Cahiers internationaux de sociologie
P.U.F.

I.S.B.N.9782130528845
168 pages

p. 233 à 260
doi: en cours

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n° 113 2002/2

2002 Cahiers internationaux de sociologie

Le sport contemporain.

Entre l’égalité sociale et l’égalité des chances

Michel Jamet LAPSAC, Université de Bordeaux 2 3, place de la Victoire 33076 Bordeaux
Comment peut-on interpréter l’effacement du thème de la « démocratisation du sport », progressivement remplacé par celui de l’ « individualisation des choix sportifs », dans les analyses du sport en France, au cours des deux dernières décennies ? L’ambition de cet article est d’apporter des éléments de réponses à cette question. La méthode choisie est la mise en perspective d’études empiriques traitant de ces thèmes. La thèse soutenue est que le sport est tiraillé entre deux processus contradictoires : l’un va dans le sens de la remise en question des inégalités sociales, la démocratisation du sport en étant l’expression la plus explicite ; l’autre réalise et légitime la forme moderne de hiérarchisation sociale, fondée sur le mérite, la compétition sportive et ses mises en scène en étant les réalisations les plus achevées. En mettant l’accent sur l’un ou l’autre, les études sur le sport construisent des représentations différentes, voire opposées, des transformations de la vie sociale. Après avoir esquissé une typologie obtenue en croisant les deux axes précités, l’étude met en perspective les interprétations différenciées du sport contemporain. Mots-clés : Sport, Démocratisation, Mérite, Égalité, Individualisation, Différenciation sociale, Rationalisation, Consommation. How has the « democratization of sport » theme been replaced by that of the « individualization of sport choices », in the analysis of sport in France, over the two last decades ? The goal of this article is to throw light on the question by comparing empirical studies on these themes. The author’s thesis is that sport is historically torn between two contradictory processes : one is the calling in question of social inequalities, the democratization of sport being its most abvious expression. The other subtends the modern form of social hierarchization built on merits, sport competition being the embodiment of this. By putting the emphasis on one or the other process, studies on sport create different or opposing representations of the transformations of social life. After outlining a typology obtained by integrating these two processes, the study presents differentiated views of contemporary sport. Keywords : Sport, Democratization, Merit, Equality, Individualization, Social differentiation, Rationalization, Consumption.
Dans les années 1960 et jusqu’à la seconde partie des années 1970, le thème de la démocratisation était au cœur des analyses sur le sport, soit pour en affirmer la nécessité, soit pour la dénoncer comme illusion. Dans le premier cas, le sport était conçu comme élément central de la culture moderne du corps (Dumazedier, 1966) ; dans le second, il était analysé comme facteur d’aliénation (Brohm, 1968). Par la suite, ce thème cède progressivement la place à celui de l’individualisation des choix, décliné positivement lorsque le sport est conçu comme élément d’expression de la singularité des individus, négativement lorsqu’il est compris comme figure de l’ « égoïsme » moderne (Vigarello, 1982). Les enquêtes quantitatives sur les pratiques sportives des Français (Irlinger et al., 1987 ; INSEE, 1989 ; CREDOC, 1995) ou sur les choix de spectacles sportifs (audimat, évolutions du nombre de spectateurs en football...) indiquent que pratiquants et spectateurs se déterminent de plus en plus nettement en fonction de l’attraction (durable ou éphémère) pour telle activité, ou de l’importance qu’ils accordent à telle manifestation sportive.
L’accent mis sur les choix individuels n’est pas seulement un changement terminologique, il indique un déplacement de pôle de référence, du social dans les années 1960-1970, vers celui de la consommation au cours des deux décennies suivantes. En d’autres termes, le sport était auparavant perçu positivement comme enjeu de conquête d’une culture vécue du corps par les classes populaires, négativement comme instrument de diffusion de l’idéologie dominante dans toutes les couches sociales. Désormais il est perçu positivement comme une offre, élément de la qualité de vie et pouvant favoriser l’intégration sociale, négativement comme source d’atomisation d’individus contraints d’être responsables d’eux-mêmes, par déficit d’expressions et d’actions collectives. En changeant de référence centrale – du social vers la consommation –, le sport, préalablement objet d’étude de sciences sociales comme l’histoire, la sociologie, la géographie sociale, l’anthropologie, est devenu aussi objet d’étude des sciences économiques, du droit et de la gestion. Est-ce à dire que les sociologues sont désormais à la remorque des économistes, des juristes ou des gestionnaires dans l’interprétation du phénomène sportif ? Évidemment non, mais cela implique de prendre au sérieux ce déplacement de représentation. Comment peut-on l’analyser ?
 
ENTRE DIFFéRENCIATION SOCIALE ET SéLECTION AU MéRITE : LA DéFINITION DE FORMES IDéALES
 
 
Les deux processus esquissés à grands traits – la démocratisation du sport et l’individualisation des choix sportifs – relèvent de logiques différentes, mais se rencontrent, éventuellement s’affrontent. La démocratisation du sport implique une remise en question des hiérarchies sociales fondées sur les hasards de la naissance et de l’appartenance de classe. Elle passe par la réduction, idéalement par la disparition des inégalités fondées sur l’origine sociale. Elle correspond donc à la réalisation pratique du principe d’égalité. Mais elle aboutit à la valorisation d’une autre hiérarchie, fondée cette fois sur le mérite. Le champion sportif d’origine populaire devient alors l’archétype d’une démocratisation réussie puisqu’il est le symbole d’une sélection fondée sur le mérite.
L’individualisation des choix sportifs part elle aussi des hiérarchies de classes, en soulignant les contraintes, les obstacles à l’exercice des choix individuels, pour mieux mettre l’accent sur l’accroissement des ressources collectives et individuelles, permettant progressivement aux individus de trouver, dans les différentes formes de pratiques sportives, des modes d’expression de leur singularité. Dans cette perspective, au plus fort des contraintes de classes dans les sociétés industrielles, le sport est une pratique réservée à quelques-uns, un privilège de classe, tel que l’avait analysé T. Veblen (1970) dans la société américaine de la fin du XIXe siècle. Dans un contexte transformé par l’abondance des ressources, devenues accessibles au plus grand nombre, le sport s’affirme un siècle plus tard comme mode d’expression susceptible d’être choisi en fonction des motivations, des aspirations, des objectifs individuels. L’archétype de l’individualisation poussée à son terme est le consommateur de pratiques ou de spectacles sportifs, qui se détermine en fonction des opportunités du moment.
En reprenant ces deux tendances analytiques fondées, la première sur la prégnance des rapports de classes, la seconde sur l’individualisation des processus sociaux, on peut faire le lien avec les « matrices » repérées par D. Martuccelli dans son étude des approches sociologiques de la modernité (1999). La notion de « matrice » désigne, pour cet auteur, une « intuition » majeure permettant au sociologue de se repérer par rapport à d’autres regards. Elle se situe en amont des opérations logiques sur lesquelles elle débouche. Elle est donc proche de la notion de « thêmata » définie préalablement par J.-M. Berthelot (1990) comme « fond commun d’intelligibilité ».
Des trois matrices repérées par D. Martuccelli – la « différenciation sociale », la « rationalisation », la « condition moderne » –, on retiendra les deux premières qui sont particulièrement à l’œuvre dans la sociologie du sport. La notion de « différenciation sociale » désigne le passage de l’homogène à l’hétérogène, caractérisé par la diversification des groupes, des rôles, des normes, et pose donc en permanence la question de l’intégration de la société. La notion de « rationalisation » est double dans la mesure où elle fait référence à deux dimensions : l’une désigne une maîtrise croissante du monde par extension de la rationalité instrumentale, l’autre plus synchronique, insiste sur « l’expansion de la rationalité dans toutes les sphères de la vie sociale » (p. 188).
En se basant sur la matrice de la différenciation sociale, on peut analyser le sport soit en insistant sur le maintien des différences de classes et la diversification des champs sociaux (ce qui va dans le sens des analyses de Bourdieu), soit en soulignant les progrès de l’égalité sociale à travers la démocratisation du sport. Par contre, une approche privilégiant la matrice de la rationalisation aura tendance à caractériser le sport moderne soit par l’extension des contrôles internes et externes s’exerçant sur les individus (Brohm et Elias dans une vision symétriquement opposée), soit par l’extension du principe de mérite comme expression moderne de l’égalité et comme noyau dur du processus de rationalisation de l’action (selon la thèse d’Ehrenberg). Ce processus de sélection fondé sur le mérite peut donc être considéré comme une mise en œuvre spécifique de la rationalisation de l’action, particulièrement en ce qui concerne le sport.
Le croisement des deux axes – le degré d’égalité (ou d’inégalité) sociale et le degré de mérite – permet d’esquisser une typologie de formes sportives idéales. Le premier axe conduit à distinguer idéalement les sociétés selon qu’elles se caractérisent par des inégalités sociales fortes ou faibles. Le second axe correspondant soit à une forte, soit à une faible exigence de mérite comme principe de hiérarchisation sociale.
Quelles figures typiques peut-on dégager du croisement de ces deux axes ? On définira quatre formes idéales de pratiques et de spectacles sportifs. La première correspond à une société caractérisée par une forte distance sociale, dans laquelle l’accès aux pratiques et aux spectacles sportifs exigeant un haut niveau de maîtrise technique reste le privilège de quelques-uns, ceux qui disposent à la fois des ressources économiques, temporelles (du temps de loisir), culturelles et sociales suffisantes pour se consacrer à une vie sportive. Historiquement, la description faite par T. Veblen de la classe de loisir américaine de la fin du XIXe siècle, est la plus proche de cette forme idéale. Aujourd’hui, l’engagement de quelques richissimes hommes d’affaires dans des « défis » comme l’America’s Cup ou le tour du monde en montgolfière, peut illustrer ce premier type.
La seconde forme implique que le sport soit assez diffusé dans les différentes couches sociales pour s’affirmer comme un élément de modes de vie différenciés. Les enquêtes empiriques mettent en évidence ce processus de diffusion des pratiques sportives dans les différentes catégories socioprofessionnelles, chez les femmes et au sein des populations adultes, mesurent l’inscription croissante du sport pratiqué, mais aussi regardé, dans la société française depuis les années 1960. Sur cette base, les observateurs, les militants, les sociologues ont pu analyser le processus de « démocratisation » du sport, soit pour en souligner l’ampleur et les limites, soit pour dénoncer son caractère illusoire. En France, les thèses politiques proches du Parti communiste, en faveur de l’affirmation d’un « sport populaire », face au « sport bourgeois », soulignaient les effets positifs de la lutte des classes sur l’affirmation d’un sport populaire « autonome » (Adam et al.,1975). A contrario, les analyses de P. Bourdieu mettent l’accent sur le caractère doublement illusoire de la démocratisation du sport. D’une part, la diffusion élargie des pratiques et des spectacles sportifs n’implique en rien l’affirmation d’une « culture populaire » dont le sport serait partie prenante, car elle se réalise par l’extension du modèle culturel des classes dominantes aux autres classes sociales. D’autre part, les différenciations sociales se maintiennent et s’affinent dans le champ sportif, en particulier à travers les transformations de pratiques des classes dominantes, réalisées consciemment ou inconsciemment dans une perspective de maintien ou de renforcement de la distinction sociale (1980).
La troisième forme idéale correspond au déplacement d’une hiérarchie sociale fondée sur l’appartenance de classe, vers une hiérarchie fondée sur le mérite. Ce changement de pôle dominant est le corollaire du processus de « démocratisation » du sport. Si l’origine de classe n’est plus le critère légitime de hiérarchisation dans une société démocratique, la sélection des individus par le mérite, indépendamment de l’origine ou de l’appartenance sociale, devient le principe recteur d’une nouvelle légitimité historique. À chacun selon son mérite, y compris dans le domaine sportif. L’organisation sociale du sport de compétition, avec ses différents niveaux de confrontation, mis en scène, théâtralisés par le spectacle sportif, devient alors la forme historique et sociale la plus proche de ce nouvel idéal de hiérarchisation sociale.
La quatrième forme est fondée sur l’idéal d’effacement, à la fois des hiérarchies de classes et des classements sociaux selon le mérite. L’expression du choix individuel, débarrassé des déterminations extérieures, est alors, idéalement, au cœur de ce type de comportement. Dans le domaine sportif, la consommation de pratiques et de spectacles, au gré des sollicitations et des occasions du moment, choisie selon le principe de plaisir, constitue la forme concrète la plus proche de ce type idéal.
Sur la base de ce modèle analytique, il est possible de reprendre certaines études empiriques sur le sport pour tenter de dégager ce qu’elles nous disent de transformations dans la société.
 
LE SPORT COMME MODE DE VIE DIFFéRENCIé, OU L’HéRITAGE DE P. BOURDIEU
 
 
Depuis les années 1960, nombre de travaux en sociologie du sport ont considéré le sport, explicitement ou implicitement, comme un lieu de cristallisation de la contradiction entre l’affirmation du droit à l’égalité – concrétisé par la démocratisation du sport – et la légitimation d’une nouvelle hiérarchie sociale, fondée exclusivement sur le mérite, l’égalité sociale devenant alors l’ « égalité des chances ». En France, les travaux pionniers de J. Dumazedier cherchent à saisir la progression de cette « culture moderne du corps » qu’est devenu le sport, dans les différentes couches de la société, tout en soulignant que la définition du sport comme pratique de compétition semble restrictive au regard des significations que donnent les individus à leurs pratiques de loisir (1966).
À l’opposé, les travaux de J.-M. Brohm mettent l’accent sur l’impact du sport de compétition en tant que « pur » modèle de concurrence entre des individus ou des équipes, fondé sur la rationalisation du rendement corporel (1976). L’homologie avec les principes de concurrence et de productivité des sociétés capitalistes, plus largement des sociétés « administrées », selon la terminologie d’H. Marcuse, étant au cœur de l’analyse. Dans le premier cas c’est l’accession du peuple à la culture, en l’occurrence à la culture du corps, qui est au fondement de la recherche ; dans le second cas c’est l’emprise croissante de la rationalité instrumentale, comprise comme une source d’aliénation de l’individu, qui guide la réflexion. À partir d’autres bases théoriques (la théorie des jeux et l’individualisme méthodologique), P. Parlebas (1986), arrive à des conclusions proches de celles de J.-M. Brohm, quand il met l’accent sur la force d’imposition des règles institutionnelles qui insèrent le sujet sportif dans un réseau de déterminations l’empêchant d’exprimer ses capacités de choix.
Les écrits sur le sport de P. Bourdieu et de sociologues s’inscrivant dans sa démarche, comme L. Wacquant ou J.-M. Faure, sont traversés par le même type de contradiction, entre une représentation du sport comme expression de cultures différenciées et une analyse soulignant l’emprise croissante de la rationalité instrumentale sur la vie sociale. Au tournant des années 1970 et 1980, P. Bourdieu insiste sur l’illusion d’un sport démocratisé, qui serait considéré comme l’expression de cultures autonomes (1979, 1980). Dans des écrits plus récents, il met plutôt l’accent sur l’emprise croissante de la rationalité du capitalisme libéral, en particulier dans le football (1999). L. Wacquant et J.-M. Faure, sur la base de deux études empiriques s’appuyant sur la théorie de la reproduction, en arrivent à deux jugements différents, voire opposés.
1 / Le sport comme espace social différencié : entre culture de classe et rationalité instrumentale
Pour L. Wacquant, le sport, en l’occurrence la boxe appréhendée sur le mode ethnographique dans une salle d’un ghetto noir de Chicago, est analysé comme processus d’éducation du corps débouchant sur un savoir pratique (1989). Dans un écrit ultérieur (1998) et dans un ouvrage consacré à la boxe (2000), il décrit cet apprentissage comme une manière de façonner des « êtres compétents, adroits, experts, membres engagés et reconnus dans et par un monde social particulier ». Ce travail, tout en prenant ses sources dans la théorie de P. Bourdieu, s’en démarque sur plusieurs plans. Il reprend à son compte la notion d’habitus corporel en mettant l’accent sur le processus d’incorporation qu’implique l’apprentissage de la boxe. Mais Wacquant va plus loin quand il souligne que cette inculcation débouche sur l’acquisition d’une « science concrète » l’amenant logiquement à définir les boxeurs comme êtres compétents et reconnus dans leur milieu. Loin d’être confinés dans une culture de nécessité, ces boxeurs noirs américains produisent donc une culture spécifique qui débouche pour certains sur des métiers que Wacquant qualifie de « métiers du corps » en rapprochant les sportifs des chanteurs de blues, des musiciens, des danseurs, des prédicateurs, des disc-jockeys, qui ont en commun d’être des « performers » fondés sur des « compétences et des pouvoirs inscrits tout au fond des corps ». Le capital corporel ainsi mis en œuvre est relativement indépendant des autres formes de capital, qu’il soit culturel, économique ou social. Cette culture afro-américaine se caractérise par ailleurs par sa dimension virile, symbolisée à la fois par la boxe et par le blues, selon la thèse reprise de C. Keil (1966). Ainsi, la différenciation culturelle, analysée sous l’angle de la boxe et par extension, du blues, débouche sur l’affirmation d’un mode de vie spécifique et autonome au sein de classes dominées, capable d’intégrer et de valoriser une sélection au mérite (le champion ou le « performer » en étant les modèles).
L’étude de J.-M. Faure sur les « fouteux » de Voutré (1989 et 1999), peut être utilement comparée à celle de L. Wacquant. Le travail porte sur la pratique du football dans un petit village de Mayenne, Voutré, partagé entre l’activité agricole et l’activité ouvrière en raison d’une carrière exploitée depuis la fin du XIXe siècle. Le football s’est implanté à partir des années 1930, et jusqu’aux années 1970, il est le fief des ouvriers auxquels s’associent des commerçants. On y retrouve par ailleurs nombre de conseillers municipaux. Pour les agriculteurs, plutôt catholiques pratiquants, le football est le territoire des « rouges », leurs enfants ne fréquentent pas la même école. Pour les « footeux », l’événement c’est l’affrontement avec un autre village, « un bourg cossu situé à une soixantaine de kilomètres ». À domicile les supporters de l’équipe adverse sont « interdits de séjour ». Par contre ceux de Voutré s’y déplacent en nombre « pour être là, au cas où il y aurait des incidents ». Le jeu lui-même ne répond pas aux canons des schémas tactiques reconnus ailleurs. Ici il faut frapper le ballon fort et loin. En émaillant son analyse de descriptions savoureuses, J.-M. Faure met en exergue l’absence d’esprit de sérieux des joueurs face à l’entraînement. Ce qui compte ce n’est pas de s’entraîner, c’est de « tenir sa place » le jour du match, « de mettre du cœur à l’ouvrage ”. Dans ce contexte, « le plaisir de demeurer et de jouer ensemble est le principe majeur qui régit les conduites ». L’arbitre peut en faire les frais, perçu comme une sorte de directeur d’école toujours prêt à interrompre le jeu (référence à Hoggart). En définitive, ce qui importe c’est la vie collective : la famille, l’entraide dans la vie quotidienne, le goût de la fête (dont le regroupement autour de la buvette est un des éléments) quand il s’agit de football. En guise de conclusion à son étude qui accorde une grande place à la description, Faure met l’accent sur les spécificités d’une culture ouvrière dans un environnement rural.
En se référant à Bourdieu il note d’autre part les limites d’une culture a priori contestataire, qui se limite à l’insubordination, à la bravade face à l’autorité, et s’en prend plutôt aux personnes qu’aux structures. Enfin, l’auteur met en exergue les « dissonances » entre les formes de sociabilité et de solidarité des pratiquants populaires et les principes qui structurent le monde de la compétition et de la performance, avec « ses règles universalisantes et socialement neutralisantes ». En guise d’épilogue, J.-M. Faure évoque les transformations du club de Voutré depuis le milieu des années 1980, moins enraciné dans la vie locale, mais devenu plus performant. La rationalisation de l’action, à l’œuvre dans l’espace des sports, s’impose aussi dans un petit club comme celui de Voutré.
Quelles similitudes entre le boxeur d’un ghetto noir de Chicago décrit par Wacquant et l’amateur de football de Voutré ? Tous deux sont complètement insérés dans leur communauté, qu’ils contribuent à pérenniser en respectant les valeurs, les codes, les conduites propres à la collectivité d’appartenance. Tous deux occupent une position dominée dans l’espace social. Tous deux ont un rapport au corps fondé sur la rudesse, la souffrance. Au-delà de ces similitudes, les différences sont tout aussi significatives. Le boxeur analysé par Wacquant a développé d’importantes compétences spécifiques, corporelles, qu’il sait utiliser avec intelligence, ce qui en fait un être autonome, tout en étant inséré dans la communauté. Ces compétences font partie d’une culture du corps plus large, afro-américaine, désormais reconnue comme culture de « performance » (performer), de spectacle, insérée dans les modes de consommation américains. À l’opposé, le footballeur communautaire de Voutré n’est déjà plus qu’un souvenir, balayé par les exigences de la performance sportive qui implique le triomphe de la rationalité instrumentale. En d’autres termes, l’analyse de J.-M. Faure se décline largement sur le registre de la nostalgie d’un monde, celui de la culture populaire, en voie de disparition sous l’effet d’imposition de la structure sociale, caractérisée par l’instrumentalisation des rapports sociaux fondés sur la logique de la performance.
En prenant également le football comme objet d’étude, C. Bromberger arrive, de son côté, à des conclusions tout à fait différentes sur la capacité des mises en scène footballistiques d’exprimer les différenciations sociales dans le monde moderne.
2 / L’individu inséré dans une société moderne, ou la figure de l’intégration sociale différenciée
Avec C. Bromberger (1988, 1995, 1996), ethnologue, le stade de football devient le lieu où se condensent les affinités et les différences sociales qui s’expriment dans des mises à distance, y compris spatiales, dans l’affirmation de particularismes et dans l’expression d’appartenances sociales. Pourquoi le sport, plus spécifiquement le football, exerce-t-il une telle force d’attraction ? Essentiellement parce qu’il exprime une vision cohérente du monde, en raison de sa « plasticité herméneutique ». Les jeux de compétition ont « le pouvoir de théâtraliser, sur le mode de la fiction dramatique et caricaturale, les valeurs fondamentales qui façonnent nos sociétés » (1995). En cela, ils permettent toutes les identifications. Mais pourquoi le football plus que d’autres sports ?
La réponse à cette question nécessite un détour par l’histoire de ce sport. Elle permet de mettre en évidence un double processus, de diffusion d’un sport bourgeois vers les classes populaires, mais aussi de « conquête d’une large partie du corps social » qui se manifeste dans la diversification sociale du recrutement des footballeurs professionnels. Cela se traduit, aujourd’hui, dans les stades de football, par la diversité des systèmes d’identification, favorisée par « la diversité des vertus (force, finesse, abnégation, prise de risque, discipline, complicité, solidarité, etc.) que met en scène ce sport collectif » (1996). En d’autres termes, chacun peut interpréter le match de football à sa manière, même si de grands clivages existent dans les processus d’identification. Sur quels registres se constituent-ils ? Sur des systèmes d’opposition : entre le Nord et le Sud en Italie ; entre deux villes (Marseille, Bordeaux), à l’intérieur d’une ville (Glasgow) ; à l’intérieur même de la foule des supporters (à Marseille, dans les années 1980, les jeunes des quartiers nord s’identifient au Camerounais Joseph-Antoine Bell, les classes moyennes à Alain Giresse) ; sur les styles de jeu des équipes (le triptyque Simplicité, Sérieux, Sobriété, de la Juventus de Turin, propriété de la famille Agnelli)...
L’organisation des clubs de supporters et les clivages qui les opposent traduisent également les différences, les proximités, les mises à distance dans la construction des appartenances et des identifications. Mais pourquoi cette popularité spécifique du football par rapport à d’autres sports ? Par sa capacité de mettre en scène les principaux ressorts, contradictoires, de la réussite individuelle et collective, dans le monde contemporain. Tout d’abord – sur ce point, Bromberger reprend la thèse d’Ehrenberg – le football exalte le mérite des vedettes dans la compétition entre égaux. Dans nos sociétés, le statut n’est pas acquis à la naissance, il se conquiert au cours de l’existence. Ceci n’est pas spécifique au football et vaut pour tous les sports. Pourquoi celui-ci ? Essentiellement parce que, outre le mérite, il met en scène l’incertitude. Celle-ci est fondée sur l’aléatoire (la chance, la malchance), en particulier en raison des caractéristiques réglementaires et techniques d’un jeu au pied qui renforcent les possibilités de maladresses, d’où l’aléa et les croyances dans le destin et les rituels susceptibles de l’amadouer.
Le troisième élément d’attractivité est fondé sur le principe d’homologie entre le football et le travail industriel. Tous deux sont fondés sur la division du travail, en même temps qu’ils nécessitent de savoir travailler en équipe, ce qui est une source de solidarité et implique de la sagacité en situation d’incertitude. De plus, le football met en scène le principe de justice symbolisé par l’arbitre, mais d’une justice incertaine, contestable et contestée, discutable et discutée, donc qui peut alimenter les conversations à l’infini. Si la justice tranche, le sentiment d’injustice n’est jamais loin. Et quand il y a injustice, ou que le sort est durablement défavorable, en dépit du mérite, il y a toujours la possibilité de tricher. La tricherie devient alors justifiable, légitime, puisqu’elle corrige une injustice. Ainsi se construit, par le spectacle du football, une vision théâtralisée du monde, condensée en un lieu et en un temps très court.
Quelle figure de l’individu émerge de cette analyse ? Celle d’un membre socialement intégré en fonction de la diversité de ses positions, sociales, géographiques, générationnelles, qui exprime d’autant mieux ses appartenances qu’il dispose avec le sport, le football en particulier, de mises en scènes des principes et des valeurs contradictoires à l’œuvre dans le monde social. Ainsi, le spectacle du football condense la diversité des appartenances d’individus qui s’affirment de manières différenciées comme membres d’une société moderne. À la différence de l’homme communautaire dessiné par J.-M. Faure, condamné par la rationalisation de la compétition, l’amateur de football s’inscrit bien dans les clivages d’une société contemporaine, sans cependant tomber dans la fausse simplicité d’une correspondance mécanique entre « goûts sportifs » et « positions sociales » (1996). Mais au-delà de ces clivages, c’est bien l’appartenance à une « commune humanité », cimentée par des valeurs fondamentales mises en scène par le spectacle du football, qui expliquent la popularité de ce sport.
De ce travail émerge une figure de l’individu moderne, capable de s’identifier de manière différenciée à la représentation théâtrale du monde qu’est le match de football. La thèse de C. Bromberger se situe donc à une position-carrefour entre une représentation du sport, spécifiquement du spectacle de football, comme expression de modes de vie différenciés et expression moderne du classement au mérite, ce qui n’est sans doute pas pour rien dans l’audience qu’elle a reçue.
 
LE SPORT COMME SYMBOLE DE RATIONALISATION DANS LA SOCIÉTÉ MODERNE, OU LA QUÊTE INTROUVABLE DE L’ÉGALITÉ
 
 
Avec des auteurs comme N. Elias, A. Ehrenberg ou P. Yonnet, les différenciations sociales cessent d’être la matrice interprétative centrale, pour se déplacer vers le processus de rationalisation de l’action ; avec, cependant, des différences importantes entre ces auteurs. Elles tiennent en particulier à la place relative accordée au sport en tant que système de sélection au mérite, central pour Ehrenberg, relativisé par Yonnet, mais aussi à une représentation spécifique du sport comme expression contrôlée des émotions chez Elias.
1 / Le sport comme conquête différenciée de la maîtrise de soiet forme de compensation aux excès de l’autocontrôle
Au cours des années 1990, les travaux de N. Elias sur le sport (1976, 1994) sont devenus centraux. Sa démarche présente en effet, a priori, un double intérêt pour l’étude du phénomène sportif. De manière immédiate, pour des responsables institutionnels, elle apporte des réponses aux questions que suscite le développement, en football, du hooliganisme et du supporterisme extrême. Le hooliganisme dans la société anglaise est alors compris comme le résultat d’une plus forte tolérance à la violence dans certaines couches de la classe ouvrière, en voie de déclassement. En utilisant la méthode comparative préconisée par Elias, des recherches menées dans d’autres pays mettent en évidence les spécificités sociétales et régionales de ce phénomène (Mignon, 1998).
Le second attrait des thèses de N. Elias est de proposer une interprétation globale du développement historique du sport moderne, en l’inscrivant dans un processus civilisationnel, caractérisé par un double mouvement, de renforcement de la sensibilité à la violence physique (la pacification des mœurs et le développement de l’autocontrôle) et de monopolisation de la violence légitime par l’État dans les sociétés démocratiques ; le sport étant compris comme lieu central d’expression contrôlée d’émotions qui ne peuvent s’extérioriser par ailleurs, dans la vie quotidienne. Cette thèse met au cœur de l’analyse la question de l’intégration des individus dans les sociétés modernes et y apporte une réponse somme toute optimiste : cette intégration se fait, au prix d’un contrôle accru des pulsions, en dépit des régressions, voire des périodes de « décivilisation ». Elle prend le contre-pied de celle de J.-M. Brohm, qui analyse le sport comme processus de sublimation répressive des instincts et comme facteur d’aliénation. Elle se distingue fortement de celle de P. Bourdieu quand celui-ci met l’accent sur le maintien des différenciations sociales, ou quand il souligne les dangers de l’emprise du libéralisme sur le sport, en particulier le football. Elle insiste, a contrario, sur les effets bénéfiques du sport comme élément moderne de pacification des mœurs, à travers l’apprentissage de l’autocontrôle et l’expression contrôlée des émotions. Cette dynamique, dominante selon N. Elias, en dépit de tendances contraires ou de résistances de classes, est bien un processus de rationalisation des comportements sociaux, mais il s’agit ici d’une rationalité en valeur, les principes qui régissent les conduites légitimes (respect des adversaires, des règles sportives, des autorités chargées de les faire respecter) étant fondés sur le renforcement du contrôle individuel et social des pulsions violentes. À bien des égards, le sport moderne symbolise et concrétise à la fois, pour N. Elias, le processus civilisationnel, et correspond bien à cette société des individus qui doivent s’autocontrôler tout en cherchant des formes d’exutoires légitimes à la nécessaire répression des pulsions.
La caractéristique centrale de cette analyse, au regard de la grille utilisée, est de postuler que la pacification des mœurs tend à s’imposer en dépit des obstacles historiques liés aux différenciations de classes, pour mettre aux prises l’individu avec les exigences de maîtrise de soi, dans une société moderne. À l’habitus de classe de P. Bourdieu, N. Elias oppose la force du processus civilisationnel de l’habitus social. Le sport est donc considéré comme un lieu d’expression et de régulation des pulsions individuelles, cependant il est vécu de manière différenciée selon les appartenances sociales. Cette thèse fait peu de place à la performance sportive comme principe moderne de hiérarchisation sociale fondé sur le mérite, pour insister sur le caractère cathartique de la compétition, en raison de l’ « excitation agréable » qu’elle procure. Elle se situe donc à mi-chemin entre une représentation du sport comme mode de vie différencié et comme expression de choix individuels.
2 / L’individu produit d’une juste concurrenceou la figure de l’autonomie contrainte
Avec A. Ehrenberg l’individu moderne quitte le confort relatif des appartenances sociales, pour se retrouver confronté aux incertitudes que génèrent les transformations de la société française. Dans ce processus, le sport occupe désormais, dans l’imaginaire social, une place de premier plan.
La thèse d’Ehrenberg est que le sport permet de résoudre, dans l’imaginaire, une contradiction fondamentale des sociétés démocratiques, entre l’égalité de droit et les inégalités réelles. Comment est-elle argumentée ? Dans Le culte de la performance, publié en 1991, il analyse les transformations de la société française des années 1980. La concurrence, comprise comme principe d’action et comme représentation, a débordé la sphère du marché au cours de cette période. Elle transforme les représentations de l’entreprise, devenue modèle de conduite (efficacité, réalisation personnelle). Elle modifie aussi notre relation à la consommation, devenue un vecteur central de réalisation personnelle. Elle transforme enfin notre vision de la compétition sportive devenue « principe d’action tous azimuts : le sport est sorti du sport, il est devenu un état d’esprit, un mode de formation du lien social, du rapport à soi et à autrui pour l’homme compétitif que nous sommes tous enjoints de devenir au sein d’une société de compétition généralisée ». Plus simplement, « les champions sportifs sont devenus des symboles de l’excellence sociale alors qu’autrefois ils étaient plutôt signes de l’arriération populaire ».
Comment cette série de transformations a-t-elle pu s’opérer ? Le premier niveau d’explication est à chercher dans les transformations du contexte politique des années 1980 qui marquent la fin d’une double utopie, la croyance en une société assurantielle (l’État-providence) et la croyance en une alternative au capitalisme (la transition vers le socialisme). L’effondrement des croyances en des solutions collectives favorise le développement interdépendant d’un néo-individualisme et d’un néo-communautarisme. Le premier mouvement met en exergue un « individu souple, mobile, autonome, indépendant, qui trouve par lui-même ses repères dans l’existence et se réalise par son action personnelle » ; le second se concrétise par des formes d’appartenance communautaire nouvelles, dont les plus dures sont les résultats d’un processus d’exclusion sociale que l’État providence n’a pu maîtriser. Il en résulte un type de société et un style d’homme démocratique à la fois postassurantiels et postrévolutionnaires, qui valorisent la performance individuelle.
Cela ne signifie pas pour autant que la sensibilité égalitaire ait disparu. Ce mouvement vers l’égalité, que Tocqueville avait identifié comme élément central de la dynamique des sociétés démocratiques, s’est concrétisé historiquement par l’affirmation de l’égalité politique à travers le suffrage universel et le mouvement contre les inégalités économiques et sociales (l’État providence ou la solution révolutionnaire). Dans ces deux mouvements pour l’égalité, concurrence et justice étaient contradictoires. La solution révolutionnaire était l’abolition de la concurrence ; celle de l’État providence, protéger de la concurrence ceux qui n’avaient pas les moyens de s’y confronter et promouvoir ceux qui le méritaient (par l’école). Or l’opposition entre concurrence et justice est en train de disparaître. Comment ? Par la singularisation de l’acteur individuel, rendue possible par la comparaison permanente qui touche presque tous les domaines de l’existence. Cette nouvelle sensibilité égalitaire fait « de la justice le produit de la concurrence ». C’est précisément en cela que le sport devient le modèle d’une société qui continue d’aspirer à l’égalité, mais la fonde désormais sur une « juste concurrence » qui produit ainsi une « juste inégalité ».
La mise en forme de la juste concurrence et de la juste inégalité par le sport n’est pas un phénomène nouveau. Ce qui est récent, c’est le renforcement de sa légitimité sociale. Jusqu’aux années 1960, le sport était associé au peuple, spectateur ou professionnel, même si les réalités sociologiques des pratiques étaient différentes. Ce qui importe pour la démonstration est l’image convenue du sportif en chambre. Or que met en scène le spectacle sportif ? « L’image la plus populaire qui soit de l’égalité de mérite. Au fond ce que la vie devrait être pour chacun d’entre nous si elle était juste... » (Ehrenberg, 1993). Là réside, selon cet auteur, le principe moteur de l’engouement de masse pour les compétitions sportives. Mais cette « fiction réaliste » fondée sur la juste concurrence n’avait pas de légitimité sociale tant qu’elle restait associée au « peuple égaré, enfant, aliéné », dans une image de la société qui se pensait encore comme société de classes. Le champion était celui qui s’était extrait de sa condition tout en exprimant la situation dominée des classes laborieuses. Cette représentation recule dans les années 1980, dans une société à la fois de performance et d’exclusion.
La prise en charge individuelle de sa propre vie est désormais perçue comme une nécessité. Dès lors, le sport n’est plus seulement une mise en scène de champions qu’on admire, il devient une invitation à passer à l’action. L’individu ne peut plus se contenter de rêver, à l’occasion d’exploits sportifs, la réalisation de soi passe par la construction d’une figure héroïque de soi-même. Cette figure est omniprésente dans le monde du sport des années 1980, qui voit se développer le sport-aventure (G. d’Aboville pouvant illustrer cette assertion) ; elle se retrouve aussi dans le monde de l’entreprise. Ce double mouvement, « du sport hors du sport » (comme manifestation métaphorique d’un rapport généralisé à l’existence), et comme aventure (métaphore de la réponse individuelle à la crise de l’action politique), constitue, selon Ehrenberg, le fondement du nouveau succès du sport, présenté comme symbole de conduite de soi. « Le sport est inhérent au désir d’être sujet pour soi-même, non objet de quelque chose. »
Cette face lumineuse de l’individu-sujet, autonome, capable de se prendre en charge dans un monde incertain, est cependant contrebalancée par une face cachée, que la divulgation publique des pratiques de dopage dans le monde sportif contribue à faire sortir de l’ombre. Dans un entretien avec P. Mignon et G. Vigarello (Esprit, 1999), A. Ehrenberg, rappelle que le dopage est traditionnellement perçu comme une tricherie mettant en cause le principe d’égalité des chances, ce qui en soi peut constituer un risque de mettre à mal cette fiction réaliste dans l’imaginaire social. À cette remise en cause, s’en ajoute une seconde, celle du risque sanitaire, de dépendance. Le dopage devient dès lors un problème de drogue. Ce déplacement est à mettre en relation avec un autre, celui de la dépression, comprise de moins en moins comme un conflit psychique, de plus en plus comme une insuffisance face à la performance que les individus exigent d’eux-mêmes, insuffisance corrigée par les psychotropes. Entre les drogues qui relèvent du couple normatif permis/défendu et le médical qui relève du normal/pathologique, le dopage pourrait être perçu comme une technique de « stimulation de soi », située entre les deux couples déjà identifiés. En d’autres termes, le dopage chez les sportifs pourrait être analysé comme un palliatif à l’insuffisance de performance, mettant en cause à la fois le principe d’égalité (des chances) et transformant les individus concernés en malades (dépendants).
Quelle figure de l’individu en société émerge de cette analyse ? A. Ehrenberg décrit un individu sommé de prendre en charge sa propre vie, dans un monde incertain, qui ne propose plus de solutions collectives, tout en exigeant plus de chacun. L’autonomie des acteurs individuels est donc bien une autonomie prescrite, qui n’est plus l’assujettissement fondé sur la discipline des corps, selon l’analyse de M. Foucault, mais relève plutôt de la « régulation normée par l’initiative individuelle ». Le sport est alors compris comme solution imaginaire (dans l’imaginaire) de la contradiction fondamentale des sociétés démocratiques, entre l’égalité de droit et les inégalités réelles. Dans cette perspective, l’investissement dans le sport pourrait être compris comme une forme de « manipulation, aliénation » des individus, comme le suggère J.-M. Berthelot (1996). Auquel cas, on reviendrait à la thèse du sport « opium du peuple », défendue par J.-M. Brohm. Pourtant, la figure de l’individu qui se dégage des travaux d’Ehrenberg sur le sport n’est pas univoque. En effet, si l’individu des deux dernières décennies a intériorisé la norme de la responsabilité individuelle, il en résulte un homme d’action, mobile, autonome, capable de trouver lui-même ses repères, de se réaliser dans un monde incertain. Cette figure « positive » est celle de l’homme performant. Mais dialectiquement, elle génère son contraire, la figure « négative » de l’homme insuffisant, face à la performance, sportive ou sociale, qui cherche dans les produits pharmaceutiques des techniques de stimulation de soi. La représentation extrême de cette figure négative serait alors l’individu atomisé, voire aliéné.
La thèse développée par A. Ehrenberg, tout comme celle de C. Bromberger, connaît une forte audience. Elles ont en commun d’insister sur l’exigence de performance dans des sociétés qui sélectionnent par le mérite. L’intérêt spécifique des travaux d’Ehrenberg sur le sport est de mettre l’accent sur le maintien de la contradiction entre le principe d’égalité et le principe de mérite. L’aspiration à l’égalité sociale reste forte mais glisse vers l’ « égalité des chances », avec, en bout de course, des inégalités, mais légitimées désormais par le principe de mérite. Ce qui est au cœur des analyses du sport de cet auteur, c’est donc bien le processus de légitimation de la sélection sociale par le mérite, dont le sport devient l’idéal dans l’imaginaire social. Le sport est alors compris comme forme idéale, moderne, d’expression de la sélection individuelle au mérite.
3 / L’articulation du monde des égaux et des différents, ou les progrès de l’égalité
L’étude de Yonnet sur le sport (1998) est largement redevable à la thèse d’Ehrenberg, tout en cherchant à la compléter pour en prendre le contre-pied. Cet auteur identifie deux systèmes qui s’opposent sans s’exclure. Le premier est celui du sport spectacle qui se fonde sur deux leviers : 1 / la confrontation entre égaux ou « quasi égaux », source nécessaire d’incertitude quant aux résultats, incertitude sans laquelle il n’y a pas de spectacle durable ; 2 / l’identification des spectateurs aux acteurs, fondée sur la « distance technicienne » et sur l’inscription sociale du champion dans le groupe qu’il représente. La crédibilité de cette mise en scène de l’égalité est cependant menacée par le dopage qui brise le principe de l’égalité des chances.
Le second système est celui du sport loisir, sport de masse caractérisé par la dissemblance, par l’inégalité de ceux qui y participent, dans lequel chacun se réfère à soi-même (l’ « autoréférence »). Ce sport « à la queue leu leu » peut se mettre en scène à l’occasion d’événements de masse, de courses, à pied, à vélo, en ski de fond..., mais ce qui est cœur de la manifestation est alors le sentiment d’équivalence des participants, « au-delà de leurs plus profondes différences ». En d’autres termes, selon cette thèse, dans les sociétés démocratiques, la reconnaissance de l’égalité abstraite entre les hommes s’accompagne désormais d’une acceptation de la diversité et des inégalités de capacités, en l’occurrence physiques. « C’est à l’émergence d’une conscience déculpabilisée de la dispersion du vivant que l’on (croit) assiste(r). »
Cette thèse, avancée avec prudence, peut paraître plutôt optimiste sur certaines transformations de la société contemporaine. Elle a en commun avec les analyses d’Ehrenberg d’insister sur la mise en scène de l’égalité méritocratique que constitue le sport spectacle ; elle en prend le contre-pied par l’accent mis sur le deuxième système, celui du sport loisir, analysé comme une forme de dépassement du classement au mérite par l’affirmation d’une égalité transcendant la diversité des capacités physiques. Elle a le mérite de ne pas limiter l’analyse au sport de compétition et au sport spectacle, même si les études empiriques sur le second système mettent largement l’accent sur les sports de masse spectacularisés (les marathons) et les manifestations écartelées entre les deux systèmes (le Paris-Dakar). Elle ne souligne pas assez l’inscription du sport de participation dans le cadre du développement de la consommation de biens et de services de loisirs.
 
LE SPORT COMME EXPRESSION INDIVIDUELLE DANS UNE SOCIÉTÉ LIBÉRALE
 
 
Les développements qui précèdent mettent l’accent, chacun à leur manière, sur les trois dimensions centrales du sport moderne. Il est devenu un élément des modes de vie différenciés, avec sa diffusion dans toutes les catégories sociales. Il est devenu un symbole de hiérarchisation en fonction du mérite des acteurs avec la diffusion élargie du sport de compétition et du sport-spectacle. Enfin, il est devenu une expression de choix individuels dans une société libérale, où le sport est un élément à part entière de l’activité économique et donc aussi un objet de consommation. La dernière partie de cette étude insiste plus particulièrement sur les implications, peu développées dans les thèses précédentes, de l’assimilation du sport par la sphère économique.
1 / L’élargissement de l’espace de choix
L’affirmation du sport comme lieu d’expression de l’égalité des chances n’est historiquement possible que dans des sociétés où les pratiques et les spectacles sportifs sont assez largement partagés et diffusés, pour être accessibles au plus grand nombre. En d’autres termes, il faut un certain degré de « démocratisation » pour que le sport puisse symboliser une forme idéale de réussite individuelle. Sur ce plan, les analyses en termes de desserrement des contraintes et d’élargissement de l’espace de choix peuvent utilement compléter des analyses centrées sur les effets des luttes sociales ou sur les transformations de l’imaginaire social. On peut en effet raisonnablement considérer que ces transformations s’appuient sur des expériences de pratiques et de consommations sportives qui se diversifient à partir des années 1970. Dans un contexte d’élargissement de l’espace de choix entre des sollicitations concurrentes, le sport devient un objet de consommation à la fois plus accessible (on peut faire du tennis à un moindre coût, sur un court public, dans le cadre d’un comité d’entreprise, ou d’une association), et un choix individuel susceptible d’être revu en fonction des occasions, des sollicitations, sans que cela soit interprété comme une forme de désaffiliation. En d’autres termes, l’engagement dans un sport n’implique pas nécessairement un engagement associatif orienté vers la compétition.
En s’individualisant, les choix de pratiques sportives de loisir, loin de se cantonner dans une logique de performance, s’orientent aussi vers des activités centrées sur la quête de bien-être, de détente, de défoulement, de rencontres (CREDOC, 1995). Même si la quête de performance peut reprendre le dessus lorsqu’on fait de la randonnée pédestre, cycliste ou équestre, de la gymnastique ou de la natation d’entretien, du ski, de la plongée sous-marine ou de la croisière, il est difficile d’ignorer que le sport symbolise aussi, de plus en plus nettement, une forme de bien-être, élément d’une qualité de vie recherchée par ceux qui bénéficient des ressources économiques et culturelles suffisantes. Le sport est alors associé aux moments de détente et de vacances et s’inscrit plus dans une logique de compensation aux tensions de la vie quotidienne qu’en rapport d’homologie avec l’exigence de performance régissant le monde du travail. La quête de détente et de performance coexistent dans les pratiques sportives, mais se déclinent différemment selon que les individus mettent l’accent sur l’un ou l’autre des deux pôles.
L’élargissement des significations des pratiques sportives est donc incontestable. Ce processus historique peut être partiellement expliqué par le desserrement des contraintes matérielles et normatives. Avec l’augmentation des ressources économiques au cours de ce que l’on appelé « Les Trente Glorieuses », le sport est devenu, à partir des années 1970, accessible aux différentes catégories sociales, et désiré par un nombre croissant d’individus. En d’autres termes, l’espace de choix s’offrant aux individus tend à s’élargir et, avec lui, « l’espace d’indétermination » (Berthelot, 1983). En effet, comment choisir entre des sollicitations multiples et concurrentes ? Si l’on pousse ce raisonnement à son terme, les incitations et les possibilités sont telles que les individus, loin d’être déjà déterminés par leur position sociale ou par la prégnance de l’institution sportive, sont en permanence sollicités dans des situations diversifiées, dans lesquelles ils doivent effectuer des choix, en fonction des possibilités du moment. Ce qui deviendrait alors déterminant serait la situation, le contexte (Giddens, 1987), dans lesquels les individus exercent leurs capacités cognitives et affectives (Jamet, 1991). Cette thèse a l’avantage de rendre compréhensibles les transformations de l’ « espace social » du sport depuis les années 1970. En effet, comment interpréter cette relative mise à distance, par les individus, des organisations sportives devenues « traditionnelles » ? L’expérience sportive ne passe plus nécessairement par l’affiliation à une association sportive dûment constituée, même si celle-ci reste un support essentiel. Regarder un spectacle sportif n’implique pas de se constituer en « supporter », même si les supporters sont devenus plus visibles socialement, ou en « connaisseur », même si le « savoir social » sur le sport s’élargit.
En mettant l’accent sur les capacités de choix individuels dans l’exercice et le spectacle sportifs, certains sociologues ont tout simplement tenu compte des transformations des ressources et des contraintes (des conditions de possibilité) dans ces domaines. Désormais les possibilités objectives de faire ou de voir pratiquer un sport dans la société française sont telles que ce phénomène s’est banalisé. Le sport est devenu, comme pratique et comme spectacle, un objet – banal – de consommation. Cependant, l’analyse ne peut en rester là. L’individualisation des choix sportifs, résultat du desserrement des contraintes, a pour corollaire une valorisation de l’individu dans sa singularité (Ehrenberg). Le sport est devenu un élément important d’expression individuelle, en premier lieu au sein de la jeunesse, mais aussi, de plus en plus nettement, au sein des autres classes d’âges. Cela se traduit par la multiplication des initiatives, des tentatives, des expérimentations, dont certaines sont éphémères, d’autres s’affirment, se développent dans des contextes favorables (le « roller » en France, dans la seconde moitié des années 1990) et, en s’agrégeant, deviennent « phénomène de masse », pour, éventuellement, se stabiliser, s’institutionnaliser, ou bien s’atténuer, voire disparaître. Il en résulte des formes sociales labiles (des modes), souvent portées par la jeunesse, face à la permanence du sport institutionnalisé, avec ses règles, ses normes, mais qui a perdu le monopole de la définition de l’action légitime, au sein d’un espace social devenu polymorphe, qui valorise les initiatives individuelles, mais continue aussi de cristalliser des sentiments d’appartenance collective (Vigarello,1998).
2 / Les effets intégrateurs de la consommation sportive
L’impact des sollicitations marchandes dans le domaine sportif a sans conteste des effets intégrateurs. Le spectacle sportif direct, ou médiatisé, en premier lieu par la télévision, suscite des rassemblements, qui ne sont pas seulement des formes d’agrégation d’individus. Le spectacle sportif génère des sentiments d’appartenance, des émotions partagées qui, pour être éphémères, participent du processus d’identification et d’intégration à une collectivité (locale, nationale, sociale, générationnelle, voire ethnique). En ce sens, le spectacle sportif est intégrateur, au travers même des tensions qu’il suscite (Bromberger, Faure). L’expérience de la pratique sportive l’est également. Et cette expérience est aussi, de plus en plus nettement, celle du marché. Faire du foot, du basket, du roller, du surf, du vélo, du jogging, de la gym, passe désormais par Adidas, Nike, Reebok..., bref par l’inscription dans des tenues, des équipements, des services répondant aux critères d’une économie libérale, fondée sur les principes de l’offre et de la demande. En devenant consommation à grande échelle, le sport contribue à intégrer les individus par le marché. Cela n’implique pas une homogénéisation des comportements. Au contraire. Par la consommation, chacun affirme et valorise son individualité. Les pratiques et les spectacles sportifs font partie de ces biens et services de loisir auxquels les individus accèdent en fonction de leurs ressources économiques et culturelles, et par lesquels ils expriment leur singularité. Dans ce contexte, l’intégration sociale par le sport est d’abord une intégration par le marché des équipements, des vêtements, des pratiques et des spectacles sportifs. L’expérience d’une intégration réussie par le sport est d’abord le fait de ceux qui ont accès à la consommation des biens et des services offerts par ce secteur économique en développement.
Est-ce à dire que la consommation sportive se limite au secteur marchand ? Absolument pas. Les règles de l’économie libérale imprègnent de plus en plus le secteur non marchand. En effet, dans les secteurs associatif et public, les exigences d’efficacité (atteindre des objectifs clairement identifiés), de rentabilité (évaluer le rapport coût/bénéfice), de concurrence (attirer et « fidéliser » des adhérents), sont devenues des impératifs, d’autant plus que la concurrence entre les organisations sportives (marchandes et non marchandes) tend à se généraliser. Cette accentuation de la concurrence entre organisations sportives a pour effet, entre autres, de renforcer leur professionnalisation, et pas uniquement dans le sport-spectacle ou de haut niveau. Dans une logique de concurrence, pour offrir les meilleurs services (y compris d’animation et de formation), la compétence de l’encadrement (pédagogique, technique, de gestion, de communication), est devenue un enjeu central pour les organisations publiques, associatives ou privées, engagées à un titre ou à un autre dans le domaine sportif. La concurrence oblige également les acteurs à innover sans cesse. Dans le domaine des équipements (les skis, les planches, les rollers, les vêtements...), dans celui des services offerts aux clients et aux adhérents (pédagogie à la carte, programmes de découverte, campagnes de sensibilisation, publicités...), ce qui se traduit par l’émergence et surtout le développement de formes renouvelées de pratiques et de spectacles sportifs ; renouvellement des grandes mises en scène sportives (football, rugby, cyclisme, formule 1...) toujours plus sophistiquées, mais aussi des mises en scène locales, de la vie quotidienne, dans et hors des stades (roller, vélo, course à pied, basket de rue...). À travers l’expérience sportive, les individus participent quotidiennement à la vie sociale selon les règles de l’économie libérale qu’ils contribuent ainsi à renforcer et à légitimer. Est-ce à dire que l’intégration par le marché se fait sans heurts ? Évidemment non ! Ce type d’intégration exige des ressources, économiques et culturelles. Certains ne les possèdent pas, ce qui ne veut pas dire qu’ils renoncent à consommer, au contraire.
3 / Entre le droit à la consommation et la sélection au mérite :le renouvellement des tensions de classes
Dans la société française, ceux qui disposent des ressources suffisantes pour participer, à des degrés divers, à la consommation sportive, constituent une large partie de la population. Elle va des catégories économiquement et culturellement dominantes, qui peuvent mettre en œuvre leurs ressources pour affirmer leur différence, aux membres des classes populaires bénéficiant d’une certaine stabilité de l’emploi, en passant par les classes moyennes soucieuses de s’affirmer par la consommation. Mais le désir de participer à la vie sociale par la consommation concerne aussi ceux qui en sont partiellement exclus, par manque de ressources, en raison de la précarité de leur statut, par éloignement des lieux et des services sportifs. Ces obstacles étant d’ailleurs souvent cumulatifs. De plus, pour nombre de ces personnes, en particulier des jeunes, à la contradiction entre une omniprésence des sollicitations par l’image et une absence de possibilités pratiques, s’ajoute très souvent une grande vacuité du temps, vécu non pas comme loisir mais comme oisiveté. L’action des pouvoirs publics et de certaines associations cherche à combler une partie de ce vide, en « offrant » à certains jeunes des sports auxquels ils aspirent. Cependant, cette offre est elle-même contradictoire. En effet, si les sports initiés dans ce cadre sont souvent attractifs pour des jeunes (football, basket, escalade, surf, roller, skate, ski...), les objectifs et souvent les démarches sont éducatifs, et à ce titre, restent proches de ceux de l’école qui, dans bien des cas, a été ou est encore vécue sur le mode de l’échec. L’accès aux loisirs sportifs doit se mériter par le respect des normes définies par l’encadrement. Face à cette offre contradictoire, ludique dans la gamme des activités proposées, éducative dans ses objectifs et ses méthodes, les réactions des personnes visées – essentiellement des jeunes en difficulté sociale et/ou scolaire – sont diverses. On peut tenter de les caractériser.
Une minorité joue le jeu institutionnel, saisit l’occasion d’une expérience sportive positive et adopte les règles et les normes de l’institution sportive (en football, en basket, en sports de combat...), de la communauté d’appartenance (Wacquant, Faure), plus largement de l’organisation sociale. Dans la terminologie de Merton, ces jeunes adoptent un comportement conforme aux valeurs et aux moyens reconnus par la société. Dans la terminologie d’Elias, ils acceptent l’autodiscipline, ou l’autocontrainte. Une seconde catégorie construit ses propres modes d’expression, en commençant par puiser sur le mode mimétique dans des exemples multiples véhiculés par les médias et lors des rencontres de la vie quotidienne (smurf, hip hop, rap, skate, vtt, roller...) pour, dans un second temps se les approprier, éventuellement les personnaliser, les transformer, et en faire un élément, parfois central de construction de leur identité. Dans la terminologie de Merton, on peut qualifier ces individus d’innovateurs, dans la mesure où ils acceptent les valeurs de la société, mais les expriment par des moyens différents.
Une autre catégorie, au contraire, adopte les moyens, pas les finalités. Il s’agit de ceux qui tendent à instrumentaliser les offres institutionnelles dont ils bénéficient, pour vivre, de manière éphémère, des expériences de consommation sportive (aller à la montagne ou à la mer faire du surf, aller faire de l’escalade, du cheval, du vtt, de la spéléo...), en un mot, « s’éclater », comme les autres. Ces comportements peuvent être qualifiés de ritualistes si l’on suit toujours la typologie de Merton. La dernière catégorie peut se dédoubler. Elle caractérise ceux qui rejettent à la fois les valeurs et les pratiques socialement valorisées. Il en résulte un retrait, un refus de participer, de répondre aux sollicitations de l’offre publique et associative. Ce refus peut prendre une autre forme en se transformant en rébellion et chercher à s’affirmer dans l’espace urbain comme « sous-culture » de la violence (Lapeyronnie, 1999). Les hooligans pourraient illustrer ce type de comportement, dans la mesure où cette catégorie de supporters utilise des moyens d’expression illégitimes, la violence verbale et surtout physique, incompatibles avec celles de la société. Ces comportements pouvant alors être qualifiés d’anomiques, au regard de normes socialement admises.
Évidemment une telle typologie prête le flanc à la critique. Elle postule l’existence de valeurs partagées par la plupart des membres d’une société, ce qui, par voie de conséquence, tend à marginaliser, éventuellement à « exclure », ceux qui ne les adopteraient pas. Mais en l’occurrence, les valeurs partagées sont celles du marché et de la consommation, auxquels on accède en fonction de ses ressources économiques et culturelles. L’intérêt, provisoire, de cette typologie est de mettre en évidence des comportements diversifiés générés par le sport en tant qu’objet banalisé de consommation. À ce titre il est devenu un élément d’intégration sociale par le marché pour un nombre croissant d’individus de différentes couches sociales et, dans le même temps il est un lieu d’expression de contradictions non résolues entre ceux qui peuvent participer à cette société, à tout le moins sur le mode instrumental et ceux qui aspirent à y participer, mais restent tributaires de l’action publique ou associative. En définitive, le sport renforce l’intégration de ceux déjà intégrés, il participe alors de la qualité de vie, et renforce les frustrations de ceux qui peinent à accéder à la participation sociale, d’autant que le modèle d’accession par la consommation est prégnant.
Quelle représentation de l’individu émerge de cette dernière thèse ? Il s’agit essentiellement d’un individu socialement intégré, exerçant ses capacités de choix de manière différenciée, au sein d’un espace social, celui du sport, de plus en plus structuré par les règles de la concurrence et du marché. Dans cette configuration, le sportif tend donc à se déterminer en tant que consommateur de biens et de services désormais banalisés. La face cachée de ce processus est un individu relativement privé de ressources sociales et économiques, mais sollicité en permanence par les images de la consommation sportive. Alors que le sport est vécu comme une forme d’expression individuelle ou collective (à l’occasion de grandes manifestations), il est objectivement structuré par les règles d’une société libérale, il en résulte un décalage générateur de tensions, internes aux individus, mais aussi entre les groupes sociaux.
 
***
 
 
Pour conclure, la confrontation d’un modèle analytique avec des études empiriques sur le sport met en exergue différents modes d’intelligibilité de la contradiction non résolue entre deux idéaux (celui d’une société égalitaire et celui d’une société fondée sur le mérite) et des réalités objectives caractérisées par des inégalités héritées de la société industrielle. Les travaux fondés sur le maintien des différenciations sociales en dépit des aspirations à l’égalité soulignent la persistance des clivages de classes, mais diffèrent selon qu’ils dénoncent l’illusion d’un sport démocratisé (Bourdieu, au début des années 1980) ou qu’ils mettent l’accent sur l’expression des cultures différenciées, à l’œuvre dans les pratiques et les spectacles sportifs (Wacquant, Bromberger, et, sur un mode nostalgique, Faure). Les analyses fondées sur le processus de rationalisation de l’action se partagent en deux approches. L’une considère le sport de compétition comme un modèle « pur » de concurrence et de rendement (Brohm), ou fait du sport un symbole de la généralisation du principe de mérite, compris comme facteur central de hiérarchisation dans une société qui n’a pourtant pas renoncé au principe d’égalité (Ehrenberg, Yonnet). L’autre souligne la place du sport dans le renforcement de l’autocontrôle des pulsions et dans l’expression contrôlée des émotions (Elias). La dernière analyse insiste sur les tensions générées par la structuration objective du sport comme objet de consommation dans une société dominée par une logique libérale et les représentations subjectives des acteurs qui en font un lieu d’expression individuelle ou collective.
En définitive, il ressort de cette étude que l’affirmation du droit à la consommation sportive est devenue l’une des expressions du désir d’égalité sociale. Cela rend d’autant plus vives les formes d’exclusion par manque de ressources économiques. D’autre part, l’exigence de performance est devenue l’expression la plus affirmée de l’égalité des chances. Elle souligne d’autant les inégalités de fait, économiques, culturelles et sociales, dans l’accès à la compétition sportive. En d’autres termes, le décalage entre les idéaux d’un sport (contradictoirement présenté comme accessible à tous et source de reconnaissance pour les plus méritants), et les réalités objectives (fondées sur des discriminations sociales héritées de la société industrielle, redoublées, ou parfois atténuées, par la hiérarchie moderne fondée sur le mérite), est perçu comme une injustice, mais celle-ci est plus vécue sur un mode individuel qu’exprimée sur un mode collectif.
 
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