Cahiers internationaux de sociologie
P.U.F.

I.S.B.N.9782130520801
212 pages

p. 203 à 204
doi: en cours

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n° 112 2002/1

 
Denis Fleurdorge, Les rituels du président de la République, Paris, PUF, « Sociologie d’aujourd’hui », 2001, 266 p.
 
 
L’anthropologie politique, non pas de l’Afrique mais de la France, court de l’avant depuis quelques années. Après Un Ethnologue à l’Assemblée de Marc Abélès, voilà l’ethnologue Denis Fleurdorge à l’Élysée. L’auteur a pratiqué quelques maîtres du protocole de la Cinquième et se réfère allusivement aux précédentes Républiques. D’emblée sa démarche diffère de la journalistique et de l’historique pour s’affirmer anthropologique.
Comme l’auteur souligne aussi bien les généralités que les spécificités des liturgies politiques pratiquées par le président de la République, lequel assume les rôles de père prêtre, medicine man et pédagogue, je gage que des exemplaires de l’ouvrage circuleront dans quelques bureaux ministériels comme bréviaire des usages. Pour l’anecdote, je me souviens que La géomancie à l’ancienne côte des Esclaves de Bernard Maupoil avait été bien vendu au Brésil parce que des devins du Nordeste y trouvaient les codes interprétatifs des cultes vaudou et Orisha. La description et l’ordonnancement des faits ne s’opèrent pas selon un schéma historique mais selon une logique construite autour de l’architectonique locale des représentations du président, de l’événement temporel, des acteurs et spectateurs dans leurs rôles respectifs, des coulisses de l’organisation, des parures, accessoires, décors, etc. Plus que dans La leçon d’anatomie de Rembrandt, cette peinture de Fleurdorge manifeste le goût de la dissection, d’une hyper-dissection tendant à apposer une étiquette muséographique sur chaque ritème, motif ou geste.
Dès le début (p. 12-15), est présentée une originale nomenclature des rites. Après le premier chapitre de construction des outils conceptuels et taxinomiques d’analyse des rites, les suivants comportent quelques médailles à l’emporte-pièce. Chap. 2 : un air de bravoure sur le haut-lieu (bien sûr pas la Grande arche de la Défense, ni le musée de Jarnac) ! Chap. 3 : une belle démonstration est celle du « rapt mémoriel », ou comment les vétérans de 39-45 ont fait pression sur les pouvoirs politiques pour éviter qu’ils ne monopolisent à leur profit en 1994 les cérémonies de commémoration du débarquement de Normandie. Chap. 4 : trois pages intéressantes sur l’aide de camp du président. Chap. 8 : là sont datées les circulaires d’instauration des symboles majeurs. Fleurdorge sait placer comme il faut les drapeaux de l’invitant et des invités. Il n’ignore pas que le Chant des Girondins sous la IIe République valait le Chant des Marseillais sous la IIIe et le Chant des partisans sous le gouvernement provisoire gaullien. Le chap. 10 sur le style de chaque président me semble l’un des meilleurs. À lire éventuellement en début de parcours ! Quant aux derniers chapitres, ils se chargent de sémantique et de philosophie sans clarifier vraiment l’ « idéologie d’État », ni éviter un bouquet final en tiroirs (rites essentiel, biaisé, mythique, occasionnel) plus qu’en éclats colorés.
Ceci dit, je reconnais pertinents l’impartialité du discours malgré la diversité partisane des figures présidentielles, le traitement varié des mêmes phénomènes pour en extraire toutes les significations de lieu, temps, action, symbolique..., la clarté et la précision d’un exposé de style agréable et aux classifications didactiques : constantes, ritèmes, motifs... Outre le corpus constitué avec soin à partir d’observations de terrain, de documents vidéo, d’écrits et d’entretiens au sommet ou ailleurs, on apprécie que les idées puisées dans des lectures aient été bien appropriées dans une synthèse personnelle. Des jugements fort tempérés montrent qu’un cumul de symboles républicains n’a rien d’une composition symbolique provocatrice d’émotions. Par ailleurs, l’escorte à cheval, la voiture haut de gamme du cortège, la parade cocardière ou telle suggestion payante de J. Séguéla s’éclairent fort bien par référence au titre. Parmi les présidents récents, quel est le plus ritomaniaque, ravi d’exposer sa souveraine autorité ? Denis Fleurdorge le suggère, mais il est vrai que sa thèse de doctorat (en concentré ici) s’est en grande partie mûrie sous le régime de François Mitterrand.
Tout en saluant cette première analyse systématique des rites présidentiels, on pourra regretter que la question des stratégies et enjeux politiques présents derrière les mises en scène rituelles retienne peu l’attention, que le rôle des médias soit abordé secondairement, que les tenants et aboutissants de ces usages n’aiguisent pas davantage l’esprit critique de l’auteur, et en définitive que le modèle analytique n’entraîne pas une forte productivité théorique. Bien que l’on soit piqué par telle remarque incidente (limage des canines de Mitterrand, sceptre solutréen du même, haut-de-forme ou gibus de d’autre, vas-y-tonton, réduction à 80 m du tapis rouge), l’attention portée au détail tout comme l’ardeur à dresser à l’instar de Gurvitch des typologies nous saturent de rigueur académique un peu formelle. L’habit que s’est donné l’auteur est strict et boutonné. Il faudrait que le bouton vienne à fleur. Je pense le jeune auteur capable, en arrosant ses plantes, en les émondant et en les hybridant par quelques gamètes de politologie, de nous éblouir dans le futur par une magnifique gerbe du jardin élyséen où poussent lauriers, narcisses et soucis, parfois quelque anémone, ou bien les roses rouges à déposer dans la crypte du Panthéon et le muguet jeté dans la Seine depuis le pont du Carrousel.
Claude RIVIèRE.
Université René-Descartes – Paris 5
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