2003
Cahiers internationaux de sociologie
Interprétation et quantification des prises de risque délibérées
Patrick Peretti-Watel
INSERM U379
ORS-PACA
23, rue Stanislas-Torrents
13006 Marseille
peretti@ marseille. inserm. fr
Les sociétés contemporaines entretiennent un rapport ambivalent au risque : elles sont promptes à s’alarmer pour des risques collectifs, tout en valorisant les prises de risque individuelles. Cet article s’attache à resituer les interprétations sociologiques de ces prises de risque délibérées, en particulier celles de Lyng et Le Breton, dans le cadre de la société du risque décrite par Beck et Giddens. Les prises de risque apparaissent alors comme la réaction à un environnement devenu très incertain et anxiogène. Ce cadre interprétatif invite aussi à nuancer l’opposition entre prises de risque adultes et adolescentes. Si les premières se concrétisent plus souvent dans la pratique d’un sport extrême, tandis que les secondes s’avèrent plus transgressives, il est possible que ce contraste traduise surtout des moyens matériels différenciés. Les données quantitatives du Baromètre Santé 2000 permettent enfin de tester empiriquement quelques hypothèses relatives à ces interprétations.
Mots-clés :
Prises de risque délibérées, Conduites à risque, Société du risque.
Risk has an ambivalent status in contemporary societies : great fears of collective risks coexist with an increasing taste for individual risk-taking. This article aims at reframing Lyng and Le Breton’s sociological interpretations of voluntary risk-taking in a broader scope, derived from the « risk society » described by Beck and Giddens. From this viewpoint, such behaviours are individual responses to an environment in which uncertainty is causing anxiety, and adolescent risky behaviours are not so different from those of adults. If adolescents are more prone to take risks in illegal ways, it can result from a restricted access to expensive extreme sports. Using quantitative data from the French survey Baromètre Santé 2000, the article ends with an empirical test of some hypotheses deriving from these interpretations.
Keywords :
Voluntary risk-taking, Risky behaviours, Risk society.
Les sociétés contemporaines sont souvent caractérisées par un rapport ambivalent au risque. D’une part, malgré la pacification des mœurs et les progrès de l’hygiène et de la médecine, qui ont rendu l’existence plus sûre et plus longue, nous réclamons toujours plus de sécurité, et nous sommes prompts à nous alarmer pour des risques que les experts jugent pourtant faibles. D’autre part, nos sociétés valoriseraient en même temps la prise de risque individuelle, vouant un culte aux entrepreneurs et aux nouveaux aventuriers qui défient le danger, cette « passion du risque » (Le Breton, 1991) se traduisant par exemple par un engouement pour la pratique des « sports extrêmes », qui sont même devenus une technique de formation pour les entreprises.
Sur ce second versant, il importe de bien distinguer les
prises de risque délibérées des
conduites à risque (Peretti-Watel, 2001, 2002). Les secondes sont des constructions expertes dans lesquelles les individus ne se reconnaissent pas forcément : du point de vue de la santé publique, le tabagisme, le manque d’exercice, une alimentation trop grasse ou le fait de souvent sauter des repas sont des conduites étiquetées « à risque », même si les individus concernés ne vivent généralement pas ces mauvaises habitudes comme des prises de risque. Réciproquement, lorsque les individus ont le sentiment de se mettre en danger, cela ne correspond pas forcément à l’étiquette « à risque » élaborée par les experts
[1].
Dans cet article, je voudrais examiner les significations des prises de risque délibérées, c’est-à-dire revendiquées en tant que telles par leurs auteurs, en les resituant dans le cadre de la « société du risque » décrite par Ulrich Beck (1992) et Anthony Giddens (1991, 1994). Il s’agira d’abord de revenir sur les travaux de deux des principaux analystes des prises de risque délibérées : Stephen Lyng (1990) aux États-Unis et David Le Breton (1991, 2002) en France. On verra que ces travaux peuvent être complétés ou amendés par la caractérisation que propose Giddens des sociétés contemporaines. Cette confrontation théorique sera ensuite mise en perspective avec les données du Baromètre Santé 2000, enquête téléphonique multithématique réalisée fin 1999 par le Comité Français d’Éducation pour la Santé (CFES) auprès d’un échantillon de près de 14 000 individus de France métropolitaine, âgés de 12 à 75 ans. Bien sûr, les données recueillies par questionnaire fermé n’autorisent qu’un examen assez fruste des prises de risque, d’autant que celles-ci sont souvent décrites par leurs auteurs comme des expériences ineffables, indicibles, déjà délicates à restituer lors d’un entretien approfondi. De telles données permettent néanmoins de tester quelques hypothèses simples, pour ébaucher une première exploration quantitative des prises de risque délibérées.
LES PRISES DE RISQUE CONTEMPORAINES : QUELLES INTERPRÉTATIONS SOCIOLOGIQUES ?
Les analyses sociologiques des prises de risque délibérées se situent en rupture avec le point de vue de certains psychologues qui interprètent ces comportements comme la manifestation d’un trait de personnalité, en l’occurrence un goût du risque et des sensations fortes (sensation seeking). Ce goût se concrétiserait par la pratique de sports extrêmes, de jeux d’argent, par des actes délinquants, des usages de drogues, ou encore des comportements sexuels à risque (Zuckerman, 1979 ; Adlaf et Smart, 1983 ; Zuckerman et Kuhlman, 2000). Cette approche a l’inconvénient de faire l’impasse sur le sens que donnent les individus à leurs actes ; elle ne permet pas non plus de comprendre l’ontogenèse des prises de risque ; enfin elle s’appuie sur des indicateurs empiriques tautologiques, puisque le goût du risque censé expliquer les prises de risque n’est pas directement observable mais inféré justement à partir des comportements déclarés. Au contraire, les sociologues qui s’intéressent à ces comportements mettent l’accent sur le sens qu’ils prennent pour leurs auteurs, et cherchent à déterminer quelles circonstances ou quels traits structuraux de la société ont pu les susciter.
Prise de risque et ordalie
Pour Le Breton, l’individu contemporain est souvent isolé, en mal de repères, et dès lors la prise de risque apparaît comme un remède à ce désarroi moral, comme un moyen de donner du sens à son existence, de se prouver sa valeur en triomphant d’une épreuve dangereuse que l’on s’est soi-même imposée. Le Breton ne détaille guère les causes et les modalités de cette perte de repères contemporaine. En reprenant les travaux de Roger Caillois (1967) sur les jeux, il s’intéresse plutôt aux formes que prennent les prises de risque : l’individu reprend en main symboliquement son existence en affrontant le vertige et la vitesse, ou en soumettant son propre corps à sa volonté dans une épreuve d’endurance. Le Breton rapproche de telles expériences des rites ordaliques des sociétés traditionnelles, lorsqu’une communauté soumettait l’un de ses membres à une épreuve afin d’établir sa valeur ou sa bonne foi, la réussite ou l’échec ne dépendant pas des talents de l’individu mais du bon vouloir d’une divinité. Ces rites se seraient aujourd’hui individualisés et laïcisés, chacun s’imposant l’épreuve, le point commun résidant dans un abandon relatif à la destinée, forme sécularisée du jugement divin : « Dans l’ordalie contemporaine, l’individu s’en remet à un hasard qui se transforme dès lors en destin. Les circonstances décident des suites de l’épreuve, avec cependant le supplément qui tient à la pugnacité de l’individu et à son désir de s’en sortir » (Le Breton, 2002, p. 111).
Là réside l’ambivalence des prises de risque telles que cet auteur les analyse : elles sont l’occasion d’affirmer sa maîtrise, sa capacité à contrôler une situation dangereuse, mais en même temps cette situation doit toujours receler une part d’incertitude qui échappe à l’individu pour que le rite ordalique fonctionne. Cette ambivalence nourrit aussi la distinction qu’opère Le Breton entre adultes et adolescents : les premiers pratiqueraient des sports extrêmes pour fuir la routine d’un quotidien trop bien réglé, donc par excès d’intégration, optant pour des prises de risque soigneusement organisées, presque professionnelles, ne laissant qu’une part résiduelle au hasard, tandis que pour les seconds c’est une souffrance psychologique et un manque d’intégration qui seraient à l’origine de prises de risque plus désordonnées, moins préparées, donc plus hasardeuses. Cette interprétation psychologique des prises de risque adolescentes est aujourd’hui très populaire des deux côtés de l’Atlantique (Choquet et al., 1993 ; Jessor et al., 1998).
Prise de risque et edgework
De son côté, Lyng généralise les résultats de l’étude ethnographique d’un groupe de parachutistes pratiquant la chute libre, pour souligner que la pratique du
edgework
[2] procure un sentiment de réalisation de soi, de plénitude, voire de toute-puissance. Les adeptes des sports extrêmes, les professionnels des métiers à risque (pompiers, policiers, pilotes d’essai...) mais aussi les joueurs de poker et certains délinquants auraient en commun de chercher avant tout à se démontrer à eux-mêmes leur capacité à dominer leur peur pour garder la maîtrise de situations qui sembleraient pourtant incontrôlables au commun des mortels. Ce besoin de restaurer un contrôle individuel serait la réponse à une sensation croissante d’impuissance : au quotidien, de nombreuses personnes auraient aujourd’hui le sentiment de n’être que les jouets de forces qui leur échappent, de vivre dans un monde devenu opaque, sur lequel ils n’ont plus prise. Ainsi, paradoxalement, c’est parce qu’ils se sentent soumis à des menaces qui les dépassent que certains individus s’exposeraient volontairement à des risques plus grands encore lors d’épreuves qui leur permettent de se démontrer à eux-mêmes qu’ils possèdent un instinct de survie suffisamment développé pour se tirer de tous les mauvais pas.
Si le preneur de risque souffre selon Le Breton d’une indétermination de son existence, pour Lyng il se sent plutôt surdéterminé, aliéné. S’inspirant de la synthèse opérée par certains auteurs entre les théories de Marx et Mead, Lyng situe la principale source du sentiment d’aliénation dans l’univers professionnel : les formes contemporaines d’organisation du travail seraient peu gratifiantes, elles ne permettraient pas à l’individu de se réaliser à travers son travail, les prises de risque lors des activités de loisirs servant alors d’exutoire aux frustrations éprouvées dans la sphère professionnelle. Ces frustrations ne seraient plus cantonnées aux métiers manuels, elles toucheraient de nombreux « cols blancs », ce qui expliquerait pourquoi les pratiquants de sports extrêmes proviennent en majorité des classes aisées (outre le fait que ces sports requièrent souvent un investissement financier non négligeable)
[3]. Parce qu’il met l’accent sur un sentiment d’être surdéterminé qui implique que l’individu raffermisse le contrôle qu’il pense exercer sur son existence, Lyng s’écarte sensiblement de Le Breton quant à la place qu’il accorde au hasard et au destin dans les prises de risque délibérées.
En effet, qu’ils soient adeptes de la chute libre, de l’escalade ou du ski hors-piste, les edgeworkers décrits par Lyng ne valorisent pas les expériences qui procurent un grand frisson ou qui relèvent de l’aléa pur sans faire intervenir les talents individuels, et en particulier la capacité à contrôler une situation périlleuse. Ils ne s’intéressent donc ni aux manèges des parcs d’attraction, ni aux loteries : « Ceux qui cherchent à éprouver leurs limites ne s’intéressent pas aux purs jeux de hasard, quelles que soient les chances de gain. Ils cherchent l’occasion d’exercer leur habileté à relever un défi, plutôt que de s’en remettre à un coup de dé » (Lyng, 1990, p. 863). On ne retrouve donc pas ici l’ambivalence décrite par Le Breton, c’est-à-dire la dose d’incertitude nécessaire pour que l’individu interroge son destin : les edgeworkers seraient averses au hasard. Évidemment, ce qui compte ce n’est pas le caractère « objectivement » incertain de l’épreuve, mais ce qu’en pense celui qui s’y soumet : un joueur de dés peut croire qu’il maîtrise suffisamment ses lancers pour obtenir les chiffres qu’il désire (Henslin, 1967), de même un joueur de roulette peut croire que des règles mystérieuses président aux suites de numéros sortants, et qu’il lui est possible de les découvrir pour gagner (Wagenaar, 1988). Dans les deux cas, le joueur aura le sentiment de contrôler la situation par ses propres capacités, sans faire intervenir la chance ou le destin.
Culture du risque et « désenchâssement » des systèmes sociaux
Si Beck et Giddens caractérisent les sociétés contemporaines en mettant l’accent sur l’émergence des risques technologiques, ils s’intéressent aussi à ce que le second appelle la « culture du risque ». Au sein d’une société davantage orientée vers le futur qu’ancrée dans le passé, les individus ont gagné en autonomie mais aussi en indétermination, chacun de nous étant exhorté à prendre sa vie en main, à gérer lui-même sa trajectoire biographique plutôt qu’à reproduire celle de ses parents. Pour cela, il nous faut coloniser le futur, scruter l’avenir, découvrir les menaces et les opportunités qu’il recèle, les évaluer et prendre dès à présent les décisions qui permettront d’anticiper les unes et les autres. Cette culture du risque rejoint le culte de la performance et de la réussite individuelles étudié par Ehrenberg (1991, 1998), qui s’incarne par exemple dans les expériences que proposent certaines entreprises à leurs employés (saut à l’élastique, stage de survie...). Elle prolonge aussi l’activisme instrumental mis en évidence par Parsons (1965), qui désignait ainsi un cadre normatif qui valorise la rationalité instrumentale appuyée sur le savoir scientifique, la capacité à agir sur son environnement, à le maîtriser par l’adéquation des moyens employés et des fins visées. Chacun de nous doit donc « gérer ses risques », en s’appuyant sur les informations souvent chiffrées fournies par les systèmes experts.
Ces systèmes renvoient à des domaines techniques, à des savoir-faire standardisés, qui pour le profane fonctionnent comme des boîtes noires. Par exemple, s’il envisage de se marier ou d’accéder à la propriété, l’individu peut se procurer les statistiques qui permettent d’estimer sa probabilité de divorcer dans les cinq années suivant l’union, ou d’anticiper l’évolution des prix de l’immobilier à moyen terme. La notion de système expert inclut aussi les manuels de psychologie ou de droit qu’il pourra acheter pour savoir comment réussir son mariage ou son achat. Au-delà, les systèmes experts sont omniprésents dans notre quotidien, à travers tous les outils techniques que nous utilisons : automobile, téléphone, frigidaire... Grâce à eux notre existence est plus facile, plus sûre, mais aussi plus opaque, car nous n’en comprenons pas le fonctionnement (ce dont nous ne faisons l’expérience cruelle que lorsqu’ils tombent en panne) : ils nous « déqualifient », nous privent de la maîtrise de notre environnement, rendant donc plus difficile l’exercice de l’activisme instrumental évoqué par Parsons. Plus généralement, les systèmes experts participent à ce que Giddens appelle le « désenchâssement » (disembedding) des systèmes sociaux : suite au développement des technologies de l’information et de la communication, un contexte local peut maintenant être influencé presque instantanément par un événement survenu à des milliers de kilomètres de là, il est pris dans un réseau de relations sociales considérablement étiré et intensifié, et se trouve en quelque sorte « désenchâssé » du lieu physique où il se situe : « Les différents “théâtres” sociaux sont complètement pénétrés et façonnés par des influences sociales très lointaines. Le site n’est plus seulement structuré par ce qui est présent sur scène ; la “forme visible” de la scène dissimule les relations à distance qui déterminent sa nature » (Giddens, 1994, p. 27).
Les systèmes experts censés accroître notre emprise sur l’environnement ont donc aussi pour effet de nous en éloigner, tout en multipliant et en densifiant les relations sociales dont nous dépendons, de sorte qu’ils peuvent susciter un sentiment de surdétermination, d’engloutissement (engulfment) : l’individu se sent alors dominé par des forces implacables et contraignantes, ou pris dans un tourbillon d’événements qui lui échappent totalement. Nous sommes d’autant plus enclins à ce sentiment que dans le même temps la culture du risque brouille nos repères et remet en cause la continuité entre passé, présent et futur, typique des sociétés traditionnelles : elle nous enjoint à prendre des décisions au moment où les conséquences de celles-ci sont les plus difficiles à apprécier. Dès lors, si pour Le Breton les passions modernes du risque « naissent du désarroi moral qui ébranle les sociétés occidentales, du brouillage du présent face à un avenir mal déductible » (2002, p. 11), encore faut-il ajouter que c’est nous qui rendons l’avenir incertain, le nôtre comme celui des autres, puisque nous le scrutons sans cesse pour le modifier. Pour Giddens cette incertitude crée un risque existentiel, car l’individu doit combler lui-même le déficit de sens induit par sa nouvelle autonomie et l’indétermination qu’elle implique.
Synthèse et hypothèses
La caractérisation des sociétés contemporaines que proposent Beck et surtout Giddens fournit donc un cadre synthétique dans lequel les travaux de Le Breton et Lyng trouvent tous deux leur place : ces sociétés suscitent en effet à la fois un sentiment d’indétermination et un besoin de donner du sens à sa vie, ainsi qu’un sentiment de surdétermination et un besoin de reprendre le contrôle. Cette caractérisation suggère aussi quelques amendements ou arbitrages. D’abord, l’analyse de Lyng semble trop étroite. En effet, le sentiment d’aliénation qu’il décrit, auquel les individus réagiraient par des prises de risque délibérées, est très similaire au sentiment d’engloutissement évoqué par Giddens, à la différence près que le premier émane de la sphère professionnelle, tandis que le second renvoie plus généralement au « désenchâssement » des systèmes sociaux, dont les systèmes professionnels ne constituent qu’une petite partie. Si les prises de risque peuvent résulter d’une insatisfaction éprouvée à l’égard de son travail, il est donc probable qu’au-delà de cette situation particulière elles procèdent d’un sentiment d’anxiété plus diffus. Ensuite, le
edgeworker décrit par Lyng cherche à affirmer sa maîtrise, il ne veut pas bénéficier d’un coup de pouce du destin, alors que le rite ordalique analysé par Le Breton requiert justement ce coup de pouce pour réussir. Dans la mesure où Giddens met lui aussi l’accent sur la volonté de maîtrise individuelle corrélative de la culture du risque, laquelle tend à supplanter la croyance au destin, le point de vue de Lyng semble plus défendable que celui de Le Breton
[4].
Les travaux d’Ehrenberg et Giddens suggèrent encore d’atténuer la distinction opérée par Le Breton entre les prises de risque adultes des « sportifs de l’extrême », d’une part, et celles des adolescents, d’autre part. Pour le premier, le culte de la performance induit des tensions psychologiques fortes, qui engendrent anxiété et dépression. Quant au second, le risque existentiel qu’il évoque résulte bien d’une incertitude identitaire chronique, d’une « insécurité ontologique » : aujourd’hui l’existence serait davantage faite de doutes et d’interrogations sur soi, ce qui suscite normalement des affects anxieux. Si les psychiatres mettent l’accent sur cette incertitude identitaire pour expliquer les états dépressifs typiques de l’adolescence (Marcelli, 1995), on peut d’ailleurs se demander si de ce point de vue le propre de l’homme moderne n’est pas de rester adolescent toute sa vie. Dès lors, parmi les preneurs de risque, les symptômes dépressifs ou anxieux ne sont sans doute pas l’apanage des plus jeunes.
Par contre, ce qui distinguerait les jeunes des plus âgés, c’est que les premiers ne disposent pas des ressources matérielles des seconds, de sorte que leurs prises de risque sont moins organisées, moins sécurisées, ont un caractère plus transgressif (Peretti-Watel, 2001). Par exemple, l’adolescent qui prend un risque au volant d’une voiture volée en dépassant sans visibilité sur une route départementale et l’adulte qui assouvit son goût de la vitesse sur un circuit de kart expriment peut-être le même attachement aux valeurs contemporaines qui exaltent la maîtrise de soi et de son environnement, même si le premier est un délinquant, et même si objectivement il s’abandonne encore au hasard. Il est donc possible que le niveau de ressources matérielles ait une incidence non pas sur le fait de prendre un risque, mais sur les modalités de cette prise de risque.
Il n’en reste pas moins que les jeunes gens semblent bien se livrer plus fréquemment que leurs aînés à des imprudences délibérées. Sur ce point, Lyng et Le Breton se retranchent derrière les psychologues : le besoin d’affirmation de soi, le rejet de l’autorité parentale, l’émulation des pairs, la méconnaissance de ses propres limites et un certain sentiment d’invulnérabilité inciteraient les adolescents à relever des défis dangereux. Il ne s’agit pas ici de remettre en cause ces explications, mais de les compléter, en envisageant également un effet de cycle de vie. En effet, comme l’a remarqué Thompson (1980) dans une étude consacrée à ceux qui grimpent l’Himalaya, il est plus facile de s’exposer sciemment au danger lorsque l’on ne partage pas son existence avec d’autres personnes : on peut donc s’attendre à ce que les individus sans enfant, ou vivant seuls, soient davantage enclins à prendre des risques.
LES PRISES DE RISQUE DÉLIBÉRÉES DÉCLARÉES DANS LE BAROMÈTRE SANTÉ 2000
Présentation des données
Les données utilisées proviennent du Baromètre Santé 2000, enquête du CFES réalisée par entretien téléphonique en novembre-décembre 1999, auprès d’un échantillon aléatoire de 13 685 personnes, représentatif de la population française métropolitaine des 12-75 ans
[5]. Parmi ces enquêtés, à la question
Au cours des trente derniers jours, avez-vous fait quelque chose de risqué pour le plaisir ou par défi ?, 917, soit 6,7 %, répondent par l’affirmative. Cette proportion est plus élevée chez les hommes et maximale parmi les 15-25 ans : à cet âge elle atteint 19 % pour les garçons et 9 % pour les filles (Lagrange, 2001). Cette caractérisation a déjà été observée lors du Baromètre Santé 97/98 (Janvrin
et al., 1998), et rejoint les observations ethnographiques mobilisées par Lyng et Le Breton.
Pour les enquêtés déclarant une prise de risque délibérée au cours des trente derniers jours, une question ouverte permettait d’en préciser le contexte. Les réponses ont d’abord été recodées en une quarantaine d’items, dont une bonne partie a pu être ensuite ventilée parmi trois types
[6], qui réunissent au total 672 individus, soit 72 % des prises de risque déclarées. Bien sûr, la réduction de la diversité des prises de risque déclarées en trois types seulement appauvrit les données recueillies grâce à la question ouverte : toutefois, leur exploitation statistique nécessitait des effectifs convenables pour chaque type étudié.
Le premier examen des réponses apporte quelques éléments qui vont dans le sens de l’arbitrage proposé plus haut entre les travaux de Lyng et Le Breton, sans bien sûr constituer une preuve. En effet, parmi les 917 prises de risque déclarées, seule une toute petite minorité correspond à des contextes dans lequel l’individu renonce manifestement à tout contrôle sur la situation, en s’abandonnant au grand frisson d’une attraction de foire (9 enquêtés, en majorité des femmes) ou aux caprices d’un jeu de hasard (1 seul individu, qui a joué à la roulette). À l’inverse, les personnes interrogées qui rapportent une prise de risque sur la route précisent souvent que les conditions de cette expérience leur assuraient le contrôle des événements (par exemple : excès de vitesse, mais sur une route déserte ou bien connue du conducteur, ou encore en état de sobriété).
Les trois contextes privilégiés des prises de risque déclarées
La catégorie la plus nombreuse (n = 272, 29 % des enquêtés ayant déclaré une prise de risque, 2 % du total de l’échantillon) correspond à des prises de risque lors de la pratique d’un sport extrême. Les principaux items regroupés ici sont l’escalade (n = 68 : escalade, alpinisme, canyoning...), le vélo tout terrain (n = 61 : passages difficiles, descentes très raides...), les sports mécaniques (n = 39 : karting, rallye automobile, motocross...), les sauts (n = 29 : saut à l’élastique, plongeon du haut d’une falaise...) et le parachutisme (n = 20 : parachutisme, parapente, chute libre...). La seconde catégorie réunit des enquêtés qui ont pris un risque sur la route (n = 240, 26 % des prises de risque, 2 % de l’échantillon), au volant d’une voiture (n = 119), ou en deux-roues à moteur (n = 121 : moto, mobylette, scooter). Il s’agit en général d’une infraction au code de la route, le plus souvent une vitesse excessive (n = 103), un feu rouge non respecté, une ceinture ou un casque non mis, mais aussi parfois un dépassement dangereux, ou une course entre véhicules. La troisième catégorie (n = 160, 17 % des prises de risque, 1 % de l’échantillon) regroupe des comportements disparates, qui ont en commun de se dérouler « hors contexte », ou plus précisément dans un contexte inadapté, donc lui-même porteur de danger. Pour ces comportements, généralement le milieu urbain se substitue à la nature, l’individu n’est pas encadré par des professionnels et enfreint parfois les règles de sécurité : sports de glisse en ville (n = 63 : faire du roller en ville, s’accrocher à une voiture ou à un bus ; descendre une avenue en skate-board à grande vitesse), affronter le vertige (n = 28 : marcher sur les toits ou sur un parapet à 20 m de haut, escalader un mur ou un échafaudage...), ou encore imprudences sur la route à pied ou en vélo (n = 19 : traverser une autoroute à pied, une route en slalomant entre les voitures, rouler à vélo très vite et à contresens).
Si les enquêtés déclarant une prise de risque au cours des trente derniers jours sont plus jeunes et plus souvent des hommes, ces deux traits sont plus marqués pour les conduites les plus transgressives, c’est-à-dire parmi ceux qui ont pris un risque sur la route ou « hors contexte » (tableau I). En outre, si une fois sur deux ce comportement a été répété (au moins deux fois au cours des trente derniers jours), cette répétition est aussi plus fréquente sur la route. La figure 1 détaille la relation entre l’âge et le type de prise de risque. Les risques pris dans un contexte inadapté concernent 4 % des 12-15 ans, puis leur prévalence décroît rapidement pour devenir inférieure à 1 % après 30 ans. Les prises de risque en automobile ou à moto atteignent un pic de plus de 5 % pour les 21-25 ans, passent sous les 2 % après 30 ans, puis sous 1 % après 45 ans. En comparaison, les risques pris dans le cadre de la pratique d’un sport extrême varient moins selon l’âge : leur prévalence reste à 3 % de 12 à 40 ans.
Caractérisation des prises de risque et de leur contexte
Afin de tester la pertinence de la distinction opérée par Le Breton entre prises de risque adolescentes et adultes, les 12-25 ans et les 26-75 ans sont caractérisés séparément. Cette approche est complétée par une caractérisation selon le contexte de la dernière prise de risque. Les ressources monétaires des enquêtés sont mesurées par le revenu mensuel par unité de consommation de leur ménage, en distinguant ceux pour lesquels ce revenu est inférieur à 6 000 F. La situation de famille est résumée par deux indicatrices, isolant ceux qui vivent seuls et ceux qui n’ont pas d’enfant. L’indicateur d’insatisfaction professionnelle ou scolaire repère ici les actifs qui se sont déclarés plutôt pas ou pas du tout satisfaits de leur profession, et les scolaires qui cette année n’aiment pas beaucoup ou pas du tout l’école ou leurs études. Concernant l’état psychologique de l’enquêté, le questionnaire permet de calculer un score d’anxiété
[7], qui est l’une des dimensions du profil de santé de Duke (Arènes, Gautier, 1998). Une précédente exploitation montre que ce score est significativement associé aux prises de risque déclarées (Lagrange, 2001). Enfin, la dernière question retenue porte sur le fait de s’être senti très déprimé ou triste au cours des huit derniers jours.
Le niveau de revenu n’est pas associé au fait d’avoir pris un risque au cours des trente derniers jours, et ce pour les deux tranches d’âge (tableau II). En revanche, une relation significative apparaît selon le contexte : lorsque la conduite a eu lieu hors contexte, elle concerne une fois sur trois une personne appartenant à un foyer dont le revenu mensuel par unité de consommation se situe en deçà de 6 000 F, contre moins d’une fois sur quatre pour les sports extrêmes. Quant à la situation de famille, le fait de vivre seul n’est associé à des prises de risque plus fréquentes qu’après 25 ans, sans incidence sur le contexte de ce comportement, tandis que l’absence d’enfant favorise les prises de risque quel que soit l’âge, surtout celles hors contexte, en auto ou en moto. L’insatisfaction professionnelle ou scolaire est aussi associée aux prises de risque avant comme après 25 ans, et s’avère plus fréquente parmi ceux qui ont pris un risque en auto ou en moto. Par contre, le fait de se sentir triste ou déprimé n’a d’incidence qu’entre 12 et 25 ans. De même, la relation entre anxiété et prises de risque est nuancée selon l’âge et le contexte : très significative jusqu’à 25 ans, elle l’est à peine au-delà, tandis que le score d’anxiété est plus élevé parmi les enquêtés qui ont pris un risque en auto ou en moto que parmi ceux qui l’ont fait en pratiquant un sport extrême. La figure 2 précise la relation entre anxiété et prise de risque, en contrôlant plus finement l’âge, mais aussi le sexe. Pour les hommes comme pour les femmes, parmi les plus jeunes ceux qui ont pris un risque obtiennent un score d’anxiété nettement plus élevé que les autres, mais l’écart tend à se résorber avec l’avancée en âge : cet écart cesse d’être statistiquement significatif à partir de 26 ans chez les femmes, et au-delà de 35 ans pour les hommes.
Des régressions logistiques permettent de contrôler les relations observées, en prenant en compte simultanément toutes les variables envisagées, ainsi que l’âge exact et le sexe, afin de corriger d’éventuels effets de structure. La plupart de ces relations restent alors valables. En particulier, celles concernant l’anxiété et le fait de se sentir déprimé sont confirmées : l’anxiété est significativement associée aux prises de risque, mais davantage avant 26 ans, tandis que le sentiment dépressif ne l’est qu’entre 12 et 25 ans. En revanche, une fois contrôlée l’anxiété, l’insatisfaction professionnelle ou scolaire cesse d’être liée à la prise de risque. Enfin, lorsque la même démarche est appliquée à la comparaison des contextes deux à deux, le principal effet significatif obtenu concerne le revenu mensuel par unité de consommation, qui lorsqu’il est inférieur à 6 000 F favorise les prises de risque hors contexte, plutôt qu’en auto, en moto ou lors de la pratique d’un sport extrême.
Si les prises de risque constituent selon Lyng la réaction à un sentiment d’aliénation au travail, et si pour Le Breton elles expriment soit la détresse psychique des adolescents, soit la volonté des adultes de rompre avec la routine d’une existence trop intégrée, la caractérisation des sociétés contemporaines que propose Giddens invite à réunir ces interprétations dans un cadre plus général : les prises de risque délibérées serviraient d’exutoire à une anxiété diffuse propre à la société du risque, qui déborderait largement la sphère professionnelle ou l’adolescence, et concernerait donc aussi les adultes apparemment bien intégrés. De fait, dans l’enquête Baromètre Santé 2000, avant comme après 25 ans, le score d’anxiété est significativement corrélé aux prises de risque, tandis que la relation observée entre celles-ci et l’insatisfaction professionnelle ou scolaire disparaît lorsque ce score est pris en compte, ce qui suggère qu’une telle insatisfaction ne constitue que l’une des sources de l’anxiété.
En revanche, au terme de cette première exploration quantitative, la relation spécifique entre prise de risque adolescente et mal-être décrite par Le Breton reste valide, dans la mesure où avant 26 ans les prises de risque sont plus nettement associées à l’anxiété, mais aussi au fait de se sentir triste ou déprimé. En outre, si les jeunes se livrent davantage que leurs aînés à des imprudences délibérées, ils ne les inscrivent pas non plus dans les mêmes contextes, puisqu’elles ont plus souvent lieu dans un environnement inadapté, sans encadrement, ou encore sur la route. Si cette préférence pour des comportements jugés déviants correspond peut-être à une volonté typiquement adolescente de défier les normes adultes, volonté que le questionnaire du Baromètre ne permettait malheureusement pas de sonder, il n’en reste pas moins qu’une fois l’âge contrôlé, ce choix dépend surtout du niveau de revenus, les plus aisés s’orientant plutôt vers les sports extrêmes : il est donc possible que le choix des contextes traduise davantage la disparité des moyens disponibles, plutôt que celle des fins poursuivies.
·
Adlaf E. M., Smart R. G., Risk-taking and drug use behaviour : An examination, in Drug and Alcohol Dependence, 11, 1983, p. 287-296.
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[1]
Par exemple, dans le Baromètre Santé jeunes 97/98, un adolescent déclare avoir pris un risque en ayant un rapport sexuel à son domicile alors que ses parents s’y trouvaient : pour lui c’est un risque, mais pour un expert de santé publique, s’il a utilisé un préservatif, ça n’en est pas un (Peretti-Watel, 2002).
[2]
C’est-à-dire le fait d’éprouver ses limites, à la fois de les ressentir et de les mettre à l’épreuve pour tenter de les dépasser, ces limites se concrétisant par la frontière entre ordre et chaos, vie et mort, conscience et inconscience...
[3]
Mitchell (1983) décrit ainsi le membre type d’un club d’alpinisme californien : un ingénieur blanc, la quarantaine, marié, un enfant, cumulant confort matériel, bonne éducation et poste de prestige.
[4]
Giddens admet toutefois qu’il arrive encore aux individus de se réfugier dans la croyance au destin, en particulier lorsqu’ils font face à une menace à la fois très grave et très incertaine.
[5]
En partenariat avec la Caisse nationale de l’assurance maladie des travailleurs salariés, le ministère de l’Emploi et de la Solidarité, l’Observatoire français des drogues et toxicomanies, la Fédération nationale de la mutualité française, le Haut Comité de la santé publique et la Fédération nationale des observatoires régionaux de santé. Les données ont été calées sur les chiffres du recensement de 1999.
[6]
Parmi les items laissés de côté : les risques pris dans un cadre professionnel (
n = 44), souvent dans le secteur BTP, qui concernent surtout des 21-40 ans, presque toujours des hommes ; et ceux pris lors d’une activité domestique (
n = 54 : monter sur le toit pour une réparation, sur un escabeau pour changer une ampoule...), qui concernent une fois sur deux un plus de 50 ans, avec une parité hommes-femmes.
[7]
Ce score est calculé à partir des réponses à six assertions : je ne suis pas quelqu’un de facile à vivre, j’ai du mal à me concentrer, je suis à l’aise avec les autres (modalités : tout à fait, à peu près, pas du tout votre cas) ; au cours des huit derniers jours j’ai eu des problèmes de sommeil, l’impression d’être vite fatigué, j’ai été tendu ou nerveux (modalités : pas du tout, un peu, beaucoup). Les modalités sont codées 0, 1, 2 puis sommées. Le score obtenu est normalisé pour prendre ses valeurs entre 0 et 100.