Cahiers internationaux de sociologie
P.U.F.

I.S.B.N.9782130520801
212 pages

p. 169 à 201
doi: en cours

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n° 112 2002/1

2002 Cahiers internationaux de sociologie

Le micro-ordinateur dans l’espace conjugal

Laurence Le Douarin Université René-Descartes – Paris 5Université de technologie de Compiègne (UTC)
L’entrée de l’ordinateur cristallise les relations latentes à la vie de couple et les contradictions qui la minent. Pour comprendre ces effets, encore faut-il connaître le devenir de la vie conjugale. En effet, un objet technique n’a de sens que dans la mesure où il s’inscrit dans un corps social traversé par ses propres dynamiques. L’ordinateur accentue donc, plutôt qu’il ne crée, certains traits d’évolution de la famille et des rapports homme/femme. Il intervient dans un univers déjà investi par un ensemble d’objets techniques socialement marqués et inégalement répartis entre les sexes. Mots-clés : Technique, Informatique, Micro-ordinateur, Famille, Masculin/féminin. The introduction of the computer uncovers the dormant relations in a couple’s life and its undermining contradictions. To apprehend this phenomenon, a thorough knowledge of today’s domestic life is essential. Indeed, a technical object only makes sense insofar as it integrates into a society with its own underlying dynamics. The computer, as a consequence, does not produce, but rather emphasizes some trends of the evolution of both family and current gender relations. It enters into an arena already surrounded with technical objects that are socially marked and unevenly distributed among the sexes. Keywords : Technics, Computing, Personal computer, Family, Gender relations.
Avec sa miniaturisation, l’ordinateur s’est étendu au domaine privé et est entré dans l’espace domestique. Notre recherche a consisté à étudier les modifications que cette intrusion entraîne dans la vie familiale.
Il nous paraît que l’étude du rapport des hommes aux nouveaux objets techniques, entrant dans leur vie courante, engendre des phénomènes révélateurs de sociabilités contradictoires, souvent cachées, et qui, à l’occasion, se manifestent. Disons, pour pasticher une expression de Freud parlant de l’interprétation du rêve, que nous y voyons « une voie royale vers l’inconscient ». Ici, il s’agira de l’inconscient social.
L’objet technique n’est pas reçu du fait de ses seules caractéristiques fonctionnelles, même si, par ailleurs, les particularités de l’ordinateur lui confèrent un statut original. Il est reçu par des acteurs sociaux pris dans des réseaux divers, intégrés à différents groupes et relevant d’adhésions explicites et implicites à des valeurs et à des normes [1]. Une microsociologie de l’objet technique montre combien l’ordinateur constitue un outil privilégié pour éclairer le chemin obscur de la famille [2]. Elle permettra de repérer plusieurs configurations dans la distribution des attitudes homme-femme par rapport à la technique [3].
 
DE LA FAMILLE MODERNE
 
 
L’histoire de la famille nous montre que celle-ci est allée en perdant l’enracinement que lui donnait la société traditionnelle. Désormais réduite pour l’essentiel aux rapports mari et femme et parents/enfants, elle devient un espace affectif où dominent non plus des codes sociaux rigides, mais ce que nous appellerons la loi d’amour. Alors que, dans la famille traditionnelle, les rôles et statuts du père, de la mère, de l’aîné et des autres enfants se voient fixés par un ensemble institutionnel rigide et intériorisé, la famille moderne est d’une autre nature. La relation d’autorité fondée sur une légitimité traditionnelle tend à s’affaiblir.
Notre hypothèse est que, dans ce processus d’individualisation, l’ordinateur verra se nouer tout un imaginaire qui nous révélera la nature (souvent ignorée de chacun) des liens qui unissent et opposent les différents acteurs de la scène familiale (époux/père, épouse/mère, enfants).
Notre méthodologie, afin de comprendre la façon dont l’ordinateur offre une anatomie et une physiologie de la famille dans l’espace compliqué de la modernité, a été celle des entretiens. Nous en avons mené 79, avec des ménages composés d’au moins deux personnes, avec une préférence pour les familles avec enfant(s) [4]. De la comparaison entre les divers entretiens au sein d’une même famille, nous nous sommes intéressés à l’écart entre le dire propre de chacun et ses contradictions avec le dire d’autrui.
Il est évidemment impossible, dans le cadre restreint d’un article, d’entrer dans le détail et dans les nuances de notre enquête. Nous avons pris le parti d’exposer les grands traits de ce que notre enquête révèle quant aux relations entre homme et femme dans la famille, avec la complexité qu’elle implique ; les relations induites, qui se croisent, se confortent ou entrent en conflit en son sein. Difficile d’être parent, enfant, époux, épouse quand s’affaiblissent des codes sociaux rigides et séculaires, qui, récusés, n’en restent pas moins actifs dans l’inconscient. C’est le temps des incertitudes, des jeux de rôles, des compromis, de la reconnaissance, du « bricolage » identitaire [5]. Ces liens affectifs auront à composer avec ceux qui persistent, consciemment ou non, de la tradition et de ses hiérarchies. Il n’est pas de famille dont le discours des uns ou des autres ne révèle cette superposition d’une rhétorique contredite, ou du moins minée, par une pratique différente. Qu’une famille développe une image idéale de modernité, l’ordinateur révélera comment perdurent des archétypes antérieurs [6]. Mais, inversement, qu’une famille se présente comme « classique » ou « traditionnelle » et, à son insu, la logique de la modernité troublera l’organisation en son sein. Il nous aura donc fallu confronter l’image que chacun des membres de la famille donne de celle-ci avec la « réalité » (toujours construite socialement, pour paraphraser Berger et Luckhman) [7] qui se manifeste dans les contradictions et les lapsus internes à une interview ou entre plusieurs interviews. Homme-femme, père-fils, père-fille, mère-fils, mère-fille ; parents-enfants... autant de variations où s’affrontent (ou forment compromis) les différents acteurs de l’espace domestique moderne.
Ce que notre enquête nous fait induire de façon manifeste, c’est le brouillage qui résulte de l’affirmation répétée de l’égalité des sexes avec un vécu perturbateur, souvent peu réfléchi, du sentiment de la différence des sexes qui, souvent, se double de celle d’une hiérarchie, par ailleurs explicitement récusée. C’est comme s’il y avait un télescopage entre la modernité et la persistance de résidus d’anciennes attitudes.
Pour comprendre la famille d’aujourd’hui, il nous faut connaître celle d’hier. Comme le souligne Martine Segalen, « [...] la perspective historique est indispensable à la construction de l’objet d’étude – à condition de s’entourer des précautions méthodologiques indispensables. [...] La connaissance du passé de la famille est indispensable à celle de son présent. Elle en est indissociable » [8]. C’est qu’une société n’est jamais réductible à une seule figure ni enfermée dans un seul temps. D’une certaine façon, toutes les sortes de familles que l’histoire nous offre restent partie prenante dans l’espace contemporain, sans faire de celui-ci une simple juxtaposition de survivances. Le passé agit dans l’imaginaire et, souvent, le mort saisit le vif. La loi de la modernité s’impose, certes, à tous et s’y réfracte à l’insu même de ceux qui la rejettent. Elle s’intègre sous forme de nostalgies, de contradictions, de lapsus dans les discours les plus affirmés de modernité, de scission entre le dire et les comportements. Nous ne pouvons comprendre la famille contemporaine sans étudier la rupture avec un ordre ancien et la façon dont celui-ci continue d’agir subrepticement.
Nous voulons souligner la transformation de la sphère familiale en sphère de l’intime où les relations psychologiques interindividuelles deviennent déterminantes parce que la famille perd progressivement ce qui était, anciennement, sa fonction politique. La véritable rupture, celle qui proclame la modernité, est l’avènement de l’espace démocratique qui affirme : « Tous les hommes naissent libres et égaux en droits. » Cet avènement n’évoluera dans la société que selon un temps long, à travers conflits et contradictions qui, chaque fois, laissent leurs traces.
L’évolution du droit, les analyses sociologiques et historiques traduisent le processus de « privatisation de la famille » qui fait que le pater familias ancien devient membre d’une communauté où prédominera, de plus en plus, le principe d’égalité entre le mari et la femme et l’idée que l’enfant est lui-même sujet de droit, l’État en devenant le garant [9]. Les familles se distancient, s’éparpillent, les rencontres familiales se font plus rares. Ce rétrécissement, qu’il ne faut pas interpréter en terme démographique comme le passage d’une famille élargie à une famille nucléaire mais comme le fait que les liens de parenté éloignée et de cousinage s’affaiblissent, se double d’un resserrement affectif sur le triangle père/mère/enfant(s) [10]. On passe d’une société où domine le sentiment du respect et de l’honneur à une société où le cœur va se présenter comme essentiel. Citons Tocqueville [11] :
« Ainsi dans le même temps que le pouvoir échappe à l’aristocratie, on voit disparaître ce qu’il y a d’austère, de conventionnel et de légal dans la puissance paternelle, et une sorte d’égalité s’établit autour du foyer domestique. [...] à mesure que les mœurs et les lois sont plus démocratiques, les rapports du père et du fils deviennent plus intimes et plus doux ; la règle et l’autorité s’y rencontrent moins ; la confiance et l’affection y sont souvent plus grandes, et il semble que le lien naturel se resserre, tandis que le lien social se détend. »
S’interroger sur la relation homme-femme et ses modalités, c’est s’interroger sur la relation entre sexualité et société car sexuel et social sont en état d’imbrication. D’une part, toutes les sociétés ont une infinie variété de façons de réguler la sexualité. Inversement, le social est, à son tour, obligé de se régler sur une sexualité toujours en excès sur lui. Il faut donc prendre en considération cette circulation du sexuel dans le social et du social dans le sexuel, et c’est ce débordement du sexuel qui sera au cœur de la famille moderne.
La société démocratique contemporaine pose, et c’est son originalité, que l’indifférenciation pourra s’affirmer dans l’ordre de l’universel – celui du politique – où n’existent que des citoyens égaux en droit, et que la relation du masculin et du féminin est renvoyée dans l’espace de l’intimité de chacun. La famille se replie sur elle-même, le couple en devient l’essentiel avec, pour finalité, l’épanouissement sentimental et sexuel, ce que nous qualifierons de subjectivation de la famille.
Nous nous sommes d’abord intéressés, dans notre enquête, aux effets de la différence des sexes dans l’appropriation de l’objet. Nous nous sommes trouvés alors confrontés à ce stéréotype qui fait de la technique un univers masculin dont il est posé a priori que son imaginaire est celui de la volonté de puissance, de l’affirmation dominatrice et de la maîtrise de la nature. La femme, quant à elle, se voit caractériser par la prédisposition de son sexe à la passivité, à la réceptivité et au refus de toute agressivité frontale.
À bien y voir, il semble que des nuances s’imposent devant une telle typologie. On peut, dès l’abord, contester les définitions essentialistes de la masculinité et de la féminité. Notre enquête nous montre, de façon plus complexe, que certaines femmes ont un rapport offensif à l’ordinateur, leurs conjoints étant, eux, plus réservés. Notons aussi que, dans l’univers domestique, c’est la femme qui fait l’usage le plus nombreux d’objets techniques tels que machines à laver le linge ou la vaisselle, micro-ondes, machine à coudre, séchoir à cheveux, cuisinière électrique, téléphone, etc. Aussi, loin d’opposer femme et technique, faut-il nous interroger sur le sens de leur plus grande réserve devant l’objet nouveau.
Enfin, nous constatons une relative confusion des rôles « homme » « femme », leur fragilisation dans la famille aujourd’hui, même si cela ne se traduit pas encore par un changement d’un imaginaire toujours stéréotypé tel que nous l’avons analysé.
 
UN MONDE D’OBJETS
 
 
De la même manière qu’on ne peut se satisfaire de la définition des « hommes » et des « femmes », on ne peut s’arrêter sur une définition globale de l’objet technique. Ce qui caractérise notre société, c’est d’abord le foisonnement des objets qui peuplent l’environnement de chacun, et, plus particulièrement, pour ce qui nous concerne, du milieu domestique. Un objet ne devient tel que parce qu’il est fabriqué, qu’en lui s’inscrit l’acte d’une culture avec ses significations de nature diverse. Une pierre n’est pas un objet mais, le devient dès lors qu’elle est taillée, apprêtée, inscrite dans un usage.
Si on devait caractériser une civilisation par le nombre de ses objets, on verrait que la variation, des sociétés archaïques à la nôtre, se fait selon une progression telle qu’on serait conduit, comme le remarquait Abraham Moles, à adopter, pour l’exprimer, une échelle logarithmique. Mais cette différence quantitative est moins importante, peut-être, que cette autre différence entre un univers où dominait l’objet artisanal et cet univers qui est le nôtre, où domine l’objet industrialisé, mécanisé, technique. Nous sommes dans un autre rapport de l’homme au monde. Il suffit, pour le mesurer, d’évoquer l’installation du couple, dans le roman de Georges Perec, Les choses, et leur rêve d’appartement modernisé et équipé.
L’objet artisanal s’usait. On voyait s’inscrire le temps dans son être-là. Il portait les marques de son âge comme un objet vivant. L’objet technique, lui, ne vieillit pas, il cesse un jour d’être utilisable et se remplace. Il est d’une nature transitoire qu’accentue la publicité qui organise le flux et le reflux incessants de machines à tout faire (rasoirs électriques, moulinettes, réfrigérateurs, micro-ondes). Chaque détail est installé au départ pour combler des besoins à venir mais déjà codés. Ne restera que le souci du renouvellement à partir d’un progrès technique qui démodera les instruments et l’inscription : garanti deux ans, ou cinq ans, semble assigner la longueur autorisée de vie.
Donc, les objets techniques constituent aujourd’hui notre milieu naturel. De cette standardisation de notre environnement, Jean Baudrillard [12], dans son ouvrage Le système des objets, propose une théorisation, qui cède, peut-être, au goût des grandes synthèses. Mettant, donc, en évidence le réseau des divers niveaux de contraintes auxquelles nos sociétés soumettent le consommateur, Baudrillard en conclut que la liberté des acteurs sociaux est en réalité piégée. Certes, le système des besoins individuels déborde le système des objets par sa contingence et sa fantaisie. Mais cette contingence, selon Baudrillard, est elle-même répertoriée, classée, découpée par les objets et se voit, de ce fait, dirigée, soumise au système grâce à la publicité, à cette rhétorique articulée sur l’antinomie du périmé et du moderne, du ce qui se fait et du ce qui ne se fait plus, du in et du has been.
Cependant, dans les espaces que balisent ces contraintes, il reste que les objets se voient soumis à des constructions identitaires subjectives et intersubjectives qui introduisent ces jeux de la différence et de l’identité, lesquels sont l’objet de nos interrogations. C’est dans l’espace domestique qu’ils sont le plus aisément analysables car la famille est ce lieu où chacun est pris dans les rets de l’affectif et de ses codes. C’est ainsi que l’entrée de l’ordinateur dans cet espace domestique ne sera pas simplement l’exhibition d’un signe d’abondance surajoutée. Son introduction engendre des dynamiques plus complexes que celles de l’utilité ou de l’ostentation et se fait révélatrice/perturbatrice de l’univers relationnel familial. Pour Bruno Latour [13], les objets ne sont pas de simples prothèses, ils sont des « actants non humains », dotés de « vraies forces sociales », avec lesquels nous interagissons. Les objets ne sont pas simplement « les écrans ou les rétroprojecteurs de notre vie sociale ». Ils en sont certes les médiateurs, sans pour cela en être les fidèles messagers, et assignent, à leur tour, leurs propres effets sur le corps qui les reçoit. Une technique ne fonctionne qu’à partir de son mode d’inscription dans le corps social et jamais dans une pure causalité techniciste. C’est, d’abord, en se soumettant aux demandes sociales que les objets techniques induisent des effets sociaux. La fétichisation de la technique est, précisément, à la fois cause et effet de sa socialisation. Certes, la technique engendre des comportements et des conséquences ; elle n’est pas passive et, produite par le corps social, elle devient elle-même fait social qui agit. Mais, pour reprendre l’analyse de André Akoun sur les médias, ces derniers ne sont pas les matrices de types de sociétés : « Il nous paraît que c’est l’inverse : parce qu’ils s’accordent à la logique latente d’un type de société, les médias fonctionnent s’imposent et imposent leur propre logique. » [14] Plus encore, nous pensons que le couple technique et société s’organise en permanence dans les frottements de l’ajustement et que le commerce avec les objets techniques est permanent [15].
Cette soumission à l’espace social, on la voit, par exemple, dans la façon dont les objets techniques peuvent se voir soumis dans leur signification à une péréquation sexuelle. Dans l’espace domestique, les femmes utilisent un nombre important d’objets techniques, et peut-être même plus que les hommes. Il suffit de se référer aux enquêtes INSEE Emploi du temps de 1986 et de 1999, lesquelles montrent que préparer les repas, faire la vaisselle, nettoyer et repasser le linge, s’occuper des enfants et des autres membres de la famille restent des activités à dominante féminine [16]. Ainsi, les femmes sont-elles enclines à manipuler des objets techniques au quotidien. Néanmoins, comme l’a constaté Sherry Turkle [17], les femmes conservent une certaine réticence vis-à-vis de l’ordinateur. Sa recherche montre que même les étudiantes qualifiées et d’un parcours scolaire réussi restent hésitantes devant l’informatique. Et elle en conclut que cette réticence s’explique parce que la dimension symbolique attribuée à l’univers informatique reste très éloignée de la manière dont se définit une femme : « Je pense que le débat du futur ne sera pas la phobie de l’ordinateur, cette peur, cette panique qui pousse à rester à l’écart mais plutôt la réticence vis-à-vis de l’ordinateur, c’est-à-dire le désir de rester à l’écart parce que l’ordinateur devient un symbole personnel et culturel de ce qu’une femme n’est pas. » [18]
Pourquoi telle enquêtée, qui se définit comme bricoleuse au point de prendre en charge la réparation de la machine à laver ou de la hotte de cuisine, reste-t-elle néanmoins étrangère à l’ordinateur ? Quelle relation implique donc l’ordinateur ? En quoi diffère-t-il d’objets comme la machine à laver ou la télévision ?
L’ordinateur
L’ordinateur n’est pas un produit électroménager qui, de ce fait, s’inscrirait « naturellement » dans l’espace domestique féminin [19]. La définition même des produits électroménagers contribuerait, selon Cinthia Cockburn et Susan Ormrod [20], à la reproduction du stéréotype selon lequel les femmes ont peur des techniques en général. L’électroménager, lié au travail domestique, ne relève donc pas de l’univers technologique masculin (sauf à celui-ci d’y jouer le magicien lors des pannes). Ainsi, au travers d’une approche microsociologique, on découvre des jeux de négociations et de rôles, des processus d’identification où s’entrelacent les significations données à la technique et celles conférées à la différence des sexes.
Dans notre enquête, à la question « Pouvez-vous me faire un recensement des objets techniques dont vous disposez à la maison ? », on découvre les incertitudes des définitions et des classements et une certaine hiérarchie des objets techniques apparaît qui situera au second plan les appareils électroménagers. Les réticences dépendent principalement d’un facteur lié à la façon dont on commerce avec les objets, lesquels sont inscrits dans les jeux de rôle familiaux.
Existe-t-il, cependant, une différence réelle, de nature, entre les techniques anciennes et celles issues de l’informatique ? Auparavant, les instruments technologiques se présentaient comme prolongement de la puissance de l’homme et auxiliaires de celle-ci. Aujourd’hui, les technologies de l’informatique se posent comme des semblables de l’homme. Selon Sherry Turkle [21], l’être humain se découvre un double à son image dans la machine informatique : un être doué d’intelligence et d’autonomie, avec qui le rapport devient celui du face-à-face.
Un lave-linge reste un instrument qui se contente d’augmenter les capacités physiques et reste une prothèse du corps. L’ordinateur, lui, n’est pas une simple addition mécanique qui me décharge de certaines tâches pénibles. Il fonctionne comme un partenaire-rival parfois difficile. En cela, il peut donc parfaitement être investi sur le plan de l’imaginaire et devenir cet autre dont les capacités, liées à sa rapidité de calcul, troublent.
Quelques rappels historiques permettent de voir que cet anthropomorphisme est, dès les débuts, dans la façon dont les informaticiens eux-mêmes investissent d’imaginaire leurs ordinateurs. Le terme même d’ordinateur, proposé par le Pr Jacques Perret en 1955 à la demande d’IBM France, désigne en théologie « un des attributs de l’ “être suprême” qui a donné à chacune de ses créations leur nom et leur place » [22]. En écho, journalistes et techniciens parleront de « supercerveau », doté d’une « mémoire interne », d’un « système nerveux » ou d’un « cœur battant » Il aurait des « descendants » ainsi que toute une « famille » et des « générations » [23]. Il va de soi que, le vocabulaire aidant, l’usager entrera dans cette espèce de transfiguration de l’ordinateur en une personne et que, donc, il en fera l’objet de projections psychologiques. La question demeure de savoir si tout cela n’est qu’une phase transitoire, liée à la nouveauté, et que l’on retrouverait lors d’autres inventions techniques telles que l’automobile [24], ou bien si nous ne sommes pas devant un phénomène spécifique qui ouvre sur un nouveau commerce homme-machines ?
Quand nos interrogés comparent l’ordinateur à la télévision (suite à la question : « Quelles différences faites-vous entre l’ordinateur et la télévision ? »), l’une des distinctions essentielles réside précisément dans le fait que la télévision est d’un usage plutôt familial et l’ordinateur une machine qui isole. Pourtant on voit, aujourd’hui, un processus de consommation individuelle de la télévision, que ce soit par l’usage du magnétoscope ou du pluri-équipement. Mais, c’est une adaptation d’un objet devenu banal et, donc, une individualisation vécue comme une conquête et non comme un isolement imposé par l’objet. Certes, il serait simpliste de faire de l’ordinateur un objet favorisant nécessairement le repli sur soi au détriment des relations extérieures. Josiane Jouët et Dominique Pasquier [25] ont montré que l’écran n’isole pas toujours des autres et qu’il peut s’inscrire, au contraire, dans une sociabilité intense et représenter un facteur d’insertion dans la société des pairs. La pratique des jeux vidéo s’inscrit davantage dans la fratrie et dans le réseau des amis. Les enfants parviennent à jouer à plusieurs à des jeux prévus pour un seul, en donnant des instructions à celui qui tient la souris, en négociant des tours de rôle. On en parle à l’école ou on se rend chez des amis pour comparer les machines. Le PC offre l’occasion nouvelle de discussions entre père et fils [26]. Tout cela, nous l’avons rencontré dans notre enquête qualitative. Certains adolescents organisent même des week-ends pendant lesquels ils jouent sur des ordinateurs, reliés en réseau, par lesquels ils s’affrontent en s’immisçant dans la peau des héros de Doom, Duke Nukem, Quake, ou encore Half-Life [27]. Quant à l’usage d’Internet, il suscite un fort intérêt chez les femmes interviewées et transforme la fonction de l’ordinateur et sa signification [28].
L’ordinateur n’est donc pas un objet qui se donne facilement à l’usage : il faut le conquérir, avoir une certaine curiosité et des connaissances. La complexité apparaît dans le volume des brochures de mode d’emploi de l’appareil, et dans leur difficile jargon, ainsi que dans toute la littérature engendrée qui satisfait les passionnés et terrorise les autres [29].
La banalisation apparaîtra dans l’extension du vocabulaire spécialisé de l’informatique à d’autres sphères d’activités par exemple quand l’expression « il n’est pas dans le coup » se verra remplacée par « il est déconnecté » et « c’est raté » par « c’est buggé » ou encore « il y a un virus », etc. Chez certains, le rapport à l’ordinateur semble devenir aussi neutre que pour les autres objets techniques. Il semble n’être qu’un instrument. On peut en déduire que cette attitude deviendra, plus tard, le comportement banal de chacun devant l’ordinateur. Nous pouvons quand même noter que demeure (comme pour tout objet technique d’ailleurs) un arrière-fond muet ou inconscient d’enchantement et de magie.
On ne saurait confondre, dans le rapport à la technique, la connaissance interne de l’objet et de son fonctionnement avec la familiarité acquise dans son simple usage. Dans l’usage ordinaire, la connaissance et l’expertise ne sont pas sollicitées. Nous n’avons pas besoin de faire l’ « autopsie » d’une machine à laver [30] pour l’utiliser. Si, dans un premier temps, un halo imaginaire entourait le téléphone, il s’est dissous peu à peu au fur et à mesure de sa banalisation. Mais l’ordinateur est encore dans cette phase de confusion qui fait qu’on assimile compétence technique et usage parce que l’instrument intimide (et peut-être le fait-il parce qu’il fonctionne, par anthropomorphisme, comme un partenaire/adversaire plutôt que comme un outil). Il a ceci de particulier, précise Josiane Jouët : si l’ « on peut utiliser un micro sans rien connaître à l’informatique [...] on ne peut faire de l’informatique sans un minimum de compétence » [31]. La compétence technique devient, certes, de moins en moins un préalable à l’emploi de cette nouvelle technologie sans cependant disparaître tout à fait. Est-ce à dire que la diffusion de l’informatique n’est destinée qu’à une catégorie d’initiés ? Peut-on croire que, pour être reçus, les objets techniques ne doivent nécessiter aucune prise en main difficile ? En comparant l’ordinateur à la voiture, Dominique Boullier [32] rappelle que la conduite automobile, si aujourd’hui elle nous paraît « naturelle », exige un apprentissage, un « dressage physique », un ensemble de médiations techniques, sociales, individuelles en vue de s’approprier les savoir-faire nécessaires.
La distribution inégalitaire des ordinateurs entre les sexes
On peut faire un parallèle avec l’équipement en automobile dont on dit qu’il concerne davantage le monde des hommes. Valérie Sacriste [33], étudiant dans sa thèse de doctorat l’imaginaire social de l’automobile, à travers un siècle de publicité Renault, montre combien, à la fin du XIXe siècle, l’automobile restait « chose des hommes ». Elle nous apprend que, dans les années 1920, les constructeurs, bien que conscients d’une ouverture potentielle sur une clientèle féminine, continuent à véhiculer cet imaginaire. Quelques décennies plus tard, au cours des années 1960 et début des années 1970, les stéréotypes se perpétuent, voire se renforcent :
« La voiture est forcément grosse pour le jeune garçon. Elle va vite, a des reprises nerveuses, a un pouvoir érotique et renvoie à l’univers de la course automobile. Pour les filles, la voiture est plus petite, certes charmante [...] mais bien plus modeste. Ce n’est pas une voiture de course mais une voiture pratique pour “faire des courses” et se garer comme si les filles maîtrisaient moins bien la technique de la voiture [...]. » [34]
Ainsi, se diffuse un imaginaire qui associe les caractéristiques du véhicule dans la structure de la distribution des biens en fonction des genres. Notre enquête montre que, dans les familles mono-équipées, dès lors que l’ordinateur se retrouve installé dans un espace isolé, ce dernier est, généralement, réservé au père de famille. Dans les ménages pluri-équipés, on découvre que la distribution des machines se fait conformément à l’idée régnante des places de chacun dans la hiérarchie familiale. La plus perfectionnée des machines reste souvent réservée à l’époux (ou au fils aîné) alors que celle de génération précédente est, en général, destinée à la mère et aux autres enfants [35]. Ainsi, sur les 32 ordinateurs que se partagent les 12 familles pluriéquipées de notre enquête, la moitié (16) est placée dans des lieux-dits personnels : 11 dans des univers masculins, partagés entre la chambre du fils ou le bureau du père. Cinq sont situés dans des espaces féminins, tous d’anciennes acquisitions, la plupart obsolètes. Tout cela est légitimé par le désintérêt des femmes envers la micro-informatique.
Mais pourquoi certaines filles aînées abandonnent-elles toute tentative d’appropriation du micro là où d’autres réquisitionnent un ordinateur et revendiquent sa possession, si obsolète soit-il ? On ne peut se suffire des variables « sexe » et « génération » (au sens de la position au sein de la fratrie) pour comprendre ce qu’il en est du rapport à l’informatique. Tout dépend du sens que chaque acteur attribue à son vécu et au statut qui est le sien dans la constellation familiale, de la façon dont il organise son rapport aux autres, mais aussi de la manière dont il commerce avec « les idéologies macro-sociales liées aux genres » [36].
Rappelons que la distribution sexuée des techniques n’est pas un destin. Valérie Sacriste analyse, dans la période des années 1970 jusqu’à aujourd’hui, cette tendance qui vise à inverser l’association entre genre et type de voiture. Au préalable destinées à la population féminine, « les petites voitures se virilisent » et les « grandes », considérées plus masculines, « se féminisent ». Le discours publicitaire sur l’informatique, selon nous, n’échappe pas à ce mouvement d’égalisation des statuts qui modifie le rapport entre genre et technique, mais sans jamais y parvenir tout à fait.
Formes des liens de solidarité dans le couple
Quand on étudie notre population d’enquêtés, c’est souvent le père ou le fils qui installent les machines et les font évoluer en vue d’augmenter leur puissance. Dans près de 80 % des cas, le père intervient dans l’installation alors que c’est seulement, dans à peine 10 % des cas, que les mères participent. Sur les 44 ordinateurs répartis dans nos 24 familles, 39 (environ 90 %) ont été installés avec l’intervention des hommes (père et fils) de la maison.
À la question « Voyez-vous des manières plus féminines ou plus masculines d’aborder l’ordinateur ? », bien que certains affirment qu’il n’y pas de différence, on mesure le caractère écran de cette affirmation chez la plupart d’entre eux et combien, même pour les couples modernes, le rapport sexuellement différencié à la technique reste ambigu. D’autres interviewés se soucient du constat, selon eux, que les hommes s’aventureraient davantage dans l’exploration de la machine, passeraient plus de temps devant l’écran et apprécieraient mieux les jeux vidéo. Ils manifesteraient ainsi un esprit de compétition et de défi. Quant aux femmes, à quelques rares exceptions, elles n’auraient pas cette curiosité poussée jusqu’au bout : élucider le mystère de l’objet technique [37]. Notre enquête nous montre que, plus la femme voit dans la machine un objet mystérieux et fragile, plus elle campe dans une position de non-initiée, dépendante de l’expert. Une fois « la barrière franchie », commence alors chez certaines femmes l’envie d’explorer et de maîtriser l’outil de manière relativement autonome. Mais, pour la plupart, quand elles s’en servent, c’est soit dans le cadre de leur fonction d’éducatrice, confirmant ainsi leur pouvoir maternel, soit comme traitement de texte (machine à écrire perfectionnée), soit comme auxiliaire de communication (prolongement communicationnel du minitel). Et souvent, elles font appel à leur mari, deus ex machina, en cas de panne.
La répartition des compétences est une des caractéristiques qui organisent des liens de solidarité et d’aide entre époux et épouses ; mais aussi des liens hiérarchiques reconnus, justifiés ou occultés. Cette dépendance est souvent légitimée par la compétence (feinte ou réelle) et trouve son corrélat dans une sorte de relation pédagogique où l’homme est souvent le maître et la femme l’élève. Cette relation pédagogique prend diverses formes, lesquelles dépendent du degré de participation de l’élève.
La relation pédagogique se présentera souvent dans l’ambiguïté du refus apparent par l’homme de sa supériorité et l’affichage de son désir de transmettre son savoir pour instituer l’égalité. Elle peut aussi se présenter comme le renforcement de la différence figeant l’élève dans son statut définitif de dépendance. Mais toute relation pédagogique n’a pas ce caractère. Certains époux pratiqueront une pédagogie sur un mode actif, n’intervenant qu’à la demande de leur épouse et lui autorisant le mode essai-erreur, sans craindre pour la machine. D’autres useront d’une pédagogie plus autoritaire mais toujours dans le dessein de partager leurs savoirs.
Reprenant les catégories des sciences de l’éducation, nous avons décliné quatre formes de relation pédagogique qui s’instaurent dans un couple, posant, généralement, l’époux comme maître et l’épouse comme élève.
Les pédagogies peu participatives sont essentiellement basées sur l’expliqué, le montré, le raconté mais n’offrent pratiquement pas la possibilité de faire participer le public [38]. Ainsi verra-t-on des maris tenter brièvement démonstrations et explications, voire, en mauvais pédagogues, se substituer à leurs épouses dans la pratique. Certains maris feront en sorte d’augmenter les difficultés pour mieux faire ressentir à quel point les connaissances ne sont jamais acquises et qu’il est laborieux de dépasser le maître. Souvent, l’intention, même cachée, réside dans le dessein de maintenir une distance entre le détenteur des savoirs et l’apprenti. Cette typification se décompose selon trois sous-catégories :
  • La relation pédagogique « biaisée ». Attitude du pédagogue tout ouvert à la diffusion de son savoir mais qui, souhaitant maintenir la distance, usera de tactiques diverses comme retenir les informations essentielles tout en donnant le sentiment de tout enseigner ou, encore, élever sans arrêt la barre du niveau à atteindre de telle sorte que les connaissances restent toujours hors de portée.
  • La relation de substitution. L’époux ne cherche pas à transmettre l’ensemble de ses connaissances informatiques, mais tendra plutôt à « faire à la place de » ; ou encore montrer son impatience quand il s’agira d’expliquer. Ainsi sacralisera-t-il, d’une certaine manière, la différence. On peut découvrir en écho la complicité de l’épouse qui lui délègue des travaux informatiques tels que taper du courrier, un rapport ou une thèse, etc., ainsi que le soin d’apprendre aux enfants la pratique de l’ordinateur.
  • La pédagogie universitaire traditionnelle. Postulant les capacités d’autonomie et d’adaptation de l’étudiant, le maître est disposé à transmettre son savoir mais à la mesure de ce que son disciple souhaite apprendre. Si le désintérêt l’emporte, le professeur ne retient pas l’élève. Il en ira ainsi de certains époux, prêts à aider leur épouse mais n’insistant pas pour la convaincre de l’intérêt de pratiquer l’informatique. À chacun son espace personnel. Nous ne sommes plus dans la ratification revendiquée ou dissimulée de l’inégalité mais plutôt dans un individualisme égotiste où chacun se satisfait de n’avoir pas à prendre souci de l’autre.
Dans une relation pédagogique moyennement participative, le maître cherche à augmenter les connaissances de son élève sans vraiment l’impliquer activement. Comme un maître déçu par les médiocres performances de son élève, l’époux, souvent, s’irrite de la désillusion que lui impose une épouse qui n’améliore guère ses compétences. Il regrette que ses conseils ne soient jamais retenus, ce qui l’oblige à intervenir souvent et toujours pour les mêmes problèmes. Son dessein d’élévation est sans cesse érodé. L’agacement provient de son impuissance à raisonner son épouse pour une utilisation meilleure et des multiples requêtes que cette dernière formule.
Les pédagogies participatives impliquent « une activité dans l’acte même par lequel on apprend certaines connaissances en les découvrant » [39]. Ici, l’époux cherche à diversifier les usages de son épouse en multipliant les logiciels et l’incite à explorer la machine de manière autonome. Il cherche à anticiper ses besoins parfois. L’objectif est de démystifier la machine et de faire comprendre qu’elle ne représente que le reflet de nos besoins. À la différence du pédagogue « agacé » (cf. supra), le pédagogue « aventurier » cherche à montrer combien l’utilisation de la machine est simple et que son appropriation passe par son exploration.
Enfin, dans une relation d’apprentissage réciproque, chacun des protagonistes de la relation pédagogique reçoit autant qu’il transmet. Cette forme pédagogique intervient dans le cas où coexisteraient des compétences complémentaires. Cet échange des savoirs se produit indépendamment de la hiérarchie des compétences au sein du couple. On peut en connaître moins que l’autre mais lui apprendre quand même. En effet, l’une des spécificités du micro, c’est la multiplicité infinie de ses usages qui lui confère un caractère polyvalent et qui donne en même temps l’impression que la machine n’est jamais totalement dominée. Ainsi, s’organisent des échanges de compétences et de savoir-faire.
Machine complexe, l’ordinateur requiert des compétences. Mais la compétence ne suffit pas pour comprendre la distribution des rôles dans l’appropriation de la machine. Ainsi, avons-nous rencontré une femme ingénieur en informatique qui délègue à son mari la charge de l’informatique domestique. Ce peut être dans le dessein de séparer vie privée et vie professionnelle, mais ce peut être aussi une manière de construire son identité féminine. Ce peut-être aussi une distribution des rôles qui s’appuie sur les modalités d’échange dans le couple.
 
UNE ÉCONOMIE FAMILIALE DE LA DETTE
 
 
Inspirés de certains travaux anglo-saxons, Gender’s Studies, nous avons cherché à identifier le lien entre la répartition des activités domestiques et les usages de l’ordinateur. En effet, David Morley [40] a montré que pour comprendre de quelles manières les uns et les autres adoptent les objets techniques, le chercheur doit intégrer dans son analyse la question des rapports sociaux de genre dans l’organisation des activités domestiques. Ces rapports, souvent de pouvoir, il nous semble qu’on peut en éclairer le soubassement par la question de la dette.
Claude Lévi-Strauss, parlant de la prohibition de l’inceste, nous dit qu’il faut interpréter cet interdit comme étant en réalité une obligation de don. Je ne m’interdis ma fille que parce qu’elle est réservée à un autre. Dans cette analyse qui voit dans le don une structure contractuelle formatrice du social, le donateur est en quelque sorte posé comme source absolue du contrat. Mais on peut analyser autrement la prohibition, non plus en termes de don mais en termes de dette. C’est par le fait que j’ai une dette à l’égard de qui s’est interdit sa fille pour moi que je m’interdis la mienne. Cette dette préalable dont je suis redevable m’oblige. J’ai en quelque sorte à « rendre », à « payer ». De ce fait, je ne me pose pas comme source du contrat mais comme résultant d’un contrat qui m’a précédé. Je me découvre assujetti par l’ordre symbolique. Cette relation de dette originelle implique une structure originelle source de l’obligation de son rachat ou de sa dénégation dans la transgression perverse.
L’idée de la dette implique que les relations entre les partenaires sont pensées par chacun en termes de ce qu’il donne, ce qu’il demande et ce qu’il reçoit. Mais derrière cette apparence calculatrice, nous découvrons une dimension subjective qui est celle de la culpabilité. Celle-ci pourra engendrer la volonté d’une profusion de dons en vue d’étouffer une dette qui ne peut jamais être soldée ou, au contraire, aboutir, par un phénomène de projection, au sentiment paranoïaque que c’est l’autre qui est en dette et reste en deçà de sa solvabilité. On aura ainsi : le mari qui n’en finit pas de donner à son épouse ou, inversement, qui n’en finit pas de lui demander. Les différents partenaires ont une propension « naturelle » à mesurer en terme « quantitatif » ce qu’ils donnent ou ce qu’ils reçoivent, c’est-à-dire selon les catégories d’ « avoir » ou de « ne pas avoir », alors que la véritable dialectique est celle, identitaire, de la reconnaissance.
C’est en fonction de cette structure d’une dette originelle que nous allons essayer de comprendre le jeu des relations intersubjectives dans la famille. Et nous utiliserons cette notion de dette à la fois dans la façon dont celle-ci est vécue avec l’évaluation calculatrice de chacun mais aussi à la façon dont, derrière cette apparence positiviste, c’est bien d’identité qu’il s’agit et, donc, du mode de relation à autrui. Derrière les revendications « je lui donne trop », « je ne lui donne pas assez » ou « notre échange est équilibré », persiste cette faille qui rend la dette toujours insolvable et qui renvoie, non pas à l’échange de services, mais aux difficultés de la construction de soi.
Nous distinguerons trois types d’économie familiale : une économie de la gratitude, une économie de l’ingratitude et une économie du contrat. L’économie de la gratitude [41] est celle où chacun a le sentiment d’être en dette avec l’autre et considère que cet autre en fait plus. L’économie de l’ingratitude est la relation inverse où chacun a le sentiment d’être le perdant dans l’échange. L’économie de contrat, qui correspond le mieux à l’idéal de la famille moderne, est celle où le couple se pense comme une association dont les contractants définissent avec précision les droits et devoirs de chacun avec le souci de l’égalité et de la réciprocité.
Nous avons croisé ces types de relations avec le temps que chacun consacre à utiliser le micro-ordinateur et selon quels moments de la journée. Le temps dédié à l’utilisation de la machine se fait-il au détriment de la vie conjugale ou, au contraire, à son profit ? En croisant ces variables, nous avons cherché à saisir la force des compromis internes à la vie de famille. Preuve est ici faite que l’utilisation du micro ne se limite pas seulement à un ensemble de contraintes techniques mais s’inscrit dans un réseau de proximité qui lui donne sens.
Jacques T. Godbout [42] a montré que le don, comme fait social total [43], fonctionnait non seulement sur le principe de l’équivalence mais aussi sur celui de l’inégalité alternée, c’est-à-dire le passage d’une dette positive à une dette négative, du « je lui dois tellement » à « il me doit tellement » et inversement. Cela sous-entend que les formes de l’échange conjugal ne restent guère figées dans le temps et peuvent se penser comme relevant d’autant d’étapes de l’histoire d’une famille, ici, d’un couple [44].
Ajoutons, et c’est en ce sens que nous avons défini l’ « économie de contrat », qu’il y a des moments dans la vie de couple où chacun des protagonistes pense leur relation d’échange équilibrée et paritaire. Mais ce contrat d’équivalence peut rapidement être rompu dès lors que l’un des membres, moins vigilant sur le registre du « donnant-donnant », se retrouve en dette. Ainsi faut-il interpréter notre typologie comme l’expression d’une photographie qui fige l’échange alors qu’il semble si variable dans la vie de couple.
Nos indicateurs se limitent à la manière dont s’organise la répartition des tâches domestiques et comment elle est vécue et à la façon dont les interviewés pensent leur relation de couple. Parallèlement, nous avons analysé le temps consacré et les moments de la journée que nos enquêtés jugent opportuns pour s’adonner à la pratique informatique personnelle [45]. Est-ce en la présence ou non d’un autre élément de la famille ? L’utilisateur adopte-t-il des stratégies d’évitement de conflit ou privilégie-t-il ses propres envies à l’attention qu’il porte à l’entourage ? Cette gestion des temps sociaux s’inscrit dans une économie relationnelle et selon une dynamique d’échange. Certains, parce qu’ils estiment en faire toujours plus, se réservent des moments personnels que tout un chacun doit respecter. D’autres, parce qu’ils ont le sentiment d’être en dette, se réfugieront dans les comportements de ruse pour concilier le souci de prévenir les conflits et le besoin de satisfaire discrètement un « plaisir solitaire ». D’autres configurations sont possibles.
Notons cependant la difficulté d’élaborer un ensemble d’indicateurs car, comme le souligne Jean Kellerhals quand il analyse le système des échanges conjugaux dans son ouvrage Mariages au quotidien [46] : « Comment, en effet, compte-t-on quand on n’a pas le droit de compter, et que de surcroît les biens échangés sont aussi divers que des salaires, des services, des sentiments, des marques d’estime ? » Cette interrogation vaut aussi bien pour les enquêtés que pour celui qui les interroge.
La hiérarchie des appartenances
Analysant le discours des interviewés, nous avons catalogué des informations qui tantôt relèvent davantage d’un comportement « altruiste », où priorité semble donnée à la vie conjugale et/ou familiale ; tantôt d’un comportement plus « égoïste », qui privilégie les moments personnels indépendamment du temps familial. Dans la réalité, le clivage n’est pas si catégorique. Il s’agit plutôt d’un passage du mouvement centripète du pour soi au mouvement centrifuge du pour autrui [47].
Comme l’ont déjà remarqué Jean Kellerhals et al. [48], trois niveaux d’appartenance sont à distinguer : le « nous-couple », le « nous-famille », le « je » individuel dont la hiérarchie constitue une forme de construction symbolique de la réalité familiale. Sur les 11 mères de familles qui utilisent l’ordinateur individuellement et à des fins personnelles, près des deux tiers déclarent le faire généralement en l’absence de leurs enfants et de leur conjoint. Sur 19 pères, près des deux tiers disent ne pas vraiment se soucier de la présence de leur entourage familial pour s’adonner à leurs travaux informatiques. Pris qu’ils sont par la machine, un père sur cinq avoue même manquer le début des repas. La moitié des pères de famille disent utiliser l’ordinateur au retour du bureau alors que près de 80 % des mères ne l’envisagent pas ou tout du moins le passent sous silence. Que les femmes pratiquent une activité professionnelle ou non, la tendance reste la même. Les impératifs d’éducation ( « nous-famille » ) précèdent les occupations conjugales ( « nous-couple » ). Les épouses attendront souvent le coucher des enfants avant d’utiliser l’ordinateur. On peut donc en déduire que c’est tard le soir qu’elles entameront leur vie conjugale. Ce système d’allégeance renvoie plutôt à une division traditionnelle des tâches domestiques qui font de l’époux le pourvoyeur de revenus principal et de la femme la gardienne première du domus.
Dans un système où chacun des protagonistes se sent redevable, chacun acceptera davantage le retrait de l’autre dans ses territoires personnels. Mais il le rappellera à l’ordre si le temps du « pour soi » dure trop longtemps. Chacun restera vigilant à ce que l’autre ne privilégie pas trop le temps du « nous-familial » au détriment du « je » personnel.
Il n’est pas rare de voir, dans ce type d’économie, chacun des protagonistes user de stratégies d’évitement en vue de ne pas compromettre le temps à accorder à la vie familiale. Chacun, dans une famille toujours menacée de conflits internes résultant de la contradiction des désirs, fera en sorte de se plier à un code de bonne conduite. Évitant le regard culpabilisant d’autrui, il s’arrangera, dans des comportements d’évitement, pour satisfaire un plaisir narcissique dans un isolement qui lui évite tout affrontement. En même temps, l’ensemble de la communauté acceptera d’autant plus ses écarts qu’il esquive, généralement, le temps du pour soi (sans jamais y renoncer totalement). Que chacun des membres du couple ait une activité professionnelle ne change pas les circonstances de la pratique informatique personnelle, si ce n’est que les épouses préféreront utiliser le micro plutôt en l’absence des enfants qu’en celle de leur époux.
Dans une économie de l’ingratitude chacun aura le sentiment d’en faire plus que l’autre. Dans notre corpus d’observés, ce sentiment de « dette mutuelle négative » peut s’accomplir quand se révèlent le souci permanent d’une gestion égalitaire du domus et le refus des attributions de rôle stéréotypé ou, inversement, quand la répartition traditionnelle, altérée par l’idéal de modernité, n’est pas accomplie. Ainsi, chacun calcule ce que l’un et l’autre fait dans un souci de répartition juste des tâches. Mais le sentiment que, quand l’un prend en charge une activité, l’autre est en dette fait que personne n’est jamais quitte. Chacun aura toujours l’impression de subir plus de contraintes et de sacrifier davantage ses activités personnelles pour le bien de la communauté. Celui qui a le sentiment d’en faire toujours plus s’octroiera donc des plages personnelles comme si elles représentaient un dû. « J’en fais suffisamment pour m’autoriser des espaces égotistes », arguerait le donneur. Dans ce cas, il semblerait que l’allégeance au « je » personnel représente la contrepartie d’un sentiment de don exacerbé, comme si, par cet ordre des priorités inversé, le donneur s’assurait de recevoir en anticipant sur l’échange.
Dans une économie de contrat, on postule que la famille est une microsociété, fondée sur l’égalité des acteurs, ce qui implique une exacte définition des devoirs de chacun dans la répartition des tâches. On retrouve là, transposée dans le milieu familial (et ceci n’est pas sans signification), la logique de la philosophie des Lumières qui pensait la société à partir de la volonté des individus à la faire exister. Sur cette structure voulue de l’échange rationnel se grefferont les dynamiques affectives qui font induire qu’un tel type n’est peut-être pas réalisable tout à fait. Mais l’important est qu’il soit voulu et vécu comme tel.
Dans cette économie d’échange réciproque, chacun donne à l’autre ce qu’il souhaite obtenir en retour de manière équivalente. On découvre une extension du principe d’égalité tant au niveau de la répartition des tâches ménagères qu’au niveau de la dialectique individu/collectif. Chacun cherche à équilibrer les comportements « égoïstes » et les comportements « altruistes ».
Nous ne pouvons mesurer le degré de prise en compte de l’entourage dans l’organisation des territoires personnels à partir du seul indicateur des circonstances de la pratique informatique personnelle. Nous nous y réduisons comme un pis-aller mais nous ne perdons pas de vue l’extrême complexité des mécanismes subjectifs tels que nous les avons brièvement exposés au début de l’analyse sur la signification de la dette. Il nous paraît cependant, malgré ces restrictions, que l’entreprise sociologique garde son intérêt. L’une des caractéristiques de la famille contemporaine réside dans la capacité que les protagonistes ont à concilier vie personnelle et vie de famille.
Que les femmes escomptent n’utiliser l’ordinateur qu’après avoir terminé les tâches qui leur sont dévolues en tant que mères, c’est peut-être parce que l’informatique ne participe pas de la construction de leur « je » personnel là où d’autres activités comme le sport, le shopping, la couture, etc., l’incarneraient davantage. Ou, peut-être, est-ce parce que la priorité est accordée au « nous-familial » que les femmes ne prennent pas le temps de pratiquer l’informatique personnelle ? Il semblerait que plus une famille maintient des échanges paritaires, plus les hommes tendent à utiliser l’informatique selon une répartition équilibrée entre le temps communautaire et le temps personnel. Quoi qu’il en soit, les comportements ne sont jamais totalement ni égoïstes, ni altruistes. Simplement, l’ordre des priorités peut varier. Ce retrait, chacun des membres de la famille cherche souvent à le concrétiser dans la topographie des lieux.
 
OU LOGER LA MICRO ?
 
 
Quand l’intrus arrive et que s’impose la question « où le loger ? », apparaît la première différenciation. La place de l’ordinateur n’est pas toujours évidente. Bureau, salon, chambre, entrée, sous l’escalier, il faut l’installer. À ce sujet, les décorateurs innovent dans la conception des meubles bureautiques. Colonne multimédia (Matali Grasset ou Domia), meuble mobile (Cinna), desserte informatique avec plateau pivotant (Ikéa), bureau d’angle (Roche et Bobois), bureau vertical (Mono Wall Vitra), meuble informatique avec colonne cache-câbles (Protis), les meubles caméléons se transforment en penderie ou en armoire pour se faire oublier. Créateurs et magasins de grande distribution inventent pour que l’on en finisse avec « le bureau mastoc empêtré dans ses câbles » et qui défigure l’intérieur [49]. Et les ordinateurs eux-mêmes deviennent plus petits, plus esthétiques, plus ergonomiques et tout est fait pour qu’ils deviennent le plus discrets possible dans le décor de l’habitat.
Mais derrière la question purement technique de sa place dans l’espace familial (le bureau, la chambre des enfants, la chambre des parents, le salon, ou encore le portable vagabond), se cache le sens qui lui est donné et qui induira parfois une transformation générale de la disposition du mobilier. Ordinateur en chambre, certaines familles combineront nid conjugal et petit bureau ; ordinateur en salon, d’autres transformeront un coin de leur séjour en espace bureautique, installeront un rideau de théâtre pour séparer l’ordinateur du reste de la pièce, etc. Parfois on découvre des lieux insolites comme la buanderie, le palier, les dessous d’escalier, l’entrée, le sous-sol, le grenier. Des familles s’organiseront de manière à dissimuler l’ordinateur entre deux bibliothèques, à le placer sur une desserte mobile pour déplacer l’ordinateur du salon quand la famille reçoit des convives ou quand l’épouse souhaite rester tranquille. Une famille fera même preuve de création pour limiter les effets perturbateurs de l’ordinateur en inventant, à partir de quelques planches en bois peintes de couleur rose, une « tour multimédia », système ingénieux qui contient télévision, magnétoscope et ordinateur que l’on peut cacher derrière un tissu et déplacer à sa guise. Des familles élèveront l’ordinateur en objet nomade, à l’instar de l’ordinateur portable, que l’on balade au gré des circonstances en vue de concilier quête d’autonomie et préservation des territoires communautaires.
Des questions d’esthétique, d’utilité, de sociabilité
L’ordinateur défigure-t-il l’intérieur ? Comment le dissimuler ? Où le placer pour conserver l’harmonie du décor ? L’esthétique semble-t-elle primordiale ou vaut-il mieux privilégier l’utile à l’agréable ? Dans près de trois quarts des 24 ménages, l’entrée de l’ordinateur a soulevé des interrogations d’ordre esthétique. Pour plus d’un tiers des couples, cette question préoccupait aussi bien l’époux que l’épouse. Pour les autres, cela taraudait davantage la maîtresse de maison. Ainsi, vise-t-elle à organiser de manière optimale l’espace pour que le logis ne soit pas défiguré. Les hommes semblent privilégier la dimension utilitaire (80 %). Certes, plus de la moitié des hommes reconnaissent que cette machine n’est pas très élégante, mais la moitié d’entre eux s’en accommoderont sans grande difficulté dès lors que les choix d’emplacement deviennent limités (sur les dix époux qui ont fait allusion à la dimension esthétique, cinq se sont exprimés sur l’importance du fonctionnel). L’esthétique est ainsi pondérée par l’utilité.
Faut-il réserver à l’ordinateur un emplacement qui permette l’isolement de l’utilisateur ou le soumettre à la convivialité et faire en sorte que l’utilisateur ne soit pas en retrait ? Les critères objectifs de la topographie des lieux ne déterminent pas à eux seuls son emplacement. À surface et nombre de pièces comparables, une famille l’exhibera dans le salon alors qu’une autre le dissimulera dans la chambre parentale (même si leur chambre est de plus petite dimension). S’il est dans le salon, il peut être exhibé comme un signe de modernité ou, au contraire, être dissimulé le mieux possible parce que, pensé comme objet d’utilité, il va à l’encontre de l’esprit de la salle commune. S’il est dans la chambre, la même logique peut se retrouver avec cependant le fait que, souvent, cette chambre, qui par définition n’est pas exhibée au regard des autres, permet les accommodements les plus hétéroclites. S’il est d’emblée dans le bureau du mari, il ne modifie pas l’organisation domestique mais la femme le regardera comme un nouveau hobby au détriment du temps commun. S’il est dans l’entrée, c’est parce qu’il est vu comme un intrus qui ne doit pas perturber l’espace familial.
Un constat à retenir : si, pour l’homme, l’ordinateur représente l’introduction d’un élément d’activités nouvelles et de modernité ; pour la femme, il sera souvent reçu comme une perturbation du domus, de ce lieu de l’intime qu’il faut protéger et des activités domestiques qu’il faut organiser. Les femmes se soucient de préserver l’espace de la communauté que l’ordinateur ne doit pas perturber ; les hommes cherchent à organiser l’habitat en vue de permettre leur retrait. Maîtresses de maison, elles restent vigilantes devant tout ce qui pourrait compromettre la sociabilité familiale alors que leurs époux se préoccupent du maintien de leur propre autonomie.
L’usage de l’ordinateur implique, d’une façon générale, une individualisation dans la mesure où celui qui s’en sert est appelé à s’isoler. Le fait de maintenir cette utilisation sans rompre la participation à l’être-ensemble (salle commune) implique une sorte de résistance au processus d’individualisation. Pour ces familles qui tentent de trouver un compromis entre le retrait égotiste et les exigences de la communauté, on peut, certes, parler d’une tentative de concilier vie personnelle et vie de famille, mais, on peut aussi y voir le refus du processus d’individualisation de l’utilisateur de l’ordinateur. En ce sens, il est intéressant d’analyser les déplacements de l’ordinateur au sein de l’habitat comme symptôme cristallisant des conflits ou la recherche d’un consensus.
On peut imaginer que les problèmes soulevés pour faire place à l’objet nouveau ont déjà existé à propos de la télévision. Devait-elle trôner dans la salle à manger et perturber le déroulement des repas ? Ou bien dans le salon, lieu d’une détente commune, mais dont la présence des enfants oblige à en réguler l’usage ? Ou bien dans la chambre à coucher pour les seuls parents ? Mais la télévision s’est depuis banalisée. Par ailleurs, objet possible d’une consommation partagée, elle ne portait pas en elle le danger de séparer et d’isoler les individus. L’ordinateur, lui, par le fait même de la multiplicité de ses fonctions, devra-t-il être traité en instrument de travail (et pour qui ?), en instrument d’éducation et de jeux ou en instrument de loisir (solitaire ou partagé) ? Ses pérégrinations relèvent évidemment des compatibilités de l’espace et de ce qu’il permet. Mais le plus souvent, à travers les déplacements, nous voyons la façon dont l’ordinateur peu à peu s’installe, la façon dont il est accepté ou continuellement refusé et la multiplication des usages de chacun. Au fur et à mesure que l’ordinateur perd son étrangeté et son mystère, sa place et son utilité grandissent. Nous le discernons dans la multiplicité de ses perfectionnements progressifs, dans son remplacement par un appareil plus performant et, enfin, la multiplication des usagers va exiger la multiplication des ordinateurs jusqu’au jour où pourquoi pas : à chacun le sien (de même qu’il y a déjà « à chacun sa télévision »).
Ce que notre enquête nous a montré ce sont les formes du processus d’individualisation (et de résistance) des membres du couple dans l’aménagement de l’espace. Nous avons la revendication d’un espace de séparation qui hypertrophie l’isolement d’un seul individu et qui compromet la cohésion familiale. L’ordinateur devient un élément de séparation et de déconstruction de l’unité familiale. On lui reprochera de susciter trop de passion chez certains utilisateurs, de détruire les temps sociaux consacrés à la vie de famille voire de compromettre la vie intime et de susciter des scènes de jalousie ou de frustrations. Nous sommes là dans ce que nous appellerons la phase de déconstruction et d’exclusion qui est d’autant plus forte dans une famille où l’utilisation de l’ordinateur n’est pas partagée et reste au profit d’un ou deux personnages, laissant les autres à la marge.
Mais nous avons, d’autre part, un accroissement de l’autonomie de chacun, dès lors que l’ordinateur est accepté par tous les membres de la famille. Dans ce cas, l’économie est celle de « chacun selon ses besoins et ses moments de vie personnelle ». L’ordinateur permet des moments d’un usage partagé soit par la répartition des temps d’utilisation, soit par la multiplicité des ordinateurs à domicile. Ce processus autorise chacun à vaquer à ses occupations personnelles. Quand l’un joue à l’ordinateur, l’autre téléphone ou regarde la télévision. Cette phase d’acceptation mutuelle de pratiques autonomes, ainsi nommée, peut succéder à la phase de « déconstruction ». Mais elle peut aussi exister, dès l’arrivée de l’ordinateur, qui se voit accepté par l’ensemble de la constellation familiale.
Ces deux formes correspondent davantage à des étapes dans le processus d’appropriation de la machine et dans son degré d’intégration dans la cellule familiale qu’à des constats immuables quant aux effets de l’ordinateur sur la famille. Selon nous, les deux figures ci-dessus esquissées n’impliquent pas qu’elles soient résolument séparées l’une de l’autre. C’est ainsi que l’ordinateur s’intègre toujours dans l’autonomie de chacun d’une façon plus ou moins heureuse et que se succèdent des phases de « déconstruction » ou d’ « exclusion » et des phases d’ « acceptation mutuelle de pratiques autonomes ». Par exemple, dans une famille où l’ordinateur est communément partagé et les territoires personnels de chacun revendiqués et respectés, persisteront néanmoins des rappels à l’ordre quand l’ordinateur occasionnera un isolement jugé inopportun. Inversement, dans une famille où l’ordinateur est vécu comme destructeur de l’unité familiale, il permettra parfois à celui qui reste étranger aux joies qu’offre cette machine de se découvrir d’autres zones d’activités plus personnelles.
 
L’ORDINATEUR, PERTURBATEUR DE LA VIE FAMILIALE
 
 
Ce sont souvent les femmes qui se plaignent des perturbations provoquées par la venue du micro. Parmi les 23 épouses, 17 accusent leur conjoint d’avoir, à un moment ou à un autre, préféré la pratique de l’ordinateur à la vie de famille. Sur les 23 époux, seulement six reprochent à leur compagne l’utilisation qu’elles en font.
Un objet chronophage. Il est vrai que certains utilisateurs ont généralement une fascination sans frein pour la machine. L’attrait est tel qu’ils en oublient les rythmes et les contraintes de la vie familiale. Ce qui pose problème, c’est quand cet intérêt pour la machine n’est pas partagé par les autres membres de la famille. Son attrait est vécu par autrui comme une dépossession de moments communs et une éviction de la vie personnelle de l’être aimé.
Sur les huit hommes qui notifient que, devant l’écran, on ne voit pas le temps passer, six le justifient par le caractère captivant de la machine. Seulement deux femmes se sont laissé prendre par la fascination de la machine. Sinon, la plupart adressent critiques et mécontentements à leur mari dont l’intérêt porté à la machine s’avère des plus exacerbés.
Un objet personnel envahissant. Derrière les critères objectifs de la topographie des lieux, derrière les considérations de style, se révèle une dimension plus gênante encore. Certes, en étudiant l’odyssée de l’ordinateur dans l’habitat, nous avons observé que l’emplacement de l’ordinateur tend à répondre à l’usage de l’individu séparé, soit par le pluriéquipement, soit par sa migration dans un endroit plus isolé. Mais que l’ordinateur soit écarté et qu’il favorise les retraits égoïstes, cela ne représente pas la seule source de conflits. Il arrive que l’ordinateur, en participant d’un processus identificatoire, accentue le « moi » par rapport au « nous conjugal ». Nous avons rencontré des individus pour qui l’ordinateur, en tant qu’objet personnel, participait d’une certaine affirmation de l’individu dans le groupe. Ce sens de la propriété peut générer chez le conjoint la crainte que « le soi de son compagnon soit trop envahissant », pour reprendre les termes de François de Singly [50]. Vivre en commun implique qu’il y ait des objets que l’on doit faire accepter par l’autre, qu’ils soient de passion (collection, trophées sportifs, ordinateur, poster, etc.), de souvenir ou de don, etc., des objets qui font partie de l’histoire de chacun et, de ce fait, prennent place dans le décor du foyer. Vivre en commun requiert de valider les « propriétés individuelles » du partenaire, même si on les juge parfois trop encombrantes ou nuisibles aux conditions de sa propre affirmation de soi. Face à l’intrusion de certains objets, on verra donc certains contrôler méticuleusement le degré d’occupation de leur espace. D’autres en profiteront pour imposer les leurs, etc., dès lors que l’ordinateur n’est pas un objet désiré par chacun des membres du ménage, ou qu’il est jugé trop personnel ou encore qu’il ait été acquis sans le consentement de l’entourage, le voilà érigé en perturbateur.
Jargon technique et sentiment d’exclusion. L’ordinateur peut devenir un véritable intrus dès lors qu’il devient le sujet de conversation principale dont on se sent exclu ou quand l’intérêt qu’on lui porte perturbe certaines fêtes ou réunions familiales. Rapportons du ménage des Gomez la scène suivante. Irritée de subir parfois les discussions entre copains sur la micro, Lilie (technico-commerciale, 29 ans) s’exaspère quand, le jour de l’anniversaire de Charlie (artisan, 30 ans), ce dernier et quelques-uns s’isolent du reste des convives pour admirer la machine et partager leur mystère.
 
L’ORDINATEUR, PERTURBATEUR DE L’INTIMITÉ CONJUGALE
 
 
Il y a, d’autre part, l’entrée d’un tiers dans l’espace de l’intime et la rivalité qui en résulte. La partie jouissive et tendre du contrat conjugal n’est plus remplie. Ainsi, certains hommes et certaines femmes revendiquent-ils un devoir conjugal que l’arrivée de l’ordinateur aurait brisé. Mais on peut, au contraire, imaginer certaines personnes se sentir soulagées de la désertion du lit conjugal et bénir l’ordinateur de la fascination qu’il suscite. Parfois, il en résulte un arrangement étrange où l’homme a comme compagne l’ordinateur et la femme comme compagnon le téléviseur ou le téléphone. Périlleux d’avancer que la relation à l’ordinateur se substitue parfois à celle avec son conjoint. Mais il y a des expressions, des lapsus et des symptômes qui laissent perplexes. Nous avons tenté de les recenser à partir d’indices qui reflètent des moments d’intimité (comme le coucher), des sentiments de jalousie ou de frustrations.
Voici un bref aperçu des mots ou des expressions qui reviennent et qui s’apparentent à une situation d’adultère :
  • « jalousie », « je deviens jalouse », « je me sens de trop », « on avait le sentiment qu’il mangeait Jean », « ils faisaient presque une espèce de couple indissociable », « possessive », « elle pourrait le passer (le temps) avec moi ! » ;
  • « on est trop crevé pour faire l’amour », « on ne se couche plus ensemble », « je n’arrive pas à m’endormir quand il n’est pas là », « il est revenu se coucher avec moi ! », « le soir, il s’y met », « des fois même la nuit ! » [rires] « il est toujours sur sa bécane », « bon, va donc sur ton ordinateur ! », « on ne partage pas le soir », « des fois, je vais me coucher, il est encore dessus ! », « c’est au détriment de plein de trucs qu’on pourrait faire ensemble »...
L’ordinateur est perturbateur et met au jour des dynamiques affectives jusque dans l’espace de l’intimité. Sur 23 couples, il n’en existe quasiment aucun qui n’ait vécu, à un moment donné, l’expérience de l’ordinateur comme trublion au sein de la vie familiale. Souvent, ce sont des conjointes qui se désolent de l’entrée du micro-ordinateur. Conjointes, disons-nous, parce que compte tenu de la nature du rapport homme/femme que charge une longue tradition, il n’est pas étonnant que ce soit du côté de la maîtresse de maison qu’interviennent plainte, acceptation ou révolte conformément à la dialectique de maîtrise et de servitude. Les plaintes sont parfois niées derrière des affirmations comme « il n’y a pas de problème », « c’est un outil très banalisé », « il ne pose pas de soucis particuliers ». On finit en général par découvrir que les choses ne sont pas aussi simples qu’on les présente à travers des rappels à l’ordre en vue de respecter l’heure des repas, de mesurer les temps de connexion à Internet pour modérer la facture téléphonique, de veiller à ne pas laisser envahir la sphère familiale par la sphère professionnelle. On nous confie l’existence de scènes de conflits entre époux et épouse dès lors que l’ordinateur devient rival. L’ordinateur n’est pas neutre et le commerce que l’on fait avec lui est riche de significations.
 
LA PHASE D’ « ACCEPTATION MUTUELLE DES PRATIQUES »
 
 
La typologie des économies d’échange relationnel ne doit pas nous faire conclure à la définition d’attitudes permanentes et figées. La vie de famille est construite de fluctuations et d’ajustements qui rendent possible l’acceptation mutuelle des pratiques. À l’excès des premiers moments succède rapidement une phase d’adaptation. L’ordinateur domestique, s’il entraîne d’abord une période de dissociation, celle-ci est suivie d’une étape de raccommodement durant laquelle l’utilisation de la machine n’est pas nécessairement remise en cause [51]. Si, donc, l’apprentissage informatique engendre une baisse de la sociabilité familiale, ce phénomène n’est pas définitif, sans cependant disparaître tout à fait (car se succèdent sans cesse les instants de découverte d’un nouveau jeu, d’un nouveau logiciel, l’urgence d’un rapport professionnel à terminer, etc.). Après l’enthousiasme des premiers instants, la vie se réorganise et s’adapte à la machine, sans que soient éliminées de nouvelles perturbations dès lors que de nouvelles utilisations engendrent à nouveau des investissements.
L’ordinateur dérange. Seulement trois couples affirment ne pas avoir rencontré de gêne avec l’arrivée de l’ordinateur. Notons que, parmi eux, la présence de la machine dans le logis est déjà ancienne. On peut penser que les choses s’étant régulées, ces couples ne gardent plus le souvenir des mauvais moments passés. Mais ce peut-être parce que chacun, ses propres usages développés, accepte sans heurts ceux des autres. Pour les couples dont l’équipement domestique est plus récent, tous ont certes été gênés par ce nouveau venu, mais de façon épisodique. Alors que les débuts pouvaient augurer des troubles fréquents, la plupart des derniers acquéreurs s’en accommodent relativement aisément. Peut-être devrions-nous le comprendre comme un avatar de la banalisation ? En effet, dans la mesure où la micro s’adresse désormais à tous – et pas seulement à un cercle d’initiés ou de passionnés –, qu’elle se destine à devenir un bien de consommation courante, peut-être les préjudices qu’elle porte à la sociabilité familiale s’atténueront-ils et entreverrons-nous des utilisations plus rationnelles ?
Une acceptation immédiate. Dans ce cas, l’ordinateur est entré dans la vie de famille en tant qu’outil banalisé, utilisé auparavant au travail par les parents ou à l’école par les enfants. La famille s’organise pour que chacun puisse l’utiliser en fonction de ses besoins. Ce peut être en répartissant les temps d’usage à tour de rôle, en multipliant les équipements ou les logiciels ou, encore, en favorisant un usage à plusieurs dès lors que les centres d’intérêt sont les mêmes. Cette acceptation immédiate peut dissimuler une autre nature dans les relations de couple, dès lors que l’un des époux abdique devant les excès de l’autre. Nous ne sommes plus dans une communauté informatique où les pratiques de chacun sont acceptées sans difficultés. L’un des époux certes incrimine mais se résigne. Ainsi, l’acceptation immédiate des pratiques signifie tantôt l’équilibre entre les égoïsmes de chacun, tantôt la soumission de l’un à l’égoïsme de l’autre.
Une acceptation différée. Après une phase de dissociation générée par l’ordinateur qui compromet la vie de famille, peut lui succéder une phase d’arrangement dans laquelle se régulent enfin les attitudes vis-à-vis de l’ordinateur et les relations entre les membres de la famille. Après avoir été un trublion qui désorganise le quotidien, l’ordinateur se banalise enfin pour ne devenir qu’un outil, un passe-temps. Cette acceptation réciproque des pratiques aboutira parfois au pluriéquipement afin que chacun puisse profiter pleinement de l’ordinateur. Cette phase d’ajustement symbolise le passage de l’ « informatique pour tous à chacun selon ses besoins » [52].
Dans ce cas, l’ordinateur n’est pas nécessairement utilisé par tous les membres de la famille, mais ne génère pas continuellement des conflits. Chacun peut ou non développer ses usages, il reste que, dès lors que l’un utilisera l’ordinateur, l’autre profitera de l’occasion pour vaquer à ses occupations personnelles. Cette organisation peut signifier deux choses : une acceptation réciproque des temps égoïstes de chacun que l’on organise parallèlement pour optimiser le temps passé ensemble ; une acceptation résignée de la vie personnelle de l’autre (dont peut faire partie l’ordinateur), mais qui permet en fin de compte au plaignant de goûter à une nouvelle liberté.
 
CONCLURE...
 
 
On ne peut comprendre l’utilisation de l’ordinateur sans l’inscrire dans un réseau de sociabilité investi de codes et de valeurs qui agissent sur l’adoption et l’appropriation de cette technique. Par ailleurs, de sa nouveauté ou effet de ses caractéristiques propres, il induit chez ses utilisateurs tout un imaginaire qui interviendra dans l’espace du couple. Ainsi, l’étude de cette interface ordinateur/famille permet-elle alors de découvrir les symptômes qui caractérisent les relations latentes et contradictoires dans le couple.
Ces multiples perturbations de l’espace domestique occasionnées par l’entrée de l’ordinateur révèlent deux dynamiques de la famille aujourd’hui que nous avons déjà évoquées : d’une part, le difficile équilibre entre la conquête des territoires personnels et les obligations familiales ; d’autre part, le constat d’une famille en perpétuelle création qui recourt aussi bien à des repères anciens que nouveaux.
La vie de famille se définit selon le procès d’une autonomie négociée. Ceci ne va pas sans difficultés. La conquête du territoire personnel peut devenir une véritable menace pour l’harmonie familiale. Pour éviter l’anomie, encore faut-il que certaines pratiques autonomes soient réciproques et que le droit au territoire personnel soit négociable, une négociation qui s’inscrit dans un espace que l’affectif surdétermine – une famille n’est jamais une société d’intérêts particuliers et de dividendes partagés. Nous sommes dans cette situation de la coexistence des porcs-épics en hiver dont parle Schopenhauer et que cite Freud : Séparés les uns des autres les porcs-épics, en hiver, meurent de froid. Ils se serrent les uns contre les autres pour avoir chaud et sont transpercés par leurs piquants. Ils doivent trouver la « bonne distance » entre la froidure de la solitude et la douleur mortelle de la fusion.
 
ANNEXE
 
 
Nous avons interrogé 20 pères et 21 mères de famille et 3 couples sans enfants (soit un total de 23 hommes et de 24 femmes). Sur 49 enfants (ensemble composé de 27 filles et 21 garçons dont 1 de moins de 18 mois), nous en avons interviewé 32 dont 17 filles et 15 garçons. 7 enfants avec lesquels nous nous sommes entretenus ont moins de 12 ans ; 14 ont entre 12 et 17 ans ; 11 sont âgés de plus de 17 ans.


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NOTES
 
[1] M. Akrich, Comment décrire les objets techniques ?, Technique et Culture, no 9, 1987, p. 49-64.
[2] D. Desjeux et al., Anthropologie de l’électricité. Les objets électriques dans la vie quotidienne en France, Paris, L’Harmattan, 1996.
[3] J.-L. Lacascade, Micros et logis, domestication de l’ordinateur et logiques identitaires, Paris, CSU, 1991.
[4] Par la méthode de proche en proche pour constituer le corpus, l’enquête s’appuie sur 24 familles d’origines sociodémographiques relativement diverses avec une prédominance des catégories cadres ou enseignants (lesquelles, d’après plusieurs enquêtes statistiques, représentent encore la majorité des ménages équipés). Certaines sont des familles recomposées ou monoparentales, mais la plupart correspondent au modèle « classique » de la famille.
[5] C. Dubar, La crise des identités. L’interprétation d’une mutation, Paris, PUF, 2000. Voir plus particulièrement le chapitre « Dynamique de la famille et crise des identités sexuées », p. 57-93.
[6] Les travaux de J.-C. Kaufmann font le même constat de ce poids de l’habitus qui réactive des schémas anciens dans la relation de couple, La trame conjugale. Analyse du couple par son linge, Paris, Nathan, 1992.
[7] P. Berger, T. Luckmann, La construction sociale de la réalité, Paris, Méridiens-Klincksieck, 1992 [1re éd. 1986].
[8] M. Segalen, Sociologie de la famille, Paris, Armand Colin, 1996, p. 8 [1re éd. 1981].
[9] Cette intervention étatique dans l’espace familial indique, d’une façon paradoxale, que la famille n’est plus une véritable entité politique et que, de ce fait, l’idée d’un conflit radical entre la famille et l’État est de l’ordre de l’impensable. Les temps modernes ne sont propices ni à la tragédie d’Antigone ni à celle du Cid.
[10] I. Thery, Couple, filiation et parenté aujourd’hui. Le droit face aux mutations de la famille et de la vie privée, Paris, Odile Jacob, 1998. L’auteur montre que la famille étendue n’a pas disparu mais « se resserre sur l’axe étiré de la filiation » (p. 59).
[11] A. Tocqueville (de), De la démocratie en Amérique, t. II, Paris, Gallimard, 1961 [1re éd. 1840], p. 270-273.
[12] J. Baudrillard, Le système des objets, Paris, Gallimard, 1968.