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Cahiers internationaux de sociologie

2006/2 (n° 121)


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Le contraste est frappant entre l’omniprésence du thème des « valeurs » dans maints travaux se réclamant de la sociologie, et la pauvreté de ses conceptualisations, voire son absence comme objet de recherche à part entière, notamment dans les spécialisations affichées par nos organismes professionnels. Il n’est pourtant guère de domaines de la sociologie qui n’aient à voir avec des « valeurs », si l’on accepte d’entendre par là, au minimum, les principes au nom desquels sont produites des évaluations ; de même qu’ils ont à voir avec des représentations, des conduites, des interactions, des énonciations, etc. Or la tradition sociologique n’est pas riche, c’est le moins qu’on puisse dire, en modèles permettant de traiter la question des valeurs : même lorsqu’elle apparaît chez certains grands auteurs, notamment Weber et Durkheim, elle n’y est guère traitée comme objet d’investigation spécifique. Et lorsqu’elle l’est, dans des travaux plus récents, c’est à travers des protocoles méthodologiques qui, nous le verrons, laissent bien des points dans l’ombre.

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Pire encore : la question même de savoir s’il existe à l’heure actuelle une « sociologie des valeurs » a toutes chances de recevoir des réponses contrastées selon les écoles sociologiques. Certains sociologues semblent persuadés que c’est là une spécialisation standard dans leurs disciplines, alors que d’autres ignorent ou dédaignent les travaux ainsi visés ; d’autres se gardent d’utiliser le terme, alors qu’ils sont lus par certains de leurs collègues comme des sociologues des valeurs ; d’autres encore doutent qu’il puisse exister quoi que ce soit d’approchant en sociologie.

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Pourquoi donc tant de difficultés à définir, et à réaliser, une sociologie des valeurs ? Qu’est-ce qui, dans cette problématique, met la sociologie à l’épreuve de ses postures, de ses partis pris théoriques, de ses outils méthodologiques ? C’est selon cette triple approche que nous conduirons notre réflexion, en examinant successivement ce qui tient aux postures de recherche, avec la question de la normativité ; aux problèmes théoriques, avec la question de l’essentialisme et la distinction entre faits et valeurs ; et aux méthodes, avec la question du recours à l’empirie, du choix entre quantitatif et qualitatif, et du passage de l’explication à la compréhension – lequel nous permettra d’esquisser pour finir un programme de sociologie descriptive, empirique, pragmatique et compréhensive des valeurs.

DU DIFFICILE RENONCEMENT À LA NORMATIVITÉ

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On connaît certes, depuis Durkheim, l’expression de « sociologie morale », qui semble recouvrir ce que nous nommerions aujourd’hui « sociologie des valeurs ». Mais elle a la fâcheuse propriété de cultiver l’ambiguïté sur le statut de son énonciation comme de ses objets : s’agit-il d’une énonciation normative, visant à dire ce que sont les valeurs « en soi » et, par conséquent, celles que tout un chacun doit respecter ? Ou bien s’agit-il d’une énonciation descriptive, visant à analyser ce que sont les valeurs pour les acteurs, dans des contextes bien définis ?

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Pour répondre à cette question, il nous faut remonter aux origines de la sociologie française, avec la réception ambiguë – analysée par Dominique Merllié – de La morale et la science des mœurs, paru en 1904. Lucien Lévy-Bruhl y prônait le renoncement à une philosophie morale (normative) au profit d’une « science des mœurs » (descriptive ou, comme on disait alors, « positive ») [2][2]  Cf. D. Merllié, La sociologie de la morale est-elle.... On ne peut s’étonner que la plupart des philosophes aient « réagi vivement » à une telle proposition [3][3]  « Un philosophe qui s’appuie sur un sociologue pour... ; plus inattendue est l’attitude ambiguë de Durkheim, entre approbation au nom d’une « science des faits moraux objective » et réfutation au nom de « l’ambition traditionnellement philosophique d’ériger un fondement rationnel et universel à la morale » (p. 424). Cette ambiguïté se retrouve d’ailleurs dans la façon dont il caractérisera par la suite jugements de valeurs et jugements de réalité, qui appartiennent selon lui à une seule et même catégorie, celle des jugements de réalité, à condition de considérer que la réalité en question n’a pas le même statut selon les cas [4][4]  « De ce qui précède il résulte qu’il n’existe pas.... C’est donc dans cette réticence à renoncer à la normativité que se trahit, chez le fondateur de la sociologie française, la difficulté « à dissocier aussi franchement que l’y invite Lévy-Bruhl son entreprise scientifique des objectifs traditionnels de la philosophie » [5][5]  D. Merllié, art. cité, p. 435..

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Un siècle plus tard, la situation n’est guère plus claire : « Il ne semble pas que les sociologues qui traitent des normes et des valeurs aient renoncé à une posture axiologique ou normative », constate Merllié dans l’introduction de son article (p. 416) – et moins encore les philosophes qui, appliquant leurs réflexions à des objets dits « sociaux », modernisent au titre de « sociologie morale » des spéculations transposées de l’ontologie [6][6]  Cf. notamment Paul Ladrière, Pour une sociologie de.... C’est dire que la règle wébérienne de « neutralité axiologique », prônant l’abstention de tout jugement de valeurs par l’enseignant ou le chercheur dans le cadre de ses fonctions, est loin de faire aujourd’hui, concrètement, l’unanimité [7][7]  Sur le débat concernant la neutralité axiologique... : elle possède cette propriété paradoxale d’être devenue à la fois un lieu commun au niveau déontologique et un objet de transgressions récurrentes, voire de refus explicites au niveau du travail effectif [8][8]  Cf. Max Weber, Le Savant et le politique [1919], trad.....

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La question des valeurs a fait néanmoins l’objet, dans la pensée française contemporaine, d’une élaboration proprement sociologique, croisant l’ambition théorique avec le souci de l’enquête empirique et la prise de distance à l’égard de la normativité. Ainsi ont pu être étudiées, avec des outils empruntés à la sociologie de l’action, les valeurs politiques et morales (à travers les différents régimes de justification des actions, d’entrée en relation avec autrui ou de rapport à la souffrance [9][9]  Cf. L. Boltanski, L’amour et la justice comme compétences,...), ainsi que les valeurs artistiques [10][10]  Cf. N. Heinich, La gloire de Van Gogh. Essai d’anthropologie... : la question du bien ou du juste, et la question du beau ou de l’authentique sont des domaines privilégiés pour une sociologie non normative des valeurs, en raison de leur forte charge axiologique. Mais paradoxalement, dans les travaux de Luc Boltanski et Laurent Thévenot, le terme même de « valeurs » n’apparaît pas, et cette question n’est abordée qu’indirectement, alors même qu’il y est constamment question des principes guidant les évaluations des acteurs. Cette absence de référence explicite à la problématique des valeurs peut sans doute être imputée à la simple prudence, compte tenu de la forte charge normative spontanément charriée par la question des « valeurs morales » – ce terme même pouvant induire des lectures moralisatrices, alors même qu’il s’agit de décrire et d’analyser le rapport des acteurs aux valeurs, et non plus de normer ou de prescrire. Mais l’on peut aussi y voir un refus d’assumer jusqu’au bout le parti pris de rupture avec la normativité, comme le suggère l’avant-dernier ouvrage cosigné par Boltanski qui, en affirmant une position explicitement critique envers son objet (le « nouvel esprit du capitalisme »), constitue une régression par rapport à l’exigence de neutralité invoquée initialement, lorsqu’il s’agissait de substituer à la « sociologie critique » une « sociologie de la critique » [11][11]  Luc Boltanski, Ève Chiapello, Le nouvel esprit du....

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On entrevoit là une autre raison pour laquelle la sociologie française a tant de mal à renoncer à la normativité : c’est qu’elle subit le poids du modèle de l’ « intellectuel engagé » [12][12]  Cf. à ce sujet Gérard Noiriel, Les fils maudits de..., voire de l’ « intellectuel prophétique », qui ne peut qu’entraver la distance épistémique à l’égard de la normativité, en lui opposant l’impératif d’engagement politique en tant que devoir de citoyenneté [13][13]  Cf. N. Heinich, Pour en finir avec l’engagement des.... Cette ambivalence est particulièrement sensible dans le cas de Pierre Bourdieu, dont la carrière illustre successivement l’une et l’autre positions : tout d’abord, l’impératif d’autonomie de la science, qui ne doit produire que des descriptions, puis, de façon de plus en plus marquée, l’impératif d’engagement, qui doit contribuer à la défense des valeurs – mais sans que la contradiction entre ces deux options soit explicitée ni assumée comme telle [14][14]  Cf. P. Bourdieu, Interventions, 1961-2001. Science....

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Cette proximité des producteurs de savoir avec le monde axiologique, considéré non comme objet de recherche mais comme lieu d’intervention, rend difficile la prise de distance permettant de parler de « valeurs » en sociologue et non pas en idéologue, en chercheur et non pas en producteur d’opinions. S’ajoute enfin à cette difficulté la tendance, récente dans le monde politique, à n’utiliser le terme de « valeurs » qu’en référence aux partis de droite – de sorte que, par exemple, l’expression « défense des valeurs » renvoie immédiatement aux valeurs traditionnelles, familiales et religieuses. Voilà une raison axiologique qui, dans un monde intellectuel plutôt marqué à gauche, n’aide guère à la prise au sérieux de la problématique axiologique comme objet d’investigation sociologique.

DU DIFFICILE RENONCEMENT À L’ESSENTIALISME

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Les obstacles à la réalisation d’une « science des mœurs » qui ne soit pas une « sociologie morale » – c’est-à-dire qui prenne expressément les valeurs pour objet d’analyse empirico-théorique et non pas pour visée prescriptive – tiennent donc avant tout à une conception normative de la sociologie. Or cette normativité est intimement liée avec une visée essentialiste héritée de la métaphysique, c’est-à-dire avec l’impossibilité de renoncer à dire ce que « sont », dans l’absolu, les valeurs et, par conséquent, ce que les acteurs « doivent » faire pour les respecter – répondant ainsi tant à une tradition savante, comme chez Durkheim, qu’à une attente de sens commun. Cette indissociabilité du programme essentialiste et de la visée normative, postulant une transcendance des valeurs que le penseur aurait à charge d’expliciter, est particulièrement lisible dans les arguments que le philosophe Leo Strauss opposait à l’impératif wébérien de « neutralité axiologique ».

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Dans le chapitre de Droit naturel et histoire qu’il consacre à « la distinction entre faits et valeurs », Strauss résume remarquablement la position de Weber, commençant par souligner que « Weber n’a jamais expliqué ce qu’il entendait par valeur » [15][15]  L. Strauss, Droit naturel et histoire [1953], Paris,... – fait regrettable compte tenu des sophismes auxquels cette question donnera lieu. Il note également la « différence fondamentale entre “rapports aux valeurs” et “jugements de valeurs” : en disant que quelque chose est important au regard de la liberté politique, par exemple, on ne prend pas position pour ou contre la liberté politique » (ibid). Il s’agit là, autrement dit, de distinguer entre l’objet de la recherche sociologique, qui peut parfaitement être le rapport des acteurs aux valeurs, et la position du sujet de l’énonciation – autrement dit le chercheur lui-même – qui, elle, doit exclure le jugement (implicite ou explicite) sur les valeurs, lequel appartient en propre aux acteurs : ainsi se trouvent définies et validées les compétences respectives du « savant » et du « politique » [16][16]  Cf. M. Weber, Le savant et le politique, op. cit. ;.... Mais une fois rappelée la position wébérienne, la thèse de Strauss s’en démarque radicalement. Toutefois le caractère largement sophistique de ses arguments suggère que sa position résulte non de l’observation d’une pratique sociologique, mais, là encore, d’une position philosophique en amont, qu’il cherche avant tout à défendre.

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Un premier sophisme consiste à confondre, justement, « rapport aux valeurs » et « jugement de valeurs », lorsqu’il fait de la position de Weber une forme de « nihilisme » [17][17]  « À notre sens, la thèse de Weber conduit nécessairement... ou, à l’inverse, un appel à la « tolérance » [18][18]  « L’ “idéalisme” de Weber, c’est-à-dire sa tolérance.... Or nier toutes les valeurs ou les accepter toutes n’a rien à voir avec la neutralité axiologique, puisque cela reviendrait encore à prendre position sur ces valeurs, c’est-à-dire à émettre un jugement de valeurs et non une analyse du rapport des acteurs aux valeurs ; et donc, à se situer sur le plan de la normativité et non de la suspension du jugement [19][19]  Cette confusion entre les niveaux assertorique et....

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Un deuxième sophisme consiste à prétendre discréditer la visée de neutralité prônée par Weber du fait que sa pratique n’y obéirait pas toujours : ainsi, « l’œuvre de Weber aurait été non seulement ennuyeuse mais absurde s’il n’eût parlé à tout bout de champ des vertus et des vices intellectuels et moraux dans le registre approprié, celui de la louange ou du blâme » (p. 58). Or on ne peut nier la légitimité d’une valeur du fait de sa non-application, et prétendre par exemple que tous les citoyens ne doivent pas être considérés comme égaux en droit pour la raison qu’ils ne sont pas égaux en fait ; c’est là un principe élémentaire non seulement pour une sociologie des valeurs, mais aussi pour toute philosophie politique.

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Enfin, un troisième sophisme commis par Strauss consiste à ignorer la spécificité de la posture du chercheur, en la rabattant sur celle du citoyen ordinaire : c’est ce qui lui permet d’avancer son argument sans doute le plus faible, à savoir l’argument de la cruauté du nazisme. Selon lui, « l’interdit prononcé contre les jugements de valeurs en science sociale conduirait aux conséquences suivantes. Nous aurions le droit de faire une description purement factuelle des actes accomplis au su et au vu de tous dans un camp de concentration, et aussi sans doute une analyse, également factuelle, des motifs et mobiles qui ont mû les acteurs en question, mais il nous serait défendu de prononcer le mot de cruauté. Or chacun de nos lecteurs, à moins d’être complètement stupide, ne pourrait manquer de voir que les actes en question sont cruels » (p. 59). Et en effet, cela est tellement évident qu’on se demande bien à quoi servirait que le chercheur le dise à leur place ! La sociologie n’aurait-elle donc d’autre fonction que de se substituer aux acteurs pour énoncer ce qu’ils savent déjà ?

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Leo Strauss fait ainsi preuve, dans ce chapitre, d’une remarquable capacité à manier les sophismes, assortie d’une tout aussi remarquable incapacité à comprendre la spécificité de la discipline sociologique, tant dans son exigence empirique [20][20]  Toujours à propos de Weber, Strauss stigmatise ainsi... que dans ces deux autres aspects de la méthode wébérienne que sont la démarche compréhensive [21][21]  La prégnance du paradigme explicatif le pousse ainsi... et la méthode idéal typique [22][22]  « En lieu et place de cette analyse [de la réalité.... Une telle accumulation de fautes de raisonnement et d’affirmations désinvoltes, chez un philosophe par ailleurs considérable, suggère qu’il avait là une valeur à défendre (niveau normatif), et pas seulement une pratique et une méthode à revendiquer (niveau épistémique) – et ce d’autant plus qu’il n’avait aucune pratique de la sociologie. Cette valeur transparaît dans l’ensemble de son ouvrage et, en particulier, dans sa critique de l’historicisme : il s’agit de l’objectivité ou de la transcendance des valeurs (ce qu’il appelle un « vrai système de valeurs »), appuyée sur la possibilité d’une « science empirique ou rationnelle », faute de laquelle il n’y aurait plus que « la décision libre, non rationnelle, de chaque individu » (p. 50), et l’impuissance de la « raison humaine » à « résoudre le conflit entre les valeurs essentielles » (p. 68).

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Strauss incarne ainsi – comme d’autres après lui – la version hyperrationaliste et scientiste de ce qu’on pourrait appeler la « factualisation » des valeurs : en tant que « science », la sociologie (ou la philosophie) ne peut à leurs yeux renoncer à un jugement sur les valeurs, à un discours normatif. Cela implique la réduction des valeurs à une « raison » qui, faute d’une conception proprement sociologique de la rationalité, ne peut être que la raison des « rationalistes », scientifiquement démontrable : de même que pour les théologiens il n’existait pas d’autre raison que la raison religieusement fondée, et que pour les philosophes du droit naturel il n’existait pas d’autre raison que la raison naturellement fondée. Une telle profession de foi ne connaît que deux possibilités : soit des valeurs fondées en nature (qu’il s’agisse de la nature divine des théologiens, ou du « droit naturel » des philosophes modernes), soit l’arbitraire, l’irrationalité, la pure individualité. Cette alternative, qui semble aller de soi pour une grande partie de la tradition philosophique, n’a évidemment aucun sens pour le sociologue, qui étudie précisément de quelles façons les valeurs peuvent être fondées en société, donc relativement contraintes (et non pas libres), accessibles à la discussion et à l’argumentation (et non pas irrationnelles), et collectivement négociées (et non pas individuelles).

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On a donc, d’un côté, les « croyants » en une transcendance ou une objectivité des valeurs, soit religieuse (théologie des traditionalistes), soit naturelle (droit naturel des « modernes »), soit scientifique (rationalisme scientiste des contemporains, tels Strauss et, nous allons le voir, Boudon) ; de l’autre, les partisans d’une immanence, d’un subjectivisme ou d’un constructivisme des valeurs, inaccessibles à la démonstration parce que irréductibles à la vérité (Hume), en raison de leur historicité (historicisme), de leur pluralité (Weber), de leur conventionalité, etc. Encore faut-il, pour poser les bases d’une sociologie des valeurs, que celles-ci soient considérées comme accessibles à une description spécifique, qui se donne donc d’autres outils que l’analyse des faits. Il faut, autrement dit, accepter la distinction entre faits et valeurs.

DE L’éPINEUSE DISTINCTION ENTRE FAITS ET VALEURS

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S’agissant d’un des points les plus sensibles et sans doute, à l’heure actuelle, les moins consensuels en sociologie, nous ne ferons ici qu’esquisser les grandes lignes du débat portant sur cette distinction, nécessaire pour les uns, impossible ou indésirable pour les autres. On y voit s’opposer, d’un côté, la « neutralité axiologique » prônée par Max Weber, impliquant une claire différenciation entre ces deux modalités d’énonciation que sont le jugement sur les faits et le jugement sur les valeurs [23][23]  Cf. M. Weber, Le savant et le politique, op. cit.... ; et, de l’autre, la négation de cette différence, par des auteurs pourtant très éloignés les uns des autres – mais pour des raisons assez différentes, voire opposées. Tenons-nous en ici aux sociologues français contemporains.

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Raymond Boudon est celui qui a développé sur cette question le point de vue le plus explicite et le plus argumenté, en refusant clairement toute différence entre jugements de valeurs et jugements de faits. Contre la position humienne et le « décisionnisme » wébérien, faisant du jugement de valeurs le produit d’une décision à la validité indémontrable, Boudon cherche à sauver la « rationalité » des valeurs en rapportant les jugements de valeurs à des « raisons », au même titre que les jugements de faits qui, traditionnellement, relèvent d’une approche scientifique, donc « rationnelle ». Il a conscience de s’opposer en cela non seulement à l’historicisme et à l’approche compréhensive de Weber, mais aussi aux principaux courants de la sociologie du XXe siècle en matière de valeurs : l’affectivisme de Pareto, le sociologisme de Durkheim, l’utilitarisme et le fonctionnalisme, le conventionnalisme, ainsi que toutes les formes de relativisme [24][24]  R. Boudon, Le juste et le vrai. Études sur l’objectivité....

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Il rejoint en revanche une tradition philosophique toujours représentée à l’heure actuelle : avec un raisonnement similaire, le philosophe américain Hilary Putnam se proposait récemment encore d’en finir avec la distinction entre faits et valeurs, qu’il ramène à une opposition entre objectivité et subjectivité, celle-ci étant assimilée à l’irrationalité [25][25]  Cf. H. Putnam, Faits/valeurs : la fin d’un dogme [2002],... ; car à ses yeux, si l’on distingue entre faits (objectifs) et valeurs (subjectives donc irrationnelles), alors il ne peut y avoir aucun fondement aux valeurs ni aucun discours sensé (voire scientifique) tenu à leur propos. Or un tel syllogisme se nourrit manifestement d’une ignorance ou d’un déni de toute la dimension collective et sociale de l’expérience humaine, c’est-à-dire de toute rationalité qui ne soit pas d’ordre objectif ou naturel : déni assez compréhensible de la part d’un philosophe, mais qui devient pour le moins étonnant venant d’un sociologue.

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« Une éthique est-elle possible en l’absence de croyances dogmatiques ? », interroge le titre d’un des articles réunis par Boudon dans Le juste et le vrai ; à cette question morale, que pose inévitablement la problématique des valeurs dès lors qu’elle est prise dans une perspective normative, il répond en cherchant à éviter tant le pôle du « conventionnalisme », supposé antinomique de toute éthique, que le pôle du « platonisme », qui fonderait l’éthique en nature mais au mépris de l’évidente relativité factuelle des valeurs. Pour lui, ce n’est plus la raison divine ni la raison naturelle qui fonde l’éthique, mais « la raison » tout court, une raison proprement « humaine », qui occupe désormais la place laissée vacante par les formes traditionnelles de la transcendance. Il se situe ainsi à mi-chemin entre « instrumentalisme » et « irrationalisme », c’est-à-dire entre la restriction et l’éviction de la notion de raison [26][26]  « Les sciences sociales et humaines ont tendance à....

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On remarquera toutefois que cette promotion de la « raison » se fait au prix de sa réduction à sa dimension la plus étroitement intellectualiste, impliquant à la fois une conception superficielle de l’humain, qui ôte toute dimension émotionnelle dans le rapport aux valeurs ; un ethnocentrisme savant, qui réduit le rationnel à la logique formelle et les valeurs aux argumentations, c’est-à-dire aux « raisons » qu’en donnent les acteurs ; un naturalisme rampant, considérant a priori comme « arbitraires » les logiques proprement sociales, c’est-à-dire conventionnelles et contextuelles ; et, corrélativement, un monisme des valeurs, interdisant de prendre en compte leur pluralité autrement qu’au titre d’ « absurdité » logique à réduire par le raisonnement. On comprend dans cette perspective que tout jugement de valeurs échappant à une « raison » aussi étroitement définie dépasse à ses yeux les bornes du « compréhensible » [27][27]  « Si les “prises de position” axiologiques sont absurdes.... C’est bien dommage, car il s’agit à nos yeux, bien au contraire, d’un objet idéal pour une approche spécifiquement sociologique, attentive à décrire et analyser la pluralité des rapports aux valeurs – y compris les plus affectifs et les plus contradictoires – chez les gens ordinaires, dans des contextes et avec des contraintes d’énonciation bien définis.

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Comme souvent en sociologie, les faiblesses de l’argumentation de Boudon apparaissent à l’évidence dès lors qu’elle s’applique aux questions artistiques. Cherchant à échapper, dans ce domaine également, à l’opposition réalisme/constructivisme, essentialisme/relativisme, ou encore, dans son vocabulaire, platonisme/conventionnalisme, il ne peut en sortir par la solution élégante que propose Gérard Genette, selon qui les valeurs doivent être perçues par les acteurs – normativement – comme universellement fondées, tout en étant – factuellement – variables [28][28]  Cf. G. Genette, L’œuvre de l’art, 2. La relation esthétique,... ; cela impliquerait en effet une distinction entre le registre descriptif des faits et le registre normatif des valeurs que Boudon, précisément, rejette. Aussi s’en remet-il à une position hyper-intellectualiste, qui élimine d’emblée la dimension affective, émotionnelle et non consciente du rapport aux valeurs, et rabat les argumentations sur les principes ; mais il passe ainsi à côté de la spécificité de la relation esthétique dans sa dimension sensorielle – la forme – et non pas seulement intellectuelle – le contenu. C’est ainsi que Tartuffe ou Madame Bovary sont réduits à leur thématique, un tableau de Klee à son titre, et que le jugement personnel de l’auteur sur l’œuvre de Mondrian (dont « les formes géométriques et les couleurs franches ne réussissent pas, malgré ses prétentions, à faire passer le message spirituel qu’il prétend exprimer. Elles ont une valeur surtout décorative. Ce qu’ont fort bien perçu les couturiers et les architectes d’intérieur » [29][29]  R. Boudon, Le sens des valeurs, op. cit., p. 290-291....) est censé exprimer une valeur universelle, alors même que nombreux sont les amateurs, profanes ou spécialistes, aux yeux de qui Mondrian incarne le comble de la spiritualité.

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Ce que ne permet pas de comprendre la position de Boudon (et, avec lui, des philosophes rationalistes qui refusent la distinction entre faits et valeurs), c’est que si les jugements de valeurs sont contextuels et non pas absolus, pris dans des logiques plurielles et non pas univoques, et affectivement investis plutôt que logiquement déterminés, cela ne les rend pas pour autant « irrationnels » : ils ont en effet pour caractéristique d’obéir à des contraintes de cohérence argumentative, qui en font bien des conduites « rationnelles » – pour peu qu’on étende cette notion au-delà d’une acception étroitement logiciste, et qu’on cesse de l’investir d’une charge normative.

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On sait combien la position boudonienne est, de façon générale, sous-tendue par le refus d’un déterminisme qui ôterait aux acteurs, au moins pour une part, la « rationalité » de leurs choix : un déterminisme longtemps incarné par la tradition marxiste, et que Pierre Bourdieu a élargi à des dimensions non plus seulement matérielles et économiques, mais culturelles et symboliques. C’est en vain cependant qu’on chercherait chez Bourdieu une position claire concernant la question des valeurs et, notamment, leur distinction d’avec les faits. En effet, il refuse et accepte alternativement cette distinction, balançant entre un constructivisme critique appliqué à la notion même de « valeurs », considérées comme une illusion des dominés ou une ruse des dominants (qu’elles soient celles des acteurs ou des savants), et un réalisme des « faits » opposés aux « illusions », accordant au seul sociologue le privilège d’énoncer les premiers contre les secondes. Dans le premier cas, la distinction est levée, puisque le factuel est rabattu sur l’axiologique (il n’y a « que » des valeurs, « socialement construites » donc arbitraires et artificielles, sinon instrumentées par les « dominants », pour servir leurs intérêts) ; dans le second cas, il y a bien différence entre les valeurs (illusoires ou intéressées) et les faits (qui seraient le privilège du sociologue) [30][30]  Ces deux positions n’apparaissent toutefois que de.... Ainsi, dans ce paradigme sociologique devenu très puissant aujourd’hui en France, la discréditation de la notion de valeurs (civiques, éthiques, esthétiques, etc.) constitue un fondement de l’analyse, si présent qu’il nécessite à peine l’explicitation [31][31]  Cf. notamment P. Bourdieu, A. Darbel, L’amour de l’art..... C’est dire combien l’ambiguïté de la question des valeurs dans la sociologie de Bourdieu participe du socle même de sa « sociologie critique », qui ne s’autorise guère à considérer les points de vue des acteurs comme une réalité à analyser mais, plutôt, comme une illusion à dévoiler [32][32]  Ce point de vue a été développé dans N. Heinich, Ce....

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C’est à ce paradigme critique, typique de ce qu’on a appelé la « sociologie du soupçon », que s’oppose le paradigme de l’ « individualisme méthodologique » défendu par Boudon. On comprend que celui-ci se soit fait le défenseur de la problématique des valeurs en sociologie, puisqu’elles sont les premières visées dès lors que prime la détermination par des processus collectifs et des intérêts cachés. Or nous venons de voir que sa perspective trahit, tout autant que celle de Bourdieu, un substrat normatif, car ce ne sont pas les valeurs en tant qu’objet d’investigation sociologique qui l’intéressent (les enquêtes empiriques auxquelles il lui arrive de faire référence posent d’ailleurs, nous y reviendrons, de sérieux problèmes méthodologiques), mais en tant que supports pour argumenter sa conception de la rationalité, réduite à l’unicité d’une « conscience morale » rendant impensable la pluralité des valeurs autrement que comme manifestation d’ « absurdité » ou de scepticisme cynique. Mais qu’il s’agisse de dénoncer les valeurs comme illusoires, ou de les défendre comme « rationnellement » fondées, l’une et l’autre perspectives laissent dans l’impensé le fait que – sauf cas extrêmes de rapports entièrement basés sur la force ou de comportements entièrement basés sur le calcul – le respect des valeurs s’impose à tous, même superficiellement ou inégalement ; et que leur puissance réside précisément en ce qu’elles ne sont vécues par les acteurs ni comme de simples « illusions », ni comme des « raisons » logiquement argumentables, mais comme des impératifs fortement investis, chargés d’affects.

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À ces deux positions majeures relatives à la question des valeurs dans la sociologie française actuelle, il convient d’ajouter celle de Bruno Latour, qui lui aussi refuse fermement de distinguer entre faits et valeurs ; ce n’est plus toutefois, comme chez Boudon, au nom du « rationalisme », mais au nom de l’opposition au scientisme. Pour lui en effet, non seulement ce qui est censé relever des valeurs ne dépend d’aucun ordre véridictionnel autre que le politique, mais même ce qui pourrait être l’apanage du scientifique – les « faits » – échappe aussi à sa compétence dès lors que plus rien ne distingue ceux-ci des valeurs. Tout, dans cette perspective, est donc « socialement construit », les valeurs comme les faits : Latour est universellement constructiviste (et non plus seulement, comme Bourdieu, pour les non-sociologues), même s’il ne se revendique plus aujourd’hui des formes fanatisées qu’a pu prendre cette position, notamment outre-Atlantique. C’est là le principe de son refus du « grand partage » entre réel et représentations, faits et valeurs, au profit d’une attention portée aux controverses et aux médiations [33][33]  Cf. B. Latour, Nous n’avons jamais été modernes. Essai.... Mais cette position relève moins, semble-t-il, d’un principe de méthode ou d’une conclusion inférée de ses travaux que d’un parti pris normatif originaire, c’est-à-dire d’une prise de position sur son objet même [34][34]  Cette torsion normative explique peut-être un certain....

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Rares sont donc aujourd’hui les sociologues qui revendiquent clairement la distinction entre faits et valeurs, alors même que les arguments de ceux qui la refusent paraissent soit ambigus, soit entachés d’a priori extérieurs ou antérieurs au travail du chercheur. Le rapport aux valeurs occupe ainsi un point quasi aveugle de la sociologie moderne, qui n’a guère su le prendre en compte que par la spéculation théorique ou le réductionnisme critique, reposant sur des fondements implicites qui entravent sinon interdisent une sociologie non normative des valeurs. Reste néanmoins à préciser sur quelles bases on peut affirmer, comme nous le faisons, la possibilité d’une sociologie analytico-descriptive des valeurs, considérées comme une dimension spécifique de la vie en société, donc relevant d’un autre ordre de réalité que les « faits ».

DE L’ONTOLOGIE À LA PRAGMATIQUE

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Pour conférer un substrat cohérent à notre objet, il convient de transférer à la sociologie le tournant pragmatique opéré par la linguistique, et de considérer que nous avons avant tout affaire à des discours, et à des discours en situation. Il devient alors possible de suspendre la question de la distinction ontologique entre faits et valeurs, pour nous en tenir à une distinction énonciative entre jugements de faits et jugements de valeurs. En l’occurrence, ce que nous étudions a bien à voir avec des jugements qui se présentent comme normatifs (du type il faut / il ne faut pas, bon / pas bon) plutôt que comme descriptifs – même s’il arrive dans certains cas que la frontière entre les deux soit floue, comme c’est le cas pour toute catégorisation. Autrement dit, le problème qui se pose concrètement au sociologue n’est pas l’existence de faits ou de valeurs « en soi », mais la présence dans ses corpus d’énoncés contextualisés se présentant comme factuels ou comme normatifs ; ou encore – pour reprendre les catégories proposées par un analyste du discours trop peu utilisé, Gilbert Dispaux – soit comme des « jugements d’observateur », soit comme des « jugements d’évaluateur » ou des « jugements de prescripteur » [35][35]  Cf. G. Dispaux, La logique et le quotidien. Une analyse....

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Cet appui sur les théories de l’énonciation nous permet de construire autrement l’opposition faits/valeurs, en reprenant la distinction de John Searle entre « faits ontologiquement objectifs » et « faits ontologiquement subjectifs » [36][36]  Cf. J. Searle, La construction de la réalité sociale.... Jean-Marie Schaeffer la résume excellemment : « Une propriété ou une entité ontologiquement objective existe indépendamment de tout observateur ; une propriété ou une entité ontologiquement subjective n’existe que relativement à l’observateur. En ce sens, toutes les valeurs sont des faits ontologiquement subjectifs, puisqu’elles n’existent qu’en tant qu’elles sont posées par l’observateur ou l’utilisateur de l’entité à laquelle elles sont attribuées. Il faut noter qu’un fait ontologiquement subjectif n’est pas moins réel qu’un fait ontologiquement objectif, simplement son statut n’est pas le même : il n’existe qu’en tant qu’attitude intentionnelle. » [37][37]  J.-M. Schaeffer, Adieu à l’esthétique, Paris, PUF,...

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Toutefois la subjectivité ne se confond pas avec l’individualité, de sorte qu’elle n’exclut pas le caractère collectif de ces faits subjectifs que sont les jugements de valeurs : « Tous les faits ontologiquement subjectifs ne sont pas nécessairement des faits qui n’existent que relativement à des observateurs individuels. Ainsi l’intentionnalité des faits sociaux et notamment des faits institutionnels est de nature collective et non pas individuelle. Bien qu’en tant qu’état mental un acte intentionnel n’existe jamais que dans des cerveaux individuels, certains de ces actes ont une structure référentielle intrinsèquement collective, c’est-à-dire qu’ils sont attribués (posés en tant que contenus intentionnels) collectivement (à un “nous” ou à un “on”) et non pas individuellement (à un “je”). En cela ils se distinguent d’une autre catégorie de faits ontologiquement subjectifs qui eux sont intrinsèquement individuels » (p. 58). Voilà qui permet de spécifier entre catégories de valeurs, selon le double critère subjectivité/objectivité et individualité/collectivité : « À l’intérieur même du domaine des faits ontologiquement subjectifs, il faut donc distinguer entre ceux qui sont individuels et ceux qui ont un mode d’existence collectif, supra-individuel. Cette distinction est applicable au domaine des valeurs. La valeur esthétique est non seulement un fait ontologiquement subjectif, mais elle est par-dessus le marché individuelle, puisqu’elle a sa source dans la qualité subjective d’un état mental. Les valeurs morales en revanche sont des faits d’intentionnalité collective, puisqu’elles sont fondées sur des normes instituées dont la référence est intrinsèquement collective, supra-individuelle » (p. 58).

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Ainsi, au lieu de la dichotomie trop simple entre faits et valeurs, nous obtenons une gradation plus fine entre faits ontologiquement objectifs et faits ontologiquement subjectifs, eux-mêmes divisés en faits d’intentionnalité collective (les valeurs morales) et faits d’intentionnalité individuelle (les valeurs esthétiques). Cette position laisse la porte ouverte à un réalisme positiviste, puisqu’elle admet l’existence de « faits ontologiquement objectifs », tout en conférant leur spécificité aux valeurs en tant qu’éléments constitutifs de la vie collective. Pour notre problématique, elle présente un double avantage : d’une part, elle respecte les différences d’usage du langage dont nous percevons bien, intuitivement, qu’elles ont du sens (dire « cette table est carrée » et « cette table est belle » ne relèvent pas des mêmes registres énonciatifs, des mêmes épreuves de véridiction, etc., et nous ne voyons pas au nom de quelle position de principe on aurait le droit de dénier cette différence) ; et d’autre part, elle permet d’échapper tant au Charybde du déconstructionnisme critique (puisque les valeurs, en tant que modalités énonciatives, sont des faits, susceptibles d’être pris au sérieux, étudiés, analysés) qu’au Scylla du rationalisme ontologiste (puisque ces « faits »-là n’ont pas pour référent des réalités objectives, comme le voudraient Strauss ou Boudon, mais des réalités fondées dans l’expérience et le vécu des sujets).

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Notons que l’on retrouve ici, par le détour des théories du langage, une déconstruction homologue de celle déjà opérée par Durkheim, qui postulait l’appartenance des jugements de valeurs et des jugements de réalité à une seule et même catégorie, à savoir celle des jugements de réalité, à condition de considérer que la réalité en question n’a pas le même statut selon les cas [38][38]  E. Durkheim, Jugements de valeur et jugements de réalité,.... Armés de cette approche plus formelle et plus rigoureuse, nous pouvons à présent affirmer que les « valeurs », en tant que « faits ontologiquement subjectifs », ne sont pas du même ordre que ce qu’on appelle ordinairement les « faits », autrement dit « faits ontologiquement objectifs » : en effet, elles ne correspondent pas aux mêmes registres énonciatifs (au sens de Dispaux) ni ne sont soumises aux mêmes épreuves de justification ou d’attestation. Une telle affirmation, précisons-le, n’a pas pour but d’étayer une position de principe relative à la place de la raison, de la science ou de l’éthique, comme c’était le cas avec les différents défenseurs d’une indistinction entre faits et valeurs ; elle vise simplement à nous donner les moyens méthodologiques d’étudier sociologiquement un nombre important de propositions proférées par les acteurs – importance à la fois quantitative et qualitative, compte tenu de la conviction mise par eux à les défendre. Voilà qui suffit à conférer une pertinence à notre entreprise, car que serait la sociologie si elle ne pouvait se donner pour objet cela même qui passionne les acteurs ?

DE LA DIFFICILE CONVERSION À L’EMPIRISME

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Qu’il soit d’ordre normatif ou théorique, le refus de distinguer entre faits et valeurs n’est pas le seul obstacle intellectuel à une sociologie des valeurs. Après la tradition française, qui peine à se défaire d’une mission normative, tournons-nous à présent vers une tradition d’inspiration essentiellement germanique, qui peine à se défaire, elle, d’une définition purement théoricienne de l’excellence intellectuelle.

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Le chercheur français qui, aujourd’hui, déplorerait l’absence d’une véritable sociologie des valeurs, se heurterait probablement à un mur d’incompréhension de la part de maints collègues étrangers. Certains objecteront en effet que cette sociologie existe bien, et depuis fort longtemps, comme en témoignent entre autres, dans le passé, les travaux de Georg Simmel ou de Hannah Arendt et, à l’heure actuelle, ceux de Axel Honnet, Avishai Margalit ou Richard Sennett [39][39]  Cf. G. Simmel, La tragédie de la culture, Paris, Rivages,.... À cela, le sociologue soucieux de défendre une approche spécifique de sa discipline, définie par ses méthodes et non pas seulement par ses objets, objectera qu’il s’agit là de réflexions théoriques, non étayées par des investigations empiriques, et relevant souvent plus d’une tentative pour définir l’essence des valeurs que d’une description analytique de ce qu’elles sont pour les acteurs. Elles appartiennent donc au domaine de la philosophie morale beaucoup plus qu’à celui de la sociologie – le malentendu venant du fait que la tradition germanique tend à rabattre la seconde sur la première, faisant par exemple de Simmel un « sociologue » et non pas, comme il le revendiquait lui-même, un philosophe.

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Dans une optique diamétralement opposée, certains de nos collègues protesteront eux aussi que la sociologie des valeurs existe depuis fort longtemps, donnant comme exemples non plus des « penseurs » occupés à théoriser les valeurs dans l’absolu, mais des chercheurs empiriques – souvent américains – ayant consacré de longues enquêtes au rapport que les acteurs entretiennent avec les valeurs : ce en quoi leurs travaux relèvent bien de la sociologie au sens strict du terme. Le problème est que cette conversion à l’empirisme s’est faite dans un contexte où primaient des méthodes statistiques basées sur le sondage d’opinion, qui avaient fait leur preuve en matière de marketing commercial ou de prévision électorale, mais qui ne sont pas forcément adaptées à d’autres types de problématiques sociologiques et, notamment, à la question des valeurs [40][40]  Cf. notamment Nicolas Herpin, Les sociologues américains.... C’est pourquoi d’importants biais méthodologiques privent ces enquêtes, nous allons le voir, d’une partie de leur validité.

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Commençons par les travaux pionniers dans cette catégorie : ceux du sociologue américain Milton Rokeach, réalisés il y a une génération [41][41]  Cf. M. Rokeach, The Nature of Human Values, New York,.... Basés sur des sondages obéissant à des protocoles rigoureux, ils ont l’immense avantage d’être empiriques et non pas théoriques, et de se tenir soigneusement à l’écart de toute tentative pour dégager une « essence » des valeurs et, corrélativement, pour édicter des normes [42][42]  « Any conception of human values, if it is to be fruitful,.... Ce déplacement fondateur – analogue en philosophie au passage de la métaphysique à la phénoménologie ou à la philosophie analytique – est bien explicité par Rokeach lorsqu’il revendique l’abandon de la perspective objectale (un objet « a » de la valeur) au profit de la perspective subjective (une personne « a » des valeurs). Ces travaux sont en outre sensibles à la stratification sociale, ce qui les place d’emblée très au-dessus de maintes enquêtes de psychosociologie réalisées dans le contexte universitaire [43][43]  « Virtually all studies of American values, and of.... Enfin, le formatage statistique présente le double avantage de l’explication par le croisement avec les données sociodémographiques, et de la mesure longitudinale avec la comparaison des réponses dans le temps – deux atouts fondamentaux des méthodes quantitatives, dont la sociologie a depuis longtemps fait d’excellents usages.

LES ANGLES MORTS DES MÉTHODES QUANTITATIVES

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Toutefois, en proposant aux enquêtés de se prononcer sur des énoncés axiologiques totalement décontextualisés, on produit forcément des adhésions massives, qui rendent peu significatifs les rares écarts constatés et, plus généralement, l’opération même de comptage. À demander aux acteurs dans quelle mesure ils considèrent « en général » (generally speaking...) le « bonheur » ou l’ « honnêteté » comme des valeurs, on ne risque guère d’obtenir autre chose que des approbations consensuelles, qui n’apprendront rien sur la façon concrète dont ces principes ou ces visées sont identifiés, partagés, mis à l’épreuve et observés dans tels ou tels contextes et par telles ou telles catégories d’acteurs. En outre, cette méthode consistant à faire choisir par les acteurs des items prédéfinis par les chercheurs sous-entend que les valeurs ainsi visées seraient toutes également accessibles à la conscience : ce que dément l’observation concrète des situations dans lesquelles les acteurs sont amenés à justifier ou à critiquer des êtres ou des actions, au nom de principes dont la logique, loin d’être immédiatement lisible, ne s’impose au chercheur qu’au terme de patientes analyses [44][44]  On peut trouver ce type d’analyses notamment dans....

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Cette tradition d’analyse statistique portant non sur des conduites effectives ou intentionnelles, mais sur des principes généraux, s’est continuée à l’échelle internationale à travers une série de grandes enquêtes [45][45]  Cf. les « Euro-baromètres », réalisés depuis les années 1970 ;.... Malgré l’importance de l’échantillonnage, elles pâtissent d’une faible problématisation des questions de méthode : questionnaires parfois non reproduits, ou construits à partir de typologies (values scale) abstraites, construites a priori, sans aucune discussion ni justification ; choix de questions fermées très générales (du type « croissance économique », « défense forte », « liberté d’expression », ou encore importance du travail, de la famille, des amis et relations, des loisirs, de la politique, de la religion), dont rien n’indique la pertinence pour les acteurs [46][46]  Cette critique rejoint celle qu’a faite en son temps... ; une définition très élastique et fort peu élaborée de la notion de « valeurs », oscillant entre « besoins », « intérêts », « rôles », « préférences », ou bien issue d’une conception naïvement utilitariste [47][47]  Ainsi, selon D. E. Super, les valeurs sont des « types.... Aussi les conclusions tirées de ces investigations se situent-elles à un tel niveau de généralité qu’elles rendent quelque peu dérisoire le déploiement de moyens techniques en regard des résultats obtenus [48][48]  L’introduction de l’ouvrage d’Inglehart traduit en....

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C’est de ce modèle américain que s’inspirent en partie plusieurs enquêtes menées en France, toujours par questionnaires statistiques sur échantillons représentatifs [49][49]  Cf. notamment Jean Stoetzel, Les valeurs du temps.... L’investigation y est souvent plus subtile : des formules de questionnement diversifiées, parfois appuyées sur de mini-scénarios exposant des situations concrètes, permettent des résultats plus fins et moins consensuels que ne le seraient des questions très générales sur l’importance donnée à la liberté ou à l’honnêteté. Mais les questions posées dans ces enquêtes sont d’une hétérogénéité telle que la notion même de « valeur » y perd une grande part de sa consistance : on y trouve en effet des valeurs induites par l’analyste à partir de comportements (activités associatives) ou de dispositions exprimées (sentiment d’être heureux) ; des valeurs implicites, obtenues indirectement par des opinions (politique de l’État en matière d’environnement, avortement) ; des valeurs plus explicites, cernées par le degré d’adhésion à des opinions ou des choix ( « pour développer pleinement ses capacités, il faut avoir un travail » ) ; enfin, des valeurs totalement explicites, exprimées par des opinions générales (liberté, égalité, démocratie, citoyenneté française, sécurité, construction européenne). Opinions, représentations, croyances et comportements sont donc sollicités au même titre pour donner accès aux « valeurs » [50][50]  B. Roudet explique ainsi que sous le terme de « valeurs »,....

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Cette hétérogénéité est révélatrice du flou dont pâtit la notion de « valeurs », chez les acteurs mais aussi, probablement, chez maints sociologues. On confond notamment les principes abstraits au nom desquels s’exprime un jugement positif ou négatif (par exemple la liberté, l’égalité, la solidarité), et les objets ou les contextes effectifs considérés comme porteurs de ces valeurs (par exemple le travail, la famille, la religion) : sont ainsi traités sur le même plan le principe de valorisation et l’objet valorisé, sans qu’il soit possible de remonter du second au premier. Par exemple, comment savoir si « la famille » est valorisée en tant qu’elle incarne la solidarité, la tradition ou la proximité ? Comment savoir si l’objectif de « bien gagner sa vie » est valorisé au nom de la richesse ou au nom de l’autonomie ? Bref, le protocole de questionnement fermé exigé par le format statistique – lui-même indissociable de la visée explicative – arrête inévitablement l’analyse, empêchant d’expliciter le sens que peuvent avoir pour les acteurs les propositions amenées par les chercheurs.

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En prétendant appliquer à des « faits ontologiquement subjectifs » (le rapport aux valeurs) les mêmes protocoles d’enquête, explicatifs et prédictifs, que ceux expérimentés sur les « faits ontologiquement objectifs » (les comportements, notamment électoraux), on se heurte inévitablement à des biais méthodologiques qui rendent peu utilisable cette sociologie des valeurs, pourtant empirique et descriptive. La nécessité du comptage à grande échelle oblige à utiliser des catégorisations construites a priori et de façon non inductive, donc sans garantie de pertinence, en court-circuitant l’explicitation des valeurs à partir de l’expérience des acteurs eux-mêmes. Que signifie par exemple la reconnaissance du droit des homosexuels à « vivre selon leurs préférences en matière de sexualité » ? Pour le sociologue qui interprète les réponses à cette question, cela « revient à reconnaître l’égale dignité de tout être humain [...] et son droit inaliénable de vivre comme il l’entend » [51][51]  O. Galland, Les jeunes Européens sont-ils individualistes ?,.... Mais pourquoi ne s’agirait-il pas plutôt pour l’enquêté d’affirmer son progressisme en se démarquant des valeurs traditionalistes ? Ou encore – s’agissant non plus d’une question d’opinion mais d’une attitude – est-ce vraiment pour les acteurs que l’appartenance associative est synonyme de « valeurs démocratiques » [52][52]  « Dans la mesure où les associations, intercalées... ? N’est-ce pas plutôt aux yeux du sociologue, qui en propose là une possible interprétation politologique, alors que l’activité associative peut fort bien participer de motivations moins élevées, telles que le désir de sociabilité ou, plus simplement, le besoin d’éviter l’ennui ? Le problème se pose d’autant plus que le sociologue vise des valeurs à la fois très générales et très investies en tant que problématiques savantes, tel, typiquement, l’individualisme : tout en reconnaissant que celui-ci fait l’objet de « définitions variables » chez les grands auteurs (défense de l’espace privé, indifférence à la société globale, désir d’autonomie, choix individuel, intérêt personnel), le commentateur de ces lourdes enquêtes n’hésite pas à subsumer sous cette même « valeur » supposée – l’individualisme – un large éventail de propositions pour le moins hétéroclites.

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Enfin, l’inconvénient du protocole quantifié est qu’il fait forcément abstraction des types de situations ou d’épreuves dans lesquelles les acteurs auraient à activer les valeurs en question : compte tenu du formatage rigide nécessité par le traitement statistique, il est inenvisageable de prendre en compte la dimension contextuelle, qui n’apparaît que dans l’observation de terrain ou dans la restitution de l’expérience par le retour réflexif que peut solliciter le chercheur en situation d’entretien. Le questionnaire statistique est, par son inévitable artificialité, le plus éloigné de l’approche pragmatique, donc le moins à même de restituer les ambivalences, les contradictions, les incertitudes qui, le plus souvent, affectent le rapport effectif aux valeurs. Que celles-ci soient – inégalement – vulnérables au contexte, comme cela apparaît à l’évidence lorsqu’on fait appel aux capacités réflexives des acteurs, échappe forcément à l’investigation statistique [53][53]  Cf. Nathalie Heinich, Pierre Verdrager, Les valeurs....

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Imposée par les contraintes de la quantification, la nécessité de proposer aux enquêtés des formules pré-déterminées, empruntant au modèle des enquêtes d’opinion ou des échelles d’attitudes, interdit de travailler sur des problématiques aussi importantes que le degré d’explicitation ou de prise de conscience des valeurs en question, leur degré de pertinence pour les acteurs, ainsi que les modalités pragmatiques de leur activation en situation vécue – toutes problématiques que permet en revanche de traiter l’approche compréhensive [54][54]  Pour une mise en perspective historique de la distinction.... Celle-ci, en explicitant des cohérences, des logiques, des déterminations qui ne sont pas forcément conscientes aux acteurs, convient particulièrement à toute problématique qui – comme celle des valeurs – nécessite de mettre au jour, par la méthode de l’entretien, les phénomènes étudiés : phénomènes qui ne sont pas directement accessibles à l’observation, contrairement aux opinions ou aux attitudes que la perspective explicative permet de rapporter à des causalités extérieures à travers l’investigation quantitative à grande échelle.

DE L’EXPLICATIF AU COMPRÉHENSIF

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On voit ainsi ce que les méthodes qualitatives peuvent apporter à l’investigation empirique du rapport aux valeurs, en intégrant à l’analyse la spécificité des contextes (celui de l’enquête comme celui des situations évoquées), et en autorisant une reconstruction inductive des cadres axiologiques pertinents pour les acteurs [55][55]  Rokeach semblait d’ailleurs conscient de la nécessité.... Elles permettent en tout cas d’échapper à l’inévitable circularité du modèle explicatif lorsque les termes en sont définis les uns en fonction des autres (par exemple, la valeur « altruisme » en fonction des attitudes à l’égard de la religion et de la politique) : causes et effets ne pouvant alors que se boucler indifféremment dans un sens ou dans l’autre, sans qu’on puisse décider si ce sont les attitudes telles que les mesure le chercheur qui conditionnent les valeurs telles qu’il les définit – ou l’inverse [56][56]  Ainsi, « ce n’est peut-être pas l’affaiblissement....

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Les enquêtes par entretiens réalisés par Michèle Lamont sur la comparaison des valeurs en France et aux États-Unis dans différents milieux ont le grand mérite de traiter la question du rapport aux valeurs, à travers la problématique des « frontières symboliques », de façon beaucoup plus fine que ne le permettent des questionnaires formatés pour l’analyse statistique [57][57]  Cf. M. Lamont, La morale et l’argent. Les valeurs.... Toutefois l’exigence pragmatique – la prise en compte des situations concrètes au titre d’objet en même temps que de cadre de l’investigation – n’est pas satisfaite par une telle méthode, dans la mesure où le questionnement se fait encore sur un plan général (du type « quelles sont les valeurs les plus importantes à vos yeux ? »), plutôt que par retours réflexifs sur l’expérience concrète. De ce fait, les réponses ainsi recueillies ont un statut flottant entre le normatif et le descriptif, ainsi qu’entre les « valeurs publiques » et les « valeurs privées » [58][58]  Cette distinction (déjà présente chez Weber, dans... : flottement qui, inévitablement, enlève de la précision à la comparaison.

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Comment traiter sociologiquement la question du rapport aux valeurs dans la vie quotidienne, à travers les multiples opérations d’évaluation, de justification, de prescription et, plus généralement, les innombrables opinions qui ne cessent d’être énoncées sur le monde, et qui ont le pouvoir de cliver profondément, même si les acteurs eux-mêmes sont les premiers à reconnaître que ce ne sont « que » des jugements de valeurs ? Notre méthode, expérimentée jusqu’à présent sur différents terrains de recherche (corrida, art contemporain, littérature, muséification des arts non occidentaux, recherche scientifique, patrimoine [59][59]  Cf. N. Heinich, L’esthétique contre l’éthique, ou...), consiste soit à observer en situation les actes, les objets, les mots qu’utilisent les acteurs dans les différents processus d’évaluation ; soit à les faire reconstituer par les acteurs grâce à un retour réflexif sur leur expérience concrète.

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Il s’agit de mettre ainsi en évidence, tout d’abord, les « prises » utilisées par les chercheurs pour qualifier leurs objets [60][60]  Nous donnons à ce terme (équivalent français du terme... (par exemple, une forme), et qui constituent le point de rencontre entre les propriétés objectales des éléments soumis au jugement et les ressources des acteurs amenés à juger. Ces ressources sont communicables, donc accessibles à l’observation, sous la forme de critères (par exemple, la symétrie), plus ou moins explicités ou explicitables, et plus ou moins univoques ou ambivalents – critères dont il s’agit ensuite de dresser la typologie. Ces critères permettent aux acteurs de justifier leurs évaluations (par exemple, « c’est beau parce que la forme est symétrique »), lesquelles s’opèrent au nom de valeurs (par exemple, la beauté), c’est-à-dire de principes généraux commandant l’évaluation – principes qu’il revient au chercheur d’expliciter.

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Mais le travail ne s’arrête pas là. En effet, ces valeurs ressortissent à des catégories plus générales, que nous avons nommées « registres de valeurs » [61][61]  Empruntant en partie aux « mondes » de justification.... Autant les conflits de valeurs permettent la discussion et l’argumentation (entre, par exemple, celui qui trouvera « beau » tel objet et celui qui le trouvera « laid »), autant les conflits de registres de valeurs n’engendrent que du « différend » (entre, par exemple, celui qui le trouvera « beau » et celui qui le trouvera « immoral »), c’est-à-dire l’incapacité à s’accorder non seulement sur les qualités de l’objet, mais avant tout, en amont, sur sa nature axiologique, c’est-à-dire sur le type d’évaluations qu’il convient de lui appliquer. Autant les valeurs peuvent être, à certaines conditions, explicitables par les acteurs eux-mêmes, autant les registres de valeurs sont des catégories plus abstraites, dont la reconstitution passe par une analyse ciblée des argumentations produites en situations de controverses.

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Enfin, à un degré encore supérieur de généralité, il est possible de repérer des systèmes de qualification qui ne sont pas explicités par les acteurs eux-mêmes, mais dont la mise en évidence permet de découvrir la cohérence d’un grand nombre d’évaluations. Il s’agit de ce que nous avons appelé les « régimes » de qualification ; régime de singularité et régime de communauté, qui peuvent intervenir dans les différents registres pour orienter la qualification : ainsi, la valeur de beauté, relevant du registre esthétique, peut être définie par le critère de l’originalité ou par celui de la conformité, selon que les acteurs se placent en « régime de singularité » ou en « régime de communauté ».

TROIS PROPRIÉTÉS DES VALEURS

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Les premiers résultats ainsi obtenus nous permettent d’établir trois propriétés inhérentes aux « valeurs » telles que peut les appréhender une telle approche sociologique. Une première propriété est que, sans être en nombre infini, les valeurs sont néanmoins nombreuses, avec des répertoires qui varient fortement d’un terrain à l’autre. Cette multiplicité des valeurs rend leur ordonnancement particulièrement complexe ; il est cependant nécessaire, car la pluralité des valeurs d’un domaine à l’autre confère sa coloration spécifique aux différents univers dans lesquels nous évoluons, faisant de la compétence à s’orienter dans les systèmes axiologiques – ce qu’on peut appeler le « sens moral » – une condition fondamentale, mais fort peu reconnue, de l’aptitude à la vie sociale.

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Une deuxième propriété est que, sans être véritablement « refoulées » (selon le modèle psychanalytique), ni « dissimulées » (selon le modèle de la sociologie critique, qui fait des valeurs une simple dissimulation des intérêts), elles ne sont pas toutes conscientes aux acteurs ni explicitables par eux [62][62]  Elles ont, de ce point de vue, le même statut que.... Elles ne sont pas pour autant « irrationnelles », comme le voudrait une conception de la rationalité limitée à la pensée logique, parce qu’elles obéissent à de fortes contraintes de cohérence : n’importe quel objet ne peut pas être qualifié n’importe comment par n’importe quel acteur dans n’importe quel contexte, sous peine de disqualifier radicalement l’auteur de la qualification – nous le savons tous. Voilà qui donne toute sa place au projet de sociologie compréhensive, qui vise à expliciter les logiques sous-jacentes aux actions, aux représentations, aux énonciations, dans l’espace laissé ouvert entre, d’une part, la réflexivité des acteurs, dans la mesure où ils sont capables d’accéder au sens de leur expérience et, d’autre part, la force opératoire des cadres, des règles, des structures collectives, qui ne se laissent appréhender que grâce au travail interprétatif du chercheur.

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Une troisième propriété enfin est que, contrairement à une opinion commune – présente dans le sens commun mais aussi chez nombre de philosophes –, les valeurs ne sont pas plus « objectives », au sens où elles appartiendraient à l’objet, que « subjectives », au sens où elles ne relèveraient que du regard d’un sujet [63][63]  Cette propriété avait déjà été soulignée par Georg.... Elles s’enracinent à la fois dans des propriétés objectales (les « prises » que fournissent un objet), dans les compétences axiologiques incorporées, à des degrés variables, par les acteurs, et dans les contextes en lesquels se produit l’interaction entre objets et sujets – car il s’agit bien d’une interaction, au sens où les objets, grâce à leurs propriétés spécifiques, facilitent ou, au contraire, entravent ce que l’on peut faire d’eux. C’est dire que les valeurs sont présentes trois fois : tout d’abord, elles existent avant la situation d’évaluation (c’est la dimension structurale, déterministe, de l’expérience commune) ; ensuite, elles s’élaborent dans la situation, en s’exerçant concrètement sur tel ou tel objet, avec une efficacité variable (c’est la dimension pragmatique et interactionniste) ; et enfin, elles se construisent après la situation d’évaluation, grâce à leur mise à l’épreuve au contact des objets et dans l’influence des contextes, de sorte qu’elles se modulent, s’affinent, s’affirment ou, au contraire, se périment, entraînant une réélaboration permanente du répertoire dont disposent les acteurs (c’est la dimension constructiviste et historiciste). Autant dire qu’il n’y a pas à imposer a priori telle ou telle méthode, telle ou telle approche théorique : la pertinence des unes et des autres est avant tout fonction du moment de l’expérience auquel la recherche s’attache.

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Qu’elle soit qualitative ou quantitative, compréhensive ou explicative, la « sociologie des valeurs » à visée descriptive nous place en tout cas au plus loin d’une « sociologie morale » à visée normative, laquelle constitue désormais un stade archaïque de ce qui ne devrait plus s’appeler « sociologie » mais plutôt « philosophie morale ». Seule l’enquête empirique sur les valeurs nous paraît correspondre à un projet qui soit non seulement spécifiquement sociologique, c’est-à-dire débarrassé de la normativité et du théoricisme ; mais aussi pragmatique, c’est-à-dire envisagé à partir des actions en situation concrète. Descriptivité, empiricité et pragmatisme conditionnent cette quatrième caractéristique qu’est la visée compréhensive, non coextensive, celle-ci, au travail sociologique, mais qui nous semble particulièrement adaptée à la problématique des valeurs.

56

Les multiples obstacles que rencontre, nous venons de le voir, une telle entreprise sont le symptôme de l’engluement de la sociologie dans une normativité rampante : normativité qui ne peut qu’éclater dès lors que la discipline se confronte à la question des valeurs, envisagées non comme une essence, qu’il faudrait découvrir par la spéculation, mais comme un élément de l’équipement social des acteurs, à décrire par l’enquête. C’est là une raison supplémentaire d’autonomiser aujourd’hui une telle problématique, en la prenant au sérieux au même titre que n’importe quelle autre dimension de la vie sociale, de façon à en faire un objet de recherche à part entière, doté de programmes d’enquêtes spécifiques fondés sur des méthodes appropriées. Voilà qui marquerait clairement la sortie de notre discipline hors d’une normativité qui en a considérablement freiné l’essor, en entravant doublement son autonomisation : et par rapport au monde ordinaire et à ses attendus politiques, et par rapport à la philosophie essentialiste et à ses attendus métaphysiques.

Notes

[1]

Je remercie vivement Dominique Merllié, ainsi que Alain Caillé, Danilo Martuccelli, Jean-Marie Schaeffer et Frédéric Vandenberghe, d’avoir bien voulu lire et critiquer des versions antérieures de cet article, qui doit ainsi beaucoup à leurs remarques.

[2]

Cf. D. Merllié, La sociologie de la morale est-elle soluble dans la philosophie ? La réception de La morale et la science des mœurs, Revue française de sociologie, vol. 45, no 3, juillet-septembre 2004. La position de Lévy-Bruhl est proche à cet égard de la distinction nette qu’opérait Weber entre « morale » et « science de la morale » : « Je conteste énergiquement qu’une science “réaliste” de la morale [...] soit à même de former une “morale” capable d’affirmer quoi que ce soit sur ce qui doit valoir » (cf. M. Weber, Essai sur le sens de la neutralité axiologique dans les sciences sociologiques et économiques, in Essais sur la théorie de la science, 1951, Paris, Plon, 1965, p. 420).

[3]

« Un philosophe qui s’appuie sur un sociologue pour dire que les philosophes doivent renoncer à chercher à fonder la morale et laisser les sociologues construire une science des mœurs : on peut s’attendre aux protestations des premiers et aux applaudissements des seconds. Et c’est bien ce que les premières réactions font apparaître » (Merllié, art. cité, p. 424).

[4]

« De ce qui précède il résulte qu’il n’existe pas entre eux de différences de nature. Un jugement de valeurs exprime la relation d’une chose avec un idéal. Or l’idéal est donné comme la chose, quoique d’une autre manière ; il est, lui aussi, une réalité à sa façon. [...] Tout jugement a nécessairement une base dans le donné : même ceux qui se rapportent à l’avenir empruntent leurs matériaux soit au présent soit au passé. D’autre part, tout jugement met en œuvre des idéaux. Il n’y a donc et il doit n’y avoir qu’une seule faculté de juger » ; car « si tout jugement met en œuvre des idéaux, ceux-ci sont d’espèces différentes [...] Il en est dont le rôle est uniquement d’exprimer les réalités auxquelles ils s’appliquent, de les exprimer telles qu’elles sont. Ce sont les concepts proprement dits. Il en est d’autres, au contraire, dont la fonction est de transfigurer les réalités auxquelles ils sont rapportés. Ce sont les idéaux de valeur » (E. Durkheim [1911], Jugements de valeur et jugements de réalité, Sociologie et philosophie, Paris, PUF, 1967, p. 107-108).

[5]

D. Merllié, art. cité, p. 435.

[6]

Cf. notamment Paul Ladrière, Pour une sociologie de l’éthique, Paris, PUF, 2001 ; Patrick Pharo, Morale et sociologie, Paris, Gallimard-Folio, 2004 (qui s’appuie sur une « sociologie morale » normative directement issue de la philosophie, et semble considérer comme allant de soi qu’une « sociologie de la morale » n’est ni faite ni, surtout, à faire).

[7]

Sur le débat concernant la neutralité axiologique dans la sociologie américaine des années 1970, cf. William J. Goode, The place of values in social analysis, in Explorations in Social Theory, New York, Oxford University Press, 1977.

[8]

Cf. Max Weber, Le Savant et le politique [1919], trad. Catherine Colliot-Thélène, Paris, La Découverte, 2003. Pour une défense de la position wébérienne, étayée par une triple distinction entre postures (de chercheur, d’expert, de penseur), entre registres énonciatifs (normatif ou analytico-descriptif), et entre niveaux référentiels (ordinaire ou épistémique), cf. N. Heinich, Pour une neutralité engagée, Questions de communication, no 2, 2002. Dans cette perspective, la règle de « neutralité axiologique » rend néanmoins possible l’énonciation normative par le chercheur, à condition que celle-ci porte non sur son objet (plan de l’expérience ordinaire : par exemple, le rapport des acteurs aux valeurs), mais sur le sujet de l’énonciation sociologique, autrement dit sur les postures, les méthodes, les outils de la recherche (plan épistémique).

[9]

Cf. L. Boltanski, L’amour et la justice comme compétences, Paris, Métailié, 1990 ; La souffrance à distance. Morale humanitaire, médias et politique, 1993 ; La condition fœtale. Une sociologie de l’engendrement et de l’avortement, Paris, Gallimard, 2004 ; L. Boltanski, L. Thévenot, De la justification. Les économies de la grandeur, Paris, Gallimard, 1991. Ces travaux ont été élaborés au sein d’un laboratoire de l’EHESS intitulé, significativement, « Groupe de sociologie politique et morale ».

[10]

Cf. N. Heinich, La gloire de Van Gogh. Essai d’anthropologie de l’admiration, Paris, Minuit, 1991 ; Le triple jeu de l’art contemporain. Sociologie des arts plastiques, Paris, Minuit, 1998 ; être écrivain. Création et identité, Paris, La Découverte, 2000.

[11]

Luc Boltanski, Ève Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999.

[12]

Cf. à ce sujet Gérard Noiriel, Les fils maudits de la République, Paris, Fayard, 2004.

[13]

Cf. N. Heinich, Pour en finir avec l’engagement des intellectuels, Questions de communication, no 5, 2004.

[14]

Cf. P. Bourdieu, Interventions, 1961-2001. Science sociale et action politique, Marseille, Agone, 2002.

[15]

L. Strauss, Droit naturel et histoire [1953], Paris, Flammarion-Champs, 1986, p. 48.

[16]

Cf. M. Weber, Le savant et le politique, op. cit. ; Essais sur la théorie de la science, op. cit.

[17]

« À notre sens, la thèse de Weber conduit nécessairement au nihilisme ou à l’idée que toute préférence, qu’elle soit mauvaise, vile ou folle, doit être regardée par le tribunal de la raison comme tout aussi légitime que n’importe quelle autre » (ibid., p. 50).

[18]

« L’ “idéalisme” de Weber, c’est-à-dire sa tolérance envers tous les “idéaux”, toutes les “causes” semble donc autoriser une distinction raisonnable entre noblesse et bassesse de l’homme » (ibid., p. 53).

[19]

Cette confusion entre les niveaux assertorique et analytique, qui pousse à prendre la neutralité pour de l’ « objectivité », est récurrente : « Il lui faudrait accepter d’office pour moralité, art, religion, connaissance, État... tout ce qui se prétend tel » (ibid., p. 62) ; « Pour Weber, il allait de soi qu’il n’y a aucune hiérarchie des valeurs » (ibid., p. 70).

[20]

Toujours à propos de Weber, Strauss stigmatise ainsi « sa dévotion à l’idéal des sciences empiriques qui prévalait parmi les hommes de sa génération » (ibid., p. 47), autrement dit l’essentiel de ce qui fait la spécificité de la sociologie par rapport à la philosophie. Rien d’étonnant à ce qu’il définisse la « science sociale » comme une « recherche purement théorique mais n’en conduisant pas moins à la compréhension des phénomènes sociaux » (ibid., p. 57).

[21]

La prégnance du paradigme explicatif le pousse ainsi à considérer que la compréhension des sociétés « exactement comme elles se comprennent ou se sont comprises » constitue un « travail purement historique, donc préparatoire et accessoire » (ibid., p. 63).

[22]

« En lieu et place de cette analyse [de la réalité sociale de la vie de tous les jours], nous trouvons dans son œuvre des définitions de types idéaux, de constructions artificielles qui ne prétendent même pas correspondre à l’articulation concrète de la réalité sociale et qui, de plus, se veulent strictement éphémères » (ibid., p. 80).

[23]

Cf. M. Weber, Le savant et le politique, op. cit. Sur les racines philosophiques de cette position et, notamment, l’ « interdit de Hume » stipulant l’interdiction de passer dans un raisonnement du fait à la valeur, cf. Vincent Descombes, Le raisonnement de l’Ours, in Sylvie Mesure (éd.), La rationalité des valeurs, Paris, PUF, 1998, p. 124 ; sur la position similaire de Karl Popper, cf. S. Mesure, Choisir la raison : le débat entre K. Popper et K. O. Appel, in ibid., p. 221.

[24]

R. Boudon, Le juste et le vrai. Études sur l’objectivité des valeurs et de la connaissance, Paris, Fayard, 1995, p. 206-210 et 250 ; Le sens des valeurs, Paris, PUF, 1999.

[25]

Cf. H. Putnam, Faits/valeurs : la fin d’un dogme [2002], Paris, Éditions de l’Éclat, 2004.

[26]

« Les sciences sociales et humaines ont tendance à se répartir aujourd’hui en deux courants : celui qui fait des valeurs le produit de raisons, mais de raisons relevant essentiellement de la rationalité instrumentale ; celui qui voit dans les valeurs le produit de causes non rationnelles, et les interprète par exemple comme des effets mécaniques de la socialisation, ou encore comme dérivant de causes affectives, sociologiques ou biologiques plus ou moins conjecturales » (R. Boudon, La rationalité axiologique, in S. Mesure, La rationalité des valeurs, op. cit., p. 31).

[27]

« Si les “prises de position” axiologiques sont absurdes (au sens de Sartre) ou dues à des causes qui ne soient pas des raisons, on ne voit pas en d’autres termes comment elles pourraient être en même temps “compréhensibles” » (ibid., p. 28).

[28]

Cf. G. Genette, L’œuvre de l’art, 2. La relation esthétique, Paris, Le Seuil, 1997. On en trouvait déjà chez Weber une première formulation : « La croyance, vivant en chacun de nous sous une forme ou une autre, en la validité supra-empirique d’idées de valeur ultimes et suprêmes auxquelles nous ancrons le sens de notre existence n’exclut pas, mais inclut la variabilité incessante des points de vue concrets sous lesquels la réalité empirique prend une signification » (L’objectivité de la connaissance dans les sciences et la politique sociales, in Essais sur la théorie de la science, op. cit.).

[29]

R. Boudon, Le sens des valeurs, op. cit., p. 290-291.

[30]

Ces deux positions n’apparaissent toutefois que de manière dispersée dans ses différents travaux : cf., notamment, La production de la croyance : contribution à une économie des biens symboliques, Actes de la recherche en sciences sociales, no 13, 1977 ; Raisons pratiques. Sur la théorie de l’action, Paris, Le Seuil, 1994.

[31]

Cf. notamment P. Bourdieu, A. Darbel, L’amour de l’art. Les musées d’art européens et leur public [1966], Paris, Minuit, 1969 (en particulier la préface) ; P. Bourdieu, La distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Minuit, 1979 ; La Domination masculine, Paris, Le Seuil, 1998. C’est seulement lorsque Bourdieu s’est positionné non pas en « sociologue critique » mais en anthropologue qu’il a pu expliciter, de façon purement descriptive, la façon dont représentations et valeurs organisent et structurent effectivement la relation au monde (cf. Esquisse d’une théorie de la pratique, précédé de trois études d’ethnologie kabyle, Genève, Droz, 1972 ; Le sens pratique, Paris, Minuit, 1980).

[32]

Ce point de vue a été développé dans N. Heinich, Ce que l’art fait à la sociologie, Paris, Minuit, 1998.

[33]

Cf. B. Latour, Nous n’avons jamais été modernes. Essai d’anthropologie symétrique, Paris, La Découverte, 1991 ; Politiques de la nature. Comment faire entrer les sciences en démocratie, Paris, La Découverte, 1999.

[34]

Cette torsion normative explique peut-être un certain flottement dans sa distinction entre faits et valeurs, considérée dans une note d’un récent ouvrage comme « ruineuse » alors que la note précédente, dans la même page, affirmait contre Kant l’incompatibilité du jugement et de la connaissance : cf. B. Latour, La fabrique du droit. Une ethnographie du Conseil d’État, Paris, La Découverte, 2002, n. 51 et 50, p. 256.

[35]

Cf. G. Dispaux, La logique et le quotidien. Une analyse dialogique des mécanismes d’argumentation, Paris, Minuit, 1984.

[36]

Cf. J. Searle, La construction de la réalité sociale [1995], Paris, Gallimard, 1998.

[37]

J.-M. Schaeffer, Adieu à l’esthétique, Paris, PUF, 2000, p. 57.

[38]

E. Durkheim, Jugements de valeur et jugements de réalité, art. cité, p. 107-108.

[39]

Cf. G. Simmel, La tragédie de la culture, Paris, Rivages, 1988, et Philosophie de l’amour, Paris, Rivages, 1988 ; H. Arendt, Condition de l’homme moderne, 1958, Paris, Calmann-Lévy, 1961 ; A. Honnet, La lutte pour la reconnaissance [1992], Paris, Cerf, 2000 ; A. Margalit, La société décente [1996], Paris, Climats, 1999 ; R. Sennett, Respect. De la dignité de l’homme dans un monde d’inégalité, Paris, Albin Michel, 2003.

[40]

Cf. notamment Nicolas Herpin, Les sociologues américains et le siècle, Paris, PUF, 1973 ; Michael Pollak, Paul F. Lazarsfeld, fondateur d’une multinationale scientifique, Actes de la recherche en sciences sociales, no 25, 1979.

[41]

Cf. M. Rokeach, The Nature of Human Values, New York, The Free Press, 1973 ; Beliefs, Attitudes, and Values : A Theory of Organization and Change, San Francisco, Jossey-Bass, 1976.

[42]

« Any conception of human values, if it is to be fruitful, must be able to account for the enduring character of values as well as for their changing character » (Rokeach, The Nature of Human Values, op. cit., p. 6).

[43]

« Virtually all studies of American values, and of cross-cultural studies as well, suffer from two major methodological defects : the samples employed are typically drawn from the most educated and affluent strata of society, mainly from college students ; the psychometric tests employed are typically complex and lengthy, requiring educated respondents with perseverance and the ability to understand instructions and test content » (ibid., p. 55).

[44]

On peut trouver ce type d’analyses notamment dans Michael Walzer, Sphères de justice. Une défense du pluralisme et de l’égalité [1983], Paris, Le Seuil, 1997 ; Tzvetan Todorov, Face à l’extrême [1991], Paris, Points-Le Seuil, 1994 ; L. Boltanski, L. Thévenot, De la justification, op. cit. ; N. Heinich, L’épreuve de la grandeur. Prix littéraires et reconnaissance, Paris, La Découverte, 1999.

[45]

Cf. les « Euro-baromètres », réalisés depuis les années 1970 ; les World Values Surveys, 1981-1982, sous l’égide de l’European Value Systems Study Group ; ou encore les travaux de Donald E. Super et Branimir Sverko (Life Roles, Values, and Careers. International Findings of the Work Importance Study, San Francisco, Jossey-Bass Publishers, 1995), et, surtout, de Ronald Inglehart (The Silent Revolution. Changing Values and Political Styles Among Western Publics, Princeton University Press, 1977 ; Culture Shift in Advanced Industrial Society, Princeton University Press, 1990 ; Modernization and Post Modernization. Cultural, Economic, and Political Change in 43 Societies, Princeton University Press, 1997).

[46]

Cette critique rejoint celle qu’a faite en son temps P. Bourdieu de l’imposition de problématique par les sondages d’opinion : cf. L’opinion publique n’existe pas, Les temps modernes, no 318, janvier 1973.

[47]

Ainsi, selon D. E. Super, les valeurs sont des « types d’objectifs que les gens recherchent pour satisfaire leurs besoins » (Life Roles, Values, and Careers, op. cit., p. 54).

[48]

L’introduction de l’ouvrage d’Inglehart traduit en français (La transition culturelle dans les sociétés industrielles avancées, Paris, Economica, 1993) résume ainsi les résultats : « Le système de valeurs des publics occidentaux s’est transformé. Après avoir mis essentiellement l’accent sur le bien-être matériel et la sécurité physique, il a opté pour une meilleure qualité de la vie. Les causes et la portée de ce changement sont complexes, mais son principe fondamental est assez clair : les individus sont davantage concernés par des besoins immédiats ou les menaces immédiates qui pèsent sur eux que par des événements qui semblent lointains et inoffensifs. Ainsi, aimer ce qui est beau est plus ou moins universel mais les gens qui ont faim cherchent davantage à se nourrir qu’à satisfaire leurs émotions esthétiques » (p. 2) ; et la culture « est un élément causal essentiel qui aide à modeler la société et elle est un facteur que l’on a tendance, aujourd’hui, à sous-estimer » (p. 14).

[49]

Cf. notamment Jean Stoetzel, Les valeurs du temps présent, Paris, PUF, 1983 ; ou, plus récemment, Pierre Bréchon (éd.), Les valeurs des Français. Évolutions de 1980 à 2000, Paris, Armand Colin, 2000 ; Olivier Galland, Bernard Roudet, Les jeunes Européens et leurs valeurs. Europe occidentale, Europe centrale et orientale, Paris, La Découverte, 2005.

[50]

B. Roudet explique ainsi que sous le terme de « valeurs », il faut entendre aussi bien des « convictions politiques ou religieuses » que des « attitudes » envers la famille ou le travail, des « perceptions de soi et d’autrui », des « valeurs relationnelles et amicales », des « rapports aux normes sociales », des « conceptions morales de l’action » (Les jeunes Européens et leurs valeurs, op. cit., p. 9).

[51]

O. Galland, Les jeunes Européens sont-ils individualistes ?, in Galland, Roudet, op. cit., p. 40.

[52]

« Dans la mesure où les associations, intercalées entre l’individu et l’État, constituent autant d’instances démocratiques localisées, favorisant la cohésion de la société » (Roudet, ibid., p. 25).

[53]

Cf. Nathalie Heinich, Pierre Verdrager, Les valeurs scientifiques au travail, Sociologie et sociétés, à paraître, 2006.

[54]

Pour une mise en perspective historique de la distinction entre explication et compréhension, cf. Nathalie Zaccaï-Reyners (éd.), Explication-compréhension. Regards sur les sources et l’actualité d’une controverse épistémologique, Éditions de l’Université de Bruxelles, 2003.

[55]

Rokeach semblait d’ailleurs conscient de la nécessité d’appliquer au mode d’investigation sur les valeurs une approche contextualisée, pragmatique, même si sa méthode ne lui permettait pas de mettre ce principe en pratique : « More precise predictions will, however, require more precise specifications of the actions to be predicted, the objects toward which the action is directed, the situations within which the objects are encountered, and the values and attitudes that are activated by the object and situation » (The Nature of Human Values, op. cit., p. 168).

[56]

Ainsi, « ce n’est peut-être pas l’affaiblissement de la socialisation politique et religieuse qui expliquerait la faible conscience altruiste des jeunes, mais l’inverse, l’affaiblissement de cette dernière aurait des effets politiques et religieux » (Galland, op. cit. p. 57).

[57]

Cf. M. Lamont, La morale et l’argent. Les valeurs des cadres en France et aux États-Unis [1992], Paris, Métailié, 1995 ; La dignité des travailleurs [2000], Paris, Presses de Sciences-Po, 2002.

[58]

Cette distinction (déjà présente chez Weber, dans Essais sur la théorie de la science, avec l’opposition entre « morale privée » et « morale publique ») a été développée in N. Heinich, P. Verdrager, Les valeurs scientifiques au travail, art. cité. Un exemple parlant de cette différence entre valeurs publiques et privées dans la culture occidentale actuelle est la beauté : valeur forte en privé, intensément utilisée par les gens pour classer et évaluer leurs contemporains (et pas seulement les femmes), elle peut difficilement être revendiquée publiquement comme un critère de sélection, notamment en matière de recrutement professionnel (sauf pour certaines activités de représentation, telles que les métiers d’hôtesse).

[59]

Cf. N. Heinich, L’esthétique contre l’éthique, ou l’impossible arbitrage : de la tauromachie considérée comme un combat de registres, Espaces et sociétés, no 69, 1992 ; Le triple jeu de l’art contemporain, op. cit. ; L’épreuve de la grandeur, op cit. ; Des objets d’art aux registres de valeurs : la sociologie aux limites de l’anthropologie, in Michèle Coquet, Brigitte Derlon, Monique Jeudy-Ballini (éd.), Les cultures à l’œuvre. Rencontres en art, Paris, Biro Éditeur et MSH Éditions, 2005 ; N. Heinich, P. Verdrager, Les valeurs scientifiques au travail, art. cité ; « L’inventaire et ses critères », rapport de recherche, Ministère de la Culture, 2006.

[60]

Nous donnons à ce terme (équivalent français du terme affordance utilisé par la sociologie américaine) le sens fort que lui confèrent Christian Bessy et Francis Chateauraynaud dans leur ouvrage Experts et faussaires. Pour une sociologie de la perception, Paris, Métailié, 1995.

[61]

Empruntant en partie aux « mondes » de justification mis en évidence par L. Boltanski et L. Thévenot (De la justification, op. cit.), notre modèle est plus ouvert, donc plus lâche, car il s’applique non pas aux opérations très contrôlées de « justification » des actions, mais aux opérations beaucoup plus spontanées et libres d’ « évaluation » des êtres et des objets (ce point a été développé dans N. Heinich, L’épreuve de la grandeur, op. cit.).

[62]

Elles ont, de ce point de vue, le même statut que les « règles » – à la fois opérantes et rarement perçues ni explicitées comme telles par les acteurs –, comme l’a bien montré Pierre Bourdieu dans Le sens pratique, Paris, Minuit, 1980.

[63]

Cette propriété avait déjà été soulignée par Georg Simmel (Philosophie de l’argent [1977], Paris, PUF, 1987) : « Du point de vue de l’objectivité naturelle, ces exigences paraîtront subjectives, du point de vue du sujet, objectives ; en vérité elles relèvent d’une tierce catégorie, non constructible à partir des deux premières, située pour ainsi dire entre nous et les choses » (p. 34) ; mais faute de disposer de la catégorie que nous référerions aujourd’hui au « social », il en fut réduit à imputer cette instance tierce à la « métaphysique » : « Cette valeur [...] est une catégorie métaphysique ; à ce titre, elle est au-delà du dualisme sujet/objet » (p. 34).

Résumé

Français

La tradition sociologique n’est pas riche en modèles permettant de faire de la question des valeurs un objet d’investigation spécifiquement sociologique, c’est-à-dire traité de façon non pas normative mais descriptive, non pas seulement théorique, mais aussi empirique, et non pas abstraite mais pragmatique, à partir des actions en situation concrète. Cet article tente d’expliciter les obstacles conceptuels et méthodologiques que rencontre un tel projet, notamment dans la sociologie française contemporaine : difficultés à renoncer à la normativité et à l’essentialisme, à distinguer entre faits et valeurs, et à passer de l’ontologie à la pragmatique, du théorique à l’empirique et du quantitatif au qualitatif, de façon à aborder cet objet avec des méthodes appropriées à sa spécificité.

Mots cles

  • Axiologie
  • Enquêtes
  • Méthodologie
  • Morale
  • Neutralité
  • Normativité
  • Pragmatisme
  • Sociologie
  • Valeurs

English

SUMMARY The sociological tradition hardly offers models addressing the issue of values in a proper, specific way : that is, not normative but descriptive, not only theoretical but also empirical, and not abstract but pragmatic, dealing with actions happening in real situations. This paper aims to explicate the conceptual and methodological obstacles to such a project, particularly in French contemporary sociology : difficulty to let aside normativity and essentialism, to distinguish between facts and values, to shift from ontology to pragmatism, from theory to actual surveys and from quantitative to qualitative methods. Such are the conditions allowing to address the issue of values according to its specificity.

Key Words

  • Axiology
  • Surveys
  • Methods
  • Morals
  • Neutrality
  • Normativity
  • Pragmatism
  • Sociology
  • Values

Plan de l'article

  1. DU DIFFICILE RENONCEMENT À LA NORMATIVITÉ
  2. DU DIFFICILE RENONCEMENT À L’ESSENTIALISME
  3. DE L’éPINEUSE DISTINCTION ENTRE FAITS ET VALEURS
  4. DE L’ONTOLOGIE À LA PRAGMATIQUE
  5. DE LA DIFFICILE CONVERSION À L’EMPIRISME
  6. LES ANGLES MORTS DES MÉTHODES QUANTITATIVES
  7. DE L’EXPLICATIF AU COMPRÉHENSIF
  8. TROIS PROPRIÉTÉS DES VALEURS

Pour citer cet article

Heinich Nathalie, « La sociologie à l'épreuve des valeurs », Cahiers internationaux de sociologie, 2/2006 (n° 121), p. 287-315.

URL : http://www.cairn.info/revue-cahiers-internationaux-de-sociologie-2006-2-page-287.htm
DOI : 10.3917/cis.121.0287


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