Cahiers internationaux de sociologie 2004/1
Cahiers internationaux de sociologie
2004/1 (n° 116)
192 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782130544166
DOI 10.3917/cis.116.0035
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Vous consultezWeber et la notion de « compréhension »

AuteurFrederic Gonthier du même auteur

GEPECS
Université René-Descartes – Paris 5

« L’homme est ce que nous connaissons tous. »Démocrite, fragment 165.

Les sciences sociales contemporaines ont pris en dépôt le terme de « compréhension ». Elles lui assignent un objectif dont on peut, en première approximation, marquer ainsi la spécificité : la compréhension permet de recomposer le sens d’une activité. Dans la mesure où l’activité se définit comme la conduite que le sujet investit d’une signification, comprendre veut dire retourner au processus de production du sens, qui s’exprime dans les différents motifs par lesquels les sujets rendent compte de leurs comportements.

2 Le succès du terme de « compréhension » tient, pour une large part, à cette possibilité de retrouver le contenu subjectivement vécu d’une activité. Mais cette possibilité ne doit pas masquer la difficulté qui s’attache aussitôt à la compréhension. Elle repose en effet sur un appel ambigu à une double immédiateté cognitive. D’abord, l’immédiateté de sens qu’une activité quelconque peut avoir aux yeux du sujet social. Ensuite, l’immédiateté de sens que convoque sa saisie plus ou moins spontanée par le sujet connaissant.

3 Raymond Aron a mesuré combien ce présupposé continuiste tend à obscurcir, dans la sociologie wébérienne, une définition précise de la compréhension : « Il est difficile de définir exactement la “compréhension”. Weber la caractérise plutôt qu’il ne la définit. Il parle de l’évidence spécifique qui s’attache à la saisie de relations significatives, de motif à acte, ou de moyens à but. Nous avons l’impression de pouvoir reproduire en nous-mêmes le déroulement de conscience que nous atteignons chez les autres. »[1] [1]La sociologie allemande contemporaine [1935],...
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4 Et de fait, si la compréhension reconduit méthodiquement une démarche naturelle de la conscience humaine – celle de la visée intentionnelle –, si elle est donc différente en degré et non en nature de l’objectivation préscientifique à laquelle se livrent les sujets sociaux, la continuité n’est pas conceptuellement élucidée entre, d’une part, le plan immédiat de l’expérience psychique vécue et, d’autre part, le plan proprement scientifique où le rapport entre motivation et action apparaît comme une évidence objective.

5 Dans Économie et société, au premier chapitre de la partie intitulée Les catégories de la sociologie, Weber ouvre sans détour son propos par la définition suivante : « Nous appelons sociologie [...] une science qui se propose de comprendre par interprétation (deutend verstehen) l’activité sociale et par-là d’expliquer causalement (ursächlich erklären) son déroulement et ses effets. »[2] [2]Économie et société [1922], trad. franç. ,...
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La définition wébérienne de la sociologie établit une relation de circularité entre les notions de compréhension, d’interprétation et d’explication de l’activité sociale. Elle articule ainsi autour de trois points essentiels ce que Weber appelle par ailleurs « le difficile concept (Begriff) du “comprendre” »[3] [3]Essai sur le sens de la « neutralité axiologique »...
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.

6 Le premier point engage l’objet sociologique dans son statut particulier, et la théorie de la connaissance sociologique dans son enjeu compréhensif : l’objet sociologique est une activité sociale, et elle est structurée par un sens qu’il s’agit de comprendre. Comprendre une activité sociale, c’est comprendre le sens qui est subjectivement visé par l’individu.

7 Le second point engage la méthode sociologique dans sa dimension interprétative, et le type d’intelligibilité appliqué à l’objet sociologique : le sens subjectif inhérent à l’activité sociale justifie une double approche interprétative et rationnelle. Comprendre le sens d’une activité sociale, c’est l’interpréter sous certaines conditions de rationalité préalablement posées.

8 Le troisième point engage l’explication causale comme un achèvement modal du projet compréhensif : expliquer une activité sociale, c’est montrer qu’elle est le résultat d’un sens subjectivement visé qu’il s’agit de comprendre. L’interprétation rationnelle du sens subjectivement visé trouve son corrélat causal dans l’explication du sens objectivement valable : le sens subjectif qu’il convient de comprendre est la cause de l’activité qu’il convient d’expliquer. Expliquer une activité sociale, c’est donc ordonner causalement les raisons subjectives qui la motivent avec sa manifestation objective – c’est-à-dire avec le déroulement extérieur et avec les effets de l’activité considérée.

Compréhension et signification

9 Les termes de « compréhension » et de « signification » sont tout d’abord convertibles dans l’activité humaine, avec laquelle ils entretiennent une relation d’immanence. L’activité se définit en effet comme le comportement auquel l’individu communique un sens subjectif. Elle revêt dès lors une dimension de « significativité » qui la rend justiciable de compréhension : l’activité significative (sinnhaftes Handeln) est ipso facto une activité compréhensible[4] [4]Économie et société,op.  cit. , vol.  1, p.  28-29 ;...
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10 En délivrant des enchaînements réguliers et mécaniques entre les phénomènes, les sciences de la nature expliquent leur signification extérieure sans pour autant atteindre à leur sens interne. Les sciences de la culture (Kulturwissenschaften) se distinguent des sciences de la nature. Leur objet porte en lui-même une signification qu’il est possible de comprendre[5] [5] K. -O. Apel, La controverse expliquer–comprendre. ...
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. Le sens subjectivement vécu ne qualifie pas seulement l’individu comme auteur et comme acteur de l’activité. Il qualifie encore la compréhension comme un concept congruent avec la réalité qu’il est supposé décrire.

11 L’exigence compréhensive revendiquée pour les sciences sociales est alors différente de l’exigence explicative des sciences naturelles. La modalité sous laquelle l’objet de connaissance advient présente une triple originalité. Sa signification est interne à la réalité du sujet agissant, à la perception qu’il en a au titre de sujet conscient, et à la pensée du sujet connaissant qui prétend la saisir. Aron a désigné cette immédiateté de sens, présupposant que le semblable peut être connu par le semblable, du nom d’ « intelligibilité intrinsèque » : « La conduite humaine présente une intelligibilité intrinsèque qui tient au fait que les hommes sont doués de conscience. Le plus souvent certaines relations intelligibles sont immédiatement perceptibles entre des actes et des fins, entre les actes de l’un et les actes de l’autre. Les conduites humaines comportent une texture intelligible que les sciences de la réalité humaine sont capables de saisir. »[6] [6]Les étapes de la pensée sociologique [1967],...
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12 Contrairement à Durkheim, Weber établit donc que la compréhension d’une activité ouvre sur la saisie du sens que le sujet attribue à sa conduite, sans considération liminaire des signes objectifs de son inscription dans le monde social, ou de son extériorité factuelle par rapport à la conscience pratique du sujet. La compréhension wébérienne se définit d’emblée comme la reconstruction objective d’un processus cognitif. Si l’activité fait sens pour le sujet, c’est parce qu’il ne peut manquer d’associer à sa conduite effective un fait de conscience spécifique : « Le processus extérieur du comportement [...] revêt des formes extrêmement diverses dont la compréhension ne peut être atteinte qu’à partir d’expériences subjectives, de représentations, des fins poursuivies par les individus – c’est-à-dire à partir de la “signification” de ce comportement. »[7] [7]Économie et société,op.  cit. , vol.  2, p.  145. ...
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13 Mais l’activité humaine peut être également traversée par un rapport entre son propre déroulement et le comportement des autres sujets. Weber précise ainsi la distinction entre une activité simple et une activité sociale. L’activité simple se suffit à être informée par un sens subjectif. L’activité sociale est guidée par un sens subjectivement visé qui la motive.

14 L’activité sociale mobilise alors, dans l’esprit du sujet, une triple compétence compréhensive : celle du sens qui est subjectivement visé (gemeinten Sinn) ; celle du comportement d’autrui à quoi elle se rapporte ; et celle que son déroulement est passible d’adopter, dès lors qu’elle interagit avec d’autres activités sociales dont le sujet a présumé le contenu mental ou le déroulement extérieur[8] [8]Économie et société,op.  cit. , vol.  1, p.  28. ...
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. « N’importe quel contact entre les hommes, fait observer Weber, n’est pas de caractère social, mais seul l’est le comportement propre qui s’oriente significativement d’après le comportement d’autrui. »[9] [9]Économie et société,op.  cit. , vol.  1, p.  52. ...
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15 Cette définition introduit l’activité sociale dans le champ de l’altérité et du commerce intersubjectivement négocié. Elle ouvre sur ce que Weber appelle l’ « expectation » (Erwartung) du comportement d’autrui. C’est-à-dire sur la sphère des attentes de réciprocité, où le rapport entre une conduite et un contenu mental prend la forme extérieure de la régularité, et où il autorise alors le sujet social à formuler des hypothèses probables sur le déroulement de la conduite d’autrui[10] [10]Ibid. , p.  59-61. Essai sur quelques catégories...
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16 Mais la définition wébérienne interdit surtout de réduire l’activité sociale au théorème d’un en soi psychique autosuffisant. Une activité humaine ne gagne de densité socialement significative que dans un rapport expectatif avec d’autres comportements. La compréhension wébérienne circonscrit ici l’espace des relations sociales, qui enveloppent tout comportement que l’individu accompagne d’un sens subjectivement visé[11] [11] « L’individu forme la limite supérieure...
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17 La notion de sens subjectivement visée est donc prioritaire dans la sociologie wébérienne. Elle fait intervenir trois postulats fondamentaux, qui touchent respectivement à sa définition de la sociologie, à sa théorie sociologique et à son épistémologie des sciences sociales.

18 Weber résout d’abord sa définition programmatique de la sociologie en l’identifiant avec sa définition du fait sociologique. La sociologie wébérienne peut être dite « compréhensive », dans la mesure où la compréhension est le mode de connaissance qui est requis par la nature même de l’objet sociologique. Comprendre, c’est en effet saisir le sens subjectivement visé qui représente le primum mobile des conduites sociales. La notion de « compréhension » est univoque : elle caractérise la singularité de la sociologie wébérienne parce qu’elle caractérise la singularité de l’objet de la sociologie wébérienne[12] [12] W.  Hennis, La problématique de Max Weber,...
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. Le continuisme wébérien est ici doublement justifié, par l’activité naturelle de la conscience humaine d’une part, et par le caractère potentiellement évident des données cognitives d’autre part – en tant que sujet conscient, le savant a en effet une intuition interne de ce qui a lieu dans la conscience du sujet social.

19 Le second postulat mobilisé par la notion de sens subjectivement visé renvoie vers la théorie wébérienne de la compréhension sociologique. Il peut se formuler de la façon suivante : si l’association mentale entre un mobile et un comportement, entre une raison et un acte, ou entre un but et une conduite, apparaît comme une donnée pertinente pour l’analyse sociologique de l’activité sociale, c’est parce que les individus eux-mêmes inclinent à considérer et à présenter cette association comme étant la causa efficiens de leur activité réelle.

20 Le rapport circulaire entre compréhension et signification revêt dès lors la forme d’une adéquation de principe. Le lien de causalité doit être provisoirement admis entre l’activité manifeste et la signification revendiquée par le sujet social. La notion wébérienne de signification présuppose un postulat compréhensif, bien repéré par Raymond Boudon : le sens allégué par un sujet peut être hypothétiquement retenu comme étant, sinon la véritable cause de sa conduite, au moins une motivation suffisante de son agir[13] [13] « Nous appelons “motif” un ensemble significatif...
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21 Le troisième postulat mobilisé par la notion de sens subjectivement visé nous rappelle à l’épistémologie wébérienne des sciences sociales. Dilthey discriminait les sciences de la nature et les sciences de l’esprit autour d’un critère logico-transcendantal hérité de Kant – celui de l’ « orientation » du sujet connaissant par rapport à l’objet de connaissance. Dans ce sillage critique, Weber postule également que la constitution des énoncés scientifiques répond à la façon dont les objets leur sont donnés comme étant déjà significativement structurés.

22 Mais dans le même geste, Weber nuance la réflexion de Dilthey. Il approfondit la polarité diltheyenne entre les sciences de l’esprit (l’ensemble psychique doit être compris comme un tout déterminant l’ensemble de ses parties) et les sciences naturelles (une totalité doit être composée à partir d’éléments primitivement différenciés)[14] [14]Idées concernant une psychologie descriptive...
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. Selon Weber, l’incommensurabilité des domaines d’objectivation que déterminent les sciences de la culture et les sciences de la nature ne tient pas simplement à la constitution préalable des phénomènes. Elle tient surtout à la façon dont elles choisissent de les objectiver, c’est-à-dire dont elles les interrogent et les construisent en tant qu’objets de connaissance possible. La spécificité d’un phénomène n’est pas induite par ses qualités immanentes, mais par l’intérêt de la connaissance scientifique portée sur lui[15] [15] L’objectivité de la connaissance dans les...
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23 Weber délaisse ainsi la différence ontologique, envisagée par Dilthey, entre les phénomènes psychiques du monde de l’esprit et les objets physiques du monde naturel. Dans l’ordre de la philosophie de la connaissance scientifique, il lui substitue une hétéronomie entre la compréhension du sens interne des phénomènes culturels et l’explication du sens externe des phénomènes naturels. Dans l’ordre de la sociologie de la connaissance scientifique, il lui substitue une hétérogénéité radicale entre rapport aux valeurs et rapport aux faits.

Le modèle wébérien de la rationalité

24 La notion wébérienne de signification ne désigne pas seulement le « sens subjectivement visé en réalité ». Elle désigne également « b) ce même sens visé subjectivement dans un pur type construit conceptuellement par l’agent ou les agents conçus comme des types »[16] [16]Ibid. , p.  28. La différenciation théorique...
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. Le second membre de cette définition fait signe vers le modèle wébérien de la rationalité. Ce modèle s’installe dans un continuum de rationalité entre le motif que le sujet social convoque pour rendre raison de son activité, et celui que le sociologue élabore à son tour afin de le rendre rationnellement compréhensible[17] [17]L’objectivité de la connaissance dans les...
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25 Le modèle wébérien de la rationalité peut être qualifié, avec Julien Freund, de « rationalité téléologique », puisqu’il est déterminé par la relation de moyen à fin[18] [18]Introduction, in Essais sur la théorie de la...
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. Il doit par suite être distingué de la rationalité cognitive et de la rationalité évaluative, à cause du caractère formel qu’il revêt. La rationalité wébérienne est formelle : elle articule la relation de moyen à fin en considérant, non pas la rationalité objective de chacun de ces termes, mais la rationalité objective de leur relation.

26 Dès lors qu’elle répond à une exigence de convenance méthodologique – assurer une continuité entre la raison invoquée et la raison véritable –, la rationalité téléologique ne peut en effet être conçue qu’à un état abstrait de pureté formelle. Ce qui est rationnel en finalité, c’est donc le rapport de conformité des moyens aux buts (rationalité instrumentale), ou des conduites aux valeurs (rationalité axiologique). Le modèle wébérien de la rationalité recouvre l’adéquation formelle qui se noue entre un ensemble de moyens avec une fin donnée, ou encore l’accord formel qui s’exprime entre un comportement humain et la valeur que l’individu invoque.

27 L’exemple de l’activité de type capitaliste illustre clairement ce point. Cette activité économique présente tous les caractères formellement cohérents de la rationalité téléologique. D’abord, elle a pour orientation univoque et pour finalité rationnelle la recherche du profit. Ensuite, elle se donne pour moyens la mise en œuvre de certaines possibilités d’échange : l’activité capitaliste prend la forme d’une profession exercée dans le double cadre comptable et juridique de l’entreprise. Elle se différencie ici de la communauté domestique, qui confond sous la même identité économique le ménage, l’atelier et le comptoir. Enfin, l’activité capitaliste témoigne, dans l’exploitation concrète qu’elle opère des possibilités pacifiques du profit, d’une véritable adéquation matérielle entre ses moyens, ses fins et ses conséquences effectives[19] [19]L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme...
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28 On comprend ainsi pourquoi la compréhension du sens subjectivement visé doit surtout tendre vers l’ « évidence » qui présente un caractère rationnel[20] [20] Le sens n’est donc saisissable en termes rationnellement...
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. La rationalité téléologique porte à la clarté de l’évidence, non pas le contenu interne de la motivation ou de l’intention subjectives, mais au contraire la façon hautement objective dont elles se lient avec les moyens, les fins et les conséquences où elles se réalisent.

29 Weber développe la notion de compréhension, en lui donnant pour support méthodologique le type idéal de l’activité rationnelle en finalité (Zweckhandlung). L’agent y est pensé comme orientant rationnellement son activité dans la considération expectative d’un rapport objectif, où coïncident la fin arrêtée, les moyens à employer pour la réaliser, et les conséquences qui en découlent. Weber précise ainsi son modèle de l’homo sociologicus en lui attribuant une rationalité limitée, mais spécifique à l’articulation téléologique entre moyens, fins et conséquences[21] [21] « Agit de façon rationnelle en finalité...
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30 Il reste que la priorité explicative accordée à cette forme de rationalité des conduites ne fait pas de la rationalité téléologique un étalon normatif. Weber affirme sa double irréductibilité, d’abord avec le jugement de valeur, qui mesure la justesse de l’adéquation entre une conduite et des normes idéelles ; ensuite avec le critère supra-empirique de la vérité, qui regarde la rationalité comme un absolu à exemplifier. Le modèle wébérien de la rationalité téléologique est une pure construction intellectuelle : il ne rend compte que de la manière dont l’activité réelle peut être hypothétiquement circonscrite à une relation rationnelle entre moyens, fins et conséquences.

31 Mais comment composer alors avec les éléments irrationnels, les modulations affectives et les conditionnements émotionnels qui entrent dans la plupart des conduites sociales ? Ces conduites ne doivent-elles pas être dites erronées ou fausses, puisqu’elles dérogent au modèle de la rationalité téléologique ? Weber surmonte la difficulté en distinguant d’abord entre rationalité et rationalisation : ce qui d’un certain point de vue semble rationnellement motivé peut apparaître irrationnel d’un autre point de vue.

32 La motivation constitutive de l’ethos puritain (l’individu soumet sa vocation religieuse à l’épreuve constante de son activité professionnelle) peut bien être dite rationnelle et formellement adéquate eu égard à l’organisation capitaliste des affaires. Néanmoins, Weber ne cache pas que « considérée du point de vue du bonheur personnel, elle (la motivation) exprime combien irrationnelle est cette conduite où l’homme existe en fonction de son entreprise et non l’inverse ». De même, la satisfaction que l’individu retire de l’accomplissement impersonnel de sa besogne (Berufserfüllung), et non de la jouissance des richesses que lui procure son affairement, représente une motivation psychologique qui semble irrationnelle devant les règles générales de l’expérience[22] [22]L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme,op.  cit. ,...
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33 Mais une autre difficulté se pose alors : comment la part de contingence dont est œuvrée l’activité sociale peut-elle être justiciable de la compréhension ? Il est clair que l’irrationalité des conduites, même si elle n’est pas incompréhensible (sinnfremd), n’est pas directement saisissable. Ni le sujet connaissant ni le sujet de connaissance n’en peuvent rendre compte en termes de rationalité téléologique[23] [23]Essai sur quelques catégories de la sociologie...
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. Weber opte pour la résolution méthodologique suivante : l’irrationalité de l’activité réelle doit être évaluée à partir du type formellement pur de l’activité rationnelle en finalité.

34 En mettant entre parenthèses les composantes irrationnelles de l’activité sociale, Weber aboutit à une proposition méthodologique forte[24] [24] Weber formule cette proposition théorique de...
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. Il conçoit d’abord l’irrationalité sur le mode du comme si (au sens kantien où la proposition als ob permet une extension de l’énoncé à un degré plus grand de généralité) elle représentait une « perturbation » (Störung) du type idéal. Il invite ensuite à l’enregistrer après-coup, comme une « déviation » (Ablenkung) par rapport à la finalité rationnelle telle qu’elle est présupposée dans le type idéal[25] [25]Ibid. , p.  31-32. ...
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35 Le modèle wébérien de la rationalité téléologique se pose donc en gage de fécondité méthodologique : il autorise à mesurer l’écart séparant la réalité avérée de la rationalité conditionnellement posée. Weber exempte ainsi son modèle de toute implication normative. La rationalité en finalité a pour postulat ontologique la liberté, et non contrainte. En effet, moins les facteurs d’irrationalité pèsent sur une décision humaine (par exemple, la contrainte extérieure et psychique de la règle coutumière, ou la contrainte intérieure et physique de la passion...), plus la motivation individuelle s’indexe spontanément sur une relation rationnelle de moyen à fin. Plus la décision est libre dans son choix, plus donc elle est lisible en termes de rationalité finalisée. La signification de l’activité est alors particulièrement évidente : elle permet de faire l’économie de considérations psychiques adventices, et d’utiliser une psychologie conventionnelle restreinte aux raisons plausibles qui poussent les sujets à agir dans des situations données[26] [26] Sur l’opposition entre activité significative...
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36 La notion wébérienne de liberté, dans la mesure où elle prend ici le sens classique d’une absence de contraintes, renvoie donc directement vers le modèle de la rationalité téléologique. C’est parce que l’homme est libre qu’il peut déterminer rationnellement les moyens qui vont lui permettre d’atteindre une fin donnée. Non que l’homme agisse rationnellement parce qu’il est libre, la liberté fait plutôt sens à la rationalité téléologique comme l’une des orientations possibles de l’activité humaine. Moins l’individu est contraint, plus il est libre d’agir rationnellement[27] [27] Weber fait réciproquement remarquer que l’activité...
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37 Dans cette perspective, Weber souligne que son modèle de rationalité des conduites n’obéit à aucun « préjugé rationaliste ». Il est faux de le considérer comme une valorisation de la « croyance en la prédominance effective du rationnel dans la vie humaine »[28] [28]Économie et société,op.  cit. , vol.  1, p.  32,...
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. La rationalité téléologique constitue bien le caractère potentiellement universel de toute activité libre. Mais la rationalité formelle, avec laquelle on peut comprendre une conduite, ne se confond pas avec la rationalité matérielle, qui guide le déroulement effectif de cette même conduite.

38 Cela implique deux points corrélatifs. D’abord, le fait de comprendre rationnellement une activité sociale ne signifie pas qu’elle soit nécessairement rationnelle du point de vue de son inscription dans la réalité. Ensuite, le présupposé méthodologique de la rationalité en finalité appelle à être vérifié empiriquement, au même titre que n’importe quelle autre hypothèse. L’appel empirique aux faits vient alors contrôler l’appel idéaltypique à la rationalité[29] [29]Essai sur quelques catégories de la sociologie...
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39 La distinction est donc spéculativement garantie par Weber, entre l’idéalité formelle de la rationalité téléologique et la réalité matérielle de la rationalisation historique. L’idéaltype wébérien gagne sa qualité d’abstraction méthodologique à s’ériger en sauvegarde contre la double tentation de l’idéalisme et du réalisme. Il maintient ainsi intact le hiatus irrationalis par lequel la réalité est irréductible au concept.

40 D’un côté, le modèle wébérien invoque la résolution kantienne de la troisième antinomie de la raison pure. Il disjoint la causalité mécanique, qui implique l’homme comme un être naturel, de la causalité téléologique, qui implique la libre détermination humaine des finalités normatives. Mais d’un autre côté, Weber dépouille son modèle de rationalité téléologique des attributs classiques de la raison (transcendantalité, universalité, inconditionnalité, anhistoricité...). Son concept de compréhension fait alors fond sur une mise à l’écart du principe philosophique de raison[30] [30] C’est la thèse soutenue par Pierre Bouretz. ...
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. Weber ne postule pas la rationalité comme nature ou comme substance. Il élucide le contexte d’action particulier, à l’intérieur duquel elle prend sa pleine validité significative comme idéal type de la méthode sociologique. Weber convertit la rationalité en une hypothèse de travail : elle n’est valable que dans sa confrontation objective avec la manifestation extérieure de l’activité sociale envisagée.

L’interprétation significative (Sinndeutung)

41 Comprendre veut dire retrouver le contenu de sens que le sujet social vise par sa conduite[31] [31] « Ce qui y est par conséquent compréhensible,...
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. Il faut donc que la signification subjectivement visée soit en quelque manière lisible par le sociologue. C’est cette ambiguïté relative à la saisie du sens que Weber lève avec la notion d’ « interprétation significative » (Sinndeutung). La notion d’ « interprétation significative » désigne ici l’extension herméneutique du concept de compréhension : les activités sociales se laissent interpréter de façon compréhensible, dans la mesure où leur signification est déjà donnée dans les raisons invoquées par les sujets sociaux.

42 Mais Weber ne déduit pas qu’à l’immédiateté d’intelligibilité des conduites doive répondre une immédiateté analogue en termes herméneutiques. Une chose est la « relation affective vécue », et le procédé de la réviviscence possède son propre degré d’évidence empathique. Une autre chose est la « relation significative visée », et son sens n’est accessible que par une appréhension rationnelle. Le verbe nachbilden (reconstruire au sens méthodologique) s’oppose au verbe nacherleben (revivre par empathie). L’évidence qui présente un caractère rationnel surclasse l’évidence qui est de nature empathique ; elle lui est supérieure du point de vue de la compréhension univoque du sens considéré.

43 La compréhension wébérienne ne prétend pas retrouver les motivations des agents, ou les raisons de leurs conduites dans toute leur plénitude psychique et émotionnelle. Elle vise plutôt à les interpréter rationnellement (rationale Deutung), c’est-à-dire à les recomposer de manière univoque et non contradictoire en s’appuyant sur une typologie (Typenbildung) des activités rationnellement orientées[32] [32]Ibid. , p.  29-31 ; Essai sur quelques catégories...
suite
. La circularité entre « compréhension de la signification » et « interprétation significative » peut être formulée de la façon suivante : c’est parce que la compréhension de la signification rencontre l’équivocité des sens subjectivement vécus, qu’elle doit se reconduire dans une interprétation significative qui procède par reconstruction rationnellement univoque.

44 À ce niveau, le sens subjectivement visé n’est pas seulement objet de la compréhension sociologique. Il est également un élément constitutif de l’interprétation sociologique. L’herméneutique wébérienne reproduit la structure rationnelle de la relation téléologique entre l’activité sociale et le sens subjectivement visé. Interpréter significativement une activité sociale, c’est dégager l’enchaînement téléologique des raisons qui y président, et qui conditionnent alors la conduite de façon la plus évidente possible.

45 L’interprétation compréhensive recouvre donc une hypothèse rationnelle émise par le savant, quant à la relation de moyen à fin qui devrait téléguider le déroulement de l’activité. Cette hypothèse causale revêt un degré d’évidence spécifique. Elle satisfait au critère de la « justesse rationnelle objective » (objecktive Richtigkeitsrationalität) inhérent à une modélisation rationnelle en finalité des conduites humaines[33] [33]Économie et société,op.  cit. , vol.  1, p.  35-36. ...
suite
. Cependant, le sens subjectivement visé, ou le sens attribué par l’interprétation rationnelle peut très bien ne pas être le sens qui détermine le comportement réel. En termes wébériens, le sens qui conditionne l’activité effectivement significative ne correspond pas nécessairement au motif invoqué par l’agent comme étant significatif, ou à la qualité d’opération significativement adéquate que lui prête l’interprétation rationnelle[34] [34] Il n’y a pas, dans la conscience du sujet,...
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46 Si l’écart est permanent entre le motif que l’individu invoque et la réalité effective de son activité, c’est parce qu’il n’est pas, entre l’expérience psychique du sujet et la conduite où elle s’objective, une symétrie analogue à celle qui peut exister entre un vécu intérieur et sa simple projection extérieure. En effet, le sujet social ne maîtrise pas l’ensemble des conditions extérieures dans lesquelles il agit. Weber fait ici l’économie d’un recours à la notion d’inconscient : le hiatus possible entre l’intention et l’action passe par l’espace où les individus sont en situation d’interaction sociale. Le maintien d’une probabilité de réciprocité entre les différents acteurs engagés peut alors imposer une modification du sens initialement dévolu aux conduites.

47 À ce niveau de signification, l’intervalle entre le motif invoqué et le comportement réel peut se creuser encore davantage. En s’objectivant dans le cadre des structures collectives, l’activité peut en effet produire des résultats qui s’exceptent des délibérations individuelles qui lui ont donné naissance. Par suite de cette distorsion entre les intentions des sujets et les effets de leurs actions, la question de la compréhension s’ouvre sur l’analyse de ce que Weber nomme le « paradoxe des conséquences » – le résultat final d’une agrégation d’activités dépasse en général les limites des intentions des acteurs[35] [35]L’éthique économique des religions [1920],...
suite
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48 Mais cette limitation réaliste de l’interprétation rationnelle ne mine pas le champ de la rationalité scientifique. Elle rend droit aux prérogatives conceptuelles, par lesquelles le savant informe la réalité brute. De même que la notion kantienne de forme soumet l’expérience aux catégories de la connaissance, la notion wébérienne d’interprétation significative est inséparable d’un processus de conceptualisation rationnelle. Elle prend pour point de départ les complexes de significations subjectives, dont sont intrinsèquement porteurs les comportements individuels. Elle dégage ensuite les motifs vraisemblables, qui doivent animer les activités sociales dans leur dimension d’effectivité.

49 L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme exemplifie la démarche wébérienne. La thèse compréhensive peut trouver la formulation rationnelle suivante : l’ascétisme intramondain apparaît comme un moyen en vue d’une fin qui le dépasse infiniment et qui, en dernière analyse, renvoie vers une visée transcendantale au monde – la glorification de Dieu. Dans un premier temps, la compréhension de la signification remonte vers le motif religieux qui, selon son caractère d’évidence interne, fait subjectivement sens à l’activité. Elle découvre qu’il a pour principe fondateur le refus de toute forme d’idolâtrie et d’attachement personnel à la créature humaine[36] [36] « Il faut souligner sans cesse, c’est là,...
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50 Dans un second temps, l’interprétation rationnelle perce le voile irrationnel d’une somme de motifs apparemment contradictoires. Elle conduit alors au nœud du complexe motivationnel : « Pour les puritains, le mobile est la gloire de Dieu et le devoir personnel, non point la vanité de l’homme. »[37] [37]Ibid. , seconde note p.  209. ...
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L’interprétation rationnelle gagne par suite en amplitude. Elle identifie la source de l’ethos puritain : le refus de l’idolâtrie prend naissance dans une certaine manière de concevoir dogmatiquement la question du salut de l’âme. « L’unique motivation possible » de l’activité ascétique est une certitude interne à la conscience du puritain, la certitude de ne pouvoir attester de son élection que par la seule réussite de ses œuvres temporelles. L’interprétation rationnelle circonscrit alors la motivation significative plausible de l’activité ascétique. Elle dégage « la motivation psychologique par laquelle le travail en tant que vocation constitue le meilleur, sinon l’unique moyen de s’assurer de son état de grâce »[38] [38]Ibid. , p.  220, 114-125. ...
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51 Dans un troisième temps, une fois acquis le point de vue interprétatif suivant lequel l’obéissance à la loi religieuse est un moyen spécifique pour gagner la bienveillance divine, il devient possible de fixer rationnellement le comportement individuel : le puritain se pense comme un instrument au service d’un Deus absconditus. Si son activité éthique se stabilise sous la forme du témoignage d’un état de grâce arrêté par décret divin, c’est parce que l’individu assigne à son action dans le monde d’être conforme à la signification impersonnelle d’une conduite voulue par Dieu[39] [39]Économie et société,op.  cit. , vol.  2, p.  308-310,...
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52 Pour autant, l’interprétation significative ne présente pas par elle-même des garanties de validité causale suffisantes. Weber souligne que « la “compréhension” d’une relation demande toujours à être contrôlée, autant que possible, par les autres méthodes ordinaires de l’imputation causale avant qu’une interprétation, si évidente soit-elle, ne devienne une “explication” compréhensible (verständliche Erklärung) valable »[40] [40]Essai sur quelques catégories de la sociologie...
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. La notion de compréhension est ici dessertie du cadre de l’herméneutique rationnelle. Elle vient se couler dans le cadre empirico-analytique de l’explication causale : l’identification des connexions causales effectivement observables garantit alors de la convergence entre l’activité réelle et le processus hypothétiquement recomposé par voie interprétative.

53 Weber est conscient de l’inachèvement empirique de son herméneutique compréhensive. Sa méthodologie est d’ailleurs indissociable d’une réflexion permanente sur les limites de la connaissance scientifique[41] [41] Ce point épistémologique est notamment relevé...
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. L’interprétation rationnelle, sous la forme d’un cas particulier, de moyennes ou d’un idéaltype, relève sans doute d’une « hypothèse causale particulièrement évidente ». Mais cette hypothèse laisse en dehors de l’analyse la possibilité d’expliquer l’activité telle qu’elle se déroule in concreto. La signification y est en effet reconstituée d’après un modèle de rationalité des conduites, qui n’a pas par principe de validité causale empiriquement avérée. Cette forme hypothétique de causalité enveloppe la structure causalement plausible d’une activité, et non pas son déroulement causalement vraisemblable[42] [42]Économie et société,op.  cit. , vol.  1, p.  35-37,...
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54 L’interprétation montre comment la signification interne d’une activité peut être rationnellement recomposée. Elle est satisfaisante pour l’esprit, parce qu’elle nous présente alors le sens subjectivement visé dans sa double dimension d’évidence et d’univocité. Cependant, elle ne nous offre aucune indication causalement fiable sur le lien entre le sens visé et le déroulement extérieur de l’activité. Le rapport de causalité entre le sens visé et l’activité effective est en effet rationnellement postulé, mais il n’est pas objectivement démontré. La relation significative – celle qui lie l’intention à l’acte, le moyen au but, ou la valeur à la conduite – n’est pas encore attestée comme valable du point de vue de son rapport causal avec l’activité réelle.

La compréhension explicative (erklärendes Verstehung)

55 C’est donc une exigence d’objectivité qui conduit Weber à étendre la notion de compréhension vers la notion d’explication causale. Il crée ainsi les moyen-termes de « compréhension explicative » (erklärendes Verstehung) ou d’ « explication compréhensive » (verstehendes Erklärung). Ces termes indiquent la circularité analytique entre la compréhension du sens interne à une activité sociale et l’explication de son déroulement extérieur. Ils témoignent du même coup, comme le précise Apel, d’ « une tendance à rechercher la médiation méthodique de la compréhension et de l’explication causale »[43] [43]La controverse expliquer–comprendre,op.  cit. ,...
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. Compréhension et explication participent en effet d’un même acte cognitif : la compréhension explicative conduit à la certitude empirique que la raison est bien la cause de l’action.

56 Weber assigne ainsi à l’hypothèse rationnelle l’obligation d’être vérifiée par l’imputation causale de la manière dont l’activité s’est concrètement déroulée. La distinction conjointement avancée entre ce qui est « significativement adéquat » (sinnadäquat) et ce qui est « causalement adéquat » (kausaladäquat) découvre l’écart entre ce qui est plausible parce que significativement évident, et ce qui est réel parce que causalement valide[44] [44]Économie et société,op.  cit. , vol.  1, p.  38. ...
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. Cette distinction exprime une ambition majeure du programme compréhensif : la validation empirique des énoncés hypothétiques.

57 L’adéquation significative atteint au rapport interne entre raison et action : elle nous montre que la raison est une cause possible et vraisemblable de l’action. L’adéquation causale atteint au rapport externe entre raison et action : elle nous montre que la raison est une cause effective de l’action. Elle fait correspondre le sens subjectivement visé, qui répond à la composition téléologique de l’activité sociale, et le sens objectivement valable, qui répond au déroulement réel de cette même activité ou d’un ensemble d’activités identiquement motivées.

58 Weber convoque alors l’idée de « règles générales de l’expérience » (Regel der Erfahrung). L’explication sociologique recouvre le déroulement réel d’une activité qui peut être objectivé dans ses connexions causales, parce qu’il est référé à la connaissance positive de certaines règles d’expérience typiques. Le déroulement de l’activité remplit ainsi les conditions de l’adéquation causale, lorsqu’il est conforme à des régularités déjà avérées, lorsqu’il répond à nos attentes concernant « la manière dont les hommes ont l’habitude de réagir à des situations données »[45] [45]Études critiques pour servir à la logique des...
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59 Jean-Claude Passeron fait observer que Weber mobilise le « savoir nomologique » dans le cadre de ses hypothèses interprétatives ; préférentiellement lorsqu’il administre la question de leur imputation causale et de leur vérification[46] [46]Introduction, in Sociologie des religions,op.  cit. ,...
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. La notion sous-jacente de « régularité tendancielle » joue en effet comme une triple garantie formelle du programme compréhensif.

60 Elle rappelle d’abord les énoncés hypothétiques vers un principe de généralisation : la régularité tendancielle guide heuristiquement la recherche sociologique, en l’immunisant contre le morcellement casuistique inhérent à l’analyse psychologisante. Elle prend ensuite une fonction plus systématique pour l’exposé sociologique : la régularité tendancielle offre un appui à l’exemplification des types idéaux, qui présentent déjà une puissance identique de généralisation dans l’ordre de l’abstraction conceptuelle. Elle permet enfin, sur le plan de la philosophie de la connaissance scientifique, de récuser l’idée d’universalité. Que l’universalité désigne alors un horizon immanent à la théorie sociologique – c’est-à-dire la possibilité de ne rencontrer aucune exception qui vienne falsifier la théorie. Ou que l’universalité réponde à un référent conceptuel synthétique de tous les cas particuliers – c’est-à-dire, comme le soutient par exemple Dilthey, la possibilité d’une herméneutique universelle des conditions dialogiques de l’expérience humaine.

61 En renvoyant la notion d’explication causale vers des critères empiriques de constance et de répétition, Weber élimine la difficulté logique identifiée par Habermas : « La compréhension herméneutique doit employer des catégories inévitablement générales pour saisir un sens inaliénablement individuel. »[47] [47]Connaissance et intérêt,op.  cit. , p.  193. ...
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Il gagne alors, pour les règles générales de l’expérience, un statut méthodologiquement régulateur (au sens kantien d’un contrôle de la science par elle-même) qui s’installe en complémentarité directe du décodage interprétatif des activités sociales.

62 Selon Weber, c’est en effet dans la régularité causalement avérée par les conditions typiques de l’expérience ordinaire que s’éprouve et que se vérifie le rapport hypothétique entre le contenu mental et l’action manifeste. Les énoncés hypothétiques, préalablement formulés en termes de rationalité téléologique, sont ainsi contrôlés dans leur caractère d’évidence ; et ils obtiennent une véritable validité explicative[48] [48] « D’un autre côté, l’adéquation significative,...
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.

63 Les règles de l’expérience répondent dès lors, dans le champ des sciences sociales, à un usage spécifique de la notion de causalité. Ayant valeur de moyens et non de fins pour la connaissance, elles n’assurent pas uniquement l’interchangeabilité des sujets connaissant, liée à l’intersubjectivité transcendantale de leur formulation. Elles garantissent surtout, par le retour qu’elles impliquent aux conditions typiques de l’expérience des acteurs, une certaine probabilité d’adéquation causale entre le phénomène identifié ex hypothesis et le phénomène généralement observable.

64 La notion wébérienne de compréhension se clôt ici sur la notion d’explication causale, qui assure une transition finale entre la catégorie du rationnel et la catégorie du réel. L’explication causale permet de corroborer objectivement la validité des éléments significatifs, obtenus par l’interprétation rationnelle. Elle mesure, dans un accord avec les données générales de l’expérience, la pertinence du caractère d’évidence émis par hypothèse avec la manifestation extérieure et causalement vérifiable de l’activité sociale.

65 Cette adéquation explicative entre l’activité telle qu’elle a effectivement lieu et la signification qui lui est attribuée selon le postulat de la rationalité téléologique permet d’évacuer l’ambiguïté du rapport entre compréhension et explication. Habermas y voit deux intentions de connaissance antagonistes : Weber n’aurait pas éclairci le rapport entre une herméneutique visant la compréhension motivationnelle et une analyse de type causal visant à l’établissement de règles empiriques techniquement exploitables[49] [49]Logique des sciences sociales et autres essais...
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. En fait, l’ambivalence du rapport entre compréhension et explication tient surtout à ce qu’il met en jeu, pour un même objet, un mode d’administration de la preuve qui emprunte à deux théories de la connaissance hétérogènes.

66 L’ambivalence peut se préciser de la façon suivante. Dans la mesure où elle est compréhension du sens de l’activité sociale dans sa singularité, la sociologie wébérienne reste liée au cadre d’une herméneutique. Elle doit exclure le recours à des connexions systématiques entre les phénomènes, telles qu’elles obéissent à des lois entre des grandeurs empiriques pouvant être saisies de façon descriptive. Mais dans la mesure où elle est aussi explication causale du déroulement et des effets de l’activité sociale, la sociologie wébérienne est prise dans l’obligation d’intégrer, notamment avec le « savoir nomologique », un analogon des procédés de contrôle empirique auxquels se conforment les sciences de la nature.

67 La notion wébérienne de compréhension n’est donc pas une notion simple et intelligible en soi, mais une notion complexe et composite. L’objectif de la compréhension wébérienne est en fait d’associer l’adéquation au sens subjectivement visé, ou interprétation significative, avec l’adéquation au sens objectivement valable, ou explication causale. Elle rend ainsi visible le continuum de rationalité entre la signification immanente à une activité sociale et son déroulement extérieur. Le sens objectivement valable, qui est la cause effective de l’activité qu’il s’agit d’expliquer, prolonge le sens subjectivement visé, qui est la raison plausible de l’activité qu’il s’agit de comprendre.

68 Il est possible, dans cette perspective, d’isoler artificiellement une triple stratégie scientifique. D’abord, une réflexion relevant de la théorie de la connaissance, et portant sur la sociologie comme science du sens inhérent à la logique subjective des acteurs. Ensuite, un projet méthodologique, visant l’interprétation du sens subjectivement visé à partir de critères procédant d’une modélisation rationnelle des comportements. Enfin, un exercice empirico-analytique contrôlant, au moyen de régularités issues du savoir nomologique, la validité des imputations causales de l’activité sociale.

69 Mais ces trois stratégies sont circulairement liées dans la sociologie wébérienne, qui tire sa complexité d’un paradoxe constitutif. Elle se veut être une science du sens que les sujets donnent au monde social dans lequel ils agissent et, simultanément, une science du sens que les sujets reçoivent du monde social où leurs activités trouvent à s’objectiver.

 

Notes

[ 1] La sociologie allemande contemporaine [1935], Paris, PUF, « Quadrige », 1981, p. 91.Retour

[ 2] Économie et société [1922], trad. franç., Paris, Plon, 1971 ; rééd. Presses Pocket, « Agora », 1995, vol. 1, p. 28.Retour

[ 3] Essai sur le sens de la « neutralité axiologique » dans les sciences sociologiques et économiques [1917], in Essais sur la théorie de la science [1922], trad. franç., Paris, Plon, 1965 ; rééd. Presses Pocket, « Agora », 1992, p. 422.Retour

[ 4] Économie et société,op. cit., vol. 1, p. 28-29 ; Essai sur quelques catégories de la sociologie compréhensive [1913], in Essais sur la théorie de la science,op. cit., p. 305.Retour

[ 5] K.-O. Apel, La controverse expliquer–comprendre. Une approche pragmatico-transcendantale [1979], trad. franç., Paris, Cerf, 2000, p. 31-41 ; J. Habermas, Théorie de l’agir communicationnel [1981], trad. franç., Paris, Fayard, « L’espace du politique », t. 1, 1987, p. 123-157.Retour

[ 6] Les étapes de la pensée sociologique [1967], Paris, Gallimard, « Tel », 1996, p. 504.Retour

[ 7] Économie et société,op. cit., vol. 2, p. 145. « Derrière toute “action”, il y a toujours l’homme » (Essai sur le sens de la « neutralité axiologique »...,op. cit., p. 419). C’est dans la continuité de la philosophie classique que Weber définit son modèle d’homo sociologicus : un sujet non seulement doué de conscience, mais dont l’activité cognitive est aussi garante d’objectivité scientifique. Elle se laisse en effet reproduire, avec la puissance démonstrative de l’évidence, par toute autre conscience qui en reconstitue les productions significatives.Retour

[ 8] Économie et société,op. cit., vol. 1, p. 28. Paul Ricœur a insisté sur le rejet fondamental impliqué par la définition wébérienne de l’activité sociale : la notion d’ « orientation » permet d’éliminer toute référence substantielle à des entités collectives (Du texte à l’action. Essais d’herméneutique II, Paris, Le Seuil, 1986, p. 298-299).Retour

[ 9] Économie et société,op. cit., vol. 1, p. 52.Retour

[ 10] Ibid., p. 59-61. Essai sur quelques catégories de la sociologie compréhensive,op. cit., p. 303.Retour

[ 11] « L’individu forme la limite supérieure de cette manière de voir (celle, c’est nous qui précisons, de la compréhension), car il est l’unique porteur d’un comportement significatif » (ibid., p. 318). Sur la définition wébérienne de la relation sociale, voir Économie et société,op. cit., vol. 1, p. 58.Retour

[ 12] W. Hennis, La problématique de Max Weber, Paris, PUF, 1996, p. 137-139.Retour

[ 13] « Nous appelons “motif” un ensemble significatif qui semble constituer aux yeux de l’agent ou de l’observateur la “raison” significative d’un comportement. [...] Mais cela ne doit pas empêcher la sociologie d’élaborer ses concepts par une classification du “sens visé” possible, c’est-à-dire comme si l’activité se déroulait effectivement avec la conscience de son orientation significative » (Économie et société,op. cit., vol. 1, p. 38, 51, c’est Weber qui souligne). Voir sur ce point Boudon, Max Weber : La « rationalité axiologique » et la rationalisation de la vie morale, in Études sur les sociologues classiques II, Paris, PUF, « Quadrige », 2000, p. 202-207).Retour

[ 14] Idées concernant une psychologie descriptive et analytique [1894], in Le monde de l’esprit, trad. franç., Paris, Aubier-Montaigne, 1947, t. 1, p. 174-180 ; Habermas, Connaissance et intérêt [1968-1973], trad. franç., Paris, Gallimard, 1976 ; rééd. Gallimard, « Tel », 1997, p. 177-181.Retour

[ 15] L’objectivité de la connaissance dans les sciences et la politique sociales[1904], in Essais sur la théorie de la science,op. cit., p. 137, 148 ; Économie et société,op. cit., vol. 1, p. 32.Retour

[ 16] Ibid., p. 28. La différenciation théorique de la notion de compréhension correspond rigoureusement à cette différenciation théorique de la notion de sens : « “Comprendre” signifie saisir par interprétation le sens ou l’ensemble significatif visé a) réellement dans un cas particulier [...] ; b) en moyenne ou approximativement [...] ; c) à construire scientifiquement (sens « idéaltypique ») pour dégager le type pur (idéal type) d’un phénomène se manifestant avec une certaine fréquence » (ibid., p. 35).Retour

[ 17] L’objectivité de la connaissance dans les sciences et la politique sociales,op. cit., p. 122-123, 163.Retour

[ 18] Introduction, in Essais sur la théorie de la science,op. cit., p. 45.Retour

[ 19] L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme [1905], trad. franç., Paris, Plon, 1964, rééd. Pocket, « Agora », 1994 ; Avant-propos, p. 12 ; Économie et société, vol. 2, p. 115-116.Retour

[ 20] Le sens n’est donc saisissable en termes rationnellement évidents que lorsqu’il est explicité « de manière entièrement et clairement intellectuelle quant à ses relations significatives visées ». Il s’agit de manifester la liaison, qui devient de fait compréhensible, entre les fins, les moyens et les résultats de l’activité (ibid., vol. 1, p. 29-30).Retour

[ 21] « Agit de façon rationnelle en finalité celui qui oriente son activité d’après les fins, moyens et conséquences subsidiaires (Nebenfolge) et qui confronte en même temps rationnellement les moyens et la fin, la fin et les conséquences subsidiaires et enfin les diverses fins possibles entre elles » (ibid., p. 57, c’est Weber qui souligne).Retour

[ 22] L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme,op. cit., p. 73-74.Retour

[ 23] Essai sur quelques catégories de la sociologie compréhensive,op. cit., p. 304-305.Retour

[ 24] Weber formule cette proposition théorique de la façon suivante : « Comment une activité humaine, d’une nature déterminée, se déroulerait, si elle s’orientait de façon rigoureusement rationnelle en finalité, en dehors de toute perturbation provenant d’erreurs ou d’affects, et si en outre elle s’orientait de façon entièrement univoque d’après une seule fin » (Économie et société,op. cit., vol. 1, p. 35).Retour

[ 25] Ibid., p. 31-32.Retour

[ 26] Sur l’opposition entre activité significative et activité mécanique, voir notamment Philippe Raynaud, Max Weber et les dilemmes de la raison moderne, Paris, PUF, « Recherches politiques », 1987, p. 46-47. La conception wébérienne de la rationalité s’adosse ici à une conception classique de la liberté. La conscience réflexive et le jugement délibératif émergent dans leur pureté « idéale », lorsque l’homme est libéré des pesanteurs irrationnelles de la passion, de la coutume ou de l’opinion.Retour

[ 27] Weber fait réciproquement remarquer que l’activité conduite de façon consciemment rationnelle est celle à laquelle l’individu impute volontiers le « sentiment empirique de la liberté » (Études critiques pour servir à la logique des sciences de la « culture » [1906], in Essais sur la théorie de la science,op. cit., p. 219).Retour

[ 28] Économie et société,op. cit., vol. 1, p. 32, 47. L’opposition de Weber, qui considère avec Kant que la rationalité n’a pas à être postulée mais à être découverte, est ici frontale à la réduction hégélienne du réel au rationnel.Retour

[ 29] Essai sur quelques catégories de la sociologie compréhensive,op. cit., p. 315-318.Retour

[ 30] C’est la thèse soutenue par Pierre Bouretz. L’épistémologie wébérienne représente, par le haut, une résistance à l’assomption du principe de raison. Elle ouvre, par le bas, sur une « théorie anti-essentialiste de l’action » (Les promesses du monde philosophie de Max Weber, Paris, Gallimard, « NRF/Essais », 1996, p. 45-53).Retour

[ 31] « Ce qui y est par conséquent compréhensible, c’est le fait d’y rapporter l’activité humaine, soit comme “moyen”, soit comme “fin” que l’agent ou les agents se sont représentés et d’après lesquels ils ont orienté leur activité. C’est uniquement dans ces catégories qu’une compréhension de cette sorte d’objets a lieu » (in Économie et société,op. cit., vol. 1, p. 32, c’est Weber qui souligne).Retour

[ 32] Ibid., p. 29-31 ; Essai sur quelques catégories de la sociologie compréhensive,op. cit., p. 303.Retour

[ 33] Économie et société,op. cit., vol. 1, p. 35-36.Retour

[ 34] Il n’y a pas, dans la conscience du sujet, de saisie claire et distincte du sens visé, ni a fortiori des raisons authentiques de l’activité (ibid., p. 51). De plus, les différents motifs qui animent les individus peuvent s’opposer les uns aux autres. Dans Les problèmes de la philosophie de l’histoire [1892], Simmel proposait de rectifier l’interprétation subjective de la personne qui s’exprime (der Sprechende) par la compréhension objective de ce qui est exprimé (das Gesprochene). Pour Weber, la difficulté se résout dans le déroulement réel de l’activité, où le « conflit des motifs » se solde par un résultat effectif (Essai sur quelques catégories de la sociologie compréhensive,op. cit., p. 303).Retour

[ 35] L’éthique économique des religions [1920], in Sociologie des religions, trad. franç., Paris, Gallimard, « NRF », 1996, p. 394.Retour

[ 36] « Il faut souligner sans cesse, c’est là, en dernier ressort, le motif religieux décisif (avec le désir purement ascétique de mortification de la chair) » (L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme,op. cit., première note p. 210).Retour

[ 37] Ibid., seconde note p. 209.Retour

[ 38] Ibid., p. 220, 114-125.Retour

[ 39] Économie et société,op. cit., vol. 2, p. 308-310, 324-325.Retour

[ 40] Essai sur quelques catégories de la sociologie compréhensive,op. cit., p. 303.Retour

[ 41] Ce point épistémologique est notamment relevé par Léo Strauss, Droit naturel et histoire [1953], Paris, Flammarion, « Champs », 1986, p. 78.Retour

[ 42] Économie et société,op. cit., vol. 1, p. 35-37, 43.Retour

[ 43] La controverse expliquer–comprendre,op. cit., p. 40 ; Freund, Études sur Max Weber, Genève, Droz, 1990, p. 94.Retour

[ 44] Économie et société,op. cit., vol. 1, p. 38. L’imputation causale recouvre ici l’établissement d’une relation régulièrement avérée entre différents phénomènes. La causalité sociologique désigne alors le degré de probabilité qu’un phénomène succède à un autre. Cette causalité peut être dite « adéquate » ou bien « accidentelle », selon que la chance de succession est plus ou moins forte. Ce qui se traduit, chez Weber, par des expressions comme « dans la moyenne des cas », « le plus souvent », « en règle générale », « presque toujours »...Retour

[ 45] Études critiques pour servir à la logique des sciences de la « culture »,op. cit., p. 281-283.Retour

[ 46] Introduction, in Sociologie des religions,op. cit., p. 42-45.Retour

[ 47] Connaissance et intérêt,op. cit., p. 193.Retour

[ 48] « D’un autre côté, l’adéquation significative, fût-elle la plus évidente, ne constitue pour la portée des recherches sociologiques un énoncé causalement juste qu’à la condition qu’on puisse apporter la preuve qu’il existe une chance quelconque (plus ou moins déterminable) indiquant que l’activité adopte ordinairement de fait (en moyenne ou dans le cas “pur”) avec une fréquence ou une approximation déterminables, la direction du déroulement qui semble significativement adéquat » (Économie et société,op. cit., vol. 1, p. 39, c’est Weber qui souligne).Retour

[ 49] Logique des sciences sociales et autres essais [1982-1984], trad. franç., Paris, PUF, « Philosophie d’aujourd’hui », 1987, p. 19-26.Retour

Résumé

La notion wébérienne de « compréhension » ne se réduit pas à la continuité cognitive que réclament aujourd’hui les « sociologies compréhensives » entre connaissance ordinaire et connaissance scientifique. Elle s’élucide au contraire dans les notions qui appartiennent à son extension logique : le sens subjectivement visé, l’interprétation rationnelle et l’explication causale. On analysera ici ces trois notions coextensives, de même que les différentes formes de circularité qu’elles entretiennent dans la sociologie wébérienne.

Mots cles

Compréhension, Interprétation, Explication, Rationalité



Weber’s notion of « understanding » cannot, as claimed by comprehensive sociologists, be understood simply as cognitive continuity between ordinary knowledge and scientific knowledge. Rather, it must be logically extended, taking into account subjective meaning, rational interpretation and causal explanation. The article analyzes these three coextensive notions, as well as the different forms of circularity they create in Weber’s sociology.

Key Words

Understanding, Interpretation, Explanation, Rationality

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Frédéric Gonthier « Weber et la notion de « compréhension » », Cahiers internationaux de sociologie 1/2004 (n° 116), p. 35-54.
URL :
www.cairn.info/revue-cahiers-internationaux-de-sociologie-2004-1-page-35.htm.
DOI : 10.3917/cis.116.0035.