2003
Cahiers internationaux de sociologie
Deux conceptions divergentes de l’expertise dans l’école de la modernité réflexive
Florence Rudolf
Université Marc-Bloch
Laboratoire Cultures et Sociétés en Europe
CNRS, UMR 7043
22, rue Descartes
67084 Strasbourg
frudolf@ libertysurf. fr
Un des effets de la radicalisation de la modernité tient à la montée de l’incertitude qui déstabilise les institutions les plus solides de notre culture, dont notamment la science, et à la généralisation de la sémantique du risque qui affecte les processus de prise de décision. Parmi les centres de recherche en sciences sociales spécialisés sur les risques en Europe, deux grands établissements ont retenu plus particulièrement notre attention en raison de leur polarité. Nous établirons des comparaisons entre deux projets menés par Wolfgang Van den Daele, Wissenschaftszentrum (WZB), Berlin, et Robin Grove-White et Brian Wynne, Centre for the Study of Environmental Change (CSEC), Lancaster. L’expérience menée par le WZB autour de l’évaluation des risques associés à la diffusion des organismes génétiquement modifiés (OGM) dans l’agriculture et l’alimentation a conduit l’équipe à défendre une procédure strictement technique favorable à la normalisation des biotechnologies. Pour les chercheurs du CSEC, au contraire, l’élargissement des évaluations des innovations technologiques à des considérations éthiques, économiques, politiques et sociales s’impose. Le différend atteste de l’immersion des sciences et de leurs controverses dans des visions du monde et des Weltanschauungen : il compromet l’éventualité d’une entente entre les protagonistes du conflit.Mots-clés :
Mise en culture et démocratisation de la science et de la technique, Évaluation des innovations scientifiques et techniques, Risques, OGM, Modernité réflexive.
One of the consequences of advanced modernity is the intensification of uncertainty, which destabilizes the main institutions of our world. The production of knowledge and the legitimacy of decisions are mainly affected by this transformation, as the semantics of risk shows. We spent several stays at different research institutions in France, Germany and the United Kingdom to study the variations in the social sciences framing of risk issues. We will focus our attention on two teams of researchers, because of the exemplariness of their positions structuring the field. We follow a comparison between two projects led by Wolfgang Van den Daele at the Wissenschaftszentrum Berlin (WZB), and Robin Grove-White and Brian Wynne at the Centre for the Study of Environmental Change in Lancaster (CSEC). Their conclusions based on an experiment to evaluate the risks associated with the introduction of GMOs in agriculture and food, differ radically. The WZB argues for a strict delimitation and restriction of risk assessment, while the CSEC argues for the integration of ethical and sociopolitical considerations in the discussions about the diffusion of technical innovations in society. The strength of both arguments illustrates the articulation of science and its controversies with Weltanschauungen and sociophilosophical background, which contribute to the stabilization of each position and thus reduces the chances for a resolution of controversy.
Keywords :
Public understanding of sciences and technics and Democratization of the reception of scientific and technical innovations, Risks, GMO, Reflexive modernity.
L’analyse de la modernité réflexive apparaît comme un des grands thèmes novateurs de la sociologie. Cette notion renvoie à une théorie générale de la société qui se distingue des analyses consacrées à la « première modernité » en insistant notamment sur les conséquences non attendues de la modernisation. Selon la plupart des centres de recherche en sciences sociales européens
[1] spécialisés dans l’étude de la modernité avancée, un des effets de la radicalisation de la modernité réside dans la montée de l’incertitude qui déstabilise les institutions les plus solides de notre culture – notamment la science –, et dans la généralisation de la sémantique du risque qui affecte les processus de prise de décision. Lorsque les routines et les situations quotidiennes deviennent problématiques, un des fondements de la vie sociale est atteint. Le sentiment qui en résulte est sans doute encore plus puissant lorsque les rythmes et événements naturels sur lesquels nous savons que nous pouvons compter se trouvent à leur tour affectés. Si l’on ne peut, sauf à vouloir jouer les prophètes de malheur, affirmer que les fondements de notre monde naturel sont détruits, un certain nombre de manifestations, fortes pluies, tempêtes et inondations, variations de températures, etc., signale l’existence de perturbations dont on pourrait craindre qu’elles se généralisent et s’intensifient. Au monde social qui montre des signes de vulnérabilité, fait pendant le monde naturel qui perd de sa consistance. Cette déstabilisation des frontières institutionnelles et naturelles opère assez lentement et progressivement, mais s’avère peu à peu incontestable. La conscience de ce bouleversement dépasse les frontières d’une communauté d’intellectuels ou de professionnels de la réflexivité, pour pénétrer la culture dans son ensemble. L’association du caractère problématique du monde social et de la perte d’évidence du monde naturel semble par conséquent caractériser la modernité réflexive. Que le monde naturel se trouve à son tour entraîné dans le mouvement de l’historicité qui fragilise les institutions sociales, voilà ce qui fait figure de nouveauté, voire de menace, à l’ère de la modernité réflexive. L’effervescence des sémantiques de la peur et du risque ainsi que les appels à un nouveau mode d’établissement de l’humanité en termes de durabilité et de précaution sont des transpositions politiques et sociales des préoccupations des chercheurs. Ce sont les signes tangibles de la diffusion dans la culture des débats parfois abstraits auxquels se livrent les observateurs de la modernité réflexive
[2].
Dans ce contexte de remise en question des frontières entre nature et société, les recherches sur la réception sociale des innovations technologiques semblent particulièrement stratégiques. C’est ainsi que les travaux sur les risques offrent un terrain privilégié d’observation des positions relatives dans le domaine des sciences sociales sur la modernité avancée. Ces dernières connaissent des variations multiples et subtiles, ancrées dans des traditions intellectuelles et culturelles, des sujets spécifiques et des postures épistémologiques singulières, que l’on ne peut embrasser de manière satisfaisante dans un article. Aussi avons-nous opté pour une perspective qui rend compte des polarités de ce domaine de la recherche à travers la présentation des travaux de deux grands centres de recherche situés en Allemagne et en Grande-Bretagne. Il s’agit du Wissenschaftszentrum de Berlin et du Centre for the Study of Environmental Change de Lancaster. Le premier, qui se définit comme une niche rationaliste, campe sur une délimitation stricte entre les faits et les valeurs et entre la nature et la culture ; le second incarne une position ouverte à l’engendrement de situations composites issues du jeu des associations multiples entre natures et cultures. Si cet éclairage favorise une présentation contrastée de la réception de la modernité avancée dans les sciences sociales, il n’occulte pas les points communs que partagent ces approches. En effet, bien qu’opposées par les univers et arrière-plans symboliques et politiques auxquels ces équipes se rapportent, elles s’intéressent aux mêmes objets et discutent de problèmes similaires
[3].
I. WISSENSCHAFTSZENTRUM BERLIN : « LA NICHE RATIONALISTE »
[4]
Le Wissenschaftzentrum Berlin est un des centres de recherche les plus prestigieux en Allemagne
[5]. Le département qui a retenu notre attention est dirigé par le professeur D
r Wolfgang Van den Daele. L’activité du département est consacrée aux processus de formation des normes dans un contexte de complexité croissante défini par les formes de régulation institutionnelles, les nouveaux modes de gouvernance, les modalités de la légitimation scientifique et les transformations progressives des valeurs et de la société civile. Ces logiques entrent en compétition dans des arènes publiques dont l’objet est la formulation de nouvelles normes et règles d’action dans le domaine de l’environnement. Cette problématique a été mise récemment à l’épreuve à partir d’une recherche consacrée à la définition des risques environnementaux et sanitaires associés à l’introduction d’organismes génétiquement modifiés (OGM) dans l’agriculture et l’alimentation
[6]. Outre l’intérêt général de cette recherche, la discussion qu’elle engendre sur l’extension de l’évaluation des innovations technologiques à des considérations éthiques, économiques, politiques et sociales est centrale pour l’illustration d’une controverse dans le domaine des sciences sociales.
Au centre du projet sur les OGM figure le conflit politique autour de l’introduction d’organismes génétiquement modifiés dans l’agriculture. Ce conflit rend compte de façon exemplaire des problèmes que rencontre l’acceptabilité des nouvelles technologies dans notre société et de l’importance des risques environnementaux et sanitaires dans la configuration des arguments que s’opposent les protagonistes du différend. La question politique qui sous-tend le projet de recherche a trait à la gestion de ces conflits et à l’impact de la participation de la population dans ce processus. L’intégration de la population et de la discussion aux procédures est observée sous l’angle de leur impact du point de vue de la réduction de la complexité de la décision. Il s’agit d’évaluer dans quelle mesure l’implication des citoyens intervient dans la dramatisation ou la dédramatisation de tels conflits, contribue à accroître les tensions ou au contraire à les dénouer, et participe à l’intelligibilité des situations. La recherche s’est construite en accompagnement d’un processus continu d’échange d’arguments entre des groupes favorables et défavorables à l’introduction d’organismes génétiquement modifiés. Plutôt que d’aboutir à un accord ou à un consensus entre les différents participants, l’expérience s’est soldée par l’abandon de certains participants et par la contestation des conclusions de l’étude par ces derniers. Cet échec relatif va à l’encontre de l’optimisme affiché par certains travaux dans le domaine des recherches regroupées sous le label de STS (Sciences, techniques et sociétés), ou encore identifiées à la sociologie des sciences et des techniques.
Wolfgang Van den Daele et son équipe accordent à cette expérience une valeur heuristique indéniable et s’attachent à montrer que, contrairement à ce qui est généralement attendu de la concertation, l’argumentation rationnelle connaît des limites, et qu’elle ne parvient pas à réconcilier des points de vue différents. Une telle procédure peut tout au plus conduire à distinguer les risques réels – risques dont on peut raisonnablement supposer la survenue –, de risques imaginaires, qui ne peuvent être pris au sérieux. Comme le montre de façon exemplaire l’expérimentation menée par Wolfgang Van den Daele et son équipe, l’évaluation rationnelle des conséquences d’une nouvelle technologie conduit au mieux à une clarification entre ce qui est de l’ordre du savoir et du non-savoir dans un domaine donné. À l’issue d’un tel processus ne devraient demeurer, par conséquent, que les motifs qui ont trait aux valeurs et aux représentations de la société, de sorte que le conflit se trouve déplacé sur un autre terrain que celui des risques avérés liés aux innovations technologiques. Ce déplacement introduit, comme l’expérience menée peut en attester, un débat sur l’opportunité d’instaurer une nouvelle procédure destinée à doubler l’étude d’impact environnemental d’un volet sociopolitique
(Sozialverträglichkeitsprüfung). L’expérience montre, selon les auteurs, que ce type de revendication apparaît lorsque les opposants à l’introduction de nouvelles technologies sont à court d’arguments technico-scientifiques rationnels susceptibles de fragiliser le dossier. C’est-à-dire, dans le cas présent, à partir du moment où plus aucun argument à valeur scientifique ne permettait de distinguer les biotechnologies des pratiques de sélection des espèces actuellement en vigueur dans l’agriculture. L’argumentation principale tourne autour du fait que les risques dits de dissémination sauvage des gènes concernent autant les organismes génétiquement modifiés que les espèces issues de sélections non contrôlées génétiquement. Ces risques que l’on doit attribuer à des phénomènes normaux concernent l’ensemble des organismes naturels et sont responsables des mutations et des transformations qui ponctuent l’évolution naturelle. En l’état actuel des connaissances, il n’y aurait donc aucune raison de soupçonner les OGM de contribuer à une intensification de ces phénomènes. Sans entrer dans le débat, il convient de mentionner au passage que, sur ce point, les positions diffèrent radicalement entre les promoteurs et les opposants des OGM
[7]. Ce serait l’absence d’arguments scientifiques solides qui conduirait les opposants à réclamer un nouveau cadre d’analyse susceptible de sauver l’alternative qu’ils défendent contre des orientations sociopolitiques qu’ils récusent. Wolfgang Van den Daele et son équipe concluent qu’à ce stade du conflit, le problème a basculé dans un autre ordre. D’une évaluation scientifique et technique des risques liés à l’introduction de nouvelles technologies, on serait passé à la formulation d’options sociopolitiques, soit en d’autres termes à une réflexion d’ordre politique sous-tendue par des formes d’identification multiples qui ne peuvent se régler à travers l’échange d’arguments rationnels. L’exacerbation de la sémantique du risque est restituée du point de vue de la stratégie d’acteurs qui mènent un combat d’arrière-garde contre l’humanité technicienne et la société scientifique et technique.
Au fur et à mesure que les biotechnologies semblaient perdre leur caractère d’exception, poursuivent les auteurs, le débat a pris une tournure qui ne relevait plus de l’évaluation scientifique des risques mais d’une question plus épistémologique, voire métaphysique, celle du statut de la connaissance. À court d’arguments, les opposants aux OGM tentèrent de recourir à la thèse de l’incertitude et du caractère partiel des savoirs afin de gagner du temps et de condamner l’expérience. L’auteur remarque qu’il s’agit là d’un argument qui s’en prend à la procédure, et de façon générale à la fiabilité de la science et de l’expérimentation scientifique dans la conduite des actions humaines, ainsi qu’aux conditions de la production d’un argument rationnel. L’inversion de la preuve
[8], si elle venait à s’imposer et à se généraliser, nous priverait de la possibilité d’établir la différence entre une hypothèse et une simple supposition. Une telle réforme aurait pour conséquence de déstabiliser profondément et de façon radicale notre culture et de nous plonger dans une confusion conceptuelle et mentale qui nous conduirait au bord de la folie et de l’hystérie collective, ne serait-ce qu’en raison du fait que nous ne disposerions d’aucun recours pour clore la sémantique du risque et la régression à l’infini qu’elle engendre. La distinction entre une hypothèse susceptible d’être érigée en fait après une série d’épreuves et une simple construction mentale destinée à demeurer dans l’indétermination quant à sa vraisemblance est vitale. La première est le résultat d’une construction scientifique. Bien que non encore stabilisée et établie, elle repose sur des observations de cas même isolés, mais néanmoins comparables, et ne se décrète pas sur la base d’articulations résultant d’un simple jeu d’associations. La seconde est le fruit de l’imagination et n’a de comptes à rendre à personne
[9].
Selon les protagonistes engagés dans cette procédure, la mise en évidence de l’impossibilité d’opérer une discrimination entre les OGM et les formes de sélection d’espèces actuellement pratiquées dans l’agriculture devait mettre fin à l’expérience, ou au contraire justifier l’introduction d’une nouvelle épreuve susceptible d’approfondir le dossier du point de vue des risques éthiques, économiques, politiques et sociaux que ces nouvelles technologies induisent. Les protagonistes de cette proposition arguent du fait qu’en l’absence de preuves relatives à l’innocuité d’une nouvelle technologie, la question de leur utilité doit être observée. Ce faisant, les opposants des OGM proposent de déplacer la controverse sur le terrain de l’utilité sociale, et défendent l’opportunité de doubler l’épreuve strictement technique par une épreuve sociopolitique. Cette revendication qui équivaut à vouloir instaurer une planification des orientations de la société est contraire à la Constitution, et il est fort peu probable, comme le note Wolfgang Van den Daele, qu’elle obtiendrait l’assentiment de la majorité des citoyens. Lorsqu’ils sont poussés dans leurs derniers retranchements, les opposants aux OGM et aux innovations technologiques en général s’en prennent au rêve prométhéen d’une humanité irresponsable et hostile à d’autres considérations symboliques et morales que celles dont se nourrit l’idéal de toute-puissance. Ils en appellent à un pouvoir législatif souverain qui ne dispose pas dans les sociétés libérales et plurielles que nous formons la légitimité pour légiférer sur des questions relatives à l’introduction de nouveaux produits et services. Ces dernières se retrouvent reléguées dans la sphère privée avec le marché comme principal mode de régulation des innovations. C’est le marché qui peut faire le tri entre les « bonnes » et les « mauvaises » technologies, celles qui sont amenées à durer et à se maintenir ou à disparaître. L’État se limite à intervenir sur la production et la diffusion et non sur le bien-fondé des innovations technologiques.
L’expérience conduite autour des OGM révèle la difficulté à contenir la discussion consacrée aux risques associés à l’introduction d’une nouvelle technologie dans un cadre strictement technique et scientifique. Wolfgang Van den Daele revendique son attachement au maintien des frontières entre des risques réels et des risques non avérés, entre une hypothèse et une supposition, entre un fait et une valeur, entre les prérogatives de l’État et celles du marché..., et s’oppose de la sorte au nouveau cadrage que tentent d’imposer les opposants aux OGM. Sa position, cependant, est ancrée dans des principes et des procédures qu’une telle redéfinition viendrait menacer et non dans une argumentation purement scientifique. Il agite le risque sociopolitique que le combat des opposants aux OGM, comparés à des groupements fondamentalistes, fait peser sur la Constitution
[10], et attire l’attention sur les dérives totalitaires qu’entraînerait un État autorisé à légiférer sur des pratiques, des modes de vie et des usages sous prétexte qu’ils offensent certains groupes. Wolfgang van den Daele conclut qu’une société pluraliste comme la nôtre ne peut accepter une telle mise sous tutelle. Sans entrer dans la pertinence et le bien-fondé de ses craintes, on notera que ses arguments, tout comme ceux des opposants aux OGM, sont mus par des convictions fondées sur des identifications sociopolitiques et non sur des considérations rationnelles et scientifiques. Ses motivations sont également tributaires d’attachements qui ne sont pas négociables rationnellement.
L’analyse que mène Wolfgang Van den Daele et son équipe conduit à une lecture originale de la sémantique du risque, qui plutôt que d’être attribuée à la complexité et à l’indécidabilité des situations dans lesquelles nous sommes engagés est restituée dans le cadre d’une action stratégique des opposants aux nouvelles technologies. Ces derniers se saisiraient du caractère partiel des savoirs pour tenter d’infléchir, voire de contrer des décisions avec lesquelles ils sont en désaccord. Cette analyse conduit au rejet de l’ouverture de l’évaluation scientifique des nouvelles technologies à des considérations sociopolitiques qui seraient préjudiciables à la liberté d’entreprendre. Cette délimitation du problème conduit à reléguer tout un ensemble de considérations culturelles, symboliques et morales dans l’ordre de la sphère individuelle et privée dès lors qu’il n’existe pas de risques avérés des innovations technologiques. En témoigne l’importance que prend le marché comme principale instance de régulation des nouveaux produits et services que la technologie met à notre disposition. En l’absence de preuves tangibles concernant la nocivité d’une nouvelle technologie, l’État ne peut s’immiscer sur le terrain des usages. Son rôle se limite à veiller à l’innocuité des innovations scientifiques et techniques, et au libre arbitre du consommateur en veillant, à travers une réglementation concernant leur affichage, à la transparence dans la diffusion des produits. Wolfgang Van den Daele et son équipe distinguent, par conséquent, le débat consacré à l’innocuité des innovations du débat sur leur utilité sociale. Si le premier peut faire l’objet d’une évaluation scientifique, le second y échappe à de rares exceptions près. Ces dernières ont trait à la défense et à des équipements qui relèvent directement des compétences de l’État : les situations où l’État est amené à jouer un rôle de planification plutôt que de police constituent, par conséquent, l’exception plutôt que la règle
[11]. L’analyse s’en réfère
in fine à des considérations de philosophie politique selon lesquelles les sociétés libérales ont fait preuve de leur supériorité par rapport aux sociétés centralisées et planifiées, ainsi que sur des considérations sociologiques, selon lesquelles la structuration sociale échappe à l’action du législateur.
II. CENTRE FOR THE STUDY OF ENVIRONMENTAL CHANGE :« UN MANIFESTE POUR UNE RECHERCHECONSTRUCTIVISTE PLUTôT QUE RéALISTE,HERMENEUTIQUE PLUTôT QUE POSITIVISTE,POETIQUE PLUTOT QUE TECHNOLOGIQUE,SITUEE PLUTôT QUE DéSENCLAVéE »
[12]
CSEC est un centre de recherche interdisciplinaire situé à Lancaster dans le département d’Environnement, de Philosophie et de Sciences politiques. Il a été créé en 1991 autour de deux personnalités atypiques, P
r Robin Grove-White et P
r Brian Wynne, et en porte encore la marque. Dans un ouvrage édité sous la direction de Scott Lash, Bronislav Szerszynski et Brian Wynne,
Risk, Environment and Modernity
[13], à la suite d’un colloque organisé par l’équipe en 1992, les auteurs se reconnaissent autour d’un manifeste contre une appréhension scientiste de l’environnement
[14]. Comme l’observent les auteurs, le succès du thème a donné naissance à de nombreux travaux en sciences sociales qui se plient dans leur grande majorité à une lecture naturaliste et scientiste de l’environnement dépourvue de toute réflexivité, qui nuit au développement d’une approche originale des sciences sociales sur ces questions. C’est en vue de remédier à un tel assujettissement que les auteurs préconisent de nouvelles libertés dans la façon d’appréhender les relations entre natures et cultures sans pour autant céder à une dérive relativiste qui aurait pour conséquence de prôner une entière disponibilité de ces deux pôles.
Une des préoccupations centrales de CSEC est de contribuer à une reconnaissance de la compétence des profanes dans l’élaboration des savoirs. Ce plaidoyer, en faveur d’une ouverture de la science à des non-initiés, repose sur des études consacrées aux controverses scientifiques et techniques dans le domaine du nucléaire et des OGM. Parallèlement à un travail important sur les contraintes qui pèsent sur les chercheurs et contribuent à la diffusion de la science sûre d’elle-même et arrogante, l’équipe de CSEC s’est intéressée aux compétences des profanes dans l’identification de problèmes et dans la remise en cause des résultats affichés par les scientifiques. Que ce soit pour contester les taux de radioactivité officiels autour de Sellafield (équivalent britannique du centre de retraitement des déchets nucléaires de La Hague en France) ou pour s’opposer à l’introduction d’OGM dans l’alimentation, les profanes ont non seulement fait la preuve de la pertinence de leurs observations, mais de leur capacité à adopter des positionnements soucieux de l’intérêt général
[15].
Après de longues années de recherches consacrées aux savoirs profanes, l’équipe est parvenue à la conviction de la nécessité de distinguer dans l’analyse et dans les choix qui s’ensuivent les controverses scientifiques et techniques des discussions sociopolitiques. Cette distinction ne sert pas, comme c’est le cas de l’équipe du WZB présentée précédemment, à reléguer le débat sur les conséquences économiques et sociopolitiques des innovations technologiques dans la sphère privée et à laisser au marché le soin de réguler le développement des produits et des services engendrés par l’activité scientifique. C’est une séparation qui reproduit la frontière qui s’est établie entre les sciences théorico-expérimentales et les sciences historiques, culturelles et sociales. Elle sert surtout à justifier l’introduction de deux étapes différentes et néanmoins équivalentes en légitimité dans le processus d’identification et d’évaluation des risques associés à l’introduction d’une nouvelle technologie. L’élargissement des formes de l’évaluation des innovations à des considérations éthiques, économiques, politiques et sociales est revendiqué avec d’autant plus de force et de conviction que les chercheurs de CSEC reprochent à l’État son manque d’impartialité à l’égard des nouvelles technologies. L’État devrait adopter une attitude plus neutre à l’égard des options de développement, de manière à conserver la légitimité d’un arbitre dans les débats publics consacrés aux grandes orientations culturelles, sociales et politiques. Cette neutralité est d’autant plus de mise que jamais la science n’a été capable d’évaluer les risques qu’elle faisait prendre à la société et rien ne permet de penser qu’elle soit davantage en mesure de le faire de nos jours. La science est incapable d’avoir le discernement qui est attendu d’elle en matière d’évaluation de sa propre activité et de ses propres productions. Les contre-pouvoirs et regards extérieurs sont des garde-fous contre la cécité de la science à l’égard des orientations qu’elle fait prendre à la société. Contrairement aux réserves affichées par l’équipe du WZB, voire à leur fin de non-recevoir d’arguments fondés sur des menaces extravagantes, issues du jeu de l’imagination, l’équipe de CSEC rappelle qu’à maintes reprises, les craintes des citoyens, initialement déclarées farfelues, se sont vues confirmées d’une certaine façon. Si les profanes pas plus que les experts ne peuvent faire des prévisions, ils peuvent avoir une vision de l’avenir et des menaces qui pèsent sur lui. Les auteurs rappellent l’exemple des CFC, ces composés de chlore et de fluor destinés à l’isolation et qui, stockés dans l’atmosphère, ont fonctionné comme des pièges à ozone responsables du dit « trou d’ozone ». Jamais, les connaissances scientifiques ne pouvaient, à moins de faire dans la science-fiction, anticiper un tel scénario. Il a fallu un temps de latence extrêmement long avant que la détérioration de la couche d’ozone ne soit constatée et attribuée à ces composés. Aujourd’hui comme par le passé, la science n’est pas en mesure d’anticiper le développement des technologies et des services dans la société. Cette incapacité est liée à l’extrême complexité des situations à partir desquelles il conviendrait de raisonner pour envisager l’évolution vraisemblable d’une nouvelle substance ou d’un service inédit. La méconnaissance des entrants susceptibles de se greffer à des situations qui ne sont pas des systèmes fermés, mais aussi l’organisation de l’activité scientifique qui procède davantage par approfondissement de questions circonscrites et nécessairement pointues que par extrapolation à de vastes ensembles vont à l’encontre d’une telle attribution de la science. Que ce soit pour des raisons de coûts, de temps et de structuration du champ scientifique et des carrières des chercheurs, de nombreux éléments font barrage à une science susceptible de communiquer ses incertitudes et de s’autolimiter.
Tous ces aspects militent pour l’institution de débats mettant en présence et en relation des praticiens d’horizons divers, des scientifiques de différentes disciplines et des non-scientifiques, des professionnels ou non, des ressortissants de cultures et de modes de vie distincts qui ont du monde des expériences qui ne se recouvrent pas. Une telle ouverture est d’autant plus souhaitable que les autorités établies ont fait leur temps, sont en perte de crédibilité et qu’il serait urgent de restaurer une relation de confiance entre les élus et la société civile. De nombreuses études, dont l’enquête sur la réception des OGM, montrent que la société civile est prête pour ce genre d’expériences ou qu’elle n’y est pas fondamentalement opposée. En revanche, la multiplication des expertises et des dossiers litigieux est un argument en faveur de l’organisation de discussions publiques susceptibles de clarifier les conséquences sociales de certaines technologies et de discuter des craintes légitimes de la population. Ainsi, les enquêtes menées par CSEC sur les OGM ont permis de montrer que les réticences, voire les oppositions à leur introduction, portaient essentiellement sur leurs retombées sociopolitiques. Ce sont leurs conséquences sur l’agriculture en général, la fragilisation de certaines filières dont l’agriculture biologique ou encore le risque de constitution de monopoles agro-industriels néfastes à la maintenance d’un système pluraliste et démocratique qui sont au centre des préoccupations de la population. Cet éclairage confirme l’importance du contexte économique et sociopolitique dans la réception des nouvelles technologies. Ce ne sont pas les dossiers scientifiques qui sont au centre de l’intéressement de la société civile pour des dossiers litigieux mais les conséquences de l’immersion d’entités nouvelles et controversées scientifiquement sur des milieux eux-mêmes hautement incertains et imprévisibles. C’est la fragilité des équilibres géopolitiques qui va à l’encontre, in fine, de la circonscription des évaluations des risques à des considérations strictement techniques et scientifiques. L’argument de la restriction des expertises à des études d’impact environnemental se tiendrait encore dans un monde stable et immuable où il s’agirait juste de tester la fiabilité des entités qui vont circuler en situations connues et prévisibles, il ne peut être raisonnablement entendu dans le monde actuel.
La recherche sur les OGM a été complétée à des fins de comparaison par une étude
[16] sur la réception des innovations technologiques en matière de communication. Ce travail a permis de réfuter l’argument selon lequel l’agitation de la menace que les technologies représentent pour le monde et l’humanité servait d’alibi à l’hostilité croissante de certaines catégories de la population et à leurs projets fondamentalistes. La comparaison montre que la population est plus apte qu’il n’y paraît à mesurer les enjeux des innovations technologiques et qu’elle est consciente de l’irréversibilité de ces dernières une fois introduites. Cette conscience joue selon les technologies en leur faveur ou en leur défaveur. Ainsi, plus une innovation apparaît exclusive plus elle est susceptible d’éveiller les soupçons, voire les rejets. C’est ce qui se passe avec les OGM pour lesquelles l’argument du choix du consommateur apparaît comme fallacieux, car c’est un choix fortement déterminé économiquement et culturellement, mais aussi soumis à des aléas multiples. Ainsi, le consommateur se montre-t-il très circonspect à l’égard de cet argument, qu’il considère comme fallacieux. Le pouvoir du consommateur est un outil très impersonnel, instable, même s’il peut s’avérer redoutable pour les sociétés qui en ont fait l’expérience à travers des opérations de boycott. Un autre aspect intéressant de la comparaison a trait à l’éclairage qu’elle porte sur la notion d’information et le décalage entre la conception que s’en font les autorités et la société civile. Une fois de plus, on ne peut que s’étonner de la lucidité de la population à l’égard de la diffusion de l’information et de sa vigilance par rapport aux sources dont elle émane. Les entretiens confirment que le croisement des sources et des énonciateurs est une pratique courante. Ce résultat conforte, au passage, les thèses selon lesquelles la formation du savoir commun suit des voies moins préétablies que celles qui s’imposent aux univers d’initiés. La compréhension commune est prédisciplinaire. Elle procède par bricolage et par recoupement entre différentes sources, et s’avère, de ce fait, moins prévisible dans ses conclusions que le savoir expert. Par ailleurs, alors que les représentants d’institutions tendent à limiter la diffusion d’informations aux faits avérés, la population montre un intérêt pour ce qui demeure obscur, sujet à débats et à contradiction. Il s’ensuit que la rétention d’informations et le silence à propos de sujets litigieux renforcent le malaise entre les autorités et la société civile qui se sent tenue à l’écart des enjeux importants, d’autant qu’il n’échappe à personne que toute innovation s’accompagne d’incertitudes. Enfin, le silence des autorités entretient le soupçon du délit d’initiés selon lequel les innovations profitent à certains plus qu’à d’autres, creusent les inégalités, confortent les disparités et les hiérarchies, en bref contribuent à la structuration d’un monde inégal dont on se garde bien de débattre publiquement.
Les auteurs concluent en l’existence d’un déficit inquiétant de confiance entre la société civile et les différentes institutions qui encadrent les innovations technologiques. Cette situation de défiance justifie la recherche de nouvelles voies de communication et d’actions réciproques. L’équipe de CSEC défend, par conséquent, une approche qui permette de sortir du cadre émetteur, récepteur de l’information et d’instaurer une relation plus symétrique de coproduction de l’intelligibilité des situations. Cette proposition renvoie à la constitution d’un espace ouvert et dynamique de définition et de configuration des problèmes. Cet éclairage s’apparente à un plaidoyer en faveur d’un nouveau type de recherche, d’une nouvelle façon de faire de la science et d’élaborer des connaissances qui partage bien des aspects avec les travaux de Michel Callon et de Bruno Latour. Le principal fil conducteur des réflexions de CSEC est que les évaluations des technologies ne peuvent s’effectuer que sous le couvert d’un échange scientifique mais sont conditionnées par des choix de société qui nécessitent des éclaircissements et des discussions élargies à l’ensemble de la population. Il s’agit, en d’autres termes, de reconnaître l’historicité des questions scientifiques et techniques. L’impact grandissant des innovations scientifiques et techniques sur le monde rend la solution qui consiste à confier l’avenir aux aléas du marché et de la sphère privée de plus en plus irrecevable. Cette conception s’appuie sur un modèle erroné du comportement rationnel et sous-estime que les individus peuvent être soumis à des pressions, revenus et emplois notamment, qui conditionnent leur comportement
[17]. De plus, elle décharge les autorités de leur responsabilité. En conséquence, pour l’équipe de CSEC, les retombées sociales d’une innovation doivent faire l’objet de débats où des arguments fondés, c’est-à-dire explicités, de manière à éclairer les arrière-plans qui structurent la polémique, sont produits et échangés entre les participants. Cette approche rejoint la critique de la recherche confinée développée par Michel Callon, Pierre Lascoumes, et Yannick Barthe dans leur ouvrage collectif sur la démocratie technique
[18]. Comme ces auteurs, ils appellent à un élargissement de la recherche sur les conséquences des innovations technologiques à des considérations éthiques, économiques, politiques et sociales. L’intérêt d’engager la population dans l’évaluation des nouvelles technologies tient au fait que cette dernière ne se contente jamais de se cantonner aux préoccupations des experts. Les interrogations qu’elle soulève témoignent d’une immersion plus large dans le monde qui lui fait entrevoir tout aussi bien la formation de monopoles, la fragilisation de l’agriculture biologique, que le phénomène de capture des consommateurs. La participation de la population à la recherche permet de compléter le débat d’experts par une exploration des mondes possibles. L’ensemble de ces travaux converge vers une réflexion sur l’intelligence sociale, sur les réformes institutionnelles susceptibles de contribuer à un décloisonnement de la recherche sans méconnaître la légitimité des étapes de confinement de la recherche dans l’élaboration des connaissances.
On reviendra, pour conclure, sur l’argument, avancé par Wolfgang Van den Daele et son équipe, selon lequel l’extension d’une procédure rationnelle et scientifique à des questions qui touchent à des choix de société est contraire à la Constitution de nos sociétés libérales et démocratiques. En présentant le marché comme le mécanisme de régulation « normal » des sociétés modernes, Wolfgang Van den Daele réserve l’intervention de l’État à des situations d’exception. La généralisation de l’encadrement par l’État des innovations technologiques et plus généralement de l’intelligence sociale lui paraît préjudiciable au maintien du pluralisme démocratique. Tant qu’une substance n’a pas apporté la preuve de sa nocivité, il n’y a pas lieu d’en interdire la production et la circulation. Ce sont les entrepreneurs qui prennent la responsabilité du risque commercial et non l’État qui se substitue à eux. Le marché, dans la limite des législations votées par le Parlement, demeure la meilleure forme de régulation de la transformation culturelle d’une société. Ceux qui argumentent en faveur d’évaluations éthiques, économiques, politiques et sociales préalables à la mise en circulation des innovations technologiques incarnent une vision fondamentaliste de la société. Selon cette analyse, les mouvements d’opposition aux innovations technologiques poursuivent des intentions qui, sous couvert de la sécurité des citoyens et de l’équité, cherchent à déstabiliser, voire à renverser l’ordre social
[19]. En argumentant de la sorte, Wolfgang Van den Daele estime que les menaces contre lesquelles les protagonistes de l’élargissement des épreuves des innovations technologiques souhaitent se prémunir sont moins redoutables que celles que leurs réformes feraient peser sur le monde. Selon cette lecture, la société du risque résulte moins des conséquences de la modernité que des offensives des détracteurs de la modernité. C’est l’effondrement des principales institutions de la société moderne qui représente pour lui le risque majeur de notre temps. C’est la postmodernité, en d’autres termes, parce qu’elle est porteuse de confusion et de chaos, qui est à craindre, et non la modernité. Outre le fait que cette approche procède d’une conception assez pessimiste de la société civile, qui doute de la capacité de cette dernière à débattre de ses orientations, elle conforte la thèse libérale selon laquelle les sociétés se stabilisent en fonction des choix et des options des individus et non par l’encadrement de leurs actions. Cette conviction trouve un ancrage, par ailleurs, dans le maintien de la frontière entre les faits et les valeurs. Si la connaissance des premiers peut permettre de prendre des décisions rationnelles et d’ériger des normes sociales fondées objectivement, vouloir édifier des contraintes fondées sur des valeurs c’est méconnaître le caractère contingent de ces dernières. Pour Wolfgang Van den Daele, en effet, vouloir élargir les évaluations à des considérations éthiques, politiques et sociales, c’est tenter d’imposer des normes universelles sur la base d’un modèle pseudo-scientifique de l’humanité ou de la société.
À ce plaidoyer en faveur des sociétés libérales et pluralistes, s’organisant et se régulant librement, à travers le marché notamment, l’équipe de CSEC oppose les biais qui entravent la libre détermination des consommateurs et le développement harmonieux de la société à l’échelle planétaire. Contrairement à Wolfgang Van den Daele et son équipe, les membres de CSEC se rallient davantage à la thèse de la société du risque telle qu’elle a été développée par Ulrich Beck (Beck, 1986) selon laquelle la protection de certains pouvoirs et institutions hérités du passé entraîne le monde dans un régime d’irresponsabilité organisée (unorganisierte Verantwortlichkeit). Dans ce contexte, l’élargissement des procédures d’évaluation des innovations techniques constituerait un pas en faveur d’un décloisonnement des institutions propice à une redéfinition des responsabilités et à un partage des pouvoirs. Cette ouverture permettrait une nouvelle approche du progrès qui stipule que, en l’absence de certitudes, il convient de respecter le principe de précaution selon lequel les décisions qui engagent la société devront faire l’objet d’une justification approfondie. Cette mesure de précaution profiterait à la recherche et la coproduction de connaissances. L’élargissement de la procédure ne se limite pas à la prise en compte de nouvelles grandeurs dans l’évaluation des risques, elle aspire à l’engagement de nouveaux acteurs de la société civile dans les processus de prise de décision. Il ne s’agit pas, comme le laisse entendre la critique du WZB, d’un retour à des sociétés planifiées mais à un plaidoyer en faveur d’une rotation des élites et des décideurs de manière à permettre le renouvellement des accès à la prise de décision et au pouvoir. Aux défenseurs de la liberté d’entreprendre, de chercher et d’inventer de nouveaux objets techniques, CSEC rappelle la liberté d’innover socialement et de proposer de nouveaux modèles culturels et institutionnels. L’ouverture préconisée serait propice à des innovations culturelles et à des expériences sociales. Contrairement à ce que semble redouter le WZB, elle n’est pas synonyme de régression culturelle mais de progrès social.
Les approches et arguments développés par l’équipe du WZB et de CSEC sont caractéristiques d’une polarité, qui s’affirme au sein des sciences sociales, à propos des diagnostics de notre temps et de la modernité avancée. Pour les uns, les tentatives de réformes visant les principales institutions modernes sont appréhendées comme des risques de régression culturelle qu’il convient de contenir coûte que coûte. On remarquera au passage que l’argument de la décadence est avancé par ceux qui récusent la possibilité de débattre de façon éclairée des choix de société et des options culturelles. Cette observation souligne au passage la difficulté, voire l’impossibilité, de formuler des propositions indépendantes d’un rapport aux valeurs. Qu’ils le veuillent ou non, les partisans de la maîtrise des émotions et de l’exclusion des valeurs dans les prises de décisions n’échappent pas à des préférences qui les guident dans leur raisonnement. Ainsi, c’est parce qu’ils croient en la supériorité de la science sur le débat démocratique qu’ils rechignent à la pénétration de la société civile dans des comités dont elle est encore largement exclue. Pour les autres, en revanche, la rigidité des institutions est le principal facteur de blocage de la société moderne. Plutôt que de favoriser un encadrement de la société, l’ouverture qu’ils préconisent serait l’occasion de revoir des fonctionnements désuets et inadaptés aux situations actuelles. Les défenseurs de cette option sont favorables à la remise en question constante des cadres de l’action publique sans que les critères susceptibles d’orchestrer ces bouleversements ne soient clairement établis et énoncés. Ce silence peut paraître d’autant plus inquiétant qu’il intervient dans un contexte de fragilisation des règles de validité qui prévalaient jusqu’ici dans la science moderne du premier ordre (Beck, 1986). On comprend dès lors que l’argument de la résolution des problèmes chemin faisant ne parvienne pas toujours à apaiser les peurs et les phantasmes de chaos. Ces attachements respectifs dont se nourrissent les travaux sur les risques renvoient à des conceptions différentes de la structuration sociale qui sont moins opposées qu’il n’y paraît et que les protagonistes de la controverse le prétendent. Les uns et les autres ne remettent pas en cause la théorie de la structuration non programmée des sociétés (Elias, 1981). Ils diffèrent en revanche sur l’impact de l’échange et de la formation des significations auxquelles se rapporter dans la conduite des actions, et par conséquent sur la stabilisation de proche en proche des institutions. Les partisans de l’organisation de débats sur les orientations sociales ne réclament pas une reprise en main de la société, mais l’activation de la réflexivité sociale grâce à laquelle les actions trouvent un ancrage susceptible de contrer les flottements par absence de conviction et d’attachement à des valeurs. C’est donc au maintien de la construction d’univers de légitimation partagés que les protagonistes de l’élargissement des procédures d’évaluation des risques technologiques à des dimensions éthiques et politiques sont favorables. L’activation de la réflexivité ne garantit pas contre la différenciation de divers univers de référence et de sens, elle œuvre pour leur production et se défend contre les tentatives de dissolution du sens. La discussion conduite autour des travaux du WZB et de CSEC, qui présentent une certaine exemplarité pour la réception d’autres réflexions et analyses sur ce thème, confirme enfin l’imbrication inéluctable entre la production de connaissances et l’attachement à des arrière-plans sociophilosophiques. L’observation selon laquelle la pensée peut prendre des voies opposées respectivement pertinentes conforte l’argument de la délégation à la société civile de ses orientations. Plutôt que d’espérer la résolution de conflits fondamentalement indécidables, l’organisation de l’exploration de solutions susceptibles d’intégrer les contraintes et les exigences des différents acteurs concernés par un dossier scientifique et technique est une proposition pragmatique pour une pacification de la réception sociale des innovations scientifiques et techniques (Callon, Lascoumes, Barthe, 2001). Elle ne garantit pas contre les impasses et les blocages sur certains dossiers litigieux.
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Beck U., Risikogesellschaft. Auf dem Weg in eine andere Moderne, Frankfurt am Main, Suhrkamp, 1986.
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Beck U., Bon W. (Hrsg.), Die Modernisierung der Moderne, Frankfurt am Main, Suhrkamp, 2001.
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Callon M., Lascoumes P., Barthe Y., Agir dans un monde incertain. Essai sur la démocratie technique, Paris, Le Seuil, 2001.
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Daele (Van den) W., Restriktive oder konstruktive Technikpolitik, in J. J. Hesse, R. Kreibich, C. Zöpel (Hrsg.), Zukunftsoptionen – Technikentwicklung in der Wissenschafts – und Risikogesellschaft, Nomos Verlagsgesellschaft, Baden-Baden, 1989, p. 91-110.
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Daele (Van den) W., Der lange Abschied von den « besonderen Risiken » der Gentechnik. Ergebnisse aus der partizipativen Technikfolgenabschätzung zu gentechnisch erzeugten herbizidresistenten Pfanzen, in P. Stadler, G. Kreysa (Hrsg.), Potenziale und Grenzen der Konsensfindung zu Bio- und Gentechnik, Frankfurt am Main, Dechema, 1997, p. 7-14.
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Daele (Van den) W., Technologie und gesellschaftliche Entwicklung – brauchen wir neue Formen der Auseinandersetzung ?, in Innovartis, 1, Nürnberg, Novartis, 1998, p. 5-9.
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Dierkes M., Grote von C. (Hrsg.), Between Understanding and Trust. The Public, Science and Technology, Amsterdam, Hardwood Academic Publishers, 2000.
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Elias N., Qu’est-ce que la Sociologie ?, Clamecy, Pandora, 1981.
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Giddens A., Les conséquences de la modernité, Paris, L’Harmattan, 1994.
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Krohn W., Daele (Van den) W., Science as an agent of change : Finalization and experimental implementation, in Sozial Science Information, 37 (1), Sage Publications, 1998, p. 191-222.
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Lash S., Szerszynski B., Wynne B. (ed. by), Risk, Environment and Modernity, London, Sage, 1994.
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Yearley S., What does science mean in the « Public Understanding of Science », in M. Dierkes, C. Grote von (Hrsg.), Between Understanding and Trust, op. cit.
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Wynne B., Le nucléaire au Royaume-Uni, in Olivier Godard (sous la dir. de), Le principe de précaution dans la conduite des affaires humaines, Paris, Éditions MSH-INRA, 1997, p. 149-178.
[1]
C’est en Allemagne et en Grande-Bretagne que l’expression de modernité réflexive a vu le jour, et c’est à Ulrich Beck et Anthony Giddens qu’elle doit d’avoir acquis la notoriété qu’elle connaît actuellement. Ulrich Beck est surtout connu pour le terme de « société du risque » qu’il attribue aux sociétés postindustrielles ; Anthony Giddens pour celui de « société réflexive » qui rend compte de la généralisation de l’emprise du savoir dans nos sociétés.
[2]
Pour information sur l’état de la recherche dans ce domaine, on notera que la Deutsche Forschung Gesellschaft a subventionné un programme de recherche très ambitieux consacré aux critères qui justifient la frontière entre société et nature (Ulrich Beck, Wolgang Bon (Hrsg.),
Die Modernisierung der Moderne, Frankfurt am Main, Suhrkamp, 2001). Ces travaux sont par ailleurs étayés par des recherches de type monographique qui tentent à travers des situations problématiques où se jouent des redéfinitions des genres, entre nature et culture notamment, de rendre compte des négociations et des stabilisations successives et instables que ce brouillage des frontières occasionne.
[3]
Cette observation n’est pas sans conséquence dans un contexte où l’importance du cadrage des problèmes n’a de cesse d’être érigée en vertu incontestable.
[4]
Selon la propre définition de Wolfgang Van den Daele : « Die rationalistische Ecke ».
[5]
WZB, Reichpietschufer 50, D – 10785 Berlin, Internet h
http :// www. wz-berlin.de.
[6]
La recherche a été conduite entre 1991 et 1993. Elle a fait l’objet de nombreuses publications, dont l’ouvrage cité ci-dessous. Wolfgang Van den Daele, Alfred Pühler, Herbert Sukopp (Hrsg.),
Grüne Gentechnik im Widerstreit. Modell einer partizipativen Technikfolgenabschätzung zum Einsatz transgener Herbizidresistenter Pflanzen, Weinheim ; New York - Basel - Cambridge - Tokyo, VCH, 1996.
[7]
L’Écologiste, Paris, Éd. franç. de
The Ecologist, n
o 7, juin 2002, p. 24-69.
[8]
On parle d’inversion par rapport au régime actuel qui contraint les détracteurs à établir les risques d’un nouveau dispositif ou d’une nouvelle installation. L’inversion de la preuve contraindrait les promoteurs d’une nouvelle technologie à apporter la preuve de son innocuité.
[9]
On notera au passage que Wolfgang Van den Daele sous-estime un peu hardiment les contraintes qui pèsent sur la formation du savoir commun. Celui-ci s’appuie sur des observations de la vie quotidienne, qui à défaut d’être systématiquement conduites, comme c’est le cas des observations savantes, n’en demeurent pas moins consistantes.
[10]
« Wer überzeugt ist, da Genmanipulation überhaupt gegen die Moral verstöt, weil sie ein Frevel an der Natur ist, wird keine Regulierung akzeptieren, die blo die Risiken für Mensch und Umwelt kontrolliert. Das mu erduldet werden. Es gehört zu den unvermeidbaren Zumutungen des Pluralismus in freien Gesellschaften, da Normen, die der einzelne persönlich für ethisch zwingend hält, vielleicht keine Mehrheit finden. Dies ist zum Beispiel im Konflikt über die Abtreibung der Fall. Erträglich kann diese Zumutung nur sein, wenn dem einzelnen wenigstens der Spielraum bleibt, das eigene Leben an seinen Moralvorstellungen auszurichten. Wo das nicht gelingt, drohen fundamentalistische Kämpfe » (1998, p. 7-8).
[11]
« Wenn staatliches Handeln von einer ordnungsrechtlichen auf eine planungsrechtliche Grundlage umgestellt wird. Eine solche Umstellung dürfte das Konzept der “Sozialverträglichkeitsprüfung” im Sinn haben (vgl. Meyer-Abich/Schefold, 1986). Das Konzept ist zuerst für die zivile Nutzung der Kernenergie vorgeschlagen worden. Dort ist es schon deshalb plausibel, weil diese Technik wegen der evidenten Gefahren jeder ihrer Anvendungen unter staatlichem Vorbehalt steht. (...) Die Nutzung der Technik kann aus jedem politisch zu definierenden öffentlichen Interesse unterbunden werden, nicht nur, weil sie Leben, Gesundheit und Sicherheit gefährdet, sondern auch, weil sie energiepolitische Alternativen blockiert, wirtschaftliche Machtkonzentration begünstigt, die Gewerkschaften schwächt, zu hohen Kontrollaufwand erfordert, die nachfolgenden Generationen festlegt oder auch einfach unverhältnismäig teuer ist » (1987, p. 102).
[12]
« Constructivist rather than realist, hermeneutic rather than positivist, poetic rather than technological, situated rather than disembedded research », S. Lash, B. Szerszynski et B. Wynne,
Risk, Environment and Modernity, London, Sage, 1999, p. 2.
[13]
S. Lash, B. Szerszynski et B. Wynne,
Risk, Environment and Modernity, London, Sage, 1999.
[14]
« This book constitutes a sort of “slow manifesto” against such tendencies in the social sciences more broadly, presenting a number of different accounts of the environmental phenomenon in late modernity which are in different degrees constructivist rather than realist, hermeneutic rather than positivist, poetic rather than technological, situated rather than disembedded » (S. Lash, B. Szerszynski, B. Wynne (ed. by),
Risk, Environment and Modernity, London, Sage, 1999, p. 2).
[15]
Uncertain World : Genetically Modified Organisms, Food and Public Attitudes in Britain, 1997.
[16]
R. Grove-White, P. Macnaghten, B. Wynne,
Wising Up. The Public and the New Technologies, Lancaster University : A research report by the Centre for the Study of Environmental Change, 2000.
[17]
Ainsi, les fermiers aux alentours de Sellafield n’avaient pas toujours les moyens de contester le centre de retraitement des déchets nucléaires. Leur marge de man
œuvre se limitait souvent entre partir ou s’accommoder des nuisances occasionnées par l’activité du centre de retraitement des déchets nucléaires.
[18]
M. Callon, P. Lascoumes, Y. Barthe,
Agir dans un monde incertain. Essai sur la démocratie technique, Paris, Le Seuil, 2001.
[19]
Les appels généreux à une « démocratisation de la démocratie », justifiés par des cas moralement exemplaires, sous-estiment les dérives potentielles de l’inversion de la preuve ou du principe de précaution s’ils étaient appliqués à des dossiers plus sensibles socialement comme l’immigration, l’interruption de la grossesse, le salaire maternel ou l’adoption d’enfants par des couples homosexuels par exemple.