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S'inscrire Alertes e-mail - Cahiers Jaurès Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezLes socialistes, la question communale et l’institution municipale
Le cas de Roubaix à la fin du xixe siècleAuteurRémi Lefebvre du même auteur
L’idée communale n’est pas nouvelle dans le mouvement ouvrier à la fin du xixe siècle. Le souvenir de la Commune reste vivace et le mythe communaliste continue à irriguer la pensée socialiste. Mais le cadre municipal (et plus particulièrement celui des villes à concentration ouvrière) s’impose aux socialistes français de manière nouvelle au tournant des années 1880 et 1890. Les villes deviennent en effet un enjeu politique et social nouveau. Création d’un urbanisme ségrégatif, développement des centres urbains et des besoins liés à l’industrialisation, stabilisation de la main d’œuvre, émergence d’institutions ouvrières (les coopératives notamment)... : les villes prennent un visage nouveau et constituent le miroir grossissant des inégalités et des tares du capitalisme. Cette urbanisation pose un certain nombre de problèmes et fait naître des contradictions, propres au nouvel âge du capitalisme: problème d’éclairage, d’eau, de pavage des rues, d’acheminement des matières premières industrielles... Peu à peu, le diagnostic sur la ville se politise. L’idée se développe que le « levain urbain » doit être un « levier politique ». Les villes deviennent les théâtres d’une mobilisation politique régulière. Les « premiers Mai » contribuent localement à développer les conflits sociaux et les polarisent parfois autour du pouvoir communal. Le niveau municipal acquiert par ailleurs une importance administrative et politique de premier ordre. Depuis 1882, le maire n’est plus nommé par le pouvoir central mais élu. Avec la loi de 1884, la commune, réduite jusqu’alors au statut de simple rouage administratif, devient une entité politique, objet de toutes les attentions des républicains et bientôt des organisations ouvrières.
2 Les socialistes prennent acte de ces changements à la fin des années 1880 alors que le mouvement ouvrier paraît dans l’impasse. L’attention de nombreux socialistes se porte ainsi de manière nouvelle sur le cadre politique communal. La tentation est grande de chercher à détourner l’esprit de la loi de 1884 et d’utiliser les municipalités à des fins politiques pour en faire des bases d’opération et en subvertir les fonctions. À la manière de Gambetta qui entend consolider le régime républicain sur la base de l’intégration des collectivités locales (la république sera gagnée « par les mairies »), l’idée que le socialisme peut s’imposer par les hôtels de ville fait son chemin. On assiste donc à la naissance d’un enjeu politique nouveau, l’enjeu municipal que le mouvement socialiste, éclaté en chapelles, est amené à rattacher à son débat doctrinal d’ensemble.
3 La question municipale est ainsi constituée en objet de controverses. Un rapport de forces se structure autour de cette question. Les débats sur la « nature » du socialisme municipal font l’objet d’une intense production doctrinale des années 1880 jusqu’à la veille de la Première Guerre mondiale et sont relativement bien connus[1] [1] Patrizia Dogliani, Un laboratoire de socialisme municipal :...
suite. « Le socialisme » peut être analysé à la fin du xixe comme « une substance sociale » nouvelle et un bien à la fois intellectuel et politique susceptible d’appropriations individuelles ou collectives très diverses qui va progressivement s’objectiver dans des discours, des groupes, des marques, des sigles, des modalités organisationnelles, des pratiques, des électorats[2] [2] Michel Offerlé, « Le nombre des voix. Électeurs,...
suite… La question municipale constitue un des enjeux de la lutte symbolique pour la définition légitime de ce « socialisme » à l’état naissant. C’est sur ce qu’il est convenu alors d’appeler « la question municipale » qu’achoppe une partie des divisions du socialisme français. Le différend idéologique oppose principalement, on le sait, les guesdistes aux possibilistes et fixe les termes et les cadres du débat municipal pour de longues années. Pour les possibilistes, qui vont contribuer à acclimater la notion de service public dans le socialisme français et au-delà, le socialisme municipal est non seulement le laboratoire du socialisme, un terrain fertile d’innovation, mais aussi son embryon, la cellule essentielle de la société future. La commune, considérée dans une vision organiciste du social comme la molécule de la société, est un champ d’expérimentations illimitées qui permet de passer de « la propagande par le fait » à « la preuve par le fait ». Le socialisme est conçu comme le résultat progressif de conquêtes sectorielles obtenues de haute lutte par le mouvement ouvrier et le municipalisme y apporte un concours essentiel en développant les services d’utilité collective. Pour Paul Brousse, qui reprend la formule de Benoît Malon, la question communale est ainsi « plus de la moitié de la question sociale ». L’action politique au niveau local revêt de surcroît une valeur propédeutique. Elle permet un apprentissage politique et administratif. Les guesdistes rejettent avec force cette conception possibiliste du socialisme et assènent invariablement qu’« il ne saurait y avoir de socialisme municipal ». L’outil de la transformation sociale, c’est l’État et le communalisme qui hante les esprits ouvriers doit être combattu car il est stérile et source d’illusions. La participation aux scrutins municipaux ne saurait être conçue autrement que comme un levier de mobilisation, un outil de propagande car la prise du pouvoir ne peut se découper « en tranches ». C’est la conquête de l’État qui doit ainsi être prioritaire et dont doit découler la restitution à la collectivité des moyens de production.
4 On ne peut s’en tenir à une analyse exégétique de ces positions doctrinales. Si la controverse met en jeu des conceptions antagoniques du changement social, elle traduit surtout les intérêts divergents de groupes sociaux et les stratégies politiques différenciées qui en résultent. À travers ces débats, il s’agit pour partie de justifier et de rationaliser des stratégies et des trajectoires à la fois personnelles et organisationnelles. La théorie broussiste des services publics est prioritairement utilisée légitimer la pratique politique des possibilistes[3] [3] M. Offerlé, Les socialistes et Paris, thèse de science...
suite. Les prises de position ne prennent leur sens que relationnellement dans et par l’écart distinctif qu’elles induisent. Par ailleurs, les spécificités des positions et des organisations sont à rapprocher de la sociologie des groupes qui constituent la base de leurs soutiens et de leurs effectifs militants. Le possibilisme recrute le plus souvent chez les ouvriers qualifiés qui aspirent aux responsabilités. Brousse attribue à la classe ouvrière en général les propriétés sociales très particulières (culture, compétence, autonomie…) des travailleurs qui s’identifient à son organisation. Inversement, le guesdisme ne « prend » et ne prospère véritablement que dans la classe ouvrière la plus pauvre, la plus déracinée et la moins qualifiée (celle des « bagnes » textiles notamment) qui met tous ses espoirs dans la révolution.
5 Les divergences d’appréciation sur la question municipale n’ont qu’une incidence très faible sur le plan des stratégies politiques et des pratiques. L’ensemble des composantes de la nébuleuse socialiste se lance en effet à partir de 1892 à la conquête des hôtels de ville. Les élections municipales de 1892 marquent les premières victoires et inaugurent un rayonnement politique nouveau. 70 communes environ sont socialistes (dont un tiers pour le POF). Roubaix, conquise par les guesdistes, devient la « ville sainte » du socialisme. La victoire municipale de 1896 est fêtée le 30 mai 1896 lors du banquet de Saint-Mandé resté célèbre. Avec ces victoires, de simple idéologie le socialisme devient une force politique à part entière. C’est en partant à l’assaut des mairies que le socialisme se constitue originellement en une entreprise politique orientée vers la conquête des trophées et des mandats électoraux. Le marché politique à conquérir pour les socialistes est en effet d’abord local. Si le socialisme en tant que discours ou organisation s’objective peu à peu, c’est en partie parce que des élus au niveau local s’en réclament et que des citoyens et des électeurs progressivement s’y reconnaissent sur la base des actions menées et des discours tenus. Les élections et les victoires municipales transforment « concrètement » les organisations socialistes. L’acceptation des règles du jeu électoral local n’est pas étrangère à l’imposition des « sections » comme unités de base du socialisme. Si le souci de l’organisation ne domine pas le socialisme, c’est pour partie parce qu’il peut s’appuyer sur les municipalités conquises. Le cadre municipal s’impose tout particulièrement aux guesdistes qui, en dépit de leurs réticences, jouent le jeu électoral. Le retour à l’intransigeance doctrinale qui marque la fin du siècle (congrès d’Ivry) et s’explique par la concurrence de Jaurès ne se traduit pas par l’abandon des positions municipales. Le cas de Roubaix apparaît de ce point de vue exemplaire des usages faits par les premiers socialistes de l’institution municipale et de la manière dont le municipalisme façonne le socialisme.
Roubaix : une victoire symbolique pour les socialistes
6 Le primat accordé aux dimensions idéologiques et juridiques du « socialisme municipal » a conduit quelque peu à éclipser l’analyse des pratiques, à quelques notables exceptions près. Elle se révèle pourtant heuristique. Le niveau municipal peut en effet être appréhendé à la fin du xixe comme la porte d’entrée des socialistes dans un champ politique dont les règles sont en voie de constitution et, à ce titre, le point de contact entre deux univers en cours d’institutionnalisation et de consolidation (« le socialisme », « l’espace politique municipal »). C’est à l’échelle municipale qu’en premier lieu une place est concédée dans le jeu politique aux élites ouvrières qui se font jour. C’est sur le plan local que ces nouveaux outsiders et novices en politique, font valoir et légitiment leur droit à la représentation tout en essayant de surmonter l’illégitimité sociale dont ils sont victimes[4] [4] Sur la question de la légitimation d’un personnel politique...
suite. Par-delà leurs divergences d’appréciation, l’ensemble des socialistes, au tournant des années 1890, cherchent à s’emparer des positions municipales[5] [5] Les élections de 1892 marquent les premières grandes victoires. ...
suite. Cette stratégie s’apparente à un pari : en pénétrant l’arène municipale, il s’agit en somme de prendre possession de l’institution sans se faire posséder par elle, d’en subvertir les usages et d’en inverser les normes dominantes sans en intérioriser les règles.
7 Roubaix revêt une valeur exemplaire à divers titres qui en font un objet d’étude précieux. À l’issue des élections de 1892 qui portent les guesdistes à la tête du conseil municipal, ce centre industriel, symbole du capitalisme usinier, est la première ville de plus de 100 000 habitants conquise par des représentants ouvriers. La victoire municipale et, l’année suivante, l’élection dans la même ville de Jules Guesde au Parlement donnent à la cité ouvrière un rayonnement national voire international. Ville-pilote où le cadre juridique existant est mis à l’épreuve, avant-garde du mouvement ouvrier vers lequel tous les regards se portent et qui fondent tous les espoirs, Roubaix se voit décerner le titre de « ville sainte du socialisme ». Dans cette ville-fleuron du guesdisme, la volonté de transformer la municipalité et de ne céder en rien au municipalisme est en première analyse très forte. Henri Carrette, élu maire, incarne enfin « la figure modale » du maire-cabaretier socialiste et du nouvel entrepreneur politique de la fin du xixe. L’équipe municipale est constituée en très grande majorité d’anciens ouvriers devenus cabaretiers qui n’ont d’expérience de gestion que celle des coopératives ouvrières, ce qui lui vaut le surnom – et le stigmate – de « conseil des buveurs de bière ».
8 On montrera d’une part comment les socialistes concourent de manière décisive à la « politisation » de l’espace politique local en introduisant au niveau municipal la politique sous sa forme « moderne », c’est-à-dire partisane. Il s’agira d’analyser dans quelle mesure ils assignent à la relation électorale locale la signification d’une transaction de nature politique et contribuent à l’exacerbation de la concurrence pour la conquête des positions électives municipales. On verra d’autre part, qu’en retour, l’insertion dans le jeu local n’est pas sans effets sur les socialistes eux-mêmes. Les socialistes prennent part au jeu institutionnel parce qu’ils en attendent une augmentation de leurs ressources ; mais ce faisant ils sont contraints d’en intérioriser les normes, non sans de grandes difficultés (ce qui explique en partie leur échec de 1902[6] [6] Cet article regroupe quelques éléments d’un chapitre...
suite).
Roubaix au tournant du siècle
9 La ville est à la fin du xixe le premier centre textile français. Elle connaît à partir du début du xixe un essor économique exceptionnel par sa rapidité et son ampleur qui en fait un cas tératologique d’expansion industrielle. En moins d’un siècle, la cité drapière du xviie est devenue une ville manufacturière créée de toutes pièces par et pour l’industrie textile. De 44 hectares en 1827, sa surface au sol passe à 349 hectares en 1884. Entre 1800 et 1896, l’explosion démographique est édifiante : la population progresse de 1 380 %. La population est multipliée par quatre de 1800 à 1850 et quadruple à nouveau de 1850 à 1896 (13 132 habitants en 1826, 124 365 en 1901). Aucune ville d’Europe ne présente un tel phénomène à l’époque. Cette progression démographique est la conséquence de la mécanisation du peignage introduite en 1824 puis du tissage de la laine qui concentrent dans l’enceinte même de la ville les tisserands jadis travailleurs à domicile dans les campagnes environnantes. L’industrialisation peuple la ville d’une population presque exclusivement ouvrière, où les classes intermédiaires n’occupent qu’une place restreinte. En 1900, la ville compte près de 35 000 ouvriers textiles. Cette industrialisation sauvage a provoqué un développement urbain anarchique. Roubaix s’est construite par addition de courées et de forts. Ruche bourdonnante, la ville est un entrelacement labyrinthique et inextricable d’usines et de courées. L’espace urbain est structuré très fortement en quartiers qui s’organisent autour d’un ou de plusieurs lieux de production.
10 Le développement de l’industrie a généré progressivement un patriciat urbain bien défini, fermé et présentant des caractéristiques relativement spécifiques (sens du travail, ascétisme, pratique religieuse…). L’industrie textile locale est une affaire de familles mais non l’affaire d’une seule famille ou d’une seule usine. La généalogie des grandes familles locales tend à se confondre avec l’histoire même de la ville. Ce patronat familial contrôle peu à peu l’économie locale de sorte qu’aucune affaire ne peut se monter sans l’assentiment de la chambre de commerce et qu’après 1850 on n’enregistre plus de réussite individuelle dans la ville. Stratégies patrimoniales et matrimoniales se confondent. La fonction traditionnellement assignée à l’institution municipale est d’assurer les conditions de la prospérité. La non-ingérence du pouvoir municipal dans l’économie et surtout dans le développement urbain qui a donné au patronat les coudées franches constitue un des éléments d’explication de la croissance industrielle et démographique et de l’absence d’un réel tissu urbain. La municipalité valorise la charité catholique et veille à ce que la bienfaisance municipale n’empiète jamais sur celle des œuvres patronales et paroissiales. Les délibérations communales sont considérées comme des réunions familiales où « la politique » n’a pas sa place. Jusqu’en 1892, les élections municipales apparaissent peu disputées et concurrentielles, alors même que le maire est élu au suffrage direct. L’irruption des guesdistes sur la scène locale bouleverse profondément cette donne socio-politique.
11 La victoire des socialistes survient à l’étonnement général. Ni les autorités préfectorales, ni les socialistes, qui présentent le jour du scrutin une liste incomplète, ne l’avaient véritablement prévu. Le socialisme s’est développé à Roubaix sous sa forme la plus révolutionnaire et structurée : le guesdisme. Le prolétariat textile, misérable et exploité par un patronat de combat est prédisposé, comme l’a montré Claude Willard, à accepter la greffe marxiste. « Souvent fils d’ouvriers de père en fils, voués à rester ouvriers toute leur vie, cantonnés dans des quartiers de lépreux, surexploités par un patronat de combat, […] ils accèdent assez facilement à une conscience de classe révolutionnaire et se laissent séduire par le messianisme guesdiste[7] [7] Claude Willard, Socialisme et communisme, Paris, Armand...
suite. » Face au pouvoir social et aux ressources des industriels, les guesdistes n’ont pu se développer qu’en se structurant sur des bases collectives fortes. L’arrivée de Jules Guesde en 1881 accélére la progression socialiste. Il inaugure la première coopérative ouvrière en mars 1887 (la Paix, la première de France). La section du parti ouvrier n’est véritablement fondée qu’en 1889. En 1892, on dénombre déjà 17 sous-sections. Comme le socialisme belge dont il s’inspire, le socialisme à Roubaix s’est construit en épousant les formes traditionnelles de la sociabilité ouvrière qui constitue le canal privilégié de son imprégnation. « Le cabaretier débite du socialisme » dit une chanson ouvrière. 25 % des militants recensés sont débitants de boisson.
12 Le scrutin de mai 1892 constitue la première élection que les guesdistes préparent avec soin. Le Parti Ouvrier s’est doté d’un programme au congrès de Lyon en 1891. Les hasards du calendrier qui associent 1 er mai et élections municipales inscrivent d’emblée le scrutin dans un cadre propice à la mobilisation. Néanmoins, la campagne ne débute vraiment que deux semaines avant le scrutin. Quatre jours avant le premier tour, aucune liste n’est encore rendue publique[8] [8] Le Journal de Roubaix, le 27 avril 1892. ...
suite. Lors du premier tour, la participation s’élève à 81,8 % des inscrits. La liste collectiviste arrive en tête avec 43,9 % des suffrages exprimés devant le maire sortant, Lagache (38,6 %) et Largillière (républicain modéré, 24,8 %). Au deuxième tour la victoire collectiviste est acquise (52,5 % contre 47,5 % au maire sortant). Le taux de participation progresse d’un point, atteignant 82,9 %. Henri Carrette est élu maire. En perdant la mairie, le patronat perd la face. L’unanimisme local est rompu. Les industriels ne peuvent se résoudre à être les administrés d’ouvriers. Le contrôle de la scène politique municipale leur échappe, pour la première fois, dans une ville qu’ils ont contribué à façonner. Le capital social s’était jusque-là converti naturellement en capital politique. La conquête de la mairie est une victoire symbolique très forte et s’apparente à une revanche sociale comme en attestent les manifestations qui l’accompagnent. Lieu de contre-influence, la municipalité cherche à l’évidence à soustraire les ouvriers à l’emprise des œuvres patronales. Le rayonnement national voire international, dont la victoire fait l’objet, entache la réputation de la ville textile et donc le prestige du patronat[9] [9] Des journalistes de la France entière et de divers pays...
suite.
13 Le surgissement local des socialistes modifie ainsi les définitions routinières des situations politiques. Les structures d’un affrontement bipolaire et frontal sans précédent ayant pour enjeu la mairie se mettent en place[10] [10] La situation est très proche à Limoges où les socialistes...
suite. L’arrivée des socialistes oblige les industriels les plus puissants à sortir de la réserve, à laquelle, « noblesse oblige », ils s’étaient tenus et à entrer dans l’arène politique. L’un des patrons les plus puissants de la place, Eugène Motte, se lance ainsi dans la politique (tout en se défendant d’en faire) afin de « ramener le calme ». Il se présente « comme le père des ouvriers » (il en emploie 7000 à la fin du siècle). Les forces patronales mesurent qu’elles ne viendront à bout des guesdistes qu’en imitant leurs méthodes et qu’en mettant en œuvre une propagande active et organisée. Elles se dotent d’une organisation, l’Union sociale et patriotique (l’USP). « Anti-collectiviste » et locale avant tout, l’organisation fédère ses membres avec un objectif unique : s’opposer aux candidats du parti ouvrier à toutes les élections, quelle qu’elles soient. Elle rassemble 6000 adhérents en 1896. Cette organisation n’est pas présentée au départ comme durable.
14 L’organisation est surtout mise à l’épreuve lors des élections municipales de 1896. En 1896, à l’inverse de 1892, la mobilisation est donc très forte. Reboux décrit Roubaix à la veille des élections : « Deux armées sont en présence » et « le pays tout entier s’intéresse aux résultats des élections de Roubaix[11] [11] Le Journal de Roubaix, le 4 mai 1896. ...
suite ». Les forces modérées sont unies derrière Eugène Motte face au parti ouvrier. Les candidats socialistes puisent largement dans les ressources communales pour conserver leurs positions[12] [12] Il est guère douteux que la municipalité ait utilisé...
suite. Des gâteaux sont distribués aux enfants dans les écoles communales lors du premier mai 1896. L’USP se résout à la présentation d’un programme, proche de celui du Parti Ouvrier. Mais, malgré les efforts déployés par l’USP, la victoire n’est pas au rendez-vous. Les socialistes sont même reconduits dès le premier tour avec près de 1 500 voix d’avance sur l’USP. Le taux de participation progresse encore pour avoisiner les 90 %. Jusqu’en 1902, l’USP ne parviendra pas, malgré ses efforts constants, à bouter le collectivisme hors de l’hôtel de ville.
15 La donne politique locale est modifiée structurellement par l’arrivée des socialistes. Ce fait n’échappe pas aux observateurs contemporains. Après les élections de 1896, Reboux annonce à cet égard : « Le nouveau classement des partis politiques sera durable ». La politisation de l’enjeu municipal se fait progressivement et dans l’interaction des groupes sociaux qui l’investissent. La mairie se constitue en trophée politique disputé (la loi de 1884 et ses dispositions juridiques n’ayant pas sur ce plan un effet mécanique). Une lutte durable fortement compétitive est désormais ouverte pour l’accession aux fonctions municipales. Les scrutins municipaux deviennent à la fois plus disputés et plus incertains. Une configuration politique naît ainsi autour de l’institution municipale dont la définition est le résultat d’une interdépendance nouvelle entre groupes sociaux organisés. C’est par les élections municipales que se politise la population ouvrière, qu’elle prend conscience d’elle-même, qu’elle s’approprie et domestique la procédure électorale. L’augmentation très nette de la participation électorale est un bon indicateur du processus. C’est l’usage que les socialistes font de l’institution qui confère à la maîtrise des ressources municipales une importance centrale au niveau local. Si les forces patronales entreprennent tout pour se rendre à nouveau maître de l’hôtel de ville, c’est que l’équipe ouvrière promeut une nouvelle définition de l’institution et en fait un outil politique inédit visant à lutter contre les bases du pouvoir social patronal.
La nouvelle définition de l’institution portée et limites de l’expérience guesdiste
16 À la tête de la municipalité, les guesdistes mettent en cause de diverses manières l’ordre institutionnel. Par leur simple présence, qui trahit des dispositions sociales inhabituelles, ils y introduisent des modes de présentation de soi et un langage inédits qui dérogent aux usages et à l’ordonnancement des gestes institués. Leurs façons d’être, de se tenir, de s’exprimer… sont attentatoires aux codes établis. Plus fondamentalement, ils assignent une nouvelle fonction à l’institution. L’institution jusque-là visait, on l’a vu, à concourir avant tout à la prospérité de l’industrie textile et à la paix sociale[13] [13] Ainsi pour Eugène Motte, « l’exercice des fonctions...
suite. Leurs nouveaux ressortissants tentent de mettre en cause cette conception et poser comme référents centraux, non pas « l’intérêt de la ville » et les jugements « informés » par la compétence mais l’amélioration de la condition ouvrière, « le socialisme »… Aux yeux des élus, les réformes municipales ne font sens que dans la perspective de la conquête du pouvoir d’État et n’ont aucune valeur intrinsèque, le socialisme n’étant pas d’« essence municipale ». Elle doit permettre par ailleurs de diffuser les mots d’ordre du parti[14] [14] L’institution municipale devient une tribune politique. ...
suite. Les guesdistes n’ont pas anticipé les problèmes et les dilemmes que l’occupation de rôles institutionnels pouvait poser au regard de la doctrine socialiste. Les socialistes découvrent en cela l’institution autant qu’ils cherchent à la transformer.
17 Le droit de la représentation, tel que le conçoit l’organisation ouvrière, est essentiellement fondé sur des ressources idéologiques et une offre de biens abstraits déclinés en un faisceau d’œuvres sociales concrètes. Les élus sont mandatés par un programme révolutionnaire. Aussi l’action municipale tend-elle à répondre à une nouvelle rationalité politique et se manifeste comme la mise en œuvre d’un programme[15] [15] Il faut garder à l’esprit que les programmes, surtout...
suite. Jusqu’à 1902, le conseil ne cessera d’invoquer le programme de Lyon[16] [16] Il s’agit du programme municipal dont s’est doté le...
suite. Il annonce en 1892, avec beaucoup d’imprévoyance, qu’il sera appliqué dans deux ans au plus tard. La volonté de le mettre en œuvre est d’autant plus forte qu’elle revêt à Roubaix une valeur de test national. Par la mise en œuvre d’un certain nombre d’innovations municipales, il s’agit pour le parti ouvrier de mesurer et d’éprouver la capacité de résistance du pouvoir central aux avancées du municipalisme socialiste. Quelle est la marge de tolérance et de jeu laissée par le pouvoir dans l’appréciation de la loi de 1884 ? Dans quelle mesure peut-il s’opposer à la diffusion horizontale des innovations municipales? Les enjeux sont d’emblée posés comme dépassant les limites du cadre local[17] [17] Le Socialiste, journal national guesdiste, crée une rubrique...
suite. À plusieurs reprises, un bras de fer contentieux est ainsi livré entre l’équipe socialiste et l’autorité préfectorale. Par l’entremise de Jules Guesde, les problèmes municipaux roubaisiens sont inscrits à l’agenda parlementaire. Il en est ainsi de la création de la pharmacie municipale, du centre de consultations juridiques, de la réforme de l’octroi… Par ailleurs, les élus guesdistes ne doivent pas démériter du titre de « ville sainte » décerné à Roubaix. Henri Carrette annonce, une fois élu, que sa gestion sera « la meilleure de la France entière pour la classe souffrante ». En faisant du programme leur référent, les socialistes définissent le terrain à partir duquel ils entendent être jugés. C’est à cette aune que Le Journal de Roubaix, prenant en quelque sorte la municipalité à son propre jeu, juge l’action socialiste et la rappelle à l’ordre et à ses engagements (Le Journal de Roubaix fait ainsi remarquer que la laïcisation du personnel mise en œuvre n’est pas inscrite dans le programme de Lyon et donc que les électeurs ne se sont pas prononcés sur cette question[18] [18] Le Journal de Roubaix, le 31 juillet 1892. ...
suite). Une pression très forte de divers ordres s’exerce donc pour que soit traduit en actes le programme municipal. Elle va constituer un facteur décisif d’échec.
18 Les cantines, les crèches et le sanatorium constituent les innovations ayant l’écho le plus important. Les cantines sont inscrites à l’ordre du jour dès les premières séances du conseil municipal. C’est qu’elles constituent un symbole important pour la population en contribuant à une amélioration tangible de la condition de l’enfance ouvrière. La nourriture « saine et fortifiante » qu’elles prodiguent chaque jour est censée préparer les générations qui formeront les bataillons de la « Révolution sociale ». Elles existent à Roubaix avant 1892, comme se plaît à le noter la presse hostile à la municipalité collectiviste[19] [19] Le Roubaisien, le 26 février 1893. ...
suite. Mais elles prennent une ampleur beaucoup plus considérable sous l’administration socialiste. Les guesdistes doivent néanmoins se résigner à ne pas les gérer directement et à en confier le fonctionnement à la caisse des écoles[20] [20] Les élus souhaitaient que les cantines soient placées...
suite. En 1896, l’ensemble du réseau scolaire est desservi. Le nombre de repas ne fait que croître : 161132 en 1892-1893 (dont 159 681 gratuits), 732 104 (726 478) en 1899-1900. La première crèche « socialiste » est ouverte en mai 1894. Là encore la mesure ne constitue pas une complète nouveauté. Le premier établissement de ce type a été créé en 1867 mais son activité était restée limitée. À partir de 1894, le conseil municipal supprime la subvention municipale aux crèches privées malgré de vives protestations. Jusque 1900, deux crèches privées continuent à exister mais ferment après cette date. Le poste budgétaire des crèches est multiplié par trois durant la période.
19 Plusieurs articles du programme se heurtent aux vetos préfectoraux ou à la mauvaise volonté du pouvoir central qui veille très scrupuleusement au respect de la tutelle pour éviter que l’expérience roubaisienne ne fasse tâche d’huile[21] [21] L’opposition du préfet fait les délices de la presse...
suite. De nombreuses délibérations sont annulées au motif qu’elles portent sur des sujets étrangers aux attributions du conseil (journée de 8 heures dans les contrats passés avec la mairie, pharmacie municipale à prix de revient…). Par décision prise le 13 octobre 1893, les socialistes tentent de mettre en place des consultations judiciaires gratuites, mesure qui vise directement l’arbitraire patronal, mais le préfet annule la délibération. La mesure voit finalement le jour en 1896, grâce à la persévérance et à une ruse administrative que d’autres municipalités ne vont pas manquer de reproduire. L’astuce de l’administration a été d’inclure l’avocat dans le personnel municipal. La préfecture ne peut interdire cette mesure, adoptée quelques semaines auparavant par le préfet de l’Hérault pour la ville de Sète. En 1896, 1042 consultations sont réalisées. Calais, Lille, Montluçon, Roanne instituent ce service à la suite de Sète et de Roubaix. Au fil des années, les élus font montre d’une certaine habileté. Le métier politique qu’ils incorporent peu à peu tient à une capacité à endosser des décisions.
20 Au final, on peut juger le bilan de la municipalité, au regard des objectifs affichés, globalement « inégal et relativement maigre[22] [22] C. Willard, Les guesdistes…, op. cit. , p. 350. ...
suite ». Le pragmatisme est très vite de mise : le passage au socialisme par la voie municipale (contraire au credo guesdiste mais suggéré par de nombreuses déclarations) est très vite abandonné. La « modernité » sociale dont les socialistes sont porteurs prend donc appui sur la tradition locale très vivace de l’assistance[23] [23] Les élus socialistes ont mesuré précocement le poids...
suite. Le bureau de bienfaisance reste le levier principal pour la distribution des aides sociales. L’incapacité des socialistes à mettre en œuvre intégralement leur programme suscite de grandes déceptions. Le rêve d’un changement social radical porté par le parti ouvrier se dissipe. Reste que, par leurs actions, les socialistes orientent durablement l’usage de l’institution. À Roubaix comme dans d’autres villes, ils concourent incontestablement au développement et à l’acclimatation de l’interventionnisme municipal, à la dilatation des champs d’action relevant du « municipal » et jouent un rôle central dans l’aggiornamento des modes d’action publique locale à la fin du xixe[24] [24] Pour une réévaluation du local dans la genèse de l’État-providence,...
suite. Les crédits sociaux atteignent au total près de 25 % du budget[25] [25] Bernard Ménager évoque un taux record en France (« Le...
suite. En mettant en œuvre leur programme, les socialistes contribuent à modifier la raison d’être de l’institution et les représentations socialement légitimes et dominantes de son utilité sociale. Les socialistes ont l’ambition de rompre avec la logique de la charité que les municipalités précédentes avaient toujours veillé à protéger, en ne se substituant pas aux initiatives privées. En cela, ils portent atteinte à la domination paternaliste. Que Le Journal de Roubaix accuse les cantines de « détruire l’esprit de famille déjà affaibli dans les ménages ouvriers » en témoigne[26] [26] Le Journal de Roubaix, le 15 mars 1900. ...
suite. Si l’imbrication des œuvres publiques et privées demeure, elle est moins forte. L’offre de biens collectifs est censée supplanter le régime des faveurs et la pauvreté, qualifiée institutionnellement de manière nouvelle, tend à être dégagée de son unique appréhension religieuse.
21 On a évoqué les obstacles juridiques et législatifs que l’application du programme de Lyon rencontre à Roubaix. Les limites de la politisation relèvent aussi de facteurs propres à la majorité municipale. Un mode de légitimation idéologique cohérent de la pratique institutionnelle courante ne parvient pas à être proprement défini. L’identité programmatique donnée à l’action municipale reste pauvre, confuse et peu distinctive. Le constat tient pour partie à la nature des problèmes traités par la municipalité. Adjudications, enlèvement d’immondices, problèmes de mitoyenneté, renouvellement de bail… : de nombreuses questions auxquelles les socialistes sont confrontés et qui nécessitent l’acquisition difficile d’un savoir-faire technique, revêtent, selon l’expression consacrée, « un caractère d’édilité ». Entre 1892 et 1898, le conseil fait paver pas moins de 150 rues ; la voirie constitue pendant l’exercice socialiste le premier poste budgétaire. L’exercice des fonctions municipales suppose un apprentissage de réalités longtemps étrangères aux élus révolutionnaires : « Par d’humbles chemins vicinaux, le concret, le local s’insinuent au cœur des perspectives catastrophistes[27] [27] M. Perrot et A. Kriegel, « Le socialisme et l’exercice...
suite ». Mais les élus peinent aussi à constituer et à problématiser les questions en termes politiques. La montée en généralité à partir de problèmes administratifs, concrets ou gestionnaires ne peut s’adosser à une conception formalisée et sédimentée politiquement signifiante des problèmes municipaux qui fait encore défaut. Dans ces conditions, les « précédents » sont souvent évoqués pour justifier les décisions qui ne sont pas inscrites dans le programme, voire y contreviennent. Plus fondamentalement, les décisions du conseil municipal ne sont pas le produit d’une entreprise politique collective déterminant et mettant en œuvre des options politiquement cohérentes et clairement définies au préalable. L’organisation ne joue pas le rôle d’instance de coordination et d’élaboration de propositions et de constitution d’un projet global et cohérent.
22 Faute d’une discipline et de normes partisanes véritablement prescriptives encadrant l’action des élus, le conseil est la proie de divisions incessantes. L’élu ouvrier dans la conception guesdiste n’est que le mandataire de l’organisation dont il tire sa légitimité fondamentale et à laquelle il est tenu sans cesse de se référer. Il est l’expression quasi-fonctionnelle de la volonté du parti dans les institutions où il est son porte-parole délégué. Le mandat conféré à l’élu par le parti est en somme dépersonnalisé et anonymisé. Diverses technologies partisanes sont conçues pour mettre l’élu sous tutelle. Les adjoints guesdistes doivent signer « des abdications d’indépendance » ou « des démissions en blanc ». Les comptes rendus de mandat mettent en scène la dépendance partisane. En fait, la mainmise du parti sur les représentants se révèle très faible. Le conseil municipal est loin d’être le bloc homogène et monolithique assurant la représentation unitaire des intérêts collectifs de la classe ouvrière qu’il prétend être et « le socialisme » est à la mairie, hormis les orientations que définissent le programme, ce qu’en font les élus. Dès la première séance, la discipline partisane révèle sa faiblesse : Henri Carrette n’est pas le seul candidat au poste de maire. En 1896, il en est de même[28] [28] Séance du conseil municipal du 17 mai 1896, Bulletin municipal. ...
suite. En décembre 1893, un élu ouvrier, Rose, déclare en conseil avoir toute liberté dans les votes et qu’il entend en user[29] [29] Séance du conseil municipal du 19 décembre 1893, Bulletin...
suite. Le conseil municipal constitue un lieu de délibération où chacun exprime le plus souvent un point de vue individuel comme c’était le cas sous les municipalités précédentes.
23 En permanence le conseil municipal est ainsi travaillé par des stratégies centrifuges, plus ou moins individualistes, et miné par des divisions incessantes. Les guesdistes se révèlent impuissants à rassembler et à maîtriser les divergences qui sapent leur entreprise politique. Les normes partisanes fluides et « l’intérêt supérieur du parti » peu objectivé ne permettent pas d’avoir raison des conflits et de réguler les rivalités. Le fait n’est pas propre à Roubaix mais concerne de nombreuses municipalités ouvrières dans une période où les règles partisanes se consolident peu à peu[30] [30] À Saint-Denis, les divisions au sein du conseil municipal...
suite. « Pour une question insignifiante, nous nous livrons à une discussion sans fin et nous sommes sur le point de nous prendre aux cheveux » déclare un conseiller[31] [31] Séance du conseil municipal du 5 mai 1893, Bulletin municipal. ...
suite. Les discussions en commissions sont « longues et orageuses[32] [32] Séance du conseil municipal du 8 juillet 1892, Bulletin...
suite ». Les joutes ne parviennent pas à se ritualiser. Desobry regrette que le langage de ses collègues soit volontiers ordurier et trop peu « parlementaire[33] [33] Séance du conseil municipal du 22 juin 1894, Bulletin municipal. ...
suite ». Il n’est pas rare que les échanges tournent au pugilat et ou même à l’affrontement physique comme en avril 1894[34] [34] Séance du conseil municipal du 13 avril 1894, Bulletin...
suite.
24 Aussi, faute d’une ligne d’action définie par le parti et d’un fort leadership mayoral, ce sont avant tout les intérêts personnels et surtout matériels des élus municipaux ainsi que les intérêts particularistes dont ils sont porteurs qui prévalent dans la conduite des affaires communales. Les décisions prises apparaissent avant tout comme le résultat d’une concurrence entre des entrepreneurs locaux (les conseillers municipaux) défendant des logiques particulières et contradictoires. La volonté était forte initialement de déterritorialiser autant que de dépersonnaliser les mandats d’élus. Elle fait long feu. La défense des intérêts personnels des élus, conjuguée à celle des quartiers, constitue avant tout le creuset des décisions communales. Les exigences territoriales et clientélistes prennent rapidement le pas sur les critères partisans et idéologiques dans la conduite des affaires. Les élus ont accès dans l’exercice de leurs fonctions à des ressources diverses (emplois, denrées, aide sociale, « pots de vins »…). Elles sont dans une large mesure au principe des conflits qui opposent les conseillers municipaux. Le « fromage municipal », comme l’appelle ironiquement la presse, suscite toutes les convoitises.
25 Plus que les mandants de leur parti, les élus sont de plus avant tout des représentants d’intérêts particularistes (territoriaux ou catégoriels). Les élus ne parviennent pas à se dégager des intérêts particularistes qu’on leur somme de défendre et à s’abstraire de considérations localistes. L’adjoint Lepers soutient sans cesse le corps des pompiers auquel il appartient depuis 25 ans[35] [35] Séance du conseil municipal du 7 février 1896, Bulletin...
suite. L’ancrage territorial des conseillers municipaux a pour effet que chaque élu au sein du conseil est identifié non comme le spécialiste d’une question (même s’il possède une délégation particulière), mais comme le représentant de son quartier et d’une clientèle[36] [36] L’analyse de la situation à Paris est très proche, voir...
suite. Au sujet des subventions municipales aux troupes de théâtre, Achille Lepers ne cache pas qu’« il y a des électeurs au Pile et à l’Epeule qu’il faut satisfaire[37] [37] Séance du conseil municipal du 8 juillet 1892, Bulletin...
suite ». Wilfart proteste contre le fait que les sociétés cherchent à s’attirer les faveurs des élus. « Quand une société se forme, ses organisateurs ne manquent jamais l’occasion de placer à sa tête, comme président, un membre de l’administration ou du conseil municipal. De cette façon, ils s’assurent un appui pour l’obtention d’une subvention municipale[38] [38] Séance du conseil municipal du 24 mars 1893, Bulletin municipal. ...
suite. » Les élus sont investis par le parti en fonction de la notoriété qu’ils ont acquise dans leur quartier. Le citoyen Poulain est ainsi écarté de la liste car il n’est pas jugé assez influent et populaire auprès des électeurs de son quartier[39] [39] Le Journal de Roubaix, le 3 mai 1896. ...
suite. « L’électorat » ouvrier apparaît moins comme une addition de voix que comme une addition de clientèles de quartiers fidélisés par les cabaretiers.
Les guesdistes et les usages municipaux l’acquisition difficile d’une compétence institutionnelle
26 Si les socialistes contribuent, non sans mal, à redéfinir l’institution, ils sont aussi confrontés à un certain nombre d’usages et de règles qui y ont cours. Une institution est constituée également d’un ensemble de pratiques et de représentations cristallisées, de manière d’être, de comportements, de rites, de rôles… à travers lesquelles elle prend figure. Même s’ils cherchent à les mettre en cause, ces codes s’imposent à eux de toute la force de leur naturalité et de leur évidence. L’institution municipale conforme les élus par des micro-rappels quotidiens, aussi prégnants qu’imperceptibles. Les prescriptions sont d’autant plus fortes que la légitimité de l’équipe municipale est faible. Le patronat a entrepris une campagne systématique de stigmatisation des élus ouvriers[40] [40] Elle joue un rôle important dans le processus qui conduit...
suite. La presse locale qu’il soutient s’érige en gardienne des règles et rappelle sans cesse à l’ordre les contrevenants[41] [41] Le principal acteur de la délégitimation socialiste est...
suite.
27 Dans la conception représentative ouvrière, la compétence ne constitue pas un attribut et une qualité sociale légitimes dont peuvent exciper les mandataires[42] [42] Voir P. Rosanvallon, Le peuple introuvable, histoire de...
suite. Frappés d’indignité, les élus ouvriers cherchent pourtant à gagner leur brevet de bons gestionnaires. Ils sont présentés comme indignes des fonctions municipales : « Les révolutionnaires se montrent aussi mauvais administrateurs que politiciens étroits et sectaires[43] [43] Le Journal de Roubaix, 12 mars 1900. ...
suite ». La presse ne cesse de dénoncer « l’aréopage surprenant » qui compose l’édilité locale décrite comme « un cénacle d’incapables où la bêtise et l’ignorance sont les vertus exigées pour siéger[44] [44] Le Roubaisien, le 2 avril 1893. ...
suite ». Preuve de son inexpérience, la municipalité ouvrière ne cherche pas d’emblée à dissimuler son incompétence. Certes, pendant la campagne, les candidats socialistes avaient cherché à diminuer la portée de leur manque notoire d’expérience administrative : « Ce n’est pas parce qu’on est ouvrier qu’on ne peut gérer un budget municipal. Il est même plus facile de gérer un budget municipal que celui d’une famille: pour bien gérer un ménage ouvrier, il faut compter tous les jours depuis le lundi jusqu’au samedi avec la question de savoir s’il y aura du pain le lendemain. Dans une administration municipale, on est certain de payer les fournisseurs au bout de la semaine, car il y a toujours des finances en caisse[45] [45] Le Journal de Roubaix, le 28 avril 1892. ...
suite. » Mais une fois élus, ils ne peuvent véritablement l’occulter, et le maire ne fait pas mystère de son inexpérience lors de la première séance du conseil municipal. L’inquiétude relative à cette incompétence est grande dans les milieux socialistes. Le manque de compétence conduit le maire à garder le secrétaire général en place, Sayet, pourtant proche du patronat et qui contribuera à décrédibiliser l’équipe en place.
28 Mais très rapidement, face au procès en incompétence dont ils font l’objet, les socialistes sont tenus d’acquérir une expérience administrative ou du moins de se donner à voir comme des administrateurs avisés et compétents. Les élus sont néanmoins constamment pris en défaut d’ignorance administrative (des procédures à suivre, des règlements, du droit…). Le maire renvoie très souvent les questions difficiles en commission (elles ne font pas l’objet de comptes rendus publics). Mais « les fuites » rendent notoires les difficultés de l’équipe ouvrière. L’absentéisme est par ailleurs très fort dans les commissions municipales. En février 1894, le maire les juge presque complètement inactives. De fait, ce sont les services municipaux qui exercent le pouvoir. Derzelle déclare en ce sens en février 1894 : « Savez-vous qui établit le roulement des commissions ? Ce sont les chefs de service, ils sont tout puissants, ils dirigent le conseil municipal et celui-ci ne fait que voter les projets qu’ils veulent bien lui soumettre ». Lors des élections de 1896, le parti ouvrier diffuse une plaquette bilan qui vise à « narrer les actes, établir les comptes de l’édilité ouvrière de Roubaix, ne serait-ce que pour permettre à nos militants et aux honnêtes gens que n’aveugle pas l’esprit de parti de répondre à ces courtiers du débinage calomnieux, à ces seigneurs du crachoir qui entament partout le procès de Roubaix-socialiste[46] [46] Archives de la section de Roubaix. ...
suite ». Le document conclut: « Jamais à la vérité l’état des finances de la ville de Roubaix n’a été plus brillant que sous l’administration socialiste ». Malgré ces efforts, les élus ouvriers ne parviendront pas à être crédités d’une compétence administrative. Qu’ils n’aient pas démérité importe peu. L’incompétence ouvrière est devenue un stigmate.
29 Henri Carrette tente de donner corps de manière nouvelle à l’institution, de l’habiter en collectiviste et sans renier le cabaretier proche de ses origines ouvrières qu’il est et que les ouvriers considèrent comme un des leurs. La conception guesdiste suppose l’adéquation des qualités sociales de l’ouvrier et de l’élu : l’élu ouvrier doit être transparent à sa classe. Elle exige que le mandat ne se mue pas en représentation. Le maire refuse ce faisant certains des honneurs dus au titulaire de la charge mayorale et confère une simplicité nouvelle à la fonction, dessinant par là même un personnage mayoral inédit qui surprend les observateurs en dérogeant aux codes établis. « Hinri » ou « le Citoyenmaire Carrette » (il refuse d’être appelé Monsieur le maire), comme tout le monde le surnomme, est resté « cabaretier avant tout » et parle patois sans détour. Le Réveil du Nord[47] [47] Le 25 juin 1892. ...
suite le décrit en ces termes :
30
suite. »
31 Sa simplicité est jugée avec un certain étonnement : « Henri Carrette n’a pas changé: tel il était avant l’élection, tel il est resté depuis. On peut le rencontrer fumant sa modeste pipe d’un sou, quand il revient d’avoir administré les intérêts d’une population de 120 000 âmes[49] [49] Le Roubaisien, le 26 février 1893. ...
suite ». Le maire n’a pas renoncé aux frasques et à son goût pour l’alcool qui est de notoriété publique. Il est arrêté à de nombreuses reprises en état d’ivresse sur la voie publique suscitant les quolibets de la presse. L’Vrai Roubaigno, proche du POF, prend sa défense: « Quoique maire, il a comme chacun de nous le droit de se divertir […] et de boire un coup[50] [50] Le 26 novembre 1898. ...
suite. »
32 Mais l’écart au rôle révèle rapidement ses limites et demeure symbolique. Avec la municipalité socialiste, la démocratie locale ne cesse pas d’être représentée. La distance au rôle apparaît d’emblée problématique pour le cabaretier. La pression qui s’exerce sur lui et lui prescrit de se conformer aux usages est forte et permanente. Il est désormais perçu en fonction d’une identité formelle nouvelle à laquelle il doit donner corps. Il est de son intérêt bien compris de s’accommoder du rôle dans la mesure où celui-ci s’offre à lui comme un modèle d’action et de conduite disponible alors qu’il est inexpérimenté, mais également parce que ce rôle l’habilite. Le maire ne dispose pas par ailleurs des ressources lui permettant de se démarquer du rôle. Les propos du maire sont le plus souvent modérés : « Ses discours, depuis qu’il est maire, ont sensiblement perdu de la violence avec laquelle il les assaisonnait autrefois quand ils devaient chauffer le zèle collectiviste du parti naissant […] Ses nouvelles fonctions ont sensiblement calmé ses laïus[51] [51] Le Roubaisien, le 26 février 1893. ...
suite. » S’il donne une nouvelle dimension au rôle et le désolennise, le maire ne doit pas moins se plier aux normes de la civilité municipale et aux multiples exigences de la fonction, même s’il contrevient ainsi aux règles de son parti. Le maire doit se résoudre à recevoir publiquement le préfet alors que le parti ouvrier l’interdit. Selon lui, « il s’agit d’une question de convenance, les choses se passent partout ailleurs comme ici[52] [52] Séance du conseil municipal du 24 mars 1893, Bulletin municipal. ...
suite. » L’attitude du maire lors du 14 juillet revêt une valeur de test : « On attendait avec curiosité le citoyen-maire Carrette au lâcher de pigeons du 14 juillet » écrit un journal hostile[53] [53] Le Roubaisien, le 23 juillet 1893. ...
suite. Le maire ne se soustrait pas à cette obligation traditionnelle, donne lui-même le signal du lâcher et ainsi « ne défie pas du tout le patriotisme. […] Il a déployé tout entier le drapeau tricolore alors que l’on attendait le drapeau rouge ». Cette attitude lui vaut la réprobation du parti ouvrier: « Les anti-patriotes sont furieux. Ils veulent faire traduire le maire devant le comité central pour lui faire rendre compte de cette reculade ». Dans ces diverses occasions symboliques, le maire doit tenir son rang et reproduire les stéréotypes de la fonction et ne peut se soustraire à un protocole parfois très strict dans cette ville habituée aux cérémonies d’apparat. Être consacré maire suppose d’endosser les signes les plus extérieurs à la fonction. Qu’il le veuille ou non, les regards se portent sur lui, les honneurs lui sont accordés, une attente de solennité pèse sur lui. Entrepreneur politique, porteur d’un nouveau message politique, l’élu ouvrier devient nécessairement, fût-ce à son corps défendant, un entrepreneur en représentation. Ses dispositions sociales ne sont pas ajustées à cette exposition rituelle permanente de sa personne et l’adhésion comportementale que requiert la conversion au rôle est difficile. La presse conservatrice constitue pourtant une source précieuse pour analyser de manière indiciaire les difficultés de cette appropriation et les forces à l’œuvre pour conformer le corps à l’image du rôle et mesurer le coût de son endossement. Elle s’amuse en effet à relever les incorrections du maire, se délecte à pointer ses maladresses et tâtonnements, à disséquer son inaptitude à s’effacer derrière l’institution et à en tenir le discours impersonnel et agrégatif. Le port et la prestance du maire sont moqués : « Son attitude un peu guindée se ressent de l’imprévu que sa nouvelle situation apporte pour lui, ses bras interminables retombent ballants sur l’écharpe tricolore qui sangle mal son modeste abdomen[54] [54] Le Roubaisien, le 26 février 1893. ...
suite. » Le nouvel édile n’est jamais à la bonne place. « Son attitude désolée dans les cérémonies officielles donne l’illusion qu’il marche plutôt au supplice qu’au devant des ovations qui l’attendront quand il sortira de la mairie à l’issue des revues et réceptions ».
33 Au final, en cherchant à transformer les règles du jeu municipal, les socialistes sont involontairement transformés par elles. Ces phénomènes, étudiés ici dans une inscription locale spécifique, témoignent de processus plus généraux. À la fin du xixe, les socialistes participent au processus par lequel des catégories symboliques spécifiquement politiques (discours, idéologies, classements partisans) s’imposent localement. Le développement de l’interventionnisme municipal et les ressources qu’il met à disposition des guesdistes conduisent à exacerber la concurrence politique et à autonomiser un espace local des luttes électives. À la tête de la mairie à partir de 1902, Eugène Motte ne remet que partiellement en cause l’œuvre ouvrière. Mais les socialistes, pris dans le jeu (et au jeu) qu’ils cherchaient à subvertir, intériorisent (non sans de grandes difficultés) les règles de la compétition électorale, les logiques de la représentation politique et s’approprient des savoir-faire traditionnels. « La politique » telle qu’ils la mettent en œuvre ne se dégage que très partiellement des relations personnelles et particularisées dans laquelle elle est localement encastrée. Les entrepreneurs acquièrent à leur tour « une autorité sociale » qu’ils font valoir.
34 Quoi qu’il en soit, cette première expérience et cet échec sont fondateurs à divers égards pour les socialistes locaux. Ils fondent leur forte croyance en la valeur politique et sociale de l’institution et leur permettent de mesurer le poids des ressources liées à l’occupation des positions municipales. L’entreprise partisane locale se structure désormais autour de la conquête et du contrôle de la mairie, reprise en 1912[55] [55] La ville demeure « socialiste » jusqu’en 1983. ...
suite.
Notes
[ 1] Patrizia Dogliani, Un laboratoire de socialisme municipal : France, 1880-1920, Paris VIII, Thèse d’histoire contemporaine, 1991.
[ 2] Michel Offerlé, « Le nombre des voix. Électeurs, partis et électorat socialiste à la fin du xixe siècle en France », ARSS, 71-72, 1988, p. 8.
[ 3] M. Offerlé, Les socialistes et Paris, thèse de science politique, Paris I, 1979.
[ 4] Sur la question de la légitimation d’un personnel politique illégitime, voir M. Offerlé, « Illégitimité et légitimation du personnel politique ouvrier en France », Annales ESC, juillet-aôut 1984 et A. Collovald, « Le poujadisme ou l’échec en politique », Revue d’Histoire moderne et contemporaine, 36, 1, 1989.
[ 5] Les élections de 1892 marquent les premières grandes victoires. 70 communes sont conquises par les socialistes (dont un tiers par le POF).
[ 6] Cet article regroupe quelques éléments d’un chapitre de thèse auquel nous renvoyons le lecteur pour plus de détails. R. Lefebvre, Le socialisme saisi par l’institution municipale (des années 1880 aux années 1980). Jeux d’échelles, thèse de science politique, Lille 2, 2001, p. 219-347.
[ 7] Claude Willard, Socialisme et communisme, Paris, Armand Colin, 1978, p. 63.
[ 8] Le Journal de Roubaix, le 27 avril 1892.
[ 9] Des journalistes de la France entière et de divers pays européens se rendent à Roubaix pour interroger et rencontrer les élus ouvriers. Voir, par exemple, Jules Huret, Enquête sur la question sociale en Europe, Paris, Perrin et Cie, 1897. Jules Huret, journaliste, passe quelques jours dans « le repaire » ouvrier (p. 71).
[ 10] La situation est très proche à Limoges où les socialistes exercent le pouvoir municipal de 1895 à 1905. Voir J. Merriman, Limoges : ville rouge. Portrait d’une ville révolutionnaire, Paris, Belin, 1990, p. 275.
[ 11] Le Journal de Roubaix, le 4 mai 1896.
[ 12] Il est guère douteux que la municipalité ait utilisé les adjudications et les marchés pour financer les campagnes électorales ouvrières comme ne cesse de le dénoncer Eugène Motte.
[ 13] Ainsi pour Eugène Motte, « l’exercice des fonctions municipales n’a pas pour but de susciter des ferments de discordes mais de réhabiliter l’union entre les citoyens et la confraternité » et « un conseil municipal est une réunion d’hommes compétents chargés surtout de discuter les questions locales, les intérêts de la ville ». Le Journal de Roubaix, le 25 avril 1896.
[ 14] L’institution municipale devient une tribune politique. Dès les premières séances, des vœux politiques sont émis par l’assemblée municipale alors que la loi du 5 avril 1884 les interdit (amnisties de tous les condamnés pour délits de presse, de réunion, de faits de grève…). Le préfet ne tarde pas à prononcer l’annulation de ces délibérations.
[ 15] Il faut garder à l’esprit que les programmes, surtout au niveau local, constituent des produits politiques relativement nouveaux. Voir sur ce point Pierre Rosanvallon, La démocratie inachevée. Histoire de la souveraineté du peuple en France, Paris, Gallimard, 2000, p. 269-275.
[ 16] Il s’agit du programme municipal dont s’est doté le Parti Ouvrier en 1891.
[ 17] Le Socialiste, journal national guesdiste, crée une rubrique « Le parti ouvrier à l’hôtel de ville » où les avancées dans la réalisation du programme sont traitées au jour le jour.
[ 18] Le Journal de Roubaix, le 31 juillet 1892.
[ 19] Le Roubaisien, le 26 février 1893.
[ 20] Les élus souhaitaient que les cantines soient placées sous leur direction directe et sous le contrôle immédiat de l’administration municipale, en maîtrisaient l’allocation et disposer ainsi de ressources clientélaires fortes. Le préfet s’y oppose.
[ 21] L’opposition du préfet fait les délices de la presse conservatrice qui note dès 1894 que les socialistes sont « embourbés » dans l’application du programme de Lyon. Dans une plaquette du POF rédigée en 1896, on peut lire : « que les contempteurs de la municipalité ouvrière s’en prennent au seul coupable, à M. Vel-Durand » (archives de la section). Le préfet Laurenceau déclare publiquement en janvier 1897 avoir été nommé dans le Nord pour lutter contre les municipalités socialistes très actives dans ce département. G. Delory, Aperçu historique de la fédération du Nord, Imprimerie ouvrière, Lille, 1921, p. 133. La tutelle préfectorale n’a pas été néanmoins aussi tatillonne que les socialistes l’ont prétendu. Cette représentation, entretenue, a nourri le mythe d’un socialisme entravé dont le parti ouvrier a fait un puissant usage symbolique.
[ 22] C. Willard, Les guesdistes…, op. cit., p. 350.
[ 23] Les élus socialistes ont mesuré précocement le poids de la bienfaisance comme ressource politique dans leurs luttes contre le patronat mais aussi pour la conservation de leurs positions de pouvoir. Ils apprennent à mesurer l’impact électoral des mesures prises.
[ 24] Pour une réévaluation du local dans la genèse de l’État-providence, voir G. Pollet, « la construction de l’État social à la française : entre local et national (xixe-xxe) », Lien social et politique, 33, 1995.
[ 25] Bernard Ménager évoque un taux record en France (« Le socialisme municipal dans le Nord de le France des origines à 1939 », in Cent ans de socialisme septentrional, Collection « histoire et littérature régionales », Lille, 1995, p. 70). À la même époque, la municipalité ouvrière de Saint-Denis consacre entre 20 et 22 % aux crédits d’assistance (Voir J.-P. Brunet, Un demi-siècle d’action municipale à Saint-Denis la rouge, Paris, Cujas, 1981, p. 38).
[ 26] Le Journal de Roubaix, le 15 mars 1900.
[ 27] M. Perrot et A. Kriegel, « Le socialisme et l’exercice du pouvoir », Le Mouvement social, 60, 1967, p. 37.
[ 28] Séance du conseil municipal du 17 mai 1896, Bulletin municipal.
[ 29] Séance du conseil municipal du 19 décembre 1893, Bulletin municipal.
[ 30] À Saint-Denis, les divisions au sein du conseil municipal apparaissent dès l’automne 1893. Les controverses sont plus personnelles que doctrinales (J.-P. Brunet, Saint-Denis…, op. cit., p. 80-81). À Villeurbanne, le même constat prévaut. Voir B. Meuret, Le socialisme municipal : Villeurbanne (1880-1982), Lyon, PUL, 1982, p. 62.
[ 31] Séance du conseil municipal du 5 mai 1893, Bulletin municipal.
[ 32] Séance du conseil municipal du 8 juillet 1892, Bulletin municipal.
[ 33] Séance du conseil municipal du 22 juin 1894, Bulletin municipal.
[ 34] Séance du conseil municipal du 13 avril 1894, Bulletin municipal.
[ 35] Séance du conseil municipal du 7 février 1896, Bulletin municipal.
[ 36] L’analyse de la situation à Paris est très proche, voir M. Offerlé, Les conseillers municipaux parisiens, op. cit., p. 304.
[ 37] Séance du conseil municipal du 8 juillet 1892, Bulletin municipal.
[ 38] Séance du conseil municipal du 24 mars 1893, Bulletin municipal.
[ 39] Le Journal de Roubaix, le 3 mai 1896.
[ 40] Elle joue un rôle important dans le processus qui conduit à la défaite électorale de 1902. Minée par les divisions, incapable de réaliser les mesures promises, sans cesse attaquée, l’équipe ouvrière est battue par Eugène Motte après avoir provoqué des élections provisoires.
[ 41] Le principal acteur de la délégitimation socialiste est un journal satirique créé en février 1893 et financé par le patronat : Le Roubaisien. Il se donne pour principale ambition de provoquer la chute des socialistes. Le journal conteste aux socialistes à la fois la manière dont ils jouent le jeu (en introduisant « la politique » dans l’institution) et le droit d’y participer (ils n’ont pas les dispositions légitimes).
[ 42] Voir P. Rosanvallon, Le peuple introuvable, histoire de la représentation démocratique en France, Paris, Gallimard, 1998, p. 81 à 86.
[ 43] Le Journal de Roubaix, 12 mars 1900.
[ 44] Le Roubaisien, le 2 avril 1893.
[ 45] Le Journal de Roubaix, le 28 avril 1892.
[ 46] Archives de la section de Roubaix.
[ 47] Le 25 juin 1892.
[ 48] La blouse et les sabots que Christophe Thivrier, premier maire socialiste français en avril 1882 (Commentry) conservait en toutes circonstances même pour les mariages sont restés célèbres et avaient provoqué un scandale. D’aucuns jugeaient son accoutrement indigne du rôle.
[ 49] Le Roubaisien, le 26 février 1893.
[ 50] Le 26 novembre 1898.
[ 51] Le Roubaisien, le 26 février 1893.
[ 52] Séance du conseil municipal du 24 mars 1893, Bulletin municipal. Le maire est pris par sa position dans un ensemble de relations et d’interdépendances qui lui prescrivent des comportements et le contraignent à coopérer. Le maire ne peut faire l’économie d’une collaboration étroite avec le préfet. Il doit faire avancer les dossiers et acquérir une connaissance des rouages administratifs, ce qui nécessite à l’évidence une certaine complicité avec le préfet. La relation est donc négociée. L’opposition au préfet devient vite rituelle et procède d’un jeu de rôles qui ne peut complètement occulter les transactions collusives qui lient le préfet au maire.
[ 53] Le Roubaisien, le 23 juillet 1893.
[ 54] Le Roubaisien, le 26 février 1893.
[ 55] La ville demeure « socialiste » jusqu’en 1983. On se permet de renvoyer à R. Lefebvre, Le socialisme saisi par l’institution municipale (des années 1880 aux années 1980), op. cit.
PLAN DE L'ARTICLE
- Roubaix : une victoire symbolique pour les socialistes
- Roubaix au tournant du siècle
- La nouvelle définition de l’institution portée et limites de l’expérience guesdiste
- Les guesdistes et les usages municipaux l’acquisition difficile d’une compétence institutionnelle
POUR CITER CET ARTICLE
Rémi Lefebvre « Les socialistes, la question communale et l'institution municipale », Cahiers Jaurès 3/2005 (N° 177-178), p. 67-90.
URL : www.cairn.info/revue-cahiers-jaures-2005-3-page-67.htm.





