 1986, p. 63 ; Marie Marchand
et al.,
Les paradis informationnels, Masson, 1986 ; sur l’interactivité et la disparition du sujet voir l’intéressante notule de Marc Guillaume, « être (interactif) ou ne pas être », in
Bulletin de l’Idate, Paris, juillet 1985, n
o 20, p. 331-332.
[10]
C’est Georges Balandier qui a développé cette notion, voir son entretien dans
Quaderni, n
o 23, 1994, p. 119.