Cahiers internationaux de sociologie
P.U.F.

I.S.B.N.9782130540373
160 pages

p. 255 à 268
doi: 10.3917/cis.115.0255

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n° 115 2003/2

2003 Cahiers internationaux de sociologie

Pour une vue longitudinale sur les jeunes et le travail

Jacques Hamel (avec la collaboration de Bjenk ELLEFSEN)Département de sociologie Université de Montréal Case postale 6128, succursale Centre-ville Montréal, Québec H3C 3J7
Cet article cherche à retracer l’insertion professionnelle et sociale de jeunes diplômés dix ans après leur « entrée dans la vie adulte ». Après avoir discuté les thèses en vogue sur les jeunes et le travail, l’auteur expose les résultats de l’analyse de leurs récits d’insertion. Aujourd’hui, les jeunes diplômés de l’époque ont, non sans mal, pris pied dans l’orbite du travail et dans la société. Le travail revêt dans leur esprit une fonction instrumentale et une fonction expressive, y compris quand il se réduit à un moyen de subsistance. Cela traduit un véritable renversement par rapport au point de vue que les mêmes interlocuteurs soutenaient voilà dix ans. Mots-clés : Jeunes, Insertion sociale et professionnelle, Entrée dans la vie adulte, Effet d’âge. This article traces the professional and social integration of young graduates ten years after their « entry into adulthood ». Having discussed the topical themes pertaining to youth and work, the author delves into the lessons emerging from the analysis of their integration stories. The young graduates of those times have now gained solid footing in the workplace and society, after a fair amount of struggle, it should be said. As they see it, work has both instrumental and expressive functions, even when it is simply a livelihood. This is a full reversal of the view that those same people held ten years ago. Keywords : Youth, Social and professional integration, Entry into adult life, Effect of age.
La jeunesse a été et sera de tout temps en première ligne des changements de la société. Les jeunes, en raison de leur âge, représentent d’emblée le groupe social concerné au premier chef par ces transformations, et qui fait office d’observatoire quand il s’agit de dresser l’état des lieux. Aux yeux de nombreux chercheurs, ce groupe sert, par exemple, de baromètre des métamorphoses du travail. Car, en leur qualité de nouveaux venus dans cette orbite, les jeunes sont frappés de plein fouet par les nouvelles formes du travail que traduisent les notions de flexibilité, de précarité et de mobilité, en passe de faire loi.
Les thèses les plus contradictoires sont avancées dans cette perspective. Certaines tendent actuellement à laisser croire que les jeunes relèguent le travail à l’arrière-plan de leur vie. Rares seraient les jeunes disposés à orienter leurs efforts vers l’acquisition des dispositions et des compétences susceptibles de faire du travail la pierre angulaire de leur vie et de leur identité. L’employé modèle voué à son entreprise fait aujourd’hui pâle figure. Les entrevues et sondages réalisés auprès de jeunes – Américains, Britanniques, Allemands ou Hollandais (Cannon, 1994 ; Baethge, 1994) – vont dans ce sens, preuves à l’appui. Le travail, en sa qualité d’activité et de valeur, serait chez eux en perte de vitesse. Les loisirs, la famille, le couple et les activités communautaires lui seraient préférés et deviendraient les leviers propres à forger leurs valeurs, leur identité et leur vie.
Cela est toutefois battu en brèche par les résultats d’autres sondages qui ne laissent planer de leur côté aucune ambiguïté quant à l’importance du travail (Boudon, 2002, p. 35-37 ; Inglehart et al., 1998). En face de la question : « Qu’est-ce qui est pour vous le plus important pour être heureux ? », 38 % d’un échantillon de jeunes Français de 17 à 28 ans associent le bonheur au travail et ce dernier vient en tête de liste par rapport à la santé, l’argent, la famille et l’amour (Baudelot et Establet, 2000, p. 179). Cela posé, on est forcé de constater que les jeunes nouent très tôt des liens avec le travail rémunéré en partageant celui-ci avec leurs études au détriment de ces dernières. Ils en font l’expérience afin d’obtenir l’argent nécessaire pour vivre indépendamment de leurs parents, mais également pour nouer des liens avec leurs pairs. Le « petit boulot », pour reprendre le terme en vogue, les conduit à se frotter aux besoins et aux exigences de l’emploi et du marché de la main-d’œuvre, et donc à aiguiller hâtivement leurs études, leur vie et leurs projets en conséquence. Les nouvelles technologies leur permettent d’autre part d’éprouver leurs qualités et de se forger des compétences personnelles que l’école n’a pu faire naître ou n’a pu pleinement développer et sur lesquelles les jeunes misent avec audace dans le périmètre du travail. Le temps consacré au travail rémunéré tend à s’allonger du fait que, de gré ou de force, ils « empilent les petits boulots » (Roulleau-Berger, 1997). Loin d’être strictement utile, le travail se fait le pivot de la vie des jeunes. Le débat sur le sujet se limite ainsi à un dialogue de sourds.
L’effet d’âge et l’effet de génération. Une étude longitudinale sur les jeunes
Ces études négligent de porter une vue longitudinale sur les jeunes face au travail, vue qui, selon toute vraisemblance, nuancerait les thèses en présence. Elles les considèrent à un âge donné et en des circonstances déterminées et oublient de prendre en compte les changements que le temps ne manquera pas de produire. Le rapport que les jeunes nouent avec le travail à 16 ans, étant sous la tutelle des parents et sans responsabilités économiques, se conçoit sans nul doute différemment après le départ du foyer familial et face à l’obligation de vivre par leurs propres moyens. D’autre part, l’entrée sur le marché du travail peut s’effectuer sous le signe de la flexibilité, de la précarité ou de la mobilité, pour ensuite mener vers un travail soigneusement choisi, un travail salarié doté de droits et de pouvoirs comme ceux qui sont associés à la sécurité d’emploi. Seule une étude longitudinale des jeunes peut rendre compte de ces différents éclairages.
Le problème est connu en sociologie et se traduit en théorie par la distinction opérée entre l’effet d’âge et l’effet de génération. La première expression désigne, on s’en doute, la situation qui incombe à un individu ou à laquelle il est sujet en raison de son âge, en l’occurrence de son jeune âge. Les jeunes, par définition, prennent le visage de « nouveaux venus », de débutants, bref, d’individus jeunes et inexpérimentés. Par exemple, la flexibilité et la mobilité se révèlent souvent pour eux liés à l’exercice du travail parce qu’ils gravitent depuis peu dans cette orbite. L’effet de génération, pour sa part, traduit la position à laquelle s’est hissée une cohorte d’individus à un âge donné par rapport à celle qui était occupée par la génération précédente au même âge.
Nombreux sont les sociologues pour qui, depuis le choc pétrolier de 1973 et la fin des Trente Glorieuses, l’effet d’âge tend à se conjuguer avec l’effet de génération : en vieillissant « les jeunes retrouvent moins ce que les autres avaient au même âge » (Langlois, 1990, p. 95). C’est dans cette optique que l’étude longitudinale de la jeunesse se fait nécessité.
Avec des moyens de fortune et grâce à un concours de circonstances favorables, une telle étude a pris corps en se fixant pour but d’analyser l’insertion professionnelle et sociale de jeunes fraîchement émoulus de l’Université. En 1989, une première enquête a été réalisée auprès de deux groupes de diplômés judicieusement choisis. Selon nous, les diplômés correspondaient aux jeunes qui, sans égard au contexte, étaient les mieux dotés pour se tirer d’affaire. Le premier groupe était représenté par les diplômés des années 1968-1973 qui, forts du slogan de l’époque, « Qui s’instruit s’enrichit », se sont insérés dans un marché du travail gonflé à bloc par la montée en flèche de l’entrepreunariat francophone au Québec, le développement de l’administration publique tant québécoise que fédérale, et la multiplication des services sociaux dans le sillage de l’État-providence.
Le second groupe englobait un échantillon des jeunes diplômés de 1984 à 1989 dans les diverses branches de la formation universitaire. Ils témoignaient à leur échelle de la jeunesse en voie de s’intégrer dans un marché du travail caractérisé par la reprise consécutive à la crise économique de 1981 et par les premiers balbutiements de la « société du savoir ».
L’enquête se proposait de comparer ces deux groupes afin de mettre en évidence les ratés de l’insertion professionnelle et sociale sur lesquels butait le second par rapport au premier. La comparaison entre les deux révélait que, pour les diplômés de 1984 à 1989, l’insertion était qualifiée de difficile et la position sur le marché du travail de précaire, contrairement à ceux de 1968 à 1973 dont l’insertion semblait plutôt facile et la position stable [1]. Ces résultats venaient étayer les thèses avancées à l’époque, et selon lesquelles ces jeunes faisaient figure de « génération sacrifiée » ou de « génération perdue » (Dumont, 1986).
Cette recherche a trouvé écho tant sur la place publique que dans les médias. Les débats qu’elle a suscités se sont surtout intéressés au sort des jeunes diplômés fraîchement émoulus de l’Université, le groupe des diplômés de 1984 à 1989. Il apparaissait raisonnable de penser que la précarité à laquelle ce groupe était confronté à l’époque allait s’estomper avec le temps. La relance de la première enquête était donc tout indiquée. C’est ainsi que les jeunes diplômés de 1984 à 1989 ont été retracés dix ans plus tard et rejoints dans le cadre d’entretiens portant sur leur insertion professionnelle et sociale à la suite d’études universitaires certifiées par un diplôme.
Le travail et la conception sociologique de l’insertion professionnelle et sociale
La seconde enquête allait ainsi donner une vue longitudinale sur la question. Cette optique a d’abord vite révélé l’étroitesse des motifs méthodologiques qui présidaient à la définition de la précarité basée sur la « facilité » et la « stabilité » de l’insertion. Ces motifs devaient être revus non seulement sur le plan méthodologique, mais également sur celui de la théorie pour constater, ce faisant, que la conception sociologique de l’insertion professionnelle et sociale est plus complexe qu’il n’y paraît. En effet, la notion conduit à réfléchir aux rouages grâce auxquels les individus prennent pied dans la société et du coup ont l’impression d’appartenir à cet ensemble au point de penser qu’ils sont en mesure d’agir sur lui et d’en tirer ainsi des droits, des pouvoirs et des bénéfices sociaux.
De fait, la sociologie a depuis sa naissance conçu l’intégration sociale sur la base du travail rémunéré né des sociétés capitalistes animées principalement par les forces de l’économie. Sous leur égide, le travail devient la clef de voûte qui lie tout un chacun aux autres et qui, de ce fait, donne corps à ce qui est désigné par le terme de collectivité ou de société. Le travail, de par son exercice, représente le trait d’union par lequel les individus font bloc sous forme d’association ; celle-ci, quelle qu’en soit la nature, génère des droits, des privilèges et des pouvoirs propres à donner voix à quiconque les détient. Sans créer ces éléments de son propre chef, le travail, à cause de l’association que requiert sa réalisation, en est en quelque sorte le point de départ. Le droit d’appartenir à la communauté est à bien des égards le corollaire du travail, comme le rappelle la philosophie politique moderne.
Le travail se révèle dans cette veine source de sécurité ontologique conçue comme « la confiance des êtres humains dans la continuité de leur propre identité et dans la constance des environnements d’actions sociaux et matériels » (Giddens, 1994, p. 98). La sécurité ontologique se traduit dans l’esprit de nombreux auteurs par la continuité entre les différentes phases de l’intégration dans la société qui a pour point d’orgue l’entrée dans la vie adulte à la fin des études, l’insertion dans le marché du travail, le départ du domicile familial et la formation d’un couple suffisamment stable pour la venue d’un enfant (Galland, 1996).
La sociologie s’est donc employée à ériger le travail comme pivot de la société, et cela sur le plan de la théorie. Le travail fait office, dans cette orbite, de clé de voûte pour en rendre raison. La sociologie ne faisait que reprendre à son compte la forme qu’il revêt dans les sociétés qui constituent sa terre natale et son objet d’élection, les sociétés essentiellement axées sur les forces économiques.
La notion de travail a été vigoureusement mise en cause de ce fait. Jürgen Habermas, plus que tout autre auteur, a cherché à la nuancer et à la concevoir plus largement. Selon lui, le travail, envisagé sur le plan empirique, englobe une action et une interaction que la théorie doit distinguer. L’action correspond à ses yeux à « une activité rationnelle par rapport à une fin » (Habermas, 1973, p. 21), tandis que l’interaction est « médiatisée par des symboles » (ibid., p. 22). L’action est par conséquent de nature instrumentale et mobilise des moyens de cet ordre. Elle tranche par rapport à l’interaction qui, de son côté, est orientée vers des ententes de comportement commun sous le mode de valeurs et de normes.
Le travail salarié, en faisant loi dans les sociétés capitalistes, aurait, selon Habermas, poussé l’action instrumentale à « coloniser » – le mot est de lui – toute interaction régie par des valeurs et des normes orientées vers la réciprocité. En d’autres termes, le travail se serait ainsi vidé de toutes ses qualités normatives et intégratives pour devenir en définitive une activité centrée sur la relation moyen-fin que la technique illustre parfaitement. L’entente réciproque fondée sur des attentes communes aurait, par une espèce de jeu de bascule, gagné d’autres sources d’intégration sociale toutefois menacées par la relation moyen-fin qui donne sa raison d’être au travail.
La sociologie voit ainsi fleurir deux perspectives théoriques à propos de l’intégration des jeunes à la société. Les ratés du travail salarié dont ils font les frais les pousseraient à se doter d’un « portefeuille d’insertion citoyenne » (Saint-Pierre, 2001) dont le travail n’est qu’un élément parmi d’autres. Les jeunes sont en effet conduits à prendre pied dans la société en greffant au travail, marqué du sceau de la précarité, d’autres activités qui, elles, s’alignent sur la stabilité et la continuité propres à générer la sécurité ontologique. Le bénévolat, l’acquisition de compétences et les activités associées à l’économie sociale en sont des prototypes idéaux dans cette optique. Sur le plan social, les jeunes s’intègrent donc en jumelant le travail avec ces autres activités en harmonie avec leurs intérêts et leurs valeurs. Les jeunes font figure de citoyens, c’est-à-dire qu’ils s’intègrent dans la société en allouant, au gré des circonstances et des situations, les ressources que contient leur portefeuille et en les dosant de façon conséquente.
Selon André Gorz (1997), les jeunes, loin de vouloir se doter d’un portefeuille de citoyenneté dont le travail reste la pièce essentielle, sont en passe de créer de nouvelles sources d’intégration sociale à leur effigie. Le McJob, figure emblématique de la flexibilité et de la précarité, se révèle en définitive l’antichambre du « chômage heureux » (Schehr, 1999) et de la « simplicité volontaire » qui, en réduisant au minimum les besoins, rend désuet le travail, tout au moins supprime l’obligation de travailler. La participation aux activités communautaires, l’entraide réciproque, la solidarité générationnelle et la mise en commun des ressources sont, sous cet angle, les nouvelles sources de l’intégration sociale sur la base desquelles se tisse une « révolution sans voix » par le fait que l’ « exil du travail » s’opère en sourdine.
L’analyse des récits d’insertion professionnelle et sociale
L’analyse des récits d’insertion professionnelle et sociale recueillis de la bouche de nos diplômés cherche dans ce qui suit à mesurer la validité de l’une et l’autre de ces théories. À cette fin, elle doit donc circonscrire la source de l’intégration sociale à l’œuvre dans le récit d’insertion des diplômés recueilli dix ans après leur entrée officielle dans la vie adulte. Cette source se conçoit ici comme l’action ou l’activité, pour ne pas dire, en termes théoriques et plus généralement, la médiation qui a donné à ses différentes phases l’éclat de la continuité propre à engendrer la sécurité ontologique.
L’objet de l’analyse est ici de découvrir d’abord la médiation qui fait office de fil d’Ariane du récit d’insertion, lequel ordonne les différentes phases de l’entrée dans la vie adulte vue comme point d’orgue de l’insertion professionnelle et sociale. L’enjeu est ensuite de percer à jour la « logique » sous-jacente à ce fil rouge et ce que celle-ci traduit dans l’esprit des jeunes sur le plan des valeurs et des normes ainsi que sur celui des faits. Selon nous, la différence s’exprime dans les propos recueillis et dans ce qui leur donne corps. Dans la ligne du raisonnement forgé par Baudelot et Establet (2000), l’emploi contrasté des termes « avoir » et « être » met sur la piste de la médiation recherchée et de la logique qui en est la cheville ouvrière. En effet, se faisant fort d’établir une échelle hiérarchique entre étudiants, ces auteurs montrent que l’usage du verbe « avoir » décroît au profit du verbe « être » à mesure que s’élève le niveau du diplôme. Les biens ( « avoir » ) sont la clé du succès dans l’esprit des étudiants aux lettres de noblesse les moins éclatantes. Le travail, associé au terme « être », est cité par eux sans le moindre qualificatif. Toutefois, chez les diplômés de haut niveau, le travail doit être « fixe », « stable », « bon ». Sur cette base, il est possible de poser en toute hypothèse que ces termes sont susceptibles de percer à jour l’intégration sociale ciblée.
L’analyse s’établit ainsi dans l’ordre d’une sémantique structurale nullement limitée à la machinerie linguistique qui intervient dans les récits d’insertion [2] recueillis de vive voix auprès de chaque répondant. Elle s’étend, dans cette veine, à la logique que forme l’articulation des propos destinés à rendre compte de leur insertion professionnelle et sociale. Les entrevues, au nombre de 33, ont été passées au crible dans cette optique.
Sans chercher à la mettre à l’épreuve, l’analyse se nourrit de la typologie établie par Martin Beathge (1994) pour l’étude des récits d’insertion de jeunes diplômés allemands. L’entrée dans la vie adulte se conçoit selon quatre perspectives différentes sans nécessairement se traduire dans les parcours respectifs. Le travail est premièrement mis de l’avant et oriente par conséquent les projets actuels et futurs. Il fait office de pierre angulaire tant sur le plan des valeurs que sur celui de l’expérience pratique. La seconde perspective cherche à établir un équilibre entre le travail et la vie personnelle, à les mettre au diapason sans que l’un prenne le pas sur l’autre. La famille se révèle le pivot du troisième axe. Le travail est certes à l’ordre du jour des jeunes engagés dans cette voie, mais le couple et la vie familiale forment le socle de leurs projets, de leurs aspirations et de leur identité. La quatrième voie concerne les « loisirs » qui, ici, se rapportent aux activités centrées sur les intérêts et les valeurs individuelles et qui, de ce fait, sont exempts de toutes contraintes ou obligations. Toutefois, note Baethge, le travail sur une base régulière peut fort bien figurer au programme des jeunes sans qu’ils s’y investissent et y trouvent une source d’intérêt et de valeur. Le travail se restreint alors à une source de revenu faute d’avoir une autre raison d’être. Le travail, dans l’esprit et la lettre, oscille donc chez les jeunes entre une conception instrumentale et une conception expressive selon qu’il correspond à un moyen de gagner de quoi vivre ou à la principale source de réalisation de soi.
Les principaux résultats de l’analyse
Il ressort de l’analyse [3] que le travail, à quelques nuances près, se révèle le moteur de l’intégration sociale. Les récits d’insertion tournent essentiellement autour de cette notion. Le travail n’a pas d’égal en tant que levier d’insertion et source de sécurité ontologique conçue comme la confiance qu’éprouve tout individu dans la continuité de sa propre identité et de celle de la société dans laquelle il baigne.
La comparaison entre les récits d’insertion recueillis à dix ans d’intervalle révèle un renversement à propos du travail, renversement qui se traduit par le passage de « avoir » à « être ». En effet, le travail pendant les études correspond essentiellement à l’indépendance économique. La formule « J’avais besoin d’avoir des choses à moi » revient comme un leitmotiv dans la bouche de nos interlocuteurs. Elle s’accompagne d’autres motifs du même ordre : « Je travaillais beaucoup d’heures pendant mes études. Cela me permettait de payer mon loyer, d’avoir mon auto, etc. » [4] La note se paie par l’allongement des études jusqu’à un âge avancé sans qu’on s’en soucie outre mesure. Au contraire, les « petits boulots » menés parallèlement aux études – ou plus précisément l’un d’entre eux, ordinairement le dernier en date – peuvent donner le cap au programme d’études après une période d’hésitation. Il joue le rôle de tremplin ou d’antichambre à l’emploi convoité en adaptant au besoin la formation en cours.
Sous le signe de la flexibilité et de la précarité, le cumul des emplois est de rigueur, tout comme du reste leur enfilade sans ordre précis sous le prétexte de : « Je ne pouvais rien refuser, même si je ne faisais que travailler. » [5] Les jeunes issus des classes inférieures tendent singulièrement à travailler d’arrache-pied souvent pour défier l’avenir sans éclat que, dans le passé, les parents et l’école se sont évertués à leur prédire.
Les premiers emplois décrochés à la fin des études évoluent également sous ce régime : la flexibilité et la précarité se conjuguent à l’ambition d’acquérir des biens et, sur la lancée, de fonder une famille et d’acheter une maison. La vie conjugale est difficile à concilier avec les exigences du travail qui, dans tous les cas, prend le pas sur elle. L’accroissement des responsabilités contribue largement à donner au travail le premier rang et à l’exercer sous le mode « avoir » : « C’était important pour moi d’avoir ce que je voulais malgré ce que je faisais. Je voulais vivre par moi-même. » [6] La traversée du désert s’exprime sur le plan de l’insertion sans correspondre à une période de vaches maigres. Pendant cette phase, le travail fait figure de gagne-pain. Toutefois, dès qu’il commence à s’aligner sur le diplôme obtenu ou, plus largement, sur l’intérêt et les compétences que ce dernier traduit, il se pare progressivement des qualificatifs « stable », « confortable », et « sûr ». Lorsque le travail est encore précaire, les qualités qu’on peut lui attribuer s’expriment au conditionnel : « Si tu me dis : “T’attends-tu à gagner ce montant ?”, je te dirais que je le voudrais, il faudrait que j’arrive à ce but. » [7] Le conditionnel marque en l’occurrence d’une pierre blanche les qualités attribuées au travail sans que ce dernier ne les revête nécessairement en pratique. Sans doute pour cette raison, ces attributs sont-ils amplifiés, voire idéalisés. C’est ainsi que l’infirmière sur le point de s’affranchir d’un travail sur appel renchérit en déclarant que : « Ce n’est pas un mode [de travail] dans lequel je veux poursuivre ma carrière... Moi ce que je vise actuellement, comme carrière, c’est me sentir à l’aise, dans ce que je mène comme vie professionnelle, infirmière, mais aussi la famille. À l’époque, en 1991 [lors de la première entrevue], ce n’était peut-être pas prioritaire, mais actuellement oui, ça l’est. » [8] Le travail, en se régularisant, commence à s’adapter à la vie familiale jusqu’alors reléguée à l’arrière-plan, et la continuité à laquelle elle astreint l’intéressée prend le pas sur l’aspect pécuniaire sans pour autant effacer l’importance vitale de celui-ci. Selon ses dires : « J’ai la carrière, c’est évident... Je suis capable de tasser [d’accumuler] des sous, mais de ne pas en faire plus, comment dire ? De ne pas faire de l’argent une priorité... Je n’ai pas envie de travailler 80 ou 90 heures pour obtenir plus de sous puisque au bout du compte, je ne serai plus capable de réaliser mes projets. Il est certain qu’à l’époque, en 1991, on mettait l’accent sur la carrière, mais plus maintenant. »
Il en va de même pour l’historien qui, confronté à une impasse, se mue en entrepreneur en créant sa petite « boîte de consultant » en muséologie, pour finalement déchanter et vouloir à tout prix obtenir un emploi régulier afin de ne plus être « sur la corde raide ». Il avoue à ce sujet : « Je faisais de l’argent comme consultant, et je voulais ajouter des cordes à mon arc d’historien, mais ma vision des choses a changé. » Et il précise : « Je voudrais obtenir un poste à l’Université afin de ne plus devoir passer d’un contrat à l’autre. » [9] Le changement de cap se paie en acceptant un poste de chargé de cours à bas salaire à défaut du poste régulier convoité. Il correspond à une période de vaches maigres considérée comme une occasion de mettre l’accent sur la famille et ainsi « trouver un bon côté » à la précarité. Ici, la précarité se conçoit chez lui comme « un mode de vie » en fonction duquel « le long terme n’existe pas, pas plus que le moyen terme d’ailleurs, on vit au jour le jour ». Ayant le loisir d’être souvent à la maison, notre historien peut ainsi s’occuper de ses enfants et, dans la foulée, du gîte du passant qui lui permettra de boucler ses fins de mois en mobilisant femme et enfants.
Loin de prendre le pas sur le travail, la famille fait ici office de ressort, pour ne pas dire de levier. Le succès espéré de l’entreprise ne dissipe toutefois pas dans l’esprit de notre interlocuteur, sa réelle volonté de décrocher un jour un emploi stable dans son domaine de prédilection, malgré les velléités exprimées dix ans plus tôt à ce sujet.
Il appert à cet égard que les diplômés, encore de nos jours sous le joug de la précarité, n’ont de cesse de concevoir le travail en lui attribuant les qualités qui lui font défaut, avec des accents qui se formulent en termes quasiment mathématiques : l’aiguillon de la précarité multiplie les caractères positifs affectés au travail. La diplômée en droit notarial, en situation encore précaire, ne peut s’empêcher d’affirmer en réponse à la question : « Quelle importance accordez-vous à la sécurité d’emploi ? », « 100 %. Après avoir vécu des années d’insécurité, je trouve que c’est essentiel, quoique irréaliste ! » [10] Le paradoxe fait mentir la thèse selon laquelle les ratés du travail salarié conduisent les jeunes à ne lui attribuer qu’une fonction instrumentale, celle de gagner suffisamment d’argent. Le manque de stabilité est considéré comme un obstacle qu’il faut écarter à tout prix pour atteindre la sécurité et l’identité qui font défaut.
La précarité est envisagée de façon positive par les diplômés qui y sont astreints de par la nature même de leur travail. Les musiciens et les journalistes sont, par exemple, promus à travailler sous contrat. Ils sont enclins dans ces circonstances à déclarer : « La précarité, je n’en ai jamais souffert personnellement... n’ayant pas de plan de carrière préétabli, n’ayant jamais sacrifié à l’ambition d’obtenir tel poste... de tout cela je n’ai jamais souffert. » [11] Leurs propos sur le sujet orientent le rapport entre avoir et être dans le sens inverse à celui généralement noté chez les autres répondants à l’enquête. Le travail doit d’abord être en harmonie avec les intérêts individuels pour ensuite permettre aux intéressés d’avoir les coudées franches et de pouvoir ainsi orienter le travail vers ces intérêts. Beaucoup de diplômés confessent dans cette perspective : « J’ai toujours pensé que quel que soit le travail proposé, il était préférable qu’il soit agréable ; pour moi, le travail idéal serait d’écrire... Tout ce qui peut me rapprocher de cet idéal, je l’accueille volontiers. Précaire ou stable, s’il me permet de payer mon loyer, de voyager, tant mieux, pourvu qu’il ne consiste pas à faire du ménage. » Cette tendance se trahit par le fait que, continuellement précaires, ces petits boulots n’incitent nullement l’intéressé à repousser à plus tard l’achat d’une maison ou l’intention de fonder famille.
Tout compte fait, les résultats de l’analyse des récits d’insertion reflètent fidèlement la position actuelle des diplômés examinés dans le monde du travail. Les jeunes diplômés, prenant de l’âge, ont enfin accédé à l’emploi correspondant à leur domaine de formation, auquel se greffent stabilité et sécurité. La comparaison avec les résultats obtenus dix ans plus tôt traduit à cet égard un net renversement.
En guise de conclusion : Quelques nuances nécessaires à propos de l’insertion professionnelle et sociale des jeunes
Les résultats de l’analyse conduisent à des nuances théoriques de premier ordre. Il est d’abord intéressant de constater que, dix ans après leur entrée dans la vie adulte, les jeunes diplômés de l’époque ont, non sans mal, pris pied dans l’orbite du travail et dans la société. La traversée du désert, plus ou moins longue, a finalement conduit dans la plupart des cas à l’obtention d’un emploi stable, correspondant parfaitement au diplôme obtenu à l’Université. Sous cet angle, la précarité avouée par bon nombre de diplômés au moment de la première entrevue correspond selon toute vraisemblance à l’effet d’âge qui ne s’est pas mué automatiquement en un effet de génération. L’insertion dans l’orbite du travail a été ponctuée de ratés, voire de temps morts anormalement longs, mais s’est enfin réalisée grâce à la foi du charbonnier. Lors du second entretien, à quelques exceptions près, nos jeunes interlocuteurs avaient réussi à se hausser au niveau de leurs aînés, ces derniers appartenant toutefois à une génération privilégiée, « pour qui tout a été facile ».
L’activité exercée est décrite par eux comme une réalité sous le signe du « est », assortie des qualificatifs « fixe », « bonne », « stable ». Ces qualités sont suffisamment importantes à leurs yeux pour être considérées comme des valeurs propres. Le travail, à leurs yeux, se révèle, tout compte fait, une activité expressive propre à la réalisation de soi. Il intervient dans cette acception comme levier principal d’intégration à la société.
Les activités citoyennes dignes d’être contenues dans le « portefeuille d’insertion » se limitent tout au plus à l’engagement syndical. Si les problèmes liés à l’écologie planétaire et à la globalisation des marchés attirent l’attention, voire l’intérêt, ils ne débouchent sur aucun militantisme organisé. La notion de communauté se borne à la famille, élargie aux proches parents, et à son terrain d’exercice : l’école, la localité et parfois la région natale pour laquelle on conserve un attachement sentimental.
Sans conteste, la famille occupe un rang privilégié dans l’ordre des priorités. Toutefois, le travail prend le pas sur elle chez la majorité des personnes interrogées au cours de l’enquête. L’équilibre est certes souhaité, parfois recherché, mais la famille se subordonne au travail et aux contraintes que celle-ci engendre et prescrit. Cet aveu verbal peut se teindre de quelque regret ou remords, mais les motifs et motivations avancés comme excuses trahissent le fait que le travail représente en définitive la base de la réalisation de soi et le principe de la sécurité ontologique. Dans cette perspective, la thèse selon laquelle le travail chez les jeunes se réduit délibérément à une activité instrumentale est battue en brèche. Les sujets de la présente enquête, peut-être parce qu’ils bénéficient des ressources d’un diplôme universitaire et ont avancé en âge, donnent au travail un éclat qui permet de douter qu’il pourrait se réduire à leurs yeux à une simple fonction instrumentale.
Les nuances sont d’autre part indispensables sur le plan théorique. La distinction que propose Habermas entre l’action et l’interaction qu’englobe le travail conduit cet auteur à ériger une séparation entre l’activité rationnelle par rapport à une fin qui devient dans son esprit le travail et l’interaction qu’il associe à toute activité médiatisée par des symboles. La voie est ainsi tracée pour penser et pour soutenir que le travail peut se réaliser en l’absence de valeurs et de normes, pour affirmer dans ce même ordre d’idées que l’interaction, chez les jeunes notamment, se réfugie dans le « hors travail » qui garnit le portefeuille d’insertion citoyenne.
Il appert au contraire que le travail sous-tend et génère des valeurs et des normes. La rationalité par rapport à une fin fait figure de symbole qui modèle l’interaction réciproque et, dans une optique plus large, l’intégration à la société. En d’autres termes, la relation moyen-fin forge des valeurs et des normes qui, loin de coloniser de l’extérieur l’intégration sociale, nourrissent celle-ci et en forment la base dans les sociétés dites modernes. Dans cette voie, l’intégration sociale que traduisent ses diverses médiations – travail, famille, participation communautaire, etc. – s’opère sous le mode de l’ « instrumentalité » qui revêt d’emblée le lustre de valeurs et de normes susceptibles d’éclairer, voire d’expliquer l’insertion professionnelle et sociale des jeunes qui avancent en âge.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Baethge M., Le rapport au travail des jeunes, dans G. Mauger, R. Bendit et C. Von Wolffersdorff (dir.), Jeunesses et société. Perspectives de la recherche en France et en Allemagne, Paris, Armand Colin, 1994, p. 151-166.
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·  Cannon D., Generation X and the New Work Ethic, Londres, Demos, 1994.
·  Demazière D. et Dubar C., Analyser les entretiens biographiques. L’exemple des récits d’insertion, Paris, Nathan, 1997.
·  Dumont F., Âges, générations, société de la jeunesse, dans Fernand Dumont (dir.), Une société des jeunes ?, Québec, IQRC, 1986, p. 15-28.
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·  Inglehart R. et al., Human Values and Beliefs : A Cross-Cultural Sourcebook, Ann Arbor, The University of Michigan Press, 1998.
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·  Roulleau-Berger L., Le travail en friche, Paris, Éditions de l’Aube, 1997.
·  Saint-Pierre C., L’insertion professionnelle et citoyenne des jeunes au Québec, dans L. Roulleau-Berger et M. Gauthier (dir.), Les jeunes et l’emploi dans les villes d’Europe et d’Amérique du Nord, Paris, Éditions de l’Aube, 2001, p. 57-70.
·  Schehr S., La vie quotidienne des jeunes chômeurs, Paris, PUF, 1999.
 
NOTES
 
[1] Pour des raisons méthodologiques, l’insertion est jugée facile quand le diplômé ou la diplômée a pu s’insérer dans le marché du travail moins d’un an après l’obtention d’un titre universitaire, et ce dans le domaine d’étude choisi. La position sur le marché du travail est qualifiée de stable lorsque le diplômé ou la diplômée bénéficie de la sécurité d’emploi dans le poste occupé au moment de l’enquête et avait profité de cette sécurité dans la majorité des emplois précédents.
[2] Contrairement à l’analyse proposée par Demazière et Dubar (1997).
[3] L’analyse exposée dans le cadre de cet article se fonde sur un nombre limité d’entrevues toutefois représentatives de l’ensemble.
[4] Entrevue avec C. L..., diplômé de 2e cycle en travail social, travailleur social en CLSC (Centre local de services communautaires).
[5] Entrevue avec S. B..., avocate devenue notaire.
[6] Entrevue avec C. L..., diplômé de 2e cycle en travail social, travailleur social en CLSC.
[7] Entrevue avec S. B..., avocate devenue notaire.
[8] Entrevue avec F. D..., diplômée de 1er cycle en nursing, infirmière devenue conseillère dans une compagnie d’assurances.
[9] Entrevue avec H. G..., diplômé de 3e cycle en histoire.
[10] Entrevue avec S. B..., avocate devenue notaire.
[11] Entrevue avec M-A. L..., diplômée de 2e cycle en études françaises.
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