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S'inscrire Alertes e-mail - Cahiers internationaux de sociologie Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezL’offre éthique des entreprises.
Une production du capitalisme ?AuteurAnne Salmon du même auteur
Université de Caen,Département de sociologie, UFR Sciences de l’Homme,
LASAR,
BP 5186, 14032 Caen cedex
Dans L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme (Weber,1964)[1] [1] Cet essai a d’abord été publié dans Archiv...
suite, Weber emprunte à Goethe[2] [2] Max Weber cite Goethe à quatre reprises dans...
suite le vocable d’ « affinités électives »[3] [3] Goethe, Les Affinités électives, traduit et...
suite. Goethe a lui-même puisé ce terme dans l’outillage conceptuel des sciences de la nature et plus précisément de la chimie[4] [4] Il est établi que Goethe avait en main deux...
suite. La définition qu’il en donne s’y réfère explicitement. « Si l’on met un morceau de cette pierre dans de l’acide sulfurique dilué, l’acide s’empare de la chaux et se manifeste avec lui à l’état de gypse ; tandis que cet acide faible, aérien, se dégage. Il s’est opéré une séparation, une nouvelle combinaison, et l’on se croit désormais autorisé à employer l’expression d’affinité élective, parce qu’on dirait en effet qu’une relation a été préférée à l’autre, que l’une a été choisie plutôt que l’autre » (Goethe, 1954, p. 62).
2 Goethe utilise ce concept pour repérer et analyser à la manière d’un chimiste dans l’attirance amoureuse « la sombre nécessité des passions qui ne saurait être entièrement effacée que par la main d’un être supérieur, et non pas encore, peut-être, en cette vie » (Goethe, 1954, p. 339). Là où l’on voudrait voir le choix et le désir de deux personnes, il faut admettre tout d’abord un hasard puis la force d’une nécessité. « Il faut voir agir devant ses yeux ces êtres, qui semblent morts et qui cependant sont toujours intérieurement prêts à l’activité ; il faut regarder avec sympathie comment ils se cherchent l’un l’autre, s’attirent, se saisissent, se détruisent, se dévorent, puis, après s’être intimement unis, se manifestent à nouveau sous une forme renouvelée, nouvelle, inattendue : alors seulement on leur attribue une vie éternelle, et même de la sensibilité et de l’intelligence, car nous éprouvons que nos sens suffisent à peine à les bien observer, et que notre raison suffit à peine à les comprendre » (Goethe, 1954, p. 65-66).
3 Chez Weber, le concept d’ « affinités électives » situe immédiatement la rencontre entre les formes de « croyances religieuses » et l’ « esprit du capitalisme » au cœur d’une problématique des « liens intimes » qu’il faut démêler pour qu’apparaissent des « éléments purs » qui appartiennent à des sphères elles-mêmes distinctes : la religion et l’économie. Ces éléments singuliers « intimement unis » se manifestent sous une forme « renouvelée », « inattendue », étroitement mêlés au point d’être rendus méconnaissables dans le sermon idéal typique de Benjamin Franklin (Weber, 1964, p. 48, 49, 50). Le concept d’affinités électives contient de manière voilée la méthode qui permettra à Weber de déterminer des séparations et des combinaisons entre des « éléments singuliers qui sont à extraire un à un de la réalité historique » (Weber, 1964, p. 47). Ce concept contient également les processus qui sont à l’œuvre dans la formation de l’esprit du capitalisme. Il s’agit d’une « attraction » mutuelle de deux éléments ou d’une rencontre qui semble relever d’un choix, d’une préférence, mais dont il faut cependant reconnaître le caractère « non voulu », presque subi, implacable. « Le salut des âmes – et lui seul – tel fut le pivot de leur vie, de leur action. Leurs buts éthiques, les manifestations pratiques de leurs doctrines étaient tous ancrés là, et n’étaient que les conséquences de motifs purement religieux. C’est pourquoi nous devons nous attendre à ce que les effets de la Réforme, pour une grande part – sinon, de notre point de vue particulier, la part prépondérante – aient été des conséquences imprévues, non voulues, de l’œuvre des réformateurs, conséquences souvent fort éloignées de tout ce qu’ils s’étaient proposé d’atteindre, parfois même en contradiction avec cette fin » (Weber, 1964, p. 106)
4 La problématique des « affinités électives » inscrit les relations entre l’ascétisme puritain et le capitalisme dans un rapport non instrumental. L’ascétisme puritain n’a pas été créé pour soutenir l’esprit du capitalisme, l’éthique protestante n’était pas le moyen de détourner les esprits encore attachés à la tradition. Dans un contexte où les grandes croyances mobilisatrices semblent avoir perdu leur capacité d’entraînement, le déploiement de l’ « éthique d’entreprise » se veut sans doute une réponse. Mais ce « mouvement » ne va pas de soi. Que l’entreprise soit posée comme le lieu privilégié d’une « exigence éthique », que les écoles en charge de la formation des futurs cadres supérieurs ou dirigeants l’enseignent, que les entreprises la véhiculent auprès de leurs salariés peut faire l’objet d’un questionnement.
5 Nous examinerons tout d’abord l’émergence de ce « mouvement » à travers l’analyse d’un ensemble de textes d’entreprises emblématiques de cette « posture éthique » contemporaine. La mise en perspective historique proposée dans un deuxième temps vise à préciser la spécificité de cette « offre éthique » de l’entreprise. Comment se fait-il que la sphère de l’éthique et celle de la production, qui de nos jours semblaient devoir être soigneusement maintenues séparées, paraissent se saisir l’une de l’autre et se rejoindre ? « L’offre éthique des entreprises » peut-elle être analysée en termes d’ « affinités électives » ? Elle serait le signe qu’une forme « renouvelée et inattendue » de l’esprit des affaires est en train d’émerger. Ou d’autres rapports sont-ils en jeu : la production d’une éthique, au service du développement de l’économie et des logiques de croissance ?
I. ÉMERGENCE DU MOUVEMENT DE L’ETHIQUE DES AFFAIRES ET DE L’ENTREPRISE
6 Pour rendre compte de ce phénomène, nous avons tout d’abord examiné un ensemble de textes d’entreprises puis intégré d’autres types de textes, qui, d’une façon comme d’une autre, cherchent à promouvoir ou à structurer ce mouvement. Le corpus[5] [5] L’ensemble des citations de cette première...
suite analysé est composé : a) de documents produits dans les entreprises : communications de dirigeants accessibles au public ou aux salariés ; publicités dans la presse ; articles de journaux d’entreprise ; plaquettes ; documents stratégiques officiels ; guides pratiques ; notes internes ou rapports de commissions d’études ; projets d’entreprise, chartes éthiques et codes déontologiques, textes issus pour la plupart de grandes entreprises ou de groupes, dans des secteurs très diversifiés : EDF-GDF, SNCF, 3 M, ESSO, Carrefour, BTB, Crédit lyonnais, Renault, etc. ; b) de textes de consultants et de professionnels dans l’entreprise ; c) de textes scientifiques et/ou techniques qui interrogent et se centrent sur la dimension éthique de (ou dans) la vie économique.
Ampleur et forme du mouvement
7 Les directions générales à travers la création de comité d’éthique et de surveillance, la publication de codes de « bonne conduite » et de chartes n’attendent pas de ces innovations managériales[6] [6] « Innovation » dans les cercles managériaux,...
suite que des retombées marketing. Le réveil d’une exigence éthique se présente tout d’abord comme l’affirmation d’une prise de conscience, de la part des acteurs du champ économique, de leur rôle et de leur responsabilité par rapport aux grands problèmes qui agitent notre société moderne. « Moraliser les affaires », et plus largement la vie économique, c’est réduire les scandales financiers qui entachent la réputation des entreprises, mais aussi apporter une plus grande visibilité de leur utilité sociale dans un moment où elle est contestée au regard de la fragilisation du tissu social et des problèmes environnementaux récurrents. Ce « mouvement » s’organise autour d’acteurs puissants du champ économique qui le véhiculent et le défendent. Associé tout d’abord à de grands noms du patronat, il faut maintenant reconnaître qu’il se diffuse de façon plus anonyme et surtout plus systématique à l’intérieur comme à l’extérieur de l’entreprise.Le discours éthique dans l’entreprise est véhiculé à travers les journaux, les codes déontologiques, les chartes éthiques, les projets d’entreprises, mais aussi les stages de formation. Des déontologues sont recrutés pour élaborer ces codes et contrôler en interne la mise en œuvre de cette politique.
8 En interne les chartes éthiques s’adressent à toutes les catégories de personnel qui sont désormais appelées à les respecter. L’éthique se prolonge dans une morale qui cherche à établir des normes de comportement que l’ensemble des salariés doit adopter. Ces normes sont très clairement affirmées dans ces chartes : certaines chartes, diffusées au sein des entreprises, n’hésitent pas à qualifier de « faute grave » le non-respect des principes qu’elles édictent. Par ailleurs, il peut être exigé des salariés de les signer au moment de l’embauche. Il s’agit de mobiliser les salariés sur les objectifs de croissance et de compétitivité de l’entreprise tout autant que d’adapter leurs comportements.
9 En externe, l’éthique se déploie notamment à travers la thématique de la responsabilité sociale ou de la citoyenneté d’entreprise. Elle est alors une réponse des entreprises face aux mouvements de contestation qui se sont traduits tout d’abord par des appels au boycott de leurs produits (menés par les ONG notamment) en cas de non-respect des droits des travailleurs. Ces thématiques cherchent, comme l’a montré Corinne Gendron, à promouvoir l’idéologie d’ « une prise en charge formelle de l’intérêt commun par l’entreprise privée » (Gendron, 2001, p. 320) À travers la notion d’éthique, les entreprises tentent ainsi de s’imposer comme des acteurs incontournables de l’articulation de l’économique et du social et de la régulation (Giroux, 2001.)
10 Ce discours s’enracine dans la mise en évidence d’une demande sociale de repérage ou d’affirmation claire des valeurs que la religion, l’école, l’État auraient cessé de hiérarchiser. Elle va prétendre donner « un sens à la société pour pallier les défaillances des autres institutions » (Enriquez, 1996, p. 343) De nombreux textes issus de l’entreprise ou de la littérature managériale s’appuient sur la reconnaissance d’une crise – crise du sens du travail et plus généralement du sens de l’activité – pour justifier la reformulation des finalités de l’organisation en les reliant au bien-être des hommes, à l’intérêt général ou au bien commun. Le besoin de sens, analysé et reconnu par les dirigeants, justifierait ainsi les réponses fournies actuellement par l’entreprise en termes de production de repères proposés dans le cadre d’une « éthique identitaire » constitutive tout à la fois de l’identité de l’entreprise et de ses membres et porteuse dans le même temps du sens de la responsabilité que l’entreprise entend exercer à l’égard de la collectivité.
11 La justification du discours éthique dans l’entreprise se développe alors dans deux directions complémentaires. Il s’agit de convaincre de l’existence d’un besoin de sens chez les individus et de montrer que l’offre qui émane de l’entreprise répond bien à cette demande. L’articulation entre l’éthique et la communication publicitaires’établit, et cela de façon nécessaire, à partir du moment où l’entreprise, tout en mettant en évidence une « pénurie » de valeurs, définit ces propres repères comme des objets désirables, satisfaisant des besoins d’ordre privé et l’intérêt « bien compris » de l’individu. Si l’ampleur du phénomène empêche de n’y voir qu’une mode passagère, la communication stratégique et commerciale qui structure les discours n’en demeure pas moins au cœur de la diffusion de cette « éthique de l’entreprise ». Le registre publicitaire (la séduction et le plaisir immédiat pour soi-même, motivé par l’avantage ou l’intérêt privé en écartant toute considération qui le transcende), au lieu de la propagande (qui, comme le souligne André Gorz, mobilise l’intérêt général pour persuader qu’il est dans son propre intérêt individuel de se conduire selon l’intérêt supérieur de l’État de la Nation)(Gorz, 1991), est en effet symptomatique de cette nouvelle orientation de la communication des entreprises, moins strictement idéologique dans ses formes, que commerciale et publicitaire.
Le système de valeurs
12 L’éthique de l’entreprise mobilise des références multiples qui se juxtaposent les unes aux autres. Elle est en ce sens le résultat d’un bricolage d’idéaux puisés parfois dans la philosophie, la religion. Les compositions/recompositions de l’éthique de l’entreprise transfigurent les concepts au gré d’une communication capricieuse toujours en quête d’un nouvel habillage séducteur. Les mots prennent alors une tournure colorée, mais perdent leur pouvoir analytique et critique. On aura bien dans certains cas une mobilisation de motifs idéels externes à l’économie, mais y compris dans ce cas, ce n’est pas l’efficace du système moral complet de référence qui est recherché.
13 Les chartes éthiques, publiées par les entreprises, vont mettre en scène un choix de valeurs dont on pourrait dire qu’il reflète l’image d’une entreprise tendant à libérer le sujet du carcan disciplinaire dans lequel il avait été préalablement enfermé. Symptôme du déclin « du contrôle hiérarchique rapproché » (Boltanski, Chiapello, 1999, p. 129), elles sont aussi le signe d’une nouvelle orientation des modes de contrôle.
14 L’ « authenticité », la « responsabilité », le « respect des autres », l’ « autonomie », la « transparence », la « visibilité », la « créativité », la « spontanéité », l’ « informel » sont au niveau des comportements ce qui doit orienter la nouvelle génération de salariés. Les messages que multiplient les directions des ressources humaines, les directions de la communication mais aussi de plus en plus fréquemment des services spécialisés sont conçus pour « formaliser » les comportements et les attitudes que l’entreprise entend valoriser. Il ne s’agit pas d’énoncer une série d’interdits mais bien d’exprimer un « devoir être » porteur de repères pour l’action (tolérance et franchise, volonté de dialogue, partage des connaissances, curiosité...). Des valeurs sont ici mobilisées comme figures du désirable et sont offertes aux individus soucieux de s’accomplir et de se réaliser dans un « agir ensemble ». Ces « motifs idéels » produits par l’entreprise loin de paraître plier le désir ont au contraire pour vocation de le libérer tout en l’orientant. Le oui au lieu du non, l’affirmation de soi au lieu de l’abnégation, la positivité au lieu de la contrainte, le vouloir être au lieu du sacrifice structurent cette nouvelle éthique qui se réclame de la valorisation de l’individu et de la restauration possible de son intégrité dans et par le travail. Que l’idée de devoir soit accompagnée de la promesse d’un bénéfice personnel immédiat, « être rassuré », « sentir qu’on existe dans l’entreprise », « que son activité a du sens », voilà probablement l’une des spécificités de l’ « offre éthique » de l’entreprise : on est loin de l’argumentation qui consiste à démontrer que le sacrifice est pour l’individu la seule manière de participer au progrès de la société et qu’en se soumettant à l’ordre de la raison par le combat contre sa propre irrationalité, siège du désir singulier, l’individu peut atteindre de plus hautes satisfactions.
15 Si l’idéologie classique de la modernité se caractérise par « l’idée que la société est source de valeurs, que le bien est ce qui est utile à la société et le mal ce qui nuit à son intégration et à son efficacité » (Touraine, 1992, p. 30), c’est apparemment contre cette idée que se développe l’éthique des affaires. Cependant si elle libère l’individu des contraintes et des devoirs envers la société, n’est-ce pas pour qu’il se plie aux contraintes de l’entreprise, sorte de communauté dans laquelle une collection de « je » devra désirer se fondre dans un « nous » ?
Éthique et identités collectives
16 Ce discours vise un infléchissement des conduites individuelles, mais en mesurant les écarts entre les chartes éthiques d’aujourd’hui et les règlements d’atelier qui se sont généralisés dans les fabriques du XIXe siècle, un autre enjeu se dessine.
17 Les règlements d’atelier rédigés par les patrons qui imposent des comportements et des règles auxquels eux-mêmes ne sont pas soumis contribuent très nettement à rappeler dans le quotidien l’existence de deux univers imperméables : d’un côté, les dirigeants ont pour mission de maintenir l’ordre, d’imposer la discipline et de moraliser les employés, de l’autre, la masse ouvrière doit reconnaître un principe d’organisation qui se situe en dehors d’elle-même.
18 « Art. 15. Les conversations bruyantes, les disputes, les rixes, les chants et les jeux sont formellement interdits, ainsi que les propos grossiers ou immoraux, eu égard à la présence des apprentis confiés aux soins physiques et moraux du patron, qui est chargé, conformément à la loi du 22 mars 1841, d’assurer les bonnes mœurs et la décence publique dans son établissement » (Imprimerie Hennuyer, Paris, 1878). Aussi mettra-t-on à l’amende : « Art. 4. Tout ouvrier qui poussera des cris, ou chantera dans l’atelier paiera 0,25 c. d’amende. S’il est impossible de découvrir l’ouvrier qui a poussé ces cris, mais que l’on puisse s’assurer qu’ils partent d’un certain nombre de métiers, tous les ouvriers travaillant à ces métiers seront pris à l’amende, à moins que l’auteur de ces cris ne se déclare » (un Tissage de Roubaix, 1863).
19 Au-delà des interdits, c’est la description et l’identité de la classe ouvrière telle qu’elle est définie par le patron qu’il faut repérer dans le règlement d’atelier. Cette identité ainsi construite légitime l’autorité patronale. Les interdits des règlements d’ateliers caractérisent le monde ouvrier qui devient une masse irrationnelle. C’est peut-être la vocation principale du règlement ; dire que l’ouvrier peut chanter, jouer ou pousser des cris dans l’atelier, c’est justifier et légitimer une limitation de ces comportements infantiles (voire animaux) par cette autorité qui représente l’ordre rationnel par rapport à l’irrationalité de la masse.
20 Les règlements sont adressés clairement aux ouvriers et à eux seuls par un patron ou une équipe dirigeante qui y est soustraite. Un « nous », le patron et ses « alliés », se distingue d’un « eux » les ouvriers. Autrement dit, si le règlement d’atelier établissait une ligne de partage entre ceux qui devaient obéir aux règles et ceux qui n’y étaient d’aucune façon soumis. Les chartes éthiques, en s’adressant à tout le personnel, peuvent contribuer à brouiller cette séparation. Le système d’imputation, bien plus que les valeurs proposées dans ces éthiques, aurait pour effet de diluer les « nous » fondés sur d’autres types d’appartenance et plus particulièrement l’appartenance à une classe sociale. Voilà, en guise d’illustration, ce qu’écrit un directeur général, s’engageant personnellement à suivre les « Principes pour l’action » du groupe qu’il dirige :
- « Pourquoi des principes pour l’action ?
- « Plus nous nous employons à être décentralisés, plus il est nécessaire de savoir et de dire ce que nous avons en commun. [...] Je veillerai personnellement à agir selon ces principes. J’attends la même chose de chacun de vous.
- « Nous voulons tous apporter notre pierre à la réussite de Rhône-Poulenc. Que ces principes pour l’action renforcent notre dynamisme et notre engagement » (1993).
21 Le « nous » mis ici en relief est composé de « je personnels », qui se détachent des places et rôles concrets occupés par chacun. Une personne particulière s’adresse à d’autres personnes particulières, qui, « ensemble », font vivre un « nous » communautaire recomposé par les techniques langagières bien plus que par les situations réelles. Ces dernières sont en effet systématiquement occultées. Ce système d’imputation des chartes éthiques semble, au même titre que les groupes d’expression du management participatif, contribuer pour sa part à cette « gigantesque entreprise de façonnage, de remodelage des identités collectives – sources d’action et de mobilisation – à la mesure des besoins de l’économie » (Borzeix-Linhart, 1990, p. 137).
22 Le mouvement éthique est suffisamment stable pour que se profile une forme particulière d’ « économisation » de l’éthique. Cette tendance, que nous avons repérée dans l’ensemble de notre corpus, semble se structurer et se consolider, dans des textes à vocation scientifique qui explorent aujourd’hui de façon systématique la question de l’ « éthique économique » (Koslowski, 1998) et tentent de lui donner une armature théorique.
23 Il est donc possible de formuler l’hypothèse selon laquelle le discours managérial diffusé de façon systématique en interne comme en externe finirait par être ramassé pour devenir le socle à partir duquel le capitalisme entend affirmer son propre impact culturel sur la société tout entière. L’économie de marché serait par elle-même porteuse de repères et de normes valables par-delà les frontières de l’entreprise. Le capitalisme, tout en prenant au sérieux la mise en garde des humanistes contre la destruction progressive du tissu social et culturel sur lequel l’activité économique prend pourtant appui, se prétendrait être la source possible d’un nouveau système de valeurs porté par l’ « institution » que serait devenue l’entreprise. Mais il opérerait alors un dangereux renversement que résume de façon exemplaire l’expression « l’éthique a une valeur économique » (Challe, 1997).L’économie est alors le point de vue à partir duquel est évaluée l’éthique. Les promoteurs de cette nouvelle « éthique économique » engagent ainsi les entreprises à « investir » dans l’éthique qui est alors radicalement instrumentalisée.
24 Ce qui paraît nouveau, en définitive, ce n’est pas tant qu’une éthique sociale puisse exercer des formes de soutien au capitalisme. Comme on le sait, l’éthique protestante puis l’éthique progressiste au XIXe siècle ont l’une et l’autre fini par jouer un rôle important en contribuant à légitimer l’orientation de l’activité économique mais aussi à assurer une qualité de motivation au travail adéquat au développement de celui-ci dans l’entreprise capitaliste. Ce qui est nouveau, c’est que, le reconnaissant aujourd’hui, les principaux acteurs économiques cherchent à la produire (ou à la reproduire) en l’intégrant, à part entière, comme l’une des conditions du maintien du système. La question qui se pose alors est de savoir si les acteurs économiques peuvent produire une éthique sociale qui soit mise au service de fins strictement économiques ?
II. MISE EN PERSPECTIVE HISTORIQUE
25 L’exploration des situations passées pour comprendre le présent est une orientation méthodologique et théorique adoptée par certains sociologues contemporains. Elle est défendue notamment par Robert Castel lorsqu’il cherche à caractériser la spécificité de la précarité de la situation salariale de notre époque en la référant aux anciennes situations de vulnérabilité de masse. Le recours à l’histoire est alors pensé comme « l’effort pour ressaisir le surgissement du plus contemporain en reconstruisant le système des transformations dont la situation actuelle hérite » (Castel, 1995, p. 15). Comprendre ce que le présent comporte de différent et de commun avec les situations antérieures, voilà ce qui est visé par Castel.
26 C’est à partir de l’analyse des « affinités électives » entre l’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, puis en étudiant l’hypothèse selon laquelle, au XIXe siècle, une éthique progressiste se serait substituée à l’éthique protestante pour accompagner la phase de rationalisation du travail dans la grande industrie, que sont examinés ici les rapports de soutien, mais aussi les tensions qui animent les relations entre la sphère éthique et la sphère économique, cela, dans le but de ressaisir la spécificité des liens qui semblent aujourd’hui de nouveau se tisser entre l’éthique et l’économique. Complémentaire à celle énoncée ci-dessus, il s’agit d’explorer cette autre hypothèse selon laquelle cette mode de l’éthique peut s’interpréter comme la construction d’un substitut qui cherche à s’imposer pour remplacer la vision progressiste du monde. Cette dernière, aujourd’hui fragilisée, paraît faire défaut pour donner un sens et justifier les activités relevant de la sphère économique et la soutenir dans son développement : le mouvement de l’éthique économique et de l’entreprise pourrait bien, dans ce contexte, fonctionner comme « le complément le plus convenable », selon l’expression de Marx, pour accompagner les développements de la rationalité économique et le passage d’une société industrielle à une société postindustrielle.
L’éthique protestante du travail
27 L’ « esprit du capitalisme », selon les thèses bien connues de Weber, pose l’augmentation du capital comme une fin en soi, qui détermine le comportement et les devoirs des capitalistes eux-mêmes. Le capitalisme rationnel semble exiger un mode de socialisation particulier.
28 C’est en donnant un sens religieux aux activités intramondaines que l’éthique protestante a fini par exercer un soutien au capitalisme. Ce qui est justifié moralement par le protestantisme (tout d’abord chez Luther), c’est la besogne : travailler toujours plus plaît à Dieu, et devient une « obligation morale ». C’est l’activité qui est donc légitimée ici. Le travail professionnel devient l’ordre que Dieu impose à l’individu ; ce dernier doit désormais, à travers son travail, remplir la « charge concrète assignée par la providence ».
29 Comme le montre Weber à propos du calvinisme, dont le but, il faut le rappeler, n’était pas l’ « éveil de l’esprit du capitalisme », mais exclusivement le « salut des âmes », un système éthique n’est pas un simple inventaire de valeurs et de préceptes, c’est aussi une mobilisation psychique suscitant une forme particulière d’adhésion. Cet ensemble de valeurs ainsi que le rapport aux valeurs constitue le système éthique complet. L’efficace de l’éthique protestante ne repose pas uniquement dans les idéaux offerts par la religion, mais dans la doctrine de la prédestination et dans l’angoisse qu’elle ouvre chez le croyant. L’éthique calviniste du travail procède d’un renforcement de l’anxiété irrationnelle à l’égard des décrets divins éternellement hors de portée de la connaissance des hommes. La confirmation du salut est alors une quête perpétuelle pour le croyant qui peut trouver dans sa capacité à œuvrer pour la gloire de Dieu à l’intérieur du monde les signes de son élection. Elle détermine en partie le respect des valeurs et interdit en permanence de s’y soustraire. L’éthique religieuse peut ainsi accompagner le protestant dans une pratique du monde qu’il expérimente au quotidien. La transcendance de cette éthique implique une tension entre le réel et l’idéal qui peut déboucher non pas sur une adhésion passive au monde, mais sur une visée émancipatrice et transformatrice du monde. Dans ce type d’ascétisme, non seulement « travailler toujours plus » plaît à Dieu et devient un devoir moral, mais cette conduite est « agie par Dieu » (elle doit être rationnelle). L’acteur économique, guidé par l’éthique ascétique, se considère dans son action comme l’instrument de Dieu et l’est à chaque fois qu’il accomplit sa tâche. C’est en ce sens que l’effort sans relâche et son résultat peuvent devenir signes d’élection, confirmation du Salut.
30 La référence à l’Au-delà et à l’ordre divin justifie le détachement de l’activité par rapport à la satisfaction immédiate dans la consommation des fruits du travail, en la référant à une volonté divine et transcendante qui repousse toujours plus loin le terme du labeur. En leur donnant quelque chose de l’ordre du divin, la religion fait sortir l’activité de reproduction des choses nécessaires à la vie et celle d’accumulation de la sphère de la pure nécessité et de la futilité de ce qui doit toujours être recommencé. L’activité prend un sens et une valeur qui permet à l’individu de transcender sa propre existence pour entretenir, dans son action, un rapport avec Dieu.
31 Weber indique que la religion comme support des motivations a subi dès le XVIIIe siècle une érosion telle que les capitalistes ont bientôt évité d’y faire référence. Pourtant, par-delà les phénomènes d’érosion, il faut prendre en compte les tensions entre le développement de la rationalité et l’éthique protestante. Cette éthique religieuse, dans la mesure où elle est le vecteur par lequel se sont trouvées reliées (contre l’héritage de la tradition) la production, la vie matérielle et l’affirmation de soi (devant Dieu et les hommes), pouvait s’opposer à la nouvelle séparation établie par l’industrie naissante lorsqu’en son sein le travail perdait « toute apparence d’une mise en œuvre de soi-même » (Marx, 1844-1846 ; 1965, p. 1120).
32 La profession dans le protestantisme ascétique est ce qu’il y a de meilleur pour chacun dans la mesure où justement elle fixe et valorise ce qu’il y a de meilleur en chacun : des qualités individuelles qu’elle sélectionne et reconnaît. À travers l’idée de vocation, fixée dans le cadre d’une profession, l’individu assure son salut devant Dieu, mais il atteste aussi de ses qualités devant les hommes et s’affirme personnellement.
33 « Les sectes puritaines utilisèrent pour les fins de cette éducation disciplinée (Anzüchtung) les intérêts individuels tout-puissants sur le plan social de l’estime de soi-même. Ces mobiles individuels et ces intérêts personnels furent donc mis au service du maintien et de la propagation de l’éthique puritaine “bourgeoise” [...] Dans toutes les dénominations puritaines, ces bénéfices psychologiques étaient liés à la “confirmation” (Bewährung) du chrétien devant Dieu, au sens d’assurance du salut ; à l’intérieur des sectes puritaines, ils étaient axés sur l’ “attestation” devant les hommes, au sens d’affirmation sociale de soi-même » (Weber,1964, p. 260).
34 Toutefois, dans la fabrique du XIXe siècle, une éthique du travail par laquelle l’individu s’affirme devient de moins en moins pensable à mesure que l’individualité de l’ouvrier se perd dans le mécanisme industriel.
L’éthique progressiste du travail
35 La grande industrie participe en effet d’une reformulation de l’unité qui n’est plus tout à fait confondue avec l’unité individuelle, celle-ci étant décomposée pour constituer une force supérieure, celle déployée par le « travailleur collectif ». C’est alors que sont abolis les derniers vestiges de l’organisation traditionnelle des métiers qui structure encore la manufacture au XVIIIe siècle. Le moteur, en établissant une continuité entre les différents gestes de fabrication, achève de morceler l’individu au travail pour intégrer son geste comme unité élémentaire d’une chaîne continue, dont le terme est la réalisation d’une œuvre collective qui détermine la raison d’être du travail hétéronome et justifie par sa grandeur et son sens pour la société les sacrifices et les renoncements accomplis par chacun.
36 Si l’idéal progressiste ne s’est pas formé avec le capitalisme, cette manière particulière qu’a la modernité de relier le développement des techniques, l’accroissement des richesses collectives à l’épanouissement de l’humanité est un thème dont les évolutions paraissent indissociables de l’histoire du capitalisme. Le culte du progrès, et la morale qui l’accompagne, est ancré dans ces rapports de production particuliers : il doit permettre de redéfinir le sens du travail lorsque celui-ci ne s’effectue plus dans le cadre d’une production pensée comme le résultat de l’activité de travailleurs isolés en concurrence les uns avec les autres, mais comme celui d’ « un travail socialement organisé et combiné en grand » (Marx, 1867, 1965, p. 995), c’est-à-dire au moment où la production s’organise au sein de la fabrique qui réunit une masse de plus en plus nombreuse de travailleurs.
37 Une éthique progressiste imposant « une morale sociale du devoir » s’est constituée au XIXe siècle pour accompagner l’essor de la société industrielle. Elle donne un sens (direction-horizon), une finalité cette fois-ci intramondaine à l’activité économique en l’inscrivant dans une problématique de la rationalisation sociale. À la différence du XVIIIe siècle dans lequel cette rationalisation sociale naissante semblait poser le couple moyen-fin dans une simultanéité qui permettait de référer la dépense des forces aux buts escomptés (le bonheur de l’humanité), l’évolutionnisme au XIXe siècle métamorphose la pensée du développement de la société et produit un éloignement des fins qui deviennent le terme abstrait de l’histoire humaine. Le terme de l’effort est repoussé toujours plus loin et installe chaque génération dans le sacrifice pour les générations futures et la dette envers les générations passées, et surtout dans l’incapacité d’aménager et de construire son bonheur présent. Les fins deviennent le point d’appui du système de justification d’un choix particulier de société et de développement qui désigne le progrès technique et l’industrialisation comme les moyens nécessaires pour réaliser les espoirs formulés par les Lumières. L’efficace de l’éthique progressiste du travail repose sur des moyens (en apparence au moins) plus rationnels que l’éthique calviniste : la croissance de la productivité du travail selon le cadre imposé par la société industrielle est la condition nécessaire d’une existence humaine plus heureuse. Ce bonheur collectif, toujours différé, exige et justifie les sacrifices individuels quotidiens et l’acceptation d’unerationalité qui se met à exister en dehors de soi, dans l’organisation des choses et la cadence des machines.
38 Cette éthique favorise, pour sa part, l’émancipation des logiques économiques du cadre individualiste que lui avait fixé l’éthique religieuse en justifiant le travail social et les nouvelles formes de coopération dans la grande industrie. C’est finalement en renonçant au désir de réaliser en soi-même l’ « humanité tout entière » que l’on contribue à la réalisation de l’humanité ; c’est en sacrifiant sa propre perfectibilité que l’on perfectionne l’humanité. C’est à ce prix que chacun participe aux progrès de l’humanité, lent développement au cours duquel chaque génération améliore le sort de la génération à venir en bénéficiant, pour sa part, du labeur accumulé par les générations passées. être utile, c’est alors moins accomplir soi-même un chef-d’œuvre qu’abandonner son désir d’être soi-même à l’origine de la production et, en restant humble, docile, obéissant, de participer à la seule grandeur possible pour l’individu : la réalisation d’une œuvre collective. C’est ce renoncement à soi-même qui devient moral. L’éthique individualiste du protestantisme se voit détrônée par une éthique de l’œuvre collective que sous-tend la vision progressiste du monde.
39 Les règlements d’atelier sont symptomatiques de cette nécessité pour le patronat de contraindre chaque individu à abandonner au collectif de travail la possibilité d’accomplir la grandeur, et d’accepter de s’intégrer dans ce collectif, le « nous ». L’autorité morale, que le patronat au XIXe siècle s’est octroyée, soutient la certitude que l’activité morcelée et en partie dénuée de sens permet d’accomplir un plus grand bien lorsqu’elle s’intègre et s’ajuste dans l’organisation de l’atelier. La tâche infinitésimale et répétée doit apparaître comme ce qui peut, malgré la petitesse de la force de chaque homme (voire même en la lui faisant désirer), garantir à chacun de participer à la construction d’une grande œuvre. C’est en acceptant la médiation de l’action collective, le souci ou l’amour du détail, que l’individu aura accès à la reconnaissance. Les petites actions toutes comptabilisées et accumulées (Foucault, 1975) sont la marche même du progrès : en ce sens, la morale, telle qu’elle se déploie dans les règlements d’ateliers au XIXe siècle, n’est pas seulement la sphère à partir de laquelle sera distingué le bien du mal, elle désigne tout autant les processus par lesquels chaque individu accède à la grandeur, au bien moral, elle valorise et rend respectable le goût du détail, sublime l’étroitesse d’esprit qui lui est associée.
L’éthique des entreprises et la rationalisation des ressources humaines
40 Aujourd’hui, l’économie, en s’appuyant sur les nouvelles technologies de la « société informationnelle » (Castells, 1998), paraît s’engager dans une nouvelle phase de rationalisation. Cette étape consiste à intégrer dans le vaste processus de valorisation du capital les échanges et les communications au moment où s’accentuent les tendances à la tertiarisation et à la mondialisation de l’économie. L’économie de marché pourrait avoir trouvé les nouvelles « bases technologiques » de son développement, à condition toutefois de mobiliser le désir d’échanger et de communiquer de tous ceux qui sont appelés à participer à la modernisation. Dans la société postindustrielle qui émerge, le geste de l’individu morcelé n’a que peu d’importance au service du capital : l’action des individus et des groupes qui composent l’entreprise dépend, comme le souligne François Sellier, de plus en plus de la « qualité des rapports sociaux qui les unissent et c’est sur l’analyse de la qualité de ces rapports sociaux que porte l’effort » (Sellier, 2002, p. 173). Désormais c’est la « personne globale » qui est prise en compte : l’autonomie, la créativité, les capacités d’innovation liées de plus en plus aux échanges de savoir, de savoir-faire, de connaissance, au désir de communiquer trouvent, dans cette évolution de l’organisation de la production, une façon d’être « valorisées » en devenant les « matières premières » indispensables à l’utilisation pleine des nouvelles technologies. Une éthique apparemment recentrée sur l’individu pourrait bien être le « complément le plus convenable » de la nouvelle société informationnelle et plus généralement tertiarisée. Il n’est pas certain cependant qu’elle prenne tout à fait les formes de l’éthique religieuse (ou bien même de l’éthique individualiste du XVIIIe siècle), tant il apparaît que l’individu de la société postindustrielle tranche avec celui qui, dans son rapport à l’éthique, devait affirmer ses qualités personnelles devant Dieu et la société. Aujourd’hui, à travers la séduction de l’éthique, c’est bien plutôt la captation des qualités individuelles au service d’une tout autre fin que l’affirmation de soi-même qu’il faut repérer.
41 Comment tout à la fois susciter les échanges, la communication et l’innovation, c’est-à-dire plus globalement, la créativité dans le travail, dont l’économie attend visiblement de nouvelles sources de richesse, et s’assurer dans le même temps d’une maîtrise et d’une prévisibilité de ces nouveaux comportements ? Comment susciter des valeurs capables de cimenter, de nouveau, les formes de coopération mises à mal par les logiques managériales, lorsque, dans le même temps, ces valeurs risquent d’être au fondement d’exigences de redistribution des richesses produites socialement ? La formulation d’une éthique économique et de l’entreprise nous paraît chercher répondre à ces questions.
42 L’éthique économique, pourtant, lorsqu’elle se trouve réduite à n’être qu’un « moyen de régulation » de « processus sans fin », risque de s’émanciper du cadre moyen-fin tel qu’il a été jusqu’à présent posé ; cadre qui, au nom des buts fixés et fournis par l’éthique progressiste, pourrait permettre d’interroger l’utilisation de la richesse sociale : le bien de l’humanité ou les logiques de croissance (sans fin ?). L’éthique économique ne donnerait plus le « sens-direction », mais des « valeurs-croyances », comme éléments de régulation d’une action collective qui doit rester coordonnée. Les ressorts de l’adhésion reposent en effet bien plus, ici, sur l’affirmation d’un « désir irrationnel de croire en quelque chose » et de se sentir structuré par des valeurs et des normes qui ne seraient plus véritablement fournies par les institutions traditionnelles touchées de plein fouet par la « perte d’autorité ». Des valeurs positives sont alors mobilisées (respect de l’autre, épanouissement, solidarité...) et offertes par l’entreprise aux individus en « quête de sens ». C’est dans cette mesure que l’on peut repérer une forme de privatisme des valeurs liée aux ressorts mêmes de l’adhésion moins strictement idéologiques et de propagande que commerciaux et publicitaires. L’efficace de ces procédés, par-delà les logiques de séduction, risque de reposer sur des logiques d’autopersuasion si, pour rester dans la course, l’individu a intérêt d’y croire – ou peut-être simplement de faire semblant ?
43 La publicité des biens et des valeurs maintiendrait par un simulacre le lien, pourtant de plus en plus distendu, entre le réel et la visée éthique, le système et le monde vécu, entre les moyens et les fins. L’éthique, réduite à une pure fonctionnalité pourrait se satisfaire d’effets de vérité, justifiés par l’action efficace. Le besoin de croire se substituerait au désir de sens, posé comme ordonnancement d’un réel social et humain pourtant problématique. C’est l’adhésion au monde et non plus l’émancipation du monde qui serait visée. La perte de transcendance caractéristique de cette nouvelle éthique produite par l’ordre économique fragilise en effet ses potentialités critiques. Il ne s’agit plus ici d’évaluer le système économique au regard de valeurs sociales, religieuses ou humaines surplombantes, mais bien de répondre à la question : quelle est la valeur économique des valeurs sociales, religieuses et humaines ?
44 Aussi, loin d’être le signe d’un réencastrement du marché dans le social, l’éthique économique prend tout au contraire le chemin d’une instrumentalisation du social au profit des formes capitalistes (Lévesque et al., 2001). L’éthique « immanente » à l’ordre économique risque en effet de devenir une pure mystique sociale dont la vocation serait de soutenir une action humaine dépourvue de sens et de valeurs mais qui, même lorsqu’elle ne sera plus qu’une agitation sans fin pour l’homme, devra être contrôlée, organisée, coordonnée pour l’économie.
CONCLUSION
45 Certes les risques d’une instrumentalisation du social à des fins économiques ne sont pas négligeables, et les discussions théoriques autour des conceptualisations de la notion de « capital social » en offrent un nouveau témoignage (Ballet, Gillon, 2003 ; Perret, 2003). Pourtant, loin d’être réalisée, cette dissolution du sens dans l’économique instrumental fait l’objet d’une critique de plus en plus vive et cela à plusieurs niveaux.
46 Sur le plan théorique tout d’abord, Amartya Sen réaffirme la dimension morale de la discipline comme en témoigne le titre provocateur de son ouvrage L’économie est une science morale (Sen, 1999). À l’instar du prix Nobel d’économie, d’autres économistes, comme René Passet, appellent à la formulation d’une « économie éthique », c’est-à-dire une économie qui assume sa dimension normative et ce faisant se mette résolument au service de finalités humaines. Les sociologies économiques (Cahiers internationaux de Sociologie, 1997) se caractérisent également par une démarche dans laquelle les phénomènes économiques ne sont pas autonomisés, mais au contraire sont resitués dans leur ancrage social, culturel et politique.
47 Ces oppositions théoriques font écho au débat qui émerge et se structure, clarifiant ainsi les lignes d’affrontement et les enjeux pour la société. Les partenaires sociaux tentent d’enrayer les processus unilatéraux de mise en place des démarches éthiques dans l’entreprise, de ce fait, ils peuvent chercher à instaurer des espaces de dialogue ou de négociation avec les directions sur lesquels pourraient s’établir des formes de contrôle interne. Les choix en matière d’ « éthique économique » sont ainsi vivement discutés comme en témoignent, sur un autre plan, les travaux récents de la sous-commission des droits de l’homme aux Nations Unies qui vient de voter une résolution visant à faire respecter les engagements éthiques des multinationales. Les 26 experts internationaux à l’origine de ce texte, soumis à la Commission des droits de l’homme en mars 2004, optent résolument pour une approche plus interventionniste de contrôle :
48 « Chaque entreprise transnationale [...]devra adopter [...] et appliquer des règles internes en conformité avec ces normes. [...] Les entreprises [...] devront être sujettes à des contrôles réguliers et des vérifications par les Nations Unies ou d’autres mécanismes nationaux où internationaux existants ou à créer. [...] Ces contrôles devront être transparents et indépendants. [...] Les États devront établir et renforcer le cadre administratif et légal pour faire en sorte que [...] ces normes soient appliquées par les multinationales » (in Belot, 2003). Différentes conceptions du bien commun qui traduisent en définitive différentes approches institutionnelles d’encastrement du marché sont au cœur du débat qui s’engage à l’heure actuelle.
Bibliographie
BIBLIOGRAPHIE
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Notes
[ 1] Cet essai a d’abord été publié dans Archiv für Sozialwissenschaft und sozialpolitique, vol. XX et XXI, 1904-1905. Puis Weber le publia de nouveau en 1920 dans sa série d’études en sociologie des religions, Gesammelte Aufsätze Zur Religionssoziologie, 3 vol., Tübigen, J. C. B. Mohr, 1920-1921. 
[ 2] Max Weber cite Goethe à quatre reprises dans L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, mais jamais à propos de son roman Les Affinités électives. La référence au texte de Goethe est cependant suffisamment explicite pour qu’elle ne puisse faire l’objet d’aucun doute. 
[ 3] Goethe, Les Affinités électives, traduit et annoté par Pierre du Colombier, Paris, Éd. Gallimard, 1954, pour la traduction et les notes, 1980, pour la préface ; trad. de Die Wahlrverwandtschaften (1809). 
[ 4] Il est établi que Goethe avait en main deux ouvrages scientifiques sur les « affinités électives ». En 1785 paraît la traduction allemande de l’ouvrage du chimiste suédois Torbern Bergman sous le titre Die Wahlerwandtschaften. Par ailleurs, il a eu connaissance de l’article « Les affinités » dans le Dictionnaire de physique de J. S. T. Gehler. Voir à ce propos la préface de Michel Tournier de l’ouvrage de Goethe Les Affinités électives (p. 16) et la note (p. 338) de l’Édition Gallimard (1980).
[ 5] L’ensemble des citations de cette première partie a été tiré de ce corpus.
[ 6] « Innovation » dans les cercles managériaux, cet ensemble de discours et de pratiques peut toutefois être suspecté d’ « invention dogmatique » au niveau organisationnel ou sociétal tant il paraît déconnecté des réalités vécues, voire même désirées. Pour une distinction plus précise entre ces deux notions voir Norbert Alter, L’innovation ordinaire, Paris, PUF, 2000. 
Résumé
Que l’éthique ait pu soutenir le capitalisme n’est pas une idée nouvelle : on la trouve déjà chez Marx, puis chez Weber qui analyse les « affinités électives » entre l’éthique protestante et l’esprit du capitalisme. Il semble cependant qu’aujourd’hui, on assiste à un phénomène qui relèverait d’une « économisation » du concept d’éthique. Le lieu de « production » de l’ « éthique » paraît bien être la sphère économique elle-même, et notamment l’entreprise qui en serait l’un des principaux vecteurs de diffusion. C’est en ce sens que l’on parlera d’ « offre éthique ». Si l’éthique en « s’économisant » s’adresse à l’individu en tant qu’être de besoin, ne va-t-elle pas devenir, au même titre que les biens culturels (Arendt), un bien marchand ? L’entreprise est-elle fondée à produire une éthique économique ?
Mots cles
Éthique des entreprises, Responsabilité sociale, Identités au travail, Éthique calviniste du travail, Éthique progressiste du travail, Éthique économique, Sociologie économiqueThe support provided by ethics to capitalism is not new : the idea was expressed by Marx, then by Weber analyzing the « elective affinities » between protestant ethics and the spirit of capitalism. Nevertheless, it seems that, in the contemporary period, another phenomenon is appearing : the « economization » of the concept of ethics. From now on, ethics would be produced by the economic sphere itself, and particularly by business. In such a configuration, the question raised are the following ones : is this evolution leading to a « marketization » of ethics parallel to the one put in evidence by Arendt concerning the cultural goods ? Is business legitimate to produce an economic ethics ?Key Words
Business ethics, Social responsibility, Work identities, Calvinist work ethics, Progressist work ethics, Economic ethics, Economic sociology
PLAN DE L'ARTICLE
- I. ÉMERGENCE DU MOUVEMENT DE L’ETHIQUE DES AFFAIRES ET DE L’ENTREPRISE
- II. MISE EN PERSPECTIVE HISTORIQUE
- CONCLUSION
POUR CITER CET ARTICLE
Anne Salmon « L'offre éthique des entreprises. », Cahiers internationaux de sociologie 1/2004 (n° 116), p. 77-96.
URL : www.cairn.info/revue-cahiers-internationaux-de-sociologie-2004-1-page-77.htm.
DOI : 10.3917/cis.116.0077.




