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S'inscrire Alertes e-mail - Cahiers internationaux de sociologie Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezEntre politique des quotas et égalité : l’université de Californie à Berkeley[1] [1] Que Charles-Henry Cuin, François Dubet et Philippe...
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AuteurGaële Goastellec du même auteur
CADIS-LAPSAC – Université de Bordeaux 23 ter, place de la Victoire
33076 Bordeaux cedex
La question du recrutement des étudiants à l’entrée du système universitaire américain est polémique à double titre. D’un côté, la massification des effectifs étudiants depuis les années 1960 et la contrainte exercée par les ressources scolaires sur la réussite professionnelle qui caractérise les années 1990[2] [2] Voir à ce propos Christopher Jencks et Meredith...
suite ont intensifié l’enjeu constitué par les études supérieures. Un nombre toujours plus grand d’étudiants (on compte aujourd’hui près de 15 millions d’étudiants aux États-Unis) investit de l’argent, du temps et du travail dans une compétition scolaire qui a pour objet l’accès aux universités les plus prestigieuses. Le mythe du self-made-man cède ainsi le pas à une croyance dans le pouvoir du diplôme. De l’autre, la composition démographique américaine et l’augmentation croissante du poids des minorités ethniques qui la caractérise transforment la figure du melting-pot américain et interrogent les pratiques d’Affirmative
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suite, ces modalités de recrutements préférentiels à l’entrée des universités d’élite et des emplois publics étaient initialement à visée compensatoire. L’émergence de nouvelles générations, non directement concernées par ce préjudice, et la diversification des identités ethniques, notamment du fait de l’immigration de populations asiatique et hispanique, également demandeuses d’intégration et de politiques égalitaristes, conduisent à une remise en cause de ce procédé.
2 À l’Université de Berkeley particulièrement, le recrutement des étudiants reflète l’évolution de cette économie multiculturelle. En premier lieu, parce que la tutelle, l’État de Californie, illustre par anticipation la future composition démographique américaine[5] [5] Sur le contexte californien de l’émergence...
suite : depuis 1999, les minorités ethniques représentent la majorité de la population californienne, du fait notamment du poids démographique croissant de la population d’Asiatiques-américains. Ensuite, parce que, depuis sa création, l’identité de cette université est porteuse d’une ambiguïté. Née en 1868 de la fusion de deux établissements, elle hérite du Collège privé l’élitisme et un cursus d’études classiques, et de la Land Grant University, une formation pratique et une volonté de démocratisation de l’enseignement supérieur (comme l’explicite le Morrill Act qui établit le cadre légal de ces établissements). Cette antinomie va grandissante dans les années 1950 et 1960 lorsque Clark Kerr, président de l’université, transforme Berkeley via le Master Plan en fleuron du système universitaire public californien. Cette conception méritocratique de l’enseignement supérieur, qui conduit à une sélection des étudiants sur critères scolaires, est pourtant plutôt l’apanage des universités privées et élitistes. Dans le contexte d’une université publique, supposée représentative de la société qui la finance en donnant à chacun les mêmes chances d’accéder à l’enseignement supérieur, elle préfigure l’affrontement de deux conceptions de la justice sociale : le mérite et l’égalité. Ce qui déclenche la polémique multiculturelle, c’est que simultanément à l’utilisation de critères méritocratiques, l’université met en place une politique d’AffirmativeAction favorisant l’admission de minorités défavorisées. L’évolution de cet héritage du « mouvement pour les droits civiques » fait émerger une vague de protestation d’étudiants blancs et asiatiques surqualifiés académiquement et non recrutés du fait du recrutement préférentiel de Noirs-américains, Hispaniques-américains et Natifs-américains. La gestion des modalités d’admission par l’Université de Berkeley devient l’objet d’un débat plus général sur la nature du multiculturalisme américain[6] [6] Peter Schuck (2003) montre à ce propos comment...
suite : les polémiques que suscite l’Affirmative Action, fondée sur le principe d’égalité de résultats, s’inscrivent dans la continuité d’une tension historique entre liberté et égalité (la liberté d’entreprendre et de réussir, lorsqu’elle est réalisée, génère des inégalités sociales, et inversement, le principe d’égalité, lorsqu’il est premier, limite la liberté des individus), puis entre mérite et égalité (les gains obtenus par chacun sont indexés sur son seul mérite avec pour conséquence une inégalité de résultats) qui traversent le XXe siècle et l’enseignement supérieur américain. Ces tensions peuvent être entendues comme le produit de réponses différentes à la question de la nature de l’égalité (Sen, 2000). S’agit-il de privilégier l’égalité des droits, aveugle à la race comme aux autres variables collectives (comme le défend par exemple Barry, 2003), ou l’égalité des résultats qui suppose leur prise en compte ? L’histoire des modes d’admission à l’université reflète cette ambivalence relative à la définition de ce qui est socialement juste.
3 L’étude du multiculturalisme, dimension à la fois constitutive des politiques universitaires et des expériences individuelles, impliquait une approche méthodologique associant analyse quantitative et enquête qualitative. La dimension quantitative de cette recherche a pour but d’isoler les effets des politiques universitaires en matière de recrutement étudiant et de justice sociale. L’analyse statistique des données brutes de l’université constitue une forme d’objectivation de la gestion du multiculturalisme que l’assistance à des réunions institutionnelles a permis par ailleurs de clarifier. Plus encore, l’enquête qualitative, en donnant la parole aux étudiants, met en exergue les conséquences individuelles et communautaires de cette gestion spécifique du multiculturalisme[7] [7] Ce travail de terrain est plus largement exploité...
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4 L’analyse de la politique de recrutement, fondée sur une analyse historique et statistique des données produites par l’université[8] [8] Les données brutes sont accessibles sur les...
suite, montre comment l’université a concilié ses idéaux d’élitisme et de représentativité de la population californienne en adaptant un même dispositif technique moyennant quelques modifications relatives à des conditions historiques différentes (procès, mobilisation de certains groupes sociaux ou ethniques...). Trois périodes structurent cette démonstration. La première (1950-1982) est celle de la mise en place d’un système de recrutement via un dispositif technique spécifique, le
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5 En travaillant depuis une quarantaine d’années à l’élaboration d’un mode spécifique de gestion du multiculturalisme qui soit « quelque chose de juste », l’Université de Berkeley s’inscrit au cœur d’un débat plus large sur le contrat social qui fonde la société américaine. Ce débat sera rapidement présenté en conclusion afin d’éclairer les enjeux que constituent les modalités de recrutement de l’Université de Berkeley.
I. À UNIVERSITÉ D’ÉLITE, MODALITÉS DE RECRUTEMENT SPÉCIFIQUE : 1950-1982
1) L’émergence de la sélection
6 L’Université de Berkeley n’a pas toujours été élitiste. C’est le contexte démographique californien de la fin des années 1950, avec l’augmentation rapide de la population californienne, qui fait émerger pour la première fois la question des modalités de sélection à l’entrée de l’université. La politique universitaire de Clark Kerr, alors chancelier de l’université, visant à transformer Berkeley en fleuron du système universitaire public californien, conduit à l’augmentation de la sélection à l’entrée de l’université.
7 Avant les années 1960, tous les diplômés du lycée qui le demandent sont admis et le surnombre d’étudiants est éliminé à l’issue d’une première année faisant office de « sélection naturelle ». Dans un premier temps, l’université ne recrute plus que les 12,5 % des lycéens les meilleurs (Douglass, 2001). Mais ce critère ne tient pas compte des disparités de niveau entre les lycées, ni entre les ethnies. En 1964, cela fait dix ans que la ségrégation raciale à l’école a pris fin, et le mouvement pour les droits civiques pose la question de l’accès des minorités à l’enseignement supérieur. L’Université de Berkeley instaure alors un programme d’opportunités éducatives (EOP) qui lui permet de sélectionner 2 % de ses premières années dans le lot des postulants qui ne remplissent pas les conditions d’éligibilité (étudiants à faibles revenus, issus de minorités). Ainsi apparaît la première forme d’Affirmative Action qui vise à pondérer les inégalités sociales et raciales d’accès à l’enseignement supérieur. La question centrale est alors celle de l’accès des Afro-américains à l’université, et l’Affirmative Action peut être entendue comme une pratique compensatoire vis-à-vis de l’ancienne ségrégation raciale. Cette politique d’admission s’inscrit dans un contexte national doublement propice à la prise en compte des inégalités. D’abord, parce qu’en 1963, le président Kennedy s’attaque à la ségrégation raciale et s’entoure, pour ce faire, d’universitaires. Ensuite, parce que le second principe qui fonde la politique libérale des années 1960, la neutralité raciale[10] [10] L’égalité des chances constitue le premier...
suite (Civil Right Act de 1964), est remis en cause par le mouvement pour les droits civiques. Émerge alors l’idée que l’égalité des chances ne suffit pas à pallier les inégalités et qu’il faut instaurer l’égalité de résultats. Cette idée sera notamment défendue par l’American Council on Education, et constituera l’objectif latent de l’Executive Order 11246. Ainsi, dès 1965, le gouvernement fédéral impose aux États du Sud d’utiliser l’Affirmative Action (Thermes, 1999).
8 Rapidement, la demande d’admission à l’Université de Berkeley augmente et la sélection sur les résultats au lycée ne suffit plus. Or, Clark Kerr a fait partie, tout au long des années 1950, du bureau d’une entreprise privée, ETS (Educational Testing Service), qui, installée à Berkeley depuis vingt ans, a pour objectif d’obtenir de l’Université de Californie qu’elle utilise un test standardisé, le SAT, pour recruter ses étudiants. L’université fera un usage progressif du SAT, l’utilisant dans un premier temps pour sélectionner les étudiants boursiers, extérieurs à l’État californien, afin de faire rentrer son usage dans les mœurs. C’est en 1967 que le SAT est finalement adopté comme outil de sélection des entrants en première année (Lemann, 1999). Son utilisation sera la base du recrutement pendant les trois décennies à venir, et à l’origine directe ou indirecte de toutes les polémiques autour du recrutement des étudiants.
2) Le SAT : de l’idéologie à la pratique
9 Pour comprendre les enjeux qui se sont cristallisés autour du SAT et les conséquences de son utilisation, il faut bien avoir en tête les raisons pour lesquelles il a été créé. Si le SAT se présente sous la forme d’un questionnaire à choix multiples, c’est qu’il est le descendant direct du test de Quotient intellectuel inventé par le psychologue français Alfred Binet en 1905. Ce test de QI sera adapté par un professeur de l’Université de Harvard, Robert Yerkes, afin d’être administré aux recrues de la Première Guerre mondiale. Ce qui est important ici, c’est que le président de l’Université de Harvard, James Conant, en 1933, cherchant un moyen de sélectionner les étudiants, prend connaissance de cet outil et décide de l’utiliser (Lemann, 1999). Or, pour Conant, qui est un proche de Clark Kerr dont il partage une certaine vision de l’Amérique, l’utilisation du SAT est une expérimentation sociale dont la finalité est d’atteindre un idéal démocratique : créer une société « sans caste »[11] [11] L’expression employée par James B. Conant,...
suite en remplaçant les privilèges de la naissance par les privilèges liés au talent. Il conçoit alors le SAT comme l’outil de la mobilité sociale et de l’égalité d’opportunité permettant une certaine justice sociale. Il faut « reconnaître l’existence de la pluralité et nous efforcer d’obtenir l’égalité de tous » (The Atlantic Monthly, 1940). Derrière l’utilisation du SAT, il y a donc l’utopie de l’égalité d’opportunité. Mais, dans la pratique, l’adoption du SAT comme nouvelle exigence dans l’admission à l’Université de Berkeley va augmenter la sélection et, notamment, créer un fossé entre les résultats obtenus par les étudiants selon leur appartenance ethnique.
10 En effet, dès la mise en vigueur du SAT, le nombre d’étudiants noirs-américains et latino-américains diminue, alimentant les controverses quant aux raisons de l’inégale réussite scolaire des différentes ethnies. Les premiers moments du SAT, et avant cela des tests de QI, ont révélé des inégalités de réussite selon l’origine géographique, puis, l’appartenance ethnique. La mise en évidence de ces différences de résultat en fonction d’une appartenance collective a d’abord servi les théories eugénistes. De fait, les premiers concepteurs de ces tests (Goddard, Terman et Yerkes) défendent l’idée de l’innéisme de l’intelligence. Carl Brigham, promoteur du SAT, affirme en 1922 (A study of American intelligence) avoir établi l’infériorité de certaines races : les résultats au test de QI varient selon les appartenances collectives (les Blancs réussissent mieux que les Noirs, les individus nés aux États-Unis mieux que les immigrés...). Il reviendra sur sa position en publiant un livre de démenti (A study of error, 1932), affirmant alors que les résultats aux tests relèvent d’une conjonction de facteurs comme la scolarité, le contexte familial, et la proximité avec l’anglais (Lemann, 1999). À la suite de Brigham, les interprétations de ces différences se multiplient. Pour certains, l’inégale réussite aux tests provient de ce qu’il valorise un certain type de culture, la culture scolaire, et ne mesure à ce titre qu’une forme d’intelligence parmi d’autres (Jencks et Bane, 1972). Ils montrent en outre que le contexte socio-économique a une influence quasi similaire à celle du QI sur la durée de la scolarité, la profession et les revenus de chacun. Réduire les différences de résultat au test passe alors par une égalisation des revenus. Pour d’autres, les résultats aux tests sont biaisés racialement et culturellement (Hilliard, 1979)[12] [12] Asa Hilliard, professeur d’éducation dans...
suite. Pour d’autres encore, c’est le « stigmate racial » (Loury, 2003), la « vulnérabilité au stéréotype » (Steele, 1995) qui influe sur les résultats et les carrières scolaires. Claude Steele montre ainsi que les résultats aux tests des étudiants noirs varient selon qu’il leur est préalablement indiqué que la race influe ou non sur les résultats. À la fin du XXe siècle, les interprétations mettant en évidence la pluralité des facteurs influant sur la réussite au test se sont multipliées.
11 De l’explication génétique au biais culturel en passant par la culture de la pauvreté ou encore la fragilité de la cellule familiale noire, les raisons, conservatrices ou progressistes, qui seront invoquées pour expliquer cet inégal résultat mettent en évidence une centration des débats, au-delà de la seule appartenance ethnique, sur le rapport Noir-Blanc. Cette lecture bipolaire, expression d’une relation historique lourde de conséquences, occulte dans une large mesure d’autres disparités, notamment en ce qui concerne les Hispano-américains aux résultats à peine supérieurs à ceux des Afro-américains.
12 Confrontée à cette baisse de la représentation des minorités ethniques, l’université adopte une stratégie de compensation : elle fait passer de deux à quatre pour cent la proportion de places réservées à des postulants « désavantagés » par leur appartenance ethnique ou leur origine sociale. En 1974, l’État de Californie abonde en ce sens et adopte plusieurs résolutions dans le but d’accélérer le processus d’intégration des minorités. Une de ces résolutions appelle à l’utilisation de quotas raciaux, l’objectif étant de faire correspondre la composition du corps étudiant à celle des diplômés de l’année du lycée dès 1980 (Office of Planning and Analysis, Berkeley). Ici encore, la politique de l’université reflète la tendance nationale : les années 1970 sont celles de l’expansion de l’AffirmativeAction via une multiplication des réglementations par l’État fédéral (Sabbagh, 2003).
13 La philosophie politique qui transparaît derrière cette pratique consiste à tenir compte des races pour mieux les faire disparaître. C’est la neutralisation statistique de l’effet race. On a donc simultanément deux types de pratiques, vecteurs de deux conceptions divergentes de la démocratie. D’un côté, la pratique méritocratique engendre une prise en considération individuelle des étudiants qui sont jugés sur leurs résultats scolaires. De l’autre, le concept d’Affirmative Action est basé sur une conception collective des droits inhérents à l’appartenance ethnique puisqu’il s’agit de faire du corps étudiant le reflet exact de la composition ethnique de la société. Ce système d’accès à l’université est ainsi très hétérogène puisqu’il corrige une philosophie d’inspiration libérale et individualiste par une philosophie d’inspiration sociale et communautariste.
14 Mais la concomitance de ces deux modalités de recrutement donne lieu à des attaques en justice. Dès 1975, un premier procès est intenté à l’Université de Californie par un étudiant blanc, recalé à l’entrée de l’Université de Davis alors que des étudiants d’autres ethnies ont été admis avec de moindres résultats. Ce procès, « Bakke contre l’Université de Californie », fait jurisprudence et place l’Université de Californie dans une situation plus qu’ambiguë puisqu’il se termine par la « décision Powell » qui donne raison à l’étudiant et interdit l’utilisation des quotas raciaux, tout en autorisant l’utilisation de la variable race dans les procédures d’admission afin de « promouvoir la diversité ». D’un côté, on a donc la résolution de 1974, qui appelle à l’utilisation de quotas raciaux, de l’autre, la décision Powell qui les interdit[13] [13] Pour une présentation détaillée, documentée...
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15 Dans ce contexte, en 1975, l’Université de Berkeley fait passer de 4 à 6 % la proportion de places réservées aux étudiants issus de minorités, car la compétition scolaire augmentant fortement (au début des années 1980, l’Université refuse presque la moitié des postulants) la représentation ethnique de la population à l’université est de plus en plus problématique, et seule la proportion d’étudiants asiatiques augmente réellement.
16 L’utilisation du SAT cristallise un problème social, celui des inégalités de chances et de résultats entre les ethnies, comme l’illustrent entre 1983 et 1997 l’évolution de la composition ethnique des premières années et son corollaire, l’évolution du niveau moyen par ethnie exigé au SAT. En effet, même si les différences de réussite scolaire entre Noirs et Blancs se sont atténuées au cours du XXe siècle (Jencks et Phillips, 1998), elles n’ont pas disparu : les Noirs des familles gagnant plus de 70 000 $ par an ont un résultat au SAT inférieur à ceux des familles blanches gagnant moins de 10 000 $. Plus encore, le résultat moyen des étudiants noirs ayant un parent diplômé de l’université est inférieur à celui des étudiants blancs dont les parents n’ont pas terminé le lycée (Thernstrom et Thernstrom, 1997). Cette différence ne peut sans doute se comprendre que comme le résultat de la conjonction d’une pluralité de facteurs difficilement mesurables et qui sont à chercher au-delà de la simple appartenance ethnique. C’est notamment ce que propose le sociologue William Julius Wilson (1999) en établissant un parallèle entre une variable macro-sociale, la structure des inégalités, et une variable plus micro, les comportements individuels. Quoi qu’il en soit, ce débat national exclusivement centré sur le rapport Noir-Blanc occulte d’autres rapports interethniques conflictuels comme l’affrontement scolaire entre Blancs et Asiatiques-américains.
II. AFFIRMATIVEACTION ET POLéMIQUE PUBLIQUE : 1983-1997
17 Les années 1980 se caractérisent par une transformation de la politique fédérale : l’arrivée au pouvoir de Ronald Reagan met un terme à vingt ans de consensus autour de l’Affirmative Action. Dans le même temps, l’université refuse les deux tiers des postulants. Ce redoublement de la compétition se traduit par un relèvement des résultats au SAT exigés pour l’entrée en première année.
suite de l’Université de Berkeley
(Graphique réalisé à partir des données brutes de l’Université de Berkeley)
18 L’exigence globale de l’université s’accentue, comme le met en évidence l’élévation du niveau moyen des étudiants au SAT qui augmente de 190 points entre 1983 et 1997, passant de 1 135 à 1 325. Mais si cette inflation concerne toutes les ethnies, certaines sont plus affectées que d’autres : entre 1983 et 1991, le résultat moyen des étudiants asiatiques recrutés à Berkeley croît de façon plus importante que pour n’importe quelle autre ethnie, passant de 1 105 à 1 280 points.
19 De fait, la mise en place d’un système méritocratique basé sur le SAT profite tout particulièrement à une catégorie d’individus : les années 1980 voient émerger les Asiatiques-américains et notamment les Chinois-américains, aux performances nettement supérieures à la moyenne. Utiliser le SAT comme critère de sélection reviendrait à sur-représenter cette population au détriment des autres groupes. L’université ne recrute donc que les meilleurs d’entre eux afin de permettre à ses promotions d’étudiants de rester diversifiées. D’un côté, la proportion d’Hispaniques et de Noirs-américains est alors peu importante, et une augmentation du nombre d’étudiants issus d’autres ethnies conduirait à réduire encore leur présence sur le campus. De l’autre, les Blancs des classes moyennes supérieures ont depuis des décennies l’habitude d’éduquer leurs enfants à Berkeley. Ils voient cette tradition menacée par l’augmentation de la demande d’accès à l’enseignement supérieur et son corollaire, l’intensification de la sélection, au moment où les étudiants asiatiques arrivent en masse à l’université avec des résultats scolaires largement supérieurs à la moyenne. « Si je pouvais changer quelque chose à l’université, ce serait la proportion des races », témoigne une étudiante blanche de seconde année : « Le fait que les étudiants asiatiques soient majoritaires est préjudiciable aux autres races qui ont plus difficilement accès aux études de leur choix. » Dans ce contexte, protéger des minorités ethniques scolairement défavorisées permet à la population blanche de compenser sa perte de prestige par la mise en scène de sa conscience civique. Difficile alors de connaître précisément l’objectif initial et les conséquences de cette discrimination négative à l’égard des Asiatiques-américains. Quoi qu’il en soit, cette atteinte au principe méritocratique symbolisé par le SAT, en autorisant une plus grande diversité ethnique du corpus étudiant, entraîne une nouvelle demande sociale : celle de la transparence des critères d’admission.
20 Cette évolution des exigences de l’université se solde par une transformation de la composition ethnique des étudiants de première année en deux phases. La première, 1983-1991, est celle de la diversification ethnique du corpus étudiant, et correspond à une volonté de réalisation du principe d’égalité. La seconde, 1992-1997, est celle d’un affaiblissement de la politique des quotas qui précède l’interdiction pure et simple de l’Affirmative Action et reflète un retour en force du principe méritocratique.
1) 1983-1991 : la politique des quotas
21 Au début des années 1980, la politique de recrutement étudiant de l’Université de Berkeley est clairement définie. Le plan quinquennal de l’Université de Berkeley pour la période 1983-1988 stipule que « l’objectif à long terme de nos efforts d’action anti-discriminatoire concernant les étudiants est que les inscriptions d’étudiants minoritaires à Berkeley représentent la proportion d’étudiants minoritaires inscrits dans les écoles secondaires en Californie ». L’université s’érige ainsi en institution correctrice d’inégalités sociales. L’analyse de l’évolution de la composition ethnique de la promotion de première année au cours de cette période indique effectivement que la diversité ethnique s’accroît. Mais il est possible de distinguer deux phases. En 1983-1987, on assiste à la mise en place formelle du principe d’égalité : l’université ouvre largement ses portes aux minorités ethniques sous-représentées en adaptant aux besoins de représentation de chacune le niveau scolaire requis pour l’admission. La période suivante, 1987-1991, n’est pas aussi homogène : si les quotas ethniques sont toujours en vigueur, les revendications publiques d’étudiants asiatiques conduisent l’université à augmenter leur représentation universitaire et, in fine, à redéfinir le principe de justice sociale qui préside à sa politique de recrutement.
(Graphique réalisé à partir des données brutes de l’Université de Berkeley)
22 Entre 1983 et 1987, la politique universitaire est clairement illustrée par l’évolution de la composition ethnique des promotions de nouveaux étudiants : les pourcentages d’étudiants noirs, hispaniques et indiens-américains en première année sont respectivement multipliés par 2,2, 2,7 et 5. Dans le même temps, la proportion d’étudiants asiatiques et blancs est divisée par 1,1 et 1,4. Le principe d’égalité semble ainsi en voie de réalisation. Mais l’évolution démographique californienne et, plus précisément, les transformations de sa composition ethnique attisent certaines tensions que met en évidence la comparaison de l’évolution du recrutement avec celle de la démographie californienne entre 1980 et 1990. Pour les Blancs et les Hispaniques-américains, les tendances sont conjointes, avec une diminution de la proportion des premiers (de 67 % à 57,2 %) et une augmentation de celle des seconds (de 19,2 % à 25,8 %). À l’inverse, Noirs-américains et Natifs-américains connaissent une légère baisse de représentation dans la population pendant que leur représentation universitaire a tendance à croître. Mais surtout, la très forte augmentation de la proportion d’Asiatiques-américains dans la population californienne (de 5,2 % à 9,1 %) se traduit à l’entrée de l’université par une nette tendance à la baisse. Du point de vue de l’institution universitaire, ils sont, au début des années 1980, en sur-représentation, puisqu’ils ne constituent alors que 5,2 % de la population californienne mais plus de 25 % des entrants à l’université. Cela conduit le bureau des admissions de l’université à annoncer en 1984, que les Asiatiques-américains, du fait de leur fort taux d’accès à l’université, ne sont plus éligibles pour les programmes spéciaux d’aide aux minorités. Pourtant, la catégorie des Asiatiques-américains n’est qu’une construction statistique qui dissimule une réalité complexe, puisque parallèlement à la réussite des Chinois-américains et dans une moindre mesure des Japonais-américains, d’autres tels les Cambodgiens et les Vietnamiens, arrivés plus récemment, connaissent de réelles difficultés d’intégration, y compris scolaire. Exclure l’ensemble de cette catégorie des programmes d’aide à l’enseignement supérieur revient à refuser à ces populations l’accès à l’enseignement. Dans le même temps, le bureau des admissions décide de pondérer l’importance de la partie verbale du SAT : quelle que soit l’excellence du résultat obtenu en mathématiques, un étudiant obtenant une note inférieure à la moyenne en langue ne sera pas admis. Or, c’est essentiellement le cas d’étudiants asiatiques qui compensent des difficultés dans la maîtrise de leur seconde langue par des résultats hors normes en mathématiques. De ce fait, entre 1983 et 1984 notamment, le nombre d’étudiants asiatiques admis chute brutalement. Mais la nouvelle lisibilité sociale et, sans doute, le poids politique que l’augmentation de leur représentation dans la population californienne leur confère changent la donne. Désormais, les Asiatiques-américains sont présents sur la scène sociale et le revendiquent en exigeant de l’université qu’elle ne restreigne pas leur accès aux études supérieures sur la base d’un principe d’égalité de représentation ethnique qui n’est ni en accord avec le principe d’égalité sociale (les handicaps sociaux et économiques traversent les identités ethniques) ni en adéquation avec le fondement méritocratique du système scolaire américain : « Je fais partie d’une association d’aide aux lycéens asiatiques d’Oakland », rend compte un étudiant asiatique, « on essaye d’aider les lycéens issus de familles immigrées à faibles revenus à progresser à l’école en faisant du tutorat. Sous prétexte que, globalement, les étudiants asiatiques ont de très bons résultats au SAT, les immigrants ne se voient proposer aucune aide. Pire encore, l’université les refuse, alors que d’autres immigrants ont droit à un recrutement spécifique. Tu trouves ça juste ? Pourquoi l’université ne favorise-t-elle pas l’accès des individus socialement désavantagés au lieu de considérer l’appartenance ethnique ? »
23 La période 1987-1991, par la mise en scène publique de ce problème autant que par l’évolution du recrutement étudiant, rend compte de cette tension. En 1987, un étudiant asiatique ayant obtenu 1 340 sur 1 600 points au SAT, et qui est de surcroît le meilleur élève de son lycée, se voit refuser l’admission à Berkeley. Son père, lui-même ancien élève de l’université, décide de porter l’affaire sur la place publique (D’Souza, 1991). Au final, l’université est tenue de rendre ses statistiques publiques. Or, elles mettent en évidence l’importance accrue du poids des quotas raciaux. Ensuite, en 1988, le bureau des droits civiques du département américain de l’éducation annonce qu’il mène une investigation sur les procédures d’admission à Berkeley, suite à des plaintes concernant la limitation du nombre d’étudiants asiatiques. En 1989, le chancelier de l’Université de Californie, Ira Michael Heyman, s’excuse publiquement de la baisse du nombre d’admission d’étudiants asiatiques, tout en niant le fait que ce soit la conséquence d’une politique délibérée. En 1989, des changements ont lieu dans les standards d’admission. Désormais, l’accent est mis sur la réussite académique mesurée par les résultats au SAT et les résultats au lycée, et moins sur l’appartenance ethnique ou d’autres critères individuels. En effet, jusque-là, l’inadéquation entre l’excellente réussite au SAT des étudiants asiatiques et leur sous-représentation en première année était justifiée par leur manque d’activités extrascolaires et autres variables individuelles difficilement quantifiables dont chaque candidat avait à rendre compte dans son dossier de demande d’inscription. Ce manque de transparence oblige cette même année l’Université de Berkeley à rendre public son processus d’admission.
24 Ce changement de politique se répercute sur la représentation des minorités ethniques ayant les résultats au SAT les moins bons. En 1990, la note moyenne des élèves noirs-américains était de 737 points sur 1 600, contre 803 pour les Hispaniques, 933 pour les Blancs et 938 pour les Asiatiques. Ainsi, entre 1987 et 1991, la proportion d’étudiants noirs et indiens diminue légèrement, alors que la proportion d’étudiants hispaniques continue d’augmenter et que la proportion des étudiants asiatiques dépasse celle des étudiants blancs (moins 10 % en quatre ans) pour la première fois[15] [15] Désormais, les étudiants d’origine asiatique...
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25 Deux facteurs jouent alors dans le recrutement des étudiants. D’un côté, la représentation statistique des différentes ethnies à l’université, dont on peut penser qu’elle nécessite une correction pour pallier des handicaps sociaux. De l’autre, le fait que l’inégalité de réussite scolaire ne puisse pas seulement s’expliquer en termes de handicaps sociaux, ce qui rend le recrutement injuste puisqu’il n’est pas possible d’assimiler identité ethnique et handicap social : la très forte sélectivité à l’égard des étudiants asiatiques ne prend pas en compte la diversité des parcours individuels et notamment la difficulté pour les primo-migrants de s’adapter aux exigences scolaires américaines. Désormais, un nouveau clivage ethnique occupe le devant de la scène publique : la compétition scolaire qui oppose aux Blancs-américains les Asiatiques-américains.
2) 1991-1997 : le mérite scolaire comme valeur centrale
26 La politique universitaire de la période 1991-1997 met l’accent sur le pur mérite scolaire, même si les résultats moyens au SAT sont encore sous l’effet de l’appartenance ethnique. Et comme le critère de sélection central est toujours, sinon plus, le SAT, on assiste à partir de 1991 à une baisse progressive du pourcentage d’étudiants hispaniques et noirs-américains, dans le même temps où la proportion d’étudiants asiatiques augmente fortement.
27 En 1994, Le gouverneur de Californie, Pete Wilson, annonce qu’il veut mettre fin à l’utilisation des préférences raciales dans le recrutement à l’université et aux emplois gouvernementaux. Cette annonce est suivie en 1995 par le vote du Conseil des régents de l’Université de Californie qui stipule la fin des admissions basées sur les préférences raciales. Cette décision prendra effet en 1996 au niveau graduate et en 1998 au niveau undergraduate (The Daily Californian, 11/95). La « demande sociale » a donc précédé ce changement dans les procédures d’admission qui rend désormais illicite l’utilisation de quotas raciaux. Le 5 novembre 1996, les électeurs californiens entérinent à 54 % cette décision en votant « oui » à la proposition de loi 209 qui leur demande de se prononcer contre l’utilisation, discriminante ou favorisante, des variables race, sexe, couleur, ethnicité ou origine nationale par les institutions publiques notamment pour l’admission aux universités d’État et aux emplois gouvernementaux[16] [16] Pour une analyse de cette campagne en faveur...
suite. Ce résultat reflète la diversité ethnique de la population californienne puisque selon Paul Sniderman, les Américains blancs seraient opposés à plus de 90 % à toute action préférentielle dans le domaine de l’emploi et à plus de 70 % en ce qui concerne les admissions à l’université (Sniderman et Carmines, 1997). Mais sans doute traduit-il plus encore la volonté des Californiens de mettre en place des pratiques de compensation des inégalités qui aillent au-delà de la seule appartenance ethnique comme l’affirment les étudiants de Berkeley interrogés sur cette question : « Pourquoi ne pas structurer les politiques d’admission autour du revenu plutôt que de la race ? Franchement, j’aimerais autant voir une personne à faible revenu, indépendamment de son identité raciale ou sexuelle, bénéficier de l’égalité d’opportunité dans l’accès à l’université, plutôt qu’un individu appartenant à une minorité et venant d’une famille riche bénéficiant d’un système de quotas basé sur l’appartenance ethnique ! » Ce vote met officiellement fin aux politiques d’Affirmative Action.
28 La multiplication des débats autour du SAT et des actions en justice intentées contre l’université s’explique par plusieurs facteurs. Tout d’abord, la forte hiérarchisation des établissements d’enseignement supérieur, rendue publique par le classement national des universités, fait de l’université où l’on étudie, plus encore que du diplôme obtenu, un élément déterminant dans la carrière d’un individu. Réciproquement, pour l’université, faire valoir l’intégration de ses diplômés dans les emplois les plus prestigieux et les mieux rémunérés de la société américaine est un des moyens, avec son niveau de sélectivité, de s’inscrire en haut de ce classement et de s’y maintenir en attirant les investisseurs nécessaires. L’enjeu est de taille à la fois au niveau individuel et au niveau institutionnel puisque les étudiants et l’université ont intérêt à ce que celle-ci demeure sélective, à condition toutefois pour les premiers, de faire partie des élus. D’où cette forte tension autour des modalités d’admission.
29 Deuxième explication : l’importance accordée au vote. Aux États-Unis, la population est consultée sur toutes les grandes décisions par le biais de votes sur des propositions, comme cela a été le cas pour la validation de la Constitution américaine. Or, depuis la mise en place du SAT et des quotas dans les années 1960 jusqu’à 1996 et la proposition 209, la question de la méritocratie n’a fait l’objet d’aucun vote. Les Américains ne se sont donc prononcés que récemment sur la légalité de distribuer une ressource publique de valeur (l’accès à l’enseignement supérieur) sur la base de résultats aux tests ou de quotas ethniques.
30 Troisième explication : l’articulation du système universitaire autour du recrutement des étudiants. Chaque année, environ deux millions de lycéens passent le SAT, et leurs résultats sont envoyés aux universités les plus élitistes qui les utilisent pour choisir les étudiants qu’elles se chargent de démarcher. Cette logique de marché fait du résultat au SAT un véritable capital puisqu’il est monnayable notamment à l’entrée des cinquante meilleures universités : en cas d’excellents résultats, il permet de négocier tout ou partie du financement d’études toujours coûteuses en faisant jouer la concurrence entre universités. être admis dans telle université plutôt que dans telle autre a donc un sens très fort pour un étudiant qui a consacré beaucoup de temps et d’argent à préparer cet examen d’admission vers lequel il tend généralement depuis le Junior High School (collège). Ce sont des années de préparation et d’investissements à la fois financiers et scolaires qui sont en jeu. D’où cette revendication d’étudiants couronnés de succès à l’examen de ne pas faire les frais d’une politique de quotas : « Certains de mes amis ont beaucoup travaillé pour entrer à Berkeley. Ils n’ont pas été admis, alors que d’autres étudiants l’ont été avec de moindres résultats, du fait de leur appartenance ethnique. Forcément, ça crée des tensions entre les communautés ! » Quant au statut privé de l’entreprise qui gère le SAT, il renforce la nature marchande du test en le plaçant au cœur d’un véritable marché économique dont les préparations au SAT font partie. L’enjeu du SAT est donc économique à plus d’un titre puisqu’il permet aux universités de recruter à moindres frais, le coût occasionné par son utilisation étant supporté par les étudiants qui le passent.
31 Puisque la population californienne s’est prononcée contre la pondération des résultats au SAT par l’appartenance ethnique, la seule solution pour pallier les inégalités d’accès à l’université engendrées par ce test est de restreindre l’importance qui lui est accordée par les universités. À l’Université de Berkeley, les années 1998-1999 illustrent cette recherche d’un nouveau mode de recrutement.
III. COMPENSER LES INéGALITéS PAR UN RECRUTEMENT INDIVIDUALISé : 1998-2000
32 Le principe d’Affirmative Action disparaît totalement des admissions en première année en 1998. Seuls, les résultats académiques sont pris en compte. La promotion d’étudiants en 1re année issus de cette nouvelle politique d’admission est la moins diversifiée depuis dix-sept ans.
en Californie et aux Etats-Unis
33 Comme le montre ce tableau, entre 1996 et 1998, il y a moitié moins d’étudiants noirs et hispaniques, et une augmentation du nombre d’étudiants blancs et surtout asiatiques. La disparition des quotas raciaux a donc accentué les inégalités ethniques d’accès à l’enseignement supérieur. Dans le même temps, l’intensification du débat quant à la représentation des minorités ethniques dans l’enseignement supérieur est sans doute pour partie liée à la transformation du paysage démographique américain qui suit à distance une courbe similaire de celle d’une population californienne à la démographie particulièrement galopante, puisqu’elle a augmenté de 40 % entre 1980 et 2000 pendant que la population nationale progressait de 20 %. Plus précisément, entre 1990 et 2000, la population d’Asiatiques-américains a crû de 48,3 %, celle des Natifs-américains de 26,4 %, les Noirs-américains de 15,6 %, les Hispaniques-américains de 13,2 % et les Blancs-américains de 5,9 %, pour une augmentation globale de la population de 13,2 %. La tendance générale est celle d’un poids accru des minorités ethniques. Le problème de l’inégal accès aux études supérieures concerne ainsi de plus en plus d’individus.
34 Pour pallier la sous-représentation de certaines ethnies, Ward Connerly, membre du Conseil des régents de l’Université de Californie cherche, de concert avec le gouverneur californien, depuis 1995, une nouvelle politique de recrutement qui soit « quelque chose de juste ». L’implication du gouverneur dans cette recherche rend bien compte de l’importance du problème politique, d’autant que les nouvelles variables introduites dans le recensement permettant désormais aux individus de se déclarer comme appartenant à deux ou plusieurs races révèlent une ambiguïté : si la population californienne est ethniquement plus diversifiée que la population américaine dans son ensemble, elle n’en est pas moins fortement ségréguée. Les individus déclarant une double appartenance n’y sont proportionnellement pas plus nombreux que dans la population nationale (respectivement 2,6 et 2,5 %), ce qui illustre bien le maintien des clivages ethniques.
35 La méthode de recrutement choisie va dans le sens d’une mise à distance des inégalités raciales. Cette distanciation – visible dès 1998 via la possibilité laissée aux étudiants de ne pas indiquer leur origine ethnique dans leur dossier d’inscription et qui explique qu’ils soient trois fois plus nombreux (14,5 % vs 5,2 %) qu’à l’accoutumée à ne pas donner cette information – doit se faire au bénéfice d’une prise en compte des inégalités sociales. Ce recrutement de type holistique ressemble à celui des grandes universités privées : il s’agit d’étudier en détail chaque dossier de candidature afin de tenir compte, non seulement des résultats académiques, mais également des différentes caractéristiques de chacun : origine socio-économique, niveau scolaire des parents, activités parascolaires... Une lettre d’autorecommandation du candidat sur le sujet de son choix est également l’objet d’une double lecture minutieuse et permet de juger de la candidature de chacun. Ces nouvelles modalités d’admission, en faisant jouer une pluralité d’éléments, sont plus difficiles à objectiver et paradoxalement moins discutables, laissant davantage de latitude à l’université pour diversifier ethniquement ses promotions d’étudiants en faisant jouer des variables sociales. Cette nouvelle politique de recrutement cherche à dépasser la traditionnelle lecture en termes de fragmentation raciale ou ethnique pour lui substituer une lecture en termes de fragmentation sociale, plus complexe, mais qui tient compte de la nouvelle réalité américaine : dans les années 1960, seules les identités noires et blanches sont explicitement reconnues (notamment en termes de catégorie statistique) et les inégalités sociales et raciales se confondent, puisque les Noirs-américains se trouvent très majoritairement dans des positions sociales défavorisées. Les politiques publiques mises en œuvre, l’apparition d’une classe moyenne noire, ainsi que l’émergence de nouvelles minorités ethniques rendent obsolète cette superposition des variables sociales et raciales.
36 Dans cette optique, en 1999, la promotion de premières années est recrutée sur l’ensemble du dossier. Le nombre d’étudiants hispano-américains et noir-américains augmente alors légèrement.
37 Ce brouillage des critères d’admission oblige également l’université à toujours plus de publicité. Aussi propose-t-elle, via Internet, à qui le souhaite de traiter cinq dossiers de postulants à Berkeley puis de voir ce que les personnes qui jugent les dossiers dans la réalité ont pensé de chacun d’entre eux. L’université indique parmi les consignes qui précèdent au traitement de ces dossiers : « La seule chose que vous ne pouvez pas prendre en considération, conformément à la loi, c’est l’appartenance raciale du postulant. »
38 Ces cinq dossiers choisis par l’université illustrent bien la diversité de parcours des postulants et la difficulté de choisir avec équité ceux qui méritent d’être reçus. En effet, l’Université de Berkeley ne prend pas uniquement en considération les résultats au SAT ou au lycée, mais l’histoire individuelle de l’étudiant et sa capacité à exprimer ses motivations. Ainsi, ces dossiers montrent qu’il est possible d’être admis avec un résultat de 880 et un contexte familial et socio-économique difficile, et un essai qui montre une motivation hors norme, ne pas être admis avec un résultat de 1 240, ou encore être admis sans enthousiasme avec un score de 1 550. Et si l’appartenance raciale n’apparaît pas directement sur les dossiers en tant que catégorie, les postulants en font néanmoins état quand bon leur semble au cours de leur « essai ». Indirectement, la race influe donc sur l’admission, tout comme la capacité de l’étudiant de valoriser une histoire de vie difficile pour justifier des résultats scolaires moyens.
39 Le choix des dossiers mis à disposition du public sur Internet n’est probablement pas aléatoire de la part de l’université. Ils mettent en scène les critères de sélection de l’université et la conception de la justice qu’ils traduisent, en montrant notamment que si la race n’est pas directement considérée, elle peut être à la source d’autres caractéristiques (l’origine familiale, économique, sociale, géographique...) qui seront déterminantes.
40 À travers l’évolution des politiques de recrutement de l’Université de Berkeley, on peut lire la tension entre deux valeurs de la société américaine, l’égalité et la liberté. L’Affirmative Action puis le recrutement « holistique », du fait de leur objectif intrinsèque de réalisation de l’égalité des résultats[17] [17] Pour une réflexion sur le consensus américain...
suite, correspondent à des tentatives de résorption de ce conflit idéologique.
*
41 Ce débat traverse l’ensemble de la société américaine. L’Affirmative Action se trouve ainsi projetée au centre d’un affrontement inter-ethnique et d’un débat national, public et politique américain. Lors des élections fédérales de 1996, Bob Dole et Bill Clinton se sont respectivement prononcés pour l’abolition de ce principe et en faveur de son amélioration, donnant aux Américains la possibilité de se positionner sur l’échiquier politique en fonction de leur conception du rôle de l’université et, implicitement, de l’égalité d’accès à l’enseignement supérieur. Du point de vue de la société civile américaine, l’opposition se fait surtout à l’encontre de l’outil qu’est l’Affirmative Action, plus que sur sa finalité. Le problème n’est pas l’aide apportée à certaines minorités mais l’impossibilité de connaître les réelles motivations qui poussent à l’utilisation de ce procédé de recrutement. Comme le souligne R. Dworkin : « Il est concevable qu’un procédé d’admission aux universités qui donne préférence aux Noirs ait été conçu pour restreindre le nombre d’Asiatiques-américains ou de Juifs admis » (Dworkin, 1998). Cette idée que différentes cultures sont engagées dans un affrontement pour le pouvoir était déjà présente dans les années 1960 lors des campagnes « Identity politics » et notamment dans le mouvement pour le droit des femmes, la libération des gays et lesbiennes, le nationalisme noir et l’affirmation des identités ethniques (Berman, 1992).
42 La question n’est pas de savoir s’il est du ressort du gouvernement d’aider les minorités, mais si l’Affirmative Action constitue ou non une aide juste et légale. En effet, la polémique de l’Affirmative Action est éminemment juridictionnelle, relative au 14e amendement qui garantit l’égalité de tous devant la loi. Or, l’Affirmative Action, en posant comme nécessaire la prise en compte des appartenances ethniques à des fins d’égalité, propose une lecture originale de cet amendement (Dworkin, 1998). C’est donc de la nature du multiculturalisme qu’il est question. Cette réflexion est développée chez P. Sniderman et E. G. Carmines, proches de la position théorique de G. Myrdal (1944) qui définissait le dilemme américain comme la tension entre des idéaux spécifiques, l’égalité notamment, et des pratiques raciales divergentes (Sniderman, Carmines et al., 1999). Ce dilemme s’illustre par l’émergence simultanée d’un débat sur les politiques d’admission aux universités et d’une polémique concernant le « politiquement correct », conséquence des transformations intellectuelles qui accompagnent les évolutions sociales des campus. La question est de savoir si la reconnaissance et le respect formel, notamment par l’utilisation d’une terminologie spécifique de la pluralité des identités (Noirs-américains, Asiatiques-américains... démocratie culturelle, multiculturalisme...) équivalent à une liberté nouvelle ou à l’imposition de la stricte conformité intellectuelle. Là encore, il s’agit de mesurer si cette ouverture universitaire sur un monde multiculturel participe d’une déracialisation de la société américaine comme le prône R. Dworkin lorsqu’il impute à l’Affirmative Action l’objectif de multiplier les rapports interethniques pour rendre obsolète la racialisation des rapports sociaux, ou, au contraire, d’une résurgence des tensions interethniques comme l’avance D. D’Souza (1991).
43 Cette polémique autour des normes académiques est l’expression de la tension inhérente à une société fondée à la fois sur le principe du melting-pot et sur le multiculturalisme qui implique la reconnaissance des identités ethniques. C’est cette théorie que défendent Diane Ravitch (1992), pour qui ces deux périodes se succèdent historiquement (on passe du melting-pot à l’intégration), et plus encore Denis Lacorne, pour qui toute l’ambiguïté de l’histoire américaine réside dans un va-et-vient entre ces « deux pôles de l’intégration à l’américaine – l’assimilation et le pluralisme » (1997). C’est de cet ajustement entre assimilation et intégration, entre revendications identitaires et revendications égalitaristes qu’il est question dans l’histoire des politiques d’admission à l’Université de Berkeley, notamment parce que le multiculturalisme questionne la définition universitaire de l’excellence et la finalité de l’institution scolaire : pour les uns, l’excellence est synonyme de compétence civique, il s’agit d’éduquer tout le monde et l’éducation est de ce fait démocratique. Pour les autres, l’excellence, c’est la culture des élites : on éduque seulement les meilleurs (Barber, 1992). Cette tension entre égalité et méritocratie, ainsi qu’il l’a été montré, traverse toute l’histoire de l’Université de Berkeley.
44 Le débat ainsi produit par la quête d’un fonctionnement socialement juste est inépuisable. Mais au-delà d’une réflexion factuelle sur les modalités de recrutement, par-delà les polémiques scientifiques et politiques, l’histoire des admissions de l’Université de Berkeley rend compte de ce qui fait l’originalité du système universitaire américain. Transparent, réactif, il est à la fois lieu de production d’idées, de formulation de problèmes, de recherche active de solutions et de leur application concrète, puisqu’il transforme un débat académique en débat politique. On peut ainsi lire l’évolution des politiques de recrutement comme l’expression d’une activité démocratique dont la société civile est le principal moteur.
Bibliographie
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Notes
[ 1] Que Charles-Henry Cuin, François Dubet et Philippe Losego trouvent ici mes remerciements pour leurs lectures critiques et leurs conseils qui ont largement contribué à l’élaboration de cette réflexion.
[ 2] Voir à ce propos Christopher Jencks et Meredith Philips (dir.), 1998.
[ 3] L’expression discrimination positive faisant référence à un débat français et notamment à la question des ZEP, il lui a été préféré les termes d’Affirmative Action, qui rendent plus justement compte de la polémique américaine. Pour une réflexion approfondie sur le contexte juridique et politique de l’AffirmativeAction, voir Daniel Sabbagh, 2003.
[ 4] La terminologie employée dans cet article pour désigner les différents « groupes » ethniques ou raciaux composant la société américaine (Noir, Asiatique, Blanc, Hispanique, Natif) est celle du recensement américain. Pour une réflexion sur ces catégories et l’usage de la variable ethno-raciale, voir par exemple Peter Skerry, 2000 ; Melissa Nobles, 2000 ; Neil Smelser, William Julius Wilson et Faith Mitchell (dir.), 2001, ou encore Gary Gerstle, 2001. 
[ 5] Sur le contexte californien de l’émergence des droits civiques et ses conséquences, voir Robert O. Self, 2003. 
[ 6] Peter Schuck (2003) montre à ce propos comment la notion de diversité a été progressivement construite comme un atout, une valeur centrale de la société américaine, et défend la thèse selon laquelle l’État devrait en laisser la gestion aux institutions civiles (associations, familles...). 
[ 7] Ce travail de terrain est plus largement exploité dans ma thèse : « Égalité et mérite à l’université. Une comparaison États-Unis, France, Indonésie » (Université Bordeaux 2, décembre 2002).
[ 8] Les données brutes sont accessibles sur les sites suivants : h http://www.pbs.org/wgbh/pages/frontline/shows/sats/where ;h ttp://www.osr4.berkeley.edu/Public/student.data/publications/UG.
[ 9] Pour une analyse de l’histoire du SAT, voir mon article : Le SAT et l’accès aux études supérieures : le recrutement des élites américaines en question, Sociologie du travail, vol. 45, no 4, 2003. 
[ 10] L’égalité des chances constitue le premier principe établi par le Civil Right Act de 1964.
[ 11] L’expression employée par James B. Conant, classless society, est ici traduite par « société sans caste », car l’auteur fait référence à la monarchie britannique du XIXe siècle. 
[ 12] Asa Hilliard, professeur d’éducation dans l’État de Géorgie, défend l’idée que les Noirs ont « un héritage culturel qui constitue un fonds commun d’expérience non reconnue par les tests standardisés » (cité par Stephan et Abigail Thernstrom, 1999, p. 363).
[ 13] Pour une présentation détaillée, documentée et argumentée de l’histoire juridique et politique de l’AffirmativeAction ainsi que de ses liens avec le multiculturalisme, voir Daniel Sabbagh, 2003.
[ 14] Étudiants en première année.
[ 15] Désormais, les étudiants d’origine asiatique sont les plus nombreux sur le campus et leur représentation ne cessera d’augmenter pour atteindre plus de 40 % des premières années en 1999, alors qu’ils ne représentent que 12 % de la population californienne.
[ 16] Pour une analyse de cette campagne en faveur de la fin de l’AffirmativeAction, voir Lydia Chavez, 1999.
[ 17] Pour une réflexion sur le consensus américain et plus largement sur la réalisation du principe de mobilité sociale aux États-Unis, voir Charles-Henry Cuin, Les sociologues et la mobilité sociale, Paris, PUF, 1993.
Résumé
Depuis la fin de la ségrégation raciale, l’Université de Berkeley cherche à rendre son mode de sélection des étudiants plus juste. En observant le passage d’un recrutement tout méritocratique à une prise en compte des identités ethniques et donc communautaires (via l’Affirmative Action), puis à la centration sur les carrières individuelles dans leur globalité, on voit se transformer les catégories légitimes de lecture de la diversité sociale et, in fine, le mode politique et juridique de gestion de la diversité et de l’égalité.
Mots cles
Sélection des étudiants, Universités, Berkeley, Affirmative ActionSince the end of segregation, Berkeley University has been seeking fairer recruitment procedures. Three kinds of selection are distinguished : an all-merit based recruitment, a communautarian recruitment that takes into account different ethnic identities (through Affirmative Action), and a holistic recruitment which primarily places emphasis on the individual’s overall career. This evolution enlightens the transformations of the legitimate categories permitting to read the social diversity, and, in the end, the political and legal mode of managing diversity and equality.Mots cles
Student selection, Universities, Berkeley, Affirmative Action
PLAN DE L'ARTICLE
- I. À UNIVERSITÉ D’ÉLITE, MODALITÉS DE RECRUTEMENT SPÉCIFIQUE : 1950-1982
- II. AFFIRMATIVEACTION ET POLéMIQUE PUBLIQUE : 1983-1997
- III. COMPENSER LES INéGALITéS PAR UN RECRUTEMENT INDIVIDUALISé : 1998-2000
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POUR CITER CET ARTICLE
Gaële Goastellec « Entre politique des quotas et égalité : l'université de Californie à Berkeley », Cahiers internationaux de sociologie 1/2004 (n° 116), p. 141-164.
URL : www.cairn.info/revue-cahiers-internationaux-de-sociologie-2004-1-page-141.htm.
DOI : 10.3917/cis.116.0141.







