Cahiers internationaux de sociologie
P.U.F.

I.S.B.N.9782130528845
168 pages

p. 213 à 232
doi: en cours

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n° 113 2002/2

2002 Cahiers internationaux de sociologie

L’affichage du corporel comme ruse du faible : les SDF parisiens

Dominique Memmi Pascal Arduin CNRS-CSU-IRESCO
Notre seuil de tolérance à la violence imposée par la domination sociale contribue à définir l’univers de contraintes dans lequel sont immergés les « SDF ». Il leur offre aussi des issues à la domination. Encore faut-il quelques dispositions sociales pour pouvoir les emprunter, pour saisir les maigres chances représentées par ce qui peut alors devenir un atout : la définition sociale d’eux-mêmes dont les plus dominés font l’objet. Mots-clés : Corps, Domination sociale, Sans-abri. We apprehend homelessness according to our own tolerance level toward physical violence imposed by deprived situations. A given data contributing to define homelessness, it may represent, too, means for short time survival tactics. Harsh personal and social conditions are necessary however to adapt oneself to (and profit by) such a definition of themselves imposed to the most dominated citizens. Keywords : Body, Social domination, Homelessness.
Travailler sur les « sans-abri » laisse supposer qu’une telle population est identifiable et clairement séparable d’autres populations, et constitue une catégorie intellectuellement intéressante du simple fait de son état de privation, et notamment de privation de toit fixe. C’est définir ces individus ipso facto par un besoin spécifique, et un besoin partiellement définissable en termes physiques.
Cette définition sociale des « sans abri » contribue à l’intérêt politique, social et intellectuel qu’on leur porte. Tout incite alors à travailler sur cette population en termes d’absence de ressources. C’est ce qu’on nous avions tout naturellement fait dans un premier temps [1]. Sans logement, mais aussi, dans une moindre mesure, souvent sans travail, sans bien, sans revenu important, et désormais sans réseaux familiaux ou sociaux susceptibles d’être sollicités, ces agents sociaux peuvent sembler pratiquement démunis de ressources autres que celles qu’ils ont incorporées. Mais se contenter de cette approche, c’est être pris dans une définition préexistante de notre objet – les « SDF » –, fortement préconstruit par le sens commun, en raison d’un sentiment d’urgence et de mauvaise conscience sociale aujourd’hui difficiles à surmonter, comme une population à la fois réduite au corps propre et dans l’impossibilité de satisfaire ses besoins élémentaires (être protégé du froid, de la faim, du manque de sommeil, de l’insécurité). Bref, ce qui se voit sans cesse sollicité quand on travaille sur ce problème se révèle être notre seuil de tolérance actuel à la violence imposée par la domination sociale, à la traduction physique de la violence sociale.
Or ce seuil de tolérance lui-même constitue une donnée constitutive de la situation de « SDF ». Il se révèle omniprésent dans les interactions avec le sociologue [2], l’assistant social ou le passager de métro sollicité dans la manche. C’est une donnée qui ouvre une piste de lecture au moins aussi intéressante que l’analyse des usages matériels du corps en situation de grande précarité : celle des usages stratégiques de l’affichage de la dimension corporelle. Tout simplement parce qu’une des rares stratégies de survie qui demeurent aux plus démunis consiste à exploiter la définition sociale d’eux-mêmes qui leur est imposée. Quelles sont alors les conditions de réussite de cet affichage de la dimension corporelle ? Et quelles en sont les conditions d’accès ?
Le présent travail est le fruit du traitement de deux corpus constitués en 1997-1999 :
  • observation de 50 situations de mendicité dans le métro parisien ;
  • 50 entretiens, portant notamment sur la mendicité, auprès de personnes accueillies en centres d’hébergement ou en restaurant réservé aux personnes précaires [3].
 
1. UNE POPULATION DéFINIE PAR SES BESOINS
 
 
Une définition sociale par l’absence de domicile
Le poids potentiellement écrasant du sens commun dans la définition sociale de la population des sans-abri se vérifie à ce paradoxe : la catégorie « sans domicile fixe » constitue bel et bien depuis plusieurs années un objet spécifique de recherche et de dénombrement, alors qu’il n’est pas une analyse savante récente qui ne conteste, peu ou prou, la validité intellectuelle d’une telle catégorisation. D’où l’ambiguïté constitutive de nos travaux, dont chacun se débrouille à sa façon – face à une population terriblement visible et intellectuellement difficilement saisissable – sans oser sauter le pas d’une radicale reconstruction d’objet. Ainsi M. Marpsat et J.-M. Firdion, chargés par l’INED de l’enquête consistant à dénombrer et à décrire la population des sans domicile parisiens, sans renoncer à cet objectif, choisissent de restituer une analyse de leur population en termes de champ, ce qui permet de rendre compte de sa grande hétérogénéité. Mais c’était reconnaître ipso facto la validité de la variable absence de toit fixe « au sens strict » comme critère de définition intellectuellement valide de leur champ, alors même que les liens de leur population avec le bas des milieux populaires leur semblent très importants, et peuvent nous apparaître, à la lecture, au moins aussi forts que ceux qui lient ces individus entre eux [4]. Mandatés pour « proposer des méthodes pour l’amélioration de la connaissance statistique des sans-abri », François Clanché et le groupe de réflexion auquel il appartient, tout en s’efforçant de construire notamment des instruments de description exportables sur le plan international, décident finalement de parier, pour des raisons autant politiques qu’épistémologiques, sur la continuité des pratiques de logement, et refusent de séparer les pratiques des « sans-abri » de toutes les autres [5]. Tentant un inventaire bibliographique des travaux sur les SDF, Pascale Pichon montre de même les postures employées par les différents auteurs face à cette catégorisation, dont la faible validité intellectuelle leur apparaît cependant inégalement [6]. Bref, dans cette affaire, chacun lutte contre le sens commun, car « si le sens commun résout avec aisance la difficulté – est sans domicile celui qui n’a pas de domicile, c’est-à-dire celui qui dort dehors et, plus directement, celui qu’on voit à la rue –, le statisticien est plus en peine pour trouver un critère opératoire de désignation de cette population qui n’en est pas une, mais plutôt le regroupement transitoire de personnes traversant un état » [7].
Une définition par les besoins
Plus généralement, c’est la définition sociale de cette population par ses besoins physiques qui est ici omniprésente, notamment au seuil des institutions qui les prennent en charge. Mieux : elle contribue à structurer le rapport entre elles. D’un côté, comme l’explique Charles Soulié, s’efforçant de reconstituer le champ de la prise en charge des sans-abri, un secteur fermé contrôlant ses entrées (CHRS plus ou moins spécialisés, hôtels sociaux payants, foyers de jeunes travailleurs), de l’autre un secteur ouvert et faiblement sélectif (Nanterre, Mie de pain, Urgence Poterne...). Ce dernier a pour mission de répondre sans critères de sélectivité aux besoins physiques élémentaires, de donner un « hébergement sec », soit le gîte et le couvert. En revanche, on ne peut accéder au milieu fermé qu’à condition d’avoir un minimum de ressources permettant de payer une somme fixe comme loyer minimum, et de présenter quelques signes d’une réinsérabilité objective, ou d’un désir de réinsertion [8]. Or il s’avère que les hôtes du secteur ouvert, s’ils peuvent être aussi définis de manière positive, le sont par une identité sociale explicitement définie en termes physiques : on vérifie à l’entrée qu’ils peuvent conserver pendant une nuit entière un contrôle minimum de soi permettant d’éviter de troubler les autres et l’ordre du refuge par une ivresse ou une saleté dont les manifestations seraient excessives et dérangeantes (agressivité éthylique, parasites) [9]. C’est donc au nom de la tolérance des autres aux effets physiques de la vie à la rue que la sélection est opérée, et non pour des raisons morales, par exemple.
De même, c’est le besoin physique qui est le passeport d’accès essentiel à ces centres. On trouve toujours de la place à La mie de pain, sans formalité particulière. Ce refus de sélectivité est assumé par son directeur : il vise à ne pas chasser une population particulièrement précaire, et ainsi définie par l’intensité de ses besoins. La satisfaction du besoin physique constitue même une obligation à laquelle nul ne saurait renoncer : être dans la rue par temps de froid, c’est être ramassable, de gré ou de force. Inversement, bien des centres ferment au printemps, au moment où les conditions climatiques permettent à nouveau la survie physique au grand air. C’est donc bien l’exposition aux intempéries, et non l’absence de logement proprement dite (avec le statut social attaché à cette situation, par exemple), qui est le critère effectif de prise en charge.
Par ailleurs l’affirmation selon laquelle on ne meurt plus de faim à Paris [10], le caractère spectaculaire et toujours suivi médiatiquement d’opérations comme les « restos du cœur », le contenu soigneusement bourratif des repas distribués (comme nous avons pu le constater souvent), mais aussi la douche obligatoire et le lessivage forcé des vêtements à l’entrée de la maison d’hébergement de Nanterre, par exemple, témoignent de ce souci indéniable de protection physique.
Enfin ce sont souvent des critères biologiques (âge, sexe) qui constituent des voies d’accès vers les lieux spécifiques de prise en charge : si les femmes se trouvent moins souvent à la rue que les hommes (15 % de femmes dans le fichier de J. Hassin portant sur 21 533 personnes [11], 17 % dans celles interrogées par M. Marpsat et J.-M. Firdion), c’est aussi parce que des centres leur sont réservés, attestant que le seuil de tolérance à la violence physique imposée par le dénuement est plus bas quand il s’agit de femmes. Il est encore plus bas pour les enfants et pour les mères. « En particulier, avoir au moins un enfant âgé de moins de trois ans permet, sous condition de ressources, de percevoir l’allocation « parent isolé » (API) et d’avoir accès aux centres maternels financés par l’Aide sociale à l’Enfance (ASE). Bref, c’est « les femmes et les enfants d’abord », comme le dit une responsable du Samu social. » [12] Les enfants sont susceptibles quant à eux d’être recueillis dans les centres d’Aide sociale à l’Enfance, les centres de la ville de Paris destinés au moins de 21 ans, les PAIO, les missions locales, et (mais on retrouve là des critères de « réinsérabilité »), les foyers de jeunes travailleurs. Les plus de 60 ans peuvent être recueillis, théoriquement, dans les hospices et les maisons de retraite, et les handicapés physiques et mentaux dans des structures hospitalières [13]. Or cette façon de penser, en termes biologiques, les problèmes de cette population, n’est pas sans effet sur l’attention intellectuelle qu’on lui a portée. On notera par exemple que dans la bibliographie américaine consacrée aux sans-abri, les premiers travaux, ceux publiés avant 1989, portent très souvent sur la santé, ou sur les effets de la vie à la rue sur les plus « fragiles » (femmes, mères, enfants) [14].
Au total, le mode de traitement social de populations qui ne représentent rien d’autre que les plus précarisés du bas de la condition ouvrière (et que d’aucuns s’enhardissent pour cette raison à qualifier de sous-prolétaires) [15] relève aujourd’hui de la logique d’une bio-politique au sens où l’entend Foucault : une préoccupation visant à la gestion des populations, de leur état physique, de leur aptitude à la survie et à la reproduction, un souci de faire vivre et de ne pas laisser mourir, mais aussi une entreprise soucieuse du corps, de son état, de ce qui peut le diminuer. La spécificité de ce mode de traitement de la très grande pauvreté aujourd’hui en France se marque au fait que nous sommes très loin ici de l’autre dispositif de gestion des hommes que Foucault a longuement décrit avant de se mettre à analyser le bio-pouvoir : l’enfermement disciplinaire, qui n’est pas une hypothèse d’école, comme en témoigne l’administration contemporaine des pauvres aux États-Unis [16].
Ce mode d’administration des pauvres aujourd’hui, comme des êtres carencés et non comme des déviants qu’il faudrait « discipliner » ou « redresser », n’est évidemment qu’une des manifestations (la seule qui nous intéressera ici) d’un mouvement de plus vaste ampleur, analysé par Hélène Thomas. Il s’agit de l’infléchissement dans les discours publics (rapports d’experts, ouvrages d’hommes politiques, contenu des politiques publiques), commencé à la fin des années 1960 en France et confirmé dans les années 1980, de la conception de la pauvreté vers les notions de « fragilité », de « précarité », vers l’ « handicapologie ». « À côté de la personnalité antisociale du clochard, qui se fond peu à peu dans la masse des sans-abri, apparaît donc le groupe des victimes de l’économie de croissance et des inégalités socio-économiques, qui souffrent de la pénurie de logements sociaux » [17]. La terminologie qui apparaît alors, s’imposant aux intéressés eux-mêmes [18], révèle, bien loin désormais de la figure du « mauvais pauvre », valide oisif, longuement décrit notamment par Robert Castel [19], une sorte de darwinisme social inversé, qui, dans des approches de plus en plus attentives au biographique, fait prendre la mesure des manques et des carences. Des carences dans l’ordre des corps : attirer l’attention sur ce point (et notre seuil de tolérance collective à la violence physique imposable à ces corps de citoyens), telle serait notre propre contribution spécifique à l’inflexion des analyses. Notre travail initial [20] avait été si fortement pris dans cette représentation qu’il nous a fallu très vite opérer un glissement de problématique en prenant pour objet l’implicite sur lequel il reposait : l’omniprésence d’une définition de la population des sans-abri en termes de manque de ressources et de carences physiques.
 
2. LES RUSES DU FAIBLE
 
 
Une forte dépendance à l’égard d’une image sociale
Or la définition sociale des « sans-abri » retracée plus haut constitue une donnée pour ces derniers. Elle marque profondément l’univers de contraintes – mais aussi celui des possibles – qui est le leur.
Univers des possibles : le terme est délicat à employer quand on a affaire à une situation de domination aussi extrême. Il vise à accorder de l’importance, mais de manière contrôlée, aux marges de jeu dont disposent les agents sociaux dans une situation aussi contrainte. Plus précisément : aux marges de jeu dont ils disposent au moins dans les présentations de soi à usage tactique. Cette approche goffmanienne (dont nous savons bien, pourtant, qu’elle reflète des marges de jeu ouvertes de préférence à des milieux sociaux plus privilégiés) [21] pourrait s’avérer artificielle, n’était la confirmation qu’elle a reçue dans notre enquête. Entre déterminisme sociologique impavide et foi béate en la liberté des agents sociaux, nous nous rapprochons donc ici volontiers de la représentation de la trajectoire que suggère Jean-Claude Kaufmann [22] lorsqu’il évoque l’identité comme une sorte de boîte à outils où puiser des rôles sociaux (parmi tous ceux notamment qui ont été précédemment occupés) mais en fonction des offres sociales objectives. Si, en raison du rapport de force désormais présent sur le marché du travail et du niveau de diplôme ou de compétence exigé pour obtenir un emploi, aucune opportunité professionnelle ne se présente plus, ni n’existe plus aucune de ces « niches » sociales protectrices qui permettaient auparavant à des populations très précarisées de survivre dans une semi-invisibilité (dépendance à l’égard d’une compagne, réseau d’aide sociale de proximité, solidarité relative du vieux quartier populaire, voire de la cité de transit), les personnes que l’on rencontre au cours d’une enquête sur les « SDF » auront tendance à mettre en sommeil leurs identités sociales – et éventuellement professionnelles – antérieures pour adopter publiquement, avec plus ou moins de résistance, le « rôle » de SDF. Et ceci parce que cette adoption est à la fois très contrainte mais aussi, en même temps immédiatement rentable dans un univers défini à la fois par le poids écrasant du court terme, la quasi-impossibilité des anticipations, et par la définition sociale d’eux-mêmes qui est imposée aux plus dominés.
Une donnée essentielle à cet égard : la très grande dépendance objective de la plupart de ces personnes à l’égard des jugements sociaux qui peuvent être portés sur elles. Comment résister, en effet, dans une telle situation de dépendance, à la définition exclusive qu’on leur fournit d’elles-mêmes, non pas comme dotées, par exemple, d’une compétence professionnelle passée mais comme ayants droit, et souvent comme affligées de manques que la communauté se devrait de prendre en charge [23]. Assurer sa survie commande alors d’adhérer à la définition par d’autres de la légitimité de ses besoins et à une certaine représentation de soi, de s’y couler aussi parfaitement que possible en raison des bénéfices à court terme qu’elle recèle, et en dépit des inconvénients à long terme qu’elle comporte [24]. C’est d’ailleurs, là, sans doute, une des conditions de perpétuation des situations de domination : lorsque les bénéfices secondaires immédiats attachés à la domination deviennent plus importants, à court terme au moins, que ceux liés à la sortie de la domination. Parti pris dont on va vérifier l’intérêt à propos des conduites et des discours de mendicité, à l’aide de 50 observations de situations de mendicité dans le métro parisien.
Ici se pose un problème terminologique. Pour ne pas régler d’emblée le problème épineux du degré de contrainte et de liberté dont disposent des agents qui subissent une situation de domination si extrême, on emploiera volontiers les termes neutres de « conduites », de « postures », ou encore d’« ajustements » à un univers des possibles, fût-il très restreint. À propos de l’expérience concentrationnaire, Michaël Pollak souligne « l’erreur qui consisterait à analyser la survie en termes de stratégies » (ne serait-ce que parce qu’ « aucun déporté n’a de vision globale et exhaustive de la réalité du camp » et que « la connaissance du camp s’élabore en même temps que les tentatives pour améliorer la position qu’on y occupe ») [25] et parle sagement de « formes d’ajustement à l’univers concentrationnaire » [26]. Pas plus que lui, nous n’emploierons ici le terme de stratégies, serait-ce sous la forme atténuée de « stratégies inconscientes » que propose Pierre Bourdieu afin de régler le débat contrainte/liberté. Quant à Goffman, il parle d’« adaptations secondaires » (à l’institution totale) dans Asiles, mais aussi, dans Stigmate – et c’est plus utile pour nous ici – de « réponses au stigmate ». L’analyse en termes de « tactique », proposée par Michel de Certeau, et que nous retiendrons finalement, doit être utilisée avec la même prudence.
Distance au besoin et distinction sociale
Citant Simmel, pour qui « la seule manière d’appréhender ce problème social (qui est celui de l’extrême pauvreté) serait de ne s’attacher qu’à la réaction sociale qu’il provoque » [27], Pascale Pichon met sa thèse sous le signe de Erving Goffman, utilise abondamment La mise en scène de la vie quotidienne, et Asiles, et applique notamment l’analyse interactioniste aux situations de manche, marquées, dit-elle, par une visibilité forcée. Elle nous a donc largement ouvert la voie sur notre objet. Mais c’est Stigmate, un autre ouvrage de Goffman que nous solliciterons ici [28] et que nous compléterons par un autre inventaire des positions adoptées face à la stigmatisation, celui auquel se livrent Vincent de Gaulejac et Isabel Taboada Léonetti dans La lutte des places [29].
La définition sociale des sans-abri reposant en partie sur le besoin physique, on va voir comment la marge de jeu qu’elle ouvre aux stigmatisés structure en effet les discours et les comportements de manche. La reprise par imitation, voire sous l’empire de quelques conseils, d’un canevas commun, est elle-même significative d’une évidence commune au locuteur et au récepteur quant à la légitimité des besoins à satisfaire. Réduits par les autres autant que par leur situation objective à la « bidoche », aux nécessités biologiques, les mancheurs sont conduits à exploiter à leur profit notre seuil de tolérance collective à cette réduction au besoin physique. L’urgence à satisfaire ce dernier est devenue synonyme de honte à notre étape de développement du processus de civilisation, pour parler comme Norbert Elias, mais c’est pour cette même raison que l’affichage public du corps carencé constitue une tactique possible de survie.
L’affichage du stigmate
Il est deux « postures » rencontrées dans l’interaction avec les mancheurs : il y a ceux qui mettent en avant la réduction d’eux-mêmes à la « bidoche », et ceux qui s’y refusent totalement. Ce qui oppose ces deux extrêmes, c’est la nature de la prestation : l’exhibition d’une carence d’un côté, de l’autre, celle d’une compétence ou d’un produit, bref d’une ressource. À l’exposition sans phrase de la dégradation physique (celle du handicapé, ou celle du clochard exposant son laisser-aller à côté d’une sébile), répond l’exposition sans phrase du produit ou du service : la plupart des musiciens entrent et se mettent à jouer sans rien dire, ne parlant que pour remercier ceux qui rémunèrent la prestation [30].
Or la posture la plus massivement utilisée – plus ou moins mélangée à d’autres, plus ou moins « pure » – dans les discours de manche d’aujourd’hui est représentée par celle que Goffman désigne comme celle de l’ « affichage du stigmate », ici l’affichage du dénuement physique, avec une éventuelle (mais très rare) « occupation de la position de porte-parole du stigmate ». On est ici, mais très finement, dans « le jeu de rôles et l’instrumentation de la situation », par lequel « le sujet intériorise en apparence l’identité négative (qui lui est imposée), il accepte en tout cas le statut qui lui est proposé (celui d’assisté par exemple, ou de mendiant ou de clochard) mais il joue à être celui qu’on attend qu’il soit. Ce rôle lui permet d’obtenir des avantages (aides, allocations, aumônes...) tout en prenant ses distances, en faisant “comme si” il n’était pas celui qu’il joue à être [...] » [31]. Mais le contenu spécifique de l’identité négative adoptée, c’est-à-dire le degré et le mode d’affichage du stigmate s’avèrent fortement déterminés par notre représentation commune du SDF.
Car l’implicite du discours du mancheur aujourd’hui est que c’est avant tout son besoin économique et physique qui doit être satisfait. Cette tactique n’est pas neuve, mais la conjoncture actuelle, caractérisée par une reconnaissance de la crise économique et de ses effets, constitue un bon « univers de réception » pour ce discours : la loi sur le RMI, après tout, a été votée à l’unanimité et il y aurait désormais un million de bénéficiaires de cette allocation. La posture de base du mancheur consiste alors à brandir tout bonnement les besoins physiques élémentaires (manger, dormir, se laver), et à appeler un donateur à contribuer à leur satisfaction.
L’analyse des réactions du public au problème des sans logis commence à apparaître dans les travaux anglo-saxons récents. Certains termes comme celui de « compassion fatigue » (intolérance croissante à la compassion) ou de « tolérance zéro », ou, plus ancien, comme le syndrome NIMBY (not in my backyard) font désormais partie du vocabulaire sur ces questions [32]. Ces réactions délimitent l’univers des contraintes et des possibles de l’état de sans logis aujourd’hui. Cela suppose évidemment que les sans-abri connaissent peu ou prou les représentations sociales que les « normaux » entretiennent d’eux. C’est le cas : ils ont le plus souvent été « normaux » avant d’être sans-abri, ils ont quelques rapports avec des travailleurs sociaux, ils regardent la télévision dans les centres... Par expérience comme par nécessité, les mancheurs deviennent donc des spécialistes en « façades verbales », pour parler comme Goffman encore. En témoigne, notamment, la surenchère sur la bonne volonté « corporelle », très courante : « Pour que je puisse dormir quelque part et rester propre, ne me laissez pas tomber » (Situation, n° 1). La marge de manœuvre des mancheurs est étroite. Elle justifie l’emprunt que nous ferons, pour en parler, à De Certeau du terme de « tactiques », par opposition au terme de « stratégies ».
Des « tactiques » de dominés aux marges très étroites
Rappelons que dans ses Arts de faire, De Certeau définit ainsi les tactiques à court terme des dominés : la « tactique n’a pour lieu que celui de l’autre [...]. Elle n’a pas les moyens de se tenir en elle-même à distance, dans une position de retrait, de prévision, et de rassemblement de soi : elle est mouvement “à l’intérieur du champ de vision de l’ennemi”, comme le disait von Bulow. Elle n’a donc pas la possibilité de se donner un projet global ni de totaliser l’adversaire dans un espace distinct, visible, et objectivable. Elle fait du coup par coup. Elle profite des “occasions” et en dépend, sans base où stocker des bénéfices, augmenter un propre et prévoir des sorties. Ce qu’elle gagne ne se garde pas » [33].
Les caractéristiques du discours de manche correspondent bien à cette description : le choix tactique du « lieu de l’autre » (le métro, moyen de circulation des non-stigmatisés se rendant à leur travail ou à leur logis) ; l’entrée forcée dans le champ de vision de l’autre (entrée douloureuse, parce qu’elle revient à reconnaître, voire à accentuer, le stigmate pour pouvoir en tirer parti) ; enfin le caractère purement tactique de cette posture orientée vers la survie « au jour le jour » (l’argent de la manche, plus nettement encore que les autres revenus, nous dit P. Pichon, est entièrement dépensé).
« En somme (poursuit De Certeau), c’est un art du faible [...]. Plus une puissance grandit, moins elle peut se permettre de mobiliser ses moyens pour produire des effets de tromperie [...] Par contre, la ruse est possible au faible, et souvent elle est seule, comme un “dernier recours” » [...], bref : « bons tours du “faible” dans l’ordre établi par le “fort”, art de faire des coups dans le champ de l’autre, astuces de chasseurs, mobilités manœuvrières et polymorphes, trouvailles jubilatoires, poétiques et guerrières. » [34]
Mais du coup, les conditions pour que ce discours soit bien reçu constituent un terrible univers de contraintes, interdisant clairement un nombre important de postures de survie psychiques, et de ces réponses à la stigmatisation dont l’inventaire a été dressé par Erving Goffman, et, à sa suite, par Vincent de Gaulejac et Isabel Taboada Léonetti.
a) Satisfaire à la situation de manche réclame d’abord que le manque soit ici explicité. Dans la conjoncture actuelle, pas de main ou de sébile silencieusement tendues (contrairement à l’exhibition classique, passive, que les Parisiens connaissent bien, du clochard ou de l’invalide dans le métro). Le manque doit être mis en mots ou en scène. Il faut donc que le mancheur d’aujourd’hui dépasse la tendance à « l’évitement et (au) retrait social » évoquée par E. Goffman.
b) Il faut ensuite prendre clairement son parti du manque lui-même. L’aveu de faiblesse ne doit pas se voir brouillé d’une proclamation de force. Des postures comme l’ « agressivité » (dans l’interaction) avec « modification momentanée du rapport de force » (de Gaulejac et Léonetti ; c’est la « bravade agressive » de Goffman), ou l’expression d’un « désir de revanche » (l’ « affichage de symboles de prestige » chez Goffman), en rebutant les donateurs, sont rares en effet, sans doute parce qu’elles seraient contre-productives. Et c’est bien en termes physiques ici que cette préférence pour l’affichage de la faiblesse – et non de la force – s’exprime : le renoncement à l’identité sexuelle dans les discours de manche retient ainsi l’attention. Car il pourrait y avoir, dans cette exhibition discursive de l’identité sexuelle, soit une agressivité qui ferait peur, soit l’allusion à une compétence qui serait en quelque sorte dissonante avec l’exhibition des carences.
Dans le cas contraire en effet (deux cas rencontrés seulement, sur cinquante) une telle affirmation de compétence tend à faire déraper l’interaction... Ainsi ce discours carrément séducteur d’un homme jeune et portant beau, qui se reproche avec humour de « sentir la cocotte, ce matin », mais donne du « mademoiselle » à toutes les femmes, et les moque crânement, quoique sans agressivité, sur son passage. C’est bien une identité sexuelle qui s’affiche, capable de prédation au moins verbale. Du coup, il sera le seul de notre corpus capable de nous lancer, quelques secondes plus tard : « Vous êtes tous ici des clochards, Messieurs-Dames. Dans quelques années, vous serez à la rue... Je le dis pas méchamment... » (no 2). Et il sort, empêchant l’interaction de continuer dans cette voie. À cet autre, il faudra, en revanche, envelopper énormément son discours pour que la revendication de compétences viriles apparaisse au détour de sa démarche, comme malgré lui. Il chante de toutes ses forces : « Tiens bon la barre, et tiens bon le vent, hissez haut », puis « Debout les gars réveillez-vous, il va falloir en mettre un coup, nous irons au bout du monde... », bref des chansons d’ « hommes » et exaltant la virilité. Puis, beaucoup moins connu, ce curieux portrait d’un invalide dans le besoin mais qui s’avère formidablement « doté » par ailleurs :
« — Mon pauvre aveugle
Que désirez-vous ?
— Je voudrais Madame
Coucher avec vous.
REFRAIN :
Et faites-lui du bien
Du bien, bien, bien, bien
À ce pauvre aveugle
Qui n’y voit plus rien !
Puis :
— Voulez-vous du pain ?
— Non, Madame, merci bien
J’en ai encore un !
— Voulez-vous des œufs ?
— Non, Madame, merci bien
J’en ai encore deux ! »
(REFRAIN)
Ce jeu mené à son terme, il passe dans les rangs. Et quand je lui donne 10 F, il déclare : « Pas trop, pas trop, Madame, parce que moi, après, je fais des folies avec ! » Et il répète, à tous : « 1 F ou deux, ça suffit, parce que moi, après, je fais des folies avec ! » (no 48). Ce dernier retrait, comme la forme très euphémisée de la protestation virile qui précède, manifestent tout ce que la fabrication du discours du mancheur, fond et forme, comme chacune de ses mimiques, doivent aux contraintes de situation. L’allusion à une éventuelle inversion du rapport de force entre normaux et stigmatisés est déplacée sur une scène sexuelle imaginaire, elle-même censurée.
c) Troisième condition de rentabilité de l’interaction pour le mancheur : il faut brandir un stigmate légitime : le manque engendré par la crise, et non un autre. D’où cette mise en scène exagérée (ironique ?) d’une reconnaissance infinie, clamée à haute voix pour tout le compartiment, à l’intention d’un passager qui vient effectivement de se dessaisir d’une monnaie qui ne permet que de « manger » : un ticket restaurant (no 41).
Je n’ai rencontré qu’à deux reprises des affichages de carences franchement déviantes et clairement assumées comme telles (envie d’alcool et besoin de luxe) et encore étaient-ils accompagnés de l’affichage de manques légitimes à réparer, le froid ou la faim. Ainsi un homme se présente un peu titubant, avec un litron très apparent dépassant de sa poche : « Eh oui, je suis alcoolique, je suis à la rue, eh oui, les gens n’aiment pas la vérité, j’y peux rien, c’est comme ça. [...]. Mais ça (il montre son duvet accroché dans son dos), cela veut dire que je suis à la rue, et ça (il donne un coup de sa poêle), cela veut dire que je voudrais croûter ce soir » (n° 33). Et dans les deux cas rencontrés, cette présentation de soi fleurant l’illégitimité était redoublée par la posture la plus interdite aux mancheurs, car la plus contre-productive : l’agressivité sensorielle ou verbale (même si elle demeure contrôlée ici par l’humour). Ce mancheur-là est entré dans le compartiment avec un lecteur de cassettes hurlant son chanteur favori, et il ponctue son discours de rudes coups de sa poêle, puis : « Je suis désolé d’avoir frappé un peu fort. Mais c’est mieux qu’un flingue, non ? Allez un petit coup encore » (et il redonne un coup de poêle) (no 33).
L’autre transgression du même ordre, nous l’avons trouvée dans cette exhibition de besoins qui risqueraient de passer pour du « luxe » par rapport à ceux d’un « vrai » déshérité, sur le plan physique et/ou social : « J’ai 45 ans, je suis en pleine forme, mais j’ai besoin d’argent. J’ai un loyer à payer, un téléphone, enfin, bref, ce n’est pas parce qu’on est au chômage qu’on n’a pas des charges ! » (no 28).
d) Il est cependant juste de noter enfin que l’exhibition du manque semble devoir ne pas placer le mancheur dans un état de radicale altérité par rapport au passager « normal », sans doute parce que ses carences apparaîtraient alors moins légitimes à réparer. C’est dans cette perspective qu’il faut replacer la vente des journaux accompagnée de mendicité : c’est-à-dire une des figures les plus communes de la manche aujourd’hui [35]. Or c’est une situation fausse, ambiguë [36], car, comme chacun a pu le constater, on joue le plus souvent de deux registres à la fois (exhibition d’une carence et d’un produit). Mais la proposition du journal précède presque toujours la simple quête gratuite et la demande du produit de la vente (10 F) précède celle de quelques sous. Ce mélange des genres tend à montrer que l’exhibition du manque, et du manque physique, n’est pas la seule possibilité, la seule carte à jouer pour le mancheur. Toutes les combinaisons sont alors possibles sur deux axes qui opposeraient exhibition et dissimulation du stigmate d’une part, exhibition du produit ou de la carence physique, de l’autre, et ce sont ces combinaisons qui contribuent à la petite variabilité du discours de manche.
Un affichage très contrôlé
Nos « spécialistes en façade verbale » vont donc brandir une terrible proximité au « nécessaire », à l’urgence, au besoin physique. Or, si l’on en croit La distinction, pour peu qu’il existe une table des valeurs valable pour l’ensemble social en cette matière, l’absence de « distance au nécessaire », pour parler comme P. Bourdieu, est au moins potentiellement disqualifiante. La mise en scène de soi choisie ici comporte alors un risque : que l’affichage du manque soit aussi mise en avant de quelque chose qui sera effectivement vécu par tous comme un stigmate pénible à montrer. Curieusement, c’est pour des raisons différentes que cet affichage est pénible pour ceux qui s’y livrent et pour ceux à qui il s’adresse. Un autre corpus – une série d’entretiens auprès de 50 hommes à la rue – en témoigne. Il y est apparu en effet que ceux de ces hommes qui pratiquent la manche se sentent moins humiliés d’y avoir recours lorsque celle-ci est destinée à satisfaire en fait des besoins de confort (cigarette, bière) et ce, contrairement à ce qui est prétexté dans les discours de manche. Un homme nous explique par exemple qu’il a fait faire la manche à sa petite amie, mais que ce n’était pas grave, puisque c’était pour « améliorer l’ordinaire ». Et un autre déclare : « En ce moment, je vous avouerais franchement, je suis obligé de faire la manche, pour payer mes cigarettes, c’est tout » (no 5). C’est l’exhibition de l’urgence et de la gravité du besoin, de son caractère primaire, physique, qui aggrave pour le mancheur l’effet de stigmatisation. Il y a donc là une véritable transformation à faire opérer à la réalité en public. Voilà qui n’est pas toujours facile jusqu’au bout : « Je voudrais de quoi acheter un sandwich, ou mieux... de quoi mettre du jambon dans mon sandwich » (no 43). Mais, pour le spectateur, c’est de carence, physique, alimentaire, qu’il doit s’agir.
La mise en avant calculée du stigmate que représente l’expression contrôlée de besoins élémentaires est fonctionnelle et les revenus de la manche le prouvent. Mais cela traduit un univers socialement très contraint, imposant une réponse tactique précise, en fonction des ressources « affichables » de chacun, dans un contexte qui ne permet guère le calcul à long terme : d’où la monotonie et les petites variations des discours de manche.
 
3. L’éTAT DE « SDF » : UNE CONVERSION DIFFICILE
 
 
Il n’est pas toujours aisé d’accéder à cette représentation de soi-même. Deux indices : les stimulants (alcool, café) que ceux que nous avons interrogés doivent avaler pour mendier [37]. Deuxième indice : la difficulté à avouer qu’on fait la manche, face à l’enquêteur notamment : « J’ai honte de dire ça », « Faut pas le dire », « Bon, ça m’embête, quoi, parce que c’est comme ma fierté, quoi ! », déclare un mancheur, qui déclare pourtant « s’en foutre ». Il réclame qu’on emploie devant lui, non le terme de « manche » mais celui, plus noble, de « mendicité ». Honte tout particulièrement d’être vu par des proches : « Si ma mère, elle me voyait, même si je ne peux pas la voir en peinture !... Elle sait que je suis à la rue, mais elle ne sait pas que je fais la manche. »
Qu’est-ce qui pourrait bien aider alors ces hommes à exploiter leurs carences, et notamment leurs carences physiques ? Tout d’abord l’absence de compétence socialement reconnue. Il est alors utile de croiser les résultats de nos deux enquêtes : parmi ceux qui s’avouent « mancheurs » (dans les entretiens), plus de la moitié (sept sur treize) ont été des « instables » sur le plan professionnel (alors que cette catégorie représente une minorité de notre population). Inversement, cinq des huit personnes très hostiles à la manche ont eu des emplois durables. On a même trouvé, à l’état explicite, cette opposition insurmontable entre conscience des compétences et exhibition des carences : « Je ne veux pas faire la manche parce que je suis hautement qualifié comme ouvrier » (no 28). Posséder d’autres compétences à connotation virile, même déviantes, semble un obstacle à la manche. Certains évoquent l’aptitude au cambriolage ou au « braquage » comme contradictoire avec le type d’image de soi que représente la manche.
Se profilent en effet deux carrières de SDF. Il y a le travailleur au long cours dont la longue carrière dans une même spécialité, voire dans une même entreprise, se voit brutalement et définitivement interrompue par un événement dramatique. Sa vie affective se caractérise (du moins par comparaison avec l’autre catégorie, car l’instabilité reste grande en ce domaine) par un mariage ou un concubinage avec ou sans enfant, dont la fin est étroitement liée à la rupture dans la vie professionnelle, la causalité entre les deux opérant à double sens. Cette partie de la population n’est pas marginale : 34 des 50 personnes que nous avons interrogées avaient travaillé pendant plus d’un an pour une même entreprise, 24 d’entre elles (soit la moitié) pendant plus de quatre ans, 19 pendant plus de cinq ans, 10 encore pendant plus de dix ans et 3 pendant plus de vingt ans... Or ce travailleur au long cours répugne à mendier.
Il y a ensuite les 16 autres qui n’ont jamais travaillé plus d’un an de suite pour un même patron, qui étaient, avant la rue, des habitués des boîtes d’intérim ou des petits boulots de survie. Leur vie affective se caractérise aussi par une beaucoup plus faible stabilité : pas de mariage, pas de concubinage, pas d’enfant. Celui-là peut bien avoir une formation initiale souvent supérieure à celle de son père, il n’est pas en situation de la faire fructifier. Ses emplois ne font pas référence à cette formation et réquisitionnent en revanche beaucoup la force, la résistance physique, la combativité : celles du manœuvre, du manutentionnaire, du déménageur, du vigile... À celui-là la manche est plus facile.
Le comportement différentiel par âge et par sexe est parfaitement cohérent avec cette interprétation. L’exhibition contrôlée des carences est particulièrement accentuée chez les femmes, et elles la redoublent en mettant assez systématiquement en avant les carences d’enfants qui leur seraient à charge. Au total, sur les 13 femmes entendues faire la manche, 8 proclament haut et fort avoir des enfants et la moitié précisaient qu’ils avaient moins de trois ans : « Pour manger et dormir avec mon gosse. Déjà qu’il fait pas très chaud, en plus on est malades » (no 10). Quelle que soit leur situation réelle, la mise en scène est contrainte, là encore. Ces femmes s’appuient là sur une compétence sociale qui leur est volontiers reconnue – la maternité – mais se trouvent aussi dans une position homologue à ceux marqués par l’absence de compétences alternatives, et elles en jouent. Ainsi cette mère de famille avec deux enfants qui, après avoir avancé cet argument pour se voir secourue, précise : « Croyez-moi, si je vous demande cela, c’est parce que je n’ai pas d’autres moyens » (no 6). Rappelons qu’en se montrant plus protectrices pour les femmes chargées d’enfants, les institutions sociales produisent une pédagogie éloquente des mises en scènes qui seront socialement légitimes et donc efficaces.
Exemplaire, encore, et a fortiori, la figure elle-même de l’enfant, légitimement « demandeuse », potentiellement carencée, socialement définie surtout par ses besoins et construite en tout état de cause comme dépourvue de compétence. Les plus jeunes des mancheurs exploitent cette construction sociale de l’enfance. Ils se présentent, comme les enfants, par leur « petit nom », ce qui est plus rare chez les adultes : « Bonjour, je m’appelle Frédéric et j’ai 20 ans [...] Je suis orphelin de la DASS depuis l’âge de deux mois, à X... Vous pouvez le vérifier en allant là-bas. Mais si vous voulez remplacer mes parents d’une petite pièce... » Puis, comme les enfants, il anone une malicieuse « La Cigale et la fourmi », où il s’identifie lui-même au petit animal affamé (« La Cigale ayant fumé tout l’été se trouva fort dépourvue, quand le manque fut venu..., etc.) (no 47).
Tous n’ont donc pas égale légitimité à exhiber une carence physique à combler, fût-elle celle d’un autre : l’entrée des pères dans la carrière de mancheur, plus récente, apparaît aussi plus difficile [38]. Mais qu’il s’agisse d’hommes ou de femmes, la posture visant à rappeler l’enfant qu’ils sont encore ou celui qu’ils ont à charge (adoptée au total par 18 personnes sur 50) s’avère contradictoire avec la vente d’un produit, à deux exceptions près une jeune mère et un père vendant un journal). Soit c’est par défaut, quand ils n’ont pas de journaux à vendre, que les mancheurs mettent en avant leurs enfants à nourrir, soit cette ressource spécifique leur permet de faire l’économie de vendre un produit.
Qu’elle est difficile alors cette présentation de soi en creux pour les hommes adultes dotés de compétences professionnelles minimales ! Il est vrai qu’ils y sont fortement « aidés ». Par la pression du marché du travail, d’abord, qui les définit comme « vieux », leur ôtant toute reconnaissance de leurs compétences professionnelles, fussent-elles physiques. Le marché du travail se montre prompt aujourd’hui à justifier l’exclusion professionnelle et sociale qu’il engendre... en termes biologiques : « L’ANPE, j’y mets plus les pieds. De toute manière, pour moi, c’est marqué interdit. « J’me suis engueulé avec une fille là-bas, 20 ans, elle me dit Vous avez 52 ans. À cet âge-là, on ne cherche plus de travail » (no 44).
Ce qui peut inciter enfin ces hommes à s’adapter à la définition sociale qui est donnée d’eux, c’est évidemment la part qu’ont pris les drames physiques dans leur histoire. Accidents ou maladies dans le travail (11 cas) ou hors travail (27 cas), souvent à l’origine directe des pertes d’emploi [39], mais aussi agressions et maladies engendrées par la vie dans la rue : afficher un corps qui a faim plutôt qu’un corps blessé ne constitue alors qu’un léger déplacement dans une problématique qui est aussi celle de la survie physique.
 
CONCLUSION
 
 
Femmes, enfants, travailleurs précaires : pour se livrer à la manche, il vaut mieux n’avoir guère été socialement défini de façon trop contradictoire avec une identité physiquement carencée. Dure sera alors la conversion pour les autres.
Autant que leur trajectoire, peut les y conduire pourtant la façon dont, constamment, les « pensent les institutions » [40]. La représentation que le monde des « normaux » se fait des maux légitimes des populations sur lesquelles il voudrait intervenir, a, on le sait, des effets puissants sur son action. Mais ce qu’on voulait dire ici, c’est que la définition sociale d’eux-mêmes dont les plus dominés font l’objet peut aussi constituer, à certaines conditions, une ressource. Entre ruses du faible et subjectivation forcée d’une définition calamiteuse de soi, entre gymnastique pour se couler dans le moule et effort pour s’en extraire, il resterait cependant à s’interroger sur les effets réels produits sur des sujets ainsi construits [41]...
 
NOTES
 
[1] BBBBD. Memmi, G. Dambuyant-Wargny, Les usages sociaux du corps en situation de domination extrême : Les sans domicile fixe à Paris et dans la région parisienne, Rapport final, Réponse à l’appel d’offre de la MIRE : Précarités, trajectoires et projets de vie, Paris, 2000.
[2] D. Memmi, L’enquêteur enquêté. De la connaissance par corps dans l’entretien sociologique, Genèses, no 35, juin 1999.
[3] Cette enquête a été partiellement rendue possible grâce à une subvention de la MIRE, dont nous remercions ici les membres.
[4] M. Marpsat, J.-M. Firdion, Sans domicile à Paris : une typologie de l’utilisation des services et du mode d’hébergement, Sociétés contemporaines, no 30, avril 1998, p. 111 sq.
[5] F. Clanché, Le classement des situations de logement : les sans domicile dans des nomenclatures générales, Sociétés contemporaines, op. cit., p. 181 sq.
[6] P. Pichon, Un point sur les premiers travaux sociologiques français à propos des sans domicile fixe, Sociétés contemporaines, op. cit., p. 95 sq.
[7] F. Clanché, Sociétés contemporaines, op. cit., p. 184-185. Et la composition de notre propre échantillon (en rien représentatif, précisons-le tout de suite) était cohérent avec cet a priori, puisque nous avions choisi d’interroger des gens qui étaient au fond comme « structurellement » sans abri : en l’occurrence à la rue depuis six mois et plus (c’est-à-dire ni propriétaires, ni locataires, ni occupants d’un logement fixe). D’où la carte d’identité de nos interwievés : sans toit fixe depuis plus de six mois, ils étaient 45 sur 50 à avoir passé au moins une fois la nuit dans la rue, et cette durée de passage, au moins épisodique, à la rue (pour les 34 sur 50 ayant apporté une réponse à cette question), était supérieur à un mois pour 19 d’entre eux, et à un an pour 10 d’entre eux. Bref, la définition de notre objet, et, au-delà, de notre échantillon, embrayait sur une perception a-critique d’une catégorie préconstruite par le sens commun et ses exigences. Mais il est vrai que c’est sans doute une tentation commune à toutes les enquêtes en prise avec l’actualité parce qu’en partie « commanditées » par elle, puisque notre enquête était subventionnée par un organisme public, le ministère des Affaires sociales.
[8] Ch. Soulié, Le classement des sans-abri, Actes de la Recherche en Sciences sociales, no 118, juin 1997, p. 69-81 (travail commandé par l’INEd, en complément de l’enquête statistique précitée).
[9] J.-F. Lae, Les mots de la peine : une main courante en centre d’hébergement, in A. Farge, J.-F. Lae, Fracture sociale, Desclée de Brouwer, Paris, 2000, p. 103 sq.
[10] D. Terrolles (dir.), C. Amistani et al., Errances urbaines. Recherches en ethnologie urbaine, rapport pour le plan urbain, octobre 1993.
[11] J. Hassin, Intervention au Colloque Santé, précarité, vulnérabilité en Europe, 1er et 2 décembre 1998, atelier « Sans-abri ».
[12] M. Marpsat, J.-M. Firdion, Sans domicile..., op. cit., respectivement p. 122, 125, 126.
[13] Ch. Soulié, op. cit.
[14] Cf. bibliographie portant sur quinze ans de recherche : in J. Wright, B. A. Rubin, Les sans domicile aux États-Unis. Leçons tirées de quinze années de recherche, Sociétés contemporaines, no 30, op. cit., p. 35 sq.
[15] P. Bruneteaux, C. Lanzarini, La sexualité des sous-prolétaires. Privations sexuelles et représentations du sida et de la prévention chez les hommes hébergés dans les centres d’urgence d’une grande association caritative, L’Homme et la société, numéro spécial sur l’humanitaire, 1998. Id., Les nouvelles figures du sous-prolétariat, Paris, L’Harmattan, 1999.
[16] L. Wacquant, L’ascension de l’État pénal en Amérique, Actes de la recherche en sciences sociales, no 124, septembre 1998, et Les prisons de la misère, Paris, Raisons d’agir, 1999.
[17] H. Thomas, La production des exclus. Politiques sociales et processus de désocialisation sociopolitique, Paris, PUF, 1997, p. 151. C’est nous qui soulignons.
[18] Cf. « Les mots des exclus », numéro spécial de la revue Mots, consacré au lexique de l’ « exclusion ».
[19] R. Castel, Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Paris, Fayard, 1995.
[20] G. Dambuyant-Wargny, D. Memmi, Les usages sociaux du corps..., op. cit.
[21] Y. Winkin, dans Des moments et leurs hommes, explique en effet que I. Goffman a cette sensibilité au travail sur soi dans l’interaction en raison de la condition sociale (petite bourgeoisie ascendante) qui fut la sienne, l’autorisant à cette relative maîtrise de son destin social.
[22] In J.-C. Kaufmann, Rôles et identités : l’exemple de l’entrée en couple, Cahiers internationaux de sociologie, vol. XCVII, 1994, p. 301 sq.
[23] Les chiffres sont à cet égard éloquents : « Près de la moitié des hommes comme des femmes ont pour ressource principale une pension ou des transferts : le RMI pour les deux sexes, les allocations chômage pour les hommes, les diverses allocations liées à leurs charges de familles pour les femmes avec enfants. [...] Enfin 23 % des hommes et 13 % des femmes disent vivre essentiellement de dons (provenant plutôt de la mendicité pour les hommes, d’aides fournies par les associations pour les femmes) ou n’avoir “rien”. » Si bien qu’au total, un homme sur quatre à la rue seulement occupe actuellement un emploi. Or parmi ceux-là, 20 % d’entre eux sont employés et ouvriers... dans un centre d’accueil ou une association. Les proportions sont respectivement de 42 % et 30 % pour les femmes : M. Marpsat, J.-M. Firdion, Sociétés contemporaines, op. cit., p. 123-124, qui ajoutent qu’ « environ un quart des hommes et un tiers des femmes ont des ressources financières provenant essentiellement de leur travail ».
[24] C. Guitton, « Représentations de la pauvreté et modes de (re)présentation des pauvres, 1789-1989, in Démocratie et pauvreté, du quatrième ordre au quart-monde, Paris, Éd. Quart-Monde, Albin Michel, 1991.
[25] M. Pollak, L’univers concentrationnaire. Essais sur le maintien de l’identité sociale, Paris, Métailié, 1990, p. 280.
[26] M. Pollak, op. cit., p. 293.
[27] Cité in P. Pichon, Survivre sans domicile fixe, étude socio-anthropologique sur les formes de maintien de soi, thèse de doctorat, Université Lyon II, p. 94. Cf. P. Pichon, La manche, une activité routinière. Manières de faire, Annales de la Recherche urbaine, no 57-58. Cf. aussi J. Damon, La mendicité : traque publique, ressource privée, Recherches et prévisions, no 50-51, décembre 1997 - mars 1998, p. 109-127.
[28] Pascale Pichon a par ailleurs concentré son regard sur le problème de la préservation de l’image de soi dans l’interaction (et c’est à l’aune de celle-ci qu’elle examine les stratégies de survie ; nous concentrerons le nôtre sur les usages possibles de la stigmatisation elle-même. Enfin, elle s’est intéressée aux situations alors que nous jugeons utile d’examiner aussi les contenus des discours de manche.
[29] Vincent de Gaulejac, Isabel Taboada Léonetti, La lutte des places, Paris, Epi, 1994.
[30] Pour une autre et très rapide opposition entre chanteur et mancheur, cf. M. Augé, Un ethnologue dans le métro, Paris, Hachette, 1986, p. 81-84.
[31] Vincent de Gaulejac, Isabel Taboada Léonetti, op. cit., p. 211 (souligné par les auteurs).
[32] Comme le note M. Marpsat, citant les travaux de Takahashi (1996), Lee et al. (1991), Baumohl (1996), in Présentation du dossier, Sociétés contemporaines, op. cit.
[33] M. de Certeau, L’invention du quotidien, t. I., Arts de faire, Paris, UGE, « Stratégies et tactiques », 1980, p. 82-94.
[34] M. de Certeau, op. cit.
[35] Un vendeur-mancheur de l’Itinérant nous explique qu’il vend à peu près 25 à 30 journaux par jour, à 10 F l’un, soit 250 à 300 F, moins le prix d’achat du journal (4 F, soit 100 à 120), mais plus les à-côtés de la manche elle-même, ce qui lui permet de payer sa nuit d’hôtel à 149 F.
[36] Comme le perçoit P. Pichon, Survivre..., thèse, op. cit.
[37] « La plupart des mecs, là je veux dire dans les trois quarts des mecs – je dénigre personne – eh ben, les trois quarts des mecs, s’ils ont pas au moins une ou deux bouteilles dans le corps avant de commencer... [...] Ils arrivent pas à demander, ils s’en sortent pas, j’sais pas. Moi, j’men fous, hein. Le problème... si j’ai bu un café, ou deux cafés, ou quelque chose... j’y arrive, j’men fous » (Entretien, no 2).
[38] Ainsi ce père racontant ses mésaventures de travailleur méritant, prend soin d’exhiber une série de photos de ses trois enfants, de préciser : « Si certains d’entre vous ne croient pas que j’ai trois enfants, vous n’avez qu’à me demander ma carte d’identité et mon livret de famille » (no 20). Ou ce « père célibataire » de « Benjamin (âgé) de quelques années », qui juge bon cependant de doubler sa compétence de père par l’exposé d’un manque : si on ne l’aide pas, il risque de se voir « retirer son enfant » (no 19).
[39] Il y a ainsi la chute de l’échafaudage du menuisier : deux épaules retournées, il ne peut plus lever les bras (no 32). Il y a là la bronchite dégénérant en asthme chronique, puis en point de tuberculose ou de pleurésie, de celui qui a passé vingt ans à la RATP (no 22). ll y a le cuisinier tombé dans le monte-charge de son café (no 2). Il y a les inhalations d’acides qui coûtent son premier emploi à l’ouvrier bijoutier-joaillier, puis le pneumothorax et le décollement de la plèvre qui l’empêchent de reprendre le travail d’installateur d’extincteurs (lourds) qu’il avait trouvé par la suite... (no 29).
[40] Pour reprendre le titre d’un ouvrage de Mary Douglas.
[41] Pour une réflexion en ce sens : cf. D. Fassin, La supplique. Stratégies rhétoriques et constructions identitaires dans les demandes d’aide d’urgence, Annales. Histoire, Sciences sociales, 2000, 55, 5, p. 953-981.
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Comme le perçoit P. Pichon, Survivre..., thèse, op. cit. Suite de la note...
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« La plupart des mecs, là je veux dire dans les trois quar...
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Ainsi ce père racontant ses mésaventures de travailleur mé...
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Il y a ainsi la chute de l’échafaudage du menuisier : deux...
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Pour reprendre le titre d’un ouvrage de Mary Douglas. Suite de la note...
[41]
Pour une réflexion en ce sens : cf. D. Fassin, La suppliqu...
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