Cahiers internationaux de sociologie
P.U.F.

I.S.B.N.9782130540373
160 pages

p. 205 à 227
doi: 10.3917/cis.115.0205

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n° 115 2003/2

2003 Cahiers internationaux de sociologie

La mémoire des familles populaires.

Effets biographiques des perspectives et souvenirs de vacances

Pierre Périer IUFM de Bretagne et CERPPE Université Rennes 2
Dans les représentations dominantes, les formes et contenus de la mémoire empruntent largement à la culture et au style de vie des groupes dont l’existence, à travers l’héritage, la filiation, les biens et symboles accumulés, s’enracine loin dans le passé et obéit à un ensemble de codes et rituels précisément identifiés. Dès lors, s’intéresser à la mémoire des familles populaires et ouvrières implique un décentrement temporel et une attention à l’égard de productions symboliques dégagées des contraintes et références ordinaires. Ainsi le temps des vacances apparaît comme un terrain d’analyse privilégié pour saisir ce qui, dans la perspective comme dans le souvenir, participe d’une construction identitaire et contribue à la formation et la valorisation d’une mémoire familiale. Souvent conçu et vécu en rapport à un devoir de réussite, le temps des vacances est aussi investi d’un devoir de mémoire qui témoigne de l’enjeu biographique de ce moment privilégié de l’existence individuelle et collective. Mots-clés : Mémoire populaire, Famille, Vacances, Biographie. It is generally admitted that the forms and objects of memory, in its prevailing representations, largely draw from the cultures of social groups whose existence is deeply rooted in the past through cultural heritage, lineage, goods and symbols collected over the years and whose lifestyles obey a set of specific and well defined codes and rituals. Therefore, studying memory in working-class families will require stepping back in time and focusing on symbolic artefacts removed from ordinary constraints and references. Holiday-time provides the ideal field for investigation to apprehend what, in prospects as well as in memories, is part and parcel of the construction of identity and contributes to the accretion and recognition of a « family memory ». Holiday-time is often planned and perceived with mandatory expectations of success and is also endowed with mandatory expectations of memories, a process which reveals the biographic value of this privileged moment of individual and collective existence. Keywords : Working-class memory, Family, Holidays, Biography.
 
UNE MéMOIRE DES FAMILLES POPULAIRES ?
 
 
Dans nombre d’ouvrages et de contributions, y compris scientifiques, la mémoire familiale est envisagée à travers l’étendue de la lignée ou de l’héritage, de biens et de symboles, légués depuis plusieurs générations. Cette représentation confine volontiers au culte des vieilles pierres et des ancêtres (Mension-Rigau, 1994), au souci de la filiation et de la commémoration (Déchaux, 1997), au fétichisme des objets, à l’exaltation d’un esprit de famille transmis par imprégnation et incorporation. Communément, l’enfance représente le terrain d’élection de cet enracinement biographique, là où se forge l’archéologie des structures mentales et émotionnelles de l’individu, le socle culturel sinon biologique d’une identité que le destin aurait définitivement scellée (Mension-Rigau, 1990). Les lieux, les noms ou mieux le renom, symbolisent ce capital généalogique et mémoriel, signent distinctement l’identité familiale et l’appartenance de classe. La profondeur dans le temps de la mémoire confère alors une valeur distinctive et ennoblissante, un supplément d’âme à ceux qui en sont les dépositaires. Cette appréhension de la mémoire n’est pas sans effets restrictifs et électifs en privilégiant les personnes ou les groupes sociaux définis par le rapport lointain qu’ils entretiennent à leurs origines, la place prise dans des événements historiques, la possession de signes et de biens dotés d’une grande richesse symbolique ou économique [1]. En outre, associant d’ordinaire les pratiques du souvenir à des rites et rituels, à des traditions et formes de communion spécifiques, les usages sociaux de la mémoire dénotent un type de rapport au passé qui peut faire l’objet de polémiques ou de luttes politiques, de non-dits ou de silences, notamment lorsque l’évocation des souvenirs, du patrimoine, des racines, est assimilée à une démarche conservatrice ou réactionnaire (Chesneaux, 1996).
À suivre ces écrits et perspectives, on est conduit à s’interroger sur les formes et contenus d’une mémoire dans les familles populaires, voire sur la possibilité même de s’y forger une mémoire. D’aucuns estiment, en effet, que l’identité et la mémoire en milieu populaire ne s’enracinent pas aussi loin dans l’histoire et qu’à ce titre, elles ne peuvent bénéficier de la même influence du passé [2]. Cette représentation s’applique à la mémoire sociale et politique telle qu’elle apparaît dans les travaux pionniers de Maurice Halbwachs qui, au début du XXe siècle, considère le présent comme seul cadre d’analyse d’une classe ouvrière qui n’a pas encore forgé ses traditions ni de mémoire de classe qui lui soit propre. Plus récemment, les tentatives de réhabilitation de la mémoire ouvrière consacrent une vision souvent « folklorisée » et patrimoniale de la culture et des savoirs traditionnels (Attias-Donfut, Lapierre, Segalen, 2002). De même, les conditions et style de vie des familles condamneraient davantage à l’inscription dans le présent, à la répétition comme négation du temps et conjuration du devenir (Maffesoli, 1979). Le quotidien, à travers le travail et les nécessités de la vie domestique, apparaît alors comme l’horizon temporel indépassable de ces milieux, coupés de leur passé, sans pouvoir sur leur destin ni conscience de leur histoire collective. Sans statut à préserver, démunies de biens sinon de valeurs à transmettre, éprouvées par une quotidienneté à l’emprise totalisante, les familles populaires seraient-elles, hormis quelques personnages et témoignages exemplaires, un peuple sans mémoire [3] ?
Dépasser l’opposition factice entre l’histoire cumulative des groupes engagés dans un processus de constitution d’une mémoire et l’histoire stationnaire d’individus prisonniers d’un rapport linéaire au temps conduit à privilégier une perspective soucieuse d’analyser, d’un côté, les différenciations sociales et culturelles qui ordonnent les contenus de mémoire et le rapport à la mémoire, de l’autre, le regard par lequel on examine l’objet de nos investigations. Car la mémoire est insérée dans les cultures et rapports de classe, et ses modalités de constitution, d’expression et de reconnaissance obéissent à des logiques propres qu’il importe alors d’identifier. En effet, la mémoire familiale est plurielle parce qu’elle est à la fois intime et collective, secrète et consacrée par le groupe, et en ce qu’elle représente le cadre des mémoires individuelles, l’instance qui les relie et les soutient. Reconnaître la diversité sociale et culturelle dans le rapport à la mémoire implique de multiplier les perspectives temporelles, d’examiner ses formes et contenus spécifiques. Autrement dit, la mémoire populaire ne se laisse pas exclusivement appréhender à travers le prisme des modèles dominants et les « cultures du bas » ne sont pas, en la matière, la pâle copie des productions symboliques des « cultures du haut » (Verret, 1995). En effet, à l’instar de tout groupe social, les familles populaires constituent leur expérience en univers doté de sens et de cohérence, ce qui n’exclut pas qu’il ne soit pas aussi travaillé par la culture dominante. La fécondité d’une approche attentive à l’autonomie culturelle des groupes dits dominés suggère, à la lumière de ce qu’énoncent Claude Grignon et Jean-Claude Passeron dans Le savant et le populaire (1989), de privilégier les lieux d’altérité, les situations de retrait, d’entre-soi ou « au repos », c’est-à-dire celles où la culture populaire apparaît la moins marquée par les effets symboliques de la domination.
S’intéresser aux contextes, moments et personnages ordinaires de la mémoire implique de s’affranchir des représentations et symboles consacrés, voire institués, afin de porter une attention particulière à l’égard des terrains et des occasions où se fabriquent, dans une certaine indifférence, des souvenirs et une histoire que la culture populaire reconnaît. Parmi les temps forts d’une écriture de la vie familiale et de sa mémoire, celui des vacances et tout particulièrement des congés d’été offre un cadre temporel et un lieu d’expérience ayant parfois valeur d’événement. La portée et la signification d’un tel objet prennent place dans un contexte de baisse sensible du temps de travail (Sue, 1994) accompagné d’une montée des valeurs et activités libérées des assujettissements ordinaires et assignations identitaires, d’ordre domestique ou professionnel (Dumazedier, 1988). Dès lors, le temps des vacances, imaginées ou vécues, ne s’épuise pas dans le modèle consumériste d’un bonheur sans lendemain, car il occupe une place privilégiée dans le système de références et de valeurs des classes populaires dont il scande l’existence (Lalive d’Épinay, 1982 ; Périer, 2000). Nombre de familles populaires songent aux vacances, en parlent, que ce soit dans la sphère domestique ou au travail (Bozon, Lemel, 1989) et apprécient leur statut et condition à l’aune de la possibilité de partir ou pas. Cette propension se manifeste dans le quotidien, en rapport avec l’avenir promis mais aussi par le biais des images, évocations et souvenirs associés à l’expérience des vacances (Périer, 2000). Ainsi, à travers les ruptures qu’elles engendrent, les lieux fréquentés et les rites observés (photographies, mise en scène du bonheur, unité conjugale et familiale retrouvée...), les vacances jouent un rôle majeur et sans doute croissant dans la formation et la conservation d’une mémoire individuelle et collective où chacun se rappelle son appartenance au groupe et à la société, se souvient de la famille et en famille (Muxel, 1996). L’album de photographies de vacances, les souvenirs qui ornent les intérieurs domestiques ou les sociabilités amicales qui survivent à la durée des séjours ne forment-ils pas désormais la quintessence de cette biographie familiale que la mémoire aurait pour fonction de composer et de conserver ?
Plus précisément, on fait ici l’hypothèse que les vacances sont l’un des supports privilégiés d’une mémoire biographique en milieu populaire, mémoire par laquelle la famille raconte et se raconte, produit une image d’elle-même et se donne en image, se forge une identité et une histoire. Ce travail biographique d’élaboration d’un récit familial, virtuel ou vécu, participe, par les perspectives et les souvenirs qui l’animent, d’un processus d’intégration et d’affiliation au groupe. On peut l’envisager sous trois angles complémentaires. L’enjeu biographique désigne en premier lieu l’accumulation positive de souvenirs à cette période de l’année, depuis l’anticipation de cette rupture temporaire d’avec le quotidien jusqu’à son inscription durable dans l’histoire familiale. Pouvoir partir en vacances ou, mieux, les réussir, participe de cette conquête statutaire et identitaire et à l’édification d’une mémoire collective dans laquelle chacun puise le souvenir des bonheurs passés. Empruntant à la métaphore photographique, la dimension biographique recouvre en second lieu la manière d’imprimer ce qui fera trace et date pour le passé. Comment se fabriquent et se transmettent les souvenirs de vacances, selon quels modes de sélection et de conservation ? Qu’est-ce qu’ils montrent du groupe familial, de son identité et de son histoire ? Le processus biographique porte en dernier lieu sur les effets des souvenirs et le travail de la mémoire à travers les remaniements identitaires et symboliques au niveau des individus, du couple et de la famille. Les changements opérés par la rupture des vacances participent d’une redéfinition de la famille, de son statut et de son image. Parallèlement, est posée la question de ce qu’il advient de l’histoire familiale et de la possibilité d’une mémoire collective en l’absence d’expérience vacancière pouvant lui donner sens et valeur. Dans quelle mesure, le non-départ est-il privation des bénéfices symboliques et mémoriels des séjours de vacances ? Ce moment de sédentarité contrainte est-il absorbé dans le flux continu de l’existence, l’annonce paradoxale d’un nouveau départ ou bien un mauvais moment qu’il convient avant tout d’oublier ? Peut-on, en un mot, opposer à la mémoire des vacances des familles parties la vacance de la mémoire des familles sédentaires ?
Cette approche a été réalisée sur la base d’une cinquantaine de monographies familiales auprès de membres des classes populaires, principalement ouvrières [4]. Nombre de ces familles connaissaient une situation économique difficile et un statut professionnel précaire les confinant à une vie au jour le jour marquée par une faible emprise sur le temps et l’opacité du rapport à l’avenir. Plus présentes au foyer et plus investies dans le rôle de dépositaires de la mémoire familiale, les femmes ont été très souvent les personnages interviewés pour dire les souvenirs de vacances ou de congés d’été. Une première vague d’entretiens a eu lieu quelques semaines avant la période estivale et a permis d’apprécier les projets et perspectives de vacances, ou leur absence. La seconde vague d’entretiens menée auprès des mêmes familles s’est attachée à recueillir les récits et souvenirs des séjours ou congés d’été, à situer la contribution de ce moment de l’année dans la construction d’une biographie et d’une mémoire familiale. Si cette méthode d’investigation conduit inévitablement au recueil d’évocations passées par le filtre sélectif de la mémoire individuelle, subjective et émotionnelle, elle ne doit pas précipiter sur les terres toujours fertiles de la singularité biographique mais s’attacher à identifier ce qui, dans les discours, correspond à des logiques et formes sociales de production collective d’une mémoire et d’une identité.
 
LA MÉMOIRE ANTICIPÉE
 
 
Les cadres sociaux de la mémoire des vacances
Avec le développement des moyens de transport et l’expansion des loisirs, ce sont progressivement les notions de départ puis de voyage qui vont donner sens à la notion contemporaine de vacances et l’ériger en norme sociale. Car il est socialement attendu qu’une famille parte, et celles qui ne peuvent accéder à cette mobilité, majoritaires dans les groupes enquêtés, se voient souvent attribuer le statut d’exclues (Périer, 2002). Pour autant, les vacances ne se résument pas à la durée d’un séjour encadré par les moments du départ et du retour, car elles sont d’abord, et pour le plus grand nombre, l’objet d’une relation imaginaire entretenue de façon intime ou collective avec elles. Modèle de bonheur, les vacances symbolisent ce monde meilleur, antidote au quotidien, où l’on peut se rêver Autre et Ailleurs. Que ce soit dans le rapport à la vie domestique ou au travail, l’idée de vacances semble fixer tout ou partie des désirs d’inversion, de compensation ou d’affirmation identitaire qui animent le corps social, y compris les membres des classes populaires. Ces pensées et ces attentes de vacances, sans cesse renouvelées, mobilisent à la fois la mémoire du passé et une mémoire de l’avenir. L’une et l’autre contribuent à préparer des souvenirs par anticipation, c’est-à-dire l’annonce de ce que la famille s’apprête à vivre, mais également ce qu’elle pourra témoigner et conserver d’une telle expérience. Car la famille qui se remémore les séjours et les contrées visitées, les relations et les sentiments qui prévalaient lors de ces moments privilégiés, sollicite le passé au regard du futur vacancier qu’elle se plaît à imaginer. De même que puiser dans l’iconographie publicitaire des vacances n’a pas pour seul effet de se préparer à les consommer – seule une minorité y accédera –, mais de donner au présent les signes d’un futur dont chacun se laisse à penser qu’il est inéluctable (ces voyages dont on aime à se dire qu’un jour, c’est certain, on les fera). Dans cette dialectique du passé et de l’avenir, s’élaborent de nouvelles perspectives et un autre regard sur le présent. Les évocations des vacances passées préparent celles qui s’annoncent comme elles relient la mémoire passée à la constitution des souvenirs futurs. En témoigne le sentiment de cette mère, habituée des séjours de vacances : « On y pense toute l’année, on parle des précédentes pendant six mois et le reste, on parle des prochaines. » Défaire et refaire le parcours des vacances, anticiper les destinations, c’est partager des souvenirs, s’investir dans le moment présent et fusionner dans la perspective d’un avenir commun. Suivant cette approche, le temps virtuel des rêves ou projets de vacances, comme le temps rituel des souvenirs, redoublent le temps de la vie quotidienne.
En ce sens, la mémoire du passé participe d’une mémoire projetée qui se modèle dans un à-venir, plus souvent en territoire connu que dans les contrées aventureuses d’une terra incognita. En effet, les vacanciers « ritualistes », largement majoritaires en milieu populaire [5], aiment à reproduire ce qui a fait le succès des étés passés, retrouver les lieux mais aussi les personnages familiers. Cette forme de sécurisation du séjour de vacances concerne les conditions matérielles, l’ambiance et les connaissances, l’occupation du temps, mais aussi les souvenirs à rapporter et dont ils pourront témoigner. Il y a là un enjeu qui porte à la fois sur ce que la famille s’apprête à vivre et sur l’image qu’elle pourra restituer et éterniser de ce séjour vacancier. A contrario, l’expérience d’un premier départ nourrit une forme d’incertitude sur les conditions du séjour et, plus profondément, sur les changements induits par la trace mémorielle d’une telle expérience. En effet, la rupture de lieu et de temporalité introduit une période d’indétermination qui inaugure une recomposition de la mémoire familiale. « Toute rupture contient un moment d’éternité durant lequel il y a une incertitude sur le champ des déterminations sociales » (Gras, 1979, p. 16). À l’instar de ce qui s’éprouve à l’occasion des ruptures consécutives au déménagement résidentiel, le départ en vacances installe la famille dans un devenir et signe l’entrée dans une nouvelle temporalité. C’est parfois au prix d’une certaine violence faite à elle-même que la famille peut envisager de partir : « C’est moi, j’ai été obligée de prendre ça sur moi », dit une mère au foyer de quatre enfants. « Parce que mon mari, il ne dit jamais rien, on part, on part pas, c’est pareil. Là déjà, pour partir à B..., c’est dur quand même, c’est un gros souci, on est changé quand même, on sera changé. » Ainsi, le regard porté sur l’avenir transforme le rapport au présent et l’inscription de chacun dans le temps familial. Le projet de départ intègre la perspective du retour, et cette mémoire anticipée dans ses effets s’efforce de conjurer l’incertitude d’une rupture radicale dont la symbolique s’apparente parfois à l’épreuve du déracinement : « Le voyageur se vit comme un “mort” symbolique, c’est un individu qui meurt dans un monde, pour renaître autre et meilleur “ailleurs” », écrit Rachid Amirou (1995, p. 168). Cette appréhension, consciente ou non, conduit parfois à ne jamais totalement séparer les deux faces, vacancières et ordinaires, d’un même monde et à les fondre dans un même continuum de temps, d’espace, d’expérience : « Moi pour partir, c’est pas un problème. J’ai la caravane sur place, j’ai que la route à faire. Là-bas, c’est à peu près la même vie qu’ici, j’ai juste à faire les bagages et partir. Je vais pas loin, j’ai soixante kilomètres à faire, tous les week-ends et vacances on y va », raconte un homme « parti » un mois avec sa famille. Cette manière de transfert où là-bas serait comme ici, où hier anticipe ce que sera demain, résume de façon idéaltypique la propension des vacanciers des familles populaires à préparer les conditions d’une relation contrôlée, non aventureuse, au temps de vacances, donc à préférer la répétition et l’inscription dans une continuité d’habitudes et de souvenirs à l’incertitude d’une rupture avec les formes et contenus de la mémoire des vacances passées.
Le devoir de mémoire
La programmation des vacances et l’inscription dans une temporalité de l’alternance rythmée par les départs et les retours préparent le cadre social de fabrication des images d’un prochain passé. Cette propédeutique de la mémoire s’inscrit dans un contexte historique marqué par la place particulière prise par les souvenirs et témoignages devenus consubstantiels des vacances. Ainsi, le souvenir fait partie intégrante de la construction de l’expérience des vacances à venir, et pose un impératif de mémoire. Alain Corbin fait remonter à la fin du XVIIe siècle le souci du touriste « consciencieux » qui, s’il ne se fait pas accompagner par un bon dessinateur, s’attachera à constituer une collection de gravures propres à entretenir la permanence du souvenir (1990). À l’époque romantique du plein épanouissement touristique, le récit oral, mais surtout écrit, permet de conserver et de transmettre la mémoire des premiers touristes-voyageurs. Puis, la massification progressive des séjours de vacances s’est accompagnée d’une normalisation du souvenir. Devenu le complément indispensable du séjour de vacances, son double à conserver, le souvenir de vacances établit une continuité temporelle entre le passé, le présent et l’histoire future du groupe familial.
De même que la préservation d’un patrimoine familial obéit à un devoir moral pour les classes bourgeoises et possédantes [6], les souvenirs collectés au fil des séjours de vacances se conforment à un devoir social de mémoire. Il faut que les vacances procurent leur lot de souvenirs, d’images inoubliables, qu’elles marquent positivement l’histoire des individus et du groupe. Qu’elles soient dans l’ordre de l’événement ou du rite périodiquement actualisé, les vacances représentent un cadre social d’enregistrement de souvenirs que la famille s’attachera à célébrer. Le temps du projet qui préexiste, parfois longuement, à l’avènement du séjour de vacances prédispose à l’enregistrement des souvenirs. « Il semble que l’attente fasse le vide en nous, qu’elle prépare la reprise de l’être, qu’elle aide à comprendre le destin ; bref, l’attente fabrique des cadres temporels pour recevoir le souvenir », écrit Gaston Bachelard (1989, p. 47). L’esprit qui se rend disponible au souvenir, c’est aussi l’individu qui se préoccupe de l’image des vacances qu’il souhaite restituer et éterniser.
Les souvenirs de vacances ne s’acquièrent donc pas de façon passive car ils s’impriment dans la conscience individuelle par la médiation de catégories mentales de perception et d’appréciation des opportunités de photographier ou de filmer. À travers le filtre de la beauté, de l’exotisme ou du bonheur vacancier, s’opère une sélection d’images, de scènes, de personnages et d’expressions dont le caractère supposé authentique signe la force du souvenir. Plus stéréotypées que spontanées, ces prises de vues reflètent, selon les codes établis, la conformité de la mémoire vacancière à la norme des expériences à vivre et des réalités à voir. Aussi, le devoir de réussite des vacances longtemps espérées peut-il s’interpréter au regard de cet enjeu de constitution d’une mémoire du groupe, unifié et pacifié, en lui-même et dans ses relations avec les autres. De telles expériences construisent ce que Maurice Halbwachs appelle un « fondement commun » nécessaire à l’expression d’un sentiment d’appartenance identitaire entre individus partageant une communauté de souvenirs.
 
LA FABRICATION DES SOUVENIRS
 
 
Images et objets souvenirs
Le temps de vacances qui s’écoule est inséparablement un rapport actif de mémorisation du temps qui passe. Les souvenirs à rapporter imposent un travail de sélection, de compilation et de conservation des moments jugés les meilleurs ou les plus remarquables. « Le souvenir est un ouvrage souvent difficile, ce n’est pas une donnée. Ce n’est pas un bien disponible », précise Gaston Bachelard (1989, p. 50). De nos jours, toute famille en vacances se préoccupe de traduire, à l’aide de différents supports, l’image d’elle-même qu’elle souhaite conserver et communiquer. L’achat d’objets-souvenirs et la réalisation de photographies ou films de vacances ont un caractère ritualisé et quasi obligé qui tient moins à ce qu’ils montrent – combien de photos en tout autre lieu transposables et de souvenirs vendus à l’identique en différents points de la planète ! – qu’à ce qu’ils symbolisent de l’histoire du groupe familial pour lui-même et pour les autres. Ainsi, les objets-souvenirs s’acquièrent-ils dès le commencement des séjours comme les témoins des vacances passées et ils anticipent le basculement du présent dans l’ordre de la mémoire. Emblèmes d’un autre temps et d’un Ailleurs, les objets-souvenirs siègent ordinairement en bonne place dans le décor du foyer. Sans négliger leur valeur d’ornement, leur statut privilégié réside sans doute davantage dans leur pouvoir d’évocation et d’éternisation des moments forts de la vie familiale. Support d’une mémoire objectivée, visible et transmissible, l’objet-souvenir est rapporté pour soi mais aussi pour le montrer ou l’offrir à d’autres, amis ou proches connaissances. Offert, il acquiert une fonction de médiation permettant une reviviscence du passé et l’inscription du séjour dans le cercle plus étendu des relations et de la mémoire collective, familiale ou amicale. Il représente alors une invite à regarder et à se rappeler autrement, sous un jour de forte unité affective, la famille partie en vacances.
La photographie remplit une fonction similaire bien que plus récente. La démocratisation de cette pratique et la multiplication des supports lui confèrent une place privilégiée dans la constitution des archives familiales. Rares sont désormais les vacanciers qui ne s’adonnent à cette pratique comme s’il ne pouvait y avoir de vraies vacances sans photographies pour en attester l’authenticité. D’une certaine manière, l’image prime le langage, et le séjour s’ordonne simultanément sur le double plan de la réalité vécue et de sa représentation imagée. Edgar Morin parle à ce propos de « débauche imageante au premier degré (voir pour se souvenir) et au second degré (photographier pour voir ses souvenirs) » (1988, p. 82). De ce point de vue, la spécificité des membres des classes populaires dans le rapport à la photographie de vacances se situe moins dans la pratique que dans les objets photographiés. Le souci de fidélité au réel, le goût du réalisme (Hoggart, 1981) commandent l’acte de photographier. Très souvent, la famille réunie autour des enfants occupe le devant de l’image [7]. Elle est saisie dans des situations de plaisirs partagés ou dans des activités tenues pour caractéristiques de l’ambiance et de la communion des vacances (la baignade, la partie de boules, le repas au grand air, la visite d’un site...). L’expression des sentiments prime la mise en scène conventionnelle et cérémonielle de la dignité sociale et morale de la famille (Jonas, 1991), l’aisance et la décontraction déjouent les signes du conformisme et du sérieux. Ces photographies de saison et d’occasion ont notamment pour fonction « de solenniser et d’éterniser les grands moments de la vie familiale, bref, de renforcer l’intégration du groupe familial en réaffirmant le sentiment qu’il a de lui-même et de son unité » (Bourdieu, 1965). Face à l’affaiblissement des grands rites de célébration du lien conjugal et familial (baptême, mariage...), les vacances ne sont-elles pas l’occasion privilégiée de mettre en scène, avec le souci de le montrer et d’en témoigner, l’identité et la solidarité du groupe ? À la fois signe et support d’intégration, la photographie familiale de vacances renvoie à la famille, en temps réel comme en temps différé, l’image de sa propre unité. Elle ponctue le déroulement du séjour, signe l’intensité des moments vécus, donne à l’instant présent la valeur d’un moment déjà inscrit dans la mémoire.
Socialisation et incorporation des souvenirs
La fonction d’intégration familiale de la photographie de vacances n’opère pas simplement dans l’instantané de l’acte, car elle se déploie également dans le cadre du souvenir et de l’expression de ce souvenir. Le groupe est l’instance privilégiée d’une mémoire des vacances en ce qu’il organise la production et la conservation des souvenirs individuels. Pour autant, la mémoire n’est pas celle du groupe mais d’individus dont les souvenirs empruntent et se recomposent à la lumière de ceux des autres. Conception héritée de Maurice Halbwachs qui écrit : « Si la mémoire collective tire sa force et sa durée de ce qu’elle a pour support un ensemble d’hommes, ce sont cependant des individus qui se souviennent en tant que membres du groupe », écrit-il (1968, p. 33). Et « se souvenir dans la famille, c’est se souvenir de la famille comme d’une nature qui serait un idéal et qui serait à continuer », précise Gérard Namer (1987, p. 58). Dans cette perspective, la photographie de vacances représente l’un des supports privilégiés en ce qu’elle procède par sélection des bons moments passés, occultation, voire oubli des autres. La photographie et, plus récemment, les films de vacances opèrent la transfiguration du groupe familial par lui-même. Ils fournissent des repères temporels, transmettent les éléments d’une histoire et d’une valeur du groupe, ouvrant l’accès au culte de son unité et de son identité.
Les premiers jours suivant le retour de vacances offrent maintes occasions à la famille de raconter et de se raconter et, du même coup, de construire et de reconstruire ses souvenirs de vacances périodiquement réactivés. « On se remémore, les photos surtout, puis on se raconte des fois ce qu’on a fait là-bas, des bêtises, on se rappelle ça, on rigole quoi ! », confie une mère. Souvent, la photographie sera regardée comme elle a été vécue, avec les rires et les plaisanteries caractéristiques de l’ambiance des vacances. « Moi, j’aime me faire en ce moment une cassette des vacances. Donc quand je me refais cette petite cassette, je m’y crois... (Rires). Il n’y a plus qu’à mettre des brochettes sur la table, des herbes de Provence et on y est ! », dit une autre. Les retours et arrêts sur images entretiennent la persistance des impressions de vacances : « J’ai pris beaucoup de photos, j’aime bien les regarder et les regarder encore, ça ne me fatigue pas », affirme une troisième. Les photographies et films regardés et commentés redoublent, sur un mode tantôt nostalgique tantôt euphorique, les scènes emblématiques de la communion familiale des vacances.
Loin de s’opposer à la socialisation du groupe familial prisonnier d’un rapport passéiste à ce qu’il fut, la mémoire nostalgique des vacances est, comme le souligne Gérard Namer, après Maurice Halbwachs, une liaison du présent avec le passé qui « valorise la continuité sociale » (Namer, 1987, p. 71). C’est du reste à partir de cette fonction d’intégration que Durkheim explique l’utilité de la mémoire collective pour la société. Car ce sont les autres qui nous incitent à nous ressouvenir et à entretenir une mémoire qui ne pourrait se perpétuer, sans se déformer, par le seul travail de la conscience individuelle. Ainsi, les échanges de photographies entre connaissances de vacances et parfois les rencontres permettant de revivre à plusieurs les bons moments des vacances passées participent d’une conservation et d’une socialisation collectives du souvenir. La correspondance épistolaire d’été travaille également à produire cet effet en ponctuant rituellement les relations entre proches ou connaissances rappelées, parfois de façon exclusive, à ce moment phare de l’année. Par le jeu des cartes postales, l’univers du vacancier s’insère dans le quotidien de celui qui les réceptionne, les conserve ou les expose, forgeant ainsi ses propres souvenirs à travers les souvenirs des autres.
Si la mémoire individuelle peut être considérée comme un point de vue sur la mémoire collective, ces deux formes du souvenir ne s’excluent pas. Certes, Maurice Halbwachs souligne la difficulté d’évoquer des souvenirs « qui ne concernent que nous, qui constituent notre bien le plus exclusif » (1968, p. 31). La participation à la pensée collective permet à la mémoire individuelle d’atteindre des souvenirs plus éloignés et conditionne la possibilité de remonter dans le passé. Cependant, cette perspective sur la mémoire ne doit pas écarter l’irréductibilité d’une mémoire « intime et personnelle », selon les termes d’Anne Muxel (1991) et, à ce titre, plus impressionniste et plus émotionnelle. Cette mémoire au repos agit sur le mode de la « résonance » par « l’action retardée et continuée qu’un objet exerce encore sur notre esprit » (Halbwachs, 1968, p. 177). En effet, tout vacancier intériorise des expériences qui, sans être communiquées, peuvent néanmoins correspondre à des moments partagés avec d’autres. Ce qui caractérise cette mémoire intime, c’est le fait qu’elle surgisse à la conscience de façon imprévisible, de manière involontaire et qu’en s’individualisant, le souvenir dont elle est le siège se conservera moins longtemps. En ce sens, il importe sans doute moins d’opposer mémoire collective et mémoire individuelle que d’accepter la perméabilité des formes et temporalités de la mémoire et les infinies variations par lesquelles elle traduira tantôt l’expression de ce qui est le plus intime, tantôt de ce qui est le plus commun. La proximité de l’expérience facilite la remontée de souvenirs personnels et leur expression individuelle. « On garde toujours des souvenirs de vacances, pour moi c’était bien, je garderai toujours des souvenirs, la plage, tout ça, c’était bien », confie, nostalgique, une mère. Sans doute l’intensité émotionnelle de l’événement renforce-t-elle son pouvoir d’évocation et la durée de ses effets. Enthousiasmée par le séjour des vacances passées, une femme assure que les photographies lui sont inutiles car, pour elle, « tout est dans la tête ». Cette autonomisation du souvenir lui procure une valeur biographique forte. L’individu l’intègre dans une mémoire personnelle et la transforme, inconsciemment, en une ressource qui parfois « surgit au moment le plus inattendu et ramène à soi le bonheur du passé » (Muxel, 1991, p. 252). Ces images mentales sont l’effet différé et récurrent des vacances. Recentré sur lui-même par ses souvenirs personnels, l’individu rétablit le lien entre le passé et le présent, subsume parfois le plaisir des images de vacances au réalisme de la vie ordinaire. Ce récit biographique est celui d’une identité réconciliée avec elle-même et peut-être un moyen de la préserver.
 
LE TRAVAIL DE LA MÉMOIRE
 
 
Les effets différés
La mémoire des vacances ne prend pas seulement la forme d’images et d’objets-souvenirs rapportés des contrées visitées, ni celle des changements d’ordre corporel ou esthétique (la « bonne mine » au retour de vacances, le bronzage) souvent considérés comme les signes de reconnaissance physique et sociale du vacancier que l’on a été, voire comme des indices de réussite des vacances (Laurent, 1967). En effet, l’expérience des vacances ne laisse pas de modifier le regard que la famille porte sur elle-même et celui qu’elle sent porter sur elle. Les effets de la mémoire vacancière touchent, dans une relation réflexive, tant au système des échanges à l’intérieur du groupe conjugal et familial qu’à son image sociale. Il s’enclenche, par le truchement du séjour et de l’empreinte laissée en chacun, un procès de redéfinition des places et des rôles au sein du groupe, une dynamique de reformulation identitaire, voire de remaniement symbolique. Point d’orgue d’un processus entamé avec la perspective du départ, le retour négocié consiste à transiter en douceur de l’identité et du monde des vacances au monde social des réalités retrouvées. Par l’effet de décentrement géographique, temporel, et l’expérience de l’altérité qu’elle engendre, la forme vacancière du voyage conduit sans doute à l’intensification de ce processus [8].
Plus généralement, ce basculement dans l’ordre des cadres de significations se produit selon des modalités variables et avec des conséquences inégales. Il y a souvent le sentiment d’un rêve éveillé qui s’achève et la nécessité de devoir renouer avec un univers d’obligations et de positions sociales établies. Les récits ne manquent pas de familles qui évoquent avec amertume et nostalgie cette expérience finissante des vacances et le retour au monde d’avant. Cependant, la quotidienneté d’après les vacances n’est pas celle que les familles ont laissée en partant, car elle se trouve revisitée, réfléchie à la lumière du proche passé vacancier. C’est ainsi qu’une mère réalise, dès son retour de vacances, l’importance des changements opérés : « Ça a été un grand plus ! Je vois que je peux encore m’amuser, faire autre chose qu’être une maman tout le temps avec ses enfants, et ça je ne le croyais pas, je ne me sentais pas capable de faire ça. » Le retour active la récurrence de la mémoire des vacances en ce qu’elle transpose, prolonge, voire amplifie dans la vie ordinaire certains des changements opérés à la faveur de l’été. Dans un entretien rapporté par Abdelmalek Sayad, on découvre le processus ayant conduit, suite à un séjour familial, à une profonde révision des rapports et rôles conjugaux. Partir représentait une forme de défiance vis-à-vis de l’autorité paternelle et a eu pour effet d’engendrer une redistribution du pouvoir domestique de sorte qu’au retour, rien ne sera plus jamais comme avant. « Une année, on a réussi à emmener ma mère avec nous en vacances, faire du camping et en plus, sans mon père ! Mon père est resté à la maison, et on savait très bien qu’en restant il espérait empêcher tout le monde de partir ou au moins ma mère, que sa femme reste avec lui. Mais elle l’a pas suivi pour une fois. [...] On avait passé trois semaines très agréables. Ça a fait date [...] Ça date de ce moment-là, qu’elle est partie en vacances sans mon père, que ma mère est devenue autonome [...] C’est là qu’on s’est rendu compte... qu’on s’aperçoit vraiment de ce que c’est, en fait, l’autorité de mon père... On pouvait après ça faire absolument tout ce qu’on voulait. Mon père a lâché son pouvoir » (Sayad, 1979). Ainsi, ce qui est conquis ou réapproprié à la faveur des vacances peut se continuer, par adaptations secondaires, dans la vie de tous les jours. L’expérience des vacances et les traces imprimées dans les mémoires ont donc des effets différés dont la portée réelle s’apprécie à l’issue du séjour. Suivant cette logique, le devoir de réussite des vacances s’inscrit dans un processus de régulation dont il est attendu que les effets se prolongent au-delà de la durée du séjour. Aussi, nombre de décisions, de changements, de « bonnes résolutions » de rentrée, comme le dit le sens commun, sont consécutives au séjour de vacances. Le temps des vacances n’a plus le sens d’une rupture, mais plutôt d’une transition nécessaire et programmée que les individus mettent à profit pour changer ce qui devait l’être. Il représente le moment choisi pour satisfaire une stratégie de restauration, de réparation ou de consolidation des liens au sein du couple et la famille. Paradoxe d’un retour qui fait de chaque rentrée un « nouveau départ ».
La mémoire familiale par procuration
La difficulté particulière des familles non parties à se doter d’une mémoire collective du temps de vacances qui ne soit hantée par la figure du séjour qu’elles n’ont pas vécu [9] les porte à attribuer à leurs enfants le pouvoir de dire la valeur du temps passé l’été et, ce faisant, la légitimité pour tous à s’en souvenir. Les familles non parties sont face à un double enjeu : enjeu d’occupation du temps long de l’été et de préservation des risques de la vacance, enjeu statutaire pour les parents ayant socialement à charge de faire partir leurs enfants. Au-delà, ce temps d’été ne doit pas apparaître comme une parenthèse sans lendemain ni prendre statut de vacance dans l’histoire familiale. Aussi, les parents délèguent à l’enfant parti en séjour de vacances, souvent revendiqué comme un droit [10], le pouvoir d’initier et de valider le souvenir du temps passé. À la fois sujets et agents de la mémoire familiale, les enfants se voient investis d’un rôle de médiateur, voire de gardien de la mémoire ordinairement dévolu aux femmes (Dechaux, 1997) et aux grands-parents (Namer, 1987). Non que l’enfant relie les différentes phases de la mémoire collective, mais il contribue à la réunion des mémoires individuelles à l’intérieur de la famille. Figure inversée de « l’ancien », l’enfant est l’instigateur d’un courant de pensée nouveau, il est celui par qui le souvenir arrive et procure au groupe familial les ressources en images, récits d’expériences nécessaires à la constitution et à l’affirmation d’une mémoire partagée. L’histoire des vacances ou, plus simplement, le récit que l’enfant en fait s’offre alors comme une suite d’images et d’évocations proposée à la mémoire du groupe tout entier. Ce souvenir n’est pas seulement transmis d’un individu à un autre, mais aussi reconstruit sous la forme d’un bien commun. Il cimente la mémoire du groupe, plus souvent entretenue par les mères, et il y a une socialisation du souvenir, et de l’enfant lui-même, au travers des échanges auxquels ces récits donnent lieu.
Si, a contrario, l’absence de mémoire enfantine des temps forts de l’été affecte l’image que le groupe a de lui-même et de son unité, elle atteint également l’identité individuelle en ce qu’elle peut engendrer un sentiment de manque, voire de privation chez l’enfant mesurant à travers ses relations avec les camarades l’étrangeté de ses pratiques sédentaires. Sans être visible, ce silence de la mémoire n’en produit pas moins des effets de dévalorisation sociale, voire d’exclusion dans toute situation où l’enfant se comparera avec ses pairs, dans l’espace scolaire en particulier [11]. Une mère donne la mesure de ce phénomène : « Ça nous embête toujours un petit peu de savoir qu’on ne peut pas partir, surtout pour les enfants. Quand on voit nos enfants, la grande, qui nous dit : “Regarde, quand on va reprendre l’école on va me dire ‘Qu’est-ce que tu as fait pendant les vacances ?’ », elle me dit : “Moi, j’ai jamais rien à raconter parce qu’on s’en va jamais !” Quand ils sont grands, ils voient bien que les petits copains, les petites copines, ils s’en vont dans tel ou tel endroit et pas eux. » Loin de se réduire à sa dimension individuelle, le souvenir vacancier représente un agent de participation à la vie collective. En d’autres termes, l’absence de souvenirs ou la difficulté à les faire partager contraint tout retour réflexif sur son passé sans favoriser la socialisation dans le temps présent.
Le travail d’oubli
Ce serait sans doute trop concéder à l’arbitraire culturel du départ en vacances que de refuser tout souvenir à ceux, enfants ou familles, qui ne partent pas et faire d’une vie qui ne soit pas ponctuée par les rites de transhumance estivale le lieu d’un temps immobile, fondu dans l’immanence de l’existence. Certes, les familles sédentaires ne sont pas rappelées ni investies au même degré que les autres vacanciers par le devoir de mémoire. Cela ne signifie pas pour autant que l’expérience de la sédentarité s’éprouve en dehors de toute conscience individuelle et collective du temps et qu’elle ne contribue pas à l’écriture d’une histoire, ne serait-ce qu’au travers d’une série de petits événements qui valent moins par leur caractère exceptionnel que par les conditions dans lesquelles ils ont été vécus : les excursions en bord de mer, les visites de parcs d’attractions avec les enfants, les fêtes en famille... Avec une fréquence et une intensité variables, ils ponctuent le déroulement de l’été et installent, de façon erratique plus que continue, une mémoire familiale des vacances sédentaires.
Pour ce faire, il faut non seulement que ces moments ou événements puissent susciter l’action de la mémoire, mais leur reconnaître un statut privilégié dans une histoire du groupe conjugal et familial porté à s’en souvenir. Il convient à cet égard de séparer les groupes sédentaires présentant une mémoire active, c’est-à-dire une volonté collective de se souvenir des vacances, des groupes dont la mémoire du temps d’été serait passive, de nature individuelle et soumise à l’aléatoire de situations dont l’enregistrement s’effectuerait en quelque sorte à l’insu même des sujets. Le rapport au temps de vacances des familles sédentaires les plus enserrées dans le continuum de la vie ordinaire apparaît caractéristique de ce phénomène. L’existence réglée par le mécanisme de l’habitude entrave l’action de la mémoire et par conséquent l’expression collective du souvenir. Tout se passe comme si le temps qui s’écoule ne pouvait réellement avoir prise sur la conscience d’individus absorbés à d’autres tâches, d’autres nécessités et enveloppés dans d’autres courants de pensée. Dans son interprétation de l’oubli par détachement du groupe, Maurice Halbwachs évoque cette figure en parlant de personnes « dont on dit qu’elles sont toujours dans le présent, c’est-à-dire qu’elles ne s’intéressent qu’aux personnes et aux choses au milieu desquelles elles se trouvent sur le moment, et qui sont en rapport avec l’objet actuel de leur activité, occupation ou distraction » (1968, p. 9). Les familles se souviennent du temps des « vacances domestiques » principalement au travers de catégories propres à signifier la reproduction des habitudes et la routine d’activités envisagées dans une temporalité sociale indivise. Invitée à évoquer le temps passé l’été en famille, ses souvenirs éventuels, une mère répond de façon laconique qu’ « il ne s’est rien passé de spécial ». L’écran du présent obscurcit les horizons temporels du passé et de l’avenir. Il repousse la possibilité de s’arrêter, d’immobiliser et de faire durer le temps, propriété qui, selon Maurice Halbwachs, constitue le propre de la mémoire. Reliés à d’autres dans les moments de la vie présente, les individus ne partagent pas pour autant le courant de pensée d’une mémoire collective qui suppose une perspective sur le temps. Maurice Halbwachs le rappelle : « On peut être dans le temps, dans le présent qui est une partie du temps, et cependant ne pas être capable de penser dans le temps, de se transformer par la pensée dans le passé proche ou lointain » (id., p. 128). C’est parce que leur pensée épouse les fluctuations du présent, s’y soumet par habitude ou en réponse à l’urgence, qu’une partie des familles sédentaires apparaît alors dépourvue de souvenirs. Ce temps plein de la répétition et de la continuité s’oppose à la formation et à l’enregistrement de souvenirs qui commandent le retour réflexif sur soi et sur le groupe familial.
À côté de l’oubli involontaire soumis aux déterminations du présent, d’autres se soucient de conjurer le passé, de ne pas prolonger dans les consciences individuelles un temps désinvesti, à contretemps, et qui précisément n’a parfois que trop duré. Parce que la mémoire procède d’une reconstruction, elle comporte indissociablement un travail d’oubli. L’oubli vise alors à effacer de la mémoire les quelques traces indésirables qui rappellent, négativement, le temps d’été. Cette manière de refus de tout souvenir procède moins d’une entreprise de reformulation de la mémoire du groupe, de sorte que l’oubli serait une condition de la mémoire, que d’une attitude qui ne se soucie pas du passé et ne souhaite pas en conserver l’image. Parler de stratégie d’oubli, c’est rappeler le caractère intentionnel de cette attitude et décrire les fonctions de protection des individus qu’elle remplit [12]. En d’autres termes, le non-départ en vacances de familles tendues une année durant vers l’objectif d’un séjour alimente une vision dépréciée de la réalité vécue et un sentiment de privation qui porte à oublier. La négation du temps passé revêt alors un caractère salutaire en vue d’une meilleure accommodation au présent. Difficilement avouable, ce travail de la pensée qui consiste à ne pas se souvenir, à taire la mémoire qui sommeille en soi, peut confiner à une obligation de silence faite à soi-même et au groupe. C’est du même coup l’impossibilité de se doter d’une mémoire familiale du temps passé qui est en jeu et, avec elle, la participation à une temporalité commune qui se trouve compromise. Les mémoires individuelles s’entrecroisent comme autant d’univers indépendants mais sans jamais composer une mémoire collective qui puisse fonctionner en rappel heureux de sa propre existence. Dès lors, les silences imposés à la mémoire sont autant de deuils volontaires, d’interdits assignés au passé, qui obèrent la communication et le processus de transmission familiale.
 
CONCLUSION
 
 
Par-delà les valeurs de repos et de trêve communément associées à l’expérience des vacances, le recueil des projets et des récits vacanciers, les images qui les anticipent, comme les souvenirs qui les prolongent, montrent l’enjeu de ce temps dans la production et la socialisation d’une mémoire familiale en milieu populaire. Si cette mémoire n’exclut pas les traces au niveau individuel, à travers l’émotion, les rémanences d’images ou de sensations incorporées, elle s’ordonne sans doute davantage sur le plan collectif en ce que les vacances sont d’abord un temps fort de la vie familiale, de son identité et de son histoire. Aussi, à côté des fonctions de transmission, de reviviscence et de réflexivité développées par Anne Muxel (1996), la mémoire des vacances suggère de considérer l’importance d’une fonction d’intégration du groupe qui précède, accompagne et prolonge les vacances. Cette fonction s’exerce durant une partie de l’année à partir des effets de mobilisation associés à la perspective plus ou moins réaliste d’un prochain séjour et par les souvenirs, pensées et projets qui ponctuent le quotidien des familles. Elle se nourrit de la mémoire du passé comme d’une mémoire anticipée, en devenir, opère l’articulation entre le présent et l’avenir. Après le séjour, le processus d’intégration se prolonge sous la forme des souvenirs de vacances, des supports et images par lesquels la famille se forge une mémoire de son unité et de son identité. Le lien qui subordonne la mémoire individuelle au groupe fonctionne alors comme un opérateur d’intégration. Il renforce le sentiment d’appartenance à la famille et offre, par le jeu de reconstructions successives, l’image d’un passé vacancier inséré dans le présent de la vie ordinaire. Plus généralement, il inscrit chacun de ses membres dans une temporalité commune qui intègre le passé et l’avenir mais toujours à partir du présent. Ce processus aurait pour pendant une forme d’anomie temporelle et mémorielle imposée à ceux qui non seulement ne sont pas partis, mais surtout éprouvent négativement leur sédentarité estivale, disqualifient leur propre passé et sont portés à l’oublier.
En milieu populaire, cette fonction d’intégration et de constitution d’un « nous » attachée à la mémoire collective des vacances ne recouvre pas le caractère d’évidence qui lui revient dans d’autres groupes sociaux. Elle ne procède pas d’une continuité ou de références stabilisées, à la manière de ces maisons et domaines de famille rituellement investis en période estivale et dont la seule fréquentation suscite un pouvoir d’évocation, façonne la noblesse du souvenir. Elle revêt bien plutôt les significations d’une conquête et d’une épreuve biographique tant par les effets de rupture et de projection engendrés par la perspective d’un départ que par les incertitudes relatives aux empreintes identitaires que laisseront les vacances auprès de chacun et du groupe, que la famille soit partie ou pas. Certes, la réflexion sur la mémoire se nourrit des éléments du passé, mais elle compose aussi avec les visions d’avenir. La projection dans un devenir modifie la conscience du groupe et de son histoire, car le présent est réfracté à travers le prisme d’un avenir vacancier attendu, voire programmé. De même, les lendemains vacanciers comptent moins par le désenchantement éphémère d’une expérience qui s’achève que par les traces mémorielles laissées dans les consciences individuelle et collective et les interrogations de son ombre portée sur le présent. De ce point de vue, penser les vacances et leur rapport à l’histoire familiale suggère un décentrement temporel. Il consiste à s’affranchir d’une représentation où seul le passé expliquerait le présent et permettrait d’anticiper l’avenir, afin d’intégrer les effets du projet et du devenir dans l’édification du présent et le regard sur le passé. Manière également de rompre avec le modèle de la transmission d’un héritage et la figure des héritiers de la mémoire familiale pour considérer l’importance des événements à venir qui pénètrent le temps présent puis, parfois, feront trace et date dans la mémoire précaire des familles populaires.
Car la mémoire ordinaire des vacances n’a sans doute pas vocation à durer mais plutôt à se renouveler à la faveur d’autres séjours et événements qui vont tisser le fil historique de la biographie familiale et le régénérer. Loin de la quête généalogique d’une mémoire déjà là et transmissible, instituée et codifiée, se souvenir des vacances ou y penser emprunte la médiation d’images, d’objets et de moments souvent éphémères, de récits vite oubliés, mais avec lesquels d’autres viendront composer. Cet enchâssement des souvenirs et des temporalités de mémoire rompt avec l’idée d’un passé légendaire, unifié, continu, au bénéfice d’une mémoire labile, fragmentaire et en devenir. Le temps long n’est pas celui de toute mémoire collective, et celle-ci s’est progressivement libérée d’un enjeu d’héritage. Plus affective et plus relationnelle, la famille contemporaine se montre désormais moins soucieuse d’assurer sa transmission et de trouver des héritiers que de permettre à chacun de se réaliser au présent, à travers la qualité des rapports interpersonnels et la communauté affective qui l’attache au groupe (F. de Singly, 1996 et 2000). Suivant cette approche, pouvoir se souvenir ensemble et entretenir une mémoire individuelle et familiale nécessite le rappel d’événements récents, partagés et désacralisés. En milieu populaire, les vacances sont de ces moments-là.
 
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NOTES
 
[1] Dans son ouvrage consacré à la culture bourgeoise, Béatrix Le Wita souligne cette dimension de la mémoire : « Dans la bourgeoisie, la mémoire fonctionne comme un capital accumulé et transmis depuis plusieurs générations. » Cette fonction a aussi pour visée d’assurer l’appropriation et la reconduction du statut social de la famille et de la lignée in Ni vue, ni connue. Approche ethnographique de la culture bourgeoise Paris, Éd. de la MSH, 1988.
[2] Ce que Béatrix Le Wita exprime lorsqu’elle écrit : « Tout un ensemble de facteurs culturels favoriserait donc les enquêtés bourgeois, ce que pourrait expliquer alors leur capacité à se souvenir plus précisément que d’autres de leurs ancêtres éloignés » (in B. Le Wita, op. cit., p. 136). De même, François de Singly et Claude Thélot notent-ils que les membres des classes supérieures mémorisent mieux le passé professionnel de leurs ascendants (in F. de Singly, C. Thélot, Racines et profils des ouvriers et des cadres supérieurs, Revue française de sociologie, XXVII, 1986, 1, p. 47-86).
[3] Symptomatique à cet égard, l’absence de toute référence au souvenir et à la mémoire dans l’index thématique des ouvrages de l’un des plus illustres représentants d’une sociologie de la classe ouvrière (Richard Hoggart), que ce soit dans La culture du pauvre ou, plus récemment, dans le récit autobiographique 33 Newport Street. Autre illustration de ce traitement à la marge réservé à la mémoire des familles populaires, l’ouvrage que Jean-Hugues Déchaux consacre au lien de filiation et qui indique n’avoir eu, dans une première phase de son enquête, que des contacts avec des membres des classes moyennes et supérieures, tout en convenant qu’il s’agit là d’une « restriction » (in J.-H. Déchaux, Le souvenir des morts, Paris, PUF, 1996).
[4] Le matériau de cette recherche a été tiré d’une première étude réalisée pour le compte de la Caisse nationale d’allocations familiales (CNAF) et d’une CAF de la région parisienne s’interrogeant sur leur politique d’aide au départ en vacances et, plus largement, sur le rapport au temps de vacances des familles qui, moins que les autres, accèdent à un séjour familial. Cette enquête a été le support d’un ouvrage (Périer, 2000) dont le présent texte reprend certains des éléments.
[5] Dans la typologie élaborée dans Vacances populaires (Périer, 2000), les Ritualistes représentent 60 % des familles parties. Ils se caractérisent par un rapport programmatique au temps de vacances marqué notamment par la reconduction des lieux et modalités de séjours.
[6] Selon Éric Mension–Rigau, perdre un château revient à perdre son identité, in L’enfance au château, op. cit. Cf. aussi Anne Gotman, Hériter, Paris, PUF, 1988.
[7] Ces observations s’appuient sur un corpus d’une centaine de photographies rapportées par les familles enquêtées et qu’elles ont accepté de nous confier.
[8] « Le retour de voyage est évoqué comme une douloureuse métempsycose : un retour difficile à la vie sociale, vécu tout à la fois comme une résurrection laborieuse et un deuil délicat. C’est une “petite mort”, suivie d’une lente “renaissance”. Une sorte de réincarnation progressive de soi. C’est un rite de passage et de réintégration au cours duquel le voyageur revient dans l’ici-bas quotidien, mélancolique et rêveur, la tête encore pleine d’un certain au-delà », écrit J.-D. Urbain, in L’idiot du voyage, Paris, Plon, 1991, p. 250.
[9] Soulignons ici la difficulté particulière rencontrée au cours de l’enquête pour interroger après la période d’été des familles qui s’excluaient d’emblée des entretiens, convaincues que, n’étant pas parties en vacances, elles n’avaient rien à dire et ne sauraient quoi répondre.
[10] De façon plus affirmée qu’en ce qui concerne le départ en famille, les enquêtés revendiquent la légitimité du droit au séjour de vacances d’été des enfants et ce, d’autant plus fortement que la famille n’est pas partie. Cf. P. Périer, Vacances populaires, op. cit.
[11] Songeons, par exemple, à ce que la traditionnelle rédaction de rentrée scolaire où il est demandé, comme une sorte d’évidence, de raconter « ses vacances », peut avoir comme effets de réactivation d’un sentiment de privation pour l’enfant des familles sédentaires subitement rappelé à la norme du séjour.
[12] En milieu populaire, le rapport d’immanence à l’existence serait une manière d’écarter la réflexivité de la mémoire. Car la fonction d’évaluation critique, distanciée par rapport à son passé et qui aurait pour ambition de dire la vérité du sujet et de son histoire, ne serait-elle pas plutôt dans ce cas une source de souffrance sociale, et que la « vie au jour le jour » permettrait alors de refouler ?
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