Cahiers internationaux de sociologie
P.U.F.

I.S.B.N.9782130520801
212 pages

p. 97 à 122
doi: en cours

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n° 112 2002/1

2002 Cahiers internationaux de sociologie

Du téléphone fixe au portable.

Un quart de siècle de relations interpersonnelles médiatisées en France

Laurence Bardin Université René-Descartes – Paris 5Département Information-CommunicationInstitut universitaire de technologie143, avenue de Versailles75016 Parisbardin∂iut.univ-paris5.fr
La réelle généralisation du téléphone en France, outil technique de médiation de la communication interpersonnelle ordinaire, date, après une longue gestation, d’une génération. Revisiter les enquêtes et analyses sur les usages sociaux du téléphone pendant le quart de siècle écoulé facilite, en prenant du recul, le suivi de l’évolution d’une appropriation, par les Français, qui ne fut pas seulement technique mais culturelle. Ce travail de remémorisation et de synthèse d’une révolution invisible préalable à la visibilité soudaine du téléphone portable dans les médias et les espaces publics s’appuie sur les jalons suivants : processus de diffusion dans la société ; alternative au courrier et au face-à-face ; représentations sociales ; mécanismes de compétence interlocutoire ; normes et tactiques d’usage ; différenciation du genre masculin vs féminin ; usages privés sur le lieu de travail ; visite à distance ; réseaux de sociabilité ; répondeur ; téléphone mobile. Mots-clés : Téléphone, Relations interpersonnelles, Sociabilité, Pratique culturelle de l’interlocution. In France, the telephone, a technical interpersonal communication tool, underwent a long gestation period and became widely used one generation ago. A study of the surveys and analyses of the social uses of the telephone in the last 25 years makes it easier to follow the evolution of its appropriation by the French, which was not merely technical but also cultural. The present history and analysis of the invisible revolution that took place prior to the sudden emergence of the mobile phone in the media and in public places focuses on the following themes : spreading process in society ; alternative to mail or to face-to-face communication ; social representations ; speaking skill mechanisms ; rules and tactics of usage ; differences between sexes ; private uses in the workplace ; remote visits ; social networks ; answering-machines ; mobile phones. Keywords : Telephone, Interpersonal relations, Sociability, Cultural practices of dialogue.
Pendant trente ans, ma mère m’a écrit chaque semaine, de son écriture appliquée, ronde, sans fautes d’orthographe, me racontant sa vie, c’est-à.dire rien ; c’est-à-dire une lente, longue attente [...] Dans quelles circonstances me téléphona-t-elle pour la première fois, je l’ignore et cela n’a d’autre importance que la révélation que j’eus alors de sa voix et de son accent. Je n’avais jamais su, auparavant, que ma mère parlait avec cet accent traînant... comme imprégné de terre humide. Lorsque je la vis, aussitôt après, lorsqu’elle me parla de visu, l’accent n’y était plus.
Michel Ragon, L’accent de ma mère, Plon, « Terre Humaine », 1989.
Que peut-on extraire d’un quart de siècle d’implantation généralisée du téléphone en France en termes de relations interpersonnelles, de sociabilité et de lien social ? En quoi cet outil technique de médiation de la parole portée par la voix, elle-même transportée à une distance bien supérieure à celle des possibilités naturelles, a-t-elle pu accompagner, ou modifier, ou même franchement induire une évolution des relations entre membres d’une même société ? Notre questionnement portera ici sur un quart de siècle d’installation téléphonique dans les mœurs françaises, en commençant par les lourds combinés de bakélite noire dans les vestibules des foyers pour arriver à l’appropriation individualisée des petits outils portables hors lignes tangibles. Mais avant la description de ce quart de siècle il convient de brosser les grandes lignes du siècle précédent, temps de la « préhistoire » d’une diffusion de masse du téléphone en France, afin d’être à même de mieux comprendre la période prise en compte par nos observations et analyses.
En 1876, Graham Bell, quelques heures avant Elisha Gray, dépose à New York les brevets d’un appareil qui permet la transmission à distance de la voix humaine... La technique précédente, le télégraphe, est matériellement et culturellement bien installée, mais les fils du téléphone ne peuvent utiliser les mêmes circuits. Il faudra donc un certain temps pour que le remplacement s’opère. Le réseau téléphonique démarre aux États-Unis, terre des grands espaces où les hommes sont rares et l’esprit d’entreprise pionnier. En France, pays de communautés ancestrales, de sociabilités traditionnelles bien maillées, de centralisation et de pesanteur administratives, les premiers usagers, hommes d’affaires et bourgeoises mondaines, opérant sur des engins de transmission à distance de la voix humaine, en bois et cuivre, avec intermédiaire humain type « demoiselles du téléphone », délai d’attente d’une connexion hasardeuse et malaisée avec indiscrétions possibles, constituent encore, au tournant du XIXe et du XXe siècle, une minorité.
À cette période, l’embranchement définitif vers un usage strictement interlocutoire du téléphone, hésite un temps. La transmission à domicile de concerts, pièces de théâtre ou nouvelles journalistiques, qui eut par exemple les faveurs de l’écrivain Proust, asthmatique cloîtré et insomniaque, aurait pu être une autre possibilité. Potentialité latente tout au long du XXe siècle, au profit de la radio et la télévision, qui assurèrent les fonctions informatives et culturelles de masse, mais susceptible de ressurgir au XXIe ?
Entre les deux guerres mondiales, le téléphone existe, certes, en France, mais son usage s’élargit peu. Le nombre de raccordés au réseau de transmission de la voix n’est que de 400 000 en 1924 et 1 million en 1938.
Après le choc de la seconde guerre mondiale, il y a dans notre pays d’autres urgences de reconstruction économique. Fourniture de produits de base, construction de logements, équipement électroménager, démocratisation de l’automobile, tracé de circuits routiers et aériens, généralisation de la radio puis de la télévision occupent les pouvoirs publics, les entreprises et les ménages. La population de notre pays, ainsi que la majorité des nations de la planète, vit encore, par la naturalité bien ancrée du face-à-face physique, ses échanges langagiers et ses conversations, confiant éventuellement au papier du courrier, par la médiation écrite – lettres et télégrammes – ses communications à distance, grâce à une Poste qui, sous nos cieux, marche très bien, depuis un siècle, entre plis timbrés et colis ficelés.
Mais dans les années 1970 les Français veulent – ou acceptent de vouloir – des autoroutes et des téléphones. Si sous Pompidou il convient d’ « adapter la ville à l’automobile », sous Giscard l’heure est à l’adaptation des échanges verbaux au téléphone. Les pouvoirs publics, par le biais de la Direction générale des télécommunications, mettent en place un plan de « rattrapage » [1] accéléré en équipement téléphonique. En l’espace d’une décennie, l’offre s’ajustant à la demande, ou vice versa, les ménages français passent d’environ 25 % de foyers raccordés au réseau par une ligne résidentielle à plus de 90 %. Soit, en amont, une période intense d’investissement technique par un service public qui a l’entier monopole de l’offre. Et, en aval, un processus d’adaptation et de maîtrise d’un outil de communication médiatisé, dans lequel il convient de couler des habitudes ancestrales d’échange et de sociabilité, de la part des usagers.
Au téléphone filaire noir de base viennent ensuite se greffer des adjuvants périphériques tels que cabines publiques, minitel, répondeur, télécopie. Il devient possible d’avoir plusieurs combinés et plusieurs lignes. Des services optionnels de confort tels que signal d’appel, transfert de numéro vers un autre poste, présentation du numéro de l’appelant sont proposés au client. Enfin, le fameux cordon disparaît, grâce aux combinés sans fil au domicile, puis avec le téléphone mobile et portable dans un espace théoriquement infini.
Pour notre propos, il semble possible de découper l’histoire récente de la pénétration sociale du téléphone dans notre pays en grandes étapes :
  • après son invention technique en 1876, revendiquée par les États-Unis, une période de longue gestation, s’étend, en France comme dans la majorité des nations de la planète, avant que l’outil téléphonique devienne un moyen de communication et de sociabilité massivement digne d’intérêt, tant pour les pouvoirs publics que pour les usagers ;
  • ce n’est qu’après la reconstruction entraînée par la seconde guerre mondiale, c’est-à-dire les années 1970, que notre pays entre dans une période d’accélération volontariste de la diffusion du téléphone résidentiel de base, avec pour résultat économique un équipement proche du point de saturation, à l’égal du réfrigérateur ou de la télévision, au milieu des années 1980. Équipement induisant au niveau des usages sociaux, un processus d’appropriation culturelle à un mode de communication interactif, différent du face-à-face physique coutumier, ou de la médiation épistolaire déjà bien établie dans les mœurs depuis un siècle. Il est étonnant que ce processus ait été alors extrêmement discret et peu décrit, voire passé sous silence. À tel point qu’il conviendrait de se demander pourquoi les sciences sociales ont tant investi lors du demi-siècle écoulé sur les communications de masse et négligé l’évolution invisible des communications interpersonnelles médiatisées ;
  • lors de la décennie suivante, entre 1985 et 1995 environ, après raccordement et abonnement de la quasi-totalité des Français à un téléphone fixe, la période est celle de l’augmentation quantitative des usages en nombre et durée d’appels. La DGT, devenue France Télécom, s’ouvre au début des années 1990 à la concurrence, par une dénationalisation et une déréglementation progressive. D’où l’insistance de l’offre. Mais le visiophone, prévu, est abandonné. Le devant de la scène est occupé par le développement de la micro-informatique à usage personnel ;
  • enfin, après 1995 et jusqu’à aujourd’hui, le regard des entreprises, pouvoirs publics, médias et citoyens consommateurs est rivé, en ce qui concerne les échanges interpersonnels vocaux, sur le téléphone mobile, miracle d’une technique s’appuyant sur les ondes par le biais de relais et satellites permettant de communiquer individuellement sans « fil à la patte » et hors domicile.
Néanmoins, on peut se demander si le « bon vieux téléphone », celui de la voix et de l’écoute émerveillée, n’est pas mort avec le siècle. En effet, on assiste à l’émergence d’un double mouvement de retour à des formes écrites par le biais des messages électroniques et, au-delà de la fascination pour la nouveauté du portable, à des usages de distanciation et de multimédiation.
Ce panorama historique posé, détaillons maintenant le quart de siècle écoulé. Au début de la période de démocratisation du téléphone, les premières enquêtes nationales, à mi-parcours des années 1970 et 1980 (INSEE, DGT, 1974-1976), sont de type sondage par questionnaire sur échantillon de plusieurs milliers de personnes adultes [2]. Elles ont pour objectif d’anticiper et de favoriser la demande potentielle en équipement – raccordement et abonnement – téléphonique afin d’obtenir des données de base primaires sur le trafic d’appels téléphoniques des Français. L’enjeu primordial est la concurrence entre courrier et téléphone. Les Français effectuent en moyenne trois appels téléphoniques par semaine. Mais une importante disparité existe entre catégories socioprofessionnelles, villes et campagnes, abonnés et non-abonnés.
Néanmoins les conditions sont réunies pour faire des Français des adeptes du combiné de bakélite noire dans les années à venir. Citons quelques-unes de ces conditions qui, à nos yeux, ont joué un rôle : la modification de la stratification socio-économique et socioculturelle avec extension des employés et diminution des ouvriers ; l’urbanisation du territoire au détriment des campagnes, facteur de demande d’échange médiatisé ; l’accroissement de la mobilité des familles, source de délocalisations et par conséquent de désir de maintenance des liens ; l’indépendance croissante des jeunes prêts à consommer des biens culturels ; la généralisation des ouvertures sur le monde et certaines formes de sociabilité engendrées par les fenêtres télévisuelles ou automobiles... Le terrain est propice, les pouvoirs publics en quête d’une nouvelle « frontière » : le tapis rouge pour le téléphone est tiré. Un siècle plus tôt, la démocratisation de l’accès à la lecture par généralisation du système scolaire, ainsi que le rapprochement des villages isolés par la pénétration du chemin de fer, n’avaient-ils pas facilité la mise en place des habitudes épistolaires pour un plus grand nombre et développé le courrier et la Poste ?
Pour quels motifs les usagers passaient-ils des coups de fil à mi-chemin des années 1970 ? À question préformée simple lors de l’enquête, réponses simples : aux deux tiers à des parents et des amis, pour « donner et recevoir des nouvelles » et « bavarder », mais aussi, et cela correspond au volume du tiers restant, pour effectuer des « démarches » en direction des administrations, prévoir des « achats », faire des « réservations ». Une analyse statistique factorielle des correspondances permet de dégager, outre un axe bipolaire entre les intentions d’équipement et de non-équipement, un autre axe orienté entre les deux pôles de l’ « ouverture sociale », relatif au désir de parler, d’échanger, et celui de l’ « usage utilitaire », type « démarches », « organisation », « demande de renseignements ».
On s’aperçoit par conséquent que, si la communication est médiatisée à distance, les liens sociaux sont maintenus et gérés. On pourrait donc en conclure que le téléphone, s’il n’initie pas les liens spontanés, car il est rare de faire des rencontres impromptues au téléphone, les perpétue. Mais que signifie la conception bipolaire entre « ouverture sociale » et « usage utilitaire » issue de l’analyse du sondage ? Elle reviendra avec récurrence lors des années suivantes, dans les conclusions apportées par d’autres chercheurs, sous les termes de « relationnel » et « fonctionnel ». S’agit-il d’un artefact de la construction des protocoles d’investigation ou des catégories d’analyse des résultats ? Ou d’un clivage fondamental de la communication humaine en général ? Ou pour être plus exact, culturellement spécifique à notre civilisation occidentale du XXe siècle ? La question est posée.
Une demi-douzaine d’années plus tard, au tournant des années 1970 et 1980, on sait que la moitié des Français sont raccordés au téléphone. Mais la connaissance des usages sociaux de cet outil de médiation de la parole demeure élémentaire. Le sondage que nous venons d’évoquer était de grande ampleur ainsi que le point de départ de ce qui allait devenir un observatoire des usages de la consommation du téléphone. Mais, aux yeux de la recherche fondamentale, le panorama de la communication téléphonique qui en résultait n’était que la petite partie visible d’un iceberg. En effet s’il mesurait les aspects extérieurs des conduites d’appel et de réception téléphonique, chiffres à l’appui, les mécanismes fondamentaux demeuraient invisibles. Il convenait, pour en savoir plus, de pénétrer dans la « boîte noire ». Et pour cela d’accéder aux opinions et attitudes qui les sous-tendent, aux représentations sociales et leurs cognitions associées, aux désirs profonds et aux craintes cachées, percevoir les processus d’apprentissage afférents à la démocratisation de ce nouveau moyen de communication, appréhender les modalités de relations à autrui par le biais d’un outil technique interposé, explorer les types de sociabilité mises en jeu. Ceci sans a priori, sans questionnaire préformé, c’est-à-dire en utilisant des méthodes détournées pour aller plus profond qualitativement.
En effet, au cœur du plan de rattrapage, l’ampleur du phénomène d’accession à l’équipement téléphonique est alors trop important, et ce qu’il sous-tend dans les usages de communication trop riche, pour demeurer à un niveau purement descriptif de l’explicite, quelle que soit la nécessité et la validité de ce niveau. La sociabilité française, en pleine adaptation de médiation technique de ses échanges les plus ordinaires, n’est-elle pas en train de muter, en tissant à vitesse exponentielle, par des millions d’appels téléphoniques, une toile d’araignée invisible ?
Une enquête qualitative à partir d’un échantillon restreint mais représentatif et à l’aide d’un arsenal d’entretiens non directifs approfondis associés de techniques d’investigation inspirées de méthodes projectives [3] en usage, menée par une équipe de psychosociologues, fut effectuée en France au sein de la DGT [4]. Un questionnaire d’identification des interviewés et de leurs pratiques de communications fut joint. Leur « expansivité sociale » fut appréhendée par le biais du nombre de personnes inscrites dans leur carnet d’adresses. S’ils en avaient un, ce qui était déjà une information en soi.
L’ensemble du matériel verbal recueilli, volumineux et riche, fut exploité par des techniques d’analyse de contenu menées par des analystes formés à ce type de méthode. L’ensemble des résultats fut croisé avec les variables de description des caractéristiques des interviewés afin d’avoir des données transversales et typologiques. Mais le profil individuel de chaque personne interviewée fut étudié en lui-même, après codage et schématisation, afin d’en préserver la singularité exemplaire, car ces cas semblaient être la matrice de la différenciation des conduites et des représentations afférentes à la communication médiatisée par téléphone.
À titre illustratif, voici, traduit en langage courant à partir des fiches de synthèse, après traitement analytique d’une cinquantaine de pages de matériel verbal, deux exemples typiques :
* Cette dame, âgée de 75 ans en 1979, au revenu très modeste, isolée dans son petit village. Elle n’a jamais eu le téléphone chez elle et reste fidèle au courrier. Sa sociabilité, comme pour la plupart des vieilles personnes, est restreinte, mais elle s’assied devant sa télévision un certain nombre d’heures par jour. Lors de l’entretien non directif, le thème de la sécurité revient 12 fois, celui de la solitude 5 fois.
Pour les « choses normales », ainsi qu’elle l’exprime, la lettre, à laquelle elle est habituée, suffit. Mais pour les événements extraordinaires, comme les annonces de décès, les urgences graves, le « malheur », le téléphone, dans la cabine publique fraîchement installée au village, est un recours possible.
Du téléphone, elle ne sait pas encore bien se servir et assimile le coup de fil... au télégramme. Confusément, elle croit qu’on paye au mot prononcé. Il faut donc être bref. À la fois attirée et inquiète face à ce nouvel outil, elle est d’une autre époque, semble-t-il, mais, à la fin des années 1970, elle est loin d’être la seule en France.
* Cet homme, de profession libérale, à l’aise financièrement, parisien, en pleine vitalité (35 ans), marié, avec un enfant. Il est bien accoutumé au téléphone, qu’il a chez lui depuis son adolescence. Il utilise beaucoup ce moyen de communication et a deux lignes à domicile, dont une dans son bureau. Son réseau de connaissances, témoin de l’étendue de sa sociabilité, est relativement important.
Ses propos sont nuancés et pragmatiques. Il insiste sur l’utilité du téléphone, mais déjà distancié, également sur ses inconvénients. Il s’étend volontiers sur ses usages fonctionnels et professionnels. Ainsi que sur le coût qu’il implique. Il juge les communications téléphoniques parfois envahissantes.
En approfondissant les dimensions psychologiques on s’aperçoit qu’il y a deux poids deux mesures pour lui quant à cet instrument et les échanges qu’il sous-tend. En effet, il sépare nettement le domaine privé et le domaine public, insiste sur les différences d’usage qu’en font les hommes et les femmes. Il y a pour lui un registre professionnel et un registre affectif nettement tranchés et il craint le « bavardage féminin », le « gaspillage ». Une seule exception : sa mère.
Les résultats du différenciateur sémantique confirment l’ambivalence : pour lui le téléphone est à la fois rassurant et inquiétant. En outre, au détour de ses phrases, l’analyse de l’énonciation atteste de peurs latentes : peur de l’intime, de la parole, de ce qui « coule » sans s’arrêter. Mais également de la « coupure » possible du fil téléphonique.
Dans l’ensemble, à cette époque charnière, les résultats de l’enquête transmettent une représentation sociale de l’outil téléphonique très positive. D’autant plus positive que les personnes sont de catégorie sociale modeste et/ou raccordés de façon récente. Le téléphone correspond pour la majorité à l’idée d’une société en marche vers le progrès, dont le téléphone serait un aspect. Une société qui peut communiquer, grâce au téléphone, de manière moderne et le faire avec efficacité et rapidité. Par conséquent, avoir le téléphone à la maison apparaît, pour les trois quarts d’entre eux, comme extrêmement utile, indispensable, voire « merveilleux ». En tout cas, susceptible de servir un type de contacts dans l’immédiateté et la facilité. Ils disent ainsi : « Tiens, toc, j’appelle... pof, il y a quelqu’un » ou encore « Maintenant la vie est toute courante, faut courir pour toutes choses... alors le téléphone... »
Ceux qui ne sont pas encore raccordés à domicile ou contraints de faire usage des cabines publiques se plaignent : « C’est pénible », « Elles ne sont pas assez nombreuses », « On y est mal », « Elles sont détériorées ». Ce qui était la vérité d’alors. Néanmoins, un clivage subsiste : en effet, un bon quart des personnes refuse d’adhérer au plaisir du téléphone ou de s’émerveiller sur ses possibilités : « On peut s’en passer », « C’est futile », « Inutile ». Ceux-là refusent la médiation téléphonique, ou la pratiquent avec réticence. Ou encore, ne savent pas, tout simplement, comment s’y prendre : « Ce n’est pas évident », « On ne sait pas si l’autre en face va parler », « On a des complexes ».
Il y a dans ces paroles l’expression de l’apprentissage d’un outil technique nouveau. Mais il y a aussi derrière ces propos et bien d’autres, toute une culture de l’interlocution à maîtriser pour réussir lors de ces actes d’échanges dont les règles changent. En effet, par téléphone, la voix et son écoute mènent le jeu, sans recours à d’autres canaux. Cet état de fait satisfait la majorité qui estime le dialogue téléphonique plus vivant, naturel et rapide que l’écrit. Sur ce plan de la bascule écrit/oral le téléphone arrive à point, ainsi que nous l’avons dit, dans une société en pleine démocratisation culturelle. Mais l’appel téléphonique a pour un tiers des personnes un inconvénient désagréable, voire rédhibitoire : l’autre n’est pas là dans sa présence physique, on ne le perçoit pas dans son corps et son visage, « on ne le sent pas ». Et ce tiers n’arrive pas, comme d’autres, à s’appuyer sur les nuances de la voix ou s’amuser à imaginer à distance leur interlocuteur. De plus, par téléphone, il faut dialoguer, ce qui signifie entendre l’autre, phoniquement, linguistiquement mais aussi cognitivement et émotionnellement. Ce qui signifie également se glisser opportunément dans les paroles d’un autrui, lors de pauses, ou supporter le silence qui, au téléphone, pèse plus lourd qu’en face-à-face. Il faut donc, par téléphone interposé, des compétences différentes ou un substrat de compétences antérieures riches et bien acquises. Certains vont même jusqu’à avouer leur impuissance totale ou leur perte de contrôle de la situation. Ou encore évoquent leur crainte du « trou » comme s’ils étaient des acteurs sur une scène, manifestant par là une timidité de situation ou une peur d’autrui exacerbée.
Par le biais de la perturbation apportée par une nouvelle médiation technique à assumer, se manifeste le caractère fondamentalement culturel des relations de communication interpersonnelle. Par culturel nous entendons ici – et de nombreux travaux, les nôtres ou ceux de chercheurs, ethnométhodologues ou linguistes par exemple, ne cesseront depuis une vingtaine d’années de le démontrer – une extrême maîtrise, non seulement d’un outil de communication dans sa technicité, mais aussi des mécanismes très subtils et complexes de l’échange social par interlocution. Pour communiquer vocalement dans la réciprocité, il est nécessaire de mettre en œuvre des savoir-faire composés de micro-actions d’enchaînement et de rythme. Comme il est préférable de s’adapter aux composantes des actes de communication de celui qui est en face. Or, lorsque l’autre n’est pas « en face » justement, mais au bout du fil, à « la voix et à l’oreille », la modification des règles du jeu habituel impose alors de nouvelles compétences, qui sont également rituelles et stratégiques. Or, si certains, en raison du fait que leur éventail de gammes communicationnelles préalable constitue un soubassement déjà large et bien maîtrisé ou que, par leur niveau socioculturel, leur âge, leur sexe ou leur composante relationnelle personnelle, ils soient à même de s’adapter et, par conséquent, atteignent à l’aisance, voire au plaisir, en faisant usage du nouveau moyen de communication, d’autres, manifestement, butent sur des difficultés dont ils ne voient pas l’origine ou les attribuent à des causalités inadéquates.
Notre enquête de 1979-1980 révéla une disparité de réaction majeure entre hommes et femmes. Ce fut une découverte en pleine période de « politiquement correct » féministe, à une période où il était malvenu de pointer du doigt une différenciation entre hommes et femmes. Ce clivage masculin/féminin se manifeste par le fait que deux fois plus d’hommes que de femmes souffrent du manque de présence visuelle au téléphone en raison de l’obligation de communiquer par le seul canal vocal. Cet état de fait témoignant d’une aisance et d’une inclination spontanées des deux tiers des femmes contre un tiers d’hommes était alors surprenante. Elle fut corroborée ultérieurement, dans les années 1980, par une enquête effectuée dans la région lyonnaise qui fut, sur ce point-là, et d’autres, riche en enseignements (Claisse et Vergnaud, 1984). Le thème fut repris récemment et étayé par un certain nombre d’études (Réseaux, 2000). Il s’agit donc d’une constante, actuellement bien balisée.
Quel est, à la fin des années 1970, le mobile primaire et fondamental qu’invoquent les abonnés du téléphone, effectifs ou en puissance, pour justifier leur besoin de raccordement ? La réponse est nette : il est nécessaire d’avoir un outil de communication pour se protéger et survivre. La sécurité est la motivation basique à l’accessibilité téléphonique : chercher de l’aide, ne pas être isolé.
Sur le plan physique, qui prédomine alors, le téléphone apparaît comme la clé concrète d’un recours, ou le talisman symbolique de réponse, à l’urgence. Lorsque l’ennui, l’accident ou la maladie frappent et qu’il faut se mettre en contact le plus rapidement possible avec la gendarmerie, les pompiers, le médecin ou l’hôpital. S’il est nécessaire de se défendre ou d’être secouru, soi-même ainsi que ceux que l’on aime ou dont on a la charge. Ou, moins dramatiquement le désir d’être prévenu, ou de prévenir, d’être informé à temps, d’agir sans être cloué par l’impuissance. Si les appels réellement effectués sur ce registre sont rares, leur potentialité, « être prêt au cas où », pèse lourd dans le souhait d’avoir à domicile, un fil, cordon ombilical susceptible de conduire promptement à l’assistance.
Cette prégnance de l’évocation de la nécessité d’avoir recours à une aide extérieure grâce à la technique de la communication téléphonique nous conduit à deux remarques :
  • ce besoin d’assistance semble révélateur de la mutation d’un tissu social où l’enracinement dans des territoires stables, le regroupement des communautés familiales, les relations de voisinage et les structures d’entraide de proximité, autrement dit ce qui relève de la solidarité traditionnelle, est en cours de relâchement. La motivation primaire à bénéficier du téléphone pour des motifs sécuritaires traduit le fait qu’il faut s’adresser à l’extérieur par un geste qui court-circuite le « voisin » immédiat sur le même palier pour s’adresser directement et à distance à des « spécialistes ». C’est un exemple parmi d’autres du processus de virtualisation géographique et de délocalisation que l’outil téléphonique accompagne, et renforce ;
  • la suite de l’évolution montrera, dans les décennies 1980 et 1990, comment ce besoin d’aide se modifie. Si le leitmotiv du « joindre quelqu’un », des « secours », de « prévenir », du « en cas d’urgence » est toujours présent et même recrudescent, y compris dans les motivations à s’équiper d’un téléphone mobile, il a également donné lieu depuis une vingtaine d’années à une montée en puissance institutionnalisée d’une aide non pas seulement d’urgence ou d’assistance physique mais morale et psychologique. Le nombre d’antennes du type « SOS Amitiés », susceptible d’écouter la parole, médiatisée par téléphone, de personnes en détresse psychique et sociale, s’est démultiplié. Sans que l’on puisse dire en la matière si la fonction a créé l’organe ou l’inverse. Autrement dit, est-ce la possibilité d’appeler qui, en court-circuitant les personnes proches, disponibles, compétentes ou de bon conseil, a favorisé le recours à la demande anonyme d’assistance ou l’inverse ? Il est parfois des innovations facilitatrices à court terme qui sont destructives du lien social à long terme. Mais également des évolutions dominantes qui, en conduisant au manque, favorisent en rebond des systèmes compensatoires.
À cette époque (Bardin, 1979-1980), les représentations sociales liées au téléphone, outre l’idée de progrès et de modernité, semblent correspondre à des images très domestiques. Les associations cognitives exprimées spontanément indiquent que, pour certains, l’image de référence est de l’ordre du circuit, comme le gaz, l’électricité ou le tout-à-l’égout. Le combiné téléphonique et son cordon de raccordement est mentalement catégorisé avec les éléments de confort d’une maison moderne : un point central où des substances et des énergies arrivent ou s’évacuent. Le téléphone participe à l’ère du tuyau. Lors de l’apparition du téléphone mobile, des années plus tard, l’imaginaire déployé sera différent. Mais au tournant des années 1980 il en va autrement.
Pour d’autres personnes interviewées, le téléphone est à référencer avec les moyens de transports tels que l’automobile, le train, la moto, le bateau ou même l’ascenseur. Comme ces moyens de locomotion déplacent des corps humains ou des objets matériels d’un point à un autre, le téléphone et son fil permettent de déplacer virtuellement des paroles. Enfin, un troisième groupe l’assimile à des moyens de communication tels que télévision, radio, talkie-walkie ou même signaux de fumée des Indiens...
La période suivante est celle de l’approfondissement des enquêtes de départ lors de la généralisation de l’accès au téléphone. La DGT, au début des années 1980, continue son observation de l’augmentation du raccordement, du nombre et de la durée d’appels [5]. Les trois modes du déplacement, du courrier et du téléphone sont comparés. Globalement, les facteurs d’accentuation des actes de communication sont toujours les mêmes. Le degré d’urbanisation accroît le nombre d’actes de communication, d’interlocuteurs et la fréquence des relations. La ville, creuset d’une population déplacée et d’origine sociale plus élevée, communique plus facilement que les campagnes, quel que soit le mode d’échange. Constatation déjà observée par le sociologue Simmel... Les ouvriers déclarent un peu plus d’un acte de communication par jour mais il s’agit encore souvent de déplacement physique. Les professions libérales en comptabilisent près de trois surtout de mode téléphonique et postal. Les femmes ont plus de contacts et à un rythme plus fréquent que les hommes. Elles téléphonent davantage et écrivent moins.
Quant aux motifs et contenus des communications, la grille de codage proposée aux 1 400 ménages est affinée. Deux critères orchestrent les types de réponses préformées : le degré de complexité de l’échange et le degré d’interactivité. Une réclamation commerciale ou administrative exige davantage d’interactivité lors de la communication. Ce qui entraîne souvent le choix de se déplacer pour un face-à-face. Alors qu’une simple demande de renseignement l’évite et peut être effectuée à distance. Une prise de rendez-vous est un acte généralement simple tandis que régler un problème est plus complexe.
En 1984, 80 % des Français sont raccordés à domicile au téléphone. Une nouvelle enquête portant sur un échantillon de 298 ménages, soit 663 individus et leurs 7 252 communications téléphoniques est effectuée [6]. Les membres de l’échantillon sont des abonnés de la région lyonnaise et, fait nouveau, les jeunes adolescents, à partir de 13 ans, sont également pris en considération. Un « carnet de compte » auto-administré décrit les appels réels pendant une semaine. L’ensemble est complété par un questionnaire sur les « réseaux de relations ».
La moyenne d’appels est maintenant de neuf communications par semaine et la durée de l’ensemble d’environ 1 h 15. De nouveaux critères sont utilisés pour analyser les différences de pratiques. Outre le niveau socioprofessionnel, le sexe et l’âge, les observations tiennent compte de la taille du ménage, de l’isolement et de l’activité ou non-activité.
Si les femmes font effectivement deux fois plus d’usage du téléphone que les hommes, est-ce en raison du fait qu’elles sont plus présentes au domicile ? Ou parce qu’elles assument, comme le proposent les auteurs, le « ministère de la parole et des relations extérieures au sein du ménage » ? Ce qui semble net est la répartition des rôles dans la famille qui se modulent en fonction d’autres facteurs.
La taille du ménage a également une influence. Les célibataires vivant seuls téléphonent deux fois plus en moyenne que les autres, couples et familles. L’isolement au domicile favorise-t-il l’augmentation des contacts téléphoniques ou bien est-ce la propension à communiquer qui permet le célibat ?
Dans son ensemble, l’investigation confirme le rôle de maintenance des liens familiaux et amicaux déjà observés dans les enquêtes précédemment citées. Aux trois quarts, l’interlocuteur cité est un membre de la famille étendue, un ami proche ou une relation.
En 1987, sous l’impulsion de France Télécom, le téléphone est intégré dans une vaste étude des biens et services de « communications » à support technique utilisés à leur domicile par les Français [7]. Ces biens et services observés ainsi que les pratiques culturelles qu’ils induisent sont, en les énumérant par ordre d’apparition historique : le livre, la presse, la radio, la télévision, le magnétoscope, le minitel, l’ordinateur et le téléphone. En fait, l’augmentation de l’offre ne risque-t-elle pas d’entraîner concurrence voire saturation des possibilités temporelles, énergétiques et financières des usagers des biens et services culturels et communicationnels mis à disposition ? D’où la nécessité de mesurer les usages.
Mais le téléphone est le parent pauvre de l’étude et l’ « intrus » puisqu’il s’agit d’un mode de communication interactif, contrairement aux autres. En temps, la part consacrée au téléphone est mineure comparée à certains autres budget-temps, comme celui de la télévision par exemple. Mais financièrement il représente 37 % du budget financier de l’ensemble.
Un autre sondage du même type, de vaste envergure, sur un échantillon de 10 000 ménages, prend également en compte le téléphone [8]. Elle atteste de la quasi saturation de raccordement téléphonique avec 90,6 % de ménages équipés à leur domicile. L’écart entre les couches socio-économiques s’est considérablement atténué en quelques années. Une part des foyers, plus du quart, a désormais plusieurs postes téléphoniques à domicile. Si les Parisiens ont la palme du score avec le double d’appels comparé à la province, l’écart s’atténue. Comme semble décroître, quantitativement, l’écart entre les hommes et les femmes, sauf s’ils vivent en couple, ce qui entraîne, en fonction de la spécialisation des rôles, davantage d’appels ou de réception d’appels du côté féminin. Ce sont également les Parisiens, les cadres et les femmes qui ont un nombre important de communications téléphoniques supérieures à 20 mn.
À mi-parcours des années 1980 la boucle est bouclée puisque la presque totalité des ménages français a le téléphone « à la maison ». Pour commenter cette rapidité d’accessibilité, on a pu parler de phénomène de « contagion ». Faisons quelques remarques. Les théories sur les mécanismes de diffusion d’un nouvel objet de consommation ou d’une technique émergente dans le tissu social sont désormais classiques. En ce qui concerne l’outil téléphonique on peut se poser la question du rapport entre primat de l’écrit et de l’oral à cette période, question qui bénéficie d’un regain d’actualité à l’heure actuelle avec la pénétration d’Internet. Le siècle précédent, des historiens des sciences de la communication l’ont montré, a préparé, par la généralisation du courrier, l’habitude de la relation interpersonnelle médiatisée à distance pour tous [9]. Mais notre siècle est celui de la parole, avec la radio et la télévision, même si les images sont devenues prégnantes. On peut supposer qu’à l’époque de la diffusion démocratique du téléphone, la parole, dans un certain sens, était devenue plus indiquée, par son immédiateté, que l’écrit. Mais le téléphone, avec la lettre, quoique en plus rapide, a une caractéristique majeure que la plupart des biens et services diffusés jusqu’alors ne détiennent pas : il est social au sens de la relation à deux avec autrui. Téléphoner suppose, encore davantage que le courrier où la réponse est différée, une réciprocité immédiate. En d’autres mots, pour téléphoner il faut des partenaires avec des numéros à appeler. Le prosélytisme est donc impératif pour que le système marche. Ce qui existait au début du siècle dans une catégorie sociale restreinte et close, avec la nécessité d’une compétence élaborée, écrire une missive est devenu, à la faveur de la démocratisation sociale et culturelle et la facilitant également, généralisable.
Avec la communication interactive les processus de mode, de distinction sociale, de leader d’opinion, bien connus, sont, en matière de biens et services de communication interpersonnelle, décuplés par la nécessité trouver des partenaires pour « jouer le jeu ». Ce phénomène n’est-il pas en train de se répéter avec le téléphone portable et le courrier électronique ?
Par ailleurs, dans une société qui a déjà ses besoins de base élémentaires satisfaits et qui aspire aux biens et services culturels, le désir de sociabilité devient un levier très puissant pour adhérer aux nouvelles propositions techniques et institutionnelles, pour ne pas dire marchandes, de médiation de cette sociabilité.
Une fois la quasi-totalité des Français équipés en téléphone fixe, la recherche fondamentale sous forme de grandes enquêtes marque le pas et évolue vers des études ciblées. En effet, d’autres frontières que le téléphone filaire sont à l’œuvre ; les mécanismes de base de l’usage quantitatif du téléphone sont suffisamment connus pour une observation régulière mais moins inventive. Les études novatrices deviennent plus confidentielles au double sens du terme : nécessité du secret et du marketing pour raisons de concurrence, moindre financement des recherches fondamentales désintéressées.
L’ère des études thématiques découpant la complexité des pratiques téléphoniques pour l’aborder par un angle ou en fonction de théories et méthodes spécifiques est advenue.
Dans le courant des années 1980 se met en place un adjuvant périphérique du téléphone : le répondeur. À Paris, 11 % des ménages en ont fait l’acquisition. Et dans l’agglomération parisienne hors murs ils sont 3 %. Ailleurs son usage demeure rarissime.
Que signifiait, en termes d’évolution des mécanismes d’usage du téléphone, cette apparition d’un outil permettant de différer l’interlocution, pallier l’absence au domicile et garder la trace d’un appel ?
Dans le même état d’esprit que notre enquête exploratoire princeps (Bardin, 1979), une enquête sur échantillon restreint de deux groupes appariés – possesseurs et non-possesseurs – fut menée [10].
Chez les heureux propriétaires d’un répondeur téléphonique la réaction est identique à celle des nouveaux abonnés d’une ligne à domicile une demi-douzaine d’années plus tôt. « Comme le frigidaire, quand on l’a on ne peut plus s’en passer », ainsi que l’exprime un des interviewés. La fonction principale accentue la conviction téléphonique : ne rien perdre du contact avec autrui en dépit de l’indisponibilité momentanée ou de l’absence, être joignable en permanence et même, pour les plus malins, filtrer les appels. Ces motivations, émergentes à cette époque, nous apparaissent comme le signe d’une étape intermédiaire entre l’adaptation au téléphone fixe et d’autres besoins qui, ultérieurement, auront pour nom : reconnaissance du numéro de l’appelant, messagerie vocale et téléphonie mobile.
Certes, il faut remarquer que les acquéreurs de répondeurs téléphoniques font usage de cet appareil complémentaire en raison de conditions de vie professionnelles ou familiales spécifiques : « J’ai des horaires bizarres », « Je travaille dans plusieurs lieux », « Je vis seule, alors quand je rentre le soir et que je vois la petite lueur rouge du répondeur allumée... je sais que quelqu’un a pensé à moi... » Mais les entretiens guidés approfondis révèlent également que les usagers du répondeur ont un type de structure relationnelle personnelle spécifique : ils ont une forte appétence relationnelle alternée avec des besoins de retrait. Or l’avenir démontrera, avec la généralisation du portable et du courrier électronique, l’extension de ce profil dans notre société.
Il nous semble que la prééminence urbaine et parisienne des usagers du répondeur, à cette époque, n’est que le reflet de signes avant-coureurs d’aspects d’une société en marche qui sont bien connus par ailleurs : montée en puissance de l’urbanisation, développement de l’individualisation, accroissement de la mobilité, modification des rythmes, poids croissant de la communication et de la circulation de l’information dans la vie quotidienne.
L’injonction à communiquer de manière permanente est bien là. Même si du côté des non-possesseurs de répondeur il y a, ainsi que l’enquête l’indique, une forte réticence à subir le répondeur d’autrui. Donnée qui se retrouvera à nouveau, amplifiée, avec le développement du téléphone mobile. L’enfer ce sont les autres.
À cette investigation, riche d’information en rebond, succéda une autre enquête d’esprit similaire, c’est-à-dire exploratoire et décalée [11]. Le questionnement était le suivant : les usagers ne profitent-ils pas de leur présence au bureau, lorsqu’ils y ont un accès au téléphone, pour passer, et recevoir, des coups de fils personnels ? Si oui, que peuvent-ils nous apprendre sur les mécanismes et les représentations, en constante évolution, des usages sociaux du téléphone ? A priori, le thème semblait marginal, voire tabou à cette époque. Ou à faisabilité réduite. En fait, menée avec précaution, l’investigation révéla, non seulement tout un pan de pratiques occultées, mais servit également d’éclairage pour pénétrer certains aspects de la richesse et de la complexification de l’interlocution téléphonique en particulier et de la communication interpersonnelle en général. Comme si la subtilité des mécanismes communicationnels naturels pénétrait petit à petit, avec cette extraordinaire inventivité et potentialité d’adaptation que possède l’être humain lorsqu’une motivation forte rencontre un nouvel outil, au cœur des usages téléphoniques. Le heurt de deux sphères, celle du privé en territoire professionnel, à ce moment précis d’évolution de la société française et de pénétration de la culture téléphonique fut heuristique.
Le maniement d’un espace professionnel, pour téléphoner hors intimité du domicile, pour des communications personnelles, met en relief des tactiques relationnelles, d’intégration ou d’évitement, ainsi que de cloisonnement entre partenaires de communication. Le double jeu, tant exploité par le vaudeville intemporel, entre l’épouse légitime et la maîtresse, repris ensuite avec force commentaires, à l’heure du café ou de la photocopieuse par le secrétariat ou les collègues, en est un exemple parmi d’autres. Des variations de mise en scène, ou à l’inverse d’occultation, des appels devant les collègues, se manifestent. Des contrôles tactiques entre le numéro de bureau, et celui du domicile, que l’on choisit ou non de donner aux appelants potentiels, ainsi que des opérations de filtrage, préfigurent les conduites qui apparaîtront à l’ère du portable. Au niveau des rites, normes et stratégies, l’enquête se révéla fort instructive. D’autant plus que les interviewés, en situation d’écoute des autres, même en cas de discrétion affichée, prenaient plaisir à nous décrire ces appels, et que le retentissement, cognitif ou émotionnel, qu’ils manifestaient dans leurs paroles tels qu’évaluation, identification, tolérance ou rédhibition, donnait à comprendre qu’il y avait bien un apprentissage social de la communication téléphonique, ainsi que des valeurs associées, et que le lieu de travail pouvait être un accélérateur méconnu de cette acculturation.
Des précautions et, éventuellement, des habitudes, relatives aux motifs et aux horaires d’appels se manifestèrent. Il y a ainsi certains coups de téléphone qui se font au bureau à certaines heures. La journée modale typique est la suivante : l’appel bref au plombier ou dentiste en arrivant, la conversation avec la famille ou les amis en guise de « récréation » à l’heure du sandwich, la gestion des enfants et leurs devoirs à la sortie de l’école, la question « baguette à acheter » en fin de journée. Tout semblait indiquer, et cela semble être un des apports de cette étude, que les usagers fonctionnaient non de manière spontanée, mais contrôlée, et que tout un travail cognitif et émotionnel les poussait à calculer, consciemment ou intuitivement, l’initiation et la réception d’actes de communication téléphonique en fonction de variables de motifs et contenus, certes, mais aussi du contexte humain de situation, indiquant une intériorisation et une représentation d’autrui, avec anticipation extrêmement subtile, ou plus complexe que prévu. Le moment d’appel sélectionné, par exemple, apparaissait être au croisement de la propre disponibilité de l’appelant ainsi que de la situation de contexte des personnes présentes sur le même territoire mais, également, la projection imaginée de la disponibilité, état réceptif ou désir de l’appelé potentiel. Certains de ces aspects seront approfondis ultérieurement par la convergence entre d’autres enquêtes et le travail de fourmi des linguistes et conversationnalistes sur des enregistrements téléphoniques. Il nous semblerait, en outre, fructueux que des psychologues sociaux apportent leur contribution : les théories sur les représentations d’autrui et les processus de catégorisation et d’attribution sociales pourraient être un contexte de savoir.
Lors des années 1990, après une éclipse de l’intérêt pour les usages sociaux du téléphone, en raison du développement de l’informatique dédiée à la communication de masse et interactive par le biais du « réseau des réseaux », l’observation reprend. Compte tenu des connaissances déjà acquises et de la privatisation progressive de France Télécom, les recherches fondamentales s’orientent vers des éclairages partiels insérés dans les travaux spécifiques de chercheurs, que ceux-ci soient sociologues, anthropologues, linguistes ou conversationnalistes. La plupart ne se sont pas penchés, jusqu’alors, sur l’outil téléphonique et ses pratiques, mais acceptent volontiers de le prendre en compte dans le champ de leurs investigations personnelles.
Par exemple, à mi-parcours des années 1990, un tiers des ménages français sont équipés d’un répondeur téléphonique, objet devenu facilement accessible dans le commerce. Intégré dans un recueil de données sur les migrations alternées domicile/travail, un questionnement sur ce petit adjuvant du téléphone, apporte, une décennie après notre propre étude, des confirmations d’évolution des usages sociaux du téléphone [12].
Le thème de la maîtrise du temps personnel, perturbé par la montée en puissance du téléphone, au sein d’une société où les rythmes individuels semblent de plus en plus fragmentés, s’accentue dans les réponses des enquêtés. À la fin du XXe siècle, la pression téléphonique devient en effet, parmi d’autres bombardements inhérents à la société de l’information et de la communication, une « injonction » à être connecté. « On ne peut plus ne plus communiquer, ne plus savoir, la pression des autres devient constante. » Cette obligation de présence perpétuelle au monde de l’information, et de l’interaction, entraîne l’usager, sur-sollicité, à des parades via le répondeur telles que filtrage, délégation de présence, stockage et accès différé, reprise du contrôle de la connexion/déconnexion.
À notre avis, le répondeur, greffé sur le téléphone fixe, atteint à cette période son apogée d’outil complémentaire. Il manifeste, et réalise, le mythe du désir d’ubiquité de l’homme : être là et ailleurs, être présent et absent, ouvert et retranché. Fonction qui sera assurée ensuite par le téléphone mobile grâce à la messagerie vocale intégrée, et contribuera probablement à l’engouement pour celui-ci.
Autre exemple éclairant du cheminement à vitesses multiples de l’acculturation au téléphone, une étude sur les pratiques au sein de familles d’origine immigrée dans une cité de la région parisienne [13]. Dans ces familles élargies, à la sociabilité encore traditionnelle, il y a un télescopage de mœurs entre les plus âgés, incapables de bien maîtriser l’interlocution par téléphone, et les jeunes adultes, désireux de s’affranchir, quitte à se terrer dans un cagibi pour parler malgré le logement surpeuplé ou à grever le budget aléatoire. Là se donne à voir, sous un angle particulier, la maintenance ritualisée des appels – sorte de cérémonial – à la famille restée au pays, évoquant deux décennies plus tard, les modestes usagers français des années de démarrage du téléphone. On observe également, au travers de gestes téléphoniques, les conflits de préséance et d’autorité de la gestion de la sociabilité, entre hommes et femmes, jeunes et anciens, dans des populations encore patriarcales.
Dans d’autres études, des cas précis de maintenance des liens familiaux, malgré la séparation, sont observés. Ainsi, des pères divorcés, loin de la vie quotidienne de leurs enfants, ont été interrogés dans le cadre d’un travail sur la paternité [14]. Ou encore, les 59 séquences de soutien par téléphone, d’un vieil homme gravement malade, appelé par son fils et sa belle-fille, ont été décortiquées selon des procédures proches de l’analyse de la conversation [15]. Il s’agit de véritables « visites » par téléphone, qui remplacent celles, impossibles ou difficiles, de la présence réelle physique. Dans les deux cas, la relation est asymétrique, avec des contraintes spécifiques, ce qui met en relief certains mécanismes. L’échange est réussi, ou bénéfique, lorsque l’appelant, adulte ou bien-portant, s’adapte à l’appelé et à ses insuffisances ou défaillances interlocutoires. En effet, au niveau cognitif, l’appelé enfant est malhabile dans l’enchaînement des thèmes, et immature quant à l’exigence de réciprocité. Quant à l’appelé vieillard, son âge et sa maladie, en l’enfermant dans son monde et son corps souffrant, l’empêche de participer activement à la co-construction de l’interlocution. En outre, dans les deux cas, la situation est à forte charge émotionnelle. L’observation de telles situations difficiles, et néanmoins banales, renforce encore l’idée de l’extrême compétence qu’implique la médiation technique du téléphone pour des actes de communications de la vie ordinaire. On mesure alors les conséquences, de maladresses ou d’échecs répétés de semblables séquences, pour la maintenance du lien social.
D’autres chercheurs ont essayé ces dernières années d’expliquer l’état de fait qui nous avait surpris lors de notre première exploration des usages du téléphone. Il s’agit de la différence de consommation des hommes et des femmes en nombre et durée d’appels. En effet, la proportion des femmes à téléphoner plus souvent et plus longtemps subsiste à la fin des années 1990 : au domicile les femmes utilisent cet outil de communication, deux fois plus que les hommes. Plus forte inclination des femmes pour cet outil ? Compétence pour la parole et l’intimité de la relation à deux inégalement partagée entre hommes et femmes ? Répartition de rôles entre la communication instrumentale de l’efficacité, courte et peu fréquente, et la communication relationnelle et de « confidence (self-disclosure en anglais) plus longue et fréquente » ? La convergence de plusieurs études ainsi que la prise en compte de plusieurs causalités apportent un début de réponse [16].
Est repéré, fait du sens commun mais démontré quantitativement ici, un usage maximum dans l’homolalie (littéralement « même » « parole »), c’est-à-dire dans le cas où deux femmes parlent entre elles au téléphone, mais aussi, phénomène plus curieux, lorsque ce sont les hommes qui sont « appelants » et les femmes « appelées » et non l’inverse. Par ailleurs on sait que les femmes jouent un rôle déterminant dans la construction et la maintenance des liens familiaux, les hommes, quant à eux, ayant davantage de contacts dans des sphères amicales, publiques et professionnelles, avec des réseaux à « trous », c’est-à-dire plus hétérogènes, ce qui augmente le croisement des informations, source de pouvoir potentiel.
Une analyse secondaire (1996), à partir du formatage des appels, accessible sur les factures téléphoniques du téléphone fixe résidentiel, propose une interprétation de la longueur des appels des hommes vers les femmes par un ensemble de facteurs. L’un d’eux serait l’attention soutenue des appelants qui choisissent un moment opportun, en soirée par exemple, et une fois l’appel enclenché, ajustent leur conversation à l’appelé(e). Ces hypothèses entrent en convergence avec certains repères de notre étude sur les appels privés sur le lieu de travail, quant à la représentation cognitive de personnes éloignées et le choix de conduites, voire tactiques, de connexion et de gestion de l’appel appropriées.
L’étude des réseaux de sociabilité ayant émergé dans le champ des sciences sociales depuis une douzaine d’années (F. Héran, 1988 ; M. Forsé, 1991), l’analyse de la sociabilité téléphonique sous l’angle des interlocuteurs et de leurs caractéristiques sociales bénéficie de ces acquis antérieurs.
En utilisant les résultats d’une enquête effectuée en France auprès d’un millier de foyers en 1997, avec recueil de données par la méthode désormais classique du carnet de compte auto-administré (sur deux semaines), des précisions sur la ventilation des divers types d’interlocuteurs, lors de relations interpersonnelles médiatisées par l’outil téléphonique, sont apportées [17].
L’existence de plusieurs modèles de réseaux informels – par opposition aux réseaux professionnels – indiquerait une disparité relationnelle, en France, entre ceux qui cumulent tous les types de liens, ceux qui en cumulent certains et ceux qui n’en cumulent aucun. Or, à la fin des années 1990, il apparaît que la position sociale ne suffit pas à expliquer cette disparité, en raison de la complexification croissante d’un espace social à structure multidimensionnelle.
En comparant les résultats de 1997 sur la sociabilité par téléphone avec des données antérieures concernant la sociabilité en général, et à condition que les protocoles d’investigation soient comparables, il semblerait que la composition des réseaux de sociabilité téléphonique soit beaucoup plus restreinte que celle des réseaux de face-à-face. Ce qui prouverait, à nos yeux, ce que chacun peut ressentir confusément : la médiation technique via téléphone, avec ses contraintes (relation duelle, volontairement initiée, canal audiovocal...), son absence de spontanéité ou « naturalité » ainsi que de contexte communautaire, ne pourrait prendre en charge qu’une partie, sommet apparent de l’iceberg, de nos relations avec autrui.
Il semblerait également, mais il s’agit d’une hypothèse, que la contextualisation de la localisation du téléphone au domicile [18] jouerait un rôle pour circonscrire le registre des relations téléphoniques possibles, induisant un éventail d’interlocuteurs plus restreint, avec une moindre perméabilité de réseaux, qu’en situation naturelle. En opérant par classification automatique des « sous-groupes de population qui partagent les mêmes caractéristiques de réseaux » une typologie a été établie. Cela à partir de données chiffrées du nombre moyen d’interlocuteurs enregistrés par les enquêtés selon une catégorisation différenciant : amis, famille, collègues, simples connaissances, voisins et membres du foyer. Si la moyenne d’interlocuteurs différents cités est de 8,1, de grandes disparités se manifestent concernant la richesse et la variété des réseaux. Les résultats indiquent que la moitié de la population aurait une sociabilité téléphonique correspondant à un type de réseaux dit « étroit et pauvre », avec 4,6 interlocuteurs différents, sociabilité qui serait centrée principalement sur les relations familiales. À l’opposé, une fraction minime de la population, de l’ordre de 5 %, fonctionnerait avec un type de réseaux dit « extensif et large », marqué par une moyenne de 21 interlocuteurs différents, constitué pour moitié d’amis, et pour un quart de la famille, ainsi que des autres catégories.
Ces données, relativement récentes, confirment les usages du téléphone résidentiel, connus antérieurement : il y a toujours prédominance de la maintenance des liens de type familial et amical. La tendance des cadres supérieurs à cumuler des relations (deux fois plus que les ouvriers) persiste, mais se nuance pour les professions intermédiaires et les employés. Ceci conduit à l’hypothèse d’un certain affaiblissement de la position sociale à décrire les axes de différenciation des comportements sociaux. Par conséquent, d’autres variables sont à prendre en compte, telles que la position dans le cycle de vie, l’âge, le statut matrimonial.
Par exemple, les « bouleversements du paysage familial depuis une vingtaine d’années » se manifestent concrètement dans les caractéristiques de la sociabilité par téléphone. La vie de couple tend à augmenter l’intensité des liens téléphoniques avec la parenté, mais entraîne un rétrécissement de l’éventail des interlocuteurs, notamment amicaux. La présence d’enfants resserre également les liens sur un univers familial plus restreint. La vie en solitaire marque aussi le type de relations interpersonnelles par téléphone. Habiter seul induit une disponibilité favorisant un investissement plus important dans les relations à autrui médiatisées. Cela concerne les jeunes qui, cela est bien connu, profitent de ce temps de vie pour multiplier les échanges avec des partenaires amicaux. Mais ceux-ci n’ont pas le monopole de l’ouverture externe au domicile vers un réseau d’amis : les célibataires plus âgés, les divorcés, et surtout les monoparents sont également nombreux à développer un fort pourcentage de contacts téléphoniques sur le registre amical. Par contre, les veufs, qui ont subi une rupture familiale brusque et sont en moyenne plus âgés (68 ans) que les divorcés (50 ans) sont essentiellement centrés sur les échanges familiaux.
Quant aux retraités et chômeurs, ils auraient tendance, comparés aux actifs, à augmenter l’étendue de leur sociabilité téléphonique. Mais il est possible que ces données soient « l’expression d’un artefact méthodologique résultant d’une sous-estimation chez les actifs des contacts téléphoniques sur le lieu de travail ». Or comme nous l’avions vu une dizaine d’années plus tôt, ces appels existent. En 1997 et malgré une censure possible due au biais d’une enquête – par carnets de compte et non pas entretiens approfondis –, près d’un tiers des enquêtés a enregistré au moins un interlocuteur personnel joint sur le lieu de travail.
La variation de réseaux, lors de la modification professionnelle, est différente pour les retraités et les chômeurs. Les retraités semblent se dégager nettement du monde du travail et le nombre de contacts téléphoniques avec les collègues chute, tandis que celui des relations de voisinage augmente. Les chômeurs, eux, recomposent un réseau amical par activation des liens par une augmentation notable des contacts téléphoniques avec de « simples connaissances ».
Il serait difficile de clore notre propos sans évoquer le téléphone mobile. En effet, les portables pénètrent depuis quelques années notre paysage à tel point qu’ils semblent maintenant omniprésents en milieu urbain. Si cela n’est dans nos mains, cela est sous nos yeux et à nos oreilles, dans les espaces publics (transports, rues, lieux de loisirs et de vacances...), les médias, les conversations. La pression économique, bulle spéculative à risque, joue son rôle. Néanmoins, sans que l’on puisse avancer de chiffres [19] avec certitude, il semble correct d’avertir l’honnête homme d’un pays riche que la communication médiatisée par le bon vieux téléphone fixe du XXe siècle, encore vecteur de la très grosse majorité des appels, ne concerne qu’une fort petite partie des pratiques de sociabilité des humains de notre planète. Quant à la part des échanges par mobile sans fil, à technique cellulaire avec relais invisibles susceptibles de suivre les déplacements des corps humains, hors cordon tangible, sur une bonne part de notre terre, grâce aux techniques célestes, elle ne représente qu’une fraction encore modeste de l’ensemble des contacts téléphoniquement médiatisés, malgré une ascension notoire et sans qu’il soit possible de dire si celle-ci va se poursuivre ou non.
Néanmoins, le téléphone mobile est là, chez nous, pour notre confort immédiat. Il a une clientèle, séduit les jeunes ainsi que les moins jeunes, et fonctionne. Or, malgré le tapage médiatique, la publicité agressive, en un mot la visibilité orchestrée de ce nouvel outil aux prouesses technologiques, sorte de supertéléphone du XXIe siècle, il y a encore peu d’études fiables sur ses usages sociaux.
Mais l’appropriation culturelle du téléphone mobile a été préparée, pour les catégories d’humains qui y ont accès, d’une part grâce aux paliers précédents de l’usage du téléphone fixe ou de ses adjuvants péritéléphoniques et, d’autre part, par certaines évolutions de la société allant dans le sens d’une préparation, voire d’une nécessité compensatoire, à faire usage du portable.
Sous les habits neufs de la mise en scène du progrès s’expriment à nouveau, sans qu’il y ait travail de mémoire, des motivations à l’usage du téléphone mobile qui étaient déjà là lors de la démocratisation du téléphone fixe. Par exemple, la justification de réponse à l’urgence et la raison de sécurité étaient également un motif primaire d’accès au téléphone filaire. Par contre le thème de la possibilité d’une prise de risque accrue semble propre au portable. Le désir de joignabilité permanente s’était déjà manifestée chez les usagers du répondeur téléphonique. Quant au levier du processus de consommation ostentatoire avec fonction de distinction sociale, il n’est pas spécifique à la communication interpersonnelle même si le recours à une médiation technique marchande l’amplifie. Le contrôle accru du temps et de l’espace par les individus ou les groupes sociaux dominants non plus. Néanmoins le succès du téléphone portable, dans les usages réels ainsi que dans la symbolique mythique des discours ambiants, manifeste probablement – et les signes avant-coureurs de la gestion individuelle des coups de téléphone privés sur le lieu de travail étaient, parmi d’autres, des repères – une nécessité impérative de resynchronisation et de relocalisation, au moins virtuelle, d’une vie quotidienne où spatialité et temporalité sont de plus en plus éclatées. Le portable serait alors un vecteur parmi d’autres de possibilité accrue, ou de compensation nécessaire, à un certain retour du nomadisme dans un univers à la fois surpeuplé et vide [20].
Ainsi que pour le téléphone filaire mais en plus accentué, les pratiques de sociabilité favorisées par le téléphone mobile relèvent en partie d’une logique culturelle issue de la sphère professionnelle de notre civilisation : nécessité d’être rapide, fonctionnel et bref, d’avoir accès à des réseaux d’interlocuteurs nombreux, cloisonnés et variés. Sur ce registre le portable est un formidable outil de réponse, mais aussi d’amplification, pour le meilleur ou pour le pire...
Les résistances au portable ne sont pas impossibles. Certaines sont déjà repérées dans les conduites et les propos qui s’expriment, ou vont surgir. Elles seront peut-être dépassées par des améliorations techniques dans une sorte de fuite en avant. Si le portable, beaucoup mieux que le répondeur d’autrefois, permet à certains de mener simultanément plusieurs activités comme conduire, marcher, faire certains gestes et dialoguer, s’il répond à l’ambivalence fondamentale déjà exprimée par la plupart des usagers [21] au début de l’adaptation au téléphone fixe en raison de ses possibilités d’activation et de mise en veille, donc d’adhésion et de retrait, par la dérivation des appels sur messagerie vocale, par les petits textes écrits dits « textos » très utilisés par les jeunes, il est effectivement un « supertéléphone ». Mais la concurrence du courrier électronique via l’ordinateur, la fatigue ou le risque corporel occasionnés par un outil aux capacités limitées ou aux conséquences insuffisamment démontrées, ainsi que la prise de conscience, déjà en marche, même chez les « fans », de la nécessité de se ménager des espaces « pour soi », ou encore de savoir communiquer en profondeur lors de moments plus humains en présence d’autrui, auront peut-être tendance à limiter ses usages.
Quant à la mise en place de nouvelles règles d’usages sociaux et de civilité, ainsi que de contrôles d’abus éventuels, à petite ou grande échelle, elle obéit au processus d’installation de nouveaux outils de société mais la prolifération très rapide de certains d’entre eux fait choc sans que les bénéfices civilisationnels optimum soient immédiatement appréhendables.
Le téléphone portable est bien une nouvelle technologie, induisant des modifications de sociabilité encore peu repérables, surtout pour les jeunes, mais son appropriation culturelle s’appuie en partie sur un quart de siècle de démocratisation du téléphone. Est-il la manifestation, parmi d’autres, de la prise discrète d’un pouvoir, grâce à la mise en place de nouveaux réseaux avec ses réflexes et ses lois, par la génération montante ?
 
NOTES
 
[1] Le vent souffle de l’Ouest. L’étalon de référence est anglo-saxon. Comme il le sera vingt ans plus tard avec Internet.
[2] INSEE, Intentions d’achat des particuliers, 1974/1975 ; DGT (SPAF), La situation du téléphone en France en janvier 1976. Étude de la demande et du trafic téléphonique des ménages.
[3] Tels que : Différenciateur sémantique d’Osgood par évaluation des connotations linguistiques de mots clés sélectionnés ; protocole de réactions inspiré du Test de frustration de Rosenzweig ; simulation d’associations cognitives et imaginaires type Rêve éveillé de Desoille.
[4] L. Bardin (dir. scient.), Images et usages du téléphone. Prévisions à long terme des flux de communication émis par les ménages, DGT (SPAF) / Université Paris V (IRAP), 1979.
[5] N. Curien, P. Périn, La communication des ménages. Une cartographie socio-économique, Futuribles, 1983 ; La communication des ménages, DGT (SPAF), Rapport 1985.
[6] G. Claisse, T. Vergniaud, F. Rowe (coll.), Téléphone, communication et société. Recherche sur l’utilisation domestique du téléphone, Université Lyon II/CNRS, 1985.
[7] Conception médiatique. Horizon 2005. Le comportement des ménages face au développement des services de communication (SPAF) / P. Périn / SOFReS / OFCe, 1988.
[8] INSEE/SPAF, Enquête Loisirs et communication, téléphone. Équipement et pratique, 1990.
[9] R. Chartier (sous la dir. de), La correspondance. Les usages de la lettre au XIXe siècle, Fayard, 1991.
[10] L. Bardin (resp. scient.), N. Herpin, Les usages sociaux du répondeur téléphonique, Contrat CNRS/CNET, ATP « Image et son », Rapport, 1985.
[11] L. Bardin (resp. scient.), Les communications téléphoniques privées sur le lieu de travail, Contrat CNRS/CNET, ASP « Espaces sociaux et communication », Rapport, 1986.
[12] P. A. Mercier, DOPO ZE BIP... Quelques observations sur les usages du répondeur téléphonique, Réseaux, no 82/83, 1997.
[13] C. Calogirou, N. André (coll.), Les usages sociaux du téléphone dans les familles d’origine émigrée, Réseaux, no 82/83, 1997.
[14] C. Castelain-Meunier, Le cordon paternel. Des liens téléphoniques entre des pères non gardiens et leurs enfants, Réseaux, no 82/83, 1997.
[15] R. Akers-Porrini, La visite téléphonique. Tiens bon, pépé, Réseaux, no 82/83, 1997.
[16] C. Rivière, Hommes et femmes au téléphone. Un chassé-croisé entre les sexes, Réseaux, no 103, France Télécom R&D / Hermès Publications, 2000 ; Z. Smoreda, C. Licoppe, Identités sexuées et statuts interactionnels. De la gestion de la durée des conversations téléphoniques, Réseaux, no 103, France Télécom R&D / Hermès Publications, 2000.
[17] C. Rivière, Les réseaux de sociabilité téléphonique, Revue française de sociologie, 41-4, 2000.
[18] Part de téléphone portable très faible en 1997 : 50 pour 2 200 enquêtés.
[19] En effet, les chiffres annoncés se modifient rapidement, sont contradictoires ou confidentiels. En outre, il faut faire la différence entre acquisition d’un portable, abonnement et usage.
[20] C. Gournay (de), En attendant les nomades. Téléphone mobile et mode de vie, Réseaux, no 65, 1994.
[21] L. Bardin, enquête DGT 1979/1980.
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[4]
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[5]
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[6]
G. Claisse, T. Vergniaud, F. Rowe (coll.), Téléphone, comm...
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