2002
Cahiers internationaux de sociologie
Présentation
Grande presse, radio, cinéma, télévision, magnétoscope, auxquels s’ajoutent, aujourd’hui, minitel, ordinateurs, Internet, téléphones portables et le croisement, entre eux, de ces divers moyens organisent notre quotidien. La planète rapetisse, l’ubiquité abolit le lointain. Cet avènement d’une communication sans limites ni de publics ni de distances est peut-être ce qui caractérise, plus que tout autre phénomène, notre époque.
Il fut un temps où la société nouvelle était dite société des mass media ; media désignant les techniques de diffusion de messages liées au progrès scientifico-technique (presse, radio, cinéma, télévision), et mass désignant les récepteurs dont on supposait qu’ils étaient soumis à une audience « massive », indifférenciée et dominatrice. Bien que, très vite, la sociologie empirique ait montré, avec, entre autres, les travaux de Paul Lazarsfeld, que cette massivité et cette passivité étaient des présupposés contredits par toutes les enquêtes, l’idée persista, dans l’opinion et dans certains courants sociologiques, comme la très estimable École de Francfort, qu’on était au temps de la manipulation des esprits et du « viol des foules ».
Mais voici que naissent de nouvelles techniques de communication et d’information (NTCI) qui obligent à interroger autrement. L’ordinateur domestique, le téléphone portable, les nouveaux usages de la télévision, avec ses chaînes multiples, son DVD, sa possibilité d’être un support multimédia ouvert à Internet, etc., impliquent une interactivité et une individualisation qui posent la question des nouvelles formes de sociabilité, lesquelles ne sauraient être pensées sous la catégorie de masse mais sous celle de réseaux. Question qui risque, une fois de plus, et d’une façon positiviste simpliste, de faire de la technique en tant que telle le lieu causal de l’état social.
Or une technique n’agit socialement qu’en tant qu’elle s’inscrit dans l’espace symbolique d’une société qui, l’intégrant, se voit, en retour, soumise à des conséquences qui sont dans la logique de son être social.
Notre société est désignée comme société de communication. Toutes les sociétés sont des sociétés de communication. Cependant, dans nos sociétés, la communication joue un rôle nouveau. Elle y est, de façon paradoxale, comme le fondement du « vivre- ensemble » et, dans le même mouvement, comme demande inquiète et toujours en manque.
Les anciennes médiations sociales – corporation, village, famille, paroisse – se sont affaiblies et n’ont plus cette permanence qui caractérisait la société traditionnelle et grâce à quoi l’individu recevait l’évidence de son identité. Obligé de « faire le point » sans cesse et pour son propre compte, l’individu dans nos sociétés a besoin d’une masse énorme d’informations, perpétuellement renouvelées et actualisées, pour être en état de répondre aux sollicitations d’un monde en continuel bouleversement. Obligé de chercher sa place et celle de l’autre, il a à en construire l’espace incertain.
Société séculière, qui ne se pense plus fondée sur un ordre transcendant, c’est par la communication que sera construit l’accord qui légitimera le lien social et le vivre-ensemble. Comme l’écrit Hegel dans ses Principes de la philosophie du droit : « Le principe du monde moderne exige que ce que chacun accepte lui apparaisse comme quelque chose de légitime », c’est-à-dire comme quelque chose qui résulte, au moins en apparence, d’une information et d’un échange libres (d’où l’importance de la notion d’opinion publique et de publicité).
Mais nos sociétés peuvent, aussi bien, être définies comme des sociétés où la communication y est la plus problématique, car, à considérer l’évolution du paysage médiatique, ce qui apparaît, c’est la constitution d’un univers saturé de messages où plus rien ne semble véritablement être dit ni être entendu et d’où tout sens est absent. Plus les médias développent leur autonomie – et donc leurs « effets » – et plus il apparaît qu’ils n’aboutissent qu’à fabriquer un élément (ou sens où on dit de la mer qu’elle est un élément) composé d’images qui est aussi bien communication que incommunication.
Ce qui a intéressé les responsables et les auteurs de ce numéro c’est la recherche de ce qui se spécifie, avec les NTCI, comme nouvelles sociabilités. On verra que celles-ci offrent souvent leur originalité sous le masque de la continuité alors que les ruptures d’apparence radicale ne sont que la persistance de l’ancien. Ainsi, dans la société savante, se perpétue un jeu de dupes avec ses imprécateurs dans un espace polémique manichéiste où chacun peut se poser en s’opposant, tandis que, silencieusement et en toute discrétion, travaille la taupe.
André AKOUN et Pierre ANSART.