Accueil Revue Numéro Article

Cahiers internationaux de sociologie

2004/1 (n° 116)



Article précédent Pages 117 - 140 Article suivant

1. INTRODUCTION

1

Depuis la thèse de Serge Moscovici (1961) au début des années 1960, le questionnement sur les représentations sociales est d’une grande vitalité [2]   Comme le soulignent par exemple Jodelet (1989), Orfali... [2] – Vergès (1996) dénombre quelque deux mille ouvrages et articles publiés sur cette question en trente-cinq ans –. Ces travaux, s’ils furent nombreux depuis que Durkheim (1898) en jeta les bases, portèrent surtout, au moins jusqu’au début des années 1990, sur ce que l’on pourrait appeler, empruntant la typologie comtienne, la statique des représentations sociales, c’est-à-dire sur les structures de l’organisation, hiérarchique ou non, des éléments qui constituent ces représentations [3]   Voir, par exemple, la théorie du noyau central de... [3] . Mais de l’aveu même de ces chercheurs [4]   Par exemple, Molinier (1992, p. 12) : « On le sait,... [4] , il n’y a que peu de travaux ayant l’ambition de décrire la dynamique des représentations. Même si Molinier dans La dynamique des représentations (2001) tente de faire le point sur cette question, l’on doit reconnaître que, sans être vierge, le sujet est loin d’être épuisé.

2

Cela n’a rien d’étonnant, car si nous sommes tous porteurs de représentations sociales, et s’il est de ce fait possible d’imaginer des procédures esquissant des cartographies mentales figurant cette statique des représentations, il est moins aisé d’observer une mutation cognitive en train de s’opérer. En d’autres termes, le fonctionnement de la statique des représentations est sans doute plus facile à saisir que celui de la dynamique des représentations, dans la mesure où on trouvera plus commodément un soutien empirique dans le premier cas que dans le second [5]   En un sens, les exemples ne manquent pas. Ainsi, les... [5] . En effet, si l’on se place à présent dans une perspective plus sociologique [6]   Le domaine des représentations sociales a été, jusqu’à... [6] , on peut se demander par quels exemples il est possible d’illustrer une théorie du changement dans le domaine des croyances.

3

Mon projet était donc de trouver un thème de croyances adopté puis rejeté – c’est sur ce point que cet article portera – par des acteurs sociaux, et cela dans une échelle temporelle ne rendant pas illégitime la pratique de l’entretien. L’une des difficultés était que nous embrassons quelquefois avec force des croyances vis-à-vis desquelles nous prenons peu à peu de la distance sans les abandonner tout à fait (c’est parfois le cas des croyances religieuses ou politiques par exemple). Ce type de situation rendant le problème plus opaque encore, j’en suis venu à me poser cette question : existe-t-il une croyance que beaucoup d’entre nous ont adoptée fermement avant de la repousser non moins fermement par la suite ? Cette question m’est apparue avoir une réponse positive très satisfaisante. Il existe en effet une croyance qui est l’objet d’une adhésion (presque) unanime et d’un rejet (tout à fait) unanime : celle qui affirme l’existence du Père Noël (noté PN).

4

Même si je ne suis pas le premier sociologue à m’intéresser à ce personnage et aux rituels qui l’entourent [7]   Voir Lévi-Strauss (1952) ; Godbout et Caillé (199... [7] , il me semble que nous avons là un terrain qui est méthodologiquement problématique, mais très encourageant et vierge pour l’étude de la dynamique des croyances. Il offre, en effet, l’avantage de présenter une croyance indiscutablement fausse, et un support pour nourrir les interrogations sur le mécanisme d’abandon de la croyance, précisant les spéculations théoriques et allant au-delà des expériences en milieux artificiels. La structure de rupture de la croyance que j’évoque ici a la particularité de mettre en scène l’abandon d’une croyance plus que douteuse [8]   Désolé pour ceux qui croyaient encore au PN, mais... [8] pour une connaissance en plus grande adéquation avec la réalité (ce sont les parents qui mettent les cadeaux sous le sapin) [9]   D’autres cas de figure peuvent se présenter, bien... [9] .

5

Par ailleurs, l’on pourrait encore souligner que la spécificité des individus (des enfants) acteurs de cet abandon cognitif est de nature à limiter encore l’extension à donner à ces résultats. Pourtant, on y verra à l’œuvre les influences d’un marché cognitif dont j’ai eu l’occasion d’étudier ailleurs le fonctionnement (Bronner, 2003), les confrontations argumentatives, les intérêts et les affects qui caractérisent l’univers de la vie sociale autour de la croyance. Loin que l’espace de la croyance enfantine soit en rupture avec celui des adultes, on y verra jouer à plein les vertus d’un modèle fondé sur la rationalité subjective. Même à cet âge, donc, il ne me semble pas déraisonnable de comprendre les individus à travers le sens dont ils sont porteurs.

2. QUELQUES ÉLÉMENTS DE MÉTHODE

6

Les définitions, pas toujours convergentes, que les psychologues sociaux proposent du terme de représentation [10]   Flament (1989, p. 204) souligne ce problème : « Le... [10] lui donnent une très grande extension qui semble pouvoir recouvrir et même dépasser largement celle de croyance. Par exemple Jodelet (1989, p. 36) propose d’admettre que la représentation sociale « est une forme de connaissance, socialement élaborée et partagée, ayant une visée et concourant à la construction d’une réalité commune à un ensemble social », et Abric (1989, p. 188) précise : « On appelle représentation le produit et le processus d’une activité mentale par laquelle un individu ou un groupe restitue le réel auquel il est confronté et lui attribue une signification spécifique [...]. La représentation est donc un ensemble organisé d’opinions, d’attitudes, de croyances et d’informations se référant à un objet ou une situation. »

7

Les croyances sont donc intégrées dans cette vaste nébuleuse que sont les représentations sociales sans que les lignes de partage soient définies. C’est pour cette raison qu’il m’a semblé possible, au moins à titre heuristique, de dégager ce que l’on pourrait appeler le noyau central du mythe du PN et voir si, dans l’abandon de cette croyance, l’on pouvait repérer les mécanismes décrits par les psychologues sociaux.

8

Les représentations, expliquent ces chercheurs, sont organisées autour d’un système central qui a « une fonction génératrice : il est l’élément par lequel se crée, ou se transforme, la signification des autres éléments constitutifs de la représentation. Il est ce par quoi ces éléments prennent un sens, une valence. [Et a...] une fonction organisatrice : c’est le noyau central qui détermine la nature des liens qui unissent les éléments de la représentation. Il est en ce sens l’élément unificateur et stabilisateur de la représentation » (Abric, 1989). Aussi longtemps que ce système central reste indemne, le sujet ne modifie pas sa représentation. On postule encore l’existence d’éléments dits périphériques qui, comme leur nom l’indique, « entourent » le système central et ont une importance moindre, ils n’expriment pas un caractère essentiel de l’objet de représentation. Ces éléments périphériques servent de « zone tampon entre une réalité qui la met en cause, et un noyau central qui ne doit pas changer facilement » (Flament, 1989, p. 210). Ils ont une plasticité qui leur permet de rendre adaptable la représentation aux éventuels démentis des pratiques sociales ou des informations venues de l’extérieur : « Si ces désaccords s’inscrivaient directement dans le noyau central, il y aurait destructuration et transformation très rapide de la représentation, ce qu’on ne constate pas. En fait, ces désaccords s’inscrivent comme des transformations des schèmes périphériques, sans remise en cause immédiate du noyau central » (Flament, 1987, p. 146).

9

Ces théories [11]   Si l’on excepte les méthodes pour rendre apparent... [11] , s’adressant aux représentations, ne s’intéressent guère à un élément fondamental de la croyance : le rapport de validation du sujet à l’objet de croyance. Par exemple, la question de savoir pourquoi un individu abandonne tel élément d’un système de représentations ou, au contraire, pourquoi il l’adopte n’est pas traitée. Or, le fond (pourquoi une croyance est abandonnée) et la forme (comment une croyance est abandonnée) me semble être indissociablement liés dans une théorie de la dynamique des croyances. La question du pourquoi de l’adhésion à la croyance et de son abandon a déjà été posée en sciences humaines et sociales, et R. Boudon (1990) décrit les réponses proposées en soulignant qu’il existe trois modèles interprétatifs [12]   Il a, à plusieurs reprises, affiné cette typologie... [12] .

10

L’on peut considérer, explique-t-il, que cet assentiment est le produit, d’une part, de causes endogènes (passions, troubles psychopathiques...) ou exogènes (déterminisme social) ou, d’autre part, de raisons qui relèveront d’une rationalité subjective qu’il s’agira de décrire comme limitée en fonction d’un certain nombre de caractéristiques de la situation, du problème à résoudre, du genre d’informations qui parviennent au sujet et du traitement qu’il lui est possible d’en faire, compte tenu des limites de son appareil cognitif (limites qui sont anthropologiques).

11

Il est bien connu que Boudon a choisi la seconde option, étant entendu qu’il admet que les croyances individuelles ou collectives ne peuvent pas toutes être pertinemment décrites par un modèle fondé sur la rationalité, mais qu’à la suite de Weber et Popper, par exemple, il suggère d’admettre que c’est toujours une avancée pour la connaissance lorsqu’il est légitimement possible de substituer à une explication fondée sur les causes, une explication (compréhensive) fondée sur les raisons [13]   Il existe des raisons épistémologiques qui argumentent... [13] .

12

La proposition de Boudon est donc la suivante : lorsqu’il s’agit d’étudier le domaine des croyances (pourquoi nous y adhérons, pourquoi nous les défendons, pourquoi nous les abandonnons), le chercheur aura toujours intérêt à tester l’hypothèse d’une rationalité subjective, c’est-à-dire à supposer, au moins à titre exploratoire, que l’acteur social avait, étant donné sa situation et sa disposition [14]   Boudon (1986). [14] , de bonnes raisons (qui peuvent être parfaitement fausses) d’adopter ou de révoquer telle ou telle idée.

13

Il m’a semblé intéressant de tester ces différentes positions à la lumière d’un exemple très concret auquel chaque lecteur a sans doute été confronté. Il ne s’agit pas ici, en raison des spécificités, soulignées dans l’introduction, de l’exemple choisi, d’avoir l’ambition d’invalider ou de confirmer définitivement un modèle, mais d’apporter des éléments empiriques et mesurables à un débat qui en manque encore [15]   Comme le souligne Weinberg (2002, p. 76) : « L’orientation... [15] .

14

La recherche que j’ai dirigée [16]   Je tiens à remercier ici les étudiants de licence... [16] sur le thème de l’abandon de la croyance au PN se fonde sur 142 entretiens semi-directifs menés entre les mois de mars et mai 2000 et répartis en deux classes d’âge [17]   Avec cependant la même grille d’entretien. [17] , 71 pour les 10-12 ans et 71 pour les 25-30 ans. Le but était double : il s’agissait, d’une part, d’identifier les éléments cognitifs constituant la façon dont les interviewés percevaient, aujourd’hui, le mythe du PN [18]   Un certain nombre de questions avec relances possibles... [18] (afin d’en repérer le noyau central et les éléments périphériques), et, d’autre part, d’obtenir des récits expliquant comment, pourquoi, ils en étaient venus à ne plus croire au PN. Pour obtenir ces 142 entretiens, 174 ont dû être menés car certains n’ont pu être retenus étant donnée l’amnésie totale que confessaient les interviewés concernant l’abandon de cette croyance [19]   La grille d’entretien était conçue pour permettre... [19] . Donc 81,6 % des sujets interrogés furent capables de se remémorer ces faits.

15

La principale réserve qui s’oppose à cette entreprise est la suivante : les discours que l’on obtient grâce à ces entretiens émanent d’individus ne croyant plus. L’on peut supposer, par conséquent, qu’ils peuvent n’être que des reconstructions, voire des rationalisations des phénomènes tels qu’ils se sont réellement déroulés. Cette objection me semble pouvoir être sérieusement atténuée à la lumière de trois remarques qui expliquent l’intérêt d’avoir réalisé des entretiens avec deux classes d’âge distinctes.

16

Premièrement, si les entretiens portent, en effet, sur des faits passés et si l’activité mnésique est une reconstruction, il ne s’ensuit pas que les récits recueillis n’ont à ce point rien à voir avec la réalité telle qu’elle s’est produite qu’on ne puisse se fonder sur elle pour tester un modèle, d’autant plus qu’il s’agit ici d’un discours référentiel et non d’un discours modal. En d’autres termes, les interviewés évoquent des faits qui n’impliquent aucun obstacle d’objectivation ou de régionalisation [20]   A. Blanchet et A. Gotman (1992). [20] . Par exemple : « ... Je suis parti au Portugal avec mon père en décembre, et y’avait une voiture télécommandée dans le coffre et puis comme on est parti, moi je pensais que mon père voulait me l’offrir là-bas quoi, pour me faire plaisir. Moi euh, à Noël je voulais une voiture télécommandée et puis euh, quand on est arrivé là-bas, il me l’a pas donnée. Moi je trouvais bizarre, je me suis dit tant pis, je l’aurai après, on verra quoi. Et puis, euh, c’est venu le jour de Noël, j’ouvre mon cadeau, ben c’était la voiture que j’avais vue dans le coffre et puis je me suis dit c’est pas normal, y doit y avoir une autre voiture. C’est là où c’est que j’ai compris que c’était une histoire quoi. J’ai eu un doute, je suis redescendu tout de suite quoi, je trouvais vraiment bizarre. Mon père m’a même dit : “Bah ! Qu’est-ce que tu vas faire en bas ?”, je lui dis : “Rien, je vais voir un truc.” (rires). Après j’ai bien compris, c’était pas normal. Je vois pas pourquoi cette voiture était déjà dans le coffre, avant Noël si le Père Noël existait vraiment. » Mon hypothèse de travail est que cette histoire n’est pas inventée ou rationalisée à un point tel qu’on ne puisse se fonder sur elle pour éclaircir une trajectoire d’abandon de croyance.

17

Deuxièmement, pour les deux classes d’âge, il s’agit d’une activité mnésique. Les enfants de 10-12 ans font, eux aussi appel à leur mémoire. Il ne s’agira donc pas de comparer des discours d’enfants et des souvenirs d’enfance chez les adultes, mais bien, dans les deux cas, de propos mobilisant la mémoire. Or, si la variable temporelle exerçait une distorsion notable sur les récits, elle le ferait d’autant plus que ceux-ci seraient distants du moment de l’abandon de la croyance. Autrement dit, cette distorsion devrait être plus importante chez les 25-30 ans que chez les 10-12 ans (chez qui certains venaient de révoquer le PN trois mois auparavant seulement). Or, comme nous le verrons, à aucun moment cette influence de la temporalité n’est repérable statistiquement. Au contraire, tant au niveau de la typologie des ruptures, de leur soudaineté, de leur âge moyen, qu’à celui des éléments représentationnels, on ne distingue aucune différence remarquable entre les deux classes d’âge. Cela répond à l’objection qui pourrait être émise quant au statut des individus par rapport à cette croyance. En effet, on aurait pu croire que les plus jeunes, notamment parce que cette rupture était plus proche et donc plus vive, chercheraient à mettre à distance cette croyance, souvent considérée par eux comme la marque de l’immaturité des enfants en bas âge. Cette stratégie de distanciation aurait, par exemple, pu s’opérer lors de l’évaluation de l’âge de la rupture (on aurait pu s’attendre à une sous-estimation), mais il n’en a rien été, comme nous le verrons.

18

Troisièmement, le sujet porte sur un thème rarement évoqué – pourquoi ne crois-je plus au PN ? – qui ne permet, par le fait, qu’assez peu le discours stéréotypé, et qui ne constitue pas un enjeu idéologique ou moral où il n’est pas rare d’observer mauvaise foi et rationalisation.

3. UNE CROYANCE COLLECTIVE VITE ABANDONNÉE : LE PÈRE NOËL

a)Pourquoi les enfants croient-ils au Père Noël ? Les raisons de l’adhésion

19

L’objectif des entretiens n’était pas de répondre à cette question, cependant, il a été possible d’identifier un certain nombre de fondements de cette croyance. Les interviewés ont expliqué parfois les éléments auxquels ils se raccrochaient, ou qu’ils avançaient dans les cours d’école, lorsque leur représentation était mise en danger.

Une croyance avant tout réflexive

20

Le premier argument est qu’à l’âge où on leur propose cette croyance, les enfants ne sont pas en mesure de la trouver douteuse, et d’autant moins que leurs parents jouent presque toujours un rôle central dans sa diffusion. Les parents sont naturellement investis d’une grande crédibilité, ce qui classe, dans un premier temps, la croyance en l’existence du PN dans le groupe des croyances que Sperber (1996, p. 127) appelle réflexives et à propos desquelles il précise : « Leur contenu, à cause de leur caractère relativement indéterminé, ne peut être suffisamment étayé par des données ou par des arguments. Mais cela ne rend pas ces croyances irrationnelles. Ces croyances sont acceptées rationnellement s’il y a de bonnes raisons d’avoir confiance dans leur source (par exemple le parent, le professeur ou le savant). » [21]   Sperber (1997, p. 132) note encore : « Les individus... [21] En outre, les parents ne sont pas seuls dans ce complot, puisque les autres membres de la famille, les professeurs des écoles et même les autres enfants fréquentés dans les cours d’école semblent, dans un premier temps, croire. En résumé, avec l’argument que tous ne peuvent pas être unanimes dans l’erreur, l’enfant est confronté à ce que l’on peut appeler un monopole cognitif, c’est-à-dire qu’aucune offre cognitive concurrentielle ne se propose encore. Il n’a donc, a priori, aucune raison de ne pas endosser cette croyance, d’autant qu’elle apporte la solution à un problème mystérieux : qui apporte les cadeaux le jour de Noël ?

Une croyance temporairement infalsifiable

21

Plusieurs autres éléments moins évidents que le prestige de la parole parentale sont invoqués. Par exemple, dans de très nombreux cas, l’on demande aux enfants d’aller se coucher pour que le PN puisse venir apporter les cadeaux (c’est quelquefois présenté comme une condition sine qua non : « Je croyais vraiment que c’était le bonhomme qui ne pouvait être que gentil et qu’avoir de la bonté. Non, c’était trahir le PN si je devais l’attendre et le guetter. J’avais peur qu’il ne vienne pas si je ne respectais pas »), de sorte que, dans un premier temps, on limite la probabilité que les enfants soient confrontés à des anomalies engendrant des dissonances sérieuses dans la croyance (comme le fait, par exemple, de reconnaître les chaussures du grand-père aux pieds du PN). Il faut donc le hasard, le doute ou une curiosité très audacieuse pour amener l’enfant à braver l’interdit du sommeil nécessaire à la distribution du PN (il ne faut pas oublier que dans l’esprit de l’enfant, ses cadeaux sont en jeu, ce qui constitue un coût potentiel exorbitant).

Une croyance fondée sur des « preuves »

22

Par ailleurs, les interviewés mentionnent un certain nombre d’éléments confortant pour un temps cette croyance : les lettres envoyées au PN et recevant une réponse [22]   À l’initiative de F. Dolto, les services des postes... [22] , les coups de téléphone, les traces laissées sur son passage (le bris d’une vitre, les empreintes sur le sol), le fait que les carottes et le lait laissés pour ses rennes aient disparu au matin, que les parents fassent sonner des clochettes pour simuler le départ des rennes auprès d’oreilles qui ne seraient pas encore endormies... Tout cela donne de la consistance à un mythe qui pourrait rester abstrait et contribue à générer une magie, une atmosphère, propice à l’acceptation par les enfants du scénario de Noël.

23

Bien sûr, on pourrait ajouter le fait spectaculaire que les enfants peuvent voir le PN ce qui, ce ne serait pas démenti par saint Thomas, constitue un argument de poids pour la croyance. Cependant, cet élément est à double tranchant, comme on le verra, car les mauvais déguisements, les voix trop reconnaissables, les disparitions mystérieuses et systématiques de tel membre de la famille au moment de la venue du PN sont autant de pierres friables de l’édifice. À double tranchant aussi, cet autre fait spectaculaire, que les enfants reçoivent ce qu’ils demandent. Certains y voient un élément renforçant la croyance, d’autres, au contraire, finissent par trouver ce fait douteux, surtout lorsqu’ils n’ont fait parvenir aucune lettre au PN. On pourrait ajouter un autre argument illustré par le récit d’un interviewé : « Je leur disais que c’était pas possible qu’il n’existe pas, notamment à cause d’une fois où mes grands-parents qui n’avaient pas beaucoup de sous m’avaient offert un beau cadeau qui coûtait beaucoup trop cher pour qu’ils puissent me l’offrir. Donc, pour moi, c’était évident, c’était le PN qui m’avait apporté cela. C’était l’un des arguments que je jugeais irréfutables que j’utilisais avec mes copains. »

Une croyance parfois utilitariste

24

Enfin, quelques-uns, plutôt rares, précisent qu’ils ont tenté de faire perdurer la croyance parce que leurs parents ne manquaient jamais de souligner que seuls les enfants qui croient au PN ont droit à sa bonté et ses cadeaux. Cette dernière raison, plus utilitariste qu’argumentative, pèsera de son poids lorsqu’il s’agira de voir si l’abandon de la croyance a été ou non suivi de ce que l’on pourrait appeler une crise.

25

L’on peut donc dire que l’enfant n’a pas vraiment le choix de ne pas croire, non parce qu’il serait déterminé à le faire, mais parce qu’il est confronté à un monopole cognitif vis-à-vis duquel il n’a pas encore de raisons d’émettre des doutes. Dans ces conditions, l’on pourrait s’interroger, à l’inverse, sur les voies suivies pour sortir de cette croyance. Comme nous allons le voir, les raisons de ne plus croire ne tiennent pas seulement à la disparition de celle du croire. En effet, le modèle serait plutôt celui de l’affrontement entre les raisons de croire et celle de ne pas croire. De cette tension naîtra, assez souvent, une crise qui pourra affecter durablement le système de représentation de l’individu.

b) Les éléments de la représentation

26

La méthode utilisée pour faire émerger les éléments centraux de la « représentation » du mythe du PN et ceux plus périphériques fut l’une de celles que les psychologues sociaux ont coutume de mobiliser (Roussiau et Bornadi, 2001), l’analyse prototypique et catégorielle [23]   Elle consiste à croiser le rang d’apparition de l’élément... [23] . J’ai obtenu 14 éléments synthétisant les différentes facettes de cette croyance : les habits du PN, son physique, sa personnalité, son universalité, les caractéristiques du récepteur (enfants gentils ou non), son lieu d’habitation, les éléments surnaturels qui l’entourent, les moyens d’introduction dans la maison, les cadeaux, le moyen de locomotion, les personnages qui l’entourent (lutins, etc.), le moment de l’action, les éléments de médiatisation (lettres, etc.), les offrandes qui lui sont faites. Tous ces éléments ont pu être classés en fonction de leur saillance dans les discours. Les cinq éléments qui sont les plus signifiants sont : les cadeaux, les habits du PN, son lieu d’habitation, son apparence physique et les personnages qui l’entourent. Le quinté adultes/enfants est presque le même à l’exception d’une inversion entre les habits du PN et son physique (dernier point plus fréquemment mis en avant par les adultes tandis que les enfants donnèrent la priorité au physique).

27

Le point important à retenir ici est que les éléments de centralité de la croyance se fédèrent autour de l’apparence du PN (il doit avoir des habits rouges, une barbe blanche, être vieux, etc.) et du rituel du cadeau – les autres aspects étant relégués dans la zone périphérique. La remise en cause de la croyance passera le plus souvent par l’un de ces deux axes. En revanche, on observera rarement, dans les discours, la confirmation du scénario décrit par les psychologues sociaux, c’est-à-dire la remise en question progressive du noyau central par la contamination des éléments périphériques. En effet, tout se passe comme si, dans les cas les plus courants, un discours, une dissonance externe, une incohérence interne attaquait le cœur même de la croyance, sans que la ceinture de protection périphérique ait la possibilité de jouer son rôle.

c) La rupture de la croyance

28

J’ai recueilli quatre genres d’informations concernant la rupture de la croyance. La première concerne l’âge de la rupture, la seconde indique si cette rupture a été progressive ou soudaine, la troisième soulève la question de la crise consécutive à cette rupture (allant de la déception légère à la colère parfois violente) et enfin, la plus importante, la quatrième, propose une typologie tripartite des différents récits de rupture.

L’âge moyen de la rupture

29

Les psychologues de l’enfance font remarquer que la différenciation entre le réel et l’imaginaire devient plus nette à un âge de raison qui correspond en moyenne à l’entrée en première année de cours élémentaire, c’est-à-dire, sept ans ; c’est cet âge qu’ils donnent aussi pour l’abandon de la croyance au PN. Or, l’âge moyen de cet abandon tel que nous le livrent les entretiens est de 6,99 ans.

30

En outre, la moyenne de la classe d’âge 10-12 ans est voisine (6,96 ans) de celle des adultes (25-30 ans) : 7,02 ans. Le facteur mnésique semble, sur ce point (et sur les autres, comme nous le verrons) ne pas jouer de son influence de déformation des faits. L’on aurait pu s’attendre pourtant à une stratégie de démarcation de la part des 10-12 ans avec une rupture située subjectivement à un âge plus précoce. En effet, il peut paraître dévalorisant pour un enfant d’avoir cru tardivement au PN. Il n’en a rien été.

La rupture est-elle soudaine ?

31

Nous entrons à présent en un domaine où, ne pouvant comparer nos résultats avec celui d’autres enquêtes, nous devrons rester prudents quant à leur portée. D’autant plus qu’il va s’agir de mesurer quelque chose de la temporalité de cette rupture à travers des récits qui ne sont pas toujours précis sur ce point. Par ailleurs, j’ai été embarrassé pour classer certains d’entre eux (les catégories choisies étant : soudaine ou progressive). En effet, certains déclaraient avoir brusquement cessé de croire, tout en admettant plus ou moins explicitement être passé par une période de doute. Le classement entre rupture soudaine ou progressive est donc un peu approximatif. Toutefois, ces résultats m’ont paru dignes d’intérêt, car ils suggèrent que le noyau central de la croyance peut s’effondrer soudainement (s’il est confronté à une dissonance trop flagrante par exemple) sans qu’il n’y ait aucune négociation avec le réel pour adapter cette croyance. Ainsi, dans 45,8 % des cas, la rupture est soudaine, alors qu’elle est progressive dans 54,2 % des cas. Là aussi, les deux classes d’âge ne font pas diverger notablement les résultats.

32

Le résultat des ruptures soudaines est peut-être surévalué puisqu’on peut supposer que, dans la plupart des cas, les enfants auront été confrontés, assez souvent dans les cours d’école, à une concurrence cognitive, c’est-à-dire à un scénario niant l’existence du PN ( « Ce sont les parents qui achètent les cadeaux » ). De ce fait, sans y adhérer nécessairement, l’enfant ne peut qu’être troublé par cette offre concurrentielle sur le marché cognitif. Pourtant, ces résultats restent significatifs car ils peuvent être corrélés avec ceux de l’avènement d’une crise consécutive à l’abandon de la croyance.

La crise

33

Il est banal de dire que le renoncement à une croyance peut engendrer des états psychologiques très désagréables [24]   Festinger, Riecken et Schachter (1993) dans un des... [24] . L’abandon de la croyance au PN provoque, elle aussi, dans un certain nombre de cas (45,5 %) [25]   Le résultat est identique chez les adultes et les... [25] , une situation de crise. Celle-ci peut relever de la simple déception ou, au contraire, engendrer des actes de violence (le médiateur de l’incroyance dans les cours d’école a quelquefois à essuyer le désarroi très expressif du croyant) et/ou une profonde et douloureuse remise en question de la vision du monde de l’enfant : « Très dur. Vraiment très dur. Si le PN n’existait pas, tout ce qui était magique était faux aussi. Là, je n’ai plus cru au PN, mais aussi aux fées, aux elfes... » Cette remise en question peut conduire, dans certains cas, à percevoir le monde des adultes avec suspicion comme un univers où règne le mensonge collectif. On remarquera que les ruptures soudaines de la croyance engendrent « une crise » dans 59,2 % des cas, tandis que les ruptures progressives ne sont suivies d’une crise que dans 27,5 % des cas. Cela suggère qu’une rupture progressive de la croyance permet à l’individu de préparer son système cognitif à subir un assaut, et, éventuellement, de désinvestir émotionnellement une place montrant des signes de faiblesses. Il reste que 54,5 % des individus de notre enquête déclarent n’avoir pas vécu la fin du PN comme une violence. Outre l’argument de la progressivité, ce fait peut être éclairé de plusieurs façons.

34

Parmi ceux qui affirment ne pas avoir été déçus, la plupart soulignent que c’est parce qu’ils savaient qu’ils continueraient à avoir des cadeaux. Cette assurance servant de compensation au désarroi cognitif. Le deuxième argument invoqué est que les enfants ont alors l’impression d’entrer dans « la cour des grands ». Il s’agirait d’une sorte de rite initiatique, qui peut ne pas se faire dans la douleur si l’enfant a le sentiment qu’il en tire un prestige (la sortie du monde des petits enfants). Celui-ci sera ressenti avec plus de vraisemblance encore si l’enfant a des petits frères ou sœurs qu’il s’agit de continuer à faire croire. Il entrera alors bien volontiers dans le mensonge collectif, devenant acteur de ce petit théâtre annuel. Mis dans la confidence, l’enfant a le sentiment de partager quelque chose du monde des adultes, une mission de confiance lui est confiée. Il s’en sert quelquefois stratégiquement pour se venger des parents ou de ses cadets en révélant brutalement la vérité.

35

Un dernier argument, beaucoup plus marginal, est encore évoqué. Certains déclarent avoir été plus soulagés que déçus dans la mesure où l’absence de PN entraînait de facto, celle d’un personnage peu fréquentable, le Père Fouettard [26]   Beaucoup de ces entretiens ont été réalisés en Lorraine... [26] .

4. LA TYPOLOGIE DE LA RUPTURE

36

L’une des questions fondamentales à laquelle je souhaitais contribuer concernait la rationalité des abandons de la croyance. En d’autres termes, un modèle fondé sur la rationalité subjective permet-il de rendre compte efficacement de la rupture cognitive que connaissent les enfants de sept ans (âge moyen) concernant le personnage du PN ? Cette hypothèse pourrait paraître particulièrement audacieuse dans la mesure où elle s’adresse à une population, les enfants, à laquelle les commentateurs [27]   Par exemple Gobert (1992). [27] accordent difficilement le statut d’individus, si ce n’est rationnels, du moins pouvant mobiliser une certaine forme de rationalité. L’examen des 142 entretiens, cependant, montre la place prépondérante du raisonnement, au moins implicite, dans la dynamique de cette croyance et permet d’aboutir à une typologie de la rupture qui comprend les abandons consécutifs à : a) la dissonance (47 % des évocations [28]   Le terme d’évocation est utilisé ici pour souligner... [28] ) ; b) la concurrence (39 % des évocations) ; et c) l’incohérence (14 % des évocations).

  • la dissonance : ce type de rupture prend des formes très diverses, mais il est caractérisé par la formule suivante : un élément externe à la croyance vient contredire, affaiblir, réduire à rien la crédibilité du mythe ;

  • la concurrence : on retrouvera ce type lorsque la rupture aura été consécutive ou influencée par le discours d’autrui. Ce terme de concurrence est utilisé pour exprimer le fait que l’élément cognitif « le PN existe » n’est plus monopolistique, mais mis en balance avec un autre élément « le PN n’existe pas, ce sont les parents qui offrent les cadeaux » ;

  • l’incohérence : on retrouvera ce type lorsque c’est un élément interne du mythe qui, remis en question par l’individu, entraîne (ou contribue à) l’abandon de la croyance.

a) La dissonance

37

La dissonance est l’élément qui est le plus fréquemment mentionné pour expliquer l’abandon de la croyance. Cette catégorie recouvre plusieurs situations assez différentes que j’évoque ici dans leur ordre d’importance.

38

La première de ces catégories comprend les récits où l’un des médiateurs de la croyance, voulant bien faire, se déguise en PN. Or, plusieurs cas de figure peuvent alors se produire, le plus flagrant étant celui où l’imposteur est reconnu. Par ailleurs, c’est parfois un détail qui trahit le faux PN ( « Quand le PN s’est assis, j’ai reconnu le pantalon de mon père et ses chaussures, on voyait aussi l’élastique qui retenait sa fausse barbe » ), le plus souvent, la voix. La conclusion n’est pas toujours aussi immédiate. Dans certains cas, ce n’est pas tant l’apparence du PN qui semble suspecte que la disparition systématique d’un membre de la famille avant l’arrivée du PN et son absence lors de la distribution des cadeaux. Ces éléments concourent à un raisonnement simple et implacable : a) mes parents affirment que le PN existe ; b) ils affirment que ce PN est le vrai PN ; c) ce PN n’est pas le vrai PN ; d) le PN n’existe pas. Le quatrième terme du raisonnement n’est pas mécanique mais fréquent, certains diffèrent leur conclusion pour prolonger un peu leur croyance.

39

La deuxième catégorie concerne l’identité des donateurs et là aussi, un des éléments centraux de la croyance, en d’autres termes : qui donne les cadeaux ? Les parents ou le PN ? Or, que ce soit par hasard (l’enfant se réveille et a soif), par curiosité (l’enfant voudrait voir le PN) par suspicion (l’enfant a entendu dire à l’école que les parents étaient ceux qui offraient en réalité les cadeaux et souhaite vérifier), les parents sont souvent pris en flagrant délit, malgré leur silence précautionneux, de déposer les cadeaux devant le sapin de Noël. La remise en question de l’élément le plus central de la croyance engendre alors inéluctablement l’abandon général du mythe.

40

La catégorie suivante, qui implique toutes les dissonances qui ont trait aux cadeaux, suggère, en revanche, un raisonnement plus élaboré et relève de ce que l’on pourrait appeler une dissonance temporelle. Les cadeaux sont en effet fréquemment trouvés par les enfants (parfois par hasard, parfois intentionnellement) dans une armoire, au grenier, au garage, avant le soir de Noël. Cette découverte engendre parfois l’abandon immédiat de la croyance au motif que les cadeaux ne peuvent pas « déjà être là » dans la mesure où le PN est censé les déposer le soir de Noël. Leur présence préalable engendre une dissonance qui rend particulièrement performante la proposition : « Ce sont les parents qui offrent les cadeaux. » Dans certains cas, cependant, ce n’est pas suffisant encore pour que l’abandon soit consommé. Les enfants sont dans un inconfort cognitif très grand, mais ils attendent le soir de Noël pour trancher définitivement. En effet, si les cadeaux reçus sont les mêmes que ceux qui sont découverts, alors il est clair qu’ils ont été victimes d’une supercherie. Certains vont même jusqu’à vérifier que les cadeaux cachés ont bien disparu afin de s’assurer qu’ils ne sont pas victimes d’une improbable coïncidence, ce qui dénote une rigueur de vérification remarquable.

41

La croyance peut encore être fragilisée ou abandonnée en raison d’un quatrième type de dissonance : la présence de trop nombreux PN dans les villes. Ainsi, le don d’ubiquité ne figure pas dans le cahier des charges du mythe du PN. Par conséquent, l’enfant est en droit de se dire que, s’il y a présence simultanée de plusieurs PN, certains d’entre eux sont nécessairement des faux et que celui que l’on présente comme « vrai » est peut-être lui aussi « faux » [29]   Perrot (2000) mentionne par exemple la concurrence... [29] . Ce type d’argument a d’ailleurs ému le conseil municipal de Boston (États-Unis) puisqu’en 1949, il demanda à son maire de ne tolérer qu’un seul PN en ville afin de ne pas éveiller les soupçons enfantins.

42

La dissonance peut encore relever d’un raisonnement de type analogique. L’abandon de la croyance au PN ne doit ici rien au déguisement approximatif du grand-père ou à la découverte des cadeaux dans une armoire, mais est consécutif à une fâcheuse découverte aux environs de Pâques par exemple, comme l’explique une interviewée : « ... Vers cet âge, je me suis rendu compte que les œufs n’étaient pas apportés par les cloches et j’en ai déduit que le PN, c’était pareil [...]. Le dimanche de Pâques, en général, on nous demandait de faire une sieste, alors que d’habitude, c’était pas obligatoire. Pendant ce temps, les parents allaient cacher les œufs dans le jardin, ils faisaient les cloches quoi... Une fois, je me suis levée plus tôt que prévu pour aller aux toilettes et je les ai pris la main dans le sac. » C’est donc ici parce qu’une croyance est remise en jeu que l’ensemble des croyances enfantines est fragilisé. Dans deux cas, cette remise en question a même touché l’existence de Dieu.

43

Le PN est parfois distrait, il arrive que les enfants laissent des objets à son intention (lettre, assiette de lait pour les rennes, etc.) sans qu’il semble s’en soucier. Ainsi, un interviewé explique qu’ayant des doutes concernant l’existence du PN, il fut amené à lui laisser une lettre cachée afin d’être certain que ses parents ne pourraient pas l’abuser. Son argument était que le PN, lui, saurait la trouver. Au matin, cette lettre délaissée constitua l’élément décisif de l’abandon de la croyance.

44

Parfois absente des foyers, la cheminée constitue un autre élément de suspicion : « Comment le PN peut-il venir chez nous dans la mesure où nous n’avons pas de cheminée ? » Cette question est cependant rarement décisive car les parents anticipent le problème en laissant la porte ou la fenêtre ouverte.

45

Enfin, on retrouve, pêle-mêle, d’autres catégories plus rares de dissonances. Un interviewé, par exemple, précise qu’il doit l’abandon de sa croyance au fait que le talon d’un chèque de ses parents indiquait l’achat de cadeaux de Noël ; un autre, qu’il suivit la non-ponctualité du PN. La rupture peut encore être consécutive au fait que le PN répond à une lettre de l’enfant par un document dactylographié et non manuscrit, que seuls les parents l’entendent frapper à la porte, qu’on demande à l’enfant de choisir ses cadeaux dans un catalogue ou encore que l’enfant obtient des cadeaux alors même qu’il se considère comme méchant. Enfin, on signalera, à titre anecdotique, que deux interviewés déclarent avoir abandonné leur croyance en regardant le film Le Père Noël est une ordure !

b) La concurrence

46

De la même façon que pour la dissonance, j’ai établi une sous-typologie de la concurrence, en cherchant à savoir d’où venait le message concurrentiel. Les résultats montrent, sans surprise, que les principaux vecteurs du doute sont les camarades de cours d’école, les grands frères et sœurs jouant aussi un rôle important. Ces deux protagonistes de l’abandon de la croyance jouent un rôle notable lorsque celui-ci est progressif, ils permettent, dans un premier temps, de rendre envisageable le fait que la croyance puisse être fausse (j’approfondirai cette question plus loin).

47

Les parents ont ici un rôle un peu particulier puisque leurs aveux détruisent généralement la croyance. Certains d’entre eux ne font que confirmer les doutes que l’enfant nourrissait déjà. D’autres, en revanche, convoquent l’enfant et lui révèlent soudainement le caractère légendaire de l’affaire, à la façon d’un rituel d’initiation. Cependant, dans la majorité des cas, les parents ne savent pas que les enfants ont abandonné leur croyance et la rupture est entérinée tacitement, sans que cela soit l’objet d’une conversation, jusqu’à devenir presque tabou parfois. La raison en est que les enfants perçoivent clairement que leurs parents tiennent à ce qu’ils croient au PN et qu’ils ne veulent pas les décevoir, ou encore qu’ils craignent de ne plus recevoir de cadeaux [30]   Une autre question serait : « Pourquoi les parents... [30] . De façon minoritaire, le message concurrentiel est parfois émis par des membres de la famille, des voisins ou plus rarement des instituteurs, mais il s’agit généralement de maladresses involontaires.

c) L’incohérence

48

Les ruptures consécutives à l’incohérence sont moins nombreuses, mais intéressent notre propos, car elles concernent directement les éléments périphériques de la croyance (lieu d’habitation du PN, personnages qui l’accompagnent, moyen de transport, etc.). Je propose de distinguer trois types d’incohérence.

49

La première catégorie qui regroupe 62 % des témoignages indique que la rupture peut être consécutive aux éléments fantastiques de la légende qui finissent par paraître invraisemblables. L’omniscience du PN (le fait qu’il sache toujours ce que les enfants désirent), la présence de lutins, des rennes volants, etc., tout cela semble farfelu dans la mesure où l’enfant ne peut jamais constater de visu la réalité de ces allégations.

50

La deuxième catégorie (29 %) concerne les impossibilités physiques du récit. Ainsi, certains enfants sont frappés de ce que le PN ne peut pas faire le tour de la Terre en une seule nuit, qu’il est par ailleurs trop vieux pour ce travail éreintant, que sa hotte et son traîneau ne peuvent contenir tous les jouets, ou encore qu’il est trop gros pour passer dans la cheminée. La cheminée, lorsque l’habitation des enfants en possède une, peut devenir une obsession, comme le décrit Michel Leiris dans L’Âge d’homme : « Une des grandes énigmes de mes premières années [...] fut le mécanisme de la descente des jouets de Noël à travers la cheminée. J’échafaudais des raisonnements byzantins à propos de jouets trop grands pour pouvoir logiquement passer dans la cheminée. »

51

La troisième catégorie, enfin (9 %), met en doute le fait que le PN puisse habiter au pôle Nord ou au centre de la Terre, comme il semble que cela soit dit quelquefois. Les témoignages insistent notamment sur le fait qu’il leur semblait improbable qu’on ait pu vivre sereinement au pôle Nord et plus encore qu’il puisse y avoir une usine de jouets.

52

Ce sont donc ici des éléments périphériques qui sont confrontés au doute, et l’on observe que, dans certains cas, les enfants défendent, en les adaptant, conformément à ce que décrivent les psychologues sociaux, ces éléments. Une interviewée explique, par exemple, qu’elle avait compris, enfant, que le traîneau ne pouvait contenir tous les jouets et qu’elle en avait conclu que le PN devait revenir plusieurs fois dans son usine la nuit de Noël pour que tout le monde soit livré. Ici, donc, un élément périphérique du récit est adapté pour ne pas menacer le système central de la croyance. Cependant, ce scénario typique proposé par les psychologues sociaux ne se retrouve que dans 15,5 % des situations.

d) Le scénario typique

53

Ces différents cas énoncés, il reste à voir comment ils se combinent entre eux pour dégager le parcours type de l’abandon de la croyance. Le graphique suivant nous en livre une lecture quantitative (D : dissonance ; C : concurrence ; I : incohérence).

54

Le scénario le plus courant est donc celui de la dissonance comme unique élément de la rupture. Il est remarquable de constater alors que celle-ci est soudaine dans 67 % des cas. Le « travail » avait peut-être été préparé par quelques discussions préalables dans les cours d’école, mais du moins cet élément n’émerge pas dans le discours de l’interviewé. En revanche, dans un nombre conséquent de cas, on observe une combinaison entre, d’une part, l’influence de la concurrence cognitive et, d’autre part, celle de l’élément dissonant. Le scénario exemplaire étant que le doute est instillé par le démenti de certains camarades (généralement deux camps se forment entre les « pros » et les « antis »), ce doute est alors suivi d’une dissonance qui confirme la non-existence du PN (c’est tout de même alors la dissonance qui clôt la croyance). Cette dissonance peut être le fait du hasard, mais elle est souvent le fait de la volonté des protagonistes devenant alors de vrais Sherlock Holmes. Un interviewé précisant, par exemple, qu’il en était venu à entraver en secret d’une planche de bois le conduit de la cheminée afin de vérifier si elle avait été déplacée par le PN durant la nuit. La méthode la plus courante restant, cependant, la veille en toute discrétion pour observer si, oui ou non, ce sont les parents qui déposent les cadeaux au pied du sapin.

55

À ce moment de mon exposé, la question qui se pose est de savoir si une forme de raisonnement, même implicite, prévaut toujours dans l’abandon de la croyance considérée. Je voudrais à ce propos examiner l’hypothèse de l’influence sociale. Ne se peut-il pas que j’abandonne ma croyance au PN sous la seule influence du discours d’autrui, et, par conséquent, sans que cela ne doive rien à une forme de rationalité subjective ? C’est une interprétation possible à donner aux abandons dont la cause évoquée est celle de l’unique concurrence. Outre que cette situation est minoritaire (21 % de l’effectif global), il faut encore en soustraire les cas où ce sont les parents qui dévoilent le secret, car comme ils sont les principaux promoteurs de la croyance, leur intervention fait que l’on n’a plus de raisons d’y adhérer, ce qui entraîne toujours (100 %) sa soudaine disparition.

56

En fait, les récits mentionnant l’unique influence des camarades ou des grands frères et sœurs pour justifier leur abandon ne représentent que 8 % de l’effectif global. Même dans ces cas de figure, une interprétation en termes de causes sociales de l’abandon de la croyance n’est peut-être pas pertinente. Pourtant, l’on pourrait souligner que les discours des camarades ne devraient pas pouvoir à eux seuls abattre un édifice aussi bien construit s’ils n’étaient soutenus par la force d’une influence échappant aux consciences individuelles. Les interviewés proposent eux-mêmes une réponse à cet argument en précisant que les débats dans la cour d’école n’étaient pas équitablement répartis. En effet, lorsque deux camps s’affrontaient, les croyants et les non-croyants, les plus âgés se trouvaient toujours dans la deuxième catégorie contre les plus jeunes. De là, un argument qui emporta la conviction de certains, car les plus grands ont aussi un prestige de nature à influencer les plus jeunes si ces premiers semblent unanimes dans leur conviction que le PN n’existe pas. Ceux-ci peuvent aussi plus aisément mobiliser des preuves du bien-fondé de leur idée, car ils ont fréquemment été confrontés ou ont entendu parler de sérieux démentis du réel (surprendre les parents alors qu’ils déposent des cadeaux, etc.). Donc le marché cognitif n’est pas neutre et le résultat de la concurrence que se livrent les deux objets sémantiques existence et non-existence du PN n’est pas indépendant du prestige des médiateurs du message. Une proposition cognitive a d’autant plus de chances d’être acceptée comme vraie si elle est véhiculée par un médiateur crédible. Il ne s’agit pas du seul critère de la « vie de la croyance », car, comme nous l’avons vu, la qualité intrinsèque du message joue un rôle capital sur ce marché cognitif [31]   J’analyse les éléments qui fixent les prix d’un produit... [31] .

57

L’une des conclusions possibles de ces résultats est que le modèle qui semble fonctionner pour les représentations s’applique plus modestement pour certaines croyances, car celles-ci, impliquant généralement un rapport de validation, peuvent être mises violemment en question si certains éléments viennent contredire le cœur de la croyance. C’est le cas notamment des croyances descriptives (relevant du vrai et du faux), par exemple la légende du Père Noël, qui permettent peut-être moins que les croyances axiologiques (bien/mal ; beau/laid) de faire jouer aux éléments périphériques leur rôle d’espace de malléabilité des systèmes cognitifs dans la mesure où le genre de question qu’elles posent peuvent avoir plus fréquemment des réponses définitives. On regardera donc avec prudence, par exemple, la proposition de Molinier (1996, p. 65) qui, quoique que de portée très générale, ne peut prétendre à l’universalité : « Chaque fois que des individus seront confrontés à des contradictions portant sur une cognition centrale, ils réfuteront, d’une manière ou d’une autre, l’information qui leur aura été proposée. »

58

Il est vrai, cependant, que certains psychologues sociaux admettent la possibilité d’une rupture brutale du noyau central (Abric, 1994), mais cette hypothèse n’est envisagée que dans le cas où d’éventuelles pratiques sociales inédites viendraient contredire la représentation. Roussiau et Bonardi (2001, p. 189) précisent d’ailleurs : « Ce type de transformation n’a été observé dans aucune recherche de terrain. »

59

D’une façon générale, le modèle global d’évolution des représentations en psychologie sociale est celui proposé par Flament (1994), qui comporte quatre temps :

  • les circonstances externes, qu’elles soient sociales ou naturelles, se modifient ;

  • les pratiques sociales qui leur correspondent se modifient à leur tour ;

  • cela déclenche la transformation de la représentation au niveau du système périphérique ;

  • enfin, le système central est éventuellement mis en danger.

60

L’on ne peut donc pas dire que ce modèle s’applique strictement dans l’exemple que j’ai développé. En revanche, malgré la grande diversité des scénarios rencontrés, il semblerait que cette croyance soit abandonnée sur la base d’une rationalité subjective s’exerçant dans un contexte social plus que sous le joug d’une influence causale, qu’elle soit sociale ou affective. Les exemples recueillis sont multiples et malcommodes à modéliser ; cependant, à travers la typologie que je propose, il est possible de sérier l’espace du raisonnement et de distinguer quelques trajectoires types.


BIBLIOGRAPHIE

  • Abric J.-C., L’étude expérimentale des représentations sociales, in Les représentations sociales (sous la dir. de D. Jodelet), Paris, PUF, 1989.
  • Abric J.-C., Introduction, in P. Molinier, La représentation sociale comme grille de lecture, Aix-en-Provence, Publications universitaires de Provence, 1992.
  • Abric J.-C., Les représentations sociales : aspects théoriques, in Pratiques sociales et représentations (sous la dir. de J. C. Abric), Paris, PUF, 1994 a.
  • Abric J.-C., L’organisation interne des représentations sociales : système central et système périphérique, in Structures et transformations des représentations sociales (sous la dir. de C. Guimelli), Neuchâtel, Delachaux & Niestlé, 1994 b.
  • Blanchet A. et A. Cotman, L’entretien, Paris, Nathan, 1992.
  • Boudon R., L’idéologie, Paris, Fayard, 1986.
  • Boudon R., L’art de se persuader, Paris, Fayard, 1990.
  • Boudon R. (sous la dir. de), Traité de sociologie, Paris, PUF, 1992.
  • Bronner G., L’empire des croyances, Paris, PUF, 2003.
  • Delumeau J., Une histoire du paradis, Paris, Fayard, 1992.
  • Doise W., Les représentations sociales : définition d’un concept, in Connexions, 45, 1985, p. 245-253.
  • Durkheim É., Représentations individuelles et représentations collectives, in Sociologie et philosophie, Paris, PUF, 1967.
  • Festinger L., A Theory of Cognitive Dissonance, Evanston, Illinois, 1957.
  • Festinger L., H. Riecken et S. Schachter, L’échec d’une prophétie, Paris, PUF, 1993.
  • Flament C., L’analyse de similitude, in Cahier du Centre de recherche opérationnelle, 4, p. 63-97, 1962.
  • Flament C., Pratique et représentations sociales, in Perspectives cognitives et conduites sociales (sous la dir. de J.-L. Beauvois, R. V. Joule et J.-M. Monteil), t. 1, Fribourg, Delval, 1987.
  • Flament C., Structure et dynamique des représentations sociales, in Les représentations sociales (sous la dir. de D. Jodelet) Paris, PUF, 1989.
  • Flament C., Structure, dynamique et transformation des représentations sociales, in Pratiques sociales et représentations (sous la dir. de J.-C. Abric), Paris, PUF, 1994.
  • Gobert D., Il était une fois le bon Dieu, le Père Noël et les fées, l’enfant et la croyance, Paris, Albin Michel, 1992.
  • Godbout T. J. (en collab. avec A. Caillé), L’Esprit du don, Paris, La Découverte, 1992.
  • Jodelet D., Représentations sociales : un domaine en expansion, in Les représentations sociales (sous la dir. de D. Jodelet), Paris, PUF, 1989.
  • Kuhn T., La structure des révolutions scientifiques, Paris, Flammarion, 1972.
  • Lévi-Strauss C., Le Père Noël supplicié, in Les Temps modernes, mars 1952, p. 1573-1590.
  • Molinier P., La représentation sociale comme grille de lecture, Aix-en-Provence, Publications universitaires de Provence, 1992.
  • Molinier P., Images et représentations sociales. De la théorie des représentations à l’étude des images sociales, Grenoble, PUG, 1996.
  • Molinier P. (sous la dir. de), La dynamique des représentations sociales, Grenoble, PUG, 2001.
  • Moscovici S., La pychanalyse, son image et don public, Paris, PUF, 1961.
  • Orfali B., Les représentations sociales : un concept essentiel et une théorie fondamentale en sciences humaines et sociales, in L’Année sociologique, 50, no 1, 2000, p. 235-254.
  • Perrot M., Ethnologie de Noël. Une fête paradoxale, Paris, Grasset, 2000.
  • Roussiau N. et C. Bonardi, Les représentations sociales, Hayen, Mardaga, 2001.
  • Sperber D., La contagion des idées, Paris, Odile Jacob, 1996.
  • Sperber D., Individualisme méthodologique et cognitivisme, in Cognition et sciences sociales (sous la dir. de R. Boudon, A. Bouvie et F. Chazel), Paris, PUF, 1997.
  • Vergès P., L’évocation de l’argent : une méthode pour la définition du noyau central d’une représentation, in Bulletin de psychologie, XLV, 405, 1992, p. 203-209.
  • Vergès P., Approche du noyau central : propriétés quantitatives et structurales, in Structure et transformations des représentations sociales (sous la dir. de C. Guimelli), Paris/Neuchâtel, Delachaux & Niestlé, 1994.
  • Vergès P., Bibliographie des représentations sociales, Troisième rencontre sur les représentations sociales, Aix-en-Provence, 1996.
  • Weinberg A., Comment l’individu pense en société, in Sciences humaines : les sciences de la cognition (hors série), no 35, 2002.

Notes

[1]

Je tiens à remercier ici E. Géhin et C. Schrecker.

[2]

Comme le soulignent par exemple Jodelet (1989), Orfali (2000) et encore, plus récemment, Roussiau et Bonardi (2001) dans leur introduction.

[3]

Voir, par exemple, la théorie du noyau central de Abric ou du principe organisateur de Doise (1985). Le terme de système central tend à remplacer celui de noyau central (Abric, 1994 a) qui reste cependant très usité (je me permettrai pour cette raison d’utiliser l’un ou l’autre)

[4]

Par exemple, Molinier (1992, p. 12) : « On le sait, les représentations sociales évoluent se transforment et l’édifice conceptuel serait plus solide si l’on disposait d’une théorie du changement. »

[5]

En un sens, les exemples ne manquent pas. Ainsi, les travaux sont nombreux en histoire des mentalités – sous la plume de Le Goff ou Duby par exemple –, qui étudient les modifications de certaines croyances collectives. Parmi eux, on pourrait mentionner les écrits de Delumeau (1992) qui montrent comment la croyance en l’existence matérielle d’un paradis primordial s’est modifiée progressivement. L’on pourrait tout aussi bien trouver une foule d’exemples issus de la sociologie classique illustrant le même genre de thème. Cependant, la dynamique de ces croyances collectives s’inscrit généralement en un terme trop long pour espérer obtenir un témoignage – un entretien – individuel qui pourrait inspirer une modélisation en expliquant dans le détail comment l’abandon de la croyance s’opère.

[6]

Le domaine des représentations sociales a été, jusqu’à présent, plutôt exploré par la psychologie sociale.

[7]

Voir Lévi-Strauss (1952) ; Godbout et Caillé (1992).

[8]

Désolé pour ceux qui croyaient encore au PN, mais la preuve incontestable de son inexistence est fournie par un article de Courrier international (no 422, 5-7 décembre 1998). Il propose notamment de mesurer les forces physiques auxquelles le PN serait confronté s’il devait effectuer sa tournée le soir de Noël. Il est calculé avec une certaine rigueur, compte tenu du nombre moyen d’enfants croyant au PN, de leur éloignement moyen respectif, du poids de l’embarcation, PN compris, du temps imparti et de la vitesse consécutive qu’une force équivalente à 2 157 507 kg s’exercerait sur le pauvre PN. La conclusion ne se fait pas attendre, si le PN a existé, il est mort à présent.

[9]

D’autres cas de figure peuvent se présenter, bien entendu : représentation fausse contre représentation fausse, la représentation fausse peut l’emporter contre la vraie, ou encore l’affrontement de représentations dont le statut relève provisoirement ou définitivement de l’indécidabilité (dans les polémiques politiques, morales ou esthétiques par exemple). Cependant, cette structure de dynamique des croyances (représentation fausse contre représentation vraie) a trouvé suffisamment d’illustrations dans l’histoire des sciences par exemple, pour ne pas être mésestimée quant à la fréquence de ses occurrences. L’exemple choisi ici, il est vrai, permet (et cela se produit en moyenne à 7 ans) l’administration de la preuve.

[10]

Flament (1989, p. 204) souligne ce problème : « Le terme de représentation est utilisé dans bien des secteurs des sciences humaines avec des sens bien différents et souvent très flous. »

[11]

Si l’on excepte les méthodes pour rendre apparent ce système central (méthode de similitude, Flament, 1962, ou analyse prototypique et catégorielle, Vergès, 1992), il n’est pas déraisonnable, me semble-t-il, de voir dans ce modèle fait d’éléments/items « amortissant » les contradictions afin de protéger et faire durer autant qu’il est possible pour l’équilibre cognitif une certaine vision mentale d’un objet, quelques points de convergence avec celui de Festinger (1957) dit de la dissonance cognitive (et d’un certain point de vue celui que défend Kuhn, 1972). Sa théorie, on l’omet souvent en raison de la nature des travaux qu’il produisit, vaut autant pour l’avant-abandon que pour l’après-abandon de la structure cognitive.

[12]

Il a, à plusieurs reprises, affiné cette typologie (notamment Boudon, 1992 – article connaissance), mais l’esprit m’en semble inchangé, c’est-à-dire qu’il s’agit de confronter tous les modèles à celui, webérien, de la rationalité subjective.

[13]

Il existe des raisons épistémologiques qui argumentent en faveur de cette position, bien entendu, mais leur exposition ne relève pas du sujet de cet article.

[14]

Boudon (1986).

[15]

Comme le souligne Weinberg (2002, p. 76) : « L’orientation cognitive de la sociologie contemporaine propose donc un programme prometteur. Mais ces travaux restent – en France surtout – pour l’essentiel programmatiques [...]. Les études empiriques, les matériaux concrets qui viendraient donner corps aux débats théoriques manquent à l’appel. »

[16]

Je tiens à remercier ici les étudiants de licence pluridisciplinaire de la promotion 1999-2000 de l’Université de Nancy 2 pour certains des entretiens exploratoires menés sur cette question.

[17]

Avec cependant la même grille d’entretien.

[18]

Un certain nombre de questions avec relances possibles gravitaient autour de celle-ci : « Si vous aviez aujourd’hui à raconter le mythe du Père Noël à quelqu’un qui ne le connaît pas... »

[19]

La grille d’entretien était conçue pour permettre une entrée « en douceur » dans le sujet. Il n’était évidemment pas question d’interroger les individus sur la rupture avant d’avoir fait progressivement émergé toute une série d’éléments mnésiques relatifs à la fête de Noël (Comment cela se passait-il chez vous ? Quel rôle jouait votre entourage ?, etc.)

[20]

A. Blanchet et A. Gotman (1992).

[21]

Sperber (1997, p. 132) note encore : « Les individus naissent et grandissent dans une société où ces mythes sont déjà présents ; ils les entendent de la bouche d’aînés en qui ils ont de bonnes raisons d’avoir confiance ; ils les acceptent donc en vertu d’un “argument d’autorité”. Trouveraient-il, même, un certain mythe invraisemblable à première vue, ils devraient trouver invraisemblable aussi que tous leurs aînés se trompent, et une modestie intellectuelle raisonnable leur commanderait de suivre l’opinion commune plutôt que leurs propres ratiocinations. »

[22]

À l’initiative de F. Dolto, les services des postes se sont organisés pour dépouiller et répondre aux lettres d’enfants. En 1998 à Libourne, on a reçu 700 651 lettres adressées au PN (et 17 651 e-mails) !

[23]

Elle consiste à croiser le rang d’apparition de l’élément et sa fréquence dans le discours et d’effectuer ensuite une typologie autour d’éléments sémantiquement proches. Un classement d’éléments cognitifs peut alors être obtenu soulignant le caractère central de certains d’entre eux (pour plus de précisions, cf. Vergès, 1992 et 1994).

[24]

Festinger, Riecken et Schachter (1993) dans un des livres admirables que les sciences sociales ont produits, donnent quelques exemples illustrant cette idée.

[25]

Le résultat est identique chez les adultes et les enfants.

[26]

Beaucoup de ces entretiens ont été réalisés en Lorraine où les enfants confondent parfois le PN et saint Nicolas (leur histoire est d’ailleurs largement liée comme l’indique Perrot, 2000). Or saint Nicolas est accompagné d’un double terrifiant, le Père Fouettard.

[27]

Par exemple Gobert (1992).

[28]

Le terme d’évocation est utilisé ici pour souligner le fait que certains récits mobilisaient plusieurs thèmes de rupture.

[29]

Perrot (2000) mentionne par exemple la concurrence que se livrent deux grands magasins avec des slogans du type : « Cette année Santa Claus fait son shopping chez Macy’s » tandis que, contradictoirement, un autre grand magasin annonçait « le vrai, l’unique Santa » dans ses murs.

[30]

Une autre question serait : « Pourquoi les parents tiennent-ils à ce point à ce que leurs enfants continuent à croire au PN ? » La réponse que propose Lévi-Strauss (1952, p. 1589) n’engage que lui : « Cette croyance où nous gardons nos enfants que leurs jouets viennent de l’au-delà apporte un alibi au secret mouvement qui nous incite, en fait, à les offrir à l’au-delà, sous prétexte de les donner aux enfants. Par ce moyen, les cadeaux de Noël restent un sacrifice véritable à la douceur de vivre, laquelle consiste d’abord à ne pas mourir. »

[31]

J’analyse les éléments qui fixent les prix d’un produit cognitif sur le marché dans Bronner (2003).

Résumé

Français

Cet article propose, à la lumière d’un exemple particulier – l’abandon de la croyance en l’existence du Père Noël –, de tester différents scénarios théoriques de la rupture cognitive. L’exemple choisi, en raison de ses spécificités, ne peut prétendre invalider un modèle ou en confirmer définitivement un autre, mais il souhaite être une contribution au débat sur la base d’un matériau empirique rarement réuni en cette matière. Les 142 entretiens mobilisés permettent d’appréhender dans le détail divers aspects de l’abandon de cette croyance : est-elle le fait d’incohérences internes ? de dissonances externes ? d’une concurrence cognitive ? est-elle suivie d’une crise ?

Mots cles

  • Croyances
  • Cognition
  • Représentation
  • Père Noël

English

SUMMARY This article proposes – with reference to a specific example : the denial of the existence of Santa Claus – to test several theoretical scenarios of cognitive rupture. Owing to its specific nature, this example cannot hope to invalidate one model or to confirm another, once and for all. However, being based on an empirical and original survey, it could emerge as a contribution to the debate. The 142 interviews allow us to examine different visions of the denial of this belief : is it the consequence of an internal disjuncture ? Of external dissonances ? Of cognitive competition ? Will it lead to a crisis ?

Key Words

  • Beliefs
  • Cognition
  • Representation
  • Santa Claus

Plan de l'article

  1. 1. INTRODUCTION
  2. 2. QUELQUES ÉLÉMENTS DE MÉTHODE
  3. 3. UNE CROYANCE COLLECTIVE VITE ABANDONNÉE : LE PÈRE NOËL
    1. a) Pourquoi les enfants croient-ils au Père Noël ? Les raisons de l’adhésion
      1. Une croyance avant tout réflexive
      2. Une croyance temporairement infalsifiable
      3. Une croyance fondée sur des « preuves »
      4. Une croyance parfois utilitariste
    2. b) Les éléments de la représentation
    3. c) La rupture de la croyance
      1. L’âge moyen de la rupture
      2. La rupture est-elle soudaine ?
      3. La crise
  4. 4. LA TYPOLOGIE DE LA RUPTURE
    1. a) La dissonance
    2. b) La concurrence
    3. c) L’incohérence
    4. d) Le scénario typique

Pour citer cet article

Bronner Gérald, « Contribution à une théorie de l'abandon des croyances : la fin du Père Noël », Cahiers internationaux de sociologie 1/ 2004 (n° 116), p. 117-140
URL : www.cairn.info/revue-cahiers-internationaux-de-sociologie-2004-1-page-117.htm.
DOI : 10.3917/cis.116.0117


Article précédent Pages 117 - 140 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback