Cahiers internationaux de sociologie
P.U.F.

I.S.B.N.9782130556732
192 pages

p. 353 à 354
doi: 10.3917/cis.121.0353

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n° 121 2006/2

2006 Cahiers internationaux de sociologie

Présence de Jean-Michel Berthelot

Jean-Michel Berthelot vient de disparaître, le 5 février 2006. La maladie, soudaine dans son expression fulgurante, impitoyable dans son agression, lui a imposé un combat qu’il a affronté jusqu’aux derniers jours. Il travaillait encore à un ouvrage qu’il me destinait, l’écriture était pour lui une des formes du bonheur de vivre. Il aimait à s’y consacrer dans ce pays de l’Ariège où il repose maintenant.
C’est l’ami très proche que je veux d’abord évoquer. Dans une carte de vœux, qu’il tenait à m’adresser deux semaines avant sa mort, il évoquait la grande menace planant au-dessus de lui, il me disait ne pas vouloir y céder en « transformant ce mot en une sorte de bilan d’une amitié ou de dernières volontés ». L’homme de qualité poussait son courage jusqu’au cœur de l’amitié. Celle-ci s’était formée voilà bien des années, à la faveur de mes passages à l’Université de Toulouse-Le Mirail que Raymond Ledrut avait provoqués. Tous deux étaient liés par une même passion : établir à Toulouse l’un des plus actifs foyers de la sociologie française, innovante et diversifiée. Jean-Michel succéda au fondateur, il accomplit de 1981 à 1997 la complète réalisation de ce projet en mettant en place une école doctorale talentueuse et féconde. Ledrut et Berthelot étaient fortement attachés à Toulouse et un sort cruel fit qu’ils y disparurent tous deux prématurément.
À l’ « Association internationale des sociologues de langue française » où j’entraînai Jean-Michel, les occasions de proximité se multiplièrent. Il participa à la plupart des activités avec une exigence de clarté, de rigueur démonstrative, qui révélait à la fois l’ancien élève de l’École normale supérieure et l’agrégé de philosophie entraînés à l’argumentation. Il sut animer les groupes de recherches thématiques, et les utiliser afin d’étendre l’espace international de l’association. Il me rejoignit à la direction des Cahiers internationaux de sociologie, il engagea des nouvelles collaborations, proposa des thématiques. Il assura le secrétariat général de la revue.
Le parcours universitaire de Jean-Michel Berthelot, de Toulouse-Le Mirail à René-Descartes (Paris V), puis à Paris-Sorbonne (Paris IV), est celui de réalisations révélant son dynamisme, son enthousiasme et tout autant son exigence de rigueur intellectuelle. Il aimait à enseigner, à initier à la recherche, à entretenir la liberté de l’esprit scientifique et le refus des allégeances opportunistes. La question de l’éducation, le problème scolaire orientèrent ses premières recherches (Le piège scolaire, Paris, PUF, 2003). La préoccupation s’inscrit dans la durée, elle le conduit à interroger la logique de l’orientation et le rapport école/entreprise, à évaluer les effets pervers de l’enseignement supérieur, à initier une étude de la condition professorale des universitaires.
Durant toute une période, la sociologie du corps fut un objet principal de recherche et d’enseignement dont Berthelot présenta les grandes lignes dans un numéro de Current Sociology, 33, 2, 1985 ( « Les sociologies et le corps » ). Il considère la pertinences de ces sociologies, non pas seulement en examinant le rapport corps/société, mais aussi en évaluant la fonction d’ « opérateur discursif » attribuable au corps. Et en soulignant les « apories d’une sociologie du corps ». Il n’en continuait pas moins à traquer jusqu’à ces dernières années les « figures de la corporéité ».
Jean-Michel Berthelot a d’abord défini sa démarche à partir d’une évaluation des développements historiques de la sociologie. Une position centrale est attribuée à Durkheim ; il produit une édition critique des Règles de la méthode sociologique ; il publie son Durkheim en 1995 (Durkheim, l’avènement de la sociologie scientifique, Toulouse, PUM). Quelques années plus tard, les figures et les apports de « la sociologie française contemporaine » sont présentés dans un ouvrage collectif portant ce titre (Paris, PUF, 2000). La conclusion souligne la remise en cause des « positions objectivistes et traditionnelles » de la sociologie française, de « la foi dans l’unicité d’un modèle de scientificité surplombant ». Le philosophe initial reprend l’initiative, il questionne les logiques à l’œuvre dans les sciences sociales ; il met en évidence les schèmes d’intelligibilité auxquels celles-ci recourent ; il poursuit sa réflexion sur les limites du pluralisme explicatif. Dans la collection « Sociologie d’aujourd’hui » dont j’assure la direction, il présente les résultats successifs de cette interrogation permanente : L’intelligence du social (1990) et Les vertus de l’incertitude, qui allie ces « vertus » au « travail de l’analyse dans les sciences sociales » (1996).
Avec l’accentuation portée sur l’épistémologie de ces sciences, Berthelot ouvre un autre chantier. Celui qui reprend les tâches d’une sociologie de la connaissance dont le fondateur des Cahiers, Georges Gurvitch, a été le principal initiateur français. Avec cette question comme guide : « La science est-elle soluble dans le social ? », ou « La norme du vrai et les sciences sociales ». C’est d’ailleurs à la construction d’une sociologie des sciences que les dernières années de la recherche furent principalement consacrées. La direction d’un numéro spécial des Cahiers en présente le programme : « Les sciences. Institutions, pratiques, discours » (2000, vol. CIX, 2).
L’attachement intellectuel, l’amitié partagée ont rendu d’autant plus lourd le sentiment de la perte. Ses collègues en Sorbonne ont rappelé ce que Jean-Michel Berthelot apportait de qualités personnelles : l’exigence, la rigueur intellectuelle, le sens de la fraternité. Toute l’équipe des Cahiers reconnaît la force de sa présence et sait la perte que sa disparition entraîne, pour le travail d’une revue où il aimait à être un initiateur.
Georges BALANDIER.
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