2001
Carrefours de l’éducation
Interactions de tutelle, développement et apprentissages
2e partie : Contribution aux acquisitions scolaires et professionnelles
Christine Berzin
CURSEP-université de Picardie, Jules-Verne
Dans la lignée
du cadre théo-rique défini
par Vygotski
et Bruner, l’interaction de
tutelle est
d é so r m a i s
reconnue comme un mécanisme
sociocognitif d’acquisition majeur.
D’abord étudiée dans le cadre de
la relation mère-enfant (voir la
première partie de cette note de
synthèse, centrée sur l’impact des
interactions de tutelle en termes
de développement et de fonctionnement cognitif), cette modalité d’acquisition fait aujourd’hui
l’objet d’un intérêt particulier tant
dans le milieu scolaire que dans
celui de la formation. Au-delà de
la mise en évidence d’une extrême
diversité dans les formules tutorales utilisées, les travaux recensés en la matière contribuent à
différencier, dans l’exercice du
tutorat, deux fonctions principales
d’acquisition et de socialisation.
In the tradition of the theoreticalframework defined by Vygotskiimportant sociocognitive mechanism
and Bruner, tutelage interaction
is now recognised as an
of learning. Studied first within the
framework of the mother-child
relationship (see the first part of this
work), centred on the impact of tutelage
interactions in terms of cognitive
development and functioning, this
learning process is the object of
particular attention both in the field of
school education and training. Beyond
the highlighting of an extreme diversity
in the tutorial methods used, the work
surveyed in this field contributes to
differentiating two main principles of
learning and socialising in tutorial
practice.
In der Fortsetzung des von Wygotski und Brunerdefinierten Theorierahmens sind diesoziokognitiver Lernmechanismus anerkannt. Diese
Interaktionsmechanismen mit einem
Erwachsenen inzwischen als ein grundlegender
Form des Erlernens, die zuerst im Rahmen der
Mutter-Kind-Beziehung (vgl. den ersten Teil des
vorliegenden Überblicksartikels) untersucht wurde
und auf die Bedeutung intergenerationeller
Interaktionsformen auf die kognitive Entwicklung und
Leistungsfähigkeit abhebt, stößt gegenwärtig auf
verstärktes Interesse sowohl im schulischen als auch
im Ausbildungsbereich. Die in diesem Zusammenhang
angeführten Arbeiten, die zum einen die äußerste
Formenvielfalt der angewendeten intergenerationellen
Beziehungsmuster vor Augen führen, tragen darüber
hinaus auch zu einer Differenzierung der beiden
Hauptfunktionen des Lernens und der Sozialisierung
bei.
Interactions de tutelle et apprentissages scolaires
Interactions de tutelle entre élèves
Deux types de travaux nous semblent pouvoir être distingués concernant les
interactions de tutelle entre élèves (Berzin, 2000). Une première série de travaux,
déjà anciens, liée à la mise en place d’innovations pédagogiques basées sur l’instauration d’un tutorat explicite entre élèves, envisage la contribution des interactions de tutelle aux acquisitions de manière indirecte, en référence à un cadre
d’analyse psychosocial générant l’hypothèse selon laquelle les interactions de tutelle
offriraient un contexte plus favorable aux apprentissages. Une seconde série de
travaux, plus récents, qui s’inscrit dans le cadre théorique de la transmission sociale
exposé en introduction, s’intéresse quant à elle moins à la mise en évidence d’effets bénéfiques des interactions qu’à la mise en évidence des différents mécanismes
sociocognitifs susceptibles d’expliquer les progrès cognitifs dans la lignée de l’approche procédurale adoptée par Gilly (1993). Il s’agit alors, comme dans les travaux de laboratoire exposés précédemment, de « comprendre en quoi, à quelles conditions et par quels mécanismes des interactions de co-résolution peuvent intervenir dans
la construction de compétences cognitives relatives à des classes particulières de problèmes ».
Les premières expériences de tutorat en réponse à une demande
sociale
Héritier de l’enseignement mutuel développé en Angleterre puis en France sous
la restauration, le tutorat ou « learning through teaching » est introduit aux États-Unis
dans les années soixante à des fins d’abord sociales (Gartner et al., 1973). Animés
de la volonté d’offrir aux adolescents une meilleure insertion dans le monde des
adultes, des responsables d’association imaginent de mettre des adolescents en
relation avec des enfants plus jeunes qu’eux, afin de leur permettre d’assumer
auprès d’eux des rôles d’adulte dans le cadre notamment d’une aide aux devoirs
à la maison. Outre les bénéfices sociaux et émotionnels (augmentation de la
confiance en soi, acquisition d’un plus grand sens des responsabilités, meilleure
perception du rôle de l’enseignant), on observe des bénéfices au niveau des connaissances. Cet « effet tuteur » constaté incite alors à la mise en place de véritables
programmes de « tutoring » au sein même de l’école (entre autres Allen, 1976). On
pourra trouver de nombreux exemples des différentes formules tutorales initiées
(inter-niveau, inter-école, intra-classe, informel, alterné…) dans l’analyse faite par
Baudrit (1999) de la place et des fonctions du tuteur. Dans la lignée des programmes d’éducation compensatoire, les auteurs de ces différentes expérimentations cherchent en général à mettre en évidence la contribution du tutorat à la
lutte contre l’échec scolaire. À la suite de ces premières expérimentations américaines et des effets constatés, une formule qualifiée par ses initiateurs d’« enseignement par élèves tuteurs » (Finkelsztein et Ducros, 1989) est introduite à l’école
primaire, dans les années soixante-dix, par le ministère belge de l’Éducation comme
moyen de lutte contre l’échec dans l’apprentissage de la lecture. Les situations
d’interaction mettent en présence un enfant de la dernière classe de primaire et un
enfant de la seconde et se déroulent trois fois par semaine. Les tuteurs sont explicitement informés de leur rôle et sont « soutenus » dans l’aide qu’ils apportent,
par un adulte référent. Pour une présentation plus détaillée de cette expérimentation menée pendant plus de dix ans et de ses prolongements, on pourra se reporter à l’ouvrage de Finkelsztein (1994). Dans les années quatre-vingt, la France
voit également se développer de telles pratiques d’entraide (Peterfalvi et
Adamczewski, 1985; Peterfalvi, 1987,1988, pour les expériences menées au
niveau du primaire; entre autres Buttaud, 1984,1985, Sabouraud, 1984, Moser
et al., 1992, pour les expériences menées dans le secondaire) sans que celles-ci
ne présentent toutefois la même unité de mise en Å“uvre ni la même échelle que
les expérimentations belges (âges des élèves, modalités d’organisation, types de
tâches variables selon les cas). On peut également signaler l’introduction récente
du tutorat à l’Université (pour un état des lieux se reporter aux conclusions de
l’analyse parues dans La Lettre de l’éducation n° 295 du 21 dévrier 2000). Introduit
à la suite des expériences américaines (dont on pourra trouver une présentation
chez Baudrit, 2001) dans l’objectif « d’aider au travail personnel, au travail documentaire, de donner appui aux techniques d’autoévaluation et d’autoformation », le
tutorat est envisagé comme un mode de régulation entre les exigences de l’institution et l’hétérogénéité des étudiants. (Annoot, 1998).
Concernant le tutorat entre élèves, qui nous intéresse plus particulièrement ici,
les expérimentations belges et françaises signalent, comme dans les travaux américains, un certain nombre d’effets bénéfiques. Dans l’expérience belge, les observations de Finkelsztein mettent en évidence des situations d’interaction tout à fait
actives au cours desquelles les partenaires apparaissent réellement « branchés sur
la tâche ». Le recours important aux comportements non verbaux, où les fonctions
de renforcement positif dominent, associé à une plus grande acceptation de l’erreur, créerait selon l’auteur une dynamique orientée vers « la confirmation mutuelle »,
permettant au tuté d’être reconnu et par suite de reprendre confiance en lui. Dans
les expériences menées en France au collège, Buttaud et Sabouraud mettent avant
tout en valeur l’amélioration de l’ambiance du collège, l’identification dynamisante tuteur/professeur, la prise de responsabilité et l’autonomie des tuteurs, le
sens de l’effort. Dans l’ensemble, le cadre de référence de ces innovations apparaît
donc essentiellement marqué par une perspective psychosociale, y compris lorsque,
comme en Belgique, des objectifs cognitifs sont affichés (pour mémoire améliorer
les compétences en lecture). Le tutorat est en effet considéré comme offrant un
contexte plus favorable aux apprentissages permettant de « mobiliser la dimension
affective au profit d’une activité cognitive » (Finkelsztein, 1990). Il constitue « un
moyen de structurer l’environnement scolaire de manière à ce qu’il puisse offrir des relations humaines qui aient un sens pour les élèves et des buts désirables qu’ils puissent
atteindre » (Finkelsztein, 1994). De la même manière, au niveau des expérimentations françaises, le tutorat est analysé sous l’angle d’un mécanisme de facilitation
des processus de socialisation et d’individualisation.
Hormis l’expérience belge dans laquelle on se donne un certain nombre de
moyens de mesurer précisément les bénéfices cognitifs, ces expérimentations donnent le plus généralement lieu à des évaluations centrées sur l’évolution des comportements qui font la plupart du temps l’économie de l’analyse des tâches sur lesquelles
s’exercent les interactions de tutelle. Certains auteurs mentionnent d’ailleurs eux-mêmes qu’ils n’ont pas étudié l’incidence des situations mises en place sur le détail
des apprentissages dont elles ont été l’occasion. Comme le signalent Feldman et al.
dans la conclusion de l’ouvrage de Allen (1976) relatif aux expérimentations américaines, la plupart des recherches restent dépourvues de groupe témoin et seules
quelques expérimentations présentent une analyse détaillée des interactions, permettant de rendre compte de l’efficacité réelle du « tutoring ». Il faut attendre la
fin des années quatre-vingt pour voir émerger des travaux dans lesquels il n’est plus
simplement question de montrer des effets possibles mais d’expérimenter, ce qui
suppose, comme l’indique Baudrit (1999,2000), « un travail sur les variables » qui
va donner lieu plus récemment à une seconde série de travaux, relativement limitée pour le moment, mais présentant une plus grande rigueur au plan méthodologique et davantage centrée sur la contribution effective des interactions de tutelle
entre élèves à la construction des savoirs.
Contribution des interactions de tutelle aux acquisitions
Cette seconde série de travaux, menée dans le cadre de dyades asymétriques
du point de vue des statuts et des rôles comme précédemment, mais également dans
le cadre d’interactions entre pairs de niveaux de compétence différents, coïncide
au plan théorique avec une conception, au niveau psychologique, visant à appréhender les interactions sociales comme constitutives du développement et des
acquisitions, suivie au niveau pédagogique de la notion de pédagogie interactive
(CRESAS, 1991 – voir également Hardy, 1999 et Stamback, 1999 pour un rappel
du cheminement suivi par l’équipe du CRESAS dans l’élaboration de cette notion).
Conçue comme devant permettre aux enfants « se rassembler en petits groupes pour
qu’ils puissent s’engager dans une dynamique d’échanges équilibrés, profitable à tous les
membres du groupe », cette pédagogie interactive, principalement expérimentée
dans le cadre d’échanges symétriques entre pairs, va essentiellement promouvoir
la confrontation entre élèves et le mécanisme du conflit sociocognitif décrit dans
le cadre de la psychologie sociale génétique (Perret-Clermont, 1979,1995, Doise
et Mugny, 1981,1997). Or des études récentes, que nous envisagerons en premier
lieu, tendent aujourd’hui à remettre en cause l’explication des progrès par ce seul
conflit. Les observations réalisées sur la base de tâches scolaires mettent en effet
en évidence une diversité de mécanismes au nombre desquels nous retiendrons plus
particulièrement celui de la tutelle qui nous intéresse ici.
À l’issue de l’étude des interactions entre élèves dans le contexte d’un apprentissage informatique, Flieller (1990) fait l’hypothèse d’une pluralité de processus
en jeu dans les interactions réunissant des sujets d’inégales compétences. Trois
mécanismes au moins, n’exigeant aucune confrontation, sont envisagés comme
susceptibles d’exercer un effet facilitateur sur l’acquisition de nouvelles connaissances : l’observation, l’explication et l’étayage qui nous intéresse plus particulièrement ici. Cet étayage défini comme « la facilité exercée par autrui lorsqu’il prend
en charge temporairement un aspect de l’activité du sujet » peut revêtir différentes
formes : le contrôle de l’activité du partenaire, le rappel de résultats oubliés par le
partenaire, les suggestions d’action ou d’hypothèse de nature à indiquer une direction de travail non encore explorée, une ébauche de solution. Il constitue une
forme d’aide sans laquelle le sujet serait bloqué et ne parviendrait pas à la solution.
Baudrit (1994) est également amené à constater, sur des tâches numériques (apprentissage de la multiplication au CE2, activité de recherche numérique au CE1 et
d’expression écrite au CM1), l’extrême rareté des conflits sociocognitifs au sein
des épisodes d’interaction, en particulier dans les dyades hétérogènes. Les échanges
observés au sein de telles dyades s’apparentent en effet plutôt à des collaborations, des relations observateur/observé, des interactions de tutelledans lesquelles
le partenaire le plus avancé dans la maîtrise de l’opération mathématique facilite
le travail de son camarade. Cette rareté est expliquée par l’aménagement de la
situation, les caractéristiques de la tâche et du processus interactif. De tels arguments s’accordent avec les observations de Doise et Hanselman (1990) visant à
comparer une condition d’interaction spontanée avec une condition dirigée dans
laquelle les enfants en interaction sont amenés systématiquement à alterner égalitairement leurs actions sur le matériel. Les résultats montrent en effet que le
conflit spontané se révèle efficace pour les enfants possédant déjà des prérequis
d’ordre cognitif alors que seul le conflit dirigé permet aux sujets ne disposant pas
de ces prérequis de progresser.
Outre cette pluralité de mécanismes, Baudrit relève également des données paradoxales (1998) liées, d’une part, à une progression moindre des sujets travaillant
en dyades comparativement aux sujets travaillant seuls et, d’autre part, à un décalage entre cette progression et ce que les partenaires de l’interaction disent de l’activité dyadique. Enfin il est également constaté, en dépit de modes de fonctionnement dyadique dissemblables, des trajectoires d’apprentissage quasi similaires
avec des régressions anormalement élevées par rapport aux progrès. L’absence
surprenante de supériorité des conditions dyadiques, largement démontrée dans
les études expérimentales, est expliquée par l’effet du contrat didactique qui vient
supplanter le contrat expérimental. Les élèves sont ainsi conduits, quelle que soit
la situation de travail individuelle ou dyadique, à se conformer aux contraintes
scolaires davantage centrées sur la production de réponses que sur l’échange de
points de vue et voient ainsi leur « marge de manÅ“uvre » réduite. Concernant le
décalage entre les modalités de fonctionnement dyadique effectives et l’appréciation que les partenaires en font avec, d’un côté, des réticences exprimées sur le travail en dyade, associées à des bénéfices cognitifs néanmoins effectifs et de l’autre,
le constat de progrès à l’issue de séquences interactives plus ou moins manquées
chez des sujets conscients de l’intérêt d’interagir, l’auteur considère que la nécessité d’interagir constituerait, dans le premier cas, une sorte d’« obstacle social »
permanent que les partenaires parviennent à dépasser en actes alors que, dans
l’autre cas, les partenaires dépasseraient cet obstacle « en pensée ». Concernant
enfin les régressions observées à l’issue des interactions, les partenaires seraient victimes lorsqu’ils se retrouvent seuls d’un « effet de séparation » ressenti d’autant
plus difficilement que les régulations sociales en fin d’interaction se révèlent élaborées. De tels travaux soulignent bien la spécificité du contexte scolaire par rapport aux conditions expérimentales exposées en première partie ainsi que le rôle
déterminant, à côté des processus proprement sociocognitifs, des régulations
sociales et rappellent que le travail en dyade constitue une situation de communication sociale avec ses exigences propres. Ils incitent à la plus grande réserve
quant à une application directe des données issues de la psychologie sociale génétique à la pédagogie, en même temps qu’ils rejoignent la perspective pluridimensionnelle développée par un certain nombre d’auteurs (Beaudichon et al., 1988,
Sorsana, 1999). Indépendamment de ces perspectives sociale ou cognitive, le
recours au tutorat dans le cadre de l’école n’est pas sans poser un certain nombre
de questions, en particulier celle de l’appariement des tuteurs, débouchant sur le
nécessaire « travail sur les variables » auquel il a été fait allusion précédemment.
Quelques questions posées par l’usage didactique du tutorat à
l’école
Nous nous référerons principalement à l’analyse de Baudrit (1999) sur l’intérêt
et les limites des différentes formules tutorales pour établir un panorama des différentes variables susceptibles d’affecter le déroulement et l’impact des interactions de tutelle au plan didactique. On peut ainsi citer la distance en termes socio-culturels, en termes d’âges, de niveaux de compétence entre partenaires, la
compétence du tuteur à tuter, la nécessité ou non de le former à l’exercice de la
tutelle, la perception que le partenaire a du rôle du tuteur, l’institutionnalisation
ou non du tutorat… Autant de variables qui, nous l’avons vu dans la première
partie de cette note, ont pu faire l’objet d’investigations expérimentales mais dont
l’impact en situation scolaire demanderait à être spécifiquement étudié. Concernant
la distance entre partenaires, deux études anglo-saxonnes récentes rapportées par
Baudrit (1999) soulignent le risque de renforcer par le choix de tuteurs appartenant par exemple à des milieux sociaux favorisés des disparités sociales initiales
(Johnson et Austin, 1996; Bollin, 1996 cités par Baudrit, 1999). On peut de la
même manière s’interroger sur les effets d’un choix qui se cantonnerait aux bons
élèves (Finkelsztein, 1994). Il convient donc de pouvoir instaurer entre les partenaires une distante adéquate permettant d’éviter une dérive fusionnelle au sens
où Meirieu (1984) avait pu le mettre en évidence dans le travail de groupe ainsi
qu’une dérive socio-institutionnelle dans laquelle le tuteur chercherait à se substituer
au maître et perdrait en proximité avec le tuté. Concernant le degré d’asymétrie au
plan des compétences, Baudrit relève une plus grande efficacité des dyades hétérogènes et très hétérogènes dans les tâches de mathématique et d’expression écrite
alors que dans le cadre de tâches non scolaires des auteurs comme Perret-Clermont
(1979), Doise et Mugny (1981) observaient une différence inverse, les dyades très
hétérogènes de niveau étant, dans ce cas, moins propices aux progrès que les
dyades présentant une différence de compétences entre partenaires moindre. De
telles différences dans les résultats mettent en avant le rôle central occupé par le
contexte et la « demande implicite relative à l’amélioration des productions scolaires
des élèves » qui dans le contexte scolaire favorise l’exercice de la tutelle et par suite
les progrès au sein des dyades plus hétérogènes. Concernant la différence d’âges,
dans la plupart des cas les interactions de tutelle réunissent des enfants présentant
un écart de deux ou trois ans qui se révèle bénéfique en termes d’apprentissages
scolaires. Le recours aux interactions entre pairs apparaît par contre moins développé. Or, la mise en place récente de la politique des cycles à l’école (MEN, 1991),
préconisant le développement des compétences à des rythmes différents et amenant une hétérogénéité de compétences, suggère la possibilité de recourir à de
telles interactions au sein d’une même classe. L’analyse réalisée par Marchive
(1997) de ce type d’interaction (des élèves de CM1-CM2 ayant acquis la règle du
participe passé sont chargés d’expliquer à ceux qui n’ont pas compris) met en évidence l’intérêt mais aussi les limites d’une telle forme d’interaction. L’auteur
emprunte à Atlan le modèle du « transducteur » pour caractériser le rôle de l’élève
aidant en situation d’interaction de tutelle. Ce dernier serait, ainsi à la fois, « un transmetteur et un traducteur : transmetteur d’informations, de connaissances et traducteur
de celles-ci dans le langage propre de l’enfant ». Cette fonction de transduction nécessiterait, selon l’auteur, l’établissement d’une zone commune d’enseignement apprentissage, qualifiée de « zone d’interaction de tutelle », résultant de la superposition
entre, d’une part la zone proximale de développement du tuté et, d’autre part une
zone proximale d’enseignement pour l’élève tuteur témoignant de la capacité de
ce dernier à « mettre en Å“uvre une stratégie explicative, une démarche didactique qui
mobilise l’activité cognitive du partenaire et suscite sa compréhension ». Concernant
l’efficacité du tutorat, différentes études menées dans le cadre des études médicales
mettent en évidence la relation entre le degré de maîtrise des tuteurs et les résultats aux examens de leurs élèves tutorés.
En conclusion et comme l’indique Baudrit, « il ressort que l’association d’un tuteur
et d’un tutoré est une affaire complexe » qui appelle le développement dans le cadre
scolaire de nouvelles recherches. L’examen des variables étudiées dans les quelques
recherches présentées montre en effet que le recours aux interactions de tutelle en
classe ne saurait être improvisé et, comme l’indique Marchive (1997), que l’attribution aux élèves d’une tâche d’aide « ne doit pas faire oublier que le maître demeure
le garant des apprentissages des élèves et que c’est à lui que revient la responsabilité de
l’usage didactique de l’interaction de tutelle » en veillant notamment à l’adéquation entre la zone proximale de développement du tutoré et la zone proximale
d’enseignement du tuteur. Avant d’en venir précisément à cette autre interaction
de tutelle que peut constituer l’interaction maître/élève, il convient de signaler
d’autres contributions possibles du tutorat en dehors des aspects proprement
didactiques sur lesquels nous nous sommes plus particulièrement penchée. Outre
sa fonction didactique, Marchive attribue ainsi au tutorat deux autres fonctions :
l’une d’ordre initiatique contribuant à intégrer les élèves à « la culture interne » de
la classe, l’autre d’ordre domestique consistant en aides ponctuelles, concrètes,
matérielles. De telles fonctions se rapprochent de la fonction de médiation décrite
par Baudrit (1999,2000) dans le cadre notamment du tutorat interculturel dont
le principe consiste à associer une personne du pays d’accueil avec un primoarrivant. L’interaction de tutelle contribue alors à l’intégration dans une culture étrangère des sujets primo-arrivants en même temps qu’un moyen de sortir du « culturocentrisme » pour les tuteurs qui peuvent apparaître comme des « passeurs
culturels ». Le tutorat s’avère alors un « plus qualitatif » plutôt qu’un « plus quantitatif » intervenant en complément à l’enseignement traditionnel et contribuant à
faire évoluer les relations à l’intérieur de la classe vers davantage de réciprocité
dans la mesure où chacun peut à tour de rôle aider ou être aidé.
Les Interactions de tutelle maître/élèves
L’étude des interactions maître élèves en salle de classe n’est pas nouvelle. Dans
une note de synthèse de 1989 parue dans la Revue française de pédagogie, Grahay
recensait plusieurs études menées dans différents pays. Il s’agissait alors principalement de déterminer la part respective des interventions des deux partenaires
de l’interaction. Les études en question s’accordaient à relever, indépendamment
des domaines d’acquisition envisagés, une grande stabilité dans l’enseignement
dispensé, qui se caractérisait par une prédominance des interventions du maître
laissant peu de place à une prise de parole des élèves, ceci en dépit du rôle déterminant accordé à l’élève dans la construction des savoirs dans les pédagogies dites
nouvelles.
Comme l’indiquent Dumas-Carré et Weil-Barais (1998), « ce n’est que récemment
que la contribution des interactions au processus de formation des compétences et de
construction des connaissances est pris en compte ». Cette préoccupation nouvelle
résulte, selon les auteurs, de l’évolution des travaux sur l’apprentissage et le développement intellectuel, marquée principalement par trois emprunts théoriques différents. Les auteurs citent en premier lieu le constructivisme centré sur le rôle de
l’activité du sujet dans l’apprentissage, en second lieu l’interactionnisme social qui
considère les connaissances comme résultant des interactions interindividuelles et
enfin le relativisme épistémologique qui appréhende les savoirs comme « situés »
dans le temps et dans l’espace. La prise en compte de ces trois approches conduit
alors à repenser les fonctions de l’enseignant. Il n’est plus « celui qui transmet les
connaissances sous une forme expositive, mais celui qui aide les élèves à en construire à
l’occasion des interactions didactiques ». Dans le cadre de l’analyse de cette aide, les
auteurs dégagent deux cadres conceptuels possibles. Il s’agit, d’une part, de la
tutelle selon le modèle défini par Bruner et, d’autre part, de la notion de médiation
scolaire définie, en référence à la notion de médiation introduite dans le champ
social, comme « stratégie de prévention et de résolution des incompatibilités cognitives ».
Dans cette perspective le professeur est appréhendé comme un intermédiaire entre
le monde des connaissances et l’élève. Dans un cas, la description de l’interaction
sera centrée sur le tuteur, dans l’autre cas il s’agira avant tout de « considérer les
échanges entre le professeur et les élèves pour comprendre comment les points de vue des
élèves évoluent ». L’analyse des fonctions tutorielles chez des institutrices en situation dyadique avec leurs propres élèves dans le cadre de la réalisation d’un puzzle
(Winnykamen, 1991) ou chez un professeur de mathématiques (Bernard, 1995)
autour du concept de rapport peut illustrer le premier type d’approche. L’analyse
consiste dans ce cas à identifier les différentes catégories d’interventions en présence : centration, recentration de l’attention, procédures de guidage de la progression de la tâche, aide pour surmonter un obstacle, procédures de gestion des
stratégies, maintien de la relation, implication de la maîtresse dans la relation pour
ce qui concerne les institutrices; permettre à l’apprenant d’analyser les prises d’information, de classer les données, d’identifier des invariants opératoires, de contrôler le bien fondé de ses actions, de justifier ses procédures, de maintenir la réflexion,
d’encourager les mises en relation, de favoriser l’analyse des erreurs, pour ce qui
concerne le professeur. La seconde perspective qui s’inscrit davantage dans le cadre
d’une analyse du processus d’enseignement-apprentissage (Altet, 1997), que nous
retiendrons plus particulièrement ici, est quant à elle le plus souvent développée
dans le cadre du champ des didactiques disciplinaires mais également de disciplines autres convoquées dans la réflexion didactique telles que la psychologie de
l’éducation ou encore les sciences de l’éducation (Weil-Barais, 1994). Il s’agit alors,
dans le cadre d’une réflexion sur l’interaction didactique, de caractériser l’activité
du tuteur mais également d’appréhender l’incidence de la tutelle et de la médiation
exercées par l’enseignant sur l’acquisition des élèves dans une perspective d’élucidation du processus d’enseignement-apprentissage en question mais également de
formation des futurs enseignants (Altet, 1994), ceux-ci n’étant pas nécessairement
spontanément experts en tutelle (Julo, 1998).
Contributions issues du champ des didactiques disciplinaires
Principalement centrées au départ sur les contenus d’enseignement, sur la prise
en compte des apprenants et notamment la genèse de leurs savoirs, les didactiques accordent aujourd’hui une place plus importante à « la mise en Å“uvre de
cette genèse dans les situations d’enseignement » (Vergnaud, 1994) ou dit autrement,
à l’articulation des deux dimensions précédentes avec la dimension de l’interaction
didactique. Le domaine scientifique ainsi que celui de l’acquisition de la langue
offrent de nombreux exemples de cette évolution. Dans l’état des lieux qu’ils dressent des recherches en didactique des mathématiques, Laborde et Vergnaud (1994)
mentionnent ainsi que le rôle de l’enseignant dans les processus d’enseignement
et sur l’apprentissage est devenu un « objet plus central » des recherches en didactique, jusqu’alors davantage focalisées sur l’élève. L’étude des situations de classe
a ainsi permis de repérer des moments où l’enseignant par exemple « explicite les
savoirs à apprendre, les dégage de la situation contextualisée où ils ont été utilisés implicitement par les élèves, où il introduit le nouveau vocabulaire qui leur est attaché ».
L’ingénierie pédagogique accorde aujourd’hui une place décisive aux interventions de l’enseignant débouchant sur de nouveaux objets d’étude telles que les
phases de bilan et d’institutionnalisation ou les représentations des maîtres sur la
discipline enseignée.
L’ouvrage de Dumas-Carré et Weil-Barais (1998) exclusivement centré sur cette
question de l’interaction offre de nombreux exemples de telles analyses dans le
domaine des sciences physiques. Les corpus recueillis montrent que les professeurs peuvent intervenir selon les moments sur le mode de la médiation ou de la
tutelle, considéré d’ailleurs par certains auteurs comme un cas particulier du processus de médiation (Rémigy, 1998). Ils font l’objet de diverses études selon que
les chercheurs se focalisent sur l’analyse des tâches proposées, les guidages, ou
encore l’étude des conversations et font apparaître une diversité de modalités
d’aide possibles aux différentes phases du parcours didactique. Gagliardi (1998)
décrit ainsi différentes actions de médiation possibles en sciences expérimentales
au niveau, d’une part, de la connaissance disciplinaire mais également au niveau
métacognitif. Au plan disciplinaire, l’enseignant pourra, par exemple, tour à tour
être amené à soutenir l’explicitation et la confrontation des idées, transmettre des
connaissances nouvelles au moment où les élèves sont parvenus à en percevoir la
nécessité pour surmonter une impasse, guider les élèves dans une démarche de décontextualisation des connaissances acquises. Au plan métacognitif, le professeur
cherchera à inciter ses élèves à réfléchir sur les caractéristiques du processus de
construction des connaissances en cours d’élaboration et plus largement des
connaissances scientifiques en général et de leur relation avec la réalité. Ces différentes modalités d’aide pourront dans certains cas prendre des formes particulières. Dans le cadre d’un atelier dit de « modélisation en mécanique », Franceshelli
et Weil-Barais (1998,1999) décrivent ainsi un certain nombre de routines conversationnelles mises en place par le professeur pour faciliter la tâche de l’élève. Ces
routines peuvent avoir directement trait à l’activité de modélisation recherchée et
contribuer alors à l’induction du changement conceptuel recherché. Elles peuvent aussi plus globalement viser à l’enrôlement des élèves dans la tâche proposée. Le professeur peut être ainsi amené assez régulièrement à poser une question
ambiguë pour amener les élèves à partager ses intentions ou encore à favoriser
l’explicitation des propositions ou des raisonnements des élèves en prétendant ne
pas les avoir compris.
Ce type d’étude basé sur une analyse conversationnelle nous permet de relever
avec Dionnet (1998) le « recours récent à des domaines extérieurs aux disciplines d’enseignement » pour l’analyse de ces interactions. On peut dans le même ordre d’idée
mentionner le recours de plus en plus fréquent à l’analyse illocutoire présentée
par Gilly et al. (1999) comme une méthode féconde d’étude « des processus de négociation et de construction de sens au cours desquels se construisent de nouvelles cognitions »
dont on pourra trouver plusieurs exemples dans l’ouvrage des mêmes auteurs
« apprendre dans l’interaction » (voir notamment l’analyse de Brixhe (1999) sur l’élaboration du concept de nombre négatif dans le cadre d’une interaction tutorielle
expert-novice). Comme l’indique Roux (1999) « les illocutions énoncées par l’enseignant au cours de ces interactions avec leurs élèves prennent une valeur spécifique » en
nous renseignant sur la manière selon laquelle il gère le contrat didactique, sa
façon d’envisager le fonctionnement et le développement du système cognitif des
élèves ainsi que sur le mode de gestion du groupe. L’analyse selon la théorie des
actes de langage présentée par cet auteur dans le cadre de la recherche de validation d’un dispositif de type socio-constructiviste (Roux, 2000) permet ainsi de
caractériser les interventions de l’enseignant et de témoigner, de la part du maître,
« du désir de favoriser chez les élèves une activité cognitive, du désir d’élaboration de
savoirs nouveaux et du désir de générer chez les élèves des habitudes d’auto-contrôle et
d’auto-remédiation ». Dans tous les cas, il importe de noter que les études réalisées
ainsi que les démarches mises en Å“uvre sont très liées aux contextes étudiés
conduisant les auteurs à beaucoup de prudence quant aux possibilités de généralisation de leurs analyses. Quelles que soient ces situations d’acquisition et les
modalités d’aide envisagées, les différents modèles de médiation proposés ont
cependant en commun d’être indissociables des objectifs didactiques poursuivis
et du modèle d’éducation scientifique sous-jacent aux interactions didactiques.
L’examen des recherches relatives aux apprentissages en langue écrite (voir en
particulier les numéros 18 et 19 de la revue Repères (1998,1999) consacrés à la
conquête de l’écrit ainsi qu’à la compréhension et l’interprétation des textes) montre
que la même remarque peut s’appliquer au champ de la didactique du français.
Comme le montrent Grossman et Tauveron (1999), l’intervention de l’enseignant
différera en effet nécessairement selon que l’on appréhende la compréhension en
lecture comme la simple résultante de l’automatisation du codage ou au contraire
comme le fruit d’une acculturation qui ne saurait faire l’économie des contenus
culturels des textes. Bien que l’analyse de cette intervention soit davantage centrée
sur les dispositifs pédagogiques et le type d’activité à mettre en Å“uvre que dans le
champ de la didactique des sciences, un certain nombre d’études s’efforce de tenter de caractériser différentes modalités d’interactions possibles, comme en témoigne
la publication récente de la revue Pratiques intitulée « Interactions et apprentissage » (1999). Les différentes contributions présentées soulignent entre autres le
rôle de médiateur du maître qui, par « ses interventions et ses réactions au cours des
échanges, influe sur le cheminement des élèves dans leur contribution au savoir » (Aubertin,
1999). Il s’agit, d’une part, pour le maître de donner sens à l’activité, d’orienter l’activité cognitive des élèves et d’autre part, au cours même des échanges interindividuels d’améliorer le jeu de la négociation de sens. D’autres auteurs mettent l’accent sur le rôle joué par les actes de reformulation dans la progression du savoir
et la part d’implicite dans la relation didactique. Comme nous l’avons vu avec les
sciences, les modalités d’aide mises en place se révèlent extrêmement variables
d’une situation à l’autre. Grossman (2000) identifie au niveau de l’école maternelle différents procédés d’aide à la compréhension qui peuvent être classés en
fonction du moment de l’intervention, selon l’objet de la médiation (compréhension de l’écrit, orientation discursive, organisation du texte, connaissances lexicales et syntaxiques, connaissances du monde) ou encore selon les codes sémiotiques utilisés (médiation de la parole, de l’image, transcodage). Au niveau du
cycle des apprentissages fondamentaux, Goigoux (1998) oppose chez les maîtres
deux types de conduites de séquences didactiques qui déterminent à leur tour
des modalités d’aide à l’identification de mots, très différentes. Dans le premier
cas, les maîtres adoptent une conduite qualifiée de « linéaire » consistant à inciter
les élèves à identifier chacun des mots du texte avant de chercher à en comprendre le sens. Dans le second cas, on observe une conduite dite « interactive » visant
à mobiliser et à faire interagir les indices graphiques et les connaissances préalables. Alors que dans le premier cas, les maîtres privilégient essentiellement les aides
au déchiffrage, on dénote dans le second cas, sept modalités d’aide apportées en
interaction (aide à la mobilisation des connaissances, aide à la mobilisation des
connaissances textuelles, recours aux anticipations au sein du contexte phrastique, facilitation de la reconnaissance visuelle du mot, aide au déchiffrage, combinaison de plusieurs des procédures précédentes, recours à des procédures de
contrôle de vérification). Dans le cadre de la recherche PROG centrée sur la
construction progressive des apprentissages, Brigaudiot (1998) pose également la
question de la médiation, plus particulièrement des médiations à mettre en Å“uvre
entre les sujets enfants et les utilisations de l’écrit et souligne le rôle du feedback
du maître dans la compréhension de la logique d’un comportement enfantin.
L’ensemble de ces contributions a en commun d’analyser les productions des
élèves en prenant en compte le contexte interactif dans lequel elles sont recueillies
et présentent l’intérêt de ne pas analyser ces productions indépendamment des
aides apportées par le maître.
L’observation des pratiques professionnelles, associée à une évaluation des élèves,
est également au centre des études se préoccupant de l’efficacité sur les apprentissages des aides apportées. Fijalkow et al. (1998) se sont ainsi intéressés à l’influence sur les conceptualisations et les comportements des enfants face à la langue
écrite de trois approches didactiques d’apprentissage de la lecture (approches centrées sur le code, le sens ou une interaction des deux) selon le niveau de maîtrise
de l’acte lexique atteint par l’enfant. Il s’agit bien ici de montrer en quoi l’interaction de tutelle ou la médiation exercée par le maître est constitutive des apprentissages des élèves. Certaines études peuvent même donner lieu à la mise en place
d’un dispositif didactique expérimental faisant intervenir des procédures d’aides
standardisées, un groupe témoin ainsi qu’un modèle théorique sous-jacent clairement identifié. La démarche vise alors à entraîner les élèves à l’utilisation d’un
certain nombre de procédures spécifiques. Rémond (1999) montre ainsi les effets
sur l’efficience de la compréhension d’un enseignement explicite de la compréhension de texte centré sur la mise en relation d’informations spatio-temporelles,
le repérage de reprises anaphoriques, l’identification de la situation énonciative
et l’utilisation des connecteurs. Comme l’indique le titre même de cette contribution Apprendre à comprendre l’écrit. Psycholinguistique et métacognition : l’exemple
du CM2, on se situe ici à l’intersection de préoccupations d’une part disciplinaires
et d’autre part plus transversales en relation avec le concept de métacognition mis
à jour dans le cadre de la psychologie cognitive, concept au centre d’un certain
nombre de recherches menées dans le champ des sciences de l’éducation ou de la
psychologie de l’éducation que nous envisagerons dans la seconde partie du paragraphe qui suit.
Contributions issues du champ de la psychologie de l’éducation
et des sciences de l’éducation
Bien que moins préoccupées des contenus d’enseignement et des procédures
didactiques que les didactiques disciplinaires, les études issues du champ de la
psychologie de l’éducation et des sciences de l’éducation n’en contribuent pas
moins, d’une part, à spécifier les modalités d’intervention du maître et, d’autre
part, à poser la question centrale, déjà soulignée dans le cadre des recherches plus
expérimentales exposées en première partie, de l’adaptation du tuteur aux besoins
des novices ou, dit autrement, de l’adaptation de l’enseignant aux besoins des
élèves, que nous retiendrons plus particulièrement pour la présentation des
quelques exemples de recherche qui vont suivre.
Initialement centrés sur les conduites du maître, un certain nombre de travaux
conduits dans le champ des sciences de l’éducation prennent aujourd’hui davantage
en compte le rôle déterminant joué par l’apprenant. Ces travaux considèrent l’enseignement et l’apprentissage comme les deux facettes d’un même processus qualifié de situation « d’enseignement-apprentissage » (Altet, 1994,1997). Dans une
telle perspective, il devient alors nécessaire de « décrire en profondeur l’articulation des
processus d’enseignement et d’apprentissage dans le contexte social et culturel d’une classe
pour en restituer le fonctionnement » (Postic-De Ketelé, 1989, cité par Altet, 1994).
L’élucidation de cette articulation conduit à une analyse approfondie des comportements interactifs des acteurs en classe, qui nous intéresse plus particulièrement ici,
mais également à l’identification « des processus médiateurs cognitifs, socio-affectifs qui
sous-tendent les comportements et leur mise en relation avec les processus situationnels ».
Nous retiendrons ici le modèle d’analyse proposé par Altet (1994) visant à objectiver les liens entre les modes d’action de l’enseignant (information transmission au
niveau du contenu, organisation structuration de la situation d’apprentissage, stimulation activation au niveau de l’apprenant, évaluation du niveau de la tâche,
régulation au niveau du climat de la classe) avec les systèmes d’apprentissage et les
opérations cognitives chez les élèves et visant à comprendre la dynamique des modalités interactives au travers du concept d’épisode. Il s’agit bien là d’appréhender le
mode d’ajustement de l’enseignant et on mesure tout l’intérêt de ce type d’analyse
dans la perspective d’une prévention de l’échec scolaire ainsi que d’une professionnalisation du métier d’enseignant centrée sur une compétence clé que serait,
pour reprendre le terme d’Altet, « le savoir analyser ». Une publication récente du
CREN (1999) offre plusieurs illustrations de ce type d’analyse (voir en particulier Le
Moigne et Morin pour l’analyse d’une séquence de mathématique au collège et
Morin pour une analyse des interactions à l’école primaire). L’ensemble de ces travaux met au jour nombre de dysfonctionnements possibles au niveau du processus
d’enseignement- apprentissage en question dont nous citons quelques exemples.
Morin note ainsi que les opérations susceptibles de provoquer une élaboration métacognitive chez l’élève « sont peu usitées et restent tout à fait exceptionnelles puisqu’elles
n’émergent que deux fois sur mille », que les enseignants observés activent peu, de
manière explicite, les connaissances antérieures, que la fonction de transmission
d’information est massivement investie. Au collège, Altet relève qu’en dépit des
innovations pédagogiques développées ces dernières années « la méthode interrogative continue à prédominer » faisant obstacle à de véritables échanges réciproques.
Les résultats observés sur ce dernier point corroborent des observations antérieures
réalisées à l’école maternelle dans le champ de la psychologie de l’éducation (Florin
et al., 1985, Florin, 1991) qui faisaient également apparaître une prédominance des
propos tenus par les maîtresses comparativement à ceux tenus par les élèves.
Au-delà de ce constat, le premier intérêt des travaux de Florin consiste dans la mise
en évidence de l’impact sur l’évolution des compétences langagières de ces interventions, qui contribuent au bout du compte à accroître les différences initiales de
compétences entre petits et grands parleurs au lieu de les combler. Il s’agit ici de relever l’inadéquation des interventions mises en Å“uvre avec les besoins des élèves. Le
langage des enseignantes reste en effet identique quel que soit l’âge des enfants
(contrairement à celui des mères qui varie en fonction de l’âge de l’enfant). Les
interventions de la maîtresse sont majoritairement collectives et destinées avant tout
aux élèves qui parlent le plus. Le second intérêt réside dans l’étude différentielle de
la participation verbale des enfants en fonction de situations de communication
contrastées. Cette étude montre qu’il est possible par un aménagement adéquat des
situations et des stratégies mises en Å“uvre par la maîtresse (petits groupes, messages plus individualisés, sollicitation systématique des faibles parleurs) d’infléchir
la spirale de l’échec en activant la participation des enfants les plus en difficulté.
La démarche mise en Å“uvre dans ces recherches, y compris chez Altet qui dit
emprunter à la psychologie du travail le concept d’analyse de la tâche en vue de
l’identification des opérations cognitives mobilisées par les élèves, peut être qualifiée d’ergonomique au sens où il s’agit d’analyser les situations et les tâches, les
comportements, les attitudes… effectives des maîtres et des élèves. Dans le cadre
toujours d’une application de ce paradigme ergonomique à l’analyse du travail
enseignant, Goigoux (2000) met en évidence l’inadéquation des aides apportées
par les enseignants à un public en grande difficulté de lecture pouvant déboucher
sur des pratiques véritablement « contre productives ». Les aides en question se révèlent en effet le plus souvent implicites et ne font l’objet d’aucune prise de conscience
de la part des élèves, pouvant même se révéler inappropriées. Elles conduisent
alors les élèves à continuer à se méprendre sur les processus en jeu dans l’activité
de compréhension. Comme nous avons pu le voir pour les sciences précédemment, des entretiens menés auprès des enseignants en question ont permis de
montrer que les pratiques s’avèrent en fait indissociables du modèle sous-jacent
d’éducation, largement dépendant ici des conceptions sur la nature des difficultés
des élèves. Les choix et les pratiques pédagogiques seraient en effet liées à l’analyse implicite ou explicite que les enseignants feraient de cinq déficits majeurs de
leurs élèves : insuffisante motivation, comportement d’élèves inadéquat, déficit
d’expérience, déficit cognitif, faible estime de soi, pouvant conduire dans certains
cas à l’instauration de pratiques contre productives. On saisit à nouveau l’enjeu de
l’analyse de l’activité de l’enseignant en termes de formation et les limites d’une
réflexion en termes uniquement de scénario didactique qui ne prendrait pas en
compte les représentations des maîtres sur les potentialités des élèves particulièrement quand il s’agit d’élèves en grande difficulté. C’est là en effet le seul moyen,
comme l’indiquent Samurçay et Vergnaud, 2001 de « repérer les régularités dans les
réussites et les échecs », et d’identifier les « schèmes d’intervention et de remédiation »
mis en place par les maîtres. Au-delà de l’analyse d’une activité donnée et de ses
modalités d’appropriation par les apprenants, il s’agit de poser la question de
savoir dans « quelle mesure la source directe peut-être principale de l’échec scolaire est
l’école elle-même » (Ehrlich, 1991) en se centrant sur les pratiques effectives des
enseignants ou comme le dit Perrenoud, 1994 « la réalité » des pratiques pédagogiques. Les recherches centrées sur l’idée d’éducation cognitive ou métacognitive,
auxquelles il a été fait allusion précédemment, nous paraissent également s’inscrire
dans ce projet d’amélioration de l’efficience scolaire.
Inspirées des recherches sur l’apprentissage de stratégies exécutives (voir Chartier
et Lautrey (1992) pour une présentation en langue française), les interventions à
visée métacognitive peuvent être centrées sur l’acquisition de stratégies générales
(par exemple Palacio-Quintin, 1990,1995, Cèbe, 1998) ou sur l’acquisition de stratégies spécifiques (Grangeat, 1997, Doudin et al., 1999,). Dans tous les cas ces interventions font une place déterminante au médiateur adulte dont le rôle vise explicitement à créer les conditions d’un fonctionnement efficace. Dans l’entraînement
proposé par Cèbe (1998) sur la base de tâches sans contenu, la médiation de l’adulte,
dont l’intervention vise à la construction de cadres conceptuels généraux et au développement de compétences métacognitives d’autorégulation, s’exerce par le biais
de formats d’utilisation stables, le choix de contenus connus et épurés et la mise en
place d’une interaction didactique réglée par un questionnement de type clinique,
critique et métacognitif. Cette démarche s’accompagne d’activités de « transposition analogiques » censées favoriser le transfert ultérieur des acquisitions à d’autres
situations. L’évaluation réalisée des effets de ce dispositif sur les réussites ultérieures
dans l’apprentissage de la lecture tend à montrer, qu’en dépit d’un certain nombre
d’objections possibles à l’encontre de l’utilisation de tâches sans contenu (Loarer, 1998,
Coulet, 1999) l’idée d’une éducation à visée cognitive « mérite d’être développée »
mais probablement sous d’autres formes que celles des « programmes pionniers » en
cherchant « à obtenir en tout premier lieu des effets significatifs dans le domaine des
apprentissages scolaires et professionnels ». Une telle ambition incite aujourd’hui un certain nombre d’auteurs à réfléchir à l’intégration d’une telle démarche aux pratiques
pédagogiques (entre autres Grangeat, 1997, Doudin et al, 1999, Héraud et Prouchet,
1999). Ces différents auteurs soulignent le rôle central de l’interaction enseignant/élève
dans l’acquisition des stratégies visées ainsi que dans leur généralisation à d’autres
situations. Dans un chapitre intitulé « Métacognition et médiation à l’école » Doly (in
Grangeat, 1997) analyse les aspects déterminants du rôle de l’enseignant. Celui-ci
propose une tâche finalisée dont il aide à se représenter le but, évite que le sujet ne
se jette dans la tâche, réduit les tâtonnements inutiles en augmentant les contraintes,
suggère les modèles à imiter, encourage les essais, favorise l’anticipation de la suite
de l’activité à partir d’une réflexion métacognitive sur l’activité en cours, utilise les
erreurs de façon positive, favorise la motivation, l’attribution interne et le concept
de soi. L’ensemble de ces interventions vise un triple objectif : atteindre le but fixé,
développer l’autorégulation et construire un concept de « soi apprenant ». Dans le
cadre du développement d’un contrôle conscient de la compréhension de texte,
Lumbelli (1999) explicite la démarche à mettre en Å“uvredans une telle perspective :
analyse préalable approfondie des tâches proposées, étude rigoureuse des processus métacognitifs des sujets de manière à pouvoir adapter l’intervention aux besoins
cognitifs de l’élève, qui n’est pas sans rappeler les caractéristiques d’une instruction
efficace selon Bruner (1983), prenant en compte deux modèles théoriques au moins :
celui de la tâche et celui de l’élève. On notera également le rôle du « modelage »
exercé par l’enseignant visant à l’acquisition de la stratégie et à la généralisation à
d’autres situations. L’intérêt de tels travaux réside dans la volonté d’intégrer les activités métacognitives dans le cadre des dispositifs pédagogiques habituels. Comme
le montre Grangeat (1997) il existe un lien entre les modalités d’intégration des
activités métacognitives au sein des pratiques pédagogiques et les modalités de fonctionnement observées chez les élèves. Ceux-ci témoignent en effet d’un état « d’autonomisation » plus avancé lorsque les activités métacognitives s’articulent avec les
pratiques d’évaluation diagnostique et la différenciation pédagogique. Dans ce cas,
ces activités constituent alors pour l’élève un moyen de s’interroger sur sa progression dans les enseignements proposés et constituent une réelle aide dans les apprentissages.
Qu’elles soient centrées ou non sur les aspects métacognitifs, ces recherches
présentent la caractéristique commune de mettre au premier plan le rôle de l’enseignant, rôle un temps supplanté, nous semble-t-il, dans les pratiques pédagogiques,
par l’importance accordée à l’activité de l’apprenant, apprenant dont la construction des connaissances s’avère pourtant étroitement dépendante des conditions
d’apprentissage et des modalités d’étayage mises en place par l’enseignant. Elles montrent les enjeux majeurs en termes de formation à doter les enseignants d’outils d’observation et d’analyse des pratiques, indispensables à tout réajustement des situations d’apprentissages (Perrenoud, 1999). La recherche en cours à l’INRP, instaurée
initialement dans le cadre de la Charte pour l’école du XXIe siècle, centrée sur une
analyse des pratiques visant à élucider les conditions d’une meilleure réussite scolaire, nous paraît tout à fait répondre à une telle perspective qui requiert, comme
le soulignent également Doudin et al. (1999) à propos de l’intégration de l’approche métacognitive aux pratiques pédagogiques, une « collaboration entre professionnels, experts dans des domaines de connaissances et chercheurs ».
Interactions de tutelle et formation
À l’époque où l’éducation est envisagée tout au long de la vie, il nous a paru
utile d’examiner, au-delà des apprentissages scolaires, la contribution possible des
interactions de tutelle aux acquisitions, dans le cadre de la formation d’adulte.
Celle-ci nous paraît en effet, d’une part, avoir largement contribué au développement des pédagogies dites « de la médiation » qui font une place de choix à l’interaction formateur/formé. D’autre part, ce domaine voit aujourd’hui se développer, notamment dans le cadre de la formation par alternance, différentes formules
tutorales qui interrogent directement la notion d’interaction de tutelle et ses effets
en termes de formation.
Éducabilité cognitive et médiation en formation d’adultes
Développées en réponse à une demande spécifique de formation (formation des
adultes lors des « plans aciers » en Lorraine pour les ARL (Higelé et al., 1989), formation des fonctionnaires africains pour Tanagra, formation d’adolescents issus de
camps de réfugiés pour le PEI (Feurstein et al., 1993)…), les méthodes se réclamant du courant de l’éducabilité cognitive sont aujourd’hui nombreuses (Delannoy
et Passegand, 1992; Sorel, 1992,1994). En dépit, pour bon nombre d’entre elles,
de la faiblesse du cadre théorique de référence, ces méthodes partagent une
« communauté de principes d’intervention » (Paour et Cèbe, 1999) au nombre desquels
on peut citer l’acquisition de savoir-faire cognitifs généraux, l’entraînement à une
utilisation efficace de ces derniers, la sollicitation permanente de l’activité des
apprenants, des modalités d’interventions spécifiques de la part du formateur, qui
nous intéressent plus particulièrement ici. Ces interventions accordent une importance particulière aux phases initiales de la résolution des tâches proposées (liens
entre les activités antérieures, analyse des consignes, représentation de la tâche, planification) et aux processus de régulation au cours de la résolution. Elles sollicitent la confrontation des points de vue et proposent des aides systématiques à la
généralisation et au transfert des acquis cognitifs. Le tout s’exerçant selon des formats d’interaction stables, dans un espace relationnel privilégié visant à développer une motivation intrinsèque et à renforcer l’estime de soi. La liste des critères
de médiation, définie par Feurstein dans le cadre du Programme d’enrichissement
instrumental (PEI) et inspirée de l’analyse de Bruner (1983) sur le concept d’étayage,
illustre bien l’activité développée par le formateur pour créer les conditions d’un
fonctionnement plus efficient.
Les évaluations récentes, réalisées au sein de l’INETOP, d’un certain nombre de
programmes, dans le cadre de la formation d’adultes faiblement qualifiés (Chartier
et Rabine, 1989 et Loarer et al., 1995), et l’épineuse question du transfert, liée à
la nature du contenu de ces méthodes (Higelé, 1998) conduit aujourd’hui à se
départir des supports de ces méthodes pour tenter d’intégrer leurs principes aux
contenus habituels de formation. Il s’agit en fait, pour reprendre l’intitulé d’ouvrages
récents, de « pratiquer la médiation en pédagogie » (Cardinet, 1994), de développer des « pédagogies de la médiation » (Moal, 1991,1992) ou encore de développer des « situations de médiation de savoir » (Barth, 1993), dans le cadre cette
fois de contenus de formation spécifiques. On rejoint ici les préoccupations des
tenants de l’intégration d’une démarche métacognitive à l’enseignement des contenus scolaires. Appliquées au domaine de la formation, de telles préoccupations
devraient permettre de s’interroger sur les conditions d’une meilleure efficience du
processus de formation sur la base de contenus de formation spécifiques.
Formation par alternance
Différentes formes tutorales
Le domaine de la formation par alternance, qui repose dans les textes sur le
principe d’« un jeune, un tuteur », devrait également constituer un terrain d’étude
privilégié des interactions tuteurs – novices, tuteurs dont on s’accorde généralement à reconnaître le rôle central en même temps qu’on décrit les périodes de
stage comme « un maillon faible » dans la formation par alternance (Boru, 1992).
Or peu de réflexions concernant cette question ont été jusqu’à présent engagées
(Vincent, 1992). Comme il est mentionné dans la préface de la revue des travaux
de recherche relatifs aux formations par alternance (1992), il convient d’emblée de
souligner le « caractère flou et polysémique » du concept d’alternance ainsi que
l’aspect « protéiforme » des pratiques concrètes (voir également Aghulon (2000) qui
parle de « notion polymorphe »). On pourra ainsi selon les cas parler d’alternance
« simultanée », « consécutive » ou encore « intégrative » (Rose, 1992). Quelle que
soit la conception développée, ces différentes formes d’alternance ont en commun
de mettre en Å“uvre trois stratégies essentielles (Volery, 1992): celle de l’apprenant,
liée à la construction et l’appropriation de savoirs que le jeune se trouve alternativement en position d’acquérir et d’utiliser, celle du formateur responsable de la
communication de savoirs théoriques généraux et celle du tuteur responsable de
l’élaboration de savoirs professionnels spécialisés. Ces stratégies pourront prendre
des formes différentes selon le rapport à la formation alternée entretenu par les différents partenaires. Charlon-Dubar (1992) distingue ainsi différentes typologies d’apprenants, de formateurs et de tuteurs qui nous intéressent plus particulièrement
ici. Les modalités d’intervention des tuteurs pourront ainsi prendre des formes
variées selon que l’alternance est envisagée par l’entreprise comme un système
d’emploi, de formation, d’information et d’orientation ou de changement et d’innovation. Dans le premier cas où l’entreprise pourvoit les emplois non qualifiés par
des jeunes en alternance, la contribution du tuteur à l’acquisition de compétences
professionnelles s’avérera quasi inexistante alors qu’au dernier niveau on pourra
parler d’une véritable « fonction tutorale » de l’entreprise (Boru, 1992), incluant plusieurs niveaux dans la fonction de tutelle. Il s’agit alors d’assurer le suivi social du
jeune, les acquisitions de compétence professionnelles relevant de différents services et impliquant différents tuteurs, la coordination des différentes périodes en
entreprise et enfin la coordination des tuteurs, cet ensemble requérant la participation de différents niveaux hiérarchiques (Vincent, 1992). Dans une analyse plus
récente Aghulon (2000) différencie également différentes catégories de pratiques
d’alternance. Comme Vincent, elle repère un premier type d’alternance centré sur
la recherche de main d’Å“uvre d’emploi puis différencie l’alternance « fonctionnarisée » et l’alternance « intégrative ». La première, centrée sur une division hiérarchique des fonctions entre tutorat fonctionnel et opérationnel, se révèle peu formative au sens pédagogique du terme alors que la seconde, qui repose sur
l’établissement de relations réciproques entre école et entreprise permet une
meilleure articulation entre la formation dispensée à l’école et dans l’entreprise. Dans
d’autres cas, la tutelle pourra pendre encore d’autres formes. Dans le cadre de la
formation des enseignants, Bourdoncle (2000) décrit ainsi deux modalités d’interaction de tutelle sur lesquelles nous reviendrons ultérieurement. L’une consistera davantage en un « acte d’hospitalité » et se situera dans le cadre d’une relation
entre pairs fonctionnant sur le mode du compagnonnage alors que l’autre s’ap-parentera à une pratique plus formative que modélisante. Au total on relève donc
une extrême diversité de cas de figure qui ont en commun de reposer sur un
nécessaire partage du pouvoir de former (Clénet et Gérard, 1994) entre les différents partenaires concernés et de requérir une définition précise des rôles de chacun d’entre eux.
Quelles fonctions pour les tuteurs
Comme nous l’avons vu pour la tutelle exercée par les enseignants, il est possible
de tenter de caractériser les fonctions exercées par les tuteurs en entreprise. Agulhon
et Delachaux (1995) citent ainsi les analyses de Vanderpotte (1992), Boru et
Leborgne (1992) qui tentent de définir une sorte de référentiel de la fonction de
tuteur, décliné en sept fonctions tutorales. Ces fonctions consistent en l’accueil et
l’intégration du jeune, la validation de son projet, la transmission de savoir faire
visant à sa qualification et de savoir être visant des objectifs de socialisation au
travail, la construction de relations avec les organismes de formation, la validation des acquis et l’aide à l’insertion dans l’emploi. Mais comme nous l’avons vu
précédemment le rôle des tuteurs apparaît indissociable des modalités d’implication des entreprises (ou des établissements pour ce qui concerne la formation
d’enseignants) et peut donc prendre des formes différentes. Ces différents modes
d’intégration se situent dans leur ensemble en « rupture » avec le modèle scolaire
d’acquisition de compétences dans la mesure où la progression dans les apprentissages est liée à la fois à la progression proposée par l’organisme de formation mais
également aux fonctions attribuées à l’entreprise. Par ailleurs, il convient en outre
de souligner les caractéristiques particulières des compétences professionnelles, qui
contrairement aux savoirs scolaires évoqués précédemment, reposent avant tout
sur des savoirs agis, qui comme le souligne Malglaive (1992) peuvent « rester infraconscients et ne pas donner lieu à des représentations organisées et systématiques ». Le
tout donne de ce fait lieu, selon Agulhon et Lechaux (1996), Aghulon (2000), à
des fonctions variées : « organisation des apprentissages pour les tuteurs les plus investis, gestion de la mise au travail pour les plus formalistes, intégration des normes productives
pour les plus traditionnels et accueil formel pour les plus minimalistes », susceptibles de
varier selon la taille, la situation économique de l’entreprise ou encore les publics
accueillis. Barbier (1996) oppose par exemple le tutorat « d’insertion », consistant
en une mission de socialisation dans le cadre de dispositifs d’insertion de jeunes
en difficulté, au tutorat de « qualification », reposant sur la transmission de savoirfaire identifiés sur la base de référentiels. Autant de fonctions qui attestent que si
l’alternance s’est largement développée depuis ces dernières années, elle ne s’est pas
pour autant institutionnalisée et pose la question de la définition de la fonction tutorale (Agulhon, 1994), en même temps que celle de la formation des tuteurs d’entreprise qui reste exceptionnelle. L’exercice d’une telle fonction requiert en effet le
développement de méta compétences liées aux capacités de réflexion et d’analyse
des situations et de ses pratiques, susceptibles à leur tour d’influer en retour sur
les propres compétences professionnelles du tuteur (Wittorski, 1996) et dépend
également de la manière dont s’accomplissent certaines propriétés des communications (Mayen, 2000).
Dans un tout autre cadre que celui de l’entreprise, le champ de la formation des
enseignants, offre également un terrain privilégié d’étude des modalités d’aide
mises en Å“uvre par les tuteurs, notamment lors des périodes de stages sur le terrain des futurs enseignants. L’analyse proposée par Pelpel (1996) met à cet égard
clairement en évidence l’évolution du métier de tuteur au fur et à mesure de la
mise en place des différents systèmes de formation. Il semble que l’on soit ainsi passé
dans le second degré d’une fonction de « compagnonnage », centrée sur l’expérience acquise par le tuteur, à une fonction de formateur continuant d’accueillir le
stagiaire dans sa classe mais devant également suivre tout au long de l’année le
stagiaire en responsabilité dans différents lieux. Alors que dans un cas, l’intervention du tuteur s’inscrivait dans le cadre d’un modèle d’apprentissage empirique basé sur la qualité de l’expérience professionnelle du tuteur, cette expérience
ne suffit plus à caractériser le tuteur qui, tout expérimenté qu’il soit, doit développer
de nouvelles compétences. Bien que différent dans ses modalités de fonctionnement, le système de formation du premier degré enregistre également le même
type d’évolution avec le passage d’un tuteur « professionnel confirmé » jouant le
rôle de modèle (voir notamment la notion de « leçons modèles » pratiquées par des
« maîtres d’application ») à un tuteur « formateur qualifié » capable, comme le précisent les textes officiels, « d’allier à ses qualités d’enseignants des qualités de formateurs d’adultes et d’animateurs pédagogiques ». Dans un cas comme dans l’autre, le rôle
de ces tuteurs appelle aujourd’hui le développement de compétences spécifiques
en termes d’accueil, d’observation, de conseil et d’évaluation et pose la question
d’une professionnalisation à cette fonction tutorale. La comparaison menée par
Bourdoncle (2000) entre les fonctions développées par les maîtres d’accueil temporaires non formés à cette fonction tutorale et les maîtres formateurs du premier
degré, recrutés sur la base d’un concours prenant en compte les compétences
développées dans ce domaine, offre des éléments de réponse intéressants. Les
maîtres d’accueil, qui ont une image assez floue de leur fonction et de leur place,
exercent leur fonction d’accueil sur le mode d’un « acte d’hospitalité et de communication ». Ils privilégient la transmission de savoirs de socialisation ainsi que
les savoirs pratiques plutôt que la mise en place de savoirs réflexifs en même temps
qu’ils apparaissent assez mal instrumentés sur le plan des pratiques d’accompagnement, notamment au niveau des techniques d’observation et d’entretien. Chez
les maîtres formateurs, conscients de leurs compétences de formateurs, l’exercice
de la tutelle s’inscrit au contraire dans le cadre d’un moment de « formation organisée de manière réfléchie et planifiée », s’appuyant sur une méthodologie relativement
élaborée et visant à développer une « attitude plus évaluatrice qu’identificatoire ».
Alors que dans le premier cas, la tutelle concourt en premier lieu à la construction
d’une identité professionnelle, elle vise davantage, dans le second cas, à former
« un praticien réflexif ». Pour autant chacune de ces fonctions, bien que différentes, ne sauraient être considérées, selon l’auteur, comme exclusives l’une de
l’autre.
Au-delà de l’extrême diversité relevée au niveau des formes tutorales mises en
Å“uvre dans les différents domaines étudiés, les interactions de tutelle expertsnovices nous paraissent, à l’issue de cette synthèse, pouvoir se caractériser par
une double fonction d’acquisition et de socialisation, chacune de ces fonctions
pouvant tenir une place plus ou moins importante selon les contextes et les partenaires concernés. Qu’il s’agisse de développer des compétences cognitives, scolaires ou professionnelles, la tutelle exercée par l’expert vise, d’une part, à rendre
un savoir donné, accessible au novice. Dans toutes les situations, cet objectif
requiert, en premier lieu, de la part du tuteur, une mise à distance du savoir à
transmettre, nécessitant la mobilisation d’un savoir métacognitif, qui exerce à son
tour un effet sur la maîtrise des compétences à transmettre, voir par exemple l’effet tuteur relevé chez les élèves tuteurs ou encore les transformations induites
dans les pratiques professionnelles des tuteurs dans le cadre de la formation par
alternance. Par ailleurs, la qualité de l’interaction apparaît étroitement dépendante
de la capacité du tuteur à s’adapter aux besoins du tuté, capacité qui, selon les
cas, peut faire plus ou moins défaut, par exemple dans le cadre du tutorat entre
élèves ou encore dans le cadre de l’entreprise par suite d’une méconnaissance réciproque des objectifs poursuivis par les différents partenaires de l’alternance. Le
rôle joué par de telles compétences dans l’efficience de l’interaction de tutelle pose,
dans tous les cas, la question de l’opportunité ou non d’une formation des tuteurs,
évoquée à plusieurs reprises dans les travaux cités, en même temps que certains
auteurs soulignent d’autres apports possibles des tuteurs non formés. On aborde
alors la seconde fonction des interactions de tutelle, évoquée au début de cette
conclusion. Moins centrée sur les démarches réflexives à mettre en Å“uvre pour faire
acquérir un savoir donné, l’intervention des tuteurs non formés est décrite comme
davantage ciblée sur l’établissement d’une relation entre pairs que sur un objectif
d’acquisition de compétences spécifiques. Elle vise alors avant tout un objectif de
socialisation, basé sur la proximité du tuteur et du tuté. Les auteurs évoquent
ainsi, dans le cadre du tutorat entre élèves, un rôle de « passeur culturel » ainsi
qu’une contribution d’ordre initiatique à l’intégration des élèves à la « culture
interne » de la classe, pendant que, du côté de la formation, d’autres auteurs soulignent une fonction de socialisation au travail, visant principalement la construction d’une identité professionnelle. Quelle que soit la fonction visée, on mesure l’intérêt qu’il peut y avoir à développer, à l’école ou en formation, le recours aux
interactions de tutelle dans le cadre d’une utilisation réfléchie et non dogmatique.
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