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Cahiers internationaux de sociologie

2001/2 (n° 111)



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Jean-Michel Berthelot (sous la dir. de), Épistémologie des sciences sociales, Paris, PUF, « Premier cycle », 2001.

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L’ouvrage Épistémologie des sciences sociales est une somme de 593 pages, publiée sous la direction de Jean-Michel Berthelot. Il rassemble, en première partie, des études sur l’histoire, la géographie, la science économique, les sciences du langage et de la communication, et les « sciences du social », et interroge débats anciens et enjeux épistémiques nouveaux, pour se conclure sur la pluralité et l’unité des sciences sociales. Je livre ici mes bonheurs de lecteur et les questionnements ouverts par chacun des textes, et par leur ensemble, qui manifeste une forte unité de direction. Le premier bonheur vient de ce que l’ouvrage renoue avec une tradition intellectuelle féconde qui met l’accent sur l’importance des savoirs disciplinaires les uns pour les autres. La première partie réussit le pari d’une accumulation des savoirs en dépit de la disparité des disciplines traitées : les auteurs présentent un mouvement parallèle de complexification de leur discipline, tout en distinguant ce qui en fait, pour chacune, la spécificité. Si les frontières entre ces disciplines sont poreuses, la nécessité de leur découpage est à la fois historique et logique.

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J. Revel note que les changements des sciences historiques, depuis l’Antiquité, sont liés à la différence du rapport des acteurs sociaux au temps – les « régimes d’historicité » – : substitution à une histoire qui « vaut parce qu’elle est magistra vitae » de celle fondée sur la distance entre « expérience passée » et « horizon d’attente » (R. Koselleck) accompagnée de transformations du genre historiographique. Comprendre le « futur au passé », c’est observer et reconstruire les anticipations et les gestes des acteurs en contexte. J. Revel met en relation ces rapports au temps et les formes diverses du récit historique, caractérisant ce dernier de point d’ancrage à la fois historique et logique de la discipline. La géographie examine, quant à elle, le rapport de l’homme à la spatialité. La carte, développée aujourd’hui en systèmes d’information géographiques (SIG), en est l’outil logique, puisque l’ « espace est l’horizon indépassable de notre existence en tant qu’êtres humains » et que « personne ne peut être à la fois à deux endroits, aucun être peut n’occuper aucune étendue. Toujours deux êtres sont séparés par une distance ». J.-F. Staszak reconstitue l’histoire de la discipline, en déclinant d’abord le poids, en France, de la géographie régionale ou vidalienne, puis une complexification et une diversification des constructions : du milieu naturel à l’environnement et à l’analyse spatiale ; traitements statistiques de données spatialisées et modèles déductifs (la théorie des places centrales, l’approche des chorèmes) ; orientations critiques géopolitiques ou culturelles. La discipline vit un « tournant géographique diffus » (J. Lévy) qui la consolide et l’intègre « résolument au sein des sciences sociales ».

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B. Walliser montre comment l’information du réel par l’action économique est construite à l’aide de modèles développant la rationalité de l’acteur. L’économie complète cette dernière au cours de son développement – d’une définition instrumentaliste à une rationalité limitée, et à une rationalité cognitive – qui permet de mieux expliquer les actions en contexte, la théorie des jeux ajoutant aussi la dimension interactive et stratégique des échanges économiques. Les modèles s’affinent « pour se rapprocher de conditions plus réalistes » (P. Livet). La psychologie sociale s’intéresse aux modifications apportées par les « interactions qui associent des individus dans une situation ou un groupe donnés ». J.-M. Berthelot observe comment elle s’est construite autour de l’expérimentation et des procédures de protocolarisation, pour s’élargir par le recours à la « raison interprétative ». La démographie, quant à elle, se centre très tôt sur ses outils : la description statistique et l’organisation rationnelle des données. J.-M. Berthelot souligne comment la « table » – et notamment la « table de mortalité » – en représente l’outil matriciel. On voit cependant émerger des approches explicatives ou compréhensives. L’ethnologie, dont la filiation à partir du « voyage, antique et moderne », se noue autour du journal de terrain et des cahiers des ethnologues, décrit la culture de l’Autre et privilégie le terrain. Certes, les développements de l’ethnologie inventorient des modèles mathématiques (structures de parenté ou mythologie), « durcissent » ses outils (recension des techniques de production et des rituels), s’ouvrent aux phénomènes culturels occidentaux, mais l’expérience de terrain joue toujours le rôle de noyau spécifique, comme le montre Berthelot.

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D. Bougnoux reprend le développement des sciences du langage et présente la rupture saussurienne : la langue est un système, dans lequel les signes n’ont de valeur que dans le rapport qu’ils entretiennent in absentia et in praesentia ; le signe alors n’a plus de substance et se définit de manière relationnelle dans et par le système. Cette première approche s’est élargie à une sémiologie générale grâce aux extensions théoriques de Hjemlslev, et aux applications qu’ont réalisées Lacan, Greimas ou Barthes. Une deuxième mutation s’opère lorsque l’attention se déplace vers les usages de la langue et des langages, réintroduisant ainsi la dimension contextuelle de la parole. La discipline peut se transformer alors en sciences de la communication, dans le cadre du « tournant pragmatique », le modèle conversationnel de Grice servant d’outil matriciel. Pour l’auteur, la complexification et la diversification enrichissent les programmes. Le noyau central relève ainsi de l’approche relationnelle – structurale et interne dans un premier temps –, pragmatique aujourd’hui.

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J.-M. Berthelot a une formule heureuse lorsqu’il définit la sociologie par la notion de « problématisation de la modernité », mettant au jour une approche relationnelle du chercheur au social informé, que, par ailleurs, le sociologue peut décrire et observer avec les divers outils utilisés par les autres sciences sociales (récits, modèles, statistiques, tables démographiques, cartes, etc.). Les inconvénients et les avantages en sont nécessairement liés : la sociologie naît et se développe avec les débats ontologiques et théoriques, méthodologiques et épistémologiques qui se déploient plus tard dans les sciences sociales. Le chapitre de J..M. Berthelot consacré aux « sciences du social », qui clôture alors cette première partie, synthétise implicitement les ingrédients épistémologiques (raison expérimentale/raison interprétative, etc.) qui ont bougé et font bouger l’ensemble de ces disciplines : d’où, en dépit de leur éventail large qui appelle la curiosité, l’unité de ton de l’ouvrage et son efficacité en termes d’accumulation des savoirs, et de questionnements épistémologiques communs.

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La seconde partie développe, de manière transversale, un certain nombre d’entre eux, la troisième partie des ouvertures programmatiques. R. Franck pose la question essentielle à propos de l’opposition histoire/structure – « peut-on ignorer l’histoire des phénomènes sociaux lorsqu’on veut les expliquer ? » – et souligne une difficulté fondamentale, la confusion entre formes sociales empiriques et modèles théoriques. Les premières « dessinent les contours empiriques de ce qui peut arriver et de ce qui ne peut pas arriver ; [...] elles délimitent pour un temps le champ des possibles ». C’est pourquoi la démarche historique n’est pas étrangère au modèle explicatif, elle en est l’un des principes : « Celui qui répond à la question : D’où cela provient-il ? » L’auteur montre ainsi la complémentarité de l’analyse historique par rapport aux analyses structurales en anthropologie ou rationnelles en économie : l’histoire peut permettre de rendre compte de la contextualisation du modèle explicatif théorique. B. Valade, avec érudition, reconstruit le débat entre holisme et individualisme. La rétrospective permet d’éviter les confusions fréquentes, de dénouer les oppositions non heuristiques, d’éclairer l’étude des « formes du holisme » et celle des « figures de l’individualisme ». L’auteur met l’accent sur les constructions opératoires et conclut alors sur la réévaluation en cours de « l’étau massif des déterminations » que « la faveur nouvelle dont jouit le concept d’interaction » et « la réintroduction de l’œuvre de Simmel en France » manifestent. Le chapitre que P. Livet consacre à la réciprocité entre action et cognition est analytique et programmatique : la situation des différentes disciplines n’est pas identique quant à cet enjeu épistémique, et l’auteur pointe les lieux où la question est posée, ceux où s’offrent des solutions opératoires, et montre, pour les autres, comment cet enjeu pourrait développer de nouveaux programmes de recherche, leur intérêt heuristique et épistémologique. L’histoire présente un exemple convaincant : la prise en compte de la cognition au cours d’une « analyse de cas » permettrait de résoudre les questions de validation.

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R. Ogien, dans « Philosophie des sciences sociales », pose les questions ontologiques (holisme et individualisme, le mode d’existence des faits sociaux, la réalité des croyances), épistémologiques (connaissances savantes et psychologie ordinaire, le principe de charité interprétative, la naturalisation de l’interprétation), ou méthodologiques (raisons et causes), dans le cadre d’une épistémologie philosophique, alors que J.-C. Gardin, dans « Modèles et récits », privilégie une « épistémologie pratique », dénouant une opposition trompeuse : certains modèles ne relèvent pas d’une construction savante, et des récits pourraient relever de la science, sous condition d’une analyse « logiciste ». Le texte est une réponse lumineuse aux tentations de succomber aux sirènes de l’herméneutique ou encore aux facilités d’une troisième voie entre science et littérature, tentations aux multiples formes : caractère réducteur des modèles ; individualité des acteurs ; singularité des phénomènes sociaux. Gardin décrit comment l’archéologie a su ainsi mettre à l’épreuve ses constructions.

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Un autre bonheur vient de ce que, dans cet ouvrage qui conduit inéluctablement le lecteur vers la pluralité des sciences sociales et de chacune d’entre elles, les auteurs n’en restent pas moins fermement accrochés à la volonté de construction scientifique, démontrant que le pluralisme des sciences sociales ne renvoie décidément pas au relativisme. Le pari est gagné, les voies dessinées. J..M. Berthelot défend, en dernière partie, sa thèse : les programmes de recherche, les schèmes analytiques, les pôles naturaliste, intentionnel ou symbolique des constructions savantes permettent de se démettre de l’incompatibilité formelle des théories pour une vision positive des sciences sociales.

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L’ouvrage ouvre des voies de résolution des difficultés épistémologiques et des questions nouvelles. J’en noterai quatre. Une interrogation sur les frontières des sciences sociales. Que penser des disciplines comme les sciences de l’éducation, ou la sociolinguistique ? La question est liée à une inquiétude sur la perte éventuelle de l’objet que l’on peut craindre dans des interférences entre psychologie sociale et sociologie, linguistique et analyse de discours, et surtout sciences de la communication, avec le « tournant pragmatique », moins celui de Peirce que celui de l’ethnométhodologie. La deuxième question porte sur les suites opératoires appelées par la seconde partie de l’ouvrage : comment intégrer et mettre en œuvre la complémentarité entre histoire et structure ; entre individualisme méthodologique et des phénomènes collectifs qui ne peuvent se résumer à l’agrégation d’actions individuelles ; entre cognition individuelle, opérations cognitives individuelles ou collectives, et action sociale ? La troisième question revient sur les noyaux analytiques : ne faudrait-il pas aussi élaborer une « théorie de la description » qui les confronterait, entre autres, avec les formes et la nature des données ? Reste, enfin, la question de l’adéquation entre des styles de construction scientifique et leurs formes de validation.

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Nicole RAMOGNINO.

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Université de Provence

29, avenue Robert Schuman

13621 Aix-en-Provence Cedex 1

Anne Raulin, L’ethnique est quotidien, diaspora, marchés et cultures métropolitaines, Paris, L’Harmattan, « Connaissances des hommes », 2000.

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Anne Raulin propose une approche originale, riche qui renouvelle l’analyse du fait urbain, en opérant un « double déplacement » de l’exotisme vers le quotidien puis de l’exotique vers l’ethnique dans le contexte d’une « culture métropolitaine » telle qu’une « ville-monde » comme Paris en constitue le théâtre. En posant la dimension économique au cœur de son observation, l’auteur entend d’emblée échapper au débat politique et polémique autour de la forme substantive du mot ethnicité, lui préférant sa forme adjective. Elle inscrit son approche dans le sillage de la pensée de Fredrik Barth (1969) qui considère que « les groupes ethniques se manifestent en se différenciant par un certain nombre de traits socioculturels des autres groupes avec lesquels ils coexistent et sont en interaction, reformulant ainsi des frontières qui les distinguent les uns des autres mais qui demeurent néanmoins franchissables » (p. 10).

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Il s’agit d’examiner les diverses modalités selon lesquelles l’économique joue un « rôle de premier plan » dans la dynamique de mélange à l’œuvre. Le prisme économique révèle la « formation d’un nouveau type de consommation culturelle » que viennent satisfaire des « diasporas commerçantes ». Centrée sur deux d’entre elles – les « asiatiques » et les « maghrébines » –, l’étude montre comment des « ressources d’exception » activées au sein des familles, déclinées en autant de liens et de solidarités, contribuent à la reproduction d’une « domesticité » commerçante à « la charnière du privé et du public », hors des stéréotypes convenus. Loin d’être mineur, l’enjeu de la consommation, perçu comme « processus rituel » à l’ « efficacité symbolique » avérée, révèle aussi les processus de formation de « centralité minoritaire » des groupes venus s’installer dans les grandes villes occidentales.

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Anne Raulin nous décrit ces immigrants comme des « ultra-urbains » dont la transplantation nourrie de nostalgie et de brassage offre un visage diversifié au « cosmopolite pratiquant » qui voisine, par choix, dans les mêmes quartiers. Les uns comme les autres confirment que « le brassage s’effectue au plus profond de l’individu », à distance de l’origine. Dès lors, l’origine est sans doute plus la référence de ceux qui voient avec perplexité le brassage à l’œuvre que de ceux qui sont venus d’ailleurs : les Bretons ont manifestement expérimenté jadis ce que d’autres vivent aujourd’hui.

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La méthode, « démarche multi-centrée » articulant morphologie et topographie pour mieux comprendre les formes d’expression culturelle à l’œuvre, permet de lire les fractures et les continuités de l’espace urbain selon « une concentration urbaine ou une dissémination discrète ». D’une unité de lieu, « la petite Asie » dans le XIIIe arrondissement de Paris, l’exploration passe à la diaspora du Maghreb, plus diffuse. Dans chaque cas, l’implantation, les « styles boutiquiers » sont examinés et ouvrent le champ vers des pratiques familiales, festives (fêtes rituelles, mariages), que traduisent des usages alimentaires, vestimentaires et consuméristes. Les biens culturels et médiatiques sont enfin l’expression la plus typique d’ « une mondialisation des diasporas contemporaines » qui n’a été abordée, et c’est regrettable, que du seul point de vue de la « petite Asie », négligeant l’écho grandissant des produits médiatiques et culturels (musiques, films) réalisés en diaspora arabe et kabyle ou en lien avec celles-ci.

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L’ « appropriation » de quartiers par des groupes ethniques se traduit par des « scénographies commerciales », qui aboutissent aujourd’hui à des centralités minoritaires mais aussi des dissociations territoriales de fonctions (en particulier commerciale et résidentielle). La « petite Asie », et dans une moindre mesure Barbès, sont emblématiques de l’ampleur inédite qu’a pris l’implantation de commerces étrangers. Si l’auteur révèle l’usage différent des commerces tenus par l’une ou l’autre minorité, ce n’est pas pour établir un parallèle pourtant nécessaire entre les raisons urbanistiques et sociologiques de cette implantation et sa coïncidence avec l’effilochement, là comme ailleurs, d’un tissu économique et industriel dépassé dont le cycle s’achève avec la raréfaction des commerces de proximité. Elle contribue néanmoins à dissiper des idées reçues sur les effets à long terme d’installations vécues avec inquiétude, notamment en confirmant le renchérissement des biens immobiliers grâce à la revivification du commerce par les « Asiatiques ».

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En entrant dans la complexité de processus urbains et humains à partir des analyses de l’École de Chicago, l’ouvrage compose une image vivante, contrastée et diversifiée des étapes et des parcours de migrations composites. Il défait l’artifice du clivage entre tradition et modernité, et explicite la dialectique de l’ethnicité (mot parfois utilisé) en mêlant subtilement la description de traits identitaires empruntant à tous les registres disponibles et celle de « scénographies commerciales » où ils se donnent à voir selon des intensités diverses.

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De même, l’analyse fine et inventive de la succession des générations et de la « plasticité de la coutume » qui la caractérise, notamment en soulignant que les fêtes de mariage vietnamien ou kabyle sont des lieux féminins, éclaire la « multiplicité des références culturelles ». Elle permet de « dissiper l’illusion » d’un plus grand ralliement des minorités à leurs coutumes que l’auteur conçoit comme un « effet d’adhésion dû à l’éclat du masque et du costume de la différence ».

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Si les « Maghrébins » d’origine rurale (en réalité kabyles et marocains, différents par leur histoire et leur migration) sont inscrits dans un mouvement lent d’adoption des comportements urbains, les « Asiatiques » venus de mondes urbains savent « domestiquer la ville » signifiant, comme le note finement l’auteur, « une autre forme d’expression du “droit de cité”, [...] coutumier, en ce qu’il permet à diverses coutumes d’exister dans la ville ». Coutumes minoritaires mais aussi majoritaires, serait-on tenté d’ajouter.

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Enfin, la consommation de biens médiatiques ethniques fait émerger une « forme d’imagination » qui entretient et subvertit la mémoire collective, la chronologie et le passé pour inventer le futur. La même analyse aurait pu valoir pour la profusion des productions culturelles nourries aux multiples facettes du Maghreb et de ses diasporas.

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Sans doute aurait-il fallu contextualiser au plan social l’idée d’un « libre-échange exempt de contrainte » pour la nuancer car elle ne résiste pas aux constats multiples soulignant l’impact de la position sociale et spatiale sur les pratiques consuméristes. Tout en l’ayant mis en évidence en creux, l’auteur n’insiste pas sur cet aspect qui apparaît pourtant en filigrane lorsqu’elle affirme que « l’enjeu identitaire ne se relâche pas » : oscillant, il ouvre vers l’ « indifférenciation » comme il « ravive le désir de se différencier ».

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Même si l’ouvrage ne prétend pas tirer de conclusion sur le fond, la perspective anthropologique privilégiée comme le choix de s’intéresser à un objet, la consommation et son théâtre urbain, soustrait aux débats sur l’ethnicité dans les institutions ou la nation. Elle démontre la mise en œuvre de pratiques économiques où « la théâtralité ne s’oppose en rien à l’authenticité », et dont la symbolique contribue à un « syncrétisme infiniment variable ». Ce déploiement métropolitain de comportements ethniques n’attend donc plus l’assentiment de positions idéologiques dont il n’a cure. Ces usages économiques sont sans doute précurseurs de ceux qui pourraient nourrir une évolution du noyau dur national, celui des institutions et de l’État en alliant intérêt collectif et valorisation d’identités positives ouvertes et syncrétiques. Cet ouvrage contribue à en comprendre le cheminement.

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Nacira GUENIF-SOUILAMAS.

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CADIS, EHESS

54, boulevard Raspail

75006 Paris et

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Université Paris-Nord, UFR LSHS

Avenue Jean-Baptiste Clément

93430 Villetaneuse

François de Singly, Libres ensemble. L’individualisme dans la vie commune, Paris, Nathan, 2000, 253 p.

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En continuité avec la thèse avancée dans Le Soi, le couple et la famille (1996), François de Singly nous propose, dans cet ouvrage, une analyse des mécanismes contemporains de la construction identitaire sous un angle particulier, celui de la gestion d’un territoire commun. Le partage d’un espace suppose des règles, des négociations, des arrangements quotidiens qui rendent possible la conciliation de deux attentes différentes : d’une part, avoir le sentiment d’appartenance à un groupe composé de personnes significatives et, d’autre part, être reconnu dans sa singularité et dans son besoin d’autonomie. Les tentatives de résolution de cette double exigence normative sont révélées, entre autres, dans la gestion familiale, conjugale et individuelle des espaces. Loin de voir dans cette gestion de l’espace l’expression d’un individualisme égoïste, François de Singly focalise son attention sur les aspects constructifs : négocier un espace, et son appropriation, fait partie du processus continu de socialisation. Une « socialisation par frottement », selon l’expression de l’auteur, qui n’implique pas un changement radical d’attitudes chez le partenaire mais une prise en compte permanente de la présence de l’autre. Cette attention aux besoins, aux spécificités de celui qui partage avec soi un espace est, selon l’auteur, un mode d’expression privilégié d’un individualisme altruiste.

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Dans une perspective interactionniste, F. de Singly et ses collaborateurs ont mené huit enquêtes qualitatives centrées sur différents aspects de la gestion quotidienne des espaces, des rythmes, des objets communs. Ces enquêtes ont été menées auprès d’individus provenant essentiellement de strates moyennes et élevées. Par le biais de méthodes variées – parfois conjuguées –, telles que l’observation participante, l’entretien libre, le carnet de bord rempli par les individus le temps d’un week-end, les chercheurs ont essayé de pénétrer les pratiques microscopiques quotidiennes, les sources de tensions et les procédures de négociations engagées par les acteurs. Par ailleurs, aux données des enquêtes s’ajoutent des références récurrentes à des fictions littéraires. Celles-ci ne sont pas à proprement parler analysées en tant que telles mais servent à étayer, à illustrer les idées émises.

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La première partie de l’ouvrage – « Apprendre le respect de l’autre par la vie commune » – réunit trois études qui mettent en évidence le rôle de la contrainte de la présence de l’autre dans l’apprentissage de règles communes : la gestion conjugale du rapport à la télévision et à la musique (avec tout ce que cela comporte en termes d’habitudes et de goûts divergents), les menaces potentielles de l’usage du téléphone sur la vie de couple et, finalement, le partage fraternel d’une même chambre.

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La deuxième partie, « La construction d’une communauté », présente deux enquêtes. La première a été menée auprès de couples dans leurs premiers temps de cohabitation et qui partagent un petit logement. Les discours s’articulent moins autour de l’idée de compromis quotidiens qu’autour des avantages du « vivre ensemble », notamment l’émergence de rituels qui permettent d’entretenir la relation. La seconde enquête rend compte du rôle joué par le fast-food – espace public – dans les codes relationnels familiaux. Dans cet espace de convivialité, où la famille se réunit en dehors de ses frontières, possibilité est donnée à l’enfant de transgresser et aux parents de devenir plus souples.

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La conquête de l’espace individuel à l’intérieur d’un espace commun est le point fédérateur des trois enquêtes présentées dans la troisième partie de l’ouvrage. La première enquête se centre sur le niveau conjugal et plus particulièrement sur une tension constante entre, d’un côté, la revendication de la différenciation individuelle (avec le refus d’une communauté fusionnelle) et, de l’autre côté, la recherche d’une gestion harmonieuse des espaces collectifs. La deuxième enquête explore la « défense d’un petit monde pour un jeune adulte vivant avec ses parents ». La chambre de l’adolescent est l’espace par excellence de l’autonomisation, de l’expression d’une spécificité à l’intérieur d’un cadre défini par l’autorité parentale. Cette recherche d’autonomie ne va pas sans les contraintes du contrôle et des sanctions en cas d’abus. La chambre devient alors le lieu des rêves d’émancipation. La troisième enquête analyse les stratégies de protection de son espace intime dans un contexte communautaire, en l’occurrence la maison de retraite.

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Finalement, la dernière partie de l’ouvrage nous propose deux enquêtes qui ont la particularité d’aborder la problématique de l’espace sous l’angle de l’ailleurs. Le premier ailleurs est celui de l’extra-conjugalité : l’amant est le symbole de la création d’un territoire alternatif mais significatif dans la quête d’autonomie. Le dédoublement de sa vie privée, par l’infidélité, exprime le désir d’affirmation de soi en dehors de cadres conjugaux statutaires. On remarque que l’espace des amants, loin de l’image de la chambre d’hôtel, est fortement investi, ce qui revient à renforcer, par le territoire, le dédoublement de soi. Le second « ailleurs » étudié dans ce dernier chapitre est celui des chambres chez chacun des parents séparés. Ici, c’est la problématique de l’unité de soi à l’adolescence qui est abordée. Contrairement à la valorisation actuelle de l’éclatement des espaces identitaires, on remarque qu’à l’adolescence c’est plutôt le besoin d’un espace personnel unique qui se fait ressentir.

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À partir de cette brève présentation on peut noter que l’un des enjeux de l’ouvrage est celui d’expliciter le contractualisme sous-jacent aux gestes domestiques quotidiens. Dans la gestion d’un espace commun, les acteurs doivent conclure des arrangements qui relèvent moins d’une logique de devoir que d’une logique de la reconnaissance de l’autre. Les individus se construisent ainsi par le biais de pactes, de contrats souples et potentiellement changeants, qui sont autant d’étapes cruciales dans l’apprentissage de la citoyenneté. Toutefois, cette idée si centrale et importante est insuffisamment explorée tout au long de l’ouvrage. Dans la présentation de chaque enquête, les auteurs ont privilégié le descriptif de ces gestes microscopiques sans jamais faire le saut vers la conceptualisation. Ce saut aurait permis de relier le souci de soi (inhérent à la quête de reconnaissance de son individualité à l’intérieur d’espaces choisis) au souci du monde (qui laisse entendre l’hypothèse d’une socialisation par frottement, i.e. l’initiation à des notions de responsabilité, de bienveillance et d’équité). Le lecteur peut, en effet, regretter l’absence d’une réflexion plus développée autour de questions telles que la quête d’égalité et les inégalités de fait, les lignes d’incompatibilité entre des règles universalistes et le particularisme des intérêts, les normes de justice qui président aux procédures de gestion des espaces, etc. Autant de questions rattachées à la problématique du contrat et qui sont mises en évidence dans la négociation individuelle, conjugale et familiale des territoires. À cet égard un détour par la philosophie politique et morale aurait pu constituer un apport théorique important aux analyses interactionnistes et à la réflexion plus large sur les caractéristiques de l’individualisme altruiste.

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La lecture de Libres ensemble suscite une autre réserve. La thèse de la « socialisation par frottement » tend à privilégier une perspective positive ou optimiste des modes de négociation autour d’espaces communs. Dans leur souci de reconnaître les besoins de l’autre et de revendiquer leur ipséité, les acteurs arriveraient toujours à trouver des compromis compatibles avec les deux exigences d’autonomie et de cohabitation. Mais qu’en est-il alors des situations marquées par le blocage de la conversation, par la lutte permanente, par l’oppression et l’aliénation ? Les conditions de négociation ne sont pas toujours réunies : au lieu d’arrangements qui se déroulent dans une logique de reconnaissance de l’autre nous pouvons observer des tendances destructrices cristallisées dans les luttes autour et au sein d’espaces privés. Ce versant « négatif » nous paraît (malheureusement) sous-estimé dans l’ouvrage. Ceci est probablement dû au fait que les enquêtes menées ne permettent pas de saisir ces réalités domestiques où se développent des rapports négatifs à l’espace (des formes diverses d’ « aliénation »). Il aurait été, en tout cas, important de souligner que la socialisation par le partage de territoires privés peut aussi initier l’individu au pire.

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Par ailleurs, le lecteur reste dans l’ignorance de dimensions importantes relatives aux fonctionnements conjugaux et/ou familiaux éclairés par les huit enquêtes. Au-delà des récits des individus qui portent sur les modes de résolution des tensions, sur les arrangements quant à l’investissement de l’espace, des objets, etc., peu de données sont fournies sur les types de fonctionnements familiaux qui soutiennent ces mêmes arrangements. De la lecture des différentes enquêtes se dégage une impression d’uniformisation des comportements et des attitudes car l’ensemble est interprété à la lumière des mêmes tensions : entre besoin d’autonomie et d’appartenance au groupe, entre appropriation individuelle de l’espace et nécessité de conclure des règles de partage. Certes, les objets, les contextes, les statuts changent (la chambre d’enfants, l’usage du téléphone, la maison de retraite, etc.). Toutefois, on saisit plus difficilement la diversité et la spécificité des systèmes familiaux. Par exemple, on peut supposer des fonctionnements qui varient selon le degré d’ouverture vers l’extérieur, selon le degré de normativité interne, selon la conception hiérarchique des individus, selon les finalités en termes de projets familiaux. Bref, le type de fonctionnement familial est un facteur explicatif de haute importance pour comprendre le rapport aux espaces, les modes de socialisation, les dispositifs d’apprentissage de règles.

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Cristina FERREIRA.

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Département de sociologie

Université de Genève

40, Boulevard du Pont-d’Arve

CH-1211 Genève 4

e-mail : cristina. ferreira@ socio. unige. ch

Robert Castel, Claudine Haroche, Propriété privée, propriété sociale, propriété de soi. Entretiens sur la construction de l’individu moderne, Paris, Fayard, 2001.

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Les deux auteurs dialoguent sur la manière d’approcher une question qui leur est commune : par quels processus les sociétés européennes ont-elles été amenées à reconnaître la catégorie d’individu qui se caractérise principalement par l’accession à la propriété de soi ?

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Se référant explicitement au Marcuse d’Éros et civilisation, C. Haroche développe les contenus sociologiques et politiques de catégories psychologiques, aspiration à la reconnaissance, au respect, à la dignité. R. Castel étudie les socles, les assises, les supports matériels (possession de biens) ou immatériels qui donnent à l’individu une « consistance » dont il n’est pas doté a priori. Déjà, dans Les Métamorphoses de la question sociale, Castel avait montré que, s’il n’y a pas d’individualisme sans indépendance, il ne peut néanmoins se réaliser sans affirmation de soi. Or, la continuité des orientations du moi, constitutive d’une action réfléchie, est impossible sans un minimum de stabilité des institutions, au sens durkheimien du terme, aussi bien les normes, la famille, le milieu de travail, que les institutions collectives.

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Ainsi, pas d’indépendance sans appartenance : d’une part on appartient à un groupe ; d’autre part des biens vous appartiennent, des droits vous sont garantis. On ne peut donc étudier l’individualisme sans procéder à une sociologie des représentations collectives ou, comme Louis Dumont, des valeurs. Une réflexion sociologique sur les transformations des discours de légitimation et des conditions de réalisation de la valeur d’individualité est tout aussi indispensable. La « propriété sociale » (notion introduite dès 1884 par Alfred Fouillée) représente, pour les non-propriétaires, le « socle minimal pour se conduire comme des individus » (p. 76). Ainsi, tout en approuvant la philosophie libérale qui, à partir des formulations de Locke, voit dans la propriété juridique des biens la condition nécessaire d’une action individuelle, autonome et indépendante, Castel montre que la théorie et la pratique de la propriété sociale évitent de tomber dans le piège de la théorie individualiste du contrat qui présuppose l’existence des individus sans même qu’ils disposent des supports de leur existence réelle.

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Devant les ravages provoqués par le libéralisme économique et les principes contractualistes qui le cautionnent, on ne peut que se féliciter de la lutte que les auteurs mènent avec lucidité et efficacité : le contractualisme libéral condamne ceux qui sont dépourvus de supports à une extrême dépendance et ceux qui ne manquent de rien à se replier sur eux-mêmes, à la fatigue d’être eux-mêmes. Castel utilise ici les analyses de M. Gauchet et A. Ehrenberg.

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Le danger est pourtant, pour mieux défendre son point de vue, de faire flèche de tout bois : ce qui conduit à exagérer quelque peu les bienfaits de la société salariale. Selon Castel, c’est une « société de semblables (continuum de positions), mais de semblables différents ». C’est donc la société salariale qui permettrait de poser la question des inégalités au point qu’au « début de l’industrialisation il ne serait sans doute jamais venu à l’esprit d’un prolétaire de comparer sa situation à celle de son patron, et réciproquement » (p. 89-90). Castel est si soucieux de construire son objet sociologique qu’il neutralise l’histoire contemporaine, celle des révolutions.

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Ni la bonne volonté des philosophes de la IIIe République ni les réalisations pratiques qu’ils ont inspirées n’autorisent à surestimer les effets qu’elles ont induits dans les transformations de la conscience de classe. On peut aussi s’étonner de la périodisation qui amène à méconnaître l’abaissement du cens électoral au début de la monarchie de Juillet (p. 39).

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Ce livre s’interroge sur la cohérence de la notion d’individualisme qui n’a de sens unifié que pour les opposants à une société d’ordres ou de castes, comme l’ont vu des auteurs anti-individualistes. Pour Alexis de Tocqueville, l’individualisme se caractérise par la revendication d’indépendance et la réalité de la similitude. Quant à Louis Dumont, il considère que lorsque les sociétés ont l’individualisme comme seule valeur, elles se désagrègent si, dans la pratique, ne persistent d’autres valeurs.

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Tout autre est le point de vue de Marcel Gauchet repris par Castel : « Le désenchantement du monde » – c’est-à-dire le déclin de l’emprise des croyances religieuses dans la sphère sociale – « promeut l’individu proprement dit, responsable de ses actes et assurant “librement” ses engagements » (p. 127). Les guillemets sont caractéristiques de l’embarras de Castel qui ne veut pas entrer dans la problématique de l’autonomie du sujet politique (celle de Gauchet) sans pouvoir y échapper. L’émergence de l’individualité, pour Gauchet, correspond seulement à une déconnexion entre la hiérarchie sociale et la hiérarchie des valeurs religieuses ; à cette condition s’établit la sphère d’autonomie du sujet sur la base de l’indépendance du propriétaire : mais, selon l’Aufklärung kantienne (dont Gauchet est proche) cette indépendance n’est que la condition du sujet autonome, libre de vouloir agir selon la loi morale.

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Il est difficile de fonder la lutte contre le libéralisme économique sur une conception mixte de l’individualité qui tente de faire la synthèse entre ses significations inconciliables : premièrement, faculté pour l’individu de choisir ses valeurs, au besoin antisociales, en dehors de toute loi sociale ou morale (conception libertaire ou libertarienne) ; deuxièmement, l’autonomie du sujet ; et, enfin, une idée jugée aberrante si toute société est, par essence, hiérarchique (Louis Dumont). Pour Tocqueville, l’individualisme est par essence démocratique, mais l’égalité des conditions conduit à la tyrannie de l’opinion publique.

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Il est acrobatique de tenter la conciliation entre deux aspects contradictoires de l’individualisme : la dualité entre l’individu égoïste et indépendant et d’autre part, le citoyen, la personne morale. Le compromis circonstanciel n’abolit pas les conséquences historiques à plus long terme, du regroupement sous un même terme, l’ « individu », d’orientations pratiques incompatibles.

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La résurrection d’un syncrétisme socialisant et sociologisant, tout autant que moralisant, est peut-être utile pour mesurer la régression des idées actuellement dominantes. Mais comment résoudre les apories de la conception moderne de l’individu sans prise en compte de la singularité ? Sinon, toute détermination des individus les fait retomber dans la similitude et la dépendance : alors la critique de Louis Dumont et d’Alexis de Tocqueville est irrécusable.

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Pierre LANTZ.

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18, rue de Lyon

75012 Paris

Anne Muxel, L’expérience politique des jeunes, Paris, Presses de Sciences Po, 2001.

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Peut-on parler d’une expérience de la politique analogue à celle de la sexualité par exemple ? Et faut-il opter pour la référence à l’expérimentation pour analyser ce phénomène ? Telles sont les premières interrogations que suscite le titre a priori énigmatique de l’ouvrage d’Anne Muxel, sociologue au CEVIPOF, qui consacre l’essentiel de ses recherches au thème de la socialisation politique introduit en France par Annick Percheron, et met en exergue à cette nouvelle publication, la sociologie de l’expérience synthétisée par François Dubet.

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Comment s’accomplit la politisation des jeunes d’aujourd’hui ? Ces derniers ont en effet à construire leur lien à la politique, comme à chaque génération, mais dans le contexte spécifié du « malaise démocratique », expression forgée par Pascal Perrineau, c’est-à-dire d’un brouillage des repères droite/ gauche, d’un affaiblissement des organes politiques (partis, syndicats), d’un progrès continu de l’abstention aux scrutins, d’un discrédit général de la politique et d’un « malentendu » chronique de la jeunesse avec les hommes politiques. Autrement dit, l’incertitude qui pèse sur les fondements mêmes des institutions démocratiques accroît indéniablement l’effet de génération et contraint à un rapport « expérimental » à la politique, objet d’une découverte spontanée et tâtonnante plutôt que d’un parcours civique programmé.

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L’auteur s’emploie à extraire de plusieurs enquêtes récentes les traits saillants d’une jeunesse qui vote peu, qui paraît perplexe et quelque peu « hors du jeu politique ». Pourtant le sens politique des jeunes n’est pas en sommeil, puisqu’ils apparaissent « mobilisés » et prêts en effet à s’investir pour diverses causes à caractère plutôt concret. Les manifestations lycéennes récurrentes (et pourvues d’efficacité !) seraient la meilleure image de ce potentiel de conscience et d’action collectives, à l’éclatement aussi intense que spontané, en tous les cas dans une certaine frange des jeunes. L’hypothèse d’un désenchantement ne paraît pas valide et on ne peut conclure à une dépolitisation, soutient fortement Anne Muxel : « Engagement, vérité et humanité » (p. 50) seraient les maîtres-mots des vertus politiques dans lesquelles les jeunes seraient prêts à se reconnaître, mais que ne leur offrent pas les circonstances de la vie politique officielle.

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Pourtant, l’expérience politique des jeunes que l’auteur cherche à cerner précisément – c’est l’une des qualités maîtresses de l’ouvrage – apparaît sous la très forte prégnance de la famille et ce nonobstant les remaniements de cette même institution. L’étude de l’affiliation à laquelle Anne Muxel procède, à partir de l’enquête postélectorale de 1997, révèle en effet une très nette prévalence de l’héritage politique. La couleur politique correspond au lot que l’on reçoit dès l’enfance, de la part du père d’ailleurs plutôt que de la mère, assimilée au retrait. En incluant dans la catégorie des affiliés ceux qui revendiquent l’absence de choix comme positionnement, « ce sont les deux tiers des Français (66 %) qui peuvent être considérés comme des héritiers politiques » (p. 58). Outre l’expérimentation, l’autre logique qui préside à la formation du choix politique réside dans l’identification dont on perçoit ici toute l’efficace, occultant les autres univers de socialisation, tel l’école. Cependant, Anne Muxel déjoue la logique généalogique, qui tendrait à prouver une hérédité des positionnements, en montrant que même dans ce cas, ce n’est pas le déterminisme pur qui œuvre, mais que d’autres remaniements interviennent, sous l’influence du niveau d’instruction et de l’appartenance sociale, mais aussi de la subjectivité qui se construit et des « effets du temps » que la méthode longitudinale permet de capter (chap. 4). Ainsi l’héritage n’induit pas mécaniquement le vote et sa nature, véritable prise de responsabilité citoyenne, que les jeunes s’emploient plutôt à différer. De la même manière, la participation à une action politique dans la jeunesse possède pour l’individu un effet d’initialisation repérable au long cours. Le domaine des choix partisans ultérieurs et de l’expression politique correspond donc à une sphère disponible pour le travail de l’appropriation et le commencement véritable de l’expérience.

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Isabelle de MECQUENEM.

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IUFM

23, rue Clément Ader

BP 75

51685 Reims Cedex 2

André Rauch, Le premier sexe. Mutations et crise de l’identité masculine, Paris, Hachette Littératures, 2000, 297 p.

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André Rauch, professeur à l’Université de Strasbourg, spécialiste de l’histoire des loisirs et du sport, propose, dans ce stimulant essai, un regard anthropologique sur la crise de l’identité masculine, que révèle une histoire allant, peu ou prou, de la Révolution française à la Première Guerre mondiale.

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Il ne s’agit cependant pas ici d’une chronologie, mais bien plutôt d’une typologie. Certes, le temps historique et ses repères sont là : la Révolution française, les campagnes de la Grande Armée, la bourgeoisie de 1848, les débuts de l’exode rural, la Belle Époque... Mais cette présence a pour but de mettre au jour des espaces différenciés de sociabilité, constituant de véritables matrices de l’identité masculine.

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Les points d’appui du travail n’affleurent qu’avec discrétion dans un texte animé d’un permanent souci d’écriture. Des esprits plus positivistes regretteront un goût de la forme, renvoyant aux notes et annexes bibliographiques les indispensables références. Un public plus large appréciera une langue déliée évoquant avec talent les fraternités masculines des sans-culottes, les gaillardises des cabarets ou les chahuts des internats. Quoi qu’il en soit, les données morphologiques sur l’évolution de la société française, son lent basculement d’un modèle rural et patriarcal vers un modèle urbain et salarial, constituent la trame sur laquelle s’inscrivent des motifs tirés d’une abondante littérature de témoignage : mémoires, journaux intimes, romans fournissent les scènes où se disent les formes et les valeurs constitutives de la virilité.

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Tout part de la Révolution française et de l’étonnante littérature des pamphlets, lettres et journaux patriotiques où se tissent à l’envi, sous la plume des « fouteurs de la nation », la métaphore paillarde et la gauloiserie épanouie. Une équivalence, dont sont déclinées sans fin les harmoniques, s’établit entre impuissance du souverain et vigueur de la nation. Mais derrière les rodomontades gaillardes autre chose s’esquisse : la fin d’un modèle sacré, où les hiérarchies se fondent sur un ordre divin et légitiment le pouvoir incontesté du pater familias ; le début d’une transformation des conditions, induisant précarité et incertitude.

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Et de fait, le XIXe siècle va construire des situations de sociabilité nouvelles, creusets de valeurs et de vertus, en lesquelles vont s’incarner pour les hommes un idéal de virilité. L’armée tout d’abord, dont la révolution a fait un devoir citoyen, elle qui n’était auparavant qu’affaire de mercenaires, et dont les campagnes de Napoléon signent la geste. Un certain idéal guerrier traversera ainsi tout le siècle, exaltant les vertus du sacrifice et de l’insouciance virile, face à la souffrance et à la mort. Un idéal qui aura aussi ses figures et ses rites : le grognard, les « messieurs » de la Garde, les décorations... Bien loin de cet idéal, mais coexistant avec lui et porté lui aussi par une époque nouvelle, s’épanouit le modèle bourgeois, que la littérature a amplement décrit : aisance matérielle, réussite sociale, équilibre familial, maîtrise de soi... Le bourgeois est l’homme de la carrière, c’est-à-dire du mérite personnel et de la patience.

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Ce modèle, qui prospère sous le règne de Louis-Philippe, semble, à bien des égards, à l’opposé de celui qui se construit dans les campagnes, au sein de traditions villageoises que bouleverse lentement, mais irrémédiablement, le changement social : Code Napoléon, imposant le partage équitable des biens entre les héritiers, et menaçant l’intégrité des parcelles récemment acquises ; exode rural, inversant définitivement les tendances démographiques au milieu du siècle, et s’accroissant au rythme des transformations technologiques ; mouvements migratoires entre campagnes et grandes villes, où se concentrent, selon les quartiers et les professions, les gens originaires d’un même « pays »... Ces mouvements stabilisent puis défont des moments et des formes de sociabilité privilégiés : la traditionnelle veillée, à laquelle succéderont « la chambrée », réservée aux hommes, et le cabaret, où la virilité se dit dans la puissance de la voix, la verdeur des propos, et les quantités de boisson ingurgitées ; puis, chez les exilés de la grande ville, limousins, savoyards, creusois, bretons... les regroupements par quartiers, les chambres partagées, les bagarres de bal musette, l’apprentissage de la boxe et du chausson, la fréquentation des premières salles. L’ère des loisirs, qui commence à apparaître dans la seconde moitié du siècle, sous l’influence anglaise, crée également des lieux, salles de gymnastique, café-concert, salles de boxe où, dans le Paris de 1900, le bourgeois en haut-de-forme croise la casquette de l’ouvrier.

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À travers ces diverses scènes, auxquelles il faudrait encore ajouter l’internat de garçons et l’intransigeance de sa discipline ou les premiers syndicats ouvriers et leur fraternité (ces derniers malheureusement absents de l’ouvrage), se dessinent ce que l’on pourrait appeler des lignes de force de la virilité. Certes, celle-ci n’est plus définie, comme sous l’Ancien Régime, par une condition immuable et fait l’épreuve de l’incertitude. Mais cette épreuve, quelle que soit la scène où elle se décline, semble dominée par ce que l’on pourrait appeler la maîtrise des jeux de la discipline et de l’excès. L’homme est celui qui assume ces deux pôles, à l’image du sans-culotte, qui les ancre dans les qualités originaires de la résistance à la souffrance (être dur au mal) et de la puissance virile. Le soldat oscille entre les pires privations et la bravade, qui lui fait défier, sourire aux lèvres, la mitraille adverse ; l’homme de la terre et des solidarités villageoises équilibre ses excès au cabaret d’une indifférence à l’épreuve physique d’un travail harassant ; exilé à la ville, partageant sa chambre avec ses compagnons d’infortune, épargnant chaque sou, il ne rechigne pas aux bagarres nocturnes du samedi soir. Seul le bourgeois semble avoir neutralisé le pôle de l’excès, même si, à la fin du siècle, les outrances de l’internat ou, plus avancé en âge, l’encanaillement des cafés-concerts en rappellent la présence.

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Le masculin se conjugue donc avec la répression des affects, l’indifférence au mal ou à la souffrance, la discipline des sentiments et, en écho, l’expression, physique ou symbolique, de la puissance. La femme, dans cette histoire, a peu de place. Le mouvement d’émancipation sociale et intellectuelle qui fondera son autonomie n’est encore qu’une esquisse. Elle n’existe qu’en contrepoint, comme mère ou épouse, mettant son intelligence ou sa finesse au service de son époux dans le modèle bourgeois, tentant souvent en vain de canaliser les dérives de son mari dans les milieux populaires, hantés par le cabaret et l’alcoolisme. Lorsqu’elle abandonne la sphère privée pour entrer dans le monde public, elle est toujours suspecte de perdre son âme, à l’image des révolutionnaires ou des pétroleuses. Le destin que les hommes lui assignent est celui de la fille publique, ou de celle qui exhibe ses charmes dans les music-halls parisiens de la fin du siècle, à l’image de Mlle Cavelli, qui marque son effeuillage de pauses savantes, afin de « permettre aux spectateurs de retrouver leur sang-froid ».

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Ainsi conçu, ce passionnant parcours ethno-historique apporte un point de vue décalé et neuf aux travaux contemporains de sociologie du genre. En ne partant plus des femmes mais des hommes, et en problématisant la virilité, il fait de celle-ci une construction sociale souvent douloureuse, contrepoint d’un monde où l’engagement physique et la répression des affects sont encore vécus comme une nécessité vitale et le seul accomplissement possible.

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Jean-Michel BERTHELOT.

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Sorbonne

LEMTAS (Paris 5)

jean-michel. berthelot@ paris5. sorbonne. fr

Ouvrage collectif, Pluralité des cultures et dynamiques identitaires (Hommage à Carmel Camilleri), Paris, L’Harmattan, 2000.

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Le monde contemporain est le théâtre d’une mobilité croissante des populations, de mouvements aigus de propagation de la technologie, et les individus sont de plus en plus conduits à se reconnaître de plusieurs allégeances, de plusieurs filiations. Comme l’a écrit G. Canguilhem, « l’individu se trouve à l’intersection d’appartenances multiples (Toulousain-catholique ; buraliste-philatéliste), volontaires et involontaires. Il n’est englobé dans aucun de ces groupes, lesquels ne sont pas eux-mêmes, entre eux, dans des relations d’inclusion, malgré la commodité des termes nation ou classes sociales » [1]   G. Canguilhem, cité par A. Demailly, La psychologie... [1] . En ce sens, l’individu moderne est un acteur « pluriel » puisque chacun de nous appartient simultanément à plusieurs catégories et groupes sociaux en termes de nationalité, d’organisation professionnelle, de genre ou d’âge, et que ces catégories se chevauchent sans cesse entre elles à grande cadence.

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D’abord centré sur les réactions de populations immigrées aux prises avec des systèmes de normes et de valeurs culturelles dominateurs et mal connus, le thème de l’interculturel est apparu outre-Atlantique dans les domaines de la psychopathologie et des sciences de l’éducation afin de répondre à des besoins sociaux dans une optique intégrative. En France, le thème de l’interculturel s’est fortement inscrit dans le champ d’une discipline, la psychologie sociale. Au sein de cette discipline, Carmel Camilleri, en explorant le constat de la pluralité des identités contemporaines et en soulignant que les appartenances ne sont jamais définitivement exclusives, s’est affirmé comme l’une de ses grandes figures.

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Philosophe de formation, C. Camilleri est décédé en 1997 et l’ouvrage Pluralité des cultures et dynamiques identitaires est un recueil de textes de collègues français et étrangers, ainsi que d’anciens étudiants, désireux de relever toute l’actualité de sa pensée. C. Camilleri a ouvert la voie à une véritable psychologie interculturelle, à la « française » (comme l’écrit C. Tapia), « nourrie (aussi) aux mamelles de l’anthropologie culturelle, de la sociologie du développement, de la psychologie cognitive et expérimentale et des sciences de l’éducation » [2]   Hommage à C. Camilleri, Pluralité des cultures et... [2] . Les travaux de C. Camilleri parlent moins de rencontre entre des cultures que d’histoires d’individus inscrits entre plusieurs sociétés et cultures. Au début des années 1980, ses travaux illustrent le déclin des recherches visant à classer, souvent terme à terme, les cultures sur la base de traits identifiables (pour une partie restreinte de la population) pour favoriser plutôt la prise en compte des différences culturelles envisagées d’abord comme des productions d’interaction entre groupes. L’altérité et l’identité ne sont pas « des faits objectifs à décrire » mais un rapport dynamique (systémique) entre deux identités qui se confèrent mutuellement un sens.

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L’œuvre de C. Camilleri apparaît comme une contribution majeure à une psychologie des situations de contact culturel après les analyses données par R. Bastide (1950) ou G. Balandier (1970). L’ouvrage Pluralité des cultures et dynamiques identitaires souligne que les travaux de C. Camilleri ont ouvert la voie à une « nouvelle génération » de chercheurs qui se sont efforcés de repérer empiriquement puis de théoriser les manipulations de codes culturels antagonistes par lesquels individus et groupes tentent de gérer leur équilibre identitaire (M. Abdallah-Preitceille (1985) ; C. Clanet (1990) ; M. Cohen-Emerique (1989) ; E. M. Lipiansky (1991) ; H. Malewska-Peyre (1982) ; M. Oriol (1984) ; I. Taboada-Leonetti (1982) ; A. Vasquez (1990) ; G. Vinsonneau (1978) ; M. Zalewska (1982)...).

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Chez ces chercheurs, l’objet le plus étudié est le comportement des minorités originaires de pays du Tiers Monde venues « gagner leur pain » dans des sociétés occidentales aux valeurs modernistes. Leurs travaux étudient la manière dont ces individus « minoritaires » vivent les institutions pour inférer un savoir sur les mécanismes de la déviance et de l’intégration. Ainsi, par exemple, l’écolier, à la fois produit et producteur de culture, est dorénavant un acteur social porteur de cognitions fortement marquées, notamment l’appartenance socio-ethnique et culturelle.

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Ce qui fait l’originalité et la force des recherches sur les « stratégies identitaires », inspirées de l’œuvre de C. Camilleri, réside en la démonstration que l’identité est toujours un authentique « travail » d’interprétation subjective de différents facteurs objectifs, que ceux-ci soient biologiques, linguistiques, religieux ou autres. Il s’agit pour le sujet d’acquérir et de conserver les supports de son identité afin de réaliser une image de soi positive. être égal à soi-même n’est pas « mécanique », par la stricte adhésion à des formations subjectives censées demeurer invariables (représentations, sentiments, habitudes...), mais « dialectique » par intégration du nouveau dans l’ancien à travers des variations personnelles dans la tenue des rôles et l’investissement dans des sous-groupes librement formés (compagnonnage, amitié...).

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C. Camilleri a toujours fait sienne la distinction entre l’identité sociale, et sa théorisation par l’École de Bristol (H. Tajfel, 1978), et l’identité personnelle annoncée par G. H. Mead (1934) qui avait, l’un des premiers, analysé l’articulation entre le « moi », composante sociologique formée par l’intériorisation des rôles sociaux, et le « je », composante plus personnelle. Dans cette conversation entre le « je » et le « moi », l’individu devient « une création continue de la société et la société une création continue des individus » (J. C. Deschamps). Pour C. Camilleri, la culture peut ainsi être définie comme un réseau (intersubjectif) de significations qui « traduit » ou « reformule » sans cesse les déterminations naturelles dans celles d’un ordre symbolique : « La culture est l’ensemble plus ou moins lié de significations acquises les plus persistantes et les plus partagées que les membres d’un groupe, de par leur affiliation à ce groupe, sont amenés à distribuer de façon prévalente sur les stimuli provenant de leur environnement et d’eux-mêmes, induisant vis-à-vis de ces stimuli des attitudes, représentations et comportements communs majoritairement valorisés, dont ils tendent à assurer la reproduction par des voies non génétiques. » Dans cette perspective constructiviste, il ne peut exister de significations en soi mais seulement comme effets d’interactions dans un contexte. L’identité ethnique ne saurait y être comprise à partir de son contenu culturel mais plutôt comme un phénomène lié à la construction de frontières consciemment entretenues par les membres et les non-membres du groupe (F. Barth, 1995). Certains traits ethniques vont être mis en avant comme marqueurs distinctifs, alors que d’autres vont être ignorés ou refoulés. Des groupes culturellement similaires pour un tiers pourront tout à fait se considérer comme étrangers l’un à l’autre, en s’opposant sur un seul élément isolé de l’ensemble culturel. Ce que souligne si finement les travaux de C. Camilleri, c’est que confrontés à la même situation d’acculturation, tous les individus ne feront pas le choix des mêmes stratégies. Face à la menace de l’altération, le sujet s’emploie à développer des procédés incitant l’autre à le reconnaître de la façon qui lui convient (recherche d’authentification). Les individus ont tendance à recourir à des stratégies d’évitements des conflits en se préservant par le recours à une cohérence comportementale simple ou complexe, soit à adopter des stratégies de modération des conflits de codes. C. Camilleri a su ainsi distinguer tout d’abord les conduites de ceux qui cherchent à occulter les contradictions entre codes originels et nouveaux codes, soit en s’enfermant dans un cadre culturel unique (la décoration de l’habitat montre, par exemple, comment l’espace peut être vécu comme une métaphore de ce qui se passe au pays des origines), soit en pratiquant l’alternance des codes selon les circonstances. C. Camilleri a su également distinguer les conduites de ceux qui affrontent les contradictions, les cadres hétérogènes, soit dans le sens syncrétique d’un bricolage indifférent à la logique rationnelle (de manière à maximiser les avantages offerts par l’un ou l’autre des systèmes culturels), soit dans le sens synthétique d’une liaison de traits empruntés aux codes culturels. Alors que les premiers ne se préoccupent pas de justifier nécessairement leurs manipulations, les seconds donnent l’impression d’individus qui ont des facultés de se couper d’eux-mêmes, de poser des cloisons avec ce qui dérange. Ils argumentent toujours comme ce sujet qui soutiendra que tel item moderniste est déjà repérable dans le Coran.

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Pour C. Camilleri, « lorsque l’individu parvient à élaborer des cognitions et des conduites propres à lui assurer l’économie des tensions qui résultent de l’affrontement entre le code culturel de ses origines et celui de l’univers où il s’agit de s’adapter en demeurant pourtant ancré dans le premier, du point de vue psychologique, on peut considérer qu’il réussit son intégration » [3]   G. Vinsonneau, Culture et comportement, Armand Colin,... [3] .

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Stimulante pour le politologue qui chercherait à mettre en relation les stratégies identitaires avec différentes politiques d’immigration des pays de résidence, M. Oriol voit, dans la réflexion de C. Camilleri, une triple invitation : pour l’anthropologue celle de redéfinir l’ethnocentrisme, pour le psychologue celle de réviser la notion de personnalité et pour l’historien, celle de réévaluer les particularités des situations postcoloniales [4]   Hommage à C. Camilleri, Pluralité des cultures et... [4] .

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Prolongeant l’interrogation kantienne de l’autonomie du sujet, la pensée de C. Camilleri peut être qualifiée d’humaniste en ce qu’elle accorde le primat au sujet et souligne la capacité humaine, face aux conflits culturels, de pouvoir procéder à un ensemble de négociations qui mobilisent non seulement le sens mais aussi les différentes « figures d’autrui » (individus, groupes, sociétés). Ainsi que l’expriment J. Costa-Lascoux, M. A. Hily et G. Vermes, « la psychologie sociale de C. Camilleri introduit le sens de la relativité, et non pas le relativisme, dans l’analyse des dynamiques identitaires ». Éclairant de manière forte la question du multiculturalisme, l’œuvre de C. Camilleri place la modernité comme ce moment historique, dès la Renaissance, où la relation des consciences à la culture tend à s’inverser et où les sujets mettent davantage à distance leurs représentations culturelles, où « le culturel s’est mis à s’ouvrir à la conscience critique, à des instances réflexives qui le dépassent ». Alors qu’autrefois, chacune des sociétés traditionnelles pouvait être envisagée comme un système en cohérence et intégrateur, les sociétés contemporaines (complexes) sont constituées plutôt de « subcultures » avec un « commun dénominateur résiduel ».

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Philippe PIERRE.

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LSCI/CNRS

59, rue Pouchet

75849 Paris Cedex 17

Franco Crespi, Teoria dell’agire sociale, Bologne, Il Mulino.

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La théorie de l’agir social (agency) de Franco Crespi est portée par un grand souffle théorique dont la force vient aussi de l’immense capital de connaissances philosophiques et sociologiques de l’auteur. La question posée est : Qu’est-ce que l’action sociale ?

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Dans la première partie du volume, « La connaissance de l’agir », Crespi interroge la tradition philosophique occidentale sur la question de l’agir, de Platon à Aristote, de Galilée à Descartes, de Hobbes et Spinoza à la philosophie analytique contemporaine. La tradition philosophique occidentale, dans ses différentes perspectives, a donné la priorité à l’analyse théorique de l’action humaine, à la connaissance plutôt qu’à l’action. Cette priorité a été d’autant plus absolue que la connaissance s’inspirait d’un modèle mathématique. C’est pourquoi cette tradition a donné un caractère mystérieux, inquiétant, à l’agir humain : cet agir continuait à échapper en grande partie, dans sa réalité multiple et indéterminée, à la capacité explicative de la raison théorique. C’est seulement au cours du XVIIe siècle que les philosophes commencent à affronter ces difficultés, en dégageant les liens étroits et même l’interdépendance de la raison et de la passion. La philosophie de la connaissance, l’épistémologie, la critique de la tradition métaphysique ont rendu visible le caractère intentionnel de l’agir humain, analysé comme une manifestation du sujet. On a reconnu qu’il existe un lien étroit, une unité fondamentale, entre agir et penser.

82

Dans la deuxième partie du volume, « L’agir social », Crespi aborde la réflexion sociologique en examinant une très vaste littérature correspondant aux orientations les plus diverses. Il démontre l’insuffisance, aussi bien de l’approche systémique, qu’il définit comme déterministe, que de l’approche « anarchiste », qui rejette toutes les formes de « détermination » sociale comme un produit de la logique de domination. Émile Durkheim, par exemple, après avoir opposé déterminé et indéterminé, critique ce qui est individuel et défend ce qui est collectif, et est donc source d’ordre. Il ne s’aperçoit pas que l’ordre social, qui est le point de rencontre entre expérience vécue et ordre symbolique, ne peut se fonder que sur un rapport ambivalent entre déterminé et indéterminé. Quand Crespi parle de détermination absolue, il entend la conviction de Durkheim que la société constitue un principe de maîtrise des désirs individuels déchaînés, en les délimitant et en leur imposant les finalités à poursuivre et les normes à respecter.

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L’idée de détermination absolue est aussi présente dans le travail de Talcott Parsons, qui attribue aux principes normatifs une fonction analogue à celle que Kant attribue aux impératifs catégoriques. Parsons se sert d’une approche systémique pour analyser l’acteur social, la formation de la personnalité et la culture. La société est l’organisation des interactions individuelles et de la culture au service de ses impératifs fonctionnels. En négligeant le caractère problématique de l’intégration et l’écart qui existe entre buts individuels et collectifs, Parsons n’arrive pas à saisir le caractère ambivalent des normes. Celles-ci sont à la fois indispensables et réductrices par rapport aux exigences qui émergent dans l’expérience vécue.

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Crespi adresse la même critique, mais pour des raisons opposées, aux auteurs qui ont privilégié l’indétermination, la vie et le faire par rapport aux formes déterminées de l’ordre symbolique. Marx, Foucault, Nietzsche, Marcuse ont en commun, malgré leurs orientations diverses, le refus de toute médiation culturelle. Toute détermination équivaut pour eux à une forme d’oppression et de domination. Dans l’historicisme anti-humaniste de Foucault, les formes du savoir, les épistémès se reproduisent d’une façon autonome, indépendamment du sujet, qui est réduit à un produit du langage.

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Le trait le plus original du travail de Crespi est qu’il adopte le point de vue d’être et Temps de Heidegger pour critiquer la manière dont les sciences sociales conçoivent l’agir. Le sujet dont parle Heidegger n’est pas seulement connaissance rationnelle, mais aussi Sorgen um, prise en compte, car il existe un lien très étroit entre compréhension et affect. Dans cette perspective, Crespi introduit une distinction entre l’ouverture, la créativité, l’imagination de l’agir social, qu’il appelle son sens, et les limites qui lui imposent un ordre symbolique, qu’il appelle sa signification. Les objectivations culturelles de l’agir sont en même temps nécessaires, pour permettre la prévisibilité de la vie sociale, et contraignantes, aliénantes, pour le sujet qui ne s’y reconnaît jamais totalement. C’est pour cela que la notion d’ambivalence reçoit une importance centrale dans la théorie de l’agir de Crespi, comme dans sa théorie du pouvoir et de l’identité individuelle. Le sujet a besoin d’être reconnu par les autres pour construire son estime de soi, mais il a aussi besoin de prendre des distances par rapport à ses rôles. De la même manière, le pouvoir se manifeste dans des expressions symboliques indépassables et apparaît comme inacceptable. Autant que le pouvoir, l’identité crée des réactions ambivalentes dans la mesure où toute identité est réductrice et limitative : en même temps elle situe l’individu par rapport à des normes et à des rôles sociaux.

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L’identité de l’être comme ipse se réfère à sa singularité, à son originalité ; l’individu est unique et se sent différent de tous dans la mesure où il découvre en lui-même, au-delà des vicissitudes de son existence, une continuité, un nucleus. L’identité comporte donc une certaine indétermination, puisqu’elle ne se réduit pas à un ensemble des positions socialement définies. Comme l’a souligné Ricœur, les individus gardent un rapport ambivalent à leur milieu social car ils ont une double expérience, d’appartenance et de distanciation par rapport à leurs positions sociales. Cette capacité de gérer les deux dimensions de son identité permet au sujet de s’opposer à une détermination absolue de ses conduites et de se rendre compte que ses situations sociales sont des champs de possibilités plutôt que des contraintes. Le grand effort théorique de Crespi nous offre une nouvelle perspective sur l’action sociale qui mérite, au plus haut point, d’être discutée ; sa réflexion est indispensable aux recherches de terrain qui manquent trop souvent de conscience de leurs implications théoriques.

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Simonetta TABBONI.

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Université Paris 7

Gilles Ferréol, La dissertation sociologique, Paris, Armand Colin, « Cursus », 2000. 

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À l’heure où les sciences économiques se mobilisent contre l’hégémonie de la réduction mathématique stérilisant la compréhension de phénomènes que leur ancrage sociopolitique patent rend de droit justiciables d’une pluralité d’approches, on trouvera dans cette contribution l’ample illustration des vertus anti-autistiques de la dissertation appliquée aux problèmes économiques et sociaux, qui consiste, selon l’étymologie rappelée par l’auteur, à « entrelacer » « tresser » les paradigmes afin d’éclairer une question cruciale.

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Que ceux qui craignent la vacuité banale des ouvrages de méthodologie soient rassurés ! Gilles Ferréol, professeur à l’université de Poitiers, sociologue très contributif, à la tête d’une bibliographie imposante, récuse magistralement la spécieuse dissociation de la « forme » et du « fond ». En effet, la caractéristique principale de l’ouvrage est de mobiliser un foisonnement de références savantes sur des exemples précis de difficultés ou d’écueils : les conseils sont en effet puisés chez les plus grands (Descartes, Sartre, Aron, etc.), eux-mêmes rarement présentés sous cet angle aux étudiants. Des définitions de concepts, de modèles ou de courants sociologiques, des citations et des documents variés (tableaux, biographies) émaillent les nombreux corrigés proposés. De même, des « fiches techniques », synthèses sur des questions ou des concepts, complètent ce dispositif véritablement fécond, qui permet d’apprendre tout en s’exerçant. Une trentaine de sujets sont ainsi passés au crible, balayant un ensemble très vaste de notions et de problématiques fondamentales dans les différents domaines de la sociologie (politique, économique, culturel). L’étudiant en sciences sociales appréciera tout particulièrement d’être guidé pas à pas par cet authentique manuel, les candidats aux concours tireront profit de l’extrême densité de son contenu, de sa démarche systématique pour résorber toutes les difficultés de construction de la dissertation et de l’explicitation des critères d’évaluation d’une épreuve réputée périlleuse.

91

Isabelle de MECQUENEM.

92

IUFM

23, rue Clément Ader

BP 75

51685 Reims Cedex 2

Notes

[1]

G. Canguilhem, cité par A. Demailly, La psychologie sociale, Éd. L’Interdisciplinaire, 1993.

[2]

Hommage à C. Camilleri, Pluralité des cultures et dynamiques identitaires, L’Harmattan, 2000, p. 227.

[3]

G. Vinsonneau, Culture et comportement, Armand Colin, 1997, p. 131.

[4]

Hommage à C. Camilleri, Pluralité des cultures et dynamiques identitaires, L’Harmattan, 2000, p. 123 ; C. Camilleri, La culture et l’identité culturelle : champ notionnel et devenir, in C. Camilleri et M. Cohen-Emerique, Chocs de cultures : concepts et enjeux pratiques de l’interculturel, L’Harmattan, 1989 ; C. Camilleri, Stratégies identitaires : les voies de la complexification, in M. A. Hily et M. L. Lefebvre, Identité collective et altérité. Diversité des espaces. Spécificités des pratiques, L’Harmattan, 1999.

Plan de l'article

  1. Jean-Michel Berthelot (sous la dir. de), Épistémologie des sciences sociales, Paris, PUF, « Premier cycle », 2001.
  2. Anne Raulin, L’ethnique est quotidien, diaspora, marchés et cultures métropolitaines, Paris, L’Harmattan, « Connaissances des hommes », 2000.
  3. François de Singly, Libres ensemble. L’individualisme dans la vie commune, Paris, Nathan, 2000, 253 p.
  4. Robert Castel, Claudine Haroche, Propriété privée, propriété sociale, propriété de soi. Entretiens sur la construction de l’individu moderne, Paris, Fayard, 2001.
  5. Anne Muxel, L’expérience politique des jeunes, Paris, Presses de Sciences Po, 2001.
  6. André Rauch, Le premier sexe. Mutations et crise de l’identité masculine, Paris, Hachette Littératures, 2000, 297 p.
  7. Ouvrage collectif, Pluralité des cultures et dynamiques identitaires (Hommage à Carmel Camilleri), Paris, L’Harmattan, 2000.
  8. Franco Crespi, Teoria dell’agire sociale, Bologne, Il Mulino.
  9. Gilles Ferréol, La dissertation sociologique, Paris, Armand Colin, « Cursus », 2000. 

Pour citer cet article

« Comptes rendus », Cahiers internationaux de sociologie 2/ 2001 (n° 111), p. 363-382
URL : www.cairn.info/revue-cahiers-internationaux-de-sociologie-2001-2-page-363.htm.
DOI : 10.3917/cis.111.0363


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