2001
Carrefours de l’éducation
Élèves ingénieurs : aspirations et projets de vie.
Une question de genre
Christine Fontanini
ATER IUFM Midi-Pyrénées CERF - Équipe Mixité scolaire et démocratie
Pour tenter d’expli-quer pourquoi les
femmes ingénieurs
accèdent moins sou-
vent que leurs collègues masculins
aux fonctions dirigeantes, nous avons
mené une recherche auprès d’élèves
ingénieurs masculins et féminins
poursuivant leur formation à l’Institut
national des télécommunications.
Nous nous sommes demandé si les
projets professionnels et personnels
respectifs à chacun des deux sexes
se ressemblent ou pas en première
année. En d’autres termes, les étudiantes envisagent-elles de rentabiliser leur diplôme d’ingénieur de la
même façon que les étudiants? Les
résultats de l’étude montrent que les
projets d’avenir des étudiantes sont
assez différents de ceux de leurs
homologues masculins. Elles ont, en
effet, globalement des projets professionnels moins ambitieux qu’eux
car pour elles vie professionnelle et
vie familiale entreront souvent en
compétition. Elles envisagent notamment plus souvent que les garçons
des aménagements de leur travail
pour dégager du temps pour leur vie
familiale.
On peut penser qu’elles anticipent de
«s’adapter raisonnablement» selon
l’expression de M. Duru-Bellat
(1990), à la division sexuée du travail mais aussi qu’elles ont des difficultés à se projeter dans des rôles
pour lesquels il existe encore pour
l’instant bien peu de modèles féminins. On retrouve là le poids des rôles
de sexe. Les femmes, quelle que soit
leur formation, sont plus lourdement
mises à contribution que les hommes
pour assurer la marche de la structure familiale et payent le prix de ce
rôle en matière de promotion et de
carrière.
In order to try to explain why female
engineers are less numerous than their
male counterparts in senior
management, we conducted a study of
male and female students at the national
telecommunications institute. We wondered
if the respective personal and professional
plans of students of each sex were similar or
not in the first year of study. In other words,
were female students planning to make use of
their engineering qualification in the same
way as the men? The results of the study show
that the future plans of female students are
quite different from those of their male
counterparts. Indeed, overall they have
professional plans that are less ambitious than
men’s since for them professional and family
life are often competing against each other. In
particular, women envisage more than men
adapting their work to make time available
for their family life.
We can think that they are anticipating a
«reasonable adaptation», to borrow M Duru
Bellat’s term (1990), to the sexual division of
work, but also that they have difficulty
projecting themselves into roles for which there
are currently very few female models. We find
here the weight of sex roles. Whatever their
training, women are called upon more than
men to ensure the running of the family
structure and they pay the price of this role in
terms of promotion and career prospects.
Student Engineers: aspirations and ambitions. A question of gender
Um zu erklären, warum weibliche
Ingenieure seltener als ihre männlichen
Kollegen in leitenden Stellungen
anzutreffen sind, haben wir eine
Untersuchung bei Ingenieurstudenten beiderlei
Geschlechts durchgeführt, die ihre Ausbildung am
Institut national des télécommunications absolvieren.
Wir sind der Frage nachgegangen, ob die jeweiligen
geschlechtsspezifischen beruflichen und persönlichen
Zielsetzungen im ersten Unijahr ähnlich sind oder
nicht, ob die Studentinnen also, anders ausgedrückt,
die Absicht haben, ihren Ingenieurabschluss in
ähnlicher Weise zu nutzen wie die männlichen
Studenten. Aus der Studie ergibt sich, dass sich die
Zukunftsprojekte der Studentinnen stark von denen
ihrer männlichen Kommilitonen unterscheiden.
Alles in allem haben sie nämlich weniger ehrgeizige
Berufsziele, da bei ihnen häufig das Berufs– und das
Familienleben in Konflikt miteinander treten. Vor
allem bekunden sie häufiger als die jungen Männer
ihre Absicht, ihre Arbeit so zu gestalten, dass dadurch
für das Familienleben mehr Zeit zur Verfügung steht.
Vermutlich antizipieren sie, um es in den Worten von
Duru Bellat (1990) zu sagen, eine ”maßvolle
Anpassung“ an die geschlechtsspezifische
Arbeitsteilung, und es ist anzunehmen, dass es ihnen
schwer fällt, sich in Rollenbilder hineinzudenken, für
die es gegenwärtig noch keine weiblichen Vorbilder
gibt. Hier macht sich einmal mehr der Einfluss der
Geschlechterrollen bemerkbar. Ungeachtet ihres
Ausbildungsniveaus müssen die Frauen einen
stärkeren Beitrag leisten als die Männer, damit für
den Fortbestand der Familienstruktur gesorgt ist, was
sich für sie bei Beförderungen und in der Karriere
negativ bemerkbar macht.
Selon le Conseil national des ingénieurs scientifiques de France
(CNISF, 1997) et le Comité d’études sur les formations d’ingénieurs
(CEFI, 1997), les femmes représentent actuellement environ
10 % de l’effectif des ingénieurs en activité. Entre 1960
et 1990, le nombre de femmes ingénieurs en France a été multiplié
par dix (C. Marry, 1992). Cette féminisation récente de la
profession d’ingénieur est bien sûr en relation avec plusieurs
données du même ordre : l’augmentation de la proportion de
jeunes filles diplômées des écoles d’ingénieurs, même si ces dernières connaissent
encore le taux de féminité le plus faible de l’enseignement supérieur ; une
plus forte tendance parmi elles à devenir effectivement ingénieur puisque les
femmes ingénieurs de la génération précédente n’exerçaient pas toutes leur profession,
en 1969, 45 % d’entre elles sont enseignantes ou chercheuses dans le secteur
public ; enfin à la même date, le taux d’abandon définitif d’activité de ces
femmes ingénieurs s’élevait à 17 % selon l’enquête menée par G. De Peslouan
(1974).
Depuis vingt ans, on constate un rapprochement des destinées professionnelles
des femmes ingénieurs et de celles de leurs collègues masculins bien que la comparaison de leur devenir professionnel ne soit pas aisée car l’entrée « plus massive »
des femmes dans cette profession est récente (50 % des femmes ingénieurs ont
moins de trente ans(CNISF et CEFI, 1997).
Selon D.Épiphane, D. Martinelli (1997), sur les premières années de carrière « à
formation égale, les femmes ingénieurs occupent un niveau d’emploi et des fonctions comparables aux hommes […]».
Cependant, après trente-cinq ans, des disparités apparaissent et la plus nette
concerne l’accès limité des femmes aux fonctions dirigeantes : entre trente-cinq et
quarante-quatre ans, à situation familiale égale, les femmes occupent moins que
les hommes un emploi de directeur ou de PDG (C. Gadéa, C.Marry, 2000). Cette
discrimination entre les sexes est-elle fondée sur un moindre investissement des
femmes ingénieurs dans leurs carrières professionnelles ?
Selon certaines données, il apparaît qu’entre trente-cinq et quarante-quatre ans,
les femmes ingénieurs consacrent moins de temps à leur activité professionnelle
que leurs collègues masculins : le nombre moyen d’heures travaillées par semaine
(tous horaires ou à temps complet) par les femmes est inférieur à celui des hommes,
à situation familiale comparable et l’activité à temps plein concerne 75 % des
femmes contre 94 % des hommes (C. Gadéa, C. Marry, 2000).
À partir de ces éléments, nous nous sommes demandé si les étudiantes envisagent de rentabiliser leur diplôme d’ingénieur à plus ou moins long terme de la
même façon que les étudiants. En d’autres termes, est-ce que les filles, en début
de formation dans l’ingénierie, anticipent un moindre investissement de leur future
vie professionnelle comparativement aux garçons ?
Pour tenter de répondre à cette question, nous avons mené une recherche auprès
d’élèves ingénieurs masculins et féminins de l’Institut national des télécommunications (INT) pour observer si les projets professionnels et personnels respectifs
à chacun des deux sexes diffèrent en première année de formation.
Avant de présenter les résultats de notre étude, il paraît nécessaire d’exposer le
lien existant entre les projets de vie et les rôles sociaux dévolus aux individus.
L’anticipation des rôles sociaux :
vie professionnelle/vie familiale
Marie Duru Bellat (1990) montre que pour comprendre les choix d’orientation
et professionnels des filles, il est nécessaire de prendre en compte le fonctionnement actuel de la famille, structuré par des rôles sociaux encore nettement différenciés et liés évidemment avec l’organisation de la vie sociale et professionnelle.
Elle prend pour référence le modèle des choix scolaires de Boudon pour tenter
d’expliquer les choix scolaires des filles « en confrontant leurs orientations scolaires et professionnelles avec les conditions d’utilisation de ces diplômes quand
elles seront adultes, souvent mères et épouses. En fait, loin de se montrer incapables
de faire des choix conformes à leurs propres intérêts, les filles apparaissent “raisonnables” en mettant en Å“uvre des choix de compromis qui démontrent une
anticipation réaliste du rôle social qui les attend » (1994).
Bien que les filles de notre étude aient choisi une orientation dite « masculine »,
on peut penser qu’elles anticipent néanmoins les contraintes familiales qui vont peser
sur elles, ce qui n’est pas sans conséquence sur l’idée qu’elles se font de la gestion
de leur future carrière. En effet, même si le coût du mariage a diminué pour les
femmes dotées en titres scolaires (F. de Singly, 1994), l’arrivée d’un enfant bouscule l’activité professionnelle du père et de la mère et « est révisée dans un sens traditionnel : les jeunes pères ont tendance à investir l’emploi quand les jeunes mères
opèrent, pour partie un retrait professionnel, par le biais du temps partiel ou de
l’entrée dans une profession/secteur moins “chronophage”» (T. Couppié, D.Épiphane, C. Fournier, 1998).
Présentation de notre étude
Notre enquête a été fondée sur des questionnaires soumis aux 129 élèves (29 filles
et 100 garçons) de première année courant novembre 1999.91 étudiants dont
23 filles et 68 garçons ont répondu à ce questionnaire qui était anonyme. Les
résultats ci-après concernent donc ces 91 répondant(e) s.
L’âge des étudiants (étudiantes) ne montre guère de variation en fonction du
sexe. La majorité des filles (11 sur 23 soit 48 %) et des garçons (34 sur 68 soit 50%)
a intégré l’INT dans l’année de leurs vingt ans. Les autres sont entrés soit à dix-neuf
ans (4 filles sur 23 soit 17 % et 5 garçons sur 68 soit 7 %), soit à vingt et un ans
(8 filles sur 23 soit 35 % et 29 garçons sur 68 soit 43 %).
Étant donné la taille restreinte de la population de notre enquête, les résultats
du questionnaire n’ont bien sûr qu’une valeur indicative. Cependant, nous les
présenterons sous forme de pourcentage pour afficher un ordre de grandeur et
pour faciliter la comparaison entre les deux populations étudiées.
Nous avons complété l’analyse des questionnaires par des entretiens semi-direc-tifs réalisés auprès de 18 filles et de 21 garçons volontaires. Ces interviews se sont
déroulées après leur temps scolaire dans une salle de l’INT mise à notre disposition.
Qu’est-ce qu’un ingénieur ?
L’ingénieur est un cadre dont le titre est réglementé par la loi du 10juillet 1934
(modifiée par le décret du 16 mai 1975). Le titre d’ingénieur diplômé s’acquiert
à l’issue d’une scolarité dans l’une des écoles habilitées par la Commission des
titres de l’ingénieur (CTI) à délivrer ce diplôme.
Le titre d’ingénieur est défini comme suit par la CTI :
« Le métier de base de l’ingénieur consiste à résoudre des problèmes de nature
technologique, concrets et souvent complexes, liés à la conception, à la réalisation et à la mise en Å“uvre de produits, de systèmes ou de services. Cette aptitude
résulte d’un ensemble de connaissances techniques, reposant sur une solide culture
scientifique. Son activité s’exerce en premier lieu dans l’industrie, le bâtiment et
les travaux publics ou l’agriculture, mais également dans les services. Elle mobilise des hommes et des moyens techniques et financiers, le plus souvent dans un
contexte international. Elle reçoit une sanction économique et sociale, et associe
à son objet des préoccupations de protection de l’homme, de la vie et de l’environnement, et plus généralement du bien-être collectif.
L’ingénieur diplômé a acquis un ensemble de connaissances et de savoir-faire au
cours d’un cycle d’enseignement supérieur long, comportant des enseignements
académiques pluridisciplinaires et des périodes de formation en milieu professionnel, organisé par un établissement d’enseignement habilité par la Commission
des Titres de l’Ingénieur. Enfin, cette commission a seule la mission de reconnaître les procédures de validation d’acquis professionnels venant partiellement en
substitution des cursus académiques. » La notion d’ingénieur désigne donc à la fois
un diplôme, une fonction et un statut professionnel.
L’Institut national des Télécommunications (INT)
L’INT est une école d’ingénieurs, habilitée par la Commission des titres de l’ingénieur (CTI). Elle a ouvert ses portes en 1979 et a été mixte d’emblée. Elle est située
en Île-de-France et plus précisément à Évry dans l’Essonne.
L’INT est membre du Groupe des Télécommunications (GET) et de la Conférence
des grandes écoles. C’est un établissement public sous la tutelle du ministère de
l’Industrie.
Le concours d’entrée en première année est ouvert aux élèves des classes préparatoires maths-physique (MP), physique-chimie (PC), physique et sciences de
l’ingénieur (PSI) et physique-technologie (PT). Le concours d’entrée utilise des
épreuves du concours commun Mines-Ponts, affectées de coefficients propres.
130 élèves sont intégrés chaque année en première année à l’INT. Sur les dix dernières années, le pourcentage de jeunes filles dans chaque promotion a oscillé
entre 14 % et 31 %, autour d’une moyenne de 23,2 % et avec un écart type de 5,9%
(INT, Rapport sur le concours 1999).
L’INT forme des ingénieurs généralistes du monde des technologies de l’information et de la communication. Les domaines d’activité des anciens de l’INT sont
extrêmement variés, tout comme leurs fonctions et les secteurs économiques dans
lesquels on les trouve. Selon l’association des anciens élèves (INT, plaquette d’information, 1999), les diplômés INT sont répartis dans les secteurs d’activités suivants :
24 % dans l’industrie des télécommunications, 20 % dans les services en télécommunications, 16% en informatique, 6% en conseil, 6% dans les banques et assurances, 5 % dans l’électronique, 4 % dans l’énergie, 3 % dans l’aéronautique, 3 %
dans la défense et 13 % dans des secteurs divers. Près de 75 % des étudiants sont
embauchés dès la fin du cursus et le quart restant dans les trois mois qui suivent.
Les projets professionnels des élèves ingénieurs de l’INT
Ce volet de notre enquête s’intéresse à la manière dont les étudiants des deux sexes
envisagent d’utiliser leur futur capital scolaire sur le marché du travail.
Tout d’abord, à la question « À votre sortie de l’INT, quel type de fonction sou-haiteriez-vous occuper ?», on constate qu’une part non négligeable de filles (9 sur
23 soit 39%) et de garçons (26 sur 68 soit 38%) n’a pas encore une idée précise.
L’indécision de ces élèves n’est guère surprenante. En effet, leur parcours scolaire
jusqu’à leur entrée à l’Institut national des Télécommunications les a peu préparés à l’élaboration de choix d’orientation ou de projets professionnels. Beaucoup
sont arrivés là logiquement par suite de leur excellence scolaire et ont par conséquent une représentation du métier d’ingénieur assez vague. En outre, les fonctions
pouvant être occupées par les ingénieurs diplômés de l’INT sont extrêmement
variées; la formation généraliste de cette école leur ouvrant beaucoup de portes.
(Cf. tableau 1.)
Ceux et celles qui ont déjà un projet sont attirés majoritairement par la recherche
et le développement et le technico-commercial. Les fonctions dans l’administration et la production ne tentent aucune fille et très peu de garçons. Nous signalons
tout de même quelques autres aspirations, plutôt masculines : ingénieurs d’affaires, chef d’entreprise et financier. Seule une fille a déclaré vouloir travailler dans
le milieu artistique.
Tableau 1.
Fonctions souhaitées à la sortie de l’INT
Tableau 1. — Fonctions souhaitées à la sortie de l’INT
Sexe Filles Garçons
Fonction Nombre % Nombre %
Recherche et développement 8 50 22 49
Production 0 0 2 4,4
Administration 0 0 1 2,2
Technico-commercial 7 44 14 31,1
Autres 1 6 6 13,3
Total 16 100 45 100
Remarque: Le nombre de citations est supérieur au nombre d’observations du fait de réponses multiples (2 au maximum)
L’attrait plus marqué pour la recherche et le développement par les élèves des deux
sexes est sans doute lié au fait que cette activité est une de celle qui accueille le
plus d’ingénieurs diplômés et notamment débutants. De plus, elle est également une
de celles qui occupe le plus de femmes ingénieurs (CNISF et CEFI, 1997).
À la question « Dans quel secteur d’activité souhaitez-vous travailler après votre
formation à l’INT ?», on remarque que les filles sont cette fois plus nombreuses (14
sur 23 soit 61%) comparativement aux garçons (21 sur 68 soit 31%) à ne pas en
avoir une idée précise.
Ceux et la poignée de celles qui ont un projet sont avant tout attirés par l’industrie
des Télécommunications (un tiers des filles et deux garçons sur cinq) et par les services en Télécommunications (deux filles sur neuf et près d’un garçon sur quatre)
ce qui ne surprend pas car ces deux secteurs d’activités sont les principaux débouchés des diplômés de l’INT (24 % d’entre eux travaillent dans l’industrie des
Télécommunications et 20% dans les services en Télécommunications; plaquette
d’information INT, 1998).
L’informatique tente un quart des garçons mais seulement une fille sur neuf.
Les secteurs « Conseil « et « Banques-assurances « ont encore peu de succès auprès
des élèves des deux sexes : aucune fille ne les a mentionnés et seulement un garçon sur 10. Signalons toutefois que quelques garçons désirent travailler dans l’aéronautique ou l’aérospatiale, une fille dans l’image et son et une autre dans le
milieu artistique. Ces projets « moins classiques »sont tout à fait réalisables car la
formation généraliste de l’INT permet aux diplômés de cette école d’exercer leur
activité professionnelle aussi bien dans le domaine des télécommunications que dans
tout autre domaine.
Une des questions avait pour objectif de répondre à cette interrogation : « Qu’est-ce qui vous attire dans le métier d’ingénieur ?». On proposait aux étudiant-e-s 6
réponses possibles et 2 au maximum pouvaient être choisies. 20 filles sur 23 et 67
garçons sur 68 ont répondu. (Cf. tableau 2.)
Parmi les étudiants et étudiantes ayant exprimé leurs motivations pour cette
profession, on relève que les filles et les garçons souhaitent aussi souvent exercer
ce métier pour avoir des responsabilités et pour avoir une évolution de carrière intéressante. En revanche, les étudiantes ont mentionné davantage que leurs homologues masculins leur souhait d’aider la société à satisfaire ses besoins d’innovation
et de performances et dans une moindre mesure le caractère prestigieux de la profession. À l’inverse, les étudiants ont plus indiqué le salaire élevé des ingénieurs.
Les « autres » réponses divergent entre les deux sexes puisque les trois filles ont précisé qu’elles souhaitaient « avoir un travail intéressant » et les neuf garçons « la faiblesse du chômage dans cette profession ». Il semble donc que l’attrait d’un salaire
élevé appartienne beaucoup plus souvent aux étudiants qu’aux étudiantes, celles-ci étant plus tentées par un épanouissement professionnel dans leur travail et par
le souhait d’être utiles à la société.
Tableau 2.
Motivations pour le métier d’ingénieur
Tableau 2. — Motivations pour le métier d’ingénieur
Sexe Filles Garçons
Motivation Nombre % Nombre %
Le caractère prestigieux 3 8,3 5 4
Un salaire élevé 4 11,1 38 30,6
Avoir de nombreuses 5 13,9 15 12
responsabilités
Aider la société à satisfaire 11 30,5 21 17
ses besoins en innovations…
Avoir une évolution 10 27,8 36 29,2
de carrière intéressante
Autres 3 8,4 9 7,2
Total 18 100 124 100
Remarque: Le nombre de citations est supérieur au nombre d’observations du fait de réponses multiples (2 au maximum)
Lorsqu’on demande aux étudiants (étudiantes) « Qu’est-ce qui vous semble
actuellement le plus important dans votre future carrière professionnelle ?», on
constate, en fait, que les filles et les garçons n’aspirent pas exactement aux mêmes
choses. (Cf. tableau 3.)
En effet, les étudiantes ont plus souvent déclaré que leurs homologues masculins qu’elles souhaitaient travailler sur des sujets passionnants et trouver un équilibre entre leur vie professionnelle et familiale. Quant aux étudiants, ils désirent plus
souvent qu’elles avoir des responsabilités élevées et gagner beaucoup d’argent.
Les étudiants apparaissent donc comme plus attirés par la réussite sociale et par
le pouvoir : « J’aimerais bien devenir manager, gérer des individus, ça doit être
intéressant « que leurs consÅ“urs; celles-ci sont plus nombreuses à vouloir privilégier leur futur « bien-être psychologique « entre leur travail et leur vie privée : « Je
voudrais acquérir une certaine expertise plutôt que d’encadrer, cela me tente plus
et cela me permettrait de ne pas finir trop tard mon travail car quand on a des
responsabilités, il faut être présent tard le soir en cas de problème »
En fin de compte, on peut considérer que les filles manifestent des ambitions professionnelles moins prononcées que les garçons. Elles envisagent de « s’adapter
raisonnablement », selon l’expression de M. Duru-Bellat (1990), à la division
sexuée du travail. Elles ont aussi sans doute des difficultés à se projeter dans des
rôles pour lesquels il existe encore pour l’instant bien peu de modèles féminins.
Tableau 3.
Aspirations vis-à-vis de leur future carrière professionnelle
Tableau 3. — Aspirations vis-à-vis de leur future carrière professionnelle
Sexe Filles Garçons
Aspirations Nombre % Nombre %
Accéder à des responsabilités 1 2,5 29 23,8
élevées
Travailler sur des sujets 19 47,5 30 24,6
passionnants
Gagner beaucoup d’argent 1 2,5 33 27
Equilibre entre vie profes- 19 47,5 30 24,6
sionnelle et vie familiale
Autres 0 0 0 0
Ne sait pas 0 0 0 0
Total 40 100 122 100
Remarque: Le nombre de citations est supérieur au nombre d’observations du fait de réponses multiples (2 au maximum)
En tous les cas, ces résultats rejoignent ceux de notre étude auprès des élèves de
classe préparatoire scientifique (C. Fontanini, 1999) et aussi ceux de l’enquête
menée par M.Wach (1992) auprès d’élèves de troisième et de terminale : les deux
enquêtes montrent que les garçons cherchent plus que les filles à occuper un poste
prestigieux et à gagner beaucoup d’argent.
Du reste, lorsque l’on pose la question « Pensez-vous qu’une femme a autant de
possibilités qu’un homme de mener une carrière d’ingénieur ?», on note que la
majorité des filles (19 sur 23 soit 82 %) et des garçons (44 sur 68 soit 64 %)
répond négativement en précisant les raisons. (Cf. tableau 4.)
Les étudiantes estiment qu’à expérience et qualification professionnelle équivalente, une femme ingénieur sera embauchée moins facilement qu’un homme et
que d’une manière générale, il est plus difficile pour les femmes de réussir car
c’est un milieu masculin et qu’on leur accorde moins facilement un poste à responsabilités. En outre, elles ont conscience qu’une modération de la vie professionnelle au profit de la vie familiale coûte sur le plan de la carrière. On peut
remarquer que les réponses des garçons rejoignent globalement celles des filles.
On peut penser que les quelques filles qui considèrent que les femmes ne rencontrent pas de difficultés particulières pour mener une carrière d’ingénieur ne
sont pas conscientes (ou ne désirent pas l’être) des inégalités entre les hommes et
les femmes sur le marché du travail. Il est vrai que si elles n’ont pas eu connaissance dans leur entourage de certaines difficultés professionnelles rencontrées
particulièrement par les femmes, elles peuvent ne pas les envisager spontanément
car depuis leur enfance, elles évoluent dans un contexte scolaire mixte non discriminant à première vue entre les élèves des deux sexes.
Tableau 4.
Raisons avancées par les étudiants et les étudiantes
Tableau 4. — Raisons avancées par les étudiants et les étudiantes
Sexe Filles Garçons
Raisons Nombre % Nombre %
Moins d’embauche à quali 5 14,3 9 10,6
-fication et expérience égales
Difficultés pour s’intégrer 7 20 15 17,6
dans un univers professionnel
masculin
Conciliation vie familiale 10 28,6 33 38,9
/vie professionnelle
Femme moins battante 2 5,7 7 8,2
Plus de difficultés pour accéder 11 31,4 21 24,7
à un poste à responsabilités
Autres 0 0 0 0
Ne sait pas 0 0 0 0
Total 35 100 85 100
Remarque: Le nombre de citations est supérieur au nombre d’observations du fait de réponses multiples (2 au maximum)
Les projets personnels des élèves ingénieurs de l’INT
Les filles et les garçons de l’INT sont en train de se former pour une activité où
l’investissement professionnel nécessaire est important : le temps de travail par
semaine des ingénieurs à temps complet oscille entre quarante-quatre et cinquante
et une heures (CNISF 93-Lasmas in C. Gadéa, C. Marry, 2000). Or, « le partage
des tâches domestiques entre hommes et femmes est largement inégal. Environ les
deux tiers de ces tâches sont effectuées par les femmes […] »(C. Brousse, 1999).
Il nous semble donc pertinent d’examiner si les filles anticipent ce type de
contraintes et s’interrogent sur leurs conséquences en termes professionnels.
À la question « Projetez-vous d’avoir des enfants dans quelques années ?», on
remarque que la majorité des filles (16 sur 23 soit 70 %) et des garçons (50 sur 68
soit 74%) répond par l’affirmative. Pour ceux et celles qui avaient donné une réponse
positive, on leur demandait de préciser à quel âge ils et elles envisageaient d’avoir
leur premier enfant. La tranche d’âge la plus citée par les filles (14 sur 16) et par les
garçons (45 sur 50) est entre 28 et 30 ans. Au cours des entretiens, nous avons
interrogé les étudiantes et les étudiants sur les raisons qui les amènent à souhaiter
leur première maternité et paternité à cet âge et on note quelques dissimilitudes
entre les deux sexes. En effet, les garçons évoquent principalement leur souhait
d’avoir tout d’abord une situation stable et les filles, leur désir de préserver une vie
à deux ou d’avoir auparavant des activités de loisir mais surtout d’acquérir une
expérience professionnelle suffisante afin de minimiser l’impact, potentiellement
négatif, d’une maternité sur la vie professionnelle : « Je souhaite avoir des enfants,
mais pas tout de suite. Il faudra d’abord que mes compétences professionnelles
soient bien reconnues. Un enfant dans une carrière, ça tombe toujours mal. »
Parmi ceux et celles n’ayant pas exprimé de projet d’enfant dans le questionnaire, on note que les garçons sont un peu plus nombreux (15 sur 68 soit 22 %)
que les filles (3 sur 23 soit 13 %) à ne pas encore savoir s’ils souhaitent ou non une
progéniture. En revanche, la part des filles envisageant actuellement leur vie sans
enfant (4 sur 23 soit 17 %) est plus élevée que celle des garçons (3 sur 68 soit
4 %). Ces filles ne voulant pas d’enfant redoutent-elles de sacrifier leur vie professionnelle ?
Il semble que oui d’après les propos d’une de ces étudiantes : « Je pense qu’on
ne peut pas s’investir suffisamment dans son travail si on a des enfants ou alors il
faut tout le temps courir et je ne suis pas sure qu’on soit très efficace dans son
entreprise et suffisamment présente avec les enfants » Il apparaît donc que pour certaines filles, il ne soit pas possible de réussir de front une carrière professionnelle
et l’éducation des enfants.
La faible part des garçons n’envisageant pas d’avoir des enfants semble contre-dire le stéréotype « du jeune mâle »qui ne pense qu’à sa carrière professionnelle.
Mais cela ne signifie pas pour autant que les garçons se sentent prêts à mettre en
concurrence leur temps de travail et leur temps de paternité. Le poids de la parentalité reste, en effet, malgré tout nettement moins lourd pour les hommes que
pour les femmes et même la paternité affecte la vie professionnelle des hommes plutôt dans un sens positif alors que la maternité se révèle en toutes circonstances
un handicap pour les femmes : « L’enfant stimule la carrière de son père, surtout
si celui-ci est bien doté. Cet effet positif de l’entrée dans la paternité démontre
que les profits que l’homme tire du mariage ne proviennent pas tous de la décharge
du travail domestique, car celle-ci lui est garantie dès le début de la vie commune.
Les meilleurs résultats que l’homme obtient sur le marché du travail dérivent aussi
des contraintes de sa fonction de principal pourvoyeur de revenus. La vie domestique exige un sur-investissement professionnel de l’homme, contrepartie du sous-investissement professionnel de son épouse » (F. de Singly, 1994). Plus particulièrement chez les ingénieurs, plus les hommes ont d’enfants, « plus ils occupent
des positions d’encadrement […]. La relation inverse est observée pour les femmes »
(C. Gadéa, C. Marry, 2000).
Au cours des entretiens, en étudiant l’importance que les filles et les garçons
souhaitent donner à leurs futurs rôles familiaux et professionnels, on remarque
que parmi ceux et celles qui ont pour projet d’avoir des enfants plus tard, une
fille sur deux envisage des aménagements de sa vie professionnelle afin de dégager du temps pour sa vie familiale : une petite poignée de cette population féminine projette de s’arrêter de travailler momentanément pour accomplir pleinement son rôle de mère surtout « quand ils sont petits «; les autres projettent des
aménagements d’horaires et/ou un travail à temps partiel. Pour elles, il semble
aller de soi que c’est à elles qu’il revient de tout « concilier »car dans leurs discours, la participation du père des enfants n’est pas évoquée ni une quelconque
répartition des tâches ménagères au sein du couple. En d’autres termes, la question de la conciliation est encore considérée par ces filles comme un problème
strictement féminin. Elles n’apparaissent donc pas différentes d’un modèle féminin standard. On est obligé de constater que leur parcours scolaire atypique n’a nullement entamé cette référence traditionnelle. On peut même penser que cette
intention de prise en charge des responsabilités familiales répond à un besoin de
s’identifier à des valeurs féminines, pour compenser leur choix de formation et
ultérieurement l’exercice de leur profession.
L’autre moitié des filles envisage de mener de front carrière professionnelle et vie
familiale sans sacrifier ni l’une ni l’autre. Cette catégorie d’étudiantes compte sur
la participation du conjoint : « j’espère que mon mari fera sa part car moi, je ne pourrais pas tout faire « et surtout sur l’aide de la famille : « j’espère ne pas travailler trop
loin de mes parents pour qu’ils puissent me rendre des services et me dépanner
en cas de besoin ». Ainsi celles qui ont pour projet de s’investir professionnellement envisagent de mettre en place une organisation implacable, en ayant recours
à la coopération du conjoint et de la famille.
On sait que ces futures ingénieures devront en toute hypothèse assumer des
horaires de travail considérables car même si elles sont déchargées de certaines
contraintes familiales, il n’en demeure pas moins qu’elles assureront probablement la plus grande part du travail domestique : d’une part, elles n’ont évoqué
que « la participation du conjoint », d’autre part, le temps consacré par les hommes
aux tâches domestiques est d’une façon générale plus faible que celui des femmes.
« Les hommes en couple consacrent en moyenne chaque jour deux heures et demie
aux travaux domestiques et les femmes cinq heures » (C. Brousse, 1999).
En tous les cas, on peut aisément considérer qu’elles auront au moins la charge
mentale de l’organisation de la vie familiale ce qui n’est pas sans conséquence sur
l’investissement professionnel.
Chez nos étudiantes, on retrouve la « coupure » que constate J. Laufer (1992)
« entre celles qui demeurent aux prises avec une répartition familiale traditionnelle des rôles […], et celles qui parviennent à donner la priorité à leur carrière.
Ces dernières le font en délégant leurs responsabilités familiales et domestiques,
le plus souvent à d’autres femmes ».
Sont à prévoir ainsi les conséquences en termes professionnels pour ces deux
« groupes »de femmes : « Seules celles ayant mis en place une organisation familiale ad hoc, ou qui sont restées célibataires et sans enfant, auront une évolution
professionnelle comparable à celle des hommes… sous réserve que leurs employeurs
aient dépassé les représentations stéréotypes du modèle féminin d’activité. En
phase avec le ‘’modèle promotionnel’’ des entreprises, elles conservent, huit ans après
leur entrée dans la vie active, les mêmes possibilités de carrière que les hommes.
Les femmes qui, par contre, exploitent la marge d’autonomie organisationnelle
dont elles disposent afin de mieux répondre aux impératifs de la vie familiale
s’écartent de ce modèle et, dès lors, limitent leurs possibilités de progression professionnelle » (CEREQ Bref, 1997).
À la suite de nos résultats et des travaux existants, on peut comprendre plus
aisément pourquoi les filles sont plus indécises dans leurs projets professionnels
que leurs homologues masculins. En effet, on a observé qu’elles anticipaient d’une
part des difficultés d’insertion professionnelle dues à leur sexe et d’autre part, des
difficultés de mener de front vie familiale et vie professionnelle.
Ces incertitudes féminines peuvent être mises en relation avec les contradictions que les femmes doivent gérer entre les rôles sociaux qui leur sont destinés
et l’investissement professionnel que réclame leur choix. Enfin, ces indéterminations féminines sont probablement aussi à l’origine des réticences des employeurs
à confier aux femmes ingénieurs certains postes notamment à responsabilités, surtout à celles qui projettent de travailler à temps partiel !
Quant aux garçons, la plupart d’entre eux affirment ne pas vouloir sacrifier leur
vie familiale au profit de leur vie professionnelle. Ils souhaitent cependant participer à l’éducation de leurs futurs enfants : « Je ne veux pas rentrer trop tard tous
les soirs car je veux quand même voir mes enfants, faire des trucs avec eux ». Ce
désir de s’occuper des enfants rejoint le constat de M. Glaude et F. de Singly
(1987): l’éducation des enfants est devenue, constatent-ils, un des postes le mieux
partagé dans les couples. Pour ces deux sociologues, cela s’explique par les
contraintes imposées aux femmes par l’activité professionnelle mais aussi par l’intérêt que les ménages de cadres apportent au capital humain qui est d’ailleurs le
principal capital qu’ils possèdent et dont la bonne gestion n’est attestée que par la
réussite scolaire des enfants.
Toutefois, ces garçons n’ont donné aucun détail (contrairement aux filles) sur les
moyens de parvenir à leur projet : aucun aménagement de travail ni aucune solution concrète n’ont été évoqués; ils s’en tiennent pour le moment à des déclarations d’intention.
Cette recherche menée auprès d’élèves ingénieurs à l’INT montre que chez eux
les projets d’avenir des filles sont assez différents de ceux des garçons. Elles ont globalement des projets professionnels moins ambitieux car pour elles, vie professionnelle et vie familiale entreront souvent en compétition.
Étant donné l’investissement important que représente la formation dans une école
d’ingénieurs via le passage par les classes préparatoires scientifiques, il est frappant
que les filles ne montrent pas plus de volonté de rentabiliser leur diplôme sur le
marché du travail. On peut considérer ces étudiantes comme des « ambassadrices
« de la diversification des choix d’orientation féminins; elles sont porteuses d’un
message selon lequel « c’est possible pour une fille »de s’engager dans une école
d’ingénieurs et d’exercer ensuite la profession d’ingénieurs. Mais force est de
constater qu’il ne suffit pas que les choix professionnels des filles se diversifient pour
qu’elles puissent accéder aux mêmes postes que les hommes dans les entreprises,
ni même dans le secteur public. La perpétuation de la division sexuelle du travail, qui assigne les places à chacun des deux sexes, les femmes étant en priorité
vouées à l’univers domestique, amène ces dernières, ou du moins une grande partie d’entre elles, à mener des carrières moins continues et prestigieuses que les
hommes, quelle que soit la formation suivie.
Dans quelques années, les étudiantes de notre enquête seront plus lourdement
mises à contribution que leurs homologues masculins pour assurer la marche de
la structure familiale et elles en paieront le prix en matière de promotion et de
carrière. On voit bien que les avancées dans l’univers scolaire et professionnel
n’ont pas été accompagnées de transformations d’ampleur comparable dans la
sphère privée. Les changements significatifs en matière d’égalité des sexes ne seront
réellement perceptibles qu’après une recomposition vie familiale/vie professionnelle
pour les femmes comme pour les hommes.
·
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et inégale », France, Portrait social, INSEE, 1999.
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