2008
Cahiers internationaux de sociologie
Notes de lecture, comptes rendus
Christine Bergé et Jacqueline Salmon, La vie entre chien et loup. Hôpital Lariboisière, Paris. Le service de réanimation postopératoire et traumatologique, Paris, Robert Jauze éd., 2007.
De l’
œuvre anthropologique de Christine Bergé et de son travail d’écriture allant au plus profond des verbes et des choses
[1], aux photographies de Jacqueline Salmon
[2], fragments de plages corporelles, d’appareillages techniques, de jeux de regards et de gestes suspendus en une urgence silencieuse, il n’est qu’un seul acte de recherche offert à qui va pénétrer en cet ouvrage de la passion. Plusieurs années intégrées dans le service de l’hôpital Lariboisière spécialisé dans la réanimation des patients après opérations lourdes ou traumatismes, tentatives de suicides ou accidents mettant en jeu le pronostic vital, C. Bergé et J. Salmon n’ont pas seulement mis au net, par l’écriture ou l’image, le « fonctionnement » de ce service, ses rationalités, ses tensions, ses hiérarchies, ses enjeux. Elles sont parvenues à troubler un ensemble de frontières. Frontières entre disciplines (sociologie des institutions et des professions, anthropologie des gestes et des techniques). Frontières entre postures de recherche (neutralité, empathie, retrait participatif). Frontières entre savoirs (science du corps, savoir du vivant, objection de la conscience). Ébranlement suscité par l’objet même de la recherche : un espace « entre chien et loup », où se confrontent proximité de la mort et possibilité d’une vie quand même ; où se conjuguent le corps en abandon du patient, et le « corps » des soignants, en son hétérogénéité, ses distinctions, et son unité d’action et de lieu. Cette action : « revoyer » un corps dévié. Ce lieu : la chambre des patients, et tout ce qui autour d’elle se dispose d’espaces de réunions et de technicité. Il manque, on le voit, une unité pour cette scénographie tragique : le temps, qui se multiplie, au contraire, et se disloque. Il ne retrouve quelque unité qu’au terme de l’action : la vie
/hhhhla mort. C’est sur cette oblique, signifiant l’instant mouvant de toute réanimation, que les auteures très précisément mettent des mots et des images. Au plus près des actes, des opérations, des gestes élémentaires ou intégrés en une chaîne d’indications impératives délivrées par l’appareillage de réanimation.
Ces corps qui aboutissent en urgence extrême en ce service de réanimation ne sont plus à eux-mêmes présents. Ils sont habités d’absence, et de souffrances qui ne peuvent plus se dire, et qu’il faut cependant « déchiffrer », démasquer, prévenir, adoucir, circonscrire. Pour que le corps, s’il revient à la pleine vie, ne garde mémoire de ce trop de douleurs qui l’assiège, il est plongé en un « coma » assez « ritualisé » pour que cette « somnie » vaille amnésie. Plus tard, viendra, s’il se peut, le temps du réveil – de l’ « éveil ». Si C. Bergé utilise ce terme, ce n’est pas de hasard : un patient rescapé de ce foudroiement subit s’éveille en effet comme s’il naissait une première fois. Entre ces deux temps, l’avant/l’après, tout un monde en guerre. Aussi « absent » soit-il, en effet, le patient demeure ancré en ses « identités corporelles », gisant actif, dont on attend les « réponses » pour connaître la mesure et les infimes modulations du mal et tenter de les conjurer. C. Bergé : « Le gisant foudroyé est une fournaise intérieure, ses facultés tentent l’impossible, organiser un fief solide, sacrifier la partie pour sauver le tout [...]. Ce qui apparaît comme une débandade, un effondrement des processus vitaux, n’est-ce pas au contraire un branle-bas général, une guerre sur les fronts les plus sensibles ? » Transi, peut-être, en risque et travail de « passage », plus que gisant : à la limite flottante entre la perte totale et le plus infime des gains. Pour ce gain, toute une équipe aguerrie, lancée à la reconquête et la consolidation de territoires corporels détruits et de lambeaux d’une conscience dévastée. Cette équipe forme bien ce « corps total » confronté au corps émietté du patient. Muni d’armes décisives, techniques de contrôle, de mesure, instruments s’aventurant au plus profond, et plus intime, du corps comme en « terrain inconnu » – mais dont la précision et la valeur diagnostique et prédictive s’inscrivent dans un savoir médical débordant toujours les codifications d’école. « Monde crépusculaire », écrit C. Bergé, où le procès de réanimation s’effectue par alternance de doutes et de prises de risque, d’hésitations et de décisions rompant le rythme des raisons, pour un acte essentiel, peut-être salvateur.
L’incertitude, constate C. Bergé, est « partie intégrante du processus de construction des savoirs collectifs ». Elle participe de l’interprétation des données et de la décision de poser tel acte et non tel autre. Et ces données objectivées par les appareillages techniques forment des configurations foisonnantes de signes, relevant d’ « échelles de vitesse » différentes, et de moments distincts du corps : « données arborescentes » – et en cette arborescence, décliner la synthèse, isoler la leçon optimale, et, à rigoureusement parler, « trancher ». Mais on voit l’enjeu, et la position paradoxale de l’acte de réanimation. Il ne peut intervenir sur le corps réel du patient que si ce corps, en tant que tel s’échappant de lui-même autant qu’échappant à sa saisie et sa compréhension immédiate, passe, au travers d’un « monde d’artefacts », à son abstraction radicale. Alors l’ « invisible » cède la place au « visible », l’organe devient cet « objet quasi théorique » qui n’a quelque raison d’être qu’en tant qu’être de raison technicienne – et le patient n’est raccroché au réel que sous garantie de son « double fabriqué ». En réanimation, ce qui s’opère communément dans la pratique médicale n’est pas seulement reconduit et amplifié : il n’est de lecture possible du corps que par cette « traduction » complète, selon la formule de C. Bergé. Ainsi pourrait-on dire qu’il faut que cette traduction s’accomplisse intégralement, pour qu’elle acquière valeur d’original.
Par cette « médiatisation » qui fait de l’imagerie et de l’enregistrement de données biologiques l’équivalent du patient en son corps, la réanimation constitue un « événement » chaque fois singulier. C. Bergé écrit cette singularité, et ses modalités spécifiques de gestion, avec une science du verbe dont témoignaient ses travaux précédents : une extrême attention à ce qui peut paraître, d’un point de vue objectiviste, ou fonctionnaliste, sans signification particulière, mais qui prend sens majeur dans une posture d’accompagnement et d’écoute. L’objet n’est pas extérieur au regard qui tente de le comprendre : l’objet fait toujours objection. Et c’est cette objection fondatrice qui autorise C. Bergé à conjuguer, en un même moment épistémologique, le témoignage et la recherche, la quête de sens et la capacité à mettre en « formule » ce qui ne paraissait pas participer d’une théorie générale de l’institution de santé. Le service de réanimation ? Un « paysage mouvant, instable », et assez réglé pour produire des actions « ritualisées ». L’équipe soignante ? Un ensemble à la fois « collectif » et « décousu », sur « arrière-fond cohérent ». Le corps des patients ? Un faisceau de fils – cathéters, sondes – et de capteurs, qui lisent en permanence son état. Et qui lient ce corps au monde de la vie, comme ces filets de lianes, rappelle C. Bergé, qui, en d’autres cultures, relient le corps éteint au monde des vivants. Acte posé comme option thérapeutique, aussitôt disposé en sa fonction symbolique : dire que la mort n’est pas d’emblée gagnante. L’espace de la réanimation ? Un espace où se tissent des rapports complexes et complices entre les membres de l’équipe, et un espace « technique » qui doit être « zone de neutralité » : entendons par là non pas quelque retrait d’affects et de passions, mais un impératif d’abstraction, homologue à celui qui vaut pour le corps-simulacre du patient. Et c’est en ce lieu de haute technicité que s’éprouvent, paradoxalement, les plus « humaines » terreurs : peurs de la souillure, de la contamination, de la circulation de germes invisibles. Ces peurs, ces remords, cette culpabilité à fleur de peau, cette obligation de vigilance intacte font partie de ce que C. Bergé nomme les « théorèmes de la raison antiseptique ».
Ici même, une comparaison, qui vaut raison : « Les “réa” sont comme les devins, maîtres des systèmes d’interrogation de ces autres qui désirent vivre comme nous, à nos dépens. » Le corps terrassé est cet autre que l’on doit reconduire au seuil de la vie, par mille fils et réseaux, mais au prix d’une « dépense » de soi, sans qu’il faille lire là quelque vocation sacrificielle. Simplement, un système raffiné d’échanges, entre le corps patient qui livre ses secrets, et le corps soignant qui livre la thérapie salvatrice, et cependant porteuse de risques létaux. Ainsi les soignants, « passeurs et thaumaturges » et le patient, « corps incarcéré » en même temps qu’ « ouvert à tous les vents », forment-ils un couple d’emblée infiniment disjoint, qui à la fin pourtant doit venir à son équilibre propre. Comment le patient « perçoit-il » ce qu’il « éprouve » ? C. Bergé : « L’éprouvé, c’est le donné brut d’un monde étranger où le malade est obligé d’endurer. Le perçu, c’est la formulation intime de cet éprouvé au sein d’une conscience déchirée », formulation par rêves et « visions ». De la même façon, l’équipe soignante doit progressivement « s’approprier » les réponses du corps gisant, reconnaître sa singularité, et la traduire en décisions. Double transmutation des signes. La sortie de la réanimation intervient dès lors qu’est atteinte la coïncidence optimale entre cette double traduction, lorsque, de part et d’autre, patient et équipe habitent le même « monde », en même « conscience ».
La « ligne de vie », rappelle C. Bergé, est ce filin d’acier sur le pont d’un voilier, auquel on s’accroche en cas de tempête. Elle est métaphore de l’espace de la réanimation. Y accrocher le patient, s’y accrocher soi-même, afin que nul, embarqué sur le même bateau, ne se perde. Ainsi va le fil de la vie, qu’il s’agit de restaurer en ses balbutiements puis en sa plénitude ; ainsi va le fil de l’action, que les soignants accomplissent sous la double contrainte d’un « désaffect » aussi épuré qu’il se peut, et d’une affectivité aux aguets. Il y a, écrit C. Bergé, « un moment incompressible où l’affect prend le dessus. Pourquoi le nier ? Pourquoi au contraire ne pas en nourrir notre réflexion ? » : chez les soignants, chez l’observateur. De là ces refus, ces remords, ces refoulements, qui structurent la méthodologie et l’éthique de la réanimation, autant que la raison technicienne et la neutralité axiologique. Au patient qui « fait l’apprentissage de la détresse », répond le soignant qui prend en charge la mort à rebours. C’est dans cette maintenance à tout prix du filet de la vie, par le couple patient/soignant, que se jouent et se nouent les enjeux les plus profonds, avec soi-même, que l’on aimerait dire ici, avec Paul Ricœur « comme un autre ». Le « pacte corporel » lie le patient à lui-même, en mobilisant en lui, au-delà de la conscience ou de l’inconscience, les ressources ultimes pour échapper à la mort. Le même pacte lie le soignant à sa propre identité. Il lui faut, écrit C. Bergé, « tenter de maîtriser les conflits intimes » pour que le « don de soi » auquel il est engagé ne lui soit pas de débit trop insupportable. De là la nécessité capitale de maintenir l’équipe de soins en son équilibre et son activité « comme un essaim ». Car l’œuvre de réanimation est une œuvre au plus près de la mort, et, pour le patient comme pour le soignant, « une convocation extrême, le moment du bilan où il faut jouer le va-tout » : cela vaut pour celui qui est transféré dans le service, cela vaut pour le soignant qui ne peut jouer ce va-tout qu’en se mettant lui-même en jeu. Le corps blessé interroge le soignant « dans sa propre assise corporelle ». Et, plus encore peut-être, dans sa conscience profonde. Comment dès lors ne pas entendre ce que soutient C. Bergé : « Entre l’être qu’on tente de sauver et soi-même, existe une affinité invisible » ? De ce qui est en travail dans l’ordre du vital, à ce qui se formule dans l’ordre du symbolique, le passage ne peut s’appréhender que sous condition de réciprocité des enjeux, et des situations de vie. Peut-être cette réciprocité relève-t-elle d’une hypothèse que C. Bergé propose, en ouverture et en conclusion de l’ouvrage, et qui inscrit le passage en réanimation en un continuum de « souffrances » en amont : « Il m’a semblé que l’entrée en réanimation, même par la voie de l’accident le plus banal, disait déjà une rupture dans le cours de l’existence. Ou, en tout cas, un désarroi, de l’indécision, un esseulement, une façon de lâcher prise, une façon de s’absenter de soi. » Même remarque, lorsque l’enquête touche à son terme : pour le patient entré en réanimation, porteur de quelque « événement funeste », « ce lieu de survie métaphorise une conduite de vie douloureuse », que M. Grosclaude dit tissée de « situations sans issue ». Sans doute est-ce là, en cette métaphorisation d’une existence nécessairement grevée d’échecs et de « malheurs », sublimés ou à peine refoulés, que s’opère cette « empathie » entre soignant et patient, qui participe de la réanimation en égale raison nucléaire que la technicité de l’espace de soins, la constitution de l’équipe, la mise à l’épreuve des savoirs, et leur partage. Seule une approche anthropologique fine, et ce que l’ethnologue J.-M. Gibbal définissait comme « flânerie orientée », ont permis à Christine Bergé, attentive au moindre « événement » qui puisse faire signe, d’accomplir, dans le territoire des institutions et pratiques de santé, un pas décisif dans la compréhension des actes de soins en situation extrême, quand la logique du vivant rencontre le symbole et sa loi.
Daniel VIDAL.
Institut Marcel-Mauss (CEMS)
CNRS-EHESS
Pierre Ansart et Claudine Haroche (dir.), Les sentiments et le politique, Paris, L’Harmattan, « Psychologie politique », 2007.
Au moment où de multiples voix s’élèvent pour souligner et s’inquiéter du « retour des passions » dans la vie politique, on doit se demander ce que peuvent apporter les Sciences humaines et sociales à la connaissance de cette mutation (P. Ansart). C’était le thème et la question posés au colloque de Cerisy-la-Salle en septembre 2005 : « Les Sentiments et le Politique ». Pour répondre à cette question, les organisateurs avaient choisi de réunir, le temps d’un séminaire, historiens, anthropologues, psychanalystes, sociologues et psychosociologues. Tous étaient invités à exposer leurs méthodes actuelles et à présenter, sur des exemples particuliers, les résultats de leurs recherches. Qu’en est-il, pour chacune de ces disciplines, des amours et des haines, des passions « générales et dominantes », dans les fonctionnements et dans les drames de la vie politique d’hier et d’aujourd’hui ?
Les sciences historiques sont les premières interrogées. Sur l’exemple de la christianisation de l’Empire romain après la conversion de l’empereur Constantin, on suit (R. Jacob), à travers les déplacements du terme de pietà, d’abord politique puis empreint de religiosité, quelles nouvelles affectivités transformèrent l’image du pouvoir et son action. Le Moyen Âge (C. Gauvard) recourt à une autre sensibilité, celle de l’honneur dont le roi est le garant et le protecteur, la référence symbolique et effective. Les historiens et critiques, au lendemain de la Révolution française, furent exceptionnellement conscients des mutations de la sensibilité politique : Germaine de Staël, attentive aux passions de l’honneur (S. Bresciani), en révèle les nuances et les blessures. Alexis de Tocqueville, visionnaire magistral de l’ « économie politique », des passions « dominantes » dans l’Ancien Régime et en démocratie (Y. Deloy), et notamment de l’envie comme dimension fondamentale de la vie quotidienne dans l’ « État social » démocratique (P. Wilhelm), décèle, bien avant les contempteurs de la culture de masse, les risques de l’individualisme.
Mais le monde actuel, individualiste et surmédiatisé, modifie-t-il les sensibilités en transformant nos sensorialités (C. Haroche) ? Ou, concernant les sentiments de haine (E. Enriquez), ne faut-il pas en analyser toutes les figures pour en reconnaître les multiples nuances ? Et le fanatisme, qu’une tradition réduisait à une aberration (M. Ansart-Dourlen), ne doit-il pas être repensé dans la pluralité de ses visages contradictoires ? Les critiques radicales de l’École de Francfort (O. Matos) sur ce thème, conservent-elles leur pertinence ? Ne faut-il pas poursuivre l’analyse psychosociologique de la haine (A. Leder) et la reconsidérer souvent comme une ressource entre les mains du pouvoir ? Et, dans ces situations (A. Vincent-Buffault), l’indifférence en politique ne peut-elle pas être une forme voilée de résistance à la violence des conflits ?
La place de la psychanalyse, dans ces interrogations, est centrale. Une certaine lecture de Freud permet de donner aux sentiments d’identité (M. Bertrand) toute leur importance dans les adhésions ou les résistances politiques ; elle permet d’éclairer la nature des relations affectives au chef (J. Barus-Michel) et leur rôle dans la création des liens sociopolitiques. Ce qui suppose une relecture critique des œuvres de Freud (J. Birman) qui a rarement cherché à concilier sa théorie des pulsions et celle des sentiments politiques, ni su éviter certains préjugés de son temps.
Ces différentes problématiques offrent des modes d’approche pour comprendre et expliquer les affectivités contemporaines. Elles mettent en relief la vacuité de bien des discours du management (V. de Gaulejac) et leur absence de « sens ». Elles reconnaissent, dans leur actualité quotidienne (T. C. Carreteiro), l’hostilité aux différences, la séduction aussi des comportements extrêmes (N. Aubert) qui aident à surmonter ces vacuités. On perçoit aussi que des mouvements culturels (P. Cingolani) peuvent, au moins provisoirement, redonner vigueur aux attentes affectives. Le racisme en est une tout autre figure ; insidieuse et néanmoins bien présente en des romans aux apparences inoffensives (M. Brepohl). Certaines religions séculières (P. Zawadzki), enfin, ont pu illustrer quelles violences pouvaient générer de telles organisations affectives.
Ce livre considérable n’est pas, comme on le voit, construit autour d’une thèse simple et dogmatique. Il plaide pour la pluralité des modes d’approche et invite à leur éventuelle rencontre. Il dit les vertus heuristiques de la distanciation intellectuelle et le droit à la liberté des résistances dans l’univers des passions et des fureurs.
On peut seulement regretter que ces élaborations critiques et ces modes d’approche n’aient pas été davantage appliqués aux temps présents. Les allusions, à ce sujet, ne manquent pas ; elles suggèrent que les amours et les haines d’aujourd’hui ne sont pas sans nouvelles configurations, non moins inquiétantes.
André AKOUN
Université René-Descartes - Paris 5
Pascal Durand (s.l.d.), Les nouveaux mots du pouvoir. Abécédaire critique, Bruxelles, Aden, 2007.
Sous la direction de Pascal Durand, soixante-dix auteurs de différentes disciplines entreprennent de réaliser un abécédaire critique du « prêt-à-penser » intellectuel autant que des « nouveaux mots du pouvoir ». La démarche critique emprunte à celle de Pierre Bourdieu par la méthode, qui rappelle les Contre-feux, et l’objectif, amener à une vigilance critique envers ces rhétoriques du pouvoir produites en particulier dans l’orbe des institutions européennes. Il s’agit de lutter par un exercice collectif de « déconstruction » contre la force de l’évidence acquise par des mots naturalisés, banalisés, routinisés par un va-et-vient entre pouvoir politique, économique et médias. Il s’agit explicitement de résister à l’activité de persuasion, de violence symbolique, pour reprendre les catégories de Bourdieu, exercée par l’imposition et le battage autour de ces mots.
On retrouve également dans cette entreprise une parenté avec la réflexion de Georges Balandier sur la « théâtrocratie » et les rhétoriques du pouvoir, qui amène notamment à poser à la démarche de Durand une question plus en surplomb : pourquoi les nouveaux mots du pouvoir ? Bien sûr certains de ces mots sont flambant neufs, de cette « modernité » souvent clinquante où certaines des rhétoriques critiquées puisent leur force de persuasion, mais d’autres sont des résurgences, des réapparitions de forces autrefois mieux contrôlées par la démocratie, comme ces mots qui appartiennent au complexe ultralibéral. Dire quels seraient les anciens mots du pouvoir, à mettre en regard de ceux qui sont présentés comme « nouveaux », aurait été une entreprise à mener plus systématiquement. Notamment pour montrer l’obsolescence éventuelle des rhétoriques du pouvoir, un thème traité par Wright Mills ou Balandier. Le premier avait précisé dans l’Imagination sociologique que les sociologues ne seraient pas à l’abri des demandes que leur ferait le pouvoir de renouveler ses rhétoriques (dont la force de persuasion s’émousse avec le temps) par une production continue de matériel idéologique. Le second précise dans la même veine : « Les mots du politique sont peu entendus lorsqu’ils font circuler les variations de thèmes souvent repris, ils font naître le soupçon de brouillage bavard, de manipulation, et surtout le soupçon d’une incapacité cachée. Ils doivent être fréquemment ravivés, la dramatisation et la mise en scène de la communication politique y concourent » (Le grand dérangement, Paris, CCCCPUFDDDD, 2005, p. 97-98).
Une plus grande densité diachronique sur les mots du pouvoir, plus actuels souvent que « nouveaux », aurait été intéressante, de même qu’un approfondissement des rôles respectifs du pouvoir politique et des médias dans la vie et la mort de ces mots du pouvoir. Mais l’entreprise globale s’avère très riche, très pertinente pour la plupart des notices, et également très drôle, le rôle de l’ironie (revendiqué p. 12) pouvant être salué comme un des instruments qui font de cette entreprise un outil tout webérien de désenchantement des rhétoriques (enchantées) du pouvoir.
En prenant le temps de s’arrêter sur chacun de ces mots que d’ordinaire le flot médiatique charrie et emporte sans discernement, on se fait sa propre échelle du degré d’horreur des mots du pouvoir (les miens seraient les suivants : adaptation, monde de plus en plus complexe, coût salarial, créativité, État social actif, France d’en bas, gauche de la gauche, geste fort, gouvernance, modération salariale, performance, quartier sensible, spin off, tolérance zéro). Des mots qu’un petit rappel étymologique renvoie parfois à l’absurdité ubuesque de leur valorisation contemporaine, comme le bien-être qui de soutien-gorge au XIXe, se transforme aujourd’hui en un des rouages du « marketing social et politique » centré sur l’individu (p. 34). Apprendre à rire de la novlangue ainsi révélée me semble un des bienfaits les plus grands apportés par cet ouvrage, le rire étant au cœur de la résistance collective aux rhétoriques destinées au contraire à « faire sérieux », avec à l’appui le travail de légitimation des « experts » de toutes sortes. Prenons la notice de Thomas Heller sur l’excellence (opérationnelle) comme outil de réduction des coûts pour l’employeur : « Il faut bien avouer que “projet d’excellence opérationnelle” est plus porteur, plus mobilisateur et sans doute plus valorisant que projet de rationalisation des tâches et de restructuration des services. Les salariés impliqués dans ce projet apprécieront sans doute la dimension spirituelle de cette quête ou les pratiques ascétiques qui en découleront. En poussant un peu la logique gestionnaire, on pourrait dire ceci : le comble de l’excellence pour un salarié serait peut-être bien en définitive d’œuvrer à la suppression ou à la précarisation de son propre travail » (p. 210). De même, sur le savoir-être : « L’autre dimension de la notion, le savoir, nous indique que les caractéristiques de l’être relèvent de l’acquis, et donc sont susceptibles de faire l’objet d’une amélioration (ce qui est quand même une bonne nouvelle, non seulement pour les salariés, les chômeurs ou les étudiants, mais aussi pour les professionnels et experts du développement personnel) » (p. 390). Ou dans cette autre notice de Jean-Marie Klinkenberg sur le geste fort : « Le geste fort se résout dès lors en gesticulation » (p. 236). Cette déconstruction de la rhétorique, notamment celle des entreprises, rappelle assez le roman assez prophétique de René-Victor Pilhes, L’imprécateur. La pointe d’humour la plus incisive de l’ouvrage restant cette notice laissée en blanc, sauf un renvoi à une autre notice : « Progressiste. Voir Conservateur » (p. 360).
Plus sérieusement à présent, passons de l’ironie savoureuse aux trames de fond de l’entreprise collective. Plusieurs traverses découpent l’ouvrage. Sur le plan sociopolitique, on retrouve l’influence du blairisme (une notice sous ce nom) sur la transformation des rhétoriques du pouvoir en Europe, passerelle politique vers le néo-conservatisme américain comme entreprise de moralisation et de culpabilisation des dominés. Quelque part au centre de la toile que tissent les rhétoriques du pouvoir se trouve également ce qui est variablement qualifié dans l’ouvrage d’idéologie libérale, d’utopie libérale ou même d’imaginaire libéral (sous ses formes radicales de néo- ou ultralibéralisme) comme « pensée-système » (Balandier) génératrice de mots du pouvoir. Dans son orbe s’imposent bon nombre des mots inventoriés dans l’ouvrage, qu’ils soient à usage économique ou politique, et qui courent de la vie quotidienne et de l’activité de l’individu au mode de gouvernement de l’État-nation, avec par exemple la diabolisation du conflit (social) qui relève d’un « vaste processus d’euphémisation des problèmes sociaux et politiques » (p. 62). Nous reviendrons sur ce point à travers le problème des normes et de la morale soulevé par l’ouvrage collectif. Mais il faut avant cela souligner la réflexion menée autour de la production par les « intellectuels » et les « experts » de ces rhétoriques. Chez les premiers, experts du « prêt à penser » proposé aux médias qui les couronnent, Pascal Durand dira qu’on peut y déceler la « marque de fabrique d’une pensée qui prostitue l’intelligence sur le marché des produits médiaformés » (p. 284-285). Quant aux seconds, notamment universitaires, pour lesquels les attentes contemporaines du pouvoir politique à leur égard sont éclaircies d’une manière qui rappelle l’actualité du message de Wright Mills, on peut parler d’une « expertocratie » (p. 73) en ce qui les concerne, production légitimatrice, de préférence chiffrée, nécessaire parce que le monde serait devenu « de plus en plus complexe ».
Que le vocabulaire du pouvoir emprunte quelquefois au militaire (ex. feuille de route) nous entraîne vers une discussion sur la trame morale sous-jacente aux rhétoriques du pouvoir qui désignent des « vertus » contemporaines. Revient régulièrement dans l’ouvrage l’idée qu’une vague de moralisation et de production de toute une série de nouvelles normes, en balayant d’anciennes déclarées obsolètes (l’imagerie repose toujours sur la nouveauté, le state of the art), s’imposent pour l’individu, pour le monde du travail ou le mode de gouvernement. On retrouve la terminologie durkheimienne puisqu’il est même question d’une éducation morale, notamment en ce qui concerne les soubassements chrétiens de l’entreprise blairiste (voir la notice modération (salariale), par exemple). Puisqu’il est question donc de systèmes de règles, normes et valeurs, replaçons-y le protagoniste principal, cette idéologie/utopie libérale dont il est question dans la plupart des notices, qui acquiert presque le statut d’une mystique (p. 345) ou d’une religion (p. 302) selon certains des auteurs réunis. Au centre de celle-ci se trouve sans doute ce que Corinne Gobin, dans une des notices, définit comme une société fantasmée à partir du couple (idéal) du consommateur et de l’entreprise (p. 387). La posture du client et du consommateur d’une part, et le modèle dit entrepreneurial de l’autre, pivot générateur de tout un imaginaire réorganisateur des relations sociales et des rapports sociaux, où le mode de communication publicitaire devient hégémonique, y compris dans la communication politique.
C’est une question très féconde qui est ainsi posée de manière transversale dans l’ouvrage. On pourrait la réexaminer avec l’appareillage théorique de Riesman dans La foule solitaire, quand ce dernier décrit le modèle introdéterminé de caractère assis sur une morale précise et des objectifs assujettis à cette morale. Les « nouveaux » mots du pouvoir liés à ce complexe ultralibéral et aux symboles qu’il idéalise participent-ils réellement d’une nouvelle utopie morale à imprimer dans les caractères pour façonner les générations futures sur le modèle du capitaliste introdéterminé ? Ou s’agit-il plutôt d’un vaste écran de fumée, la production rhétorique servant à déguiser sous les atours d’un nouveau mode de vie la domination économique, qui « nue » symboliquement sans cela, sans ce brouillard, apparaîtrait amorale. Pour reprendre une des expressions utilisées par Claude Nosal dans l’ouvrage, ne s’agit-il pas plutôt de « communiquer sur de l’inavouable » (p. 123), de créer une symbolique toute factice destinée à engluer dans les rhétoriques bien-pensantes les dominés, comme ces chômeurs décrits par Serge Ebersold, confrontés aux productions expertes destinées à les rendre « employables » en remodelant leurs attentes et leur comportement ? Est-ce là la nouvelle utopie moralisante de servilité qui se réalise ou un marché de singe par le pouvoir des rhétoriques ? Sans doute les deux à la fois, selon la perméabilité des acteurs à ces rhétoriques de persuasion et d’autopersuasion.
Philippe VIENNE
Institut de Sociologie
Université libre de Bruxelles
Bastien Soulé, Jean Corneloup, Sociologie de l’engagement corporel. Risques sportifs et pratiques « extrêmes » dans la société contemporaine, Paris, Armand Colin, « Cursus », 2007.
Comment comprendre l’engagement corporel dans des sports déclarés extrêmes ou à risque ? Existe-t-il des dimensions sociales et un sens à cet engouement apparent ? L’ouvrage de Bastien Soulé et Jean Corneloup propose de faire un état des lieux sur cette thématique à partir d’une identification des pratiques, un état de la recherche et de l’analyse des prises en charge collectives des pratiques.
Chacun semble avoir une idée de l’identité des sports qualifiés d’extrêmes, à risque ou dangereux. Mais peut-on reprendre ces catégories ordinaires ? Soulé et Corneloup nous montrent que le périmètre de ces pratiques est très fluctuant. Les catégorisations varient aussi bien du point de vue des adeptes de ces sports que de celui des médias qui les décrivent. Les pratiquants adoptent une diversité d’attitude à l’égard des appellations. Ils peuvent se sentir valorisés par l’aura de l’aventurier, les attributs de la témérité ou du courage ou juger stigmatisants ces modes de désignation qui ignorent tout de la minutie de la préparation, de la prudence ou de l’expertise réduisant le danger. Les ambiguïtés des appellations, des classifications et des dénominations de ces pratiques méritaient bien que l’on s’attarde sur les contours des sports extrêmes et à risque. Les auteurs consacrent la première partie de l’ouvrage à la réalisation de cette identification critique.
Face aux incertitudes sémantiques des catégories de référence, on attendait que le salut nous vienne des chercheurs. Ce n’est pas le cas. Aucun accord minimal sur les définitions, styles, dispositions ou logiques sociales ne se dégage. Les travaux ne proposent pas une identification claire des sports à risque et des sports extrêmes. Pour les auteurs de cet ouvrage, les variations du périmètre de ces sports dépendent de l’inscription disciplinaire et théorique des chercheurs. Ce constat de flottement dans l’identification ne les a pas conduits à imposer leur propre démarche d’appréhension de l’objet. Leur choix a été d’emprunter les différents regards sociologiques en puisant dans l’abondante littérature sur le sujet y compris dans leurs propres travaux. Cette décision apparaît judicieuse dans la mesure où Soulé et Corneloup abordent ces pratiques sociales selon différents angles et offrent une compréhension assez large de la diversité des pratiques. Leur goût prononcé pour l’épistémologie les conduit à jouer de la diversité des registres théoriques de façon très œcuménique. Certes, on n’imaginait pas que puisse se dégager de grande théorie explicative sur le risque sportif ; la prudence et la modestie incitant à privilégier l’idée de théories à « basse portée » n’est pas à blâmer. Mais leur choix du relativisme théorique ne permet pas d’emblée au lecteur de saisir les singularités de cette quête contemporaine, déclarative ou réelle, du risque et de l’extrême. Soulé et Corneloup se distancient ensuite clairement d’une conception du risque sportif en tant que finalité. Ils montrent que le risque mobilise plusieurs dimensions de la personne, constitue une ressource à la définition de soi et une façon d’exister positivement. Ils différencient les engagements corporels à risque dans les pratiques sportives de ceux dans d’autres domaines. Pour eux, les conduites addictives et les prises de risques corporels qu’elles impliquent ne peuvent servir de modèle de référence pour comprendre l’ensemble des risques sportifs. Le goût du risque et de l’extrême dans le sport s’inscrit dans des contextes sociaux singuliers en dehors desquels ils n’ont que peu de sens. C’est pourquoi, après avoir identifié les pratiques et croisé les regards sociologiques, les auteurs s’intéressent à la réception collective des risques sportifs et à leur gestion par des organisations et des institutions. Une des originalités de leur travail est de réfléchir aux conduites à risque en tenant compte de leur acceptabilité sociale et des nombreuses organisations et institutions impliquées dans leur gestion collective. Il est en effet difficile de comprendre les risques dans le sport sans étudier les modes de prise en charge et à leur acceptabilité sociale. L’intérêt de prendre en compte l’ensemble des acteurs en contexte est indiscutable. On peut cependant regretter que l’analyse ne fasse pas davantage varier les contextes. Cela aurait permis, par exemple, de savoir si le modèle français influençait de façon singulière la gestion des risques.
L’ouvrage fourmille d’exemples sur les activités de nature, la boxe, le dopage, les blessures, les pratiques « extrêmes » et c’est une de ses grandes qualités. Le plus souvent les cohérences sont bien explicitées. C’est notamment le cas de l’analyse des prises en charge collectives, du traitement médiatique et de l’acceptabilité sociale des pratiques extrêmes, à risque ou dopantes. En revanche, l’homogénéité du corpus d’exemples soutenant l’argumentation est moins évidente lorsque l’ouvrage traite des pratiques. Par exemple, l’analyse des conduites dopantes, traitées entre des questions relatives aux blessures et aux émotions sportives, qui plus est en relation avec des courants de pensée, semble moins convaincante. Cela méritait certainement une explicitation plus étoffée des liens, des cohérences et des différences entre ces pratiques sociales.
Ces quelques réserves n’enlèvent rien à la qualité de cet ouvrage très complet. Les lecteurs s’intéressant à la sociologie du sport et plus largement ceux qui souhaitent comprendre la question du risque dans notre société y trouveront de nombreuses pistes de réflexion et une remarquable synthèse des travaux. Le détour par le sport est indéniablement un atout, la densité du livre reflète bien la diversité et l’intérêt de la littérature publiée dans ce domaine.
Fabien OHL
Université de Lausanne
Faculté des SSP-ISSEP
Anastasia Meidani, Les fabriques du corps, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 2007.
Jean-Michel Berthelot s’était interrogé sur la pertinence d’une sociologie du corps (a-t-elle un sens ?
[3]), et sur les problèmes méthodologiques qu’elle pose
[4]. Anastasia Meidani n’ignore pas ces difficultés, et répond par cet ouvrage à un défi : mettre en évidence l’opérateur social « corps » afin d’analyser à la fois « le processus de la fabrication et de la diffusion des normes en matière d’esthétisme collectif, et celui de la socialisation et de la construction identitaire ».
Pour cela, après avoir analysé les magazines sous l’angle de la mise en jeu du corps, Anastasia Meidani a étudié très attentivement les centres de remise en forme (CRF), par observation et enquêtes auprès du personnel et des adhérents. Du côté des médias, le résultat principal est la mise en évidence de la formidable entreprise morale qui passe par le culte du corps. Mais en même temps l’opération idéologique est claire : « Le culte du corps se fait valoir comme le droit de l’individu à disposer de son corps comme il l’entend » (p. 112). Ce double mouvement, la production de normes sévères et l’injonction à la liberté d’action complique l’analyse des entretiens avec les pratiquants de CRF. Faire la part de « ce qui relève de l’individuation comme processus de production de soi et ce qui relève des usages sociaux du corps comme mécanisme social » paraît bien difficile (et peut-être vain). Pourtant la sociologue retrouve les différenciations sociales et les hiérarchies. L’observation des CRF montre une distribution cohérente de ces centres dans l’espace social : usines de la forme, espaces médicalisés, salles de quartier qui ont leur clientèle, leurs règles et leurs pratiques spécifiques.
L’analyse individuelle des pratiques montre une grande diversité, si on s’intéresse, comme le fait pertinemment Anastasia Meidani, aussi bien aux pratiques alimentaires que sportives ou esthétiques qui visent à modeler le corps. C’est sans doute l’examen de leur trajectoire de vie qui permet de mieux comprendre la volonté de ces pratiquants de travailler sur ce corps, « matière première imparfaite qu’il convient de corriger » : l’auteur met en évidence « le lien fort entre crise de l’identité somatique et processus de modification du corps » (p. 302). Les différences de fabrique portent sur les genres (rentabilité pour les hommes, éthique de la beauté pour les femmes), sur les âges (des corps « mis entre parenthèses » des adolescents, aux corps fragiles et anachroniques des plus âgés), sur le rapport à la norme médicale (le « corps fardeau » des personnes obèses).
À la fin de son ouvrage, Anastasia Meidani s’interroge encore : « Une certaine dimension de la corporéité échappera toujours à l’appréhension sociologique » (p. 323). Bien sûr, et le bon travail sociologique n’essaie pas de le dissimuler, tout en apportant sa part de connaissance essentielle des pratiques contemporaines. Et au-delà, permet au lecteur de rebondir sur d’autres questions. Par exemple : pourquoi cette opposition entre un corps objet de tant d’intérêt et un visage qui l’est beaucoup moins ? Pourquoi cette valorisation du « dur » (masse osseuse lisible, dureté des muscles, ferraille des piercings) et atteinte au « mou » ? Si la sociologie du corps reste pertinente, c’est qu’elle peut en dire beaucoup sur les contradictions que vivent nos contemporains.
Serge Clément.
Laboratoire interdisciplinaire Solidarités, Sociétés, Territoires
CNRS - Université de Toulouse-Le Mirail
[1]
On peut prendre connaissance de cette excellence d’écriture, et des thèmes majeurs d’anthropologie auxquels C. Bergé se consacre, notamment dans
La voix des Esprits. Ethnologie du spiritisme (Paris, Métailié, 1990), et
Héros de la guérison. Thérapies alternatives aux États-Unis (Paris, Le Seuil, « Les Empêcheurs de penser en rond », 2005). C. Bergé a codirigé le numéro d’
Ethnologie française « Voix, visions, apparitions », 33, 2003, et
Le mythe : pratiques, récits, théories, vol. I : « Aux sources de l’expression », Paris, Anthropos-Economica, 2004.
[2]
Parmi les très nombreux ouvrages de Jacqueline Salmon, je ne cite que les plus récents :
Archives naturelles, texte de Christine Bergé, M. H. N. Lyon, Paris, Marval, 2002 ;
Cube, texte de Jean-Louis Schefer, Paris, L’Yeuse, 2003 ;
Le miroir de Bachelard, texte de Michel Côté, Montréal, Roselin, 2004 ;
Mallet-Stevens et la villa Noailles, texte d’Hubert Damisch, Paris, Marval, 2005 ;
Rimbaud parti, texte de Jean-Christophe Bailly, Paris, Marval, 2006.
[3]
Jean-Michel Berthelot, Une sociologie du corps a-t-elle un sens ?,
Recherches sociologiques, n
os 1 et 2, 1982.
[4]
Jean-Michel Berthelot, Corps et société,
Cahiers internationaux de Sociologie, vol. LXXIV, 1983.