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Cahiers jungiens de psychanalyse

2008/1 (N° 125)


ALERTES EMAIL - REVUE Cahiers jungiens de psychanalyse

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Leslie de Galbert : Bonjour, monsieur Aurigemma, et merci beaucoup de nous accorder le temps de partager certaines réflexions personnelles sur votre vie et votre travail en général, et plus particulièrement ce qui concerne la psychologie analytique. Pourrions-nous commencer en rappelant quelques détails biographiques ? À quel moment et par quel chemin êtes-vous arrivé en France, en venant d’Italie ?

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Luigi Aurigemma : De formation universitaire philosophique, docteur de l’Université de Rome en 1945 avec une thèse, L’Idée de Dieu dans la philosophie de Giordano Bruno, je suis entré en contact avec la psychologie analytique de Jung par la porte que fort souvent constitue un malaise névrotique profond et diffus. Les causes en allaient des excès caractériels de la jeunesse aux refoulements instinctuels de la vie en pays catholique, à l’asphyxie intellectuelle propre au fascisme, aux angoisses et aux manques liés à la guerre. Une première tentative de réparation constituée par mon installation à Paris en 1947 dans le but supposé d’y travailler à un ouvrage sur le néo-cartésianisme français du XIXe siècle n’a pas été, ni ne pouvait être suffisante, et le malaise névrotique ne faisant qu’empirer, je me suis vite retrouvé chez le Dr Roland Cahen, pionnier et à ce moment-là seul praticien de la psychologie analytique en France.

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L. de G. : Vous saviez, alors, que vous souhaitiez travailler avec un analyste jungien ?

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L.A. : Bien entendu. Je le savais ; comment je le savais ? Je le savais mentalement. Par les lectures. Je connaissais la psychanalyse par la lecture, pas par l’expérience. Par la connaissance culturelle, disons, j’avais lu des choses, maintenant je ne me rappelle pas exactement quels textes, bien sûr de Freud, et puis de Jung. À ce moment-là, pour lire Jung à Paris, il y avait Roland Cahen. Je connaissais ses traductions, dont L’Homme à la recherche de son âme, je crois, était le titre. C’était un ouvrage méritoire ; Roland Cahen a eu du mérite, il était pratiquement le premier à traduire Jung en français. C’était une personnalité puissante, et il se battait dans un milieu qui était hostile et négatif. Et de cette solitude, il jouissait beaucoup. Il était fier d’être tout seul sur le marché, et il était donc puissant de ce fait. Comme sa personnalité était puissante, il occupait de la place. Ma voie d’entrée était là. J’ai téléphoné à Roland Cahen, j’ai été le voir, et c’est parti comme cela. C’était en 1958.

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L. de G. : Quand et par quel chemin êtes-vous arrivé à Zurich ?

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L.A. : Quelques années plus tard, la décision d’aller à la source, à Zurich, était prise. Pour m’assurer les moyens de survie, j’ai sollicité et obtenu l’affectation à un poste ministériel à l’Institut italien de culture à Zurich, et j’y suis parti vers une vie nouvelle en octobre 1961, m’inscrivant parmi les peu nombreux élèves de l’Institut C.-G.-Jung.

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L. de G. : C’était quoi, exactement, ce poste à l’Institut italien de culture ? Qu’est-ce que vous y faisiez ?

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L.A. : Comme j’ai dit, il a fallu que je trouve les moyens d’existence à Zurich. Il y a des choses, des synchronicités très intéressantes, parce que, un jour, mon frère qui était professeur à l’Université de Rome m’écrit qu’il a rencontré à la bibliothèque un de mes collègues lecteurs en France, et celui-ci lui dit qu’il allait quitter le poste où il était, et qu’on lui avait offert d’aller à Zurich, à l’Institut de culture italien, et qu’il avait préféré autre chose. Alors cette place était là, et je l’ai prise. J’étais bibliothécaire. Dans les livres, et dans un bureau. C’était une co-incidence, encore une synchronicité. Je me rappelle, cela vous amusera, je n’avais jamais été dans un bureau. Je ne savais pas de quoi il s’agissait, je trouvais ça méprisable. Ce n’était pas une grande institution, n’est-ce pas, alors je me trouvais là, dans cette bibliothèque, j’ai eu une impression de quelque chose d’assez petit, d’assez étriqué, de m’enfermer là. Et la nuit, j’ai eu un rêve merveilleux, qui a compensé, qui m’a dit : « Ne te décourage surtout pas. » C’était un très beau mandala, vraiment. Dans mon rêve c’était une pièce carrée, très belle, toute en bois, avec des fauteuils et des divans merveilleux, tout cela très luxueux. Au centre, il y avait une bibliothèque, mais ronde, toute pleine de beaux volumes. C’est un mandala, n’est-ce pas ? Ça venait compenser si bien ma réaction affective consciente de découragement. Je l’ai bien compris ce rêve, tout de suite, et je n’ai pu que reprendre à mon compte les mots par lesquels, dans la légende romaine, une voix anonyme et inspirée ordonna de ne pas abandonner Rome assiégée par les Gaulois : « Hic manebimus optime », une manière de dire : Nous sommes ici et nous y resterons. Et mon rêve était plus qu’une compensation, c’était un ordre. Il n’est pas emphatique de dire que c’est ainsi qu’une vocation peut se manifester. Aussi, dans ce poste à l’Institut, je devais écrire des petites lettres, visiter des associations de travailleurs italiens dans différents lieux de la Suisse ; ou bien, on envoyait des conférenciers faire des conférences, des petites activités culturelles qui quand même, se tenaient. Cela m’a beaucoup aidé d’avoir cette occupation, pour ne pas être fixé sur l’analyse toute la journée. Et cela me donnait de quoi vivre, et de quoi payer mon analyse.

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L. de G. : C’était alors 1961, l’année de la mort de Jung.

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L.A. : Oui, Jung venait de mourir quelques mois plus tôt, en juin de cette même année. Il est difficile de dire la ferveur, l’ardeur, le dévouement, et le sérieux du milieu que ses élèves du premier cercle formaient. Certes, il devait y avoir de fortes tensions entre eux, mais je n’en ai rien senti, j’ai plongé dans mon analyse, rigoureuse et intense, avec Liliane Frey, puis Marie-Louise von Franz.

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L. de G. : Avez-vous des souvenirs personnels de vos analystes que vous pourriez ou voudriez partager avec nous ? De leur façon de travailler par exemple, qui vous aurait influencé particulièrement ?

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L.A. : Liliane Frey avait un visage lunaire, tout rond et souriant. Mais, toute cordiale et souriante qu’elle fût, elle ne faisait aucun cadeau dans le travail qu’elle pratiquait en face à face, comme Jung le faisait, en fouillant jusqu’au fond de votre âme. Quelquefois, elle m’a tapé fort sur les doigts, c’était une vraie confrontation. Mais on sentait qu’elle vous aimait bien, qu’elle faisait tout ce qui était en son pouvoir pour vous sortir de la gangue qui vous enserrait, et pourtant sans jamais en faire trop. Une belle leçon de méthode. Avec Marie-Louise von Franz, c’était autre chose, le travail se faisait dans un partage total ; elle n’avait pas peur de perdre de son autorité en vivant devant vous, avec vous aussi, ses faiblesses et ses inquiétudes. Son expérience, ses connaissances extraordinairement étendues, son art prodigieux dans l’interprétation des rêves, sa manière de laisser percer ses propres passions, sa capacité de simplifier à l’essentiel ce qui n’était pas simple, tout cela a agi très fortement sur moi. Je la considère, avec Jung naturellement, comme mon vrai maître, elle m’a presque tout appris de l’analyse. Par ailleurs, la ville était austère, le dialecte parfaitement incompréhensible ; l’isolement extérieur et la solitude intérieure créaient des conditions de vie plus que dépouillées. Mais la ville était quand même belle, le lac était beau ; l’hiver, le froid était intense et l’été la nature riche et épanouie. J’ai vécu là des années de véritable ascèse, une longue gestation et une vraie renaissance. Dans l’ensemble, une expérience difficile et merveilleuse. Les maîtres, à l’Institut, étaient tous les élèves directs de Jung : Jolande Jacobi, Liliane Frey, Marie-Louise von Franz, Marcus Fierz, Franz Riklin, C.A. Meier... Oui, à ce moment-là, c’était vraiment une atmosphère très particulière. De chaleur, d’enthousiasme, d’énergie, d’affirmation d’une idée. C’était très beau. Ces gens avaient le sentiment d’être porteurs de quelque chose de particulier. J’ai eu une impression de groupe fort ; ce n’était pas du tout une secte. C’était quand même un groupe qui se sentait chargé d’une – je ne dirais pas du tout le mot « mission » – d’une idée nouvelle, d’une manière nouvelle de chercher à élargir le champ de l’homme, de la conscience de l’homme.

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L. de G. : Y avait-il des tensions que vous ressentiez particulièrement ?

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L.A. : Oui, il y avait certainement des tensions entre eux, et à l’Institut on entendait de temps en temps quelques éclats de voix. Mais on sentait, je sentais en chacun une ardeur et un sérieux extrêmes, la réalité d’un esprit commun. Ils savaient d’expérience, tous, que l’analyse les avait rendus plus libres, et chacun se sentait responsable d’en transmettre les découvertes intérieures. Cela formait un univers plein d’enthousiasme et de passion créatrice – et, par là, de vie jeune. Liliane Frey me dit un jour : « Vous verrez, avec Jung, on vieillit bien. » C’est vrai, et j’en fais de nouveau l’expérience presque tous les jours. Oui, c’était des personnalités très fortes... Mme Jacobi, il fallait « se la farcir », Mme Frey ne plaisantait pas. Mme von Franz non plus, c’était de puissantes personnalités.

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L. de G. : Les femmes autour de Jung ?

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L.A. : Oui, je connais ce livre, et la femme qui l’a écrit.

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L. de G. : ... des fortes personnalités... comme Jung lui-même ?

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L.A. : Oui, bien sûr. Il était sur la défensive. Vieux, ces femmes lui pesaient. Parce qu’il y avait des conflits, d’après ce que je crois avoir entendu, des jalousies entre elles, et en particulier à l’endroit de Marie-Louise von Franz qui était pour lui une collaboratrice et une compagne dans l’esprit et dans l’aventure intérieure, de grande envergure. C’était quelqu’un de génial. Aussi à l’endroit de Mme Jacobi, il y avait des sentiments mitigés de la part de ses collègues.

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L. de G. : Je crois que vous êtes resté à Zurich pendant cinq années. À quel moment et de quelle manière avez-vous entrepris la tâche monumentale de la traduction et la publication en italien des Œuvres complètes de Jung ?

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L.A. : Ce fut, en décembre 1965, Franz Riklin, psychiatre que Jung estimait, et alors président de l’Institut C.-G.-Jung, qui suggéra mon nom à Albert Rascher, l’éditeur zurichois de Jung, pour organiser et diriger une éventuelle édition italienne des Opere, que l’éditeur turinois Paolo Boringhieri, déjà engagé avec Rascher pour quelques textes jungiens, projetait effectivement d’entreprendre. Mon travail pour la réalisation du projet a commencé fin mai 1966, et le dernier des 18 volumes en 21 tomes – auxquels doivent être ajoutés les deux volumes en trois tomes de la bibliographie et des index – a été publié en 1993. Bien entendu, j’ai entrepris cet énorme travail sans une véritable conscience de ce que cela voulait dire et de ce qu’il m’en coûterait de conduire le projet à bon port. Il s’agissait de planifier l’ordre de sortie des volumes, traduits aussi fidèlement que possible, en tenant compte de la demande des lecteurs potentiels, de la contribution que chaque volume pouvait donner à la réalisation du besoin que Jung ressentait toujours, de vérifier dans les événements de l’histoire, dans les manifestations concrètes des cultures, des mœurs, des croyances, les résultats de sa pratique analytique et psychiatrique des cas individuels. C’est en procédant de cette manière, en alternant dans la mesure du possible les choix, et en proposant des œuvres relatives à la technique analytique des cas individuels en stricte connexion avec des œuvres centrées sur la religion ou d’autres formes historiques de prise de conscience telles que l’alchimie, que j’ai cherché à éviter que l’on enferme Jung dans une image trop unilatérale, et à rendre plus visible la multiplicité des formes culturelles du processus de prise de conscience que l’on constate dans le psychisme individuel, et qu’il avait appelé « processus d’individuation ». Seule une édition sérieuse pouvait faire cela. Il fallait faire un choix dans les ouvrages à publier, alterner les travaux psychiatriques avec les œuvres moins évidentes... Il fallait jouer là dans le choix des publications pour parvenir à donner l’image juste de son immense savoir. Naturellement, je n’avais pas l’idée de l’ampleur de ce travail. Même le choix des traducteurs n’était pas chose facile. L’éditeur ne voulait pas payer, il fallait tenir tout cela ensemble, et l’organiser. La réalisation de ce projet d’introduction de toute l’œuvre de Jung dans la culture italienne m’a demandé un entier dévouement et une grande ténacité pendant vingt-cinq ans de ma vie. Le temps dira si j’ai bien conduit les choses. Ma femme a été très courageuse. C’est une chose qui me touche beaucoup quand je pense à elle, vraiment. Elle était une créature pleine de vie, pleine de l’amour de la vie, qui a sacrifié, il n’y a pas d’autre mot. Elle a accepté mon activité. Ça c’est de l’amour, l’amour vrai, et je lui suis très reconnaissant. Parce que pour faire tout cela, ça prenait « le » temps. Sa vie a été destinée à être courte, elle est morte à 66 ans, après quatre ans et demi de maladie. C’est très jeune. C’est pour cela que je ne veux pas perdre du temps. J’ai le don d’une vie longue ; donc si j’ai encore un peu de « tête », ce sera au service, pour elle aussi.

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L. de G. : Italie, France, Suisse... Vous étiez un « Européen » bien avant la naissance de l’Europe dont on parle aujourd’hui. Vous traduisez entre plusieurs langues, vous parlez et travaillez dans d’autres langues aussi. Pouvez-vous nous dire quelques mots de ce multilinguisme ?

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L.A. : Comme exercice de langue, j’ai traduit en italien Le Voyeur d’Alain Robbe-Grillet, dans les années 1950. Ma langue maternelle est l’italien, c’était ma langue exclusive jusqu’au début de la vingtaine. J’ai appris le français en venant vivre en France. Mes analyses ont eu lieu exclusivement en français, ni en italien ni en allemand ni en anglais. Les Zurichois parlaient bien le français. Je n’ai jamais trouvé conflictuels ces deux mondes de la vie, la prépsychanalytique en italien et la postanalytique en français. Ils sont complémentaires, mais pas conflictuels. Je passe de l’une à l’autre tout à fait spontanément selon que le conscient ou l’inconscient le demande. Ils cohabitent. Parfois, aussi bien mon écriture que mon langage s’enrichissent. Je crois que, puisque j’ai appris le français quand j’avais déjà une langue bien en place, les vocabulaires étant différents, l’inconscient suggère les mots au juste lieu et au juste moment. Cela finit par accroître mes possibilités d’expression. Cela arrive même dans les rêves, ce qui est la spontanéité la plus grande. Le choix de l’inconscient est toujours signifiant. C’est l’intention du Moi inconscient. L’expression par l’inconscient dans le rêve relève une importance actuelle et non de l’autre époque de la vie. Quant à l’assurance totale au point de vue de la grammaire, de la syntaxe, etc., je l’ai seulement pour l’italien. Même si j’écris facilement et naturellement en français. L’allemand étant la langue de Jung, je connaissais à un certain niveau cette langue. Cependant, cette langue de Jung, c’est un allemand qui cherche à exprimer l’inconscient, c’est une langue qui touche un niveau du psychisme qui est profond. Le maniement de cette langue-là a été sûrement parfois fatiguant pour moi, mais enrichissant, presque toujours agréable, beau.

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L. de G. : Vous êtes alors revenu en France en 1966, après cinq ans passés en Suisse. Je crois que vous aviez quitté un poste d’enseignant en quittant Paris ?

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L.A. : J’avais eu un lectorat d’italien à l’Université de Nancy, puis de Lille, et j’avais été nommé lecteur à Paris. J’ai dû choisir entre les deux – Zurich et la Sorbonne –, ce qui n’a pas plu à la Sorbonne. La Sorbonne est une dame « susceptible », n’est-ce pas ? Avoir un poste à la Sorbonne n’est pas n’importe quoi. Et quand je suis arrivé avec : « Non, je vais à Zurich », il n’ont pas exprimé grand-chose mais c’était pour eux incompréhensible. On ne renonce pas, comme ça, à un poste qui d’ailleurs avait été couvert par des hommes de valeur, avant la proposition qui m’avait été faite. Il y avait eu de vrais littéraires.

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L. de G. : C’était un poste de quoi exactement ?

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L.A. : Un poste de lecteur, c’est-à-dire représentant de la culture italienne. Pendant le fascisme, ce poste avait été occupé par un éminent réfugié antifasciste, qui était rentré en Italie après la guerre, nommé à une chaire prestigieuse à Florence. Son successeur avait été également un brillant littéraire, à son tour rentré en Italie parce que nommé à une chaire de littérature. En somme, c’était un poste de prestige.

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L. de G. : Vous aviez alors à choisir ce qui serait présenté aux étudiants ?

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L.A. : Oui, littérature, philosophie, histoire... sachant que ceux qui avaient été nommés avant moi étaient des littéraires. Ce poste était littéraire à la base, et je suis philosophe de formation. Ma décision de partir alors n’était pas acceptée facilement ni comprise, bien entendu.

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L. de G. : Du coup, lorsque vous êtes revenu...?

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L.A. : Mon retour était préparé. Alphonse Dupront, président de la Sorbonne et lui-même historien génial, ouvert à l’étude des grands mouvements psychiques collectifs tels les croisades, m’avait préparé un poste à l’École des Hautes Études où j’ai reçu un accueil, disons, mitigé. De grands historiens tels que le président Fernand Braudel et le Pr Jacques Le Goff étaient, tout comme Alphonse Dupront, ouverts à Jung et sûrement désireux d’en connaître mieux l’œuvre, dont l’introduction en France restait balbutiante. Mais les réserves, parfois la véritable hostilité du freudisme qui en France s’identifiait alors, ou presque, à la psychanalyse, bloquaient toute véritable et entière reconnaissance du poids de l’œuvre de Jung dans le monde moderne. Non, Jung n’avait pas, dans les années 1960 et 1970, une véritable place dans la vie académique française. Mais il y avait des amateurs éclairés qui, en ce qui me concerne, m’avaient offert la plus entière liberté de parole dans la tribune que l’appartenance à l’École des Hautes Études constituait. Et en effet, de cette tribune j’ai toujours profité, donnant de temps en temps des cours auxquels, à ma grande satisfaction, les meilleurs maîtres de l’histoire en France étaient présents. Rien de plus, mais rien de moins non plus.

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L. de G. : Quelle chance que ces hommes érudits aient eu une attitude ouverte à Jung !

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L.A. : Oui, Alphonse Dupront était le président de la Sorbonne, et un grand historien dont, en particulier, le dernier ouvrage sur le Mythe des croisades, publié chez Gallimard, est important. Comme je l’ai dit, c’est lui qui avait préparé mon retour. Il m’avait connu et m’avait apprécié, et voulait me faire revenir à Paris, à l’École des Hautes Études. Fernand Braudel a été un très grand, peut-être le plus grand historien de la Méditerranée, du monde méditerranéen, et il était le président de l’École des Hautes Études. Il était aussi un éminent représentant de l’École française des « Annales », et cette école avait dans son fondement théorique une conception de l’histoire totale, l’histoire de tout. Donc, l’histoire des idées, et d’un mouvement psychanalytique que j’apportais, les intéressait beaucoup, parce que c’est un autre point de vue, une approche autre. Fernand Braudel, Alphonse Dupront et Jacques Le Goff, un grand savant qui a récemment publié La Naissance du Purgatoire ; c’est infiniment intéressant, comment le purgatoire est né. C’est fantastique, vraiment ! L’idée d’un temps de purgation, qui se paie, idée qui a été exploitée grandement, jusqu’à la révolte de Luther.

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L. de G. : Alors, ces personnes « ouvertes » étaient au bon endroit pour vous, au moment où vous reveniez en France ?

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L.A. : Toutes les autorités en place dans les hôpitaux étaient d’inspiration freudienne.

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L. de G. : Est-ce à dire que les personnes ouvertes à Jung étaient en dehors du monde de la psychanalyse ? La psychanalyse proprement dite était freudienne ?

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L.A. : Il faut toujours nuancer la question, mais quand même, pour une grande partie, c’était comme cela.

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L. de G. : À un moment, vous parlez de « véritable hostilité »...

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L.A. : Oui, que dire ? Si on pouvait nous mettre un bâton dans les roues, en prétendant que nous n’étions pas sérieux, on le faisait quand même. Et donc, mon retour était accueilli de façon mitigée. Je n’avais pas de « char de triomphe » qui m’attendait à la porte. Au contraire.

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L. de G. : À part certaines personnes...

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L.A. : Oui, à part certaines personnes bien placées, en effet, entrer à l’École des Hautes Études n’était pas n’importe quoi. Et avec cette discrétion française, je pouvais travailler.

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L. de G. : Avec une liberté de parole totale ?

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L.A. : Je n’ai pas fait de polémique ouverte avec qui que ce soit, mais quand même, j’ai cherché à montrer qu’une méthode spécifiquement jungienne pouvait exister dans les recherches historiques, et par exemple j’ai fait chez Braudel une série de séminaires sur l’œuvre de Jung historien que Braudel, avec la modestie d’un grand esprit, écoutait comme s’il avait été un jeune élève. C’est là la liberté de parole. Ils m’ont donné la chance de m’exprimer en toute liberté.

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L. de G. : Parallèlement à cet enseignement, vous dirigiez l’édition italienne des œuvres de Jung, poursuiviez vos travaux personnels, et bien entendu vous occupiez de votre travail de clinicien. Est-ce que la première édition de votre livre Le Signe du Scorpion date de ces années-là ?

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L.A. : Elle date de 1976, aussi bien pour l’édition française que pour l’italienne.

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L. de G. : Cette œuvre plonge dans des domaines d’études très variés : la philosophie, la psychiatrie, l’histoire, les langues, pour en nommer quelques-uns. Comment a-t-elle été reçue lorsqu’elle est sortie ?

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L.A. : Dans un premier temps, ce livre a soulevé plus d’intérêt en Italie qu’en France. Je ne pense pas que cela tenait à une plus grande ouverture ou maturité d’esprit de lecteurs italiens, pas du tout, mais plutôt à une majeure prudence des milieux scientifiques français et en particulier, comme je l’ai déjà dit, à un préjugé défavorable à l’endroit d’un produit culturel d’inspiration jungienne et, par-dessus le marché, sur un sujet que les milieux scientifiques n’étaient pas prêts à apprécier d’emblée. En Italie, l’ouvrage a été une sorte de best-seller, et a eu plusieurs rééditions ou réimpressions. En France, il s’est écoulé plus lentement, mais quand même entièrement et assez vite.

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L. de G. : Qui le lisait, à votre avis ?

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L.A. : J’ignore si les maisons d’édition de l’ouvrage ont jamais cherché avec plus de précision le statut sociologique des lecteurs, mais je ne le crois pas. Je crois que l’ouvrage a touché le public à différents niveaux, allant de l’intérêt pour un ouvrage sur une prétendue science se présentant comme une source de connaissances caractérologiques et confirmée par des témoignages d’efficacité diffus mais incertains, à la surprise devant l’ampleur et la diversité inattendues de la documentation de sa présence dans de très nombreuses sociétés tout le long de l’histoire, jusqu’à la structure même de l’ouvrage qui jouit de la présence rassurante d’un appareil scientifique sérieux.

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L. de G. : Pouvez-vous nous dire de quelle manière, après avoir étudié le symbole du scorpion à travers les siècles, vous introduisez ensuite, au cœur de votre sujet, des interrogations jungiennes, par exemple par rapport à la souffrance ou au sentiment, pour n’en citer que deux ?

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L.A. : J’ai rappelé plus haut la diversité des recherches jungiennes, toujours basées sur l’imbrication des expériences du psychisme individuel et du psychisme collectif. Ma propre recherche sur le signe du Scorpion a concerné une expérience fondamentale de la vie, soit l’émergence soudaine d’énergies destructrices de la réalité consciente, de la réalité en place ; une émergence en même temps féconde, parce que créatrice d’une nouvelle réalité. Le propre du génie de Jung a été de comprendre qu’une telle expérience fondamentale de la vie individuelle et collective, chargée d’émotions et de violence, s’exprime dans les différentes formes de la culture, et que l’on peut en mesurer la profondeur et l’importance justement en explorant ces différentes formes, qui vont de l’art figuratif à la poésie, de la médecine à la divination. C’est ainsi que, pour Jung, il est possible de reconnaître ce qui a valeur archétypique dans les fondations de la nature humaine.

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L. de G. : Pour quelle raison les Éditions de l’Herne ont-elles réédité Le Signe zodiacal du Scorpion en 2003 ?

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L.A. : L’Herne est une maison d’édition sérieuse qui avait déjà dédié à Jung l’un de ses fameux Cahiers, en 1984. Les responsables de la maison ont dû sentir que les problèmes soulevés par l’ouvrage gardaient toute leur actualité, étaient toujours ouverts et ils ont voulu les proposer à nouveau à la réflexion des lecteurs. Ils ont bien fait.

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L. de G. : Avez-vous modifié, ou eu envie de modifier le texte pour cette réédition ?

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L.A. : Non, je n’ai rien changé au texte, même si j’en vois bien les insuffisances. Mais pour moi, cet essai, depuis le début, a seulement voulu indiquer la possibilité et la valeur d’éventuelles recherches sur le corpus culturel constitué par l’astrologie, qui a conservé un immense capital d’observations psychologiques accumulées pendant les siècles. J’ai seulement ajouté une préface dans laquelle j’ai voulu attirer l’attention sur le fait que l’intérêt que Jung a porté à l’astrologie pendant toute sa vie s’est trouvé confirmé et approfondi dans ses dernières années par ses hypothèses sur les « qualités » des moments du temps et sur la « synchronicité ». Car celle-ci rappelle bien la loi de la sympathie universelle, pilier millénaire du symbolisme astrologique, comme éventuelle possible réponse à la question capitale de la réalité objective, et non pas seulement symbolique, de l’astrologie. Et les « qualités » des moments du temps, c’est là encore, une de ses affirmations capitales.

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L. de G. : Perspectives jungiennes est une collection d’essais qui a été publiée par Albin Michel. Pouvez-vous nous dire l’origine de ce livre, comment les essais en sont venus à former un livre ? Si, par exemple, tout ce que vous avez voulu y faire paraître a bien été inclus ?

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L.A. : Je l’ai déjà dit, entre l’énorme travail pour l’édition italienne des Opere de Jung, les quelques leçons à l’École des Hautes Études, l’activité clinique qui devenait de jour en jour plus exigeante, quelques sorties du soir avec ma femme et quelques rencontres avec les amis, ma vie a été toujours pleine comme un œuf. Nous étions quand même les pionniers de l’analyse jungienne à Paris, nous devions bien payer ce privilège ! Quel temps pouvait donc rester pour la réflexion et pour l’écriture, pourtant si nourrissantes, si créatrices, indispensables, sur ce que l’expérience clinique faisait comprendre, sur ce qui montait de l’inconscient pour accompagner et aider à mieux lire les faits de la vie qui se déroulait ? Il fallait bien m’exprimer, et ma manière a été de m’arrêter sur quelques idées qui s’imposaient d’en dedans, d’une année à l’autre, sans plan ni choix, du moins en apparence. En apparence, car il m’est arrivé qu’un matin que je n’oublierai jamais, dans mon bureau, j’avais rassemblé et relisais ici et là les manuscrits de quelques cours ou conférences ou articles donnés tout au long de la vie, et j’en ai senti soudain l’unité profonde, l’unité tout à fait involontaire d’inspiration et de sens, au-delà des moments du temps qui les avaient vus naître. Bien sûr, je sais que ça doit arriver à bien d’autres, mais là c’est à moi que c’est arrivé, et ça a été un des moments les plus intenses de ma vie ; ça m’émeut encore d’y penser, c’était là le sens de mon travail, la cohérence de moi-même. À ce moment-là, j’ai pensé réunir dans un livre ces écrits qui déjà étaient un, je l’ai fait, et ce sont les Perspectives jungiennes.

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L. de G. : Vous avez aussi été membre fondateur de la Société française de psychologie analytique. Voulez-vous en dire quelques mots ?

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L.A. : C’est loin d’être facile de vous répondre. Je dirai d’abord qu’à Paris la situation était loin d’être comparable avec celle que j’avais rencontrée à Zurich, c’est-à-dire un groupe très soudé dans l’aura d’un maître reconnu. À Paris, il n’y avait point de maître reconnu, et nous venions d’horizons différents, de lectures différentes et souvent bien partielles, bien fragmentaires et approximatives, de l’œuvre de Jung. Mais plutôt que de parler des inévitables conflits internes à notre petit groupe, il me semble important de dire que, nonobstant toutes les bonnes raisons d’incompréhension, la diversité des niveaux de formation, les obstacles soulevés par les pathologies individuelles, et tout ce qu’on peut ajouter des forces séparatrices et centripètes, nonobstant tout cela, le groupe a tenu bon, a proliféré, et aujourd’hui il est valable et fécond. C’est là la force de l’âme reconnue par Jung, elle a poussé des hommes et des femmes inévitablement blessés par la vie et ses duretés à trouver en soi l’éros thérapeutique et à le vivre, d’abord pour soi-même, puis pour les autres. Le mythe du médecin blessé est fondateur de notre activité.

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L. de G. : Voulez-vous dire quelques mots de votre travail clinique que vous avez exercé de 1966 jusqu’en 1993 ?

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L.A. : « Quelques mots... ». Comment mettre en quelques mots des décennies de pratique clinique ? Je dirai pour simplifier que le travail clinique a permis à ma nature intuitive et oblative de s’épanouir, c’est certain. Il m’a permis de comprendre qu’un thérapeute, naturellement si les circonstances le permettent, doit de préférence assumer des patients porteurs de blessures qu’il connaît et dont il est, du moins partiellement, guéri, car là il peut bien éclairer le chemin. Il m’a permis de comprendre que beaucoup, beaucoup d’hommes sont plus riches qu’il n’y paraît ou qu’ils ne le savent, et que de les aider à la libération des énergies inhibées est un très grand privilège dont le sort nous a gratifié. Il m’a permis de comprendre mille autres choses importantes... J’en choisis une, essentielle, que je formule ici en guise de conclusion, et qui est le suc de tout, c’est qu’il m’a confirmé la vérité de ces mots si beaux de Spinoza, que « d’autant plus de choses l’esprit comprend, d’autant moins il craint la mort ». C’est bien pour moi de terminer sur ces mots : « Quo plures res mens percipit, mortem minus timet. »

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L. de G. : Dans quelle direction vos recherches personnelles vont-elles aujourd’hui, puisque la période de votre activité de clinicien a pris fin il y a environ dix ans ?

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L.A. : D’une part, je réfléchis en ce moment sur les conflits qui ont tourmenté Jung dans les dernières années de sa vie, lorsque les questionnements métaphysiques de l’adolescence, jamais tout à fait éteints par l’empirisme scientifique d’inspiration kantienne qu’il avait adopté, sont remontés avec force en lui, surtout après sa rencontre avec certains textes religieux orientaux, particulièrement tibétains. Des conflits qui trouvaient quelque apaisement dans l’espoir, qu’il exprimait avec ses plus intimes, d’une forme d’éternité individuelle, mais bien au-delà du moi périssable. D’autre part, mon travail actuel, c’est-à-dire à mon grand âge actuel, après une si longue pratique de ce qui agite le cœur des hommes, consiste dans la tentative de formuler le suc de mes propres réflexions sur le sens et les valeurs de la vie, et sur ce qu’il est peut-être légitime d’attendre dans la mort. C’est à l’écriture de ce que je ressens sur ces thèmes essentiels que je voue le temps qui m’est encore donné. Et naturellement cela se fait sur la base et dans l’entière cohérence avec la compréhension de la vie psychique qui m’a été apportée par la psychologie jungienne.

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L. de G. : Merci beaucoup, M. Aurigemma, pour le temps et l’énergie que vous avez consacrés à partager avec nous ces réflexions sur votre travail et votre vie.

Pour citer cet article

« Entretien avec Luigi Aurigemma », Cahiers jungiens de psychanalyse, 1/2008 (N° 125), p. 99-110.

URL : http://www.cairn.info/revue-cahiers-jungiens-de-psychanalyse-2008-1-page-99.htm
DOI : 10.3917/cjung.125.0099


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