2001
Carrefours de l’éducation
Les ajustements entre des écoles maternelles et leurs publics.
Contribution à l’étude des relations famille-école
Isabelle Danic
docteur en sociologie, université Rennes 2.
Entre macrosociologie
et microsociologie
des liens entre édu-cation familiale et
éducation scolaire,
un niveau intermédiaire d’investigation et d’analyse
s’avère fructueux. L’enquête menée
dans une école maternelle publique
d’un quartier populaire et une école
maternelle publique d’un quartier
favorisé d’une ville moyenne française (200000 habitants) révèle une
importante homogénéité sociale
dans chacune d’elles – la fréquence
de ce cas de figure restant à déterminer par d’autres recherches.
Elle résulte pour partie de la structuration sociale de l’espace urbain
mais plus encore des stratégies des
directeurs d’école (inscription sélective des élèves résidant hors de leur
territoire), des parents (acceptation
ou évitement de l’école de leur territoire en fonction de leur proximité sociale avec son public et son
personnel enseignant), des institutrices (installation dans une école
dont la composition sociale du
public leur convient). Cette relative
unité sociale au sein de chaque établissement n’y génère cependant
aucun monolithisme pédagogique.
Cette observation localisée fournit
une hypothèse à valider: l’articulation entre éducation familiale et
éducation scolaire est facilitée par
l’homogénéisation sociale des
écoles.
Between the macro sociology and
micro sociology of the links
between family education and
school education, an interme
diate level of investigation and analysis
proves to be fruitful. This study, conducted
in two state nursery schools, one in a
deprived area and the other in a more
favoured area in an average town of 200,000
inhabitants, reveals considerable social homogeneity in each school. The frequency of this
situation remains to be determined by further research. It is partially a result of the
social structure of the urban environment,
but even more of the strategies of head teachers (selective enrolment of pupils from outside the catchment area), parents (acceptance
or avoidance of the school in their area according to their social proximity to its pupils and
teaching staff) and of teachers (being settled
in a school whose social composition suits
them). This relative social unity within each
school does not, however, generate any monolithic teaching practices. This localised observation gives a hypothesis which needs to be confirmed: the articulation between family
education and school education is made easier
by social homogenisation of schools.
Zwischen Makro- und Mikrosoziologie der
Beziehungen zwischen Familienerziehung
und Schulerziehung erweist sich eine mittlere Erforschungs- und Analyseebene als
fruchtbar. Die Untersuchung, die in einer öffentli
chen Vorschule eines Arbeiterviertels und in einer
öffentlichen Schule eines privilegierten Viertels einer
mittelgroßen französichen Stadt (200000 Einwohner)
durchgeführt wurde, weist in jeder dieser Schulen
eine bedeutende soziale Homogenität auf - wobei die
Häufigkeit dieses Falles noch durch andere
Untersuchungen ermittelt werden muß. Sie ergibt
sich zum Teil aus der sozialen Strukturierung der
städtischen Umgebung, aber mehr noch aus den
Strategien der Schulleiter (selektive Anmeldung der
außerhalb ihres Bezirks wohnenden Schüler), der
Eltern (Annahme oder Vermeidung der Schule ihres
Bezirks unter Berücksichtigung ihrer sozialen Nähe zu
ihrem Publikum und ihren Lehrkräften), der
Lehrerinnen (Wahl einer Schule, an welcher die
soziale Zusammenstellung des Publikums ihnen entspricht). Diese relative soziale Einheit innerhalb jeder
Schule erzeugt jedoch keinerlei pädagogische
Uniformität. Diese örtlich begrenzte Beobachtung liefert eine Hypothese, die zu bestätigen ist: Die
Gliederung zwischen Familienerziehung und
Schulerziehung wird durch die soziale Homogenität
der Schulen vereinfacht.
Dans le cadre d’une recherche sur les relations entre familles et
école, une école maternelle d’un quartier « populaire » et une
école d’un quartier favorisé d’une ville moyenne (200 000
habitants) ont été l’objet d’investigations variées entre 1991
et 1993: analyse de la composition sociale du public, observations
dans les classes, entretiens avec les instituteurs et avec
certains parents. Entre les connaissances macrosociales découlant
des statistiques nationales et l’observation ethnographique
des études microsociologiques, il nous a paru intéressant de s’arrêter à un niveau
intermédiaire pour rendre compte des adaptations réciproques entre les écoles
maternelles observées, leurs publics et leurs enseignants. Ces phénomènes favorisent
l’établissement de divers liens entre les écoles et les familles et à ce titre, ne
peuvent être ignorés dans la réflexion sur l’articulation famille/école. Cette situation
n’est vraisemblablement ni exceptionnelle, ni représentative de toutes les
écoles maternelles ; elle constitue un cas de figure dont la fréquence reste à déterminer
par d’autres recherches. Notre observation localisée fournit une hypothèse
à valider à travers d’autres études : l’articulation entre éducation familiale et éducation
scolaire est facilitée par les stratégies des institutrices et des parents qui se
choisissent en partie, malgré les barrages institutionnels.
Pour chacun des deux établissements étudiés, une impression d’homogénéité
sociale des élèves et un sentiment d’adéquation entre familles utilisatrices et personnel enseignant devaient être explorés. Sont-ils fondés ? De quelle manière cela
serait possible dans une école dont l’organisation est centralisée, dont les affectations des institutrices dépendent de l’administration, dont une carte scolaire évite
les choix du public ? Ce sont ces questions auxquelles s’attache cet article.
Bien sûr, la proximité sociale des familles usagers d’un établissement résulte largement de la structuration sociale de l’espace urbain. Ce phénomène est connu et
ne fera pas l’objet de développement dans cette investigation. Ce qui a retenu
notre attention est la force de cette homogénéité dans les deux écoles observées :
la distribution de la population dans la ville, et plus précisément la composition
sociale des deux quartiers, ne suffit pas à expliquer la concentration d’ouvriers
dans l’une, la sur-représentation de cadres dans l’autre. Quels autres mécanismes
amplifient l’effet de la répartition géographique ?
De plus, ces deux écoles maternelles ne différent pas seulement par leurs publics,
mais aussi par leurs personnels enseignants. À ce niveau d’analyse, on est frappé
de l’ajustement de l’un à l’autre. Non pas que l’harmonie soit totale dans chacun
des établissements, mais une congruence existe entre les institutrices et les familles.
La deuxième partie de cet article explore les ressorts de cette situation.
Le fait que les enseignantes s’installent dans des établissements dont les collègues et le public leur conviennent, se combine à l’installation des parents dans
des écoles dont les autres familles et les institutrices les satisfont.
Mais ce rapprochement enseignants-familles n’aboutit pas au monolithisme
pédagogique au sein de chaque établissement. La dernière partie de cet article
montre au contraire des adaptations pédagogiques diverses selon les enseignantes.
Une homogénéisation du public
Les deux écoles retenues pour leur implantation dans des quartiers socialement
différents présentent chacune une très forte homogénéité sociale (voir les tableaux
ci-dessous): l’une ouvrière à 70 % avec un tiers d’étrangers, l’autre composée de
cadres et professions intellectuelles supérieures à 70 % (et seulement 2 enfants
étrangers sur 83 inscrits en 91). Ce qui, dans les deux cas, amplifie très fortement
les caractéristiques du quartier.
Le quartier A a une image de quartier ouvrier car il en comporte 26,4 % dans
une ville qui n’en compte que 16,4 % – et le quartier B 6 %. Mais l’on est encore
très loin d’atteindre la proportion d’ouvriers parmi les parents de l’école A (70 %).
Le quartier B est vu comme quartier chic avec ses 28% de cadres et professions
de catégorie A, dans une ville qui en présente une moyenne de 14% – et le quartier A 7%. Là aussi, l’école maternelle B « concentre » plus encore que le quartier
les professions supérieures.
En vue de saisir les mécanismes de ces surconcentrations, notre investigation a
porté sur les processus d’homogénéisation du public de l’établissement A.
Tableau 1.
Répartition de la population active ayant un emploi («actifs
occupés») dans les quartiers A et B en 1990 (Source INSEE).
Tableau 1. — Répartition de la population active ayant un emploi («actifs
occupés») dans les quartiers A et B en 1990 (Source INSEE).
Positionprofessionnelle Quartier A (%) Quartier B (%) Ville entière (%)
non renseigné 18,6 20,7 19,5
ouvrier 26,4 6,0 16,4
agent de maîtrise 4 2,7 3,9
Technicien.Prof. interm. 12,5 12,1 14,2
Ingénieur. Cadre. 4,2 14,7 7,7
Prof. cat. A 3,8 14,8 7
Employé 26,3 12,7 23,7
I
ndépendant,employeur 2,6 12,9 5,6
Aide familial 1,4 3,3 2
Total 100 100 100
Le quartier périphérique où est implantée l’école maternelle A est une zone d’habitat social caractérisé par la cohabitation de catégories diverses, du fait d’une
politique de mélange de petits immeubles en accession à la propriété, d’habitations à loyer modéré, de petits pavillons. Toutefois, cette hétérogénéité sociale
s’atténue largement dans les groupes scolaires, comme en témoignent les compositions des trois écoles maternelles implantées dans ce quartier A (l’école A et les
deux plus proches nommées ici G et W).
Tableau 2.
Répartition des pères des élèves en 1990 (d’après l’indication portée
par eux sur la fiche scolaire)
Tableau 2. — Répartition des pères des élèves en 1990 (d’après l’indication portée
par eux sur la fiche scolaire)
Pères école A Pères école G Pères école W
angers
Activité indiquée Français Étrangers(37,2 %) Français Étrangers(14,8 %) Français et étr(6,4 %)
Sans indication 0,3 7,6 0,4 9 1
Étudiant 0,7 1,9 0,6 0,3 3
Chômeur 5,8 11,5 7 22,7 4
Ouvrier 69,3 57,6 29 68 38
Employé 7,2 6 11,8 – 20
Prof. intermédiaire 8,7 5,9 35,4 – 19
Cadre et pr. int. sup 5 5,7 15,2 – 11
Artisan, commerc. 3 3,8 0,6 – 4
Total 100 100 100 100 100
Tableau 3.
Répartition des mères actives (selon leur indication sur la fiche sco-
Tableau 3. — Répartition des mères actives (selon leur indication sur la fiche scolaire)
Activité déclarée Mères école A (%) Mères école G. (%) Mères école W. (%)
Étudiante – 2,8 1,3
Chômeuse 6,4 3,8 2,7
Ouvrière 8 5,7 2,7
Employée 67,7 48 56,7
Prof. intermédiaire 11,2 28,8 23
Cadres et pr. int. sup 6,4 10,5 13,5
Cette homogénéisation du public des écoles maternelles du quartier découle
certes pour une part des variations de la composition sociale dans les îlots intérieurs
du quartier. En l’absence de données sur ces « sous-quartiers », on ne peut que
supposer cette différenciation sociale dans l’espace en considérant l’habitat (petits
pavillons, immeubles en accession à la propriété, HLM). Ces disparités sont cependant limitées par la politique de brassage social voulu lors de la construction et sont
insuffisantes pour rendre compte des écarts de composition des écoles.
L’homogénéisation des publics de chaque école résulte aussi conjointement des
stratégies des directeurs des écoles concernées et des stratégies des parents.
En voici une illustration. Les parents d’Anna, ont voulu l’inscrire dans l’école
W parce qu’elle est la plus proche de leur domicile et parce qu’une puéricultrice
leur en a dit du bien, m’ont-ils expliqué. Le directeur de l’école W a argué du
périmètre scolaire pour leur refuser cette inscription. En fait, il s’agit, au moment
de l’enquête, d’un découpage officieux : en l’absence de périmètre scolaire établi
par la municipalité, les directeurs du secteur A s’accordent entre eux sur un découpage du quartier. Ils acceptent les familles qui résident sur leur secteur, certains
élèves qui n’y habitent pas, et renvoient les parents résidants hors de leur territoire
et qu’ils ne souhaitent pas accueillir vers la mairie pour une demande de dérogation. Ce que les parents d’Anna, par exemple, n’ont pas fait. Ainsi ce périmètre
officieux permet aux directeurs d’écoles « peu attractives » de garder un effectif
stable, c’est l’objectif premier, et aux directeurs des écoles « attractives » de trier les
enfants candidats résidant en dehors de leur territoire, sur des critères qui restent
flous.
C’est l’un des phénomènes engendrant une différenciation des écoles entre elles
et une homogénéisation de chacune d’elles.
En face des actions des directeurs qui contribuent ici à différencier la composition sociale des écoles prennent place les actions des parents. En enquêtant à partir de l’école maternelle A, les parents qui l’ont évitée n’ont bien sûr pas été rencontrés mais des parents et des enseignants rencontrés en ont témoigné. La
formation d’un public massivement ouvrier (70%) et pour 1/3 étrangers dans un
quartier plus disparate (26 % d’ouvriers et 22 % d’étrangers) résulte aussi de choix
des parents. Les motifs, les caractéristiques et les méthodes des parents qui évitent
l’école maternelle étudiée sont certainement proches de ceux que révèlent d’autres
études
[1]. Sans pouvoir préciser les caractéristiques des familles concernées, il est
néanmoins certain que les stratégies des parents s’ajoutent à celles des directeurs
pour aboutir à contraster fortement la population des trois écoles maternelles du
secteur A, et à homogénéiser chacune d’elle.
Les mêmes mécanismes sont vraisemblablement à l’Å“uvre dans l’école du quartier central, un quartier de demeures anciennes, de maisons récentes, de quelques
petits immeubles privés, dont les résidants sont plutôt du haut de la hiérarchie
sociale. Au moment de l’enquête, le périmètre officieux conduit la directrice à
accepter les enfants de son territoire et à trier les candidats extérieurs, sans qu’elle
ait à justifier de cette sélection ou à en présenter les critères. Certains parents du
périmètre évitent cette « école de riches ». D’autres, résidant en dehors du territoire
de l’école, usent de tous les moyens pour s’y faire accepter (relations avec la directrice, demandes de dérogation à la mairie, interventions d’autorités locales). Dans
l’école B, ces actions conjointes de la directrice et des parents homogénéisent « vers
le haut »: l’école B, contrairement à l’école A, est une école que les parents choisissent pour sa bonne réputation, en tant qu’école « bien fréquentée » et en tant
qu’ancienne école annexe de l’école normale.
L’homogénéisation sociale des deux écoles étudiées, « vers le haut » pour l’une,
« vers le bas » pour l’autre comparativement à leur quartier d’implantation, résulte
des admissions et des refus des directeurs, des évitements et des choix des parents.
Un autre phénomène s’ajoute à celui-ci pour aboutir à la constitution de deux
établissements très contrastés : la congruence entre parents et enseignants.
L’adaptation du personnel enseignant de l’école à son
public
Ce qui nous semble être de prime abord une adaptation de l’école à son public
dans les deux établissements enquêtés évoque l’étude de Pinçon et Pinçon-Charlot
[2].
Ceux-ci montrent l’adaptation de l’école de Neuilly aux familles qui la fréquentent,
adaptation dans laquelle ils analysent essentiellement le rôle et l’action des parents,
parlant d’« appropriation quasi privée d’un espace public ». L’adaptation de l’école
à son public s’observe cependant pour des établissements moins particuliers, tels
que ceux observés dans notre étude et on avancera l’hypothèse que l’adaptation entre
les familles utilisatrices et les enseignants résulte d’ajustements réciproques et non
d’une manipulation des uns par les autres. À l’école de Neuilly, Pinçon et Pinçon-Charlot omettent de mentionner que les enseignants participent de l’accord, en
acceptant d’être disponibles, d’effectuer des cours particuliers, en assurant des
activités extra-scolaires. On peut supposer que ceux qui refusent ces services évitent cette école ou demandent leur mutation. Les demandes de poste et de mutation de la part des enseignants, les choix d’école de la part des parents, les choix
d’installation ou de changements des uns et des autres, aboutissent à une certaine
harmonisation. Parents et enseignants restent dans une école qui leur convient et
quittent celle qui leur déplaît, et ce sentiment résulte largement des caractéristiques des parents pour les enseignants et de celles des enseignants pour les parents.
Cette interprétation rend une part active aux enseignants dans l’ajustement de
l’école à son public
[3].
Entre les deux écoles retenues, l’une en quartier périphérique populaire, l’autre
dans le secteur le plus privilégié du centre-ville, les familles utilisatrices diffèrent.
Mais les institutrices qui restent dans chacune de ces écoles, diffèrent également.
En fait, les enseignantes rencontrées reflètent l’hétérogénéité de cette catégorie
du point de vue de la formation suivie et de l’appartenance sociale
[4]. Pour ce qui
est des modes d’entrée dans la profession, M
mes Lemoux (école A) et Foy (école A)
ont été recrutées au niveau 3
e; M
mes Dano (école A), Guerroua (école A), Le Mouët
(GS école A) après le baccalauréat; M
me Olliaro et Le Bars (école B) après un
diplôme universitaire
[5]. Les observateurs ont parlé du lent embourgeoisement de
cette catégorie professionnelle; il s’observe si l’on prend en compte les pères et
conjoints des institutrices rencontrées. Cette hétérogénéité de diplôme et de position sociale correspond à la cohabitation de différentes générations d’institutrices :
les plus anciennes sont aussi les moins diplômées et d’origine et d’alliance les
moins élevées socialement.
Dans l’école du quartier populaire, les enseignantes observées sont âgées entre
quarante et cinquante ans, ont le niveau du baccalauréat (acquis à l’école normale
pour celles qui sont entrées après la 3
e ) et sont dans cet établissement depuis 15,
16 voire 17 ans. Par ailleurs, leurs parents et leurs époux sont de situation modeste
ou moyenne (employé, ouvrier, technicien, contremaître). Cela peut expliquer
leur préférence pour ce public. En effet, pour Zimmerman, les instituteurs opèrent
une catégorisation hiérarchisée des enfants à partir de critères qui sont moins des
acquisitions et des productions scolaires que de celui d’une connivence affective
[6]. De manière globale, celle-ci favoriserait les enfants élevés socialement
[7], mais
elle serait aussi liée à l’appartenance sociale des enseignants (mesurée par les catégories socioprofessionnelles des parents et des conjoints). Ainsi, les enseignants issus
de parents ouvriers, employés ou personnel de service, trouvent les enfants de
mêmes caractéristiques plus sympathiques que leurs collègues enseignants d’autre
origine
[8].
Les institutrices rencontrées restent à l’école A grâce à une certaine familiarisation, une compréhension d’une population modeste et parce qu’elles apprécient
le rapport avec les familles : elles expriment le sentiment d’être valorisées et respectées
en tant qu’institutrices dans ce quartier, ce qui ne serait pas le cas, disent-elles, dans
les quartiers privilégiés. Dans d’autres recherches, les parents de milieu populaire
sont décrits par les enseignants comme mal à l’aise dans les relations d’interaction quand ils ne sont pas absents
[9]. Cette attitude est plutôt considérée et appréciée par les institutrices rencontrées comme l’expression d’une distance respectueuse.
Les enseignantes observées dans l’école du centre-ville sont plus jeunes (entre
trente et quarante ans), plus diplômées (les deux préparent une maîtrise d’histoire). Elles entretiennent des relations que l’on peut qualifier d’égalitaires avec
les parents qui sont pour la plupart ici pourvus d’un fort bagage scolaire et culturel
[10].
Elles disent apprécier globalement de travailler avec ces familles; elles ont le sentiment que leur démarche est comprise et reconnue. En côtoyant certains parents
aux fonctions plus prestigieuses que la leur, elles peuvent se sentir valorisées.
Dans chaque école s’installent des institutrices à qui conviennent les familles
utilisatrices. Dés 1951, Becker soulignait les déplacements des institutrices de
Chicago dans les années 1940 des écoles populaires multi-ethniques des centres
villes vers les écoles de banlieues aisées
[11]. Chapoulie en 1973 envisage pour carrière des instituteurs cette « mobilité horizontale » qui consiste à changer d’établissement jusqu’à trouver un lieu idéal d’exercice
[12]. Cette quête de l’établissement qui convienne se rapproche des parcours des enseignants décrits par Léger
[13]
(les enseignants de lycée les plus gradés quittent les lycées populaires pour des
lycées bourgeois), par Hamon et Rotman
[14] (plus l’enseignant est diplômé, plus il
a de l’ancienneté et plus il s’achemine du nord au sud, des bourgs vers les villes,
de la province vers la capitale), et par M. Hirschhorn (les enseignants se référant
au modèle du magister recherchent un « bon » public).
À travers les choix des enseignantes, nos deux écoles maternelles s’adaptent à la
population qu’elles recrutent. Les moins diplômées et les moins élevées socialement
se disent valorisées et satisfaites dans une situation de relatif contraste vis-à-vis
des familles, elles s’y sentent rassurées. Les plus diplômées et d’origine et/ou d’alliance plus élevée apprécient une situation de rapprochement vis-à-vis des parents.
Il ne faudrait pas en conclure que les institutrices de chaque établissement,
proches entre elles par l’âge, le parcours et la situation sociale, traitent de la même
manière leurs élèves. Parallèlement aux phénomènes d’adaptations réciproques
entre enseignants et publics, pouvant être perçus comme « effets établissements »,
d’autres phénomènes se jouent au niveau des classes
[15]. L’analyse au niveau des individus, ici des institutrices, est nécessaire pour comprendre les faits observés.
Des adaptations pédagogiques variées
Dans l’école maternelle A (parents ouvriers à 70 %), les deux moyennes sections observées en 1992 présentent un encadrement autoritaire avec une hiérarchie adulte-enfant, et un contenu simple. Mais, dans le même établissement, les
deux grandes sections observées en 1993 apparaissent encadrées de manière plus
négociée, faisant appel à l’initiative et à la prise en charge, et mènent des activités
exigeantes.
Dans l’école maternelle B, la moyenne section observée en 1992 présente un
encadrement responsabilisant, au contenu exigeant, et la grande section n’offre
en 1993 qu’un encadrement faible et intermittent et des activités de faible exigence.
Si l’observation des trois classes de moyennes sections entre janvier et juin 1992
distinguait clairement les deux écoles et étayait une hypothèse « effet établissement », tel qu’on a pu en cerner pour les collèges
[16], elle fut réfutée par les données recueillies en grandes sections entre avril et juin 1993, qui présentent des
clivages à l’intérieur de chaque école.
Les échanges et l’écoute des enseignantes dans le quotidien révèlent des conceptions relatives aux enfants qui peuvent se schématiser ainsi : plus l’enfant est socialement défavorisé, plus il aura de difficultés scolaires et inversement. Certes, leurs
définitions de l’enfant « défavorisé » et de l’enfant « en difficulté » sont floues et
extensibles, intégrant des aspects moraux et comportementaux. Si les sept enseignantes rencontrées partagent cette représentation, elles n’en tirent pas les mêmes
conséquences pratiques. Les contenus et les pratiques pédagogiques varient en
fonction du niveau supposé des élèves. Les deux institutrices de la moyenne section de l’école A pensent s’adapter à leurs élèves en définissant des objectifs simples.
Mais les deux enseignantes de grande section de cet établissement, face aux mêmes
élèves l’année suivante, déploient une grande énergie pour hisser les élèves à ce qui
leur semble nécessaire pour entrer en CP.
À l’opposé, les institutrices de moyenne et de grande section de l’école B sont persuadées que leurs élèves « ont des facilités ». La première en joue pour accélérer les
apprentissages de lecture, d’écriture, à tel point que la conseillère pédagogique
intervient pour la freiner; la seconde s’y appuie pour justifier des activités peu
exigeantes, peu suivies et s’occuper des tâches de direction qui lui incombent. Il
est fort probable que les attentes inégalement exigeantes et les pratiques différenciées des institutrices tendent à réaliser un « effet maître »
[17]. Mais en l’absence
d’évaluations formelles, on ne peut mesurer les effets des pratiques des enseignants
[18].
Dans les deux écoles observées, s’installent des institutrices à qui conviennent
les familles et en même temps viennent des parents qui s’accordent aux institutrices
et aux autres parents. Dans le même temps, cependant, chaque enseignante définit l’encadrement qui convient, à ses yeux, à ses élèves
[19].
Que faut-il en conclure ? D’abord que l’école maternelle n’est pas une entité
homogène et qu’au-delà des missions communes les établissements diffèrent les uns
des autres. Mais plus fondamentalement que des phénomènes peu visibles harmonisent parents et enseignants. La carte scolaire qui empêche les déplacements
des parents, la politique administrative des affectations des instituteurs masquent,
plus qu’ils n’évitent, les jeux d’ajustement réciproques entre les familles utilisatrices et les enseignants.
L’analyse intermédiaire de la relative adaptation des familles et des enseignants
est indispensable pour étudier l’articulation entre famille et école. Difficilement
perceptibles dans les approches macrosociologique ou microsociologique, ces
phénomènes de co-adaptation n’en expliquent pas moins les consonances et les dissonances que rencontre le jeune enfant entre sa vie scolaire et sa vie familiale.
[1]
D’après Pinçon-Charlot et Rendu, les stratégies d’évitement de l’école qui a une mauvaise image
du fait de sa composition sociale et ethnique seraient plutôt le fait des fractions intellectuelles des
classes moyennes, qui opéreraient par fausses adresses, demandes officielles de dérogation, ou choix
de l’école privée;
cf. PINÇON-CHARLOT, M. et RENDU, P. Les hauts fonctionnaires face aux enjeux scolaires de leurs enfants,
Revue Française de Pédagogie, n° 83,1988, p. 51-56. A. LÉGER et M. TRIPIER dans
Fuir ou construire l’école populaire, Paris, Méridiens-Klincksieck, (1986) constatent ces pratiques chez
des familles populaires pour des élèves de CP, français, d’un niveau socio-économique légèrement
supérieur à celui du quartier et ayant de bons résultats scolaires.
[2]
PINÇON, M. et PINÇON-CHARLOT, M.,
Dans les beaux quartiers. Paris : Seuil, 1989.
[3]
À un autre niveau d’enseignement, l’enquête de Monique de Saint Martin, de l’école Notre-Dame
des Oiseaux, montre également l’homogénéisation sociale des élèves et des enseignantes, et l’action des
familles dans la production de ce phénomène : Une « bonne » éducation,
Ethnologie française, n° 1, janviermars 1990, p. 62-70.
[4]
Ce qui n’est pas spécifique aux instituteurs d’école maternelle : Monique Hirschhorn souligne le
recrutement hétérogène et l’« unité introuvable » des enseignants, Hirschhorn M.,
L’ère des enseignants.
Paris : PUF, 1993.
[5]
Pour d’évidentes raisons d’anonymat, tous les noms sont fictifs.
[6]
ZIMMERMANN, D.
La sélection non verbale à l’école. Paris : ESF, 1986.
[7]
L’incidence de critères sociaux dans les évaluations scolaires a été montrée à d’autres niveaux d’enseignement. BOURDIEU, P., SAINT-MARTIN, M. « Les catégories de l’entendement professoral »,
ARSS,
n° 3, mai 1975, p. 4-22.
[8]
ZIMMERMANN, D.
op. cit., p. 117.
[9]
PACAUD-BRETON, J.
Les parents et l’école maternelle. Contribution à l’étude de la différenciation scolaire.
Paris, université René-Descartes, 1981 (thèse de 3
e cycle); ANDERSON-LEVITT, K. Degrees of distance between teachers and parents in urban France,
Anthropology and Education Quarterly, n° 20 (2), 1989,
p. 97-117; REED-DANAHAY, D. et ANDERSON-LEVITT, K. Backwards countryside, troubled city : French
teachers ‘images of rural and working-class families,
American Ethnologist, n° 18 (3), 1991, p. 546-564.
[10]
Les parents des classes supérieures sont souvent perçus par les enseignants comme « trop interventionnistes » ou « trop désinvoltes ».
Cf. PACAUD-BRETON, J.
op. cit., 1981; LAREAU, A. Social-class differences in family-school relationships : The importance of cultural capital,
Sociology of Education, n° 60
(2), 1987, p. 73-85; PINÇON et PINÇON-CHARLOT,
op. cit., 1989.
Les parents des classes moyennes entretiennent de bonnes relations avec les instituteurs, ils tiennent
le rôle du « bon parent » pour échanger les informations et produire une bonne impression sur les
enseignants, SIROTA, R.,
L’école primaire au quotidien. Paris : PUF, 1988.
[11]
BECKER, H.
Role and Career Problems of the Chicago Public School Teacher, Doctoral dissertation,
University of Chicago, 1951 (New York : Arno Press, 1980).
[12]
CHAPOULIE, J.-M. Sur l’analyse sociologique des groupes professionnels,
Revue française de socio-logie, n° 14 (1), p. 86-114.
[13]
LÉGER, A. Les déterminants sociaux des carrières enseignantes,
Revue française de sociologie,
n° 22 (4), 1981, p. 549-574.
[14]
HAMON, H. et ROTMAN, P.
Tant qu’il y aura des profs. Paris : Seuil, 1984.
[15]
DURU-BELLAT, M. et MINGAT, A. « Le déroulement de la scolarité au collège : le contexte fait des
différences ».
Revue française de sociologie, XXIX, 1988, p. 649-666.
[16]
Que l’effet résulte de l’organisation (
cf. Paty D.,
Douze collèges en France, Paris : La Documentation
française, 1981; DUBET, F.
Les lycéens, Paris : Seuil, 1991) de la mobilisation (DUBET, F.
et al., Mobilisation
des établissements et performances scolaires,
Revue française de sociologie, XXX, 1989, p. 235-256.)
de la mise en
Å“uvre d’un compromis entre des visions différentes de l’école (DEROUET, J.-L. Contrat
et établissement scolaire,
in BURGUIÈRE
et al., Contrats et éducation, Paris : L’Harmattan/INRP, coll. CRE-SAS n° 6,1987, p. 95-112) de la composition sociale et ethnique du public (CHERKAOOUI, M.
Les paradoxes de la réussite scolaire. Paris : PUF, 1979; GRISAY, A. Des indicateurs d’efficacité pour les établissements,
Éducation et formation, n° 22,1990, p. 31-46) ou des pratiques d’évaluation et d’orientation
(DURU-BELLAT, M. et MINGAT, A. art. cit., 1988; GRISAY, A.
op. cit., 1990).
[17]
Mingat met en évidence un « effet maître » dans les acquisitions d’élèves de CP, Les acquisitions scolaires de l’élève au CP : les origines des différences,
Revue française de pédagogie, n° 69, p. 49-63
[18]
Selon M. DURU-BELLAT et A. HENRIOT-VAN ZANTEN,
op. cit., les différences d’efficacité des maîtres
n’ont que peu à voir avec leurs caractéristiques personnelles (sexe, âge, formation) mais plutôt avec le
« management » du groupe (prise en charge de tous les élèves, changement d’activité sans rupture,
choix d’activités adaptées au niveau) –
Sociologie de l’école, Paris : Colin, 1992. Il nous semble toutefois
que le « management » des institutrices observées dans notre recherche n’est pas sans lien avec l’âge et
la formation (peut-être avec le sexe, mais des femmes seulement ont été observées).
[19]
Vis-à-vis de la diversité des comportements professionnels des enseignants, M. HIRSCHHORN
souligne qu’une même situation peut être saisie différemment et susciter des actions antagonistes.
HIRSCHHORN M.,
op. cit., p. 228 et s.