Cahiers internationaux de sociologie
P.U.F.

I.S.B.N.9782130528845
168 pages

p. 261 à 284
doi: en cours

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n° 113 2002/2

2002 Cahiers internationaux de sociologie

Le processus d’individualisation en situation de précarité : deux communautés de New Age Travellers en Grande-Bretagne

Annick Delorme CADIS-EHESS LASAR, Université de Caen
Les New Age Travellers, groupe social nomade en Grande-Bretagne, caractérisé à la fois par la contre-culture des années 1970 et les formes de précarisation actuelles, parviennent sous certains aspects à surmonter des situations de risques diversifiées. À partir de trois dimensions qui leur sont (ou non) spécifiques : le rapport au travail, la solidarité communautaire et le nomadisme, ces individus tentent au quotidien, de façon non conventionnelle, fragile et bricolée, de reconstruire des liens sociaux, de forger de nouveaux supports de reconnaissance sociale en faisant preuve d’inventivité. L’objectif de notre article est double : placer les notions de processus social d’individualisation (Ulrich Beck) ou encore de subjectivation (Alain Touraine) au sein d’un mode de vie ou d’une situation qui en semblent très éloignés : la précarité. Dans cette mesure, les populations désaffiliées apparaissent également susceptibles d’action et d’initiative, à condition d’en définir les modalités et les limites qui y sont associées. En outre, l’idée consiste à proposer un nouvel éclairage de ce groupe social et à souligner son intérêt pour saisir, à une échelle microsociologique et sous des aspects particuliers, les transformations du lien social aujourd’hui. Mots-clés : Risque/processus d’individualisation, Précarité, Inventivité, Communauté, Nomadisme, Contre-culture. The New Age Travellers, a nomadic social group living in Great Britain, characterized by modern expressions of poverty and by a counter-culture inspired by the seventies, manage to overcome various situations of risk. In various domains which may (or not) be peculiar to this social group – work, communal solidarity and nomadism –, these individuals attempt, in a fragile, non-conventional and inventive way, to reconstruct social memberships and to forge new bases for social recognition. This paper has two complementary goals : using the notion of social process of individualization (Ulrich Beck) or of subjectivation (Alain Touraine), it first wishes to analyse the New Age Travellers’ way of life or various situations of precariousness which seem very far removed from these notions. In this way, desaffiliated individuals also appear capable of action and initiative, provided one has defined their forms and specified the limits of the process. The paper will then cast new light on this social group, and will demonstrate its importance for the understanding, at a small-scale level and from a particular perspective, of broader transformations in today’s social link. Keywords : Risk/process of individualization, Precariousness, Inventiveness, Community, Nomadism, Counter-culture.
Les New Age Travellers sont apparus dans les années 1970 comme une figure importante de la contre-culture en Grande-Bretagne. Se déplaçant en bus ou en roulotte, ils sont généralement caractérisés par le nomadisme et l’organisation de festivals gratuits. Leur mode de vie est tantôt interprété sous l’angle de la marginalité, choisie et revendiquée, ou de l’exclusion, puisque nombre d’entre eux bénéficient des aides des services sociaux britanniques. Souvent mal connus et perçus comme étrangers, les Travellers [1] engendrent la peur, la méfiance ou encore la curiosité. L’évolution et le renouvellement de ce groupe social, qui comprenait à la fin des années 1990 en Grande-Bretagne environ 10 000 individus, suscitent notre intérêt [2]. Or, les études concernant cette population restent rares. D’obédience institutionnelle, elles contribuent fréquemment à l’enfermer dans une vision restrictive sans pouvoir en saisir la signification et la spécificité. Par exemple, les services sociaux considèrent les Travellers comme des populations précaires et visent essentiellement par leur action à favoriser la scolarisation des enfants, l’accès aux soins, l’amélioration des conditions de vie, etc. (The Children’s Society, 1994). Par ailleurs, des travaux anthropologiques récents permettent de mieux comprendre ce mode de vie. K. Hetherington (1993) a examiné la constitution de ce groupe social, son rapport à l’espace et aux festivals, et G. Martin (1997) a souligné l’hétérogénéisation de cette population qui attire aujourd’hui des individus en situation précaire. C’est dans le prolongement de ces recherches que nous souhaitons inscrire notre réflexion, en considérant ce groupe social à la fois dans sa spécificité et en rapport avec les transformations actuelles et plus larges du lien social dans nos sociétés.
Selon U. Beck (1992), la modernité contemporaine se caractérise par le risque et le processus social d’individualisation. Le risque découle du délitement progressif des instances de socialisation de la société industrielle : l’individu n’est plus protégé par la famille, l’État ou la classe sociale, et c’est donc seul, en tant qu’individu, et non pas comme membre d’un groupe social particulier, qu’il doit construire son histoire de vie (Touraine). Le processus social d’individualisation décrit alors ce mouvement inédit, fragile et bricolé par lequel l’individu est amené à construire sa biographie en période de modernité réflexive [3]. Ce processus présente encore la caractéristique paradoxale d’être « subi » et voulu par l’individu, à la fois nécessaire, compte tenu de l’affaiblissement des instances de socialisation, et désiré, il s’agit d’une fin à laquelle chacun aspire.
Ce sont donc les notions de risque et de processus social d’individualisation, ainsi que leurs propriétés respectives, qu’il s’agit de placer au centre du mode de vie Traveller pour tenter de le comprendre et d’en saisir l’évolution. C’est encore au croisement entre l’héritage contre-culturel des années 1970 et les formes de précarité actuelles que sera située l’étude de cet objet. Il résulte à la fois du délitement de liens sociaux, familiaux, économiques ou professionnels, et témoigne de la tentative d’affirmer une différence, voire une alternative. Dans la tension permanente entre ces deux pôles, les New Age Travellers entreprennent de se subjectiver (Touraine), c’est-à-dire de se construire en tant qu’acteur, en liant des conditions objectives – illégalité et précarité – avec leur désir personnel, leur volonté de s’affirmer dans leur individualité. Ce processus dans son entier est encore renforcé par deux phénomènes qui traversent en permanence ce mode de vie. La mise en place, dès le milieu des années 1990, d’une législation sévère qui en augmente considérablement l’instabilité et la fragilité (The Criminal Justice and Public Order Bill) et l’hétérogénéisation croissante de ce groupe social rassemblant réfugiés et exemplaires, des individus dominés par des motivations économiques et d’autres par des raisons essentiellement idéologiques [4].
Trois dimensions, qui rendent compte du caractère complexe et ambivalent de ce mode de vie et permettent de le situer par rapport à certaines figures de la contre-culture et de la précarité actuelle, ont été retenues. Le rapport qu’entretient cette population au travail engendre des postures très diversifiées : du rejet, de la pratique occasionnelle ou informelle à la proposition d’alternative dans ce domaine. La solidarité communautaire, ensuite, repose sur une appartenance « choisie », construite par ses membres au quotidien ; elle n’est pas héritée ou décernée par tradition ou rattachement à une catégorie, comme les exclus. Et enfin le voyage, placé entre errance et désir de liberté, dont l’exercice est fortement fragilisé face au durcissement de la législation en vigueur.
Situées en permanence entre précarité et contre-culture, ces différentes dimensions révèlent le caractère contemporain de ce mode de vie et son intérêt pour comprendre, sous certains aspects, des transformations plus larges du lien social aujourd’hui.
 
1. LES NEW AGE TRAVELLERS : DEUX VILLAGES
 
 
Le qualificatif de New Age Travellers (NATs) peut renvoyer au rattachement de leurs pratiques au New Age, ce mouvement spirituel prônant l’harmonie entre l’homme et la nature [5]. Eux-mêmes proposent plus facilement le terme de Travellers qui évoque le nomadisme, le voyage. Comme l’a souligné K. Hetherington (1994), les NATs se distinguent des populations nomades traditionnelles, tziganes par exemple, car ils n’ont pas hérité ce mode de vie mais l’ont adopté à l’âge adulte, « volontairement ». Depuis plusieurs années, les enfants naissent sur les campements et la population se renouvelle à l’intérieur de ce groupe social [6].
Leur notoriété est imputable à un événement phare ayant eu lieu en 1985, la bataille de Beanfield, durant laquelle la police les a empêchés d’accéder au site de Stonehenge, où se déroulait tous les ans depuis 1974 un festival gratuit lors du solstice d’été. Cet événement constitue une référence pour la mémoire collective du groupe et est souvent considéré comme un signe de persécution et de violence des forces de l’ordre à son égard. Depuis lors, le nombre de Travellers n’aurait cessé de croître.
Plus généralement, l’émergence de ce groupe social, son importance et son évolution doivent être mis en relation avec le contexte politique, économique et législatif du moment, en fait avec les principes exaltés par le thatchérisme dans les domaines de la loi, de l’ordre et de l’économie, et leurs retombées, notamment sociales. Par exemple, la mise en place d’un impôt individuel – Poll Tax – assujettissant toute personne à un montant d’imposition équivalent, quelle que soit sa richesse, a contribué à faire naître un fort sentiment d’injustice parmi la population britannique. De même, la politique en matière d’immobilier – revente des logements sociaux, baisse du nombre de logements à loyer modéré – a rendu plus difficile l’accès à la propriété des populations pauvres, tout en contribuant à leur endettement. Globalement, c’est dans un contexte caractérisé par le renforcement de l’État gendarme, l’augmentation du chômage et la précarité qu’il faut replacer la consolidation et la transformation du groupe social des Travellers.
Leur origine sociale est variée, puisque s’y retrouvent des individus de classes supérieure, moyenne et ouvrière ; les deux dernières catégories étant les plus représentées. Dans les années 1970, ces expériences attiraient essentiellement des « enfants de 1968 » issus des classes moyennes et animés par un projet de société alternative. Puis s’y sont joints progressivement et massivement des « enfants de la crise », contraints à adopter ce mode de vie par nécessité : chômage, endettement, etc. [7]. Cette évolution contribue en partie à faire naître des tensions et des distinctions entre ces deux « générations » (Martin, 1997) de Travellers.
En dépit de l’hétérogénéisation de cette population, l’engagement politique – syndical, écologique ou l’exemplarité – constitue un élément récurrent de ce mode de vie. Ce dernier doit être mis en relation avec la contre-culture urbaine, dont le squat et le commerce de drogue sont caractéristiques, mais également avec l’activisme politique, relevant de la Deep Ecology. L’intérêt pour la défense de l’environnement conduit certains d’entre eux à participer à des actions non violentes – occupations de sites menacés de destruction (Road Protests) lors de la mise en place d’infrastructures routières par exemple, à des manifestations condamnant la vivisection, etc.
Les NATs rassemblent des jeunes gens, hommes et femmes d’une moyenne d’âge de trente ans environ et des enfants. Sur les terrains étudiés, il faut remarquer l’absence de population âgée de plus de quarante ans. Ce qui peut être imputable au caractère récent de ce mode de vie – il a émergé à la fin des années 1960 –, à son aspect transitoire ou précaire. La difficulté à « vivre sur la route » peut conduire les personnes d’âge avancé à regagner des habitations stables, des maisons par exemple. En outre, les Travellers étudiés regroupent une population essentiellement blanche et britannique. Le fait de ne pas y rencontrer de minorités ethniques – sans pour autant les considérer comme une entité homogène (Lapeyronnie, 1993) – ou très faiblement, est difficilement explicable en soi et doit être rapporté à une multitude de facteurs : ancienneté de l’intégration, cohésion sociale, attrait pour la politique ou les « nouveaux mouvements religieux ».
Les NATs vivent fréquemment en petits groupes d’une dizaine de personnes, à l’écart des villes. On constate également l’existence de grands campements d’une cinquantaine d’individus, voire davantage. Leur existence est fortement associée au trafic de drogue et à la contre-culture urbaine. La taille réduite des campements – de deux à une dizaine d’habitations – s’explique encore par la législation en vigueur qui limite le nombre de véhicules, en fait, par la volonté des pouvoirs publics de contrôler ces groupes.
Notre étude concerne principalement des individus qui pour des raisons de choix et/ou de nécessité vivent sur un terrain permanent, d’où le terme de « village » utilisé [8]. À la différence d’un campement temporaire, la vie y est organisée : les décisions sont prises par voie de consensus, il n’existe pas de représentant élu, de leader chargé du pouvoir de décision au sein du groupe. Des installations sanitaires ont été mises en place et sur l’un des terrains étudiés, le sol a été réparti en plusieurs parcelles, achetées par les habitants. Ces Settlers (installés) – comme certains d’entre eux se nomment ou sont nommés par d’autres – conservent ce mode de vie et se déplacent de manière ponctuelle lors de visites, de travaux ou de festivals. La sédentarisation provisoire et forcée ne remet pas en cause leur appartenance à ce groupe social, elle répond à une adaptation vis-à-vis de la législation et procure avant tout une sécurité relative en matière de logement. Au moment de l’étude, la situation des groupes restait incertaine, les procès visant à obtenir leur expulsion se succédaient. Dans l’un des villages étudiés, et bien qu’ils en possèdent le terrain, les habitants se situent dans l’illégalité car ils ont érigé des Benders sur un espace initialement destiné à l’agriculture.
Deux villages de Benders [9], composés respectivement d’une trentaine et d’une dizaine de personnes – adultes et enfants – composent le substrat empirique de notre recherche. Leur composition fluctue au gré des départs et des arrivées, et en fonction de la présence d’enfants sur le site. Compte tenu de la forte représentation de parents célibataires – un tiers des membres –, le nombre d’enfants sur le campement varie selon les périodes scolaires, ce qui engendre des distinctions entre les enfants ayant un statut permanent et temporaire au sein du groupe.
Les terrains privilégiés ont été retenus pour leur facilité d’accès et d’accueil. Possédant une structure collective (une habitation commune), il était possible de résider sur place et de partager la vie du groupe. En outre, en raison de leur volonté d’accéder à la légalité – chacun des villages met en œuvre des procédures juridiques pour parvenir à cette finalité –, ces derniers étaient, bien que de façon précaire, placés à l’abri d’expulsions répétées, ce qui facilitait la recherche. D’autres campements ou expériences analogues (écovillages) [10] répartis principalement dans le sud-ouest de l’Angleterre et le pays de Galles ont également été visités de manière plus ponctuelle.
L’un des villages est situé près de Glastonbury, site historique important où se déroule chaque année l’un des plus grands festivals d’Europe. Installé dans un champ, son existence remonte au début des années 1990 et n’est perceptible qu’à distance rapprochée. Le second est situé à une quarantaine de kilomètres de là, à la sortie d’un village résidentiel, dans un bois qui sert à dissimuler son existence. Sa fondation est plus récente, elle remonte au milieu des années 1990.
La méthodologie adoptée repose sur un travail de terrain approfondi d’une durée de trois ans, à partir d’observation participante et d’entretiens recueillis sur un mode informel et séquencé. Interroger les mêmes individus à plusieurs reprises permet de reconstituer leur parcours biographique, de cerner le processus expérimental et discontinu par lequel ils construisent ou bricolent leur histoire de vie en période de modernité réflexive.
La présentation de la population et des terrains d’étude effectuée, il est possible d’envisager ce mode de vie comme une tentative d’individualisation en situation de vulnérabilité. Il s’agit en fait de montrer comment, dans des conditions de précarité assez fortes et au sein d’un cadre « communautaire » [11] particulier, ce mode de vie permet sous certains aspects à des individus de surmonter différents risques (Beck) tout en s’affirmant dans leur différence.
 
2. TRAVAIL OU CHÔMAGE : UN SUPPORT POUR LA SUBJECTIVATION
 
 
Le travail a longtemps constitué un pilier d’identification centrale dans nos sociétés. Il confère aux individus reconnaissance et intégration sociale de telle sorte que la difficulté majeure rencontrée par tout chômeur est liée à la perte de statut engendrée par cette situation [12]. Toutefois, les individus rencontrés sur nos terrains d’étude valorisent a priori l’absence de travail ou un rapport différent à cette valeur, considérée comme une source potentielle et non unique d’épanouissement et de réalisation de soi. S’ouvre alors un espace où la référence au travail peut être envisagée différemment de la société salariale.
En fait, le rapport qu’entretiennent les Travellers à cette valeur se présente sous des formes hétérogènes : travail salarié, indépendant, à temps plein ou partiel, activité ponctuelle (coups de main, jobs...) ne procurant pas un revenu suffisant au quotidien, travail non déclaré ou encore absence d’emploi. Selon la relation au travail retenue, l’objectif consiste à montrer que ce dernier témoigne d’une tension entre le choix et la nécessité, sans être incarné totalement par aucun de ces pôles. En fait, ce qui est mis en évidence au travers de ces différents rapports à l’activité, c’est le travail de l’acteur (Dubet, 1994), la manière dont il parvient à se distancier de certaines contraintes objectives pour les associer à son désir personnel, à son propre choix. Par exemple, l’emploi est réalisé sans adhérer totalement à l’idéologie de la société du travail, c’est-à-dire sans reconnaître sa centralité dans la construction de l’identité.
Comment le « chômage » est-il vécu par ces individus ? En premier lieu, il est rarement perçu sous l’angle de l’inactivité et de l’ennui à long terme. La réalisation des tâches quotidiennes absorbe une grande partie du temps : entretien de l’habitation et aménagement du site, coupe de bois, jardinage, responsabilités collectives... Il n’est pas possible de le qualifier de « temps vide », car il peut se révéler constructif au sein d’un parcours individuel. En effet, l’absence d’emploi occasionne fréquemment la mise en place d’activités diversifiées : spirituelles, sportives (taï-chi), artistiques (danse, photographie), en rapport direct avec ce mode de vie : jardinage, visite ou discussion ou encore de formations visant à une meilleure connaissance de soi. D’une part, ces activités témoignent de l’absence de travail et en découlent. Elles renvoient a priori à la sphère du loisir, prônant l’épanouissement, le relâchement, etc., et sont considérées comme palliatif de l’absence d’emploi. On interprète fréquemment le fait que des chômeurs ou des retraités se livrent à une passion ou participent à des associations comme un moyen de combler le manque d’intégration ou le vide dégagé par l’absence de travail. D’autre part, elles proposent des éléments pour penser différemment la définition et la finalité du travail dans nos sociétés. Elles sont diversifiées, facilement appropriables par l’individu et placent en leur centre la capacité d’affirmation de soi, quel que soit le support concerné.
En général, le rythme des activités exercées est souple, choisi et aménageable ; il n’est pas décrété de façon homogène pour tous. Ainsi, il peut dominer l’ensemble de la vie ou être réalisé de manière accessoire, intégrer des moments de rupture et de flottement. Contrairement à l’idée de continuité prônée par les politiques sociales en matière d’insertion par exemple, la variation de ce rythme ne témoigne pas forcément d’un échec ou d’un handicap à se socialiser. Elle peut participer sous certaines modalités à la construction de l’individu et plus largement à son insertion dans la société. C’est ainsi que l’un des Travellers étudié insistait sur l’importance de disposer de temps de manière non limitative. « Il faut pouvoir passer partout, par des coins où l’on n’ose pas aller, zoner, gâcher un an de sa vie à ne rien faire, à chercher et à patauger et après tu peux trouver... Si tu dois absolument payer un loyer, ceci ou cela, tu ne peux pas te permettre de rester et de dire : “Je ne fais rien, je me laisse aller à ce qui vient”. » L’appropriation du temps, en dehors de contraintes matérielles ou financières, est révélée au travers des termes employés : « gâcher », « patauger », « zoner », « se laisser aller »... Finalement, c’est en réalisant plusieurs essais, en s’accordant des périodes de pause, de réflexion et le droit à l’erreur, que l’individu peut parvenir à structurer une activité suffisamment solide pour s’affirmer à partir de ce support.
Entretenir un rapport et un rythme souples à son activité permet de la personnaliser, de se l’approprier et en partie de la choisir. Dans cette mesure, s’ouvre une palette extrêmement large de possibilités, en rapport avec le marché conventionnel de l’emploi ou s’en écartant, l’objectif consistant en premier lieu à progresser individuellement et à son rythme vers une meilleure connaissance et affirmation de soi. Ces activités peuvent alors permettre à des personnes qui ne parviennent pas à s’insérer sur le marché du travail conventionnel – volontairement, en raison d’une insatisfaction personnelle ou d’une impossibilité (difficultés d’accès au marché du travail) – d’être reconnues et d’accorder un sens nouveau à leur existence. Un aspect illustré par le récit de Sarah, qui en réalisant des tâches très quotidiennes, est parvenue à retrouver confiance en elle. Sarah a connu une expérience précaire du travail, au travers d’emplois dans la restauration, où elle s’est sentie peu valorisée. À partir de gestes simples, exercés dans le cadre de vie communautaire : entretien du feu, coupe du bois, réseau de sociabilité, elle s’est découvert certaines capacités. Elle s’exprime ainsi : « Avant d’habiter ici, je ne savais pas que j’étais capable de faire ça », construire et entretenir son habitation par exemple. La vie au sein du groupe lui permet donc de reconquérir une estime, une confiance en soi qu’elle pourra valoriser au sein d’autres expériences et éventuellement sur le marché du travail [13]. D’autres exemples pourraient être évoqués. Dans tous les cas, il s’agit d’insister sur le fait que ces « activités » ne sont pas antagonistes au marché de l’emploi et peuvent, sous certaines conditions, constituer un détour structurant pour mieux y être intégré et reconnu [14] ultérieurement. C’est en cela principalement qu’elles s’écartent d’un chômage inversé tel que le définit D. Schnapper (1981). Cet auteur distingue trois manières de vivre le chômage : total, synonyme de désocialisation et d’abnégation ; différé, par exemple celui des cadres qui « utilisent » ce temps pour se « former » ; et inversé, défini comme l’ « antithèse du travail », vécu sur le mode du loisir, des vacances ou de la contre-culture. Toutefois, il incombe de souligner, au travers des terrains étudiés, le caractère potentiellement structurant d’une période de « chômage » ou de « non-activité » pour des populations précaires et non uniquement pour les « cadres » disposant de ressources économiques ou sociales favorisant leur retour à l’emploi. L’inventivité déployée au quotidien, la diversité des points d’appui mobilisés par ces populations pour surmonter des situations de vulnérabilité variées permettent d’envisager la précarité sous l’angle de l’action, certes fragile et bricolée, et de l’innovation sociale.
Autre exemple pour évoquer le rapport particulier des communautaires au travail, les situations effectives d’emploi. Elles rendent peut-être davantage compte du processus social d’individualisation (Beck) ou de ses difficultés, dans la mesure où c’est dans un contexte conventionnel de travail qu’il s’agit de le mettre en évidence. Le travail salarié est peu fréquent, occasionnel, voire saisonnier : réparations, travaux de peinture, bâtiment, vendanges, etc. Le travail indépendant y est préféré, offrant une autonomie et une liberté plus larges à l’individu, conciliables avec la mobilité ou la différence affichée par ce mode de vie. L’ensemble des activités se situe dans le domaine artisanal ou culturel : calligraphie, confection d’objets... [15] L’élevage de chiens pour la compétition ou la chasse constitue encore une activité typique des Travellers. De même, l’emploi à temps partiel est privilégié, dégageant une quantité de temps conséquente que l’on peut organiser à sa guise : formation, éducation des enfants, etc. Le travail à plein temps témoigne souvent d’une nécessité économique et reste temporaire.
Quel que soit le mode sur lequel le travail est exercé ou le secteur d’activité, il est important de souligner que dans un espace a priori aussi contraignant et hétéronome aux individus que le marché du travail, le rapport au temps et à l’activité tend à être négocié et témoigne d’une appropriation forte. Une dimension qui se retrouve parfois dans le cadre d’un travail conventionnel ou salarié comme un moyen de s’affirmer dans un contexte offrant de prime abord moins d’autonomie à l’acteur. L’exemple de Robert est en ce sens révélateur dans la mesure où il essaie d’intégrer au sein de son activité professionnelle d’éducateur, son hobby de photographe. « Je fais des ateliers de théâtre et de dessin-collage avec des handicapés, et ce qui est mis en avant dans le cadre de mon travail, c’est le projet pédagogique. Ça veut dire que l’on pense : Est-ce que c’est bon pour la personne ? Qu’est-ce qu’elle va y apprendre ? Si tu essayes d’aborder un petit peu le sujet de l’art, c’est considéré comme un sujet de salon, mais pour moi, c’est un sujet très concret, qui est vraiment applicable. Il y a moyen de le lier avec le projet pédagogique... Quand on parle d’art, on met de côté tout le côté personnel, et moi, je veux les associer... ». C’est donc la perspective de la photographie comme thérapie, développée par Robert, qui lui permet de s’affirmer au sein de son emploi, en proposant une vision très personnalisée et appropriée de ce dernier.
Certes, se distancier vis-à-vis du travail conventionnel n’est pas toujours tâche aisée car l’exercice d’un emploi correspond aussi à la nécessité économique, et le contexte du marché de l’emploi peut se révéler limitatif. Dans cette perspective, il est important de souligner le rôle du cadre de vie communautaire, qui peut permettre la formulation d’une alternative. Il protège en quelque sorte les sans-emploi contre la stigmatisation fréquemment associée à leur statut et les valorise différemment. En outre, en raison des valeurs prônées, il détourne ses membres d’un surinvestissement ou d’un rapport conventionnel au travail : il serait « mal vu » d’adhérer à l’idéologie du travail et à certaines de ses valeurs comme l’efficacité, la concurrence ou l’accumulation économique par exemple.
Finalement, c’est la capacité des individus à se distancier du travail comme valeur d’identité et de reconnaissance sociale centrale qui est mise en évidence au sein de ces groupes. Qu’il s’agisse du chômage ou de situations d’emploi davantage conventionnelles, le rapport au travail est vécu de manière « quasi instrumentale » : il est considéré comme une ressource, un support direct ou indirect pour s’individualiser en opérant une distance vis-à-vis de son rôle social. Auquel cas il peut être mobilisé dans une optique économique ou rejeté sous certaines de ses expressions. Le travail, dans cette perspective, ne constitue pas une fin en soi et il s’agit de montrer que dans le cas où ce dernier ne convient pas ou son accès est non envisageable, d’autres valeurs ou supports d’intégration et de reconnaissance sociales sont possibles [16].
Le lien familial ou les liens « sociaux » au sens général constituent d’autres domaines où se réalise l’ « individualisation » dans la « société du risque » selon U. Beck. Entre le décrochage relationnel caractérisant souvent la personne en situation précaire et l’appartenance quasi fusionnelle associée à la formation communautaire, il s’agit de s’intéresser au type de lien ou de solidarité du mode de vie Traveller afin de cerner à la fois son caractère spécifique et contemporain.
 
3. UNE APPARTENANCE CONSTRUITE AU FIL DES INTERACTIONS
 
 
Les populations défavorisées sont souvent caractérisées par l’isolement relationnel. Pour R. Castel (1994), la désaffiliation désignant le processus de précarisation actuel entraîne un décrochage vis-à-vis des principales sphères d’intégration professionnelles et familiales. En revanche, certaines expériences communautaires et contre-culturelles des années 1970 reposent sur un fort investissement relationnel : la communauté se décline comme une grande famille, contribuant parfois à placer en retrait les liens consanguins de filiation (Creagh, 1983). Dans les groupes étudiés, la solidarité témoigne d’une double tension entre l’appartenance collective et individuelle, la nécessité et l’élection. Elle tend à favoriser l’affirmation de soi au sein d’un collectif et peut constituer un « palliatif » lorsque les solidarités existantes sont affaiblies ou rompues. Ces différents éléments placés « en tension » étant combinés au sein d’une définition construite de la famille et de la communauté, d’une « communauté des individus » (Delorme, 2002).
Comment définir la solidarité au sein de ce mode de vie ? Elle présente la particularité d’être construite au quotidien par les interactions et le soin apporté à autrui. Elle n’est pas héritée par filiation ou imposée par une idéologie, en fait, elle ne « préexiste » pas à ses membres. L’existence du groupe ou de la communauté n’est donc pas pérenne et ne vise d’ailleurs pas forcément ce but, elle dépend de la cohésion des interactions entre ses membres qui peuvent favoriser son dynamisme ou a contrario son affaiblissement.
Le caractère construit de l’appartenance permet de relativiser l’aspect a priori totalisant de la vie communautaire. D’abord, il révèle différents degrés d’affiliation. « Sur un campement, il y a des personnes à qui tu ne fais que dire bonjour, d’autres que tu invites à prendre un thé », déclare Jon. Il est donc envisageable de vivre sur un même terrain, de partager une situation commune, sans pour autant entretenir des relations approfondies et équivalentes avec l’ensemble des membres, ni réaliser en commun la totalité des activités [17]. Dans cette mesure, plusieurs sous-groupes rassemblés selon leurs affinités ou le partage d’une activité particulière se dessinent. Les « accros » de la mécanique, du jardinage, ceux qui refont le monde ou qui sont plus pragmatiques. Des distinctions « naturelles » se créent parfois selon les statuts : les célibataires ont tendance à se regrouper pour prendre leurs repas, tandis que les familles restent davantage tournées vers elles-mêmes. Finalement, c’est aussi comme un groupement par affinité que peut être décrit le campement Traveller de petite taille.
Par ailleurs, la communauté ne représente pas le seul référent relationnel pour ses habitants, des liens amicaux ou familiaux sont maintenus malgré ou grâce à l’appartenance au groupe. La famille ou des amis se rendent au sein des campements de manière fréquente. En outre, la voie épistolaire contribue à entretenir ces liens, même affaiblis. La distribution de courrier témoigne de relations irrégulières – le courrier de certains membres s’empile en leur absence – avec l’extérieur : familial, professionnel ou institutionnel, etc. Le maintien des relations apparaît encore de manière explicite au travers de l’emplacement des campements. En dehors des déplacements ponctuels et saisonniers, les Travellers habitent dans une aire géographique relativement proche de leur domicile familial initial, ce qui permet l’entretien des relations ou favorise leur reprise.
En fait, l’appartenance communautaire n’implique pas la suppression des liens antérieurs à la participation au groupe. Elle tend à s’ajouter aux relations en place, à permettre leur coexistence ou à en créer de nouvelles. L’organisation de ce mode de vie constitue un espace ouvert au sein duquel il est aisé de circuler, d’entrer et de sortir quotidiennement et à plusieurs reprises. À la différence d’une secte par exemple, elle réclame une participation de ses membres et non pas un engagement à long terme, un don de soi. Si bien que le départ n’entraîne pas le reniement de l’idéologie et fréquemment des liens individuels sont maintenus avec les anciens habitants. Ces derniers sont conviés à certaines fêtes et parfois résident à proximité du groupe. Nous avons été surpris par la capacité de membres récemment arrivés – de trois à six mois – à pouvoir donner des nouvelles, voire les coordonnées d’individus ayant quitté le campement. On continue à discuter des anciens membres, ils rendent visite au groupe et conservent des contacts avec certains habitants.
Le caractère construit de l’appartenance communautaire et les différentes expressions de l’individualisme qu’elle peut laisser transparaître n’empêche pas pour autant toute solidarité, voire toute identité collective, qui apparaît lors de confrontations avec l’environnement extérieur ou dans des situations d’urgence. À l’occasion de déplacements ou d’expulsions par exemple, les véhicules en parfait état sont fréquemment placés aux deux extrémités du convoi, tandis qu’au centre sont disposés les plus défectueux ou ceux qui ne correspondent pas aux normes en vigueur (Martin, 1997). De cet ensemble se dégage un sentiment d’unité, d’excitation et de protection : les dissensions sont progressivement gommées, la situation de tous est confondue, c’est l’entraide qui prévaut. La « famille élargie » des Travellers revêt alors une existence objective.
Finalement, au quotidien ou dans l’urgence, la solidarité du groupe repose, se crée ou est fragilisée à partir de situations particulières. Et la cohésion du groupe dépend de la capacité de l’individu à partager ces moments en faisant preuve de disponibilité ou d’entraide. Ce sont donc principalement des qualités relationnelles qui sont réclamées par cette organisation. Quelques remarques soulignant les difficultés de ce mode de vie et la nécessité de témoigner d’une « tolérance à la différence », permettent d’en mesurer l’importance et l’équilibre précaire.
Lors d’une conversation menée avec Lisa, quelques mois après son arrivée, celle-ci fait remarquer le caractère pesant de la vie collective au sein d’un espace restreint. « Comme les Benders sont disposés en cercle, on est toujours exposé au regard de l’autre, il n’y a pas moyen de s’en protéger. » En outre, elle insiste sur la difficulté d’accéder aux codes de socialisation au sein du groupe : « Quand je suis arrivée, il a fallu trouver des sujets de discussion, le jardin, le Bender... Ça faisait longtemps que je vivais dans la forêt avec d’autres personnes, mais de façon beaucoup plus espacée, je ne savais pas quoi dire, en plus, il fallait toujours converser et parfois, tu n’en as pas envie, tu n’as pas envie de dire bonjour. » L’appartenance au groupe réclame une certaine conformité, voire une homogénéisation des pratiques. Cependant, tous les habitants n’entretiennent pas la même relation à ce mode de vie et la pression sociale peut être renforcée par les plus convaincus. En outre, la solidarité interne et la mise en place de « rites » de conciliation – « saunas collectifs » par exemple – agissent en quelque sorte comme une instance de purification des désaccords au sein du groupe en jetant les bases d’une nouvelle unité.
Finalement, c’est principalement au travers d’une distinction analytique entre deux types idéaux de Travellers (réfugiés et exemplaires) que transparaissent les difficultés de cette vie collective et les éléments qui contribuent à la rendre possible.
Les grands campements sont fréquemment évités, car associés à la consommation de drogue et considérés comme dangereux pour les enfants. Toutefois, c’est une sorte de tolérance mesurée envers l’autre qui permet la coexistence de personnes a priori différentes et « autorise » des attitudes hors la loi. Lorsque ces dernières dépassent les frontières de l’admissible, elles fragilisent la cohésion du groupe, pouvant occasionner des remontrances ou même des expulsions. Si le comportement d’une personne se révèle problématique et que cette dernière refuse de quitter le campement malgré les injonctions, c’est paradoxalement l’ensemble du groupe qui est susceptible de partir, laissant seul le membre turbulent ou réfractaire. Cette possibilité, présentée sous l’aspect de la liberté par les Travellers, peut aussi constituer une faiblesse, un refus de légiférer. Nous avons observé une situation identique – des comportements problématiques fragilisant fortement la cohésion du groupe – dans une autre formation communautaire étudiée en Belgique. Pour la première fois, alors que les règles étaient orales, et devant l’incapacité du groupe à résoudre les difficultés rencontrées, une charte a été rédigée et un médiateur extérieur engagé. Dans le cadre du mode de vie Traveller, c’est certainement la mobilité du groupe qui permet en partie l’absence d’institutionnalisation des règles.
La solidarité communautaire témoigne d’une tension. Nécessaire pour pallier les solidarités affaiblies ou rompues, elle est aussi le résultat d’un travail de la part de l’acteur. Elle n’est pas décernée en bloc, s’élabore au fil des interactions et du déroulement de l’expérience communautaire. Elle remplace les appartenances identitaires anciennes, comme le travail ou la famille de la société industrialisée, et se construit à partir de leurs ruines.
C’est à partir de l’articulation entre ces deux dimensions que l’organisation du mode de vie Traveller peut s’apparenter à une communauté des individus (Delorme, 2002). Elle permet en quelque sorte à ses membres « d’être libres ensemble » (De Singly, 2000), c’est-à-dire de se construire en tant qu’individu au sein et à partir d’un collectif qui s’écarte d’une acceptation classique et analytique [18], close et enfermante de la communauté (Tönnies, 1977).
 
4. ENTRE ERRANCE ET NOMADISME
 
 
La mobilité constitue une dimension évidente du mode de vie Traveller. Leur appellation elle-même renvoie à cet aspect et se traduit principalement au travers de l’habitation adoptée. Qu’il s’agisse de véhicules : roulotte, caravane, camion, bus, ambulance... ou d’autres abris : Teepees, Benders..., l’habitation relève de l’imaginaire nomade. Sur certains campements, la structure des habitations s’avère tellement complexe qu’elle devient difficilement mobile. Toutefois, la référence au mouvement reste présente au travers du choix de l’abri lui-même : il s’agit exclusivement de Benders ou de roulottes et non d’habitations conventionnelles. Le déplacement apparaît donc comme une dimension importante pour comprendre le mode de vie des Travellers et son caractère contemporain [19].
La mobilité peut être alternativement envisagée sous l’angle de l’errance, dans une dimension « repoussoir », voire d’exode, ou sous l’angle du nomadisme, traduisant une liberté de mouvement. Certaines populations en situation précaire sont nomades, au même titre que les aventuriers ou toute autre population désireuse d’affirmer une différence au travers de ce mode de vie. Cette problématique revêt une importance d’autant plus centrale aujourd’hui que la capacité de se déplacer devient le principal facteur de la stratification sociale de l’âge moderne et postmoderne selon Z. Bauman (1999). « Certains d’entre nous deviennent totalement “mondiaux” ; d’autres [une masse nombreuse d’exclus et de laissés-pour-compte] sont cloués dans leur “localité” » (p. 9). Aujourd’hui, la capacité de mobilité serait synonyme de richesse, de normalité et d’intégration à la vie sociale et le localisme de relégation et de pauvreté. Dans cette mesure, comment interpréter le déplacement des Travellers et les difficultés qui y sont liées ? C’est en permanence au sein d’une ambivalence entre l’errance comme exclusion et l’errance comme affirmation d’une différence qu’il s’agit d’étudier cet objet.
Qu’entend-on par déplacement ? « être Traveller, c’est aller où tu veux, quand tu veux » (Alex). C’est donc a priori la liberté de choisir, la mobilité associée à la disposition d’un véhicule qu’évoque et que motive l’adoption de ce mode de vie. Toutefois, tout observateur est frappé par l’aspect sédentaire de ces populations, l’écart vis-à-vis d’une vision « romantique » du voyage : les campements semblent fixes, les déplacements ponctuels, souvent liés à l’expulsion, et les habitations parfois difficilement mobiles. Certains sites, placés à la périphérie des villes, évoquent davantage des zones de relégation sociale. Pour cerner les caractéristiques de cette population, son évolution, et la comparer avec d’autres cultures nomades – tziganes par exemple –, il convient de préciser son rapport au déplacement.
L’organisation et la participation aux festivals, caractérisant les premiers temps de ce groupe social, nécessitaient la possession de grands véhicules pour le transport du matériel et la formation de convois. Le festival gratuit constitue encore une image typique de la contre-culture, libre d’accès et lieu de consommation de drogue. Or, aujourd’hui et de manière générale, d’une part, les Travellers évitent ces manifestations et se reportent vers d’autres, à caractère moins médiatique ou commercial. D’autre part, la législation en vigueur limite la formation de grands rassemblements, auxquels se mêlent des éléments nouveaux : Ravers, etc. Cet aspect contribuerait, selon K. Hetherington (1994), à l’affaiblissement de la conscience collective du groupe, puisque la participation aux festivals constitue aussi une occasion de rencontres et d’échanges.
Par la mobilité et les différentes manifestations qui peuvent y être associées – habitations nomades, festivals –, c’est la contestation ou l’affirmation d’une différence qui est mise en évidence. Par exemple, les Travellers s’attachent à distinguer leur habitation d’une autre, conventionnelle, qu’ils qualifient de « boîte ». Déjà construite et identique à toutes, elle laisse peu de prise à l’individu sur sa construction. C’est ainsi que Malcolm insistait sur la capacité d’appropriation offerte par le Bender. « Regarde toutes les habitations ici, il n’y en a pas deux pareilles. Un Bender, ça se personnalise ! Il y a un esthétisme, des matières naturelles, brutes..., les maisons actuelles, ce sont des façades, là, tu mets tes sentiments dedans... » (Malcolm). L’habitation est présentée comme un support d’affirmation de soi, un prolongement de l’individu. Cette remarque revêt davantage de sens lorsqu’elle est évoquée par des personnes ayant vécu à la périphérie des centres urbains, dans des logements sociaux, des immeubles associés à la relégation ou à la violence. L’habitation nomade, de taille réduite, est souvent considérée comme un signe de choix et de liberté par ses habitants. C’est ce que précise Liz, qui vit depuis plus de dix ans dans une caravane : « Vivre dans une caravane, ça nous convient bien. C’est une bonne façon de ne pas s’engager à entretenir une maison et à devoir payer des emprunts sur vingt, trente ans. Ça ne nous lie pas tellement finalement... » La dépendance est associée à la nécessité de posséder des richesses, tandis que la faible valeur financière de l’habitation favoriserait la liberté en limitant l’engagement de l’individu.
Finalement, la liberté associée au nomadisme doit être mise en relation avec la notion de propriété. La mobilité pour les Travellers représente la possibilité de s’installer là où bon leur semble, sans considération de la notion de propriété privée. D’où les problèmes engendrés par l’arrivée impromptue de nouveaux habitants au sein des campements, semble-t-il, libres d’accès, que le groupe ne peut chasser ni expulser. Il ne peut arguer que « ce terrain est à lui », puisque lui-même se trouve dans l’illégalité et reconnaît difficilement l’idée de propriété privée. Il s’agit alors de recourir à des insinuations indirectes, par exemple juridiques, compréhensibles par tout Traveller, pour les inciter à partir. Au-delà d’un certain nombre de véhicules, il y a risque d’expulsion par exemple. C’est l’idée même du nomadisme, de la liberté comme caractéristique de ce mode de vie, qui est en jeu dans le durcissement de la législation et transforme ce mouvement en errance.
Lorsque nous nous trouvions dans la ville de Bath, afin d’effectuer un premier repérage de terrain, une personne dans la rue nous a indiqué que l’un des moyens les plus sûrs pour rencontrer les Travellers consistait à assister à l’ouverture des bureaux de l’aide sociale, le jeudi après-midi. Nous trouverions sans problème plus d’une dizaine d’entre eux en train de patienter à cet endroit. Une réaction assez semblable a été obtenue de la part d’un riverain (médecin) lorsque nous cherchions à localiser un campement. « Pourquoi aller voir ces gens ? Beaucoup se droguent, il y a beaucoup de malades parmi eux... » C’est fréquemment une image d’assistance, repoussoir ou repoussante de cette population, qui est donnée à l’étranger, associée à la stigmatisation, à la précarité, voire à la maladie. Et l’autre facette de leur déplacement, plus commune et médiatique, est celle d’un mouvement subi, synonyme d’expulsion, de dégradation et de précarité. L’ensemble des éléments évoqués pour envisager leur mobilité sous l’angle de la liberté, du choix, peut aussi être invoqué dans ce contexte. L’errance se présente alors non seulement sous un aspect physique mais aussi sous la forme de la relégation sociale [20]. Le nomade est celui qui adopte un comportement différent, que l’on refuse ou rejette.
Traditionnellement, le déplacement des Travellers obéit à une temporalité : l’hiver correspond au stationnement prolongé en petits groupes. Ce peut être également l’occasion de resserrer les liens avec la famille que l’on voit rarement. Par exemple, Sarah et John, un couple rencontré dans le sud-ouest de l’Angleterre, était retourné passer l’hiver dans un campement à l’extrême est du pays, soit à plusieurs centaines de kilomètres de là. L’été est synonyme d’ouverture, d’activités, de mouvement, ou même d’éparpillement. Le déplacement est lié à la participation à des festivités, à la réalisation d’un travail saisonnier ou encore au tourisme. Il peut s’effectuer seul ou en petit groupe. Les Travellers se déplacent à l’intérieur de la Grande-Bretagne, vers des régions ensoleillées, là où se déroulent les festivals – sud-ouest du pays : Somerset, Devon –, et parfois à l’étranger : en Espagne par exemple.
Globalement, le rapport au déplacement et sa fréquence sont fortement tributaires de la législation et de l’évolution de la population Traveller. Face à la « panique morale » provoquée par la médiatisation de ce mode de vie, a été mise en place en Grande-Bretagne une législation sévère – The Criminal Justice and Public Order Bill, 1993 – qui a accru les pouvoirs de police en matière d’expulsion. Qualifiant de délit toute sorte d’occupation illégale, elle a eu pour principal impact de fragiliser la cohésion interne à ce mode de vie et son rapport à l’espace : les déplacements sont devenus plus fréquents, forcés, réalisés sous escorte policière et les aires de campement rares. Se distinguant des Gypsies, les Travellers ne disposent pas d’aires de stationnement qui leur soient réservées et la coexistence avec ces populations est ponctuelle. Elle se cantonne à des échanges économiques, achat de roulottes par exemple. En outre, les Travellers se déplacent généralement dans une aire géographique restreinte et à l’occasion des festivals, parcourent des distances plus longues. Or, on observe le départ définitif de Travellers vers des pays davantage cléments envers ce mode de vie : l’Irlande ou l’Espagne par exemple. L’arrivée au pouvoir du travailliste T. Blair semble jusqu’alors n’avoir eu que peu d’impact sur ce phénomène, « la vie reste dure pour ceux qui restent sur les routes ».
Face au durcissement de la législation, « la sédentarisation volontaire », c’est-à-dire la possibilité de disposer d’un point de chute de manière permanente ou semi-permanente constitue avant tout une sécurité, un moyen de lier les contraintes objectives avec les caractéristiques de ce mode de vie. Il ne s’agit pas d’un relogement de force dans des habitations conventionnelles, mais d’un campement autogéré où les habitations nomades sont conservées. On observe la mise en place de « villages » comme ceux étudiés, dans lesquels il est possible de laisser son habitation principale pour voyager. C’est alors l’habitation plutôt que la mobilité physique qui incarne l’imaginaire du mouvement.
Finalement, le rapport à la mobilité des Travellers témoigne d’une tension entre l’appel vers la liberté et la relégation sociale. Adopter ce mode de vie contribue autant à affirmer une différence vis-à-vis du mode de vie conventionnel qu’il rend compte d’une situation précaire, voire d’une exclusion. Les expulsions sont nombreuses, les campements difficiles d’accès et les villages étudiés sont caractérisés par l’illégalité. Parmi les deux groupes étudiés, l’un a obtenu un permis pour une durée limitée à 5 ans, l’autre accumule les procès depuis plusieurs années.
La mobilité permet aux Travellers de lier à la fois des conditions objectives – mode de vie jugé « hors la loi » et hétérogénéisation du groupe – avec le désir de mouvement, synonyme de différence et de contestation [21]. Et c’est en grande partie de la force de la législation que dépend ce difficile équilibre.
 
5. UNE FIGURE DE LA SOCIéTé DU RISQUE
 
 
« New Age Travellers, not in this age, not in any age ! » Cette déclaration de J. Major, largement reprise par les associations de défense des Travellers rend compte du rejet fréquemment suscité par cette population et de l’importance d’en éclairer la connaissance.
L’ensemble des dimensions explorées – travail, solidarité communautaire, mobilité – met en évidence la tension propre au processus social d’individualisation (Beck), les difficultés qu’il engendre et les divers moyens pour les surmonter dans des situations de précarité forte, à la fois économique et légale. Les Travellers tentent de dépasser au sein d’une appartenance construite – une communauté – et non héritée, comme la famille, ou décernée, comme la catégorisation administrative, les différents risques auxquels sont confrontés la plupart des individus aujourd’hui : fragilité du travail ou du lien familial, risque environnemental... Selon A. Burguière (1986, 1975), historiquement, la forme de la famille – élargie ou nucléaire – peut être mise en relation avec le contexte politique et économique. Les familles élargies se constituent fréquemment en périodes de troubles – le resserrement familial favorisant la solidarité, le partage des ressources, la survie... –, tandis que la famille nucléaire prédomine dans des périodes d’apaisement politique. Il est important de replacer la formation des communautés étudiées et l’élargissement de la population Traveller dans une perspective historique. Cependant, c’est leur potentiel d’auto-organisation et d’inventivité qu’il convient de souligner pour cerner leur caractère actuel et leur intérêt, au risque de les cantonner à une fonction palliative lorsque l’État est affaibli.
Par leur mode de vie, les Travellers proposent d’abord une vision « active » de la précarité : elle n’est pas uniquement exclusion, abnégation, mais peut engendrer des modes d’action, pourtant non reconnus, par les services sociaux par exemple. Dans cette mesure, la définition de la précarité apparaît davantage tributaire des catégories employées par certains chercheurs ou administrations que des exclus eux-mêmes [22]. En outre, ils ouvrent des perspectives différentes pour surmonter ces risques. Par exemple, le mode de vie adopté témoigne d’une distanciation vis-à-vis du travail comme valeur de reconnaissance et d’intégration centrale, et de la proposition d’autres supports potentiels pour s’affirmer en tant qu’individu.
Dans cette mesure, analyser certains aspects du mode de vie Traveller ne conduit pas à lui conférer un caractère exemplaire. Il s’agit d’une part de « durcir les traits » d’un processus moins lisible et à l’œuvre dans l’ensemble de la vie sociale – le processus social d’individualisation –, et d’autre part d’améliorer la connaissance de ce groupe social qui demeure, aujourd’hui encore, imparfaite.
 
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NOTES
 
[1] Nous utiliserons indifféremment le terme de Travellers ou de New Age Travellers (NATs) pour évoquer la population étudiée.
[2] Cet article repose principalement sur une étude menée entre le milieu et la fin des années 1990 en Grande-Bretagne et dont les données ont été actualisées.
[3] U. Beck distingue deux types de modernités, rattachées à deux formes de sociétés : l’une, industrialisée ou industrielle, et l’autre, du risque. La société industrialisée devient société du risque lorsqu’elle est autoréflexive par rapport aux risques qu’elle a elle-même produits. Cette transition est inévitable et indirecte, elle découle des processus de modernisation qui évoluent de manière autonome et contribuent à remettre en cause les fondements de la société industrialisée, voire à les éliminer.
[4] Dans le cadre de notre étude (Delorme, 1998), nous avons dissocié deux types idéaux de Travellers qui coexistent au sein de ce mode de vie : les réfugiés, caractérisés par des motivations d’ordre économique ou relationnel, et les exemplaires, porteurs d’un projet de société alternative. Le terme d’exemplaire exprime le fait que la contestation ne se réduit pas au discours et se traduit explicitement par des pratiques au quotidien. Pour ces derniers, il s’agit fréquemment d’un choix de vie alors que les réfugiés participeraient davantage au groupe par nécessité, il s’agit d’un refuge, d’un abri temporaire. G. Martin (1997) opère une distinction générationnelle au sein de cette population, la jeune génération de Travellers se composerait essentiellement de « réfugiés », tandis que l’ancienne serait porteuse des idéaux de la contre-culture des années 1970. Si cette analyse permet de souligner l’évolution de ce groupe social et son hétérogénéisation, elle ne met pas suffisamment en évidence les processus de rapprochement potentiel entre deux catégories qui ne sont pas figées, mais évoluent selon les trajectoires individuelles. Certains réfugiés empruntent les pratiques des exemplaires et les exemplaires peuvent s’apparenter à des réfugiés dans la mesure où ils ne parviennent plus à quitter le groupe, pour des raisons économiques par exemple. La pertinence de l’analyse consiste alors à réfléchir sur les possibilités de rapprochement entre ces deux catégorisations.
[5] Le New Age peut être globalement défini comme un syncrétisme religieux. Il traduit une recherche d’harmonie entre l’homme et la nature (végétale ou animale) et repose sur une vision constructiviste et individuelle de l’action sociale. Le point de départ en est le développement individuel, spirituel et physique de la personne, qui doit mener à un éveil intérieur et à une réunification du moi. Concernant la formation et l’histoire des NATs, cf. Earle, Dearling et Glasse (1994).
[6] En Grande-Bretagne, les figures du nomadisme sont variées et relèvent de traditions différentes : les Tinkers, vivant essentiellement du travail et du commerce du métal (couteaux), les Tziganes... Les New Age Travellers se rapprochent et se distinguent à la fois de ces groupes sous de multiples aspects. Par exemple, la division sexuelle des tâches est moins marquée que pour les populations tziganes traditionnelles, le mariage est peu fréquent, au profit de formes de cohabitation temporaires : la figure du parent célibataire domine... Le mode de vie Traveller est complexe et doit bénéficier de multiples éclairages : l’héritage nomade, contre-culturel, les expressions actuelles de la précarité ou de la famille.
[7] D. Hervieu-Léger (1979) utilisait ces deux expressions ( « Enfants de 1968 et de la crise » ) pour désigner la population qui a participé aux expériences communautaires dans les années 1970 en France.
[8] Le terme de village renvoie principalement à l’interconnaissance, à la proximité de la nature et à l’intégration dans une cohérence spatiale, architecturale et sociale. Elle inclut également la notion de contrôle social, présente dans ces groupes.
[9] Abri fait de toile, reposant sur une armature simple en bois, qui occupe une superficie moyenne de 10 m2. D’une hauteur d’un mètre environ, le Bender est l’habitation traditionnelle des Tziganes. Rapidement construit, il favorise le déplacement.
[10] Le terme d’ « écovillage » renvoie à des groupements d’individus voulant effectuer un retour vers la terre, souvent dotés d’une forte dimension spirituelle. Il s’agit d’un statut “fédérateur” qui recouvre des expériences extrêmement hétérogènes : Findhorn en Écosse, des communautés bien établies et anciennes (Longo maï en France), d’autres en voie de constitution. Une des caractéristiques du Réseau français des écovillages : il regroupe beaucoup d’expériences à l’état de projet, à la différence d’autres pays où elles sont déjà constituées (Angleterre, États-Unis...).
[11] Nous accordons un sens particulier au terme de communauté. Il ne s’agit pas d’une communauté traditionnelle, caractérisée par la force de la tradition et la reproduction, mais d’une « communauté des individus », qui repose sur une appartenance construite par ses membres. Elle place en son centre l’affirmation de ces derniers et l’ouverture vers l’extérieur (Delorme, 2002). Nous utilisons le terme d’individus communautaires ou de communautaires pour désigner ses membres, ici les NATs, en insistant sur la structure de leur organisation.
[12] Nombreux sont les auteurs qui ont questionné la centralité du travail dans la constitution de l’identité sociale. Cf. R. Zoll (1993) en Allemagne, P. Grell (1991) au Canada ou S. Schehr (1999) en France.
[13] Le même aspect apparaît dans le cadre des Systèmes d’échange locaux – SEL – qui ont connu un rapide essor depuis quelques années en France (Servet, 1998). Bien que cela ne constitue pas leur finalité essentielle, ils parviennent à favoriser, par le biais d’échanges multilatéraux, l’insertion de personnes rencontrant des difficultés à s’intégrer sur le marché du travail. Cependant, leur action reste limitée : la reconnaissance sociale acquise par l’intermédiaire de ces échanges est confinée à l’intérieur du groupe, en outre, elle n’attire pas les populations les plus désocialisées.
[14] L. Roulleau-Berger (1995) utilise le terme de traduction pour rendre compte de la capacité des jeunes évoluant dans les espaces intermédiaires – où ils recherchent des réponses alternatives à l’emploi conventionnel et à des situations de précarité économique et sociale – à faire reconnaître leur activité sur le marché du travail. Elle parle de qualité intégrative lorsque les compétences acquises dans ces espaces sont reconnues sur ce marché, et de fonction désintégrative, pouvant mener à une plus grande désaffiliation, quand elles ne sont pas applicables sur ce même espace. Dans tous les cas, la référence au travail comme vecteur d’intégration reste centrale, elle n’est pas remise en cause et présente le point d’aboutissement normal de l’insertion.
[15] Les activités artisanales (vanneries) ou de récupération à des fins marchandes (ferraille...), caractéristiques des populations tziganes, sont peu développées par les Travellers. Toutefois, dans les discours et les pratiques, cette dimension de la récupération est liée à la survie économique et environnementale. Certains d’entre eux se nourrissent à partir des surplus alimentaires des supermarchés et utilisent des matériaux récupérés pour construire ou meubler leur habitation : poêles, palettes de bois, fenêtres...
[16] Dans cette perspective, nous nous écartons de l’analyse profondément pessimiste d’U. Beck qui, bien qu’elle envisage le rapport des individus aux institutions sous l’angle de la construction en période de modernité réflexive, ne permet pas d’élargir la notion de travail propre « à la période industrialisée », de modifier sa finalité, ni sa définition. Perspective davantage développée par J.-L. Laville (1994) avec la notion d’économie solidaire par exemple. Il propose une conception plurielle de l’économie qui élargit les voies de reconnaissance sociale à des activités relevant des sphères non marchande ou non monétaire et parmi lesquelles le travail de la société salariale ne représente qu’une possibilité parmi d’autres.
[17] La même observation est valable concernant le degré de participation au sein du groupe. La vie collective ne nécessite pas un investissement prononcé de la part de ses membres, si bien que différents degrés de participation coexistent sur un plan synchronique et diachronique : tous ne s’investissent pas avec la même intensité et de la même manière sur le long terme. Des fluctuations sont possibles.
[18] Cette précision est importante. En effet, on a souvent eu tendance à opposer toute figure de la communauté et de la société et à les présenter comme irrémédiablement antagonistes, alors que dans les écrits de F. Tönnies (1977), il s’agit de catégories analytiques, qui permettent de spécifier les définitions de ces deux formations et non pas de les opposer systématiquement sous leurs différentes expressions.
[19] Le mode de vie des NATs se rapproche de celui des Hobos, ces ouvriers migrants qui se déplaçaient dans tout l’ouest des États-Unis pour rechercher un emploi au XIXe siècle (Anderson, 1929). Le nomadisme des Travellers est parfois associé à la recherche d’un emploi : la mobilité pouvant favoriser son obtention. Toutefois, elle n’en constitue pas la seule finalité. En outre, l’organisation ouvrière des Hobos était très structurée : campements, villes, représentants Hobos, etc. Les NATs ne sont pas tous issus des catégories ouvrières, et la « culture du travail » liée à la société industrielle leur est parfois étrangère. Ils ne se définissent pas dans un rapport au travail conventionnel, même précaire.
[20] Comme le précisent K. Stebler et P. Watier (1978), dès le XIXe siècle, le nomadisme ne renvoie plus forcément au mouvement géographique, il s’agit d’une catégorie sociale désignant un comportement jugé anormal, hors la loi. « C’est l’écart à la loi [juridique mais aussi la loi de l’ordre social] qui devient le critère du nomadisme » (p. 207). Dans ce contexte, l’habitation mobile, de petite taille et en matériaux périssables, est dissociée de la particularité de ce mode de vie lui-même, de la légitimation que peuvent en procurer ses habitants. Elle évoque la précarité, l’absence de moyens, en bref « une culture de la pauvreté ».
[21] Selon M. Maffesoli, le désordre, l’anomie ou l’errance ne sont pas synonymes de délitement du lien social. Au contraire, leur dynamique participe à la construction de la sociabilité. [L’errant] « Déstabilisateur, est en même temps celui qui fonde » (Maffesoli, 1991, p. 405). Et c’est au sein de tribus (1988) – des rassemblements éphémères reposant sur l’empathie entre leurs membres : groupements festifs ou liés au développement des nouvelles technologies (Internet) – que se rassembleraient autour de valeurs dionysiaques les nomades ou « chevaliers » des temps présents. Cette réflexion s’inscrit parfaitement dans notre démarche de recherche et permet d’appréhender différemment la mobilité des NATs et la constitution d’une communauté qui y est liée.
[22] Dans une étude concernant les chômeurs de longue durée, D. Demazière (1992) a très bien mis en évidence l’obsolescence des catégories utilisées pour désigner cette population et l’émergence d’autres, informelles, et non reconnues par les services sociaux. Durant l’entretien d’insertion, le chômeur ne se contente pas de subir une relation asymétrique, il négocie la définition de son statut et en propose une autre, davantage adaptée à la situation vécue, qui reste officieuse. La volonté d’action du bénéficiaire est réelle, cependant elle n’est pas prise en compte. C’est encore cette idée générale qu’exprime U. Beck (1998) dans un article concernant le conflit entre les deux modernités, industrielle et réflexive. Il montre bien comment l’obsolescence de nos catégories d’analyse contribue à masquer la réalité et empêche de saisir les changements qui l’affectent. Il ne s’agit donc pas de se débarrasser de ces catégories anciennes, mais de s’interroger : dans quelle société vivons-nous ? Quelles réalités recouvrent la politique, la famille... ?
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