Cahiers internationaux de sociologie
P.U.F.

I.S.B.N.9782130520801
212 pages

p. 7 à 15
doi: en cours

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n° 112 2002/1

2002 Cahiers internationaux de sociologie

Nouvelles techniques de communication et nouveaux liens sociaux

André Akoun Université René-Descartes – Paris 5
Nous sommes dans une société où se multiplient les techniques de communication. Quelles sont-elles ? Quelles nouvelles formes de lien social accompagnent-elles ? Comment penser le rapport entre techniques et société ? Telles sont les interrogations avancées et qui s’appuient sur la demande sociale latente propre à nos sociétés et qui est à la source des progrès techniques, ceux-ci, ensuite, imposant leur propre logique. Mots-clés : Techniques (information, communication), Modernité, Lien social. In our society, techniques of communication increase in number. What are they ? What new forms of social link go with them ? How are we supposed to think the relationship between techniques and society ? Such are the questions we have to ask. They imply a social unconscious characteristic of modern societies and, in feed-back, the effects of the technical logic. Keywords : Techniques (media, communication), Modernity, Social link.
La rumeur sociologique nous l’affirme, nous sommes dans la société de l’information et de la communication, comme si informer et communiquer n’étaient pas des caractéristiques consubstantielles à toute société et aux hommes en tant que tels. Ajoutons que, paradoxalement, nos sociétés de communication peuvent aussi bien être définies comme des sociétés où la communication y est la plus problématique, car, à considérer l’évolution du paysage médiatique, ce qui apparaît, c’est la constitution d’un univers saturé de messages où plus rien ne semble véritablement être dit ni être entendu et d’où tout sens est absent. Plus les médias développent leur autonomie – et donc leurs « effets » – et plus il apparaît qu’ils n’aboutissent qu’à fabriquer un élément (au sens où on dit de la mer qu’elle est un élément) qui est aussi bien communication et incommunication. Peut-être est-ce parce que nous sommes dans une société où les individus ont une demande exorbitante de communication, et que l’échec de celle-ci à y répondre engendre ce sentiment d’incommunicabilité ainsi que l’exigence infinie de nouvelles techniques offertes à la communication et à l’information, ces médias liés à la mécanisation et au progrès scientifique depuis l’invention de la presse de masse. Est-ce à dire que notre temps s’éclaire et révèle sa vérité par le fait qu’il soit déterminé, dans ses caractères et ses dynamiques, par ce sol, objectif et aisément définissable, de la technique qui serait comme son infrastructure ? Nous aurons à en discuter.
Auparavant interrogeons-nous sur le glissement qui voit l’intérêt se déplacer des mass media aux NTIC (nouvelles techniques d’information et de communication) qui les intègrent et les dépassent. La substitution est significative. Avec les NTIC, liées à l’informatique et au numérique, à la notion de masse se substitue celle d’individus dans une relation interactive avec leurs machines à communiquer. La notion de masse était grosse d’hypothèses implicites sur la nature et le rôle des mass media. À définir ainsi l’audience par la notion de « masse » on induit inconsciemment que cette audience est indifférenciée, « massive » et dominatrice. Il reste que mass media ou NTIC, ce qui est mis en évidence, c’est le sentiment d’originalité et l’ambivalence que, dès leur origine, les techniques suscitèrent. De la grande presse à l’ordinateur, les moyens d’information et de communication se sont multipliés et diversifiés.
 
TECHNIQUE ET SOCIÉTÉ
 
 
L’histoire des médias est celle des mutations technologiques qui les rendent d’abord industriellement possibles, puis, le progrès aidant, de plus en plus sophistiquées, raffinées, différenciées. Mais ces mutations technologiques, comment faut-il les comprendre ? Ce n’est certes pas en acceptant l’idée d’une causalité technique directe et mécanique. Il nous faut sociologiser, anthropologiser le rapport technique et société.
Si personne ne doute que les progrès techniques impliquent de nouvelles socialités, cette implication ne saurait être un rapport cause-effet. Les ingénieurs qui inventent de nouvelles techniques imaginent souvent des pratiques qui découlent de leur propre rationalité technique mais que la société contourne souvent. C’est que toute nouvelle technologie ne s’inscrit dans le corps social et ne s’y impose que de la façon dont elle reçoit sens dans ce corps social et dont elle s’y voit assignée. Ce n’est donc jamais à partir des seules caractéristiques d’une technique, et selon une logique qui réduirait l’explication à la seule nature intrinsèque de celle-ci, que peut être comprise sa socialisation. Ce que nous voulons dire c’est que les effets d’une technologie et son devenir social ne relèvent pas d’une approche positiviste où la technique serait, en tant que telle, cause de ses effets sociaux, mais qu’il y a à considérer que nous sommes dans une logique du symbolique, logique qui ne relève pas de l’explication en termes de cause et effet. C’est de l’analyse de l’Esprit d’une société (d’autres diront de son imaginaire) que s’explique la socialisation d’une invention technique en tant que celle-ci répond à une demande sociale latente qu’elle rend manifeste.
C’est pourquoi l’histoire des médias ne peut trouver son sens si on la sépare de la mutation sociopolitique qu’est l’avènement de la société moderne, la « société démocratique » sans entendre, par ce terme, une forme particulière de gouvernement mais ce bouleversement dans la façon dont les hommes pensent leur rapport au monde, à autrui, à eux-mêmes, et qui s’exprime par la sécularisation du politique et par l’individualisme. Une nouvelle logique signifiante est née de ce bouleversement que fut la rupture de la société avec tout fondement, transcendant ou naturel, et sa substitution par l’homme. Présentant l’univers des médias, Francis Balle en parle comme de « la double aventure de l’industrie et de la liberté ». L’image est forte, mais reste floue du fait de la multiplicité des sens et des valeurs qu’implique le terme liberté. Nous dirons donc que les médias résultent de l’industrialisation et du mouvement de sécularisation et d’individualisme qui inaugure, à partir du XVIe siècle, la modernité occidentale. C’est cet espace social, qui est la terre natale de notre monde de communication.
De ces mutations, on trouve des analyses, entre autres chez R. Sennett qui écrit : « Les communications électroniques sont l’un des moyens par lesquels la notion même de vie publique a été étouffée. Les médias ont énormément accru la quantité des connaissances que les groupes sociaux ont les uns des autres, mais ils ont également rendu tout contact réel superflu. » Et qui montre comment les médias incarnent « le paradoxe de l’isolement et de la visibilité » sous l’effet d’un impératif de transparence généralisée.
J. Habermas, lui aussi, s’interroge : « Les nouveaux médias captivent le public des spectateurs et des auditeurs, mais en leur retirant par la même occasion toute distance émancipatrice, c’est-à-dire la possibilité de prendre la parole et de contredire. L’usage que le public des lecteurs faisait de sa raison tend à s’effacer au profit des simples opinions sur “le goût et l’attirance”, qu’échangent des consommateurs ; et même le fait de parler de ce qu’on a consommé, cette contre-épreuve des expériences du goût, est intégré au processus de consommation lui-même. »
Société séculière, qui, donc, ne se pense plus fondée sur un ordre transcendant, c’est par le débat et donc par un nouveau type de communication qu’y seront construits et légitimés le lien social et le vivre-ensemble. Comme l’écrit Hegel dans ses Principes de la philosophie du droit : « Le principe du monde moderne exige que ce que chacun accepte lui apparaisse comme quelque chose de légitime. » C’est-à-dire comme quelque chose qui résulte, au moins en apparence, d’une discussion libre (d’où l’importance de la notion d’opinion publique).
À cela s’ajoutent l’affaiblissement des groupes intermédiaires, l’éloignement et l’abstraction de ce qui incarnait, hier encore, la communauté vivante. Obligé de « faire le point » sans cesse et pour son propre compte, l’individu dans nos sociétés a besoin d’une masse énorme d’informations, perpétuellement renouvelées et actualisées, pour être en état de répondre aux sollicitations d’un monde en continuel bouleversement, qui rapetisse et où l’ubiquité abolit le lointain. Enfin ce même affaiblissement crée un manque (Durkheim parlerait d’anomie) que les médias visent à combler en offrant un modèle réticulaire qui allie l’isolement de chacun et sa relation potentielle avec tous, n’importe quand.
Ainsi les médias remplissent-ils deux fonctions qu’il serait hasardeux de confondre : la fonction d’information et celle de communication. L’information, prise dans son sens strict, peut être définie comme la circulation de messages dont le contenu, transporté d’un lieu à un autre, modifie et enrichit la « connaissance » qu’ont les agents sociaux de leur monde. La communication implique autre chose que la relation du message envoyé et du message reçu avec pertes mesurables. Quand l’adage populaire dit : « Ce n’est pas parce qu’on n’a rien à dire qu’on doit se taire », il pose qu’il y a un dire du « ne rien dire » et c’est là la communication. Celle-ci institue le lien social comme tel, avec ses obscurités, ses constructions identitaires et ses dynamiques de reconnaissance.
Certes, informer et communiquer s’entrelacent dans l’acte infocom, mais doivent être distingués et l’étude de cet entrelacement complexe ne saurait renvoyer aux modèles offerts par les ingénieurs de télécommunication qui aplatissent la communication à l’information.
 
LA SOCIéTé RéTICULAIRE
 
 
Nous avons souligné ce glissement imposé par l’évolution des techniques, des mass media aux NTIC. Nous verrons plus loin quel est aujourd’hui le magasin des objets de communication qui ont transformé l’univers technologique (la télé qui se fait support multimédia, le téléphone portable personnel, l’ordinateur domestique, Internet, etc.). Conformément à notre postulat, ce nouvel univers d’objets est l’effet d’une demande de l’espace social, demande imaginaire qui sera surdéterminée par l’intrusion des techniques. Aussi nous paraît-il prioritaire de définir ce nouvel espace sociologique à la fois cause et effet des inventions techniques.
Quelle est donc, au sein même de la modernité, cette mutation qu’accompagnent et modèlent les nouvelles formes de communication et d’information ? Hier la société était soumise à une structure centralisée ; pas d’État sans capitale d’entreprise, sans son centre de décision, de famille sans chef de famille. La structure identitaire reposait sur un étrange nœud borroméen. Le je individuel/subjectif s’inscrivait dans une suite de cercles concentriques et le cercle le plus élevé, au-dessus même de la nation, était celui de l’humanité dans lequel trouvaient à s’incarner la valeur la plus haute et la pleine réalisation de soi. Ainsi le je individuel était-il aspiré vers le haut. Mais, dans le même mouvement, cette pyramide inversée reposait en principe sur le je originaire, un je clivé ou le haut légitimait l’origine et l’origine le haut.
Cette structure centralisée, ce civisme où le moi ne se fait sujet qu’en soumettant sa particularité à l’universalité de son je, ne fonctionne plus. L’individu ne se saisit plus dans un lieu organisé en cercles concentriques. Il se découvre, multiple, sans ordre ni raison. Et il se découvre habitant d’une société réticulaire où tout lui semble éclaté, éparpillé, mais ce n’est là qu’une illusion qui dissimule l’instauration d’un monde nouveau, celui des réseaux.
Privée de toute structure pyramidale, la nouvelle société se donne comme un ensemble de configurations multipolaires, des nœuds, des flux, des circulations, des interconnexions.
Doit-on poser qu’on doit la naissance de ce monde nouveau à l’ensemble des découvertes informatiques des années 1970, à l’entrée de l’ordinateur dans tous les espaces, domestiques ou publics, à Internet, et, redoublant cette réalité, accepter son orchestration par des discours (voir l’article de P. Ansart), apocalyptiques ou édéniques, sur notre avenir, discours qui sont, tous, à la fois vrais et faux, disant tout et son contraire ? D’un côté on pleure l’homme perdu dans la multiplicité des écrans et des flux, s’égarant, privé de tout ancrage, entre les mondes virtuels et les mondes réels ; de l’autre, on chante l’homme prométhéen disposant de prothèses techniques qui abolissent la distance, rapprochent et permettent enfin à une humanité réunie de bâtir sa fraternité nouvelle.
Il faut d’abord prendre la mesure de la mutation sociale qui a amené la société moderne, de son moment civique où le sujet s’investissait dans la citoyenneté et dans cet imaginaire où il se pensait source volontaire du social et voyait dans celui-ci la condition de sa propre identité à ce moment (certains parleront, de façon excessive, de postmodernité) où l’universalité fait place à la particularité et où le moi triomphe, non dans un orgueilleux solipsisme mais dans sa fusion avec ceux-là qui sont comme lui dans un espace atomisé et communautarisé.
C’est la logique de la modernité qui aura mené d’un univers de l’individualisme citoyen à un univers de l’individualisme narcissique. La vie intime, privée, se voit surchargée de signification et de valeur. Le domaine privé, désormais, affirme sa prééminence sur le domaine public, la famille devient forteresse contre un monde public de la guerre économique et de l’amoralité, monde dangereux. La société se fait intimiste. Rien ne traduit cela mieux que le changement de sens du mot « publicité » qui, au XVIIIe siècle, renvoyait à l’acte de rendre publics les actes du pouvoir et les arracher au secret de l’arbitraire et qui, aujourd’hui, renvoie à la promotion marchande dans un discours séducteur. L’étude du phénomène publicitaire peut, d’une certaine façon, être une voie royale pour comprendre cet entrelacement d’un devenir social et d’un devenir médiatique. Ainsi nous faut-il nous interroger « sur ce qui accorde la publicité au présent social... comprendre comment le monde se publicise non par l’effet mécanique de la publicité mais parce que la publicité est l’écho “image et son” de ce monde qu’elle contribue à installer » (A. Akoun, La communication démocratique et son destin, PUF, 1994).
Notant ces faits, M. Castells en conclut que les nouvelles technologies de l’information et la communication informatisée font naître un vaste ensemble de communautés virtuelles, en même temps qu’elles redonnent intensité à des identités premières, anciennes et enracinées dans l’histoire ou la géographie ou à des identités inventées dans une quête de spiritualité. C’est là le paradoxe. Alors qu’ils accroissent les pouvoirs humains d’organisation et d’intégration, les réseaux subvertissent le concept occidental d’un sujet indépendant et autonome. Et Castells cite Raymond Barglow (Crisis of the Self in the Age of Information, Londres, 1994) : « Le passage historique des techniques mécaniques aux technologies de l’information concourt à bouleverser les notions de souveraineté et d’autosuffisance qui offrent un ancrage idéologique à l’identité personnelle depuis que les philosophes grecs en ont élaboré le concept. »
Les autoroutes de l’information
Ce processus trouve dans les autoroutes de l’information ses instruments adéquats. Ces autoroutes de l’information, on peut les résumer au développement des ordinateurs et leur entrée dans l’espace familial (voir l’article de L. Le Douarin), aux effets de la numérisation et au réseau Internet.
La numérisation
Originellement circonscrit au domaine de l’informatique le numérique s’est imposé dans celui des communications, se substituant au mode analogique alors en cours et bouleversant le monde des télécommunications. Il en est résulté toute une modification de l’usage du téléphone qui acquiert, de par l’intégration de la micro-électronique dans l’appareil, de nouvelles facilités (voir l’article de L. Bardin), c’est le téléphone portable personnel qui s’accorde si bien à une société de l’intimité où le réel social tend à se réduire à la « famille ». Désormais il est permis de joindre directement quelqu’un, ou d’être joint n’importe où, n’importe quand. Chantal de Gournay y verra la naissance du citoyen nomade (titre de son article dans la revue Esprit, en novembre 1992). La conversation à distance retrouve intérêt et importance dans les usages quotidiens. La communication en direct est assurée instantanément malgré l’instabilité géographique de chacun.
Il serait erroné de croire que le téléphone mobile est une invention destinée à une catégorie professionnelle à forte mobilité. Il est en réalité pour chacun une extension de l’ubiquité. Ce qui limitait le téléphone, ce n’était pas la distance entre correspondants mais la multiplicité des lieux que chacun fréquente en dehors du domicile ou du bureau, et qui le rend hors d’atteinte. Avec le portable il n’est plus aucun lieu d’où l’on serait absent, sauf choix de l’être. En même temps que le virtuel et le monde « cyber », le portable contribue à de nouvelles formes de lien social, à un univers qui institue des relations de proximité ambiguës puisque proximité dans l’absence de la présence physique et du contact réel.
Du téléphone comme du Net, quant à leur lien avec la subjectivité contemporaine, D. Wolton donne un admirable tableau sur ce qu’il désigne d’un terme heureux « les solitudes interactives » (in Internet et après ?, Flammarion, 1999) : « Le symbole de cette montée en puissance des solitudes interactives se voit dans l’obsession croissante de beaucoup d’être continuellement joignable : c’est le téléphone portable et le Net. Des milliers d’individus se promènent ainsi, le portable à la main, le courrier électronique branché, et le répondeur comme ultime filet de sécurité ! Comme si tout était urgent et important, comme si l’on mourrait de n’être pas joint dans l’instant. A contrario, on voit se dessiner d’étranges angoisses, celles de ne pas être assez appelé, ou de ne pas recevoir de courrier électronique. »
Mais il serait hâtif de résumer (ce que ne fait pas Wolton) les technologies à leur seule dimension subjective et d’occulter les effets en retour des usages utilitaires. En fait les deux dimensions sont indissociables, celle d’information utilitaire et celle de communication. Ainsi en est-il aussi d’Internet.
Internet
Internet est issu du réseau Arpanet créé en 1968 par le département américain de la Défense pour relier ses centres de recherche. En 1979, des étudiants de Duke University à Durham (Caroline du Nord), eurent l’idée de faire correspondre des ordinateurs entre eux pour échanger des informations scientifiques. Phénomène militaire d’abord, universitaire ensuite, Internet assurera son succès auprès des grandes entreprises privées, des PME et, enfin, des particuliers. Avec l’ordinateur domestique, il prend dans ses rets sphère de l’intime et sphère publique.
Incontestablement le Net s’inscrit dans ces formes du vécu individuel dans nos sociétés, mais on ne peut le réduire à ce seul effet. On pense au Minitel, qui ne répondit pas, à ses débuts, aux attentes de ses concepteurs, et ne trouva son essor que dans la création de kiosques conviviaux, amicaux ou érotiques (minitel rose). Mais ensuite, et depuis, il inscrit ses usages dans la communication utilitaire, celle des individus (renseignements bancaires, SNCF, locations diverses) et dans celle des institutions et des entreprises. Forums, épanchements imaginaires, relations e-mail caractérisent le Net. Mais aussi l’immense banque d’informations qu’il propose et l’infini des contacts à l’échelle du monde.
 
ET DEMAIN ?
 
 
Il est évident que les développements technologiques auront des conséquences instrumentales fondamentales, reléguant le minitel dans la préhistoire de la télématique et transformant le récepteur de télévision en un écran ouvert perdant sa place souveraine d’écran-spectacle pour, désacralisé, n’être plus qu’un vidéo-serveur. Chacun aura désormais accès à des milliers de banques de données professionnelles ; il y aura généralisation de la vidéo-conférence, du télé-enseignement, du télétravail, du télé-achat. Par le réseau Internet les livres de toutes les grandes bibliothèques du monde deviendront accessibles à chacun, et de même les œuvres des musées, mais aussi la lecture des journaux, et sans aucun barrage de frontières nationales. Les modes de consommation seront transformés ; des relations et des groupes à distance se feront et se déferont par le seul lien des réseaux de communication, sans autre contact interindividuel que les contacts communicationnels. À la fois séparé du monde et en relation avec lui, à distance de chacun et proche de tous, entouré des prothèses que sont la radio, le téléphone, la télévision, le fax, et mille autres instruments régis par l’ordinateur, l’individu s’installe dans les rets des divers réseaux interactifs denses et, dans le même temps, verra diminuer les contacts face à face.
Ce qui se développe, selon Paul Virilio, c’est ce qu’il appelle la « téléprésence » et qu’il explicite ainsi : « Depuis toujours on invente des moyens d’aller plus vite, plus loin, à moindre effort. On ne peut pas inventer une technologie pour ralentir. Mais les technologies visent à éliminer la nécessité même de se mouvoir, du mouvement du corps. » Il en conclut : « On va vers l’inertie. » Nous ne dirons pas ainsi. Ce qui naît, c’est cette nouvelle figure du monde où les liens sociaux anciens se délitent au profit de nouvelles formes d’individualisme et de nouveaux liens sociaux. Mais il est toujours dérisoire de se laisser aller aux charmes de la prospective. Celle-ci ne nous parle jamais que du présent et de son imaginaire.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Balandier Georges, Le Grand Système, Fayard, 2001.
·  Balle Francis, Le Mandarin et le marchand, Flammarion, 1995.
·  Beaud P., Flichy P., Quéré L., Sociologie de la communication, CNET-Réseaux, 1997.
·  Cazeneuve Jean, La société de l’ubiquité, Denoël, 1979.
·  Jouet Josiane, L’écran apprivoisé, télématique et informatique à domicile, CNET-Réseaux, 1987.
·  Rieffel Rémy, Sociologie des médias, Ellipse, 2001.
·  Wolton Dominique, Penser la communication, Flammarion, 1993.
·  Wolton Dominique, Internet et après ?, Flammarion, 1997.
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