2001
Carrefours de l’éducation
La réforme éducative sous le régime de Pinochet : histoire d’une expérimentation néo-libérale
Teresa Longo
CURSEP, université de Picardie, Jules-Verne
Le Chili, un des pre-miers pays où l'idéolo-gie néolibérale a été
expérimentée, est un
pays qui, tout au long
de son histoire, a
accordé une grande
importance à l'éducation en tant que moyen de construc-
tion de la société et de l'État.
La «contre-réforme» de Pinochet
cherche à détruire le système d'éducation publique par la décentralisation des finances et de l'administration, par une réforme du curriculum
basée sur la flexibilité et par le changement du statut des enseignants qui
différencie, sur le marché du travail,
l'offre de personnel enseignant. Les
conséquences immédiates de ces
réformes ont été la diminution des
inscriptions à l'école de base et la différentiation des conditions et des
moyens d'instruction entre les municipalités et les établissements scolaires. La distinction entre éducation
de base pour le peuple et éducation
supérieure pour les élites, qui avait
caractérisé l'histoire du pays, marque
encore une fois le système éducatif
chilien. La culture et l'éducation
deviennent des biens que les familles
peuvent acheter à des prix différents.
Les jeunes choisissent d'autres styles
de vie et de travail. Toute idée d'une
citoyenneté commune est perdue.
As one of the first countries to see
the experimentation of the neo-
liberal ideology, Chile is a
country that has, throughout its
history, attached great importance to
education as a way of building society and the
state.
Pinochet’s «counter reform» aimed to destroy
the state education system through the
decentralisation of funding and
administration, through a reform of the
curriculum based on flexibility and through
the modification of the status of teachers which
differentiates, in the jobs market, the supply
of teaching personnel. The immediate
consequences of these reforms were a reduction
in enrolments in schools and the differentiation
of teaching conditions and resources between
local authorities and between schools. The
distinction between basic education for the
masses and superior education for the elite,
which had been characteristic of the country
history, once again marked the Chilean
education system. Culture and education
become commodities that families can buy at
different prices. Young people choose other styles
of life and work. Any idea of a common
citizenship is lost.
Chile, eines der ersten Länder, in denen
auf die neoliberale Ideologie
zurückgegriffen wurde, ist ein Land, das
se it se in em B e st eh e n d em
Ausbildungssystem als Mittel zur Errichtung von Staat
und Gesellschaft stets große Bedeutung beigemessen
hat. Die «Gegenreform» Pinochets zielt auf eine
Zerstörung des staatlichen Bildungssystems durch die
Dezentralisierung des Finanzhaushaltes und der
Verwaltung, durch eine auf einer größeren Flexibilität
beruhende Reform der Lehrprogramme und einen
veränderten Lehrerstatus, der das Angebot an
Lehrkräften auf dem Arbeitsmarkt differenziert.
Unmittelbare Folge dieser Reformen waren eine
geringere Zahl an Einschreibungen in der Grundschule
und von Stadt zu Stadt und zwischen den schulischen
E i n r i c h t u n g e n u n t e r s c h i e d l i c h e
Unterrichtsbedingungen und Finanzmittel. Die
Trennung zwischen einer grundlegenden
Volksschulbildung und einem weiterführenden
Bildungssystem für die Eliten, wie es für die Geschichte
des Landes charakteristisch gewesen war, prägt also
einmal mehr das chilenische Bildungssystem. Bildung
und Erziehung werden so zu Gütern, die die Familien
zu unterschiedlichen Preisen erwerben können. Die
Jugendlichen wählen also je verschiedene Lebens- und
Arbeitsformen. Damit geht jede Vorstellung einer
gemeinsamen Bürgerschaft verloren.
La notion de néo-libéralisme, entrée dans le langage des analyses
sociales avec une certaine difficulté, évoque au même titre que
d’autres comme celle de « mondialisation » une manière de regarder
les phénomènes sociaux et politiques par le biais de schémas a
priori globalisants. Cette réticence et la confusion souvent faite de nos
jours entre idéologie et philosophie, ont empêché de considérer le
néo-libéralisme comme une philosophie du sujet, de l’État, de la
culture et de l’éducation telle qu’elle avait été élaborée par ses pères
fondateurs. Les politiques qui ont profondément changé le rôle de l’éducation
dans la construction de la démocratie ont pu ainsi s’imposer sans que leur finalité
soit clairement explicitée.
Pendant les années soixante-dix et quatre-vingt, le nom de Pinochet est associé
à la dictature militaire, à la fin de l’expérience d’Allende, à l’assassinat, la torture
et l’exil des opposants. Plus récemment, on a pu mettre en évidence que ce régime
a constitué l’un des premiers terrains d’expérimentation des politiques néo-libé-rales. Dessinée par un groupe d’experts chiliens formes à l’École de Chicago, la politique néo-libérale au Chili a changé l’administration, la gestion, le financement
du système ainsi que le rôle professionnel des enseignants. Toutefois, les transformations les plus importantes apportées par cette politique au système éducatif chilien ont concerné la réduction des savoirs scolaires à des marchandises que
les différentes classes sociales achètent selon leurs moyens. Ce qui a eu des effets
importants sur la société civile, sur les jeunes, sur leurs relations.
Dans le but d’informer et de contribuer au débat sur les politiques néo-libé-rales, nous chercherons d’abord à reconstituer le contexte historique de la réforme
de l’éducation au Chili, à analyser comment la pensée néo-libérale pénètre au
Chili, comment elle se traduit en politique de réforme éducative et à déterminer
l’impact qu’elle a exercé sur le système éducatif public.
Le contexte historique chilien
En 1818, les projets politiques pour la nouvelle République sont marqués par
une forte volonté d’opposition à la culture espagnole et par le mythe de la
République française. La France évoque la laïcité, la liberté de pensée, l’idéal d’une
société cultivée à l’opposé de l’obscurantisme culturel espagnol. Dans le but de
dépasser la société des « grandes familles », les démocrates construisent un projet
d’École laïque et démocratique, condition d’une société civile basée « sur l’intelligence et les sciences ». Le Chilien, dit Sarmiento (1848), doit devenir « un peuple
éduqué dans sa totalité, sans distinction de fortune et de classe ». Au projet de
Sarmiento les libéraux conservateurs opposent un projet d’éducation où l’on différencie l’instruction des élites de l’éducation du peuple. Selon A. Bello (1842), l’éducation est un moyen de faire sortir la civilisation américaine de la « barbarie » et de
combler ses différences avec l’Europe. Le peuple, à son avis, doit être éduqué pour
exercer les droits politiques et l’élite doit recevoir une instruction de très bonne qualité pour gouverner le pays. Il propose donc deux systèmes d’écoles pour une
société divisée en deux classes sociales.
Après la période laïque de l’après indépendance, depuis 1833, l’Église catholique reprend son hégémonie dans la société et son pouvoir dans les institutions
publiques du Chili. Elle aura jusqu'à nos jours, une grande importance dans le
conditionnement idéologique des politiques éducatives. À l’époque, la Revue
Catholiqueexplique l’importance du catholicisme pour la société chilienne : « les vérités catholiques rétabliront l’ordre… Elles créeront chez les grands l’obligation de
prêter attention au malheur des pauvres, de même qu’elles inspireront chez ceux-ci le respect des biens des puissants de ce monde » (cité in Ruiz, 1995). Ces idées
seront élaborées et développées tout au long du siècle par une élite qui détiendra
le pouvoir économique et social. De nouveaux regroupements politiques se formeront, les libéraux trouveront un accord avec une partie du monde catholique
et ensemble ils donneront forme à un système éducatif très différencié. Sarmiento
avait très bien compris le risque d’une évolution de l’éducation vers un système séparant les élites du peuple, et, en 1845, au retour d’un voyage en Europe et aux
États-Unis, il recommande à son pays : « toute division de l’école primaire doit
être abolie en faisant de l’instruction au Chili un seul système, de façon à ce que
celui qui doit recevoir une éducation supérieure ou professionnelle passe obligatoirement par les écoles primaires, de celles-ci aux écoles secondaires et des écoles
secondaires aux supérieures » (cité in Labarca, p. 115). Pendant presque deux
siècles, les démocrates, les socialistes et les maçons (très puissants au Chili) prônent une unification du système scolaire au nom du droit de tous les citoyens à la
même instruction et à la même éducation.
En 1860 est promulguée la loi instaurant l’éducation primaire gratuite par
laquelle l’État s’engage à créer un établissement scolaire dans chaque département.
Les familles aristocratiques cherchent la ségrégation sociale et culturelle dans les
écoles privées (surtout catholiques) et, en 1875, elles obtiennent l’affaiblissement
du contrôle de l’État sur ces établissements. Entretemps, le développement économique et l’urbanisation contribuent à changer la perspective intellectuelle et la
conception l’éducation. Les échanges avec l’Europe deviennent encore plus fréquents, les idées du positivisme français, anglais et allemand traversent l’océan
ainsi que les hommes d’affaires et les conseillers politiques et économiques. Les idées
politiques françaises n’ont plus le poids qu’elles avaient eu au début du siècle,
mais des œuvres importantes influencent les esprits : les publications du Romantisme
et, avec un grand succès, les textes du philosophe spiritualiste Cousin. (Vermeren,
P. 1995). Des experts allemands visitent pendant les années 1880 le Chili et souvent ils y restent comme enseignants, directeurs d’école, formateurs et notables;
ils organisent l’école secondaire et la formation des enseignants. Pendant le Congreso
Nacional Pedagogico de 1889 qui réunit toutes les composantes de l’éducation
chilienne, l’enthousiasme pour les idées d’Herbart est presque unanime; il présente une image d’ordre et satisfait le besoin de modernisation de l’époque. En
1889, l’Instituto Pedagogico pour la formation des professeurs de l’école secondaire
ouvre ses portes à un nombre de candidats réduit et sélectionne.
À la fin du XIXe siècle, trois voies de scolarisation caractérisent l’éducation au
Chili : la première, pour les classes aisées, dans les écoles privées (la plupart catholiques), la seconde pour les classes moyennes et élevées dans les cours primaires
annexés aux lycées publics; enfin il y a « la escuela primaria comun » d’une durée
de 6 ans, dernière voie destinée aux plus pauvres. Dans ces derniers établissements, la plupart des élèves ne fréquentent l’école que les premières années, seulement pour apprendre à lire et à écrire; une partie poursuit dans les écoles techniques, industrielles, commerciales et agricoles; une autre entre à l’école normale
et une autre encore, infime, passe les concours d’entrée au lycée. Les familles aisées
qui désirent maintenir une continuité de culture entre l’éducation domestique et
l’éducation scolaire défendent la distinction entre école publique et école privée et
entre les établissements. La famille est un pilier de la société chilienne à toutes les
époques de son histoire et elle en détermine les politiques éducatives. Comme
Godoy (1976) l’a mis en évidence, « chaque étranger qui, à la fin du siècle, arrive
au Chili ne décrit pas un peuple mais des familles ». Un nombre réduit de familles
domine le pays. En 1890, Théodore Child, note : «… à part l’Angleterre, il n’existe
pays au monde où les distinctions sociales soient plus fortes qu’au Chili… permettez-moi de noter la vanité de l’existence de la jeunesse dorée de la capitale (qui est nombreuse). Cette jeunesse est composée de viveurs qui ont passé une ou deux années à Paris
et qui prétendent continuer à Santiago l’existence de frivolité et de dissipation qui constitue tout ce qu’ils ont appris en France » (Child, cité dans Godoy, p. 212).
Les familles aisées veulent que leurs enfants étudient séparés des autres et que
l’école transmette leurs propres valeurs. La séparation touche aussi les contenus
culturels et éducatifs. L’idée de laïcité, par exemple, est propagée dans les institutions
éducatives secondaires et universitaires, tandis qu’au niveau primaire, on ne peut
pas imaginer une éducation non-religieuse.
Au long du XXe siècle, la classe moyenne se développe, les mouvements ouvriers
s’organisent et l’école devient un enjeu important pour la démocratisation de la
société. Comme dans toute son histoire, au XXe siècle, le Chili s’ouvre aux idées qui
viennent de l’étranger. Les États-Unis prennent la place de l’Europe. En éducation, Horace Mann d’abord, Dewey ensuite, prennent la place des pédagogues
allemands.
Sur le plan législatif, grâce à la volonté des partis démocratiques et aux fortes pressions de certains groupes politiques (dont le plus important est la Maçonnerie), on
arrive à l’approbation, en 1920, de la loi qui rend l’école primaire obligatoire :
quatre années d’études qui doivent être terminées avant l’âge de 13 ans. La réforme
de 1920 améliore la condition économique des enseignants et l’écart entre les
enseignants de l’école primaire et ceux de l’école secondaire se réduit. La réforme
ouvre aussi le débat sur l’articulation entre école primaire et secondaire et donc sur
le problème de l’unicité du cursus d’études et des programmes. L’application de
la Loi est difficile malgré les efforts du législateur. Les plus grandes difficultés se
présentent en milieu rural où résident plus de 40 % de la population. Le législateur affirme l’obligation, pour les grands propriétaires terriens et pour les municipalités, d’ouvrir des écoles primaires. Malgré cette disposition, dans les campagnes les jeunes qui fréquentent l’école sont encore rares.
À partir de 1928 des écoles expérimentales seront ouvertes à tous les niveaux
d’instruction. De nombreux enseignants s’impliquent dans les initiatives d’expérimentation de la pédagogie de Montessori, Decroly et Dewey. Malgré cet enthousiasme pédagogique, la situation éducative du pays est grave et, en 1930, les analphabètes représentent encore 44 % de la population.
Les réformes de Frei et Allende
Au Chili, la révolution culturelle internationale des années 60 s’infiltre également parmi les jeunes, les intellectuels et aussi parmi les nouvelles classes moyennes.
Les modèles et les changements culturels étrangers sont véhiculés par les images
de la TV qui, pendant cette période, prend une place de plus en plus importante
dans le pays. Les éditions nationales se développent ainsi que la lecture. Une offre
de livres à prix contrôlé permet aux enseignants, aux élèves, aux bibliothèques
scolaires d’en disposer plus facilement. Dans un climat de liberté culturelle, de
nouveaux textes circulent ainsi que des idées nouvelles; le changement culturel dans
l’école commence avant les réformes institutionnelles. Aux États-Unis, la présidence Kennedy donne aux relations entre pays américains un caractère nouveau;
« la modernisation », le développement économique, scientifique, technologique
et culturel sont désormais des priorités dans lesquelles les Nord-américains veulent jouer un rôle. En 1964 la Démocratie chrétienne avait vu s’imposer son candidat Frei. Le discours des chrétiens démocrates sur l’éducation souligne l’importance de l’éducation pour l’émancipation sociale, la modernisation et la solidarité.
Kennedy envoie au Chili, comme dans d’autres pays dépendants, des consultants
experts dans tous les domaines : les sciences, les technologies, l’économie, l’éducation, l’organisation syndicale, etc. En 1961, à la Conférence de Punta del Este en
Uruguay, l’« Alliance pour le progrès » entre les pays américains est créée; elle fixe
un plan décennal pour le développement qui considère l’éducation comme une priorité pour l’Amérique latine. La théorie qui inspire la planification intégrale de
l’éducation est celle de l’instruction en tant que « human capital » développée au
début de années soixante aux USA, à Chicago par Becker, Hansen, Denison et
Schultz.
L’idée de l’instruction comme facteur de développement contient une philosophie de la société et de l’histoire selon laquelle la technologie, la science, la rationalité du plan intégral sont les moteurs de la modernisation et de la démocratie.
Grâce à la rationalité du plan et à une éducation « moderne », l’Amérique latine peut
sortir d’une société traditionnelle dominée par une aristocratie parasite, d’origine
espagnole, qui a toujours refusé le travail manuel et le dynamisme capitaliste. Le
béhaviorisme reste encore la philosophie dominante dans le domaine éducatif
nord-américain et le cognitivisme est considéré comme l’approche de l’innovation. À l’école d’éducation de Chicago, la philosophie du curriculum de Tyler
domine. Mario Leyton, expert du gouvernement Frei ayant étudié à Chicago, traduit Tyler et ce dernier deviendra l’auteur le plus lu et le plus discuté au CPEIP,
le nouveau Centre de formation des enseignants.
Le gouvernement Frei lance alors un plan extraordinaire pour faire face au fait
que 50 % des jeunes ne fréquentent l’école que trois ans et où peu d’élèves arrivent à entreprendre des études secondaires et universitaires. En six ans, 2750
bâtiments scolaires sont construits et la scolarisation augmente de façon spectaculaire. Une importante réforme qui unifie la structure du système éducatif est
enfin adoptée. Elle organise l’instruction dans l’école de base d’une durée de 8
ans et l’école « Media » d’une durée de quatre ans avec deux filières : scientifiquehumaniste et technico-professionnelle. Les résultats en termes de développement
de la scolarisation ont été positifs. En revanche, comme le dit C. Cox (1984), les
résultats mesurés à travers les acquisitions des élèves n’ont pas été très positifs : « en
ce qui concerne la distribution de l’éducation, la reforme a été focalisée sur les
conditions pour l’égalité des chances et non pas pour l’égalité des résultats. Elle est
centrée sur des variables internes au système scolaire et non sur les variables familiales et sociales ».
Le gouvernement d’Allende (1970-1973) se penche sur ces questions. Le projet de réforme de la Escuela Nacional Unificada (ENU) présenté en 1972 a été
construit lentement à travers les discussions publiques et les actions menées sur
le système éducatif dont la première a été celle de l’amélioration du système de
« Auxilio escolar y Becas » (aide scolaire et bourses). En préparant la réforme, le
gouvernement fait fonctionner au maximum l’école telle que Frei l’avait réorganisée.
Le processus de développement de la scolarisation, déjà amorcé sous Frei, se poursuit. En 1973, sur l’ensemble des niveaux d’instruction, entrent dans le système
éducatif 500000 jeunes de plus qu’en 1970, tout particulièrement dans l’instruction de base où le nombre d’élèves augmente de 275098 unités en trois ans. Le
nombre d’élèves augmente aussi à l’école « Media » et à l’Université. Au niveau
secondaire, c’est à l’école technique et agricole que l’on note l’augmentation la
plus spectaculaire. L’éducation des adultes développe ses activités et le nombre
d’inscrits s’accroît dans tous les types de cours. Un système de formation continue
des enseignants par des ateliers est mis en place. Ils sont nombreux à participer aux
cours et le CPEIP devient un lieu d’importants débats pour toutes les composantes
de l’éducation.
Interrogeons-nous sur la nouveauté des politiques éducatives du gouvernement
d’Unité Populaire. Pourquoi provoquent-elles une réaction si hostile des conservateurs, considérée par des experts (Farrell, 1986) comme l’une des causes principales de la crise du gouvernement d’Allende ? Il semble que, pour comprendre
l’impact de la politique éducative d’Allende, il faut surtout prendre en compte les
idées qui structurent les initiatives et les projets de réforme ainsi que la méthode
participative par laquelle il a voulu construire les politiques culturelle et éducative.
« Toute société doit être une école et l’école doit être partie intégrante de cette
grande école qu’est la société. » (Allende, 1972.) Selon Allende, l’école « fait partie d’un contexte démocratique plus large de la vraie démocratie dans laquelle le
peuple participe en permanence (et pas seulement, lors des élections comme de
nos jours). » (Mensaje presidencial, 1972). Le développement de l’éducation est
une des principales conditions pour que le peuple soit « souverain ». L’éducation
doit développer l’Hombre nuevo: « l’Homme nouveau est enraciné dans cette terre
mais il est projeté vers l’Humanité qui lutte et se reconstruit dans un sujet intégral
et harmonieux, autonome et critique mais surtout socialisé, dans un individu responsable du patrimoine et du destin de la nation, dans un Chilien qui découvre
et domine les lois de nature, profite de ses ressources tout en soumettant à la
volonté collective l’évolution naturelle de l’histoire, un Homme nouveau, sain et
équilibré, capable de créer et de recueillir la beauté » (ibidem). Dans la perspective
de construction de l’Hombre nuevo, Allende définit le sens de l’instruction obligatoire. Elle doit offrir « un niveau de base commun, qui puisse assurer à chacun
l’égalité des chances ». L’école de base qu’il proposera dans le projet ENU a donc
comme but le « déconditionnement social » et l’instruction secondaire et supérieure afin de de récupérer le retard technologique et scientifique du pays et de former les scientifiques chiliens.
Après le Congrès national de l’éducation de décembre 1971 (928 délégués élus
par des assemblées locales) et le décret général de démocratisation de
décembre 1972, le projet de l’ENU est présenté. Il s’articule autour des idées suivantes : éducation tout au long de la vie, éducation sociale ou de communauté,
conception unitaire du système, unité administrative des établissements scolaires
et du corps enseignant. Malgré le maintien de l’école privée et les ajustements que
le gouvernement accepte, l’opposition est résolue, surtout sur le thème du libre choix
des familles. Quand, en janvier 1973, le ministre Tapia remet le document ENU
au Conseil national de l’éducation, le climat politique du pays est très tendu :
grèves de camionneurs et autres catégories de travailleurs d’une part, opposition
dans les Congrès, attaque de tous les partis, y compris la DC, par les médias d’autre
part. Le journal El Mercurio publie chaque jour des articles sur l’ENU. Il ne conteste
pas le mérite des propositions mais le principe d’une école qui veut constituer
une étape vers le socialisme. L’opposition s’organise dans les écoles et dans les
universités. Le débat est souvent l’occasion de tensions violentes, les associations
de droite commencent à manifester. Au cours du mois de mars, le cardinal R.
S. Enriquez, intervient après une série de prises de position d’associations catholiques, d’évêques et de prêtres dans leurs paroisses. Le document final de l’Église
catholique affirme donc que le projet de l’ENU a des aspects positifs (assurance des
droits de tous les Chiliens à l’instruction, rapport entre études et travail, éducation
permanente) mais qu’il est à critiquer parce qu’il ne prône nulle part les valeurs chrétiennes propres à l’héritage chilien. L’atmosphère dans le pays est désormais détestable, les débats dans les écoles et ailleurs, trop tendus idéologiquement, déchirent
les Chiliens et, plus grave encore, la coalition de l’UP se déchire, se divise et toute
intervention d’Allende pour ressouder reste infructueuse. Finalement, le Conseil
national accepte de suspendre la réforme et le ministre donne sa démission. Cela
ne suffit pas à désarmer l’opposition qui continuera sa lutte pour la « liberté d’enseignement » jusqu’au coup d’État.
La politique éducative de Pinochet
et des néo-libéraux chiliens
Le jour du coup d’État de 1973, Pinochet est porteur d’un projet politique
détaillé indiquant les critères et les directions à entreprendre pour réformer l’économie et la société chiliennes. Ce projet avait été élaboré par un groupe d’économistes chiliens d’inspiration néo-libérale ayant étudié à Chicago grâce aux accords
inter-universitaires établis depuis les années cinquante entre l’université de Chicago
et l’université catholique. Les économistes, sociologues et experts en éducation
de retour dans leur pays, avaient fondé des centres d’études : le CESEC, (Centro de
Estudios Socio-economicos) créé par S. De Castro, R. Kelly et Safuentes et le centre
d’Estudios Publicos, dont le président honoraire était Von Hayek. Leur philosophie
politique combine le catholicisme corporatiste propre à la tradition chilienne avec
l’idée de « société spontanée » d’origine néo-libérale. À la « Catolica », sous les gouvernements de Frei et d’Allende, les anciens étudiants de Chicago se rencontrent
avec les intellectuels catholiques, « corporatistes » dont J. Guzman est le leader. Selon
Guzman, chaque individu est libre seulement dans sa relation avec Dieu, tandis que
dans la vie matérielle le sujet appartient à des gremios, classes, familles, entreprises, propriétés. Guzman partage avec Hayek l’idée que l’individu n’appartient
pas à une société civile. Comme le dit Ruiz (1992), « ce qui unifie gremialisme et
néo-libéralisme est la volonté de détruire le domaine politique ». Guzman pense que l’État doit d’un côté éduquer la personne aux valeurs chrétiennes, de l’autre permettre le développement des connaissances spécialisées de chaque corps. Comme
le dira Pinochet en s’inspirant de cette philosophie, les corporations réunissent
des personnes qui s’occupent et pourtant « connaissent spécialement une même
fonction ». Les connaissances, ainsi que les pouvoirs, restent donc, selon Guzman,
dans le domaine des corporations. L’État a « une existence politique indépendante », il représente l’Esprit national, abstrait, moral, expression d’un pouvoir
qui ne s’est pas construit par rapport à la société civile et qui laisse les corporations
libres d’exercer dans leur domaine. Ensemble, néo-libéraux et corporatistes déconsidèrent l’histoire du Chili. D’après eux, l’État avait été trop puissant par rapport
à l’Église, au marché et surtout aux puissantes familles de l’aristocratie.
El Ladrillo, le texte des néo-libéraux déposé sur le bureau de Pinochet le 11 septembre 1973, propose en alternative : « un modèle de développement basé sur une
économie décentralisée, où les unités productrices sont indépendantes et compétitives
pour profiter au maximum des possibilités qu’offre le marché » (p. 62). Charité et privatisation sont des critères qui, dans les propositions du El Ladrillo, doivent guider l’action de l’État dans les services sociaux et dans le traitement du système des
retraites et du chômage. L’État central assure la sécurité interne et externe; « il a
donc un rôle de répression et un rôle subsidiaire par rapport au secteur privé ». Pour l’éducation, El Ladrillo considère qu’« une politique éducative doit garantir gratuitement des
niveaux minimaux d’éducation puisque, par ceux-ci, on atteint la formation de base du
citoyen. […] Le profit pratique et direct tiré de la scolarisation à ce niveau, est relativement
bas, et alors il est nécessaire d’en garantir la gratuité […] les niveaux supérieurs d’éducation procurent un bénéfice direct qui ne justifie pas la gratuité » (p. 146). Voici,
reproduit dans un contexte historique particulier, le schéma de Von Hayek et de
M. Friedman sur la distinction entre éducation de base qui peut avoir « un effet
de voisinage » et études secondaires et supérieures qui constituent un investissement
des particuliers. Le document s’adresse à un pays où, depuis un siècle, les forces
démocratiques se battaient contre la séparation des jeunes dans de voies de scolarisation différentes.
Les premières actions du gouvernement Pinochet visent à rétablir l’ordre dans
les établissements scolaires. La lutte contre les « marxistes » est réalisée par l’élimination physique des professeurs de l’école, de l’Université et des jeunes leaders
des groupes d’élèves et d’étudiants qui avaient collaboré à l’Unidad Popular.
D’autres professeurs sont licenciés et cela a pu être facilement réalisé grâce au
décret Loi du 12 septembre 1973 qui déclare intérimaires tous les fonctionnaires
de l’État. Les militaires s’installent dans les établissements scolaires, dans les universités et dans le ministère. Le ministre est un officier de la Marine. La discipline
et le style militaire s’imposent aux étudiants qui doivent avoir des comportements
« dignes ». S’asseoir sur la pelouse du campus et porter les cheveux longs est strictement interdit. L’uniforme est obligatoire dans les écoles. Les chercheurs, les académiciens expulsés, ceux qui ne tolèrent pas le climat de contrôle militaire partent
à l’étranger. Ceux qui restent dans le pays sans travail survivent grâce à d’autres activités. On peut donc rencontrer « le psychologue qui vend du fromage, l’ingénieur qui
vend des produits d’alimentation dans un kiosque et des philosophes qui vendent des produits d’artisanat » (Migone, 1978).
Dans le but de remettre de l’ordre dans l’économie, le gouvernement décide la
réduction des dépenses publiques. Dans le domaine de l’éducation, les dépenses
pour les enseignants et pour l’aide scolaire sont les plus visées : entre 1973 et 1974,
par une série de décrets, le gouvernement élimine le fonctionnariat, supprime les
Écoles normales et, à partir de 1975, réduit ses programmes d’aide (cantines scolaires, santé, bourses.). Pour redonner à l’école rigueur et efficacité, le gouvernement intervient sur le système d’évaluation en montant une campagne publicitaire importante. Ainsi, un décret de mars 1974 élimine le critère en vigueur à
l’époque d’Allende de la promotion automatique au cours des quatre premières
années de l’éducation de base et on le remplace par des critères plus rigides qui définissent précisément les conditions à remplir pour la promotion. Une fois un climat de peur, de silence et d’obéissance instauré dans les établissements scolaires
et universitaires, la répression s’allège et le gouvernement met en Å“uvre la politique de désétatisation du système sur la base des principes annoncé par Pinochet
en 1979 : « L’État concentrera son attention sur l’éducation de base afin que tous
les Chiliens puissent être capables d’être de bons travailleurs, citoyens, patriotes.
Accéder à l’éducation secondaire (Media) et supérieure constitue une situation
exceptionnelle pour la jeunesse et ceux qui ont la chance d’en profiter doivent la
gagner avec effort… et, de plus, elle doit pouvoir être payée ou remboursée à la
communauté nationale ». (Pinochet, 1979). Ici de nouveau on peut reconnaître
la philosophie des néo-libéraux : l’État s’engage pour « éduquer » au niveau de
l’école de base, l’instruction est un investissement personnel que chacun doit
prendre en charge. Le processus de réforme entamé en 1973 s’achève donc par d’importants changements. Entre la fin de 1979 et l’année 1980, l’État transfère aux
municipalités les établissements scolaires et leur gestion. L’État central, qui auparavant distribuait les ressources financières sur la base d’un budget présenté par
chaque école au ministère de l’Éducation, donne, après la réforme, à chaque établissement scolaire (public ou privé gratuit) par le biais de la municipalité une
subvention par élève. Celle-ci doit couvrir le coût des salaires des enseignants, du
personnel administratif et d’assistance, de la construction et de l’entretien des bâtiments. Un décret important est signé dans ce sens en 1980 : les municipalités peuvent céder leurs édifices et leurs biens, utilisés dans un but éducatif, à des individus ou à des organismes privés pour un maximum de 99 ans. L’autre importante
réforme concerne le curriculum. En 1980, le décret 4002 fixe les programmes de
l’école de base et en 1981 les programmes de la Media sont prêts. Dans les nouveaux programmes, les contenus des disciplines à apprendre sont remplacés par
des objectifs formatifs. Pour l’école de base, les programmes fixent un minimum
d’heures de classe et les disciplines obligatoires. Le proviseur et l’Unité Technique-Pédagogique (UTP) interne à l’établissement ont le pouvoir de redistribuer les
heures et d’ajouter des disciplines à l’exception du castillan, des mathématiques et
de l’histoire pour lesquelles la loi fixe un minimum d’heures.
La flexibilité est l’idée qui inspire les programmes. L’établissement peut répondre
comme il l’entend ou comme il le peut aux grands objectifs indiqués. La flexibilité est un concept moins pédagogique qu’économique qui accompagne la décentralisation administrative et financière dans la mesure où chaque établissement, selon
ses possibilités, développe les programmes qu’il veut offrir sur le marché de l’éducation. Pour l’école secondaire, la flexibilité réside dans la possibilité d’ouverture
de disciplines optionnelles et dans l’adaptation des objectifs des programmes au
niveau de l’école. À la différence de l’école de base, les horaires de chaque discipline obligatoire sont arrêtés par la loi. Par rapport aux programmes de l’école de
base, il y a donc plus de rigidité dans les horaires mais la flexibilité concernant les
contenus des programmes est importante.
En ce qui concerne les enseignants, le minimum de réglementation octroyé par
un décret sur la Carrera docente en 1978 est abrogé par les nouvelles dispositions
pour les écoles municipales. La réglementation collective pour l’ensemble de la
profession est supprimée et chaque municipalité, chaque particulier fixe les horaires,
les salaires et les conditions de travail. El Collegio (la seule association professionnelle reconnue) parvient de temps à autre à imposer une limitation aux excès,
mais ses marges de négociation sont assez faibles. L’enseignant est désormais sur
un marché du travail qui suit toutes les règles d’un libre marché. Son contrat de
travail est annuel et il se termine avant les grandes vacances. La réforme de
l’Université (1980) change la formation initiale des enseignants puisqu’on peut
devenir enseignant dans les universités ou dans les instituts professionnels. Chaque
formation a son prix et chaque titre donne accès à des emplois dont les salaires sont
plus ou moins élèves selon l’importance économique de l’établissement. En l’espace de deux ans, le système d’éducation chilien est ainsi complètement transformé. Milton Friedman visite le pays en 1981, il rencontre les académiciens et les
experts des réformes et se félicite avec eux et avec le gouvernement des politiques
éducatives qu’ils ont choisies pour le Chili.
L’impact de la réforme sur le système éducatif
La décentralisation financière et administrative s’est faite dans un contexte social
et économique marqué par de fortes différences; les municipalités très riches reçoivent de l’État central le même montant de subventions que les plus pauvres. Si
ces dernières veulent faire fonctionner l’école, elles doivent s’endetter. À partir de
1982, le nombre de municipalités qui ont dû s’endetter pour faire face aux nouvelles tâches dans le domaine de l’éducation augmente d’une façon importante
jusqu’à devenir quatre fois plus élève en 1985 qu’en 1982 (en 1982, elles étaient
au nombre de 50 avec un déficit de 362millions de pesos. Trois ans plus tard, leur
nombre est passé à 2001 pour 2110 millions de pesos).
De plus, « le fait d’établir un rapport étroit entre la subvention que chaque école reçoit
et le nombre d’élèves qui fréquentent l’école, a poussé les écoles et les municipalités à
entrer en compétition pour attirer les élèves » (Viola Espinola, 1991). Pour obtenir plus
de financement, les écoles sont conduites à avoir plus d’inscrits. Dans ce but, tous
les stratagèmes sont bons. Le passage des responsabilités aux établissements ne
stimule pas le secteur privé, contrairement aux intentions des néo-libéraux. Selon
une étude de Viola Espinola (1991), « il n’y a pas eu d’investissements privés
importants dans les établissements vu que la plupart des écoles créées pendant
cette période ont été financées par des crédits publics; le secteur privé s’est limité
à l’administration de fonds publics » (p.33). Le gouvernement avait comme objectif la scolarisation de l’ensemble de la population en âge de l’être. Or, le nombre
des inscrits dans les écoles de base diminue en valeur absolue et surtout relativement à la tendance des années précédentes : le taux d’accroissement annuel moyen
du nombre d’inscrits de la première à la sixième dans la période 1964-1970 était
de +4,38 tandis qu’entre 1973-1981 il tombe à — 1,58. Ce phénomène, amorcé
dès le début du régime, se poursuit après la réforme administrative qui transfère
les écoles aux municipalités et aux particuliers.
Le nombre des jeunes qui abandonnent les études avant la fin de la scolarité
obligatoire est important et ce sont surtout les plus pauvres qui renoncent aux
études. L’enquête de Schiefelbein et Farrel (1982) montre que 77 % des élèves
dont les parents sont cadres supérieurs ou de profession libérale arrivent à la fin
des études secondaires contre 22 % seulement des jeunes appartenant aux familles
des secteurs primaires et 44% des familles d’ouvriers urbains. Cette disparité, qui
a toujours existé au Chili, devient plus forte pendant la période de mise en Å“uvre
de la politique néo-libérale Plusieurs études le montrent : en 1976, les enfants
issus d’un milieu ayant haut niveau d’études avaient 6,6 % de chances de plus
que ceux issus des familles de niveau scolaire inférieur; ce pourcentage passe à 8.8%
en 1981 (Briones, 1985) Dans les écoles municipales, presque 70 % des inscrits
appartiennent aux classes ayant les revenus les plus faibles alors que, dans les
écoles privées, 75 % des inscrits appartiennent aux classes ayant les revenus les plus
élèves. La première conséquence de la politiques néo-libérale est donc la baisse de
la scolarisation et la sélection pour l’accès à l’instruction et aux écoles qui offrent
un enseignement de bonne qualité, la capacité économique des familles déterminant les critères de cette sélection. Le rapport de la Commission nationale pour la
modernisation de l’éducation (1994) résumait ainsi la situation : « trois élèves sur
quatre, appartenant à la moitié la plus pauvre de la population, ne comprennent
pas ce qu’ils lisent tout en étant inscrits au quatrième niveau; le même pourcentage d’enfants n’arrive pas à satisfaire la moitié des résultats requis en calcul dans
cette classe. Dans le cas des écoles subventionnées, où les enfants les plus pauvres
sont inscrits, on ne trouve que 10 % des élèves comptant les meilleurs résultats†;
les résultats des autres élèves, soit 90 %, sont médiocres ou négatifs » (p. 10). A
l’école « Media », bien que le nombre d’inscrits augmente, la courbe de croissance
subit une chute importante : de +13 % entre 1964 et 1973, elle chute à +2,7 %.
A ce niveau de scolarisation, la diminution des taux concerne uniquement le secteur public tandis que dans le secteur privé la croissance est positive par rapport
à l’époque d’Allende. Enfin, globalement, le niveau d’instruction de la population
âgée de plus de 12 ans baisse : en 1976 la moyenne d’années d’école des Chiliens
était de 8,1, elle tombe à 7,5 ans en 1981.
L’impact des réformes concernant la profession enseignante a été important.
Les salaires baissent. Par rapport à un salaire de 100 de l’année 1971, le salaire de
début et fin de carrière en 1975 était de 54, celui de début carrière en 1979 était
de 82 tandis que le salaire de fin carrière était de 58. Dans une société où « tout
s’achète » (santé, retraite, éducation) cette diminution engendre un grand appauvrissement social. Pour maintenir son niveau social antérieur, l’enseignant doit
travailler un grand nombre d’heures et surtout chercher à offrir ses services aux
écoles privées qui disposent de meilleures conditions de rémunération. A l’intérieur
de l’école le pouvoir de l’enseignant est moins important qu’auparavant. A l’autorité militaire s’ajoute, à partir de 1978, celle de l’Unité Technique et Pédagogique,
formée par des spécialistes de l’évaluation, de la planification des programmes et
de l’orientation nommées par le ministère. L’UTP décide des critères d’évaluation,
de la sélection des contenus de chaque discipline, des techniques et des matériaux didactiques. Cet organisme assume des tâches et des pouvoirs qui auparavant appartenaient aux enseignants et il le fait dans un contexte où les programmes
nationaux ont été réduits. Les établissements scolaires jouissent d’autonomie et
les enseignants ont une charge d’enseignement plus lourde qu’auparavant. Les
conditions de travail devenues plus difficiles, les enseignants ne peuvent absolument pas participer à la construction des programmes des établissements scolaires, l’UTP prenant en charge toutes les activités de planification didactique. Cet
organisme, qui doit garantir l’efficacité de la didactique dans l’établissement scolaire, doit également faire en sorte que l’école soit bien classée dans l’évaluation nationale pour pouvoir attirer plus d’élèves. Les savoirs scolaires deviennent alors une
série d’objet didactiques élaborés par l’UTP pour bien préparer le test final. Les
savoirs perdent leur sens interne, l’efficacité gagne sur le goût et le plaisir d’apprendre
et d’enseigner. En effet, c’est surtout sur les contenus de l’école, sur les savoirs
transmis aux jeunes que la politique néo-libérale a joué, selon nous, un rôle négatif. La compétition entre écoles n’a pas été stimulée pas une meilleure qualité de
l’instruction, le but principal de l’établissement étant d’attirer les inscriptions. Les
établissements se préoccupent avant tout de présenter une bonne image pour attirer la clientèle : discipline, sécurité, développement des langues étrangères, sports,
accords avec des universités étrangères, etc. Au Chili, seules les institutions privées
de haut niveau et de haut standing réussissent à faire correspondre la réalité à
l’image. Les établissements les plus pauvres, quand ils le décident, trouvent difficilement des particuliers qui les financent et les familles ne peuvent pas contribuer
aux dépenses de l’école. Les familles ne sont pas véritablement libres de choisir
l’école selon leur qualité car elles doivent avant tout considérer leurs disponibilités financières. Les classes moyennes se sont ainsi repliées sur les établissements
subventionnés, qui, selon les dernières enquêtes, offrent un enseignement plus
médiocre que les écoles privées et publiques. Enfin, les écoles publiques, accueillent
les jeunes des classes les plus pauvres. L’école publique n’est plus un moyen
d’émancipation sociale, ceux qui s’y inscrivent savent que la réussite dans le travail et dans la vie sociale sourira aux jeunes des écoles privées. « Modernisation »
est le terme le plus diffusé parmi les dirigeants chiliens quand ils proposent des
reformes. Il s’accompagne d’autres termes repris de l’économie, de la science de l’organisation. Il évoque, au Chili, l’entrée dans « l’époque de la mall », comme le dit
T. Moulian (1997), quand, en silence, les gens consomment tout, y compris la
culture. Cette société a été développée par un régime autoritaire qui, pour garantir la liberté de marché, a privé les Chiliens de la parole politique, de leur droits,
des services sociaux, de la possibilité de mise en commun des savoirs. Au Chili,
« modernisation » évoque l’époque des règles sans contenu à l’école et hors de
l’école. Le terme évoque l’image de l’autorité technique et militaire qui s’impose sur
la discussion et sur les opinions politiques.
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