2001
Carrefours de l’éducation
Orientation réflexive et sens communautaire à l’arrivée d’une période troublante
François V. Tochon
University of Wisconsin-Madison (États-Unis)
Cette note de
synthèse pré-sente les diffé-rentes facettes
du thème
« p ratiqu e
réflexive et
partenariat »
en articulant la problématique trai
tée autour de la création de communautés d’action à dimensions
réflexive et sociale. Les lecteurs
sont introduits aux nouvelles
conceptualisations qui caractérisent
la réflexion éducative dans des
temps difficiles, du point de vue de
l’intervention sociale et communautaire à laquelle les enseignants
participent par la force des choses.
Dans cette note, nous faisons le
point sur l’évolution de la pratique
réflexive vers la création de communautés conceptuelles proactives,
démocratiques et socialement orientées. Nous dégageons la genèse de
ce courant éducatif à partir des
principes d’interdépendance positive initialement proposés par les
tenants de l’apprentissage coopérant. Les deux mouvements paradoxaux de standardisation et de
politisation de la réflexion dans la
formation aux apprentissages de vie
sont développés à la lumière de la
littérature récente sur ce sujet, en
mettant en lumière les risques
d’une approche entièrement régulée (Popkewitz, 1998). L’application
extrême de principes de partenariat est analysée dans quelques
études de cas qui constituent autant
de témoignages de l’ampleur que
peut prendre une mouvance
conceptualisatrice en rupture avec
les paradigmes en cours.
This review presents different
aspects of reflective practice and
partnership as they relate to social
care and supportive pedagogy in
difficult times. This issue is explored in light
of existing reflective, life-long learning
communities while introducing the reader to
the most recent educational
conceptualizations involving shared reflection
and social action. The note reviews how
reflective practices evolved towards creating
democratic, socially-oriented communities of
meaning. The advent of this trend is analyzed
as a development from earlier perspectives
on positive interdependence and cooperation
in adult settings. The two paradoxical
movements of standardization and
politicization of reflective practice in education
are critically examined, with an analysis of
their limits and of the risks involved with a
rule-based approach to education. Extreme
applications of reflective partnerships involving
paradigmatic shifts are analyzed with case
studies. They demonstrate how wide
participation can be when partnerships are
created which bring entirely new
conceptualizations challenging the scientific
establishment.
Dieser Überblicksartikel zeichnet die
verschiedenen Facetten des Themas
«reflexive Praxis und Partnerschaft»
nach, wobei die zugrunde liegende
Problematik im Hinblick auf die Schaffung reflexiv
und sozial ausgerichteter Handlungsgemeinschaften
behandelt wird. Die Leser werden mit den neuen
Konzeptualisierungen bekannt gemacht, die das
Nachdenken über das Bildungswesen in schwierigen
Zeiten prägen im Sinne einer gesellschaftlichgemeinschaftlichen Intervention, an der auch die
Lehrkräfte zwangsläufig beteiligt sind. In dem Artikel
wird kurz auf die Entwicklung der reflexiven Praxis
zur Schaffung von konzeptuellen proaktiven,
demokratischen und sozial ausgerichteten
Gemeinschaften eingegangen. Dabei wird das
Entstehen dieser bildungspolitischen Strömung von
den Prinzipien positiver Interdependenz aus
entwickelt, die ursprünglich von den Vertretern
kooperativen Lernens vorgeschlagen worden waren.
Die beiden widersprüchlichen Entwicklungslinien
einer Standardisierung und einer Politisierung der
Forschung im Bereich der Ausbildung zu den
Lehrberufen im Fach Leben werden vor dem
Hintergrund der neueren Literatur zu diesem Thema
dargelegt, wobei insbesondere auf die Risiken eines
durchregulierten Ansatzes hingewiesen wird
(Popkewitz 1998). Die äußerste Umsetzung des
Partnerschaftsprinzips wird in einigen Fallstudien
analysiert, die gewissermaßen Erlebnisberichte
darstellen über das Ausmaß, das eine konzeptionell
innovative, mit den gängigen Paradigmen brechende
Bewegung annehmen kann.
Toute connaissance entraîne en principe une transformation. À
l’instar de la société dans laquelle elles s’insèrent, les institutions
éducatives se transforment de façon accélérée, et semblent divisées
entre deux courants. Le premier courant tend à exploiter les
principes issus de la recherche pour les formuler sous forme de
règles standards afin d’imposer le changement. Il part du principe
que chacun cherche à tirer profit du système et que les
comportements doivent être vérifiés afin d’être sûr qu’ils répondent
à des critères et des normes standardisées. Le second courant correspond
aux logiques d’empowerment visant à donner le pouvoir de croître à autrui. Nous
développons d’abord le premier courant. Ce premier courant correspond à une
vision administrative de l’être humain comme organisme soumis aux lois et règlements d’un système hiérarchique dont la visée est de contrôler des emplois subalternes. Les universitaires n’échappent pas à cette volonté de contrôle administratif. On peut se demander à qui ce contrôle profite. À qui peut profiter un contrôle
qui accroît le rendement mesurable tout en diminuant les coûts, qui promeut des
changements à visée technologique et canalise l’emploi pour qu’il réponde à des
normes industrielles ? En voici un exemple. La création d’une communauté de
garderies s’est traduite par l’élaboration de programmes et menus similaires dans
l’ensemble d’un pays, planifiés par des équipes de responsables et desservis directement par l’industrie alimentaire et des chaînes de transporteurs. Ce premier courant de standardisation de la pratique répond étroitement à des règles concertées
puis imposées d’en haut. C’est là une logique des standards :ils permettent la réplicabilité et la généralisation.
Politisation et standardisation de la pratique réflexive
L’absence d’accord sur les stratégies d’enseignement efficace et sur les moyens
d’améliorer les conditions d’enseignement a entraîné une série de réformes systémiques en éducation qui tentent de pallier l’inconsistance, le manque de cohérence et de correspondance des pratiques et des politiques visant à « élever le
niveau » des professionnels de l’enseignement tout au long de leur carrière. Plusieurs
de ces réformes se fondent sur la conception de partenariats réflexifs (Hawley & Valli,
1998). On y tente de standardiser la pratique réflexive afin de la rendre reproductible. Les nouveaux standards de compétence s’appliquent avec une homologie captivante au monde des écoles, collèges, lycées, et au monde de la formation.
Les approches « par compétences » du monde francophone représentent assez fidèlement le concept de standards professionnels articulés dans le monde anglo-saxon,
avec plusieurs différences majeures, dont les moyens coercitifs mis en Å“uvre outreatlantique et la volonté de diffusion publique des évaluations afin de comparer les
écoles selon leur niveau de performance, comme on le verra ci-dessous.
Les standards s’appliquent à deux niveaux :au niveau de l’enseignement tel qu’il
est dispensé dans les salles de classe, et au niveau de la formation des enseignants.
Nous abordons le premier niveau. Six principes actifs fondent le mouvement de
standardisation des programmes scolaires (Meier, 2000):(1) il est déclaré possible et souhaitable que chaque école s’aligne sur des définitions communes,
simples et claires des buts attendus à la fin de chaque degré; (2) la tâche de définir les nouveaux standards de l’éducation est déléguée à des experts des disciplines et à des didacticiens sous la pression du législateur; (3) l’évaluation a pour
but de comparer selon des normes didactiques homogènes les élèves, les écoles et
les communautés locales, régionales, et départementales, dans les systèmes scolaires
privé et public, de sorte à donner aux parents le choix de l’école et aux autorités
politiques la possibilité de fermer les écoles dites déficitaires; (4) des mesures
coercitives sont imposées et standardisées avec une régulation des sanctions qui
est décentralisée et délibérément éloignée des principaux intéressés (les parents)
de sorte à ne pas fléchir à la pression des personnes impliquées dans le changement;
(5) les tests standardisés ou tests experts sont fondés sur le principe d’équité en raison de l’uniformité du système sur le plan national; (6) on souhaite renforcer l’efficacité de l’apprentissage :les attentes sont bien marquées et accompagnées de
récompenses automatiques et de punitions afin de stimuler l’effort de toute la
communauté grâce aux louanges publiques liées aux bons résultats, à la peur des
mauvais résultats et des sanctions, et à la honte de l’échec dans la grande compétition dans laquelle s’affrontent les élèves, les enseignants, les écoles, les districts
et les régions, et les départements. Un exemple de gros titre qui engendre la honte
dans une communauté :« Sainte-Marguerite, une école pour les idiots !» Voilà de
quoi générer une vraie solidarité entre parents et enseignants.
L’idée est de gérer l’éducation comme une entreprise privée. Les dangers de la
privatisation et de la logique de marché en éducation sont vite manifestes :les
écoles font bientôt partie de réseaux de sponsors qui dictent leurs conditions;
celles-ci peuvent aller des repas et boissons offerts en cafétéria aux activités culturelles, de la présentation graphique des manuels à la gestion des programmes.
Saltman (2000) répertorie ces « dommages collatéraux » qui vont de la suspension
d’un ado qui arbore le T-shirt Pepsi le jour de la fête du Coke, à l’élection du
patron de l’entreprise qui a imposé son monopole comme surintendant scolaire et
directeur des programmes. Les standards procèdent d’une logique apparentée.
Sacks (1999) analyse les méfaits et les scandales liés à l’application des standards
dans la scolarité obligatoire. Il indique que l’obsession de la standardisation en
éducation tient plus à une volonté de contrôler les enseignants tout en tenant les
universitaires occupés qu’à une réelle recherche d’efficacité. Des firmes de consultation touchent des millions dans la construction de tests, en dernière analyse
souvent incapables de mesurer validement ce qu’ils prétendent mesurer. La logique
des tests introduit des tensions à tous niveaux du système éducatif; les rares bénéficiaires connus sont l’industrie du test (équivalent de cent millions d’euros par an)
et certains politiciens qui ont engagé des équipes pour driller enseignants et élèves
par bachotage (teach-to-test) afin d’élever artificiellement le niveau de façon toute
momentanée, effet qui s’efface après un an quand le politicien responsable de l’organisation du bachotage régional est passé à l’échelon supérieur, comme ce fut le
cas à Tacoma près de Seattle après 1995. Comment se fait-il que les tests de contenus scolaires, auparavant considérés comme non éthiques car ils permettent de créer
des îlots de ségrégation, soient maintenant à la mode ? Il faut en chercher les raisons dans une certaine orientation politique, jusque-là moins portée à arrondir
les angles que les pourcentages électoraux (Chomsky, 2001), dont on sait maintenant qu’elle sait calculer une chose, comment maintenir des privilèges de caste :(1)
les scores standardisés sont fortement corrélés à la classe socio-économique (écart
de 30 points par échelon salarial de 10 000 $ au test SAT); (2) les tests standardisés récompensent l’apprentissage de surface, passif, et dirigent les réformes dans
la direction d’un enseignement peu significatif qui n’encourage pas la pensée critique. En fait, les tests standardisés sont rarement de bons prédicteurs du succès
à l’université (le SAT explique 16 % de la réussite, le GRE sert injustement à discriminer nombre de candidats). On peut s’étonner que cette approche de l’éducation
soit paradoxalement promulguée par un homme qui aurait déclaré avec fierté
devant les masses d’étudiants de son Alma Mater « Vous qui avez des A+ (20),
soyez-en heureux; et vous qui avez des C (10), soyez-le davantage car vous savez
maintenant qu’on peut accumuler les C et devenir président. »
Deuxième niveau :la formation. Cette même logique s’applique à la formation des
maîtres et a conduit à standardiser les compétences professionnelles requises à
l’issue des programmes de formation. Nous en avons énuméré les principales
composantes et donné des exemples dans la Revue Française de Pédagogie (Tochon,
2000). Les standards servent d’indicateurs dans des portfolios, ou dossiers professionnels. Chaque stagiaire en formation est responsable de son dossier, c’est-à-dire d’apporter la preuve qu’il ou elle a développé les compétences requises (Wray,
2000; Zeichner & Wray, 2000). Cette preuve est apportée sous forme électronique grâce à l’accumulation d’artefacts soumis à narration. La pratique réflexive
des étudiants en formation des maîtres est ainsi narrative et fondée sur artefacts (photos ou films numériques d’activités, fichiers de préparations, numérisation de travaux d’élèves, etc.), elle implique plusieurs partenariats imbriqués en groupes de
pairs, relations de supervision, dialogues de coopération, expériences avec les
élèves et les collègues, tous partenariats dont les traces expérientielles sont recueillies
afin de composer le portefeuille électronique de fin d’études. D’ici 2004 tous les
portfolios électroniques des étudiants en formation des maîtres devront s’accorder
aux standards, c’est-à-dire apporter la preuve que les standards de compétence
sont atteints.
Le rôle essentiel que joue l’enseignant pour les élèves a été redécouvert et confirmé
par un ensemble de recherches (de Corte, 1995; Entlewistle, 1995). Plusieurs
études indiquent notamment que les attentes de l’enseignant sont de bons prédicteurs des changements opérés chez les élèves sur le plan du rendement scolaire et du comportement (Tauber, 1998). Mais les solutions qui accroissent le
rendement scolaire ne sont pas toutes numérisables et certaines sont simplement
humaines. Le partage de l’autorité en classe, par exemple, est un moyen efficace
d’entraîner des changements identitaires en profondeur :le programme est soumis à négociation, ce qui amène les élèves à s’engager dans le processus d’apprentissage avec une motivation accrue et sur des bases contractuelles (Kordalewski,
1999). Cette négociation est intégrée à la pratique réflexive chez l’enseignant chevronné (Zeichner & Noffke, 2001). La réflexion implique une autoévaluation qui
permet le développement professionnel. Elle se définit en recherche-action (Ferraro,
2000), en recherche enseignante (Tochon, 1998 a). Il s’agit là d’un second courant
qui répond à une dimension démocratique et humaniste. L’évaluation est un stimulus de la pratique réflexive et un puissant levier de changement qui permet de
valider les idées et idéaux de l’enseignant. Ses effets pervers doivent toutefois être
examinés quand l’évaluation est imposée de l’extérieur car celle-ci peut entraîner
l’obédience et la conformité (Schilling & Schilling, 1998).
Beaucoup n’ont pas eu l’occasion de se développer sans être cadrés par des
normes rigides. Ils se sentent sécurisés par ces normes et tendent à les imposer à
autrui. C’est là un principe du premier courant :celui de la standardisation descendante, dans la défiance des abus. Les éducateurs qui participent de ce courant
ont le sentiment que si les règles sont bien établies, ils ne seront pas défavorisés
vis-à-vis d’autrui. Ils ne perçoivent pas que cette orientation de contrôle les limite
eux-mêmes. De plus, sur une vaste échelle, les règles sont un moyen de pouvoir
pour des personnes qui l’utilisent à leurs fins propres. Les systèmes de règles ont
leurs limites s’ils ne sont pas assumés en profondeur par une éthique de vie.
L’éthique de vie devrait primer sur les règles. Si la collaboration est limitée par
des accords horaires et salariaux, alors nous ne sommes plus en éducation, nous
sommes dans un système d’industrialisation du savoir. Le rejet de ses responsabilités
éducatives - selon des arguments parfois justifiables - a des conséquences graves
non seulement pour l’ensemble du système, mais aussi pour soi, pour chaque
individu. Le sens des responsabilités peut entraîner le refus d’une situation et la participation active en vue de la changer. Malheureusement le système en a rendu
plus d’un esclave de sa structure et il faut du courage pour s’en affranchir. La tendance est de ne respecter l’initiative que des personnes les mieux placées dans la
hiérarchie du système. La hiérarchie sociale repose sur une fiction fragile et, souvent, sur la valorisation d’une série d’actes non nécessairement altruistes au fil
d’une vie. L’acceptation de cette échelle de valeurs fictive est une des raisons de l’esclavage administratif des employés et de leur manque fréquent de créativité. Cette
acceptation va dans le sens du confort personnel. On est laissé tranquille tant
qu’on ne remet pas en question le statu quo. Pourtant chacun sait qu’il y aurait à
faire, à une période où il existe une guerre entre les principes de pouvoir orientés vers le soi et les principes d’émancipation orientés vers autrui.
Le deuxième courant éducatif auquel nous avons fait allusion est orienté vers
autrui, selon une connaissance subtile et difficile à intégrer :l’être humain semble
apprendre mieux quand il a la liberté de sa trajectoire d’apprentissage, il enseigne
au mieux quand il a la liberté de s’ajuster aux élèves et aux situations d’apprentissage.
À l’arrivée de cette période troublée, nous sommes forcés de faire un choix. Nous
sommes placés face à un choix de l’ordre de notre survie spirituelle en tant que professionnels de l’éducation. L’administration est utile quand elle fournit des locaux,
du matériel d’enseignement, des moyens de recyclage, un développement vers de
nouveaux concepts. En revanche quand l’administration devient sa fin propre et
renverse les libertés fondamentales qui caractérisent l’éducation, quand la satisfaction
de ses propres besoins handicape voire interdit l’initiative, jugule l’information, alors
on ne peut reprocher aux enseignants qui ont montré leur conscience professionnelle pendant tant d’années d’adopter des dispositions qui s’accordent mieux
aux besoins des enfants. L’éthique professionnelle prime sur les règles administratives. Quand, grâce à des initiatives généreuses, des changements de structure
permettent cette émancipation dans un cadre scolaire, la transformation représente au départ un surcroît de travail pour l’enseignant car il ne gère plus sa classe,
il régule des événements éducatifs selon une logique de réflexion continue. Cela
peut paraître rébarbatif au départ, et l’on préférait le statu quo. La nouveauté fait
peur. Le mouvement vers l’autre est toutefois la voie qui permet de se trouver
dans l’action, dans la mesure où le soi se définit dans l’échange et par rapport à des
situations. Mais alors le soi est ouvert, il n’est plus dans une logique de profit et
d’accumulation de pouvoir (McLaren, 1998). La situation profite davantage à la personne qui suit cette orientation, mais elle ne pense pas en termes de bénéfices.
Nous essayons d’indiquer ici qu’une orientation régie par des règles peut convenir sur le plan administratif, mais sur le plan humain, elle mène au non-sens si les
humains ne prennent pas sur eux les déficiences du système. Le système devrait
permettre, d’autant plus à une période où la pression sur les enseignants est plus
forte que jamais, que les enseignants chevronnés prennent pleine responsabilité non
seulement de l’application des règles mais de leur conception et de leur gestion.
La formation réflexive devrait être autogérée. C’est là l’idée centrale des communautés éducatives qui revendiquent une autonomie de conceptualisation et d’action. Le rôle de l’enseignant change, celui-ci travaille dans un environnement qui
demande un libre arbitre. Comment aider les élèves ? L’enseignant n’est-il pas le
mieux placé pour faire ces choix et suggérer des réformes locales ?
De nouveaux métissages apparaissent dans la société contemporaine, dont les
risques sont identitaires. La psychologie culturelle peut aider l’enseignant à saisir
les enjeux d’interactions complexes (Numa-Bocage, 2000). Au cours de la dernière décennie, une pression plus forte a été exercée sur les personnes, enfants
aussi bien qu’adultes, pour s’assimiler à des groupes de pression ethniques ou
religieux. Pour bien des personnes de races mixtes ou plurielles, l’héritage culturel est si diversifié que le processus d’identification personnelle en est complexifié. Certains enfants multiraciaux (par exemple ayant une grand-mère noire, un
grand-père asiatique, une mère blanche et un père d’origine arabe) vivent des
situations identitaires difficiles en raison de la compétition des « monoraciaux » dans
l’affirmation d’une identité homogène (Schwartz, 1998). Les caractéristiques de ces
enfants requièrent de la part des enseignants plus de doigté et une sensibilité interculturelle à laquelle ils n’ont pas été formés (Ardoino & Mialaret, 1995). La formation des enseignants à la diversité des enfants pose des problèmes nouveaux et
constitue actuellement une priorité (Ladson-Billing, 2001). De la même manière,
on se rend compte du manque de préparation des enseignants qui accueillent
dans leur classe de nombreux enfants parlant une langue autre que la langue officielle à leur domicile (Alin, 2001). En effet, les enseignants qui n’ont aucune préparation sur les plans linguistique et culturel manquent de stratégies et ne savent
comment établir un mésosystème de communication entre le microsystème de la
famille et le microsystème de l’école (Gonzalez & Darling-Hammond, 2000). Les
idéologies linguistiques sont différentes entre ces deux lieux de communication de
l’enfant, les contextes politique et écologique des usages langagiers sont différents
(Gee, 1999). Les enseignants pâtissent de l’impérialisme linguistique ambiant. Ils
sont mal préparés pour faire face à leur nouvel environnement multilingue et à l’immigration massive qui implique un brassage des cultures apparemment sans précédent (Marcos & Peyton, 2000). Comment peuvent-ils s’ouvrir à de nouvelles
langues, à de nouveaux besoins, à une nouvelle violence, et se retrouver tout à la
fois au centre de la débâcle quand une crise éclate ? TF1 indiquait sur internet
récemment (28 septembre 2001) que les enseignants sont plus stressés que la
moyenne des Français, on ne se demandera pas pourquoi. Certaines études dégagent la logique sous-jacente à cette souffrance (Blanchard-Laville, 2001). Un des
moyens pour les enseignants de répondre positivement au stress personnel est
d’entretenir un partenariat avec des collègues et avec les parents des élèves; un
moyen de répondre au stress des élèves est d’organiser des apprentissages coopérants (Qin, Johnson & Johnson, 1995).
L’apprentissage coopérant, base des conceptions
actuelles du partenariat réflexif
Les fondements conceptuels du partenariat réflexif sont à chercher dans les
approches dites coopératives (Slavin, 1996), que nous désignerons ici par l’épithète
« coopérantes » proposée par Piétry (1996) pour différencier ces approches de
celle de Lobrot, mieux connue du lectorat francophone. Les approches coopérantes constituent des articulations structurées de ce que l’on a longtemps appelé
le « travail en groupe » auquel s’est ajoutée une dimension :l’interdépendance
positive. Ce qui était au départ appliqué aux élèves est maintenant applicable au
milieu enseignant :tous sont devenus partenaires, humains partageant des apprentissages de vie en coopération.
Si l’on survole les conceptions du travail de groupe qui ont régné depuis vingt-cinq ans, on peut avoir le sentiment que l’on en a vécu les excès. Le travail de
groupe a amené à politiser l’apprentissage. Les projets de groupe, en l’absence de
contraintes, ont donné à plus d’un le sentiment de vacuité que laisse une activité
sans but; or l’apprentissage se définit par des buts personnels et sociaux (Barlow,
1993). C’est dans la mesure de l’adhésion à des buts personnels et sociaux que
l’on s’engage. Ces buts constituent le principe des communautés réflexives et de
leurs partenariats. Plusieurs chercheurs ont tenté de résoudre les problèmes du
travail de groupe pour accroître sa dimension stratégique et réflexive :comment définir des buts ouverts et motivants, comment alterner les tâches et les répartir dans
le groupe, comment analyser les processus en cours. Réfléchir sur des buts
communs ou se mettre en projet, cela semble très similaire. On distingue les projets organisés par l’enseignant, par l’école (projets communautaires), ou « par
l’élève », alors qu’au départ tout projet d’activité éducative était censé s’élaborer à
partir du projet de soi des participants (Bru & Not, 1986). Mais à la différence
du travail en projet qui est souvent et par principe de nature émergente, l’apprentissage coopérant et l’enseignement réciproque sont des labels qui correspondent à des modes d’organisation fortement structurés, même dans leurs versions interactionnistes. Les contenus sont en projet, mais l’articulation de
l’interdépendance des participants grâce à la répartition des ressources et des rôles
est prédéterminée. L’analyse de processus est intégrée. Cela signifie que l’enseignant
ou le formateur reçoit des directives précises sur l’organisation de la classe et sur
les types de tâches; les élèves ont des schémas d’interaction et d’analyse de processus. Les enseignants ou les formateurs peuvent employer le vocabulaire qu’on
leur fournit pour interpréter leur réalité, toutefois ils doivent se réapproprier le
travail de conceptualisation et c’est là proprement le sens de leur activité réflexive.
Il est bon d’avoir des consignes de gestion et un modèle interprétatif puissant,
mais l’activité réflexive prime par rapport aux structures, qui ne sauraient, en dernier ressort, tenir compte de chaque contexte d’action particulier. La réalité conceptuelle des enseignants et des formateurs a longtemps été négligée et, curieusement, particulièrement dans le domaine de l’apprentissage en groupe, domaine
pourtant si complexe qu’on voit mal comment l’étudier sans consulter les personnes qui en ont une pratique (Nadot, 1998; Tochon, 1999,2001 b).
Plusieurs cadres conceptuels ont amené à modéliser des variantes de l’apprentissage en groupe et de la réflexion communautaire qui lui est liée, portant l’attention
sur des niveaux différents de l’apprentissage et du fonctionnement du groupe.
Ces cadres conceptuels ont évolué vers des dimensions de plus en plus partenariales et communautaires comme on le verra dans la suite de cette recension.
Johnson & Johnson (1990) et Slavin (1996) ont proposé des recensions détaillées
et des méta-analyses des recherches sur l’apprentissage coopérant. La synthèse
d’Abrami et collègues (1996) décrit de quelle manière différents courants conceptuels (socio-comportementaux, motivationnels, constructivistes) ont influencé les
manières de voir la gestion de groupes d’apprentissage, ces principes ayant une
valeur chez les enfants comme chez les adultes. Une pression est exercée dans de
nombreux sites scolaires, ministères et départements de l’instruction publique
pour que les enseignants intègrent un idéal communautaire de la citoyenneté associé à de nouvelles formes de travail de groupe, de nature coopérante, fondées sur
des modes de régulation précis quant à l’alternance des tâches et aux modalités
d’analyse de pratique et de compte rendu des projets (Blanchard-Laville, 1998).
L’apprentissage entre pairs est à la mode et fait presque oublier qu’il s’accompagne
d’un regain de planification et de tension, d’une vigilance accrue pour que tout fonctionne bien, tant sur le plan du contenu que des relations interpersonnelles. Si la
série d’apprentissages coopérants périclite, l’enseignant ou le formateur peut se
retrouver avec des conflits ouverts qui peuvent durer. O’Donnell et O’Kelly (1994)
émettent dans leur recension un point de vue pondéré sur une recherche dont les
concepts flous (qu’est-ce que la coopération, dans un groupe, dans une communauté de réflexion ? comment la susciter ? est-elle généralisable ?) semblent avoir
conduit à passablement de glissements et d’usages inappropriés. « L’euphorie liée
à l’apprentissage coopérant a masqué sa complexité » (p. 322). Les modes d’interaction sont complexes, or il n’y a pas d’apprentissage en groupe sans interaction.
L’interaction est interprétée différemment dans un cadre cognitiviste classique,
dans un cadre psychosocial ou dans le cadre de la psychologie culturelle (Barth,
1995; Brown & Campione, 1995). Chaque cadre conceptuel correspond à une
pédagogie spécifique et à des modes d’intervention privilégiés; de plus, les tenants
de différents cadres conceptuels expliquent différemment les résultats obtenus.
Un investigateur socio-motivé découvrira des processus socio-motivants.
Deux orientations du partenariat réflexif de nature coopérante ont été longtemps scindées :l’approche cognitive et l’approche socio-behaviorale. Dans l’approche cognitive, les chercheurs ont mis l’accent sur l’interdépendance cognitive
entre les participants (le concept d’interdépendance fonde les études sur l’apprentissage en groupe depuis la moitié du siècle), et sur le rôle du dialogue de
rétroaction et du conflit cognitif pour faire évoluer les représentations des participants et optimiser leur interdépendance, grâce aux ressources, à la distribution
des tâches, etc. La coopération en groupe est conçue comme une tâche cognitive
de nature exploratoire qui facilite un apprentissage de vie en le modélisant. Dans
l’approche socio-behaviorale, le comportement social prime. On étudie alors la
motivation et la cohésion sociale qui découlent de ce comportement, en ce qu’elles
contribuent au développement de compétences sociales qui permettent de résoudre
des conflits. Quand l’accent est mis sur le comportement social, l’interdépendance
positive est perçue alors sur le plan, plus large, de l’accomplissement.
Les termes « communauté d’apprentissage » sont maintenant devenus synonymes d’école, une école dans un sens élargi au quartier ou au village. Cette extension du terme peut entraîner des abus de sens puisqu’on voit naître des communautés d’apprentissage dans des hypermarchés qui réservent quelques bancs et
pupitres pour des apprenants entre fromages et corn flakes avec un répétiteur et
quelques dégustations pendant que les parents vaquent à leurs courses. Les écoles
professionnelles et les universités s’articulent aussi en communautés d’apprentissage en instaurant de nouveaux partenariats. Le but de toute entreprise éducative
s’inscrit alors dans la création d’une communauté dans laquelle on apprend, par
l’interaction, en continuité avec la « vraie vie » que représente sa communauté
locale ou régionale. À tout prendre, l’hypermarché confère peut-être un cachet
d’authenticité. Les parents ainsi que des personnes du lieu participent à l’élaboration
du sens communautaire. Sur le plan conceptuel, les communautés d’apprentissage fondent leurs partenariats sur l’échange réflexif en vue de créer des connaissances nouvelles. Ces communautés peuvent varier profondément les unes des
autres, à l’image des individus qui les composent. On en verra un exemple dans
une étude de cas ci-après. Réflexion en concertation devient synonyme d’éducation. Les « chèques éducation » donnant droit aux parents de choisir leur école vont
renforcer l’autonomie de ces partenariats entre enseignants et parents. Encore
rares sont les travaux qui fournissent un descriptif idéographique de ce qui se
passe dans chaque communauté, dans chaque groupe et entre les groupes (Tochon,
1998 b; Gwyn-Paquette & Tochon, 2002). Pourquoi une personne participe-t-elle
à un groupe ? Comment participe-t-elle au sein de sa communauté d’apprentissage ?
Les optiques néo-piagétiennes suggèrent d’équilibrer la construction des connaissances, de contredire les conceptions erronées des participants afin d’élargir leur
compréhension des phénomènes naturels, de lier les épisodes didactiques aux
connaissances antérieures des participants, d’expliciter les modèles prédictifs de chacun, de s’enquérir de la nature des preuves, d’utiliser des stratégies plurisensorielles, de synthétiser les connaissances (Neale, Johnson, & Smith, 1994). Mais
l’équilibration peut-elle être régulée de l’extérieur, les représentations sont-elles
toujours accessibles, les incompréhensions verbalisées et corrigées en groupe ?
Le problème est identique en formation, et en formation de formateurs :peut-on
inculquer ces modèles ? Ne peut-on plutôt les utiliser comme cadres théoriques pour
analyser comment des praticiens chevronnés ont développé sans y prendre garde
une sensibilité qui peut s’expliquer théoriquement à l’aide des concepts envisagés ?
Les enseignants et les formateurs chevronnés, confrontés aux problèmes de l’apprentissage de vie en groupe, n’ont-ils pas des solutions originales à offrir ? Ils ont
probablement développé par l’expérience des modes de faire appropriés. Ne peut-on essayer de comprendre cette expérience et ses contraintes ? La recherche peut
alors susciter la réflexion dans les milieux professionnels afin de contribuer au
développement d’un corps de savoirs pédagogiques qui ne dépossède pas les praticiens de leurs prérogatives (Raymond, 1998). Dans ce sens, la recherche éducative de nature réflexive et la recherche enseignante (Tochon, 2000) peuvent sans
doute devenir utiles. Les efforts les plus fructueux dans l’intégration de l’apprentissage coopératif ont bénéficié d’un soutien continu sous la forme d’une infrastructure interne à l’école, le perfectionnement des enseignants étant intégré à
l’horaire avec des plages d’apprentissage coopératif entre les enseignants. En
résumé, l’apprentissage coopérant peut s’appliquer par homologie en formation,
ses principes fondent diverses formes de partenariats réflexifs.
Enseigner à apprendre en groupe et réfléchir
à cette pratique en commun
Coopérer en réfléchissant ensemble à l’action éducative, tel a été le motif des
enseignants de la base d’Okinawa, au Japon, au moment où, pour les élèves, « ça
devenait cool de se faire renvoyer » (Schwartz et dix collègues, 1995, p. 119).
Malgré des initiatives multiples (organisation d’un jour de terrain; écoles de danse;
jour « casquettes autorisées »; show scolaire), le climat de l’école se dégradait.
L’équipe de direction a renforcé l’équipe pédagogique avec un mandat de changement. Deux conseillers pédagogiques ont reçu pour mission la résurrection de
l’esprit scolaire :« on n’avait rien à perdre, ça ne pouvait que remonter :on avait touché le fond » (ibid., p. 120). L’équipe a commencé l’année par des activités visant
à créer un sens communautaire parmi les élèves. Elle a préparé le terrain aux
apprentissages de groupe ultérieurs en enseignant des aptitudes sociales (parler à
tour de rôle, clarifier ses idées, faire des éloges, indiquer son désaccord d’une
manière agréable, contrôler sa colère…). Les enseignants se rendaient compte en
effet de l’importance des attitudes personnelles pour la réussite des groupes d’apprentissage. Ils ont ensuite essayé le travail coopérant par projets, dans lesquels
chaque élève est expert d’un domaine, afin de développer l’interdépendance positive de groupes de cinq élèves. Des rencontres de régulation avaient lieu régulièrement avec les élèves, avec la direction, avec les parents et les milieux locaux.
C’est l’activité réflexive des enseignants entre eux qui leur a permis de vaincre les
obstacles qu’ils ont rencontrés dans l’implantation des différentes méthodes d’apprentissage coopérant. Dans cette expérience comme dans d’autres plus près de
nous, la réflexion sur l’enseignement est devenue le prétexte d’un partenariat (Zay
& Day, 1998).
On peut parier que ces enseignants ont développé alors une connaissance tacite
qu’on ne trouve pas dans les livres et manuels coopératifs, et qui ne correspond
que de loin aux principes initiaux et assez simplistes de certains auteurs. Ces enseignants remarquent que l’aventure coopérative a été bénéfique malgré un investissement en temps vraisemblablement excessif, et que l’apprentissage en groupe
les a motivés et encouragés à prendre dans leur enseignement plus de risques
qu’ils n’en prenaient d’habitude. Ces enseignants ont pu se donner le soutien
moral mutuel qui leur manquait; le sens d’unité et de cohérence entre les enseignants s’est accru. Certains élèves sont même devenus plus gentils entre eux car
ils se connaissaient mieux les uns et les autres; ils sont devenus plus créatifs, mais
il n’est pas fait allusion à leurs résultats scolaires. À tout prendre, ce sont les adultes
qui ont bénéficié de la méthode, et c’est moins cher qu’une thérapie. Ils reconnaissent que ce type de partenariat ne convient pas à tous les élèves, que tous les
élèves ne sont pas prêts à apprendre en coopération et que ce type d’apprentissage
prend plus de temps que traditionnellement pour les mêmes matières. Mais la
conviction nouvelle (« plus que jamais », p.137) que la coopération est la solution
renforce le corps enseignant et soude l’équipe qui a plus de facilité, chacun se
sentant épaulé, à faire face aux inévitables vicissitudes de la profession.
Entre l’approche fortement structurée mise en place pour contrôler l’activité
humaine et la manipuler (premier courant du partenariat éducatif), et l’approche
« dérégulée », dans un sens libertaire, qui permet à des enseignants et à des formateurs, mais aussi maintenant à des parents, à des adultes regroupés par centres
d’intérêts, de se rassembler selon leurs aspirations et des buts communs (deuxième
courant), il y a une différence essentielle qui tient à l’intention sous-jacente au
rassemblement plutôt qu’au langage employé. Ce sujet est très délicat. Un langage semblable peut couvrir des essais généreux en vue d’aider des semblables à
s’émanciper et des tentatives perverses de déposséder des groupes humains de
leurs prérogatives au nom de leur droit à la sécurité. Le point le plus difficile est
que les agents du « changement » ne sont pas eux-mêmes forcément conscients de
leur culture propre, n’ont pas le recul nécessaire par rapport à eux-mêmes pour
voir en quoi ils utilisent le langage de la libération pour asservir leurs semblables.
Cette question est évidemment très grave. La contradiction semble parfois flagrante, mais l’auteur ou le concepteur n’en est vraisemblablement pas toujours
conscient. Un exemple en octobre 2001 :Spencer Kagan, l’un des pionniers de
l’apprentissage coopérant, maintenant propriétaire de sa propre maison d’édition
sur cet ensemble d’approches pédagogiques, envoie un mél aux formateurs et
chercheurs en éducation :il est heureux d’annoncer la sortie de « Façonner une
communauté créative » de Liana Forest (2001) dans l’une de ses collections. Dans
ce manuel, déclaré révolutionnaire, celle-ci rappelle que chacun fait partie de la
communauté mondiale. L’appartenance à cette communauté va bien plus loin que
le simple enseignement de disciplines distinctes comme l’écologie, la biologie, les
arts, la créativité, les intelligences multiples, l’apprentissage coopérant et le développement communautaire. À une période où tous les enseignants sont sous pression à cause des évaluations de compétence, l’auteur revient à la nature :à notre
condition humaine, biologique, naturelle. Son programme annuel fait de tout
enseignement disciplinaire un cheminement naturel conduisant au sens d’appartenance à la communauté mondiale, avec trente-six activités écologiques et cent
stratégies pour développer la réflexion en concertation. Des transparents et des
photocopies sont mis à disposition des enseignants, dans le dossier, de façon à
ne pas avoir à perdre de temps dans l’intégration d’un programme dont l’urgence
est centrée sur des principes éco-réflexifs. Il est urgent d’enseigner à réfléchir, les
cartes de crédit majeures sont acceptées.
Le sentiment communautaire et réflexif au niveau du
groupe classe
Les partenariats réflexifs débouchent sur la création d’un sens communautaire.
Différentes approches pédagogiques permettent de créer en classe un sentiment
communautaire grâce à la réflexion en commun :le cercle communautaire, le
conseil coopératif, le club de lecture, l’atelier d’écriture, le partage d’expériences,
l’apprentissage de compétences sociales, l’instruction directe communautaire (du
type participer, exprimer son appréciation, réfléchir à l’expérience, valoriser la
différence, résoudre les conflits…), les énergiseurs qui permettent de refocaliser
l’énergie sur de nouveaux sujets, et le « lavage d’humeurs », Nous reprenons trois
de ces approches en détail, à partir de l’expérience de Krauthammer-Maloney
(2001) qui les a testées à l’école pour vérifier leur efficacité. Les parents sont partie prenante de certaines activités.
Le lavage d’humeur est une création d’Amy Krauthammer-Maloney :chaque
matin quand les élèves arrivent en classe, ils doivent « pointer » en plaçant sur un
tableau feutre à la place de leur nom une figure qui sourit, qui est indifférente ou
qui est mécontente. Une version plus élaborée peut comporter toute une gamme
de sentiments. Le sentiment exprimé concerne la manière dont l’enfant se sent
par rapport à la journée qui se prépare. Le lavage d’humeur a deux buts :repérer
les absents et prendre conscience de ce qui manque au groupe quand ils ne sont
pas là, donner l’occasion à chacun de dire comment il se sent. L’enseignante peut
intervenir quand ça ne va pas, mais les élèves très vite prennent l’habitude d’être
plus gentils avec ceux qui ne sont pas bien dans leur peau. Amy aurait envie d’introduire le lavage d’humeur en salle des maîtres.
Le cercle communautaire est souvent placé en fin de journée. Les élèves terminent leur activité et se placent en cercle sur un tapis. Dans cette activité, proposée par Jeanne Gibbs (2000) selon un des principes fondateurs des « tribus », un
objet symbolique ou encore une phrase incomplète passe de main en main et sert
de prétexte pour que chaque élève exprime un sentiment ou partage une expérience;
par exemple :« j’aime quand… », « Quand il pleut, je… » Ce n’est pas une période
consacrée aux questions ou aux remarques :il s’agit davantage de développer
l’écoute. C’est une stratégie utile pour que chacun se sente à l’aise et communique
(Tochon, 2001 a).
Le club de lecture est, selon une proposition de Daniels (1994), une activité qui
procède à partir de chapitres rattachés à des thèmes, présélectionnés par l’enseignante. On attribue des rôles aux élèves, rôles qui font l’objet d’une rotation lors
de chaque nouvelle séance. Deux séances sont organisées chaque semaine. Des
exemples de rôles :le résumeur rassemble les informations contenues dans le passage dont la lecture a été prévue. Le sélecteur choisit des extraits piquants, qui
peuvent susciter un débat ou, au contraire, être mal compris en raison de l’abstraction des termes utilisés. Le connecteur relie les passages lus à la vie d’un participant, à d’autres livres, à des expériences vécues. L’illustrateur dessine une des
scènes qu’il a lues. Le directeur des débats gère la discussion, motive chacun à
s’exprimer, suscite la réflexion par ses questions.
Krauthammer-Maloney (2002) a interviewé ses élèves (8 ans) à la suite d’une
année scolaire d’expériences communautaires et réflexives. Elle note que les activités, formes d’interaction et structures proposées, quand elles sont appliquées
quotidiennement, ont un effet positif sur la vie de la classe. Toutefois, les élèves
en difficulté ou qui ont des problèmes particuliers ont tendance à rester en marge
des activités sociales. La compréhension de l’intégration communautaire et le respect des différences sont superficiels chez les enfants. Ceux-ci n’ont en général
pas les aptitudes nécessaires pour bénéficier de la résolution de conflits de façon
autonome. Au premier degré, le sens communautaire se construit autour de l’enseignante, non entre les enfants.
Les partenariats de crise :communautés de survie
La communication de crise est au goût du jour (Ogrizek & Guillery, 2000). La
crise se définit opérationnellement comme une situation dans laquelle des organisations en prise directe avec des problèmes extrêmement graves sont sous pression et sont projetées sur la scène médiatique de façon suivie en raison de tensions extraordinaires qui les amènent à s’affronter mutuellement (Lagadec, 1995).
Les risques soulevés par de telles situations sont évalués en termes d’ampleur, de
gravité et de fréquence, d’invisibilité et de charge émotive, et relativement à l’incertitude qu’elles entraînent, dont l’interprétation motive des conflits ouverts entre
institutions (Dab, 1993). La « nouvelle guerre » contre le terrorisme en fournit
plusieurs exemples, qui ont un effet direct sur la manière dont la formation de
milieux professionnels est envisagée. Marvin Wingfield, directeur de la formation
au sein d’un comité contre la discrimination
[1], propose des directives et des conseils
pour les formateurs sur la manière d’éviter les écueils dus aux stéréotypes afin
d’engager avec les élèves et les étudiants un dialogue constructif sur les événements du 11 septembre 2001. Les enseignants peuvent trouver les plans de leçons
sur la « Compréhension des stéréotypes » avec des activités pour aider les élèves
à réexaminer les postulats qui fondent les stéréotypes culturels et les jugements de
valeur inappropriés qui affectent la vie quotidienne
[2]. Des ressources sont disponibles pour enseigner la tolérance sur les stéréotypes culturels
[3]. Le programme
« Tolérance à petits pas » aide les élèves à saisir de quelle manière les noms et épithètes dont on affuble les minorités peuvent heurter et entraîner la violence voire
les génocides
[4]. « Un pèlerinage » décrit comment un formateur a introduit les
étudiants de sa classe, juifs et chrétiens, à l’islam grâce à une visite à la mosquée
[5].
Sur ce site internet (Tolerance.org), les enseignants peuvent échanger du matériel sur la manière d’enseigner la tolérance à l’égard des convictions d’autrui, et répertorie tous les incidents racistes ou fondés sur la discrimination religieuse. Il y est
expliqué comment les choses fonctionnent et d’où vient le terrorisme
[6]. On y
trouve des résumés sur la manière dont fonctionnent les boîtes noires des avions
[7],
comment les gratte-ciel sont construits
[8], comment ils implosent
[9], comment la
sécurité aérienne fonctionne
[10], ce qui se passe dans une salle d’urgence
[11] et
comment gérer une tragédie nationale
[12]. La création de ces sites internet est
l’
Å“uvre de partenariats au sein de communautés d’action visant l’amélioration de
la société.
L’association des psychologues scolaires
[13] propose des guides en plusieurs
langues sur la promotion de la tolérance, sur la paix et les enfants, la prévention
du suicide, l’aide aux enfants qui ont de fortes réactions émotionnelles, et sur les
différentes réponses culturelles aux traumatismes en cas de crise. Certaines pages
sont consacrées à la manière de discuter les nouvelles télévisées avec les enfants de
3 à 7 ans
[14], à la manière de parler de la guerre aux enfants
[15], aux besoins des
enfants après un désastre
[16]. Le site permet un partenariat entre collègues psychologues. On y détaille les manières de reconnaître le stress chez les enfants, on
y échange des stratégies entre parents et entre enseignants, afin par exemple de
répondre aux questions des enfants lors d’un désastre
[17]. Des suggestions sont
offertes par classes d’âge :on y explique comment parler de la violence et d’autres
aspects complexes de la réalité
[18]. On apprend aussi sur ce site comment s’occuper de soi-même en cas de traumatisme
[19], comment gérer les réactions de stress
[20].
Ces kits d’intervention indiquent comment s’occuper de sa propre santé émotionnelle.
Les professionnels de la santé qui travaillent en prévention de crise en milieu scolaire ont accès à tout un matériel de réflexion permettant des collaborations gérées
par internet
[21]. On leur indique que faire avec les enfants dont les besoins sont
particuliers; il y a aussi des trucs pour le personnel non spécialisé et les parents
[22],
et des moyens de lutter contre la peur engendrée par le terrorisme chez les enfants
[23].
La France n’est pas en reste, comme en témoignent de multiples initiatives, par
exemple le partenariat organisé dans le cadre d’Enfance et Partage à Montpellier
pour les enfants maltraités auxquels on donne des cours de plongée en piscine, afin
de leur redonner confiance en eux. Le site du CHU de Rouen donne une série de
liens sur de telles initiatives, classés par sujets
[24]. Le site de Jean-Pierre Rosenczveig
donne plusieurs liens sur la violence et l’enfance
[25]. De nombreux sites gérés par
des ministères et des universités offrent du matériel. En Belgique, un site aborde
les dangers de la « tolérance zéro »
[26]. Sur la violence, même Libération fait le
point
[27]. L’Unicef résume la situation des enfants dans le monde
[28] et Enfants réfugiés du monde propose un projet associatif
[29]. Un bref survol des ressources en
France témoigne de la vitalité extraordinaire de ces thèmes dans les domaines
afférents à l’éducation.
État parent :les risques de manipulation
de la réflexion partenariale
La période troublée que le monde traverse impose à chaque enseignant et chaque
éducateur de redéfinir les grands axes humains, culturels et sociaux qu’il entend
privilégier. Vise-t-on une société centrée sur elle-même ou sur le bien collectif ?
Comment redéfinir le bien collectif ? En quoi les principes les plus élémentaires de
la communication sont-ils négligés à cet égard ? Cette réflexion sur les axes essentiels de l’action éducative commune s’avère cruciale. Les périodes troubles portent à se replier sur soi. L’insécurité permet de vastes opérations de victimisation
dans lesquelles, selon l’argument de la défense et de la protection, on dépossède
les citoyens de leur droit à la vie privée, de leur liberté de s’exprimer et d’agir différemment. Sous couvert de programmes préventifs, une surveillance s’instaure.
Cette surveillance de l’État se situe à tous les niveaux (Bellon & Robert, 2001),
elle est inquiétante quand elle s’intègre à l’ordre scolaire. Une fillette qui amène un
couteau à l’école pour se protéger est suspendue un mois, un adolescent qui
montre du doigt un camarade en faisant « Boum !» est exclu de l’école et délégué
aux autorités policières pour menace de mort. La peur de la violence légitimise très
vite un surcroît de violence systémique, une violence à l’esprit plutôt qu’au corps.
L’école devient thérapeutique (Monk et al. 1997; McLaren, 1998), et la réflexion
se situe au niveau de l’expression des émotions plutôt que sur le plan de l’argumentation critique.
La peur et l’angoisse font le bonheur des vendeurs de formules toutes faites qui
peuvent par exemple proposer des kits cédéroms complets pour aider les enfants
à gérer les pressions du monde moderne, prévenir l’usage des drogues, les grossesses adolescentes, la violence et le suicide. Le programme « Des enfants qui tiennent le coup » (Resilient Kids, Open Doors, 2001) en est une illustration. Il est utilisé dans plus de trois mille écoles et paroisses de divers pays pour enseigner
l’optimisme, la gestion de risque, la maîtrise personnelle, et pour lutter contre la
dépression ambiante. À la base, c’est un programme de prévention contre le suicide des jeunes. Dans plusieurs de ces programmes, l’enseignant qui s’inscrit dans
la démarche doit prendre conscience de son potentiel d’intervention sociale et
entrer en osmose avec l’idéal d’un partenariat entre le secteur privé qui dispense
les ressources appropriées et le secteur public qui ne peut plus faire face au changement. La plupart des programmes de soutien sont fondés sur l’accroissement
du sentiment d’estime de soi et du sentiment d’appartenance du jeune, la dimension partenariale proposée à l’enseignant comme au jeune étant une adhésion aux
buts de sa communauté. L’application de l’échelle des objectifs socio-affectifs a
perduré après Krathwohl et al. (1964) et trouve des raisons d’éclore dans des
communautés très diverses :chrétiennes, hindoues, bouddhistes, juives, sikhs ou
musulmanes; les paroisses, ashrams, synagogues ou mosquées deviennent le terroir de l’activisme, renforcées par de récentes législations qui les placent en intervenantes sociales privilégiées. On y apprend à aborder les problèmes sérieux et à
faciliter leur communication; on encourage les jeunes à se confier aux adultes
dans leur entourage immédiat. On ne peut s’empêcher de rester songeur, toute-fois, devant l’insistance que met l’État-parent à préparer ses enfants à des morts collectives et à les amener à considérer les atrocités comme inéluctables, permettant
ainsi de répondre à l’atrocité par l’atrocité.
La transdisciplinarité est surgénéralisatrice. Elle implique des mythes simples,
faciles à manier, à propos desquels il est difficile d’être en désaccord. Le format des
programmes de préparation-survie permet leur implantation immédiate par l’enseignant. Ils sont pratiques et peu soumis à la critique. On pourrait les appliquer
quelle que soit sa communauté. Ces kits prémâchés situent les adultes en personnes ressources au cas où le programme multimédia ne suffirait pas, et du coup
fait entrer les éducateurs dans le cycle d’un partenariat préventif en donnant à
ceux-ci la possibilité d’acheter du matériel complémentaire, illustré de quadrichromies qui redonnent sens à la vie, avec des activités sans lesquelles ils pourraient
se sentir coupables de ne pas avoir fait leur maximum, auxquelles il leur est possible de se former en quelques week-ends seulement avec une participation modique
du district, de la région ou de la communauté scolaire locale, le plus souvent déficitaires. Nous rencontrons des enseignants qui disent consacrer chaque mois des
centaines d’euros pour ce genre de matériel. Les fonds privés viennent à la rescousse du public, les activités seront distillées au fil des classes de sorte à ne pas
pour autant surcharger le programme scolaire. Les parents peuvent s’y mettre
aussi et ont droit à une filière particulière. Tous apprendront comment « rebondir positivement » face aux inévitables cataclysmes de la vie personnelle et collective. L’autocentration communautaire fait parfois place au partage. Le partage
permet en principe de s’affranchir de ses limites. En bref, une connaissance essentielle est diffusée dans les écoles :au vu des changements qui se profilent, on ne peut
continuer isolément. Chacun est devenu un « Ranger », secouriste en herbe, dans
une société qui se prépare, massivement remilitarisée.
Les réseaux de connaissances parallèles
Pour beaucoup, nous sommes à la limite du cauchemar. Des mots d’ordre sont
envoyés aux établissements éducatifs indiquant que chaque citoyen doit agir en état
d’alerte maximale et rapporter à la police immédiatement toute activité ou présence inhabituelle. Les litiges sur lesquels portent les analyses en ce moment sont
d’une telle ampleur qu’ils rendraient n’importe qui prudent, au point que, dans certaines administrations, on puisse se demander si la réflexion critique est encore tolérée. Les intellectuels peuvent partager les points de vue exprimés à l’extérieur,
mais ne peuvent paradoxalement élever le débat quand les pulsions vindicatives
de la masse sont, selon la formule consacrée, téléguidées par une junte d’aigles
déguisés en colombes. Au moment où l’on réintroduit la déclaration d’allégeance
à l’État et la prière dans les écoles, il peut être utile de réfléchir à la manière dont
cette énergie conceptuelle est rentabilisée. La préoccupation des éducateurs et des
enseignants est de donner l’heure juste aux élèves à des moments où l’on n’a plus
guère de repère. La réflexion, quand elle est encore possible, devient suspecte, la
différence est facilement fautive, et la pondération n’est plus consensuelle.
L’information semble délibérément orientée. Certaines données n’apparaissent
que lorsque les dossiers sont déclassés, et certains éducateurs actifs sont éberlués
d’apprendre des actions perpétrées dix ans avant sans que quiconque ait été
consulté ou informé. La gravité des événements récents donne le ton.
L’étude de cas concrets mettrait en scène à la fois le potentiel et les questions que
peut poser la création de communautés de sens autogérées. Plusieurs de ces questions ont été abordées par Pierre Lévy (1997) et par Michel Serre lors des Entretiens
Nathan de 1994 – auxquels nous participions –, notamment dans la gestion des
arbres de connaissance :ceux-ci sont réappropriés par les utilisateurs et prennent
une vie autonome. Un arbre de connaissance cybernétique est un ensemble d’informations qui permettent les services et les échanges entre utilisateurs ainsi que
la construction de connaissances grâce à la recherche physique et documentaire,
en coopération. Par exemple, la personne A affiche sur internet un besoin et un service qu’elle peut échanger (« j’aimerais que quelqu’un vienne couper ma haie et je
peux donner des cours de violon ») et les gens sont mis en contact et trouvent
ainsi à troquer leurs services, ce qui peut poser on s’en doute des problèmes fiscaux. Dans des économies en péril comme en Argentine, on échange des coupons
qui ont la valeur de monnaies locales. Le processus ne s’arrête pas là. Des communautés peuvent se donner des tâches à remplir en coopération, des projets. Chacun
va participer selon sa compétence. Il s’agit donc de réseaux d’échanges de connaissances (de savoirs expérientiels, intégrés) aussi bien que de valeurs matérielles.
Un tel réseau n’a pas obligatoirement recours à une conceptualisation qui motive
l’action, mais certes l’accord sur un ensemble de principes semble accroître la
motivation et l’identification des participants à leur réseau. Ces communautés en
réseau, d’ailleurs, en raison de la distance des liens électroniques, sont des communautés ouvertes plutôt que fermées, d’où l’intérêt d’étudier la manière dont la
réflexion évolue dans de tels réseaux de connaissances parallèles.
La genèse de tels réseaux conceptuels indique assez vite les mérites mais aussi
les limites et peut-être certains risques du constructivisme. Un partenariat international est par exemple établi par internet pour assurer la diffusion d’informations
« différentes ». Certaines informations seraient dissimulées soit parce qu’elles s’opposent aux idées et théories de l’establishment, soit de par l’impuissance des dirigeants à y faire face par des actions appropriées, soit encore par crainte d’une
panique de la population si l’information était largement diffusée. Il ne s’agit pas
que d’un moulin à rumeurs. Des thèses scientifiques sérieuses qui ont été laissées
pour compte sont reprises, par exemple celle des phages que l’on a ignorés au
profit des antibiotiques, ou encore certaines théories qui peuvent expliquer l’accroissement des problèmes géophysiques aussi bien que climatiques :le réveil des
volcans et la multiplication exponentielle des tremblements de terre profonds relevés depuis 1986 par le Conseil du système sismique national (UC-Berkeley)
[30] ne
peuvent s’expliquer par l’effet de serre (Cluassen, 1999). La théorie géophysique
de Hapgood (publiée en 1958) est reprise avec force. Albert Einstein disait en la
préfaçant
[31] :« Un grand nombre de données empiriques indiquent qu’à chaque point
de la surface de la terre que l’on a étudié en profondeur, des changements climatiques ont eu lieu, d’une façon apparemment soudaine. » Certaines informations
éparses dans les congrès de géophysique suggèrent en effet que les masses magnétiques polaires sont en train de changer. Ces mesures géophysiques ainsi que
d’autres informations scientifiques étayent les réflexions des « survivalistes ». Le
nombre de personnes qui se situent dans cette mouvance est suffisamment important pour qu’on lui prête attention, malgré leur discrétion. Ces personnes, proches
des milieux écologiques, se regroupent en communautés qui troquent les services.
Elles ont un impact non négligeable sur la manière dont l’éducation – et la scolarisation – sont actuellement recadrées par une part grandissante de la population.
Partenariats en période trouble
La préoccupation première pour des éducateurs, en cas de désastre majeur, est
la préservation du savoir. En effet, les savoirs risquent de ne pas être transmis à la
génération suivante. On explique ainsi la disparition soudaine des grandes civilisations chinoises. La technologie est alors perdue. On risque de revenir à une tradition orale faute de papier, de matériau pour écrire, pour transmettre et diffuser
l’information. Certains survivalistes de première génération étaient au départ des
groupes alertés par les risques de cataclysme nucléaire. Ils se préparaient dans les
années 1980 à un événement bref et de grande ampleur, et se construisaient des
abris. Dans un tel contexte, la disparition possible des écoles entraîne une reconversion de l’éducation par l’action au sens que lui confère John Dewey ou dans le
sens original des projets propres aux écoles post-révolutionnaires soviétiques dans
les années 1920. La distinction entre école et domicile s’amenuise alors. Les enseignants de la génération précédente meurent et ne sont pas remplacés. Les jeunes
reçoivent le savoir de personnes l’ayant à moitié appris et compris. Les parents
deviennent enseignants.
Certaines thèses des survivalistes de première génération ont trouvé écho dans
plusieurs mouvements sociaux comme celui de la déscolarisation
[32], celui des
écoles à domicile et des communautés éducatives autogérées, dont les ressources
sont abondantes en termes de manuels scolaires
[33] et de programmes gérés à distance sur internet pour toutes les disciplines. Grâce à ce mouvement, il n’est pas
rare maintenant de voir de jeunes adultes entrer à l’université sans être passés par
les voies habituelles, si cette métaphore est permise. L’école à la maison est devenue une réalité qui touche de nombreux enfants et quartiers. Certains parents se
défient de l’école, de l’État, et prennent en charge la formation conceptuelle de
leur progéniture (en retour, certains enfants devenus adultes font un procès en
criminelle à leurs parents pour violence et atteinte à leur intégrité morale). La
défiance repose souvent sur la thèse de la conspiration des médias, des gouvernants
et des milieux économiques.
En temps de crise tout spécialement, le nombre de personnes qui ne rencontrent
pas d’explication à ce qu’elles vivent semble s’accroître. Ces personnes disent être
témoins de phénomènes inexpliqués, parfois de façon collective. Elles se rassemblent sur internet et forment des familles conceptuelles. Leurs conceptualisations
peuvent être très dérangeantes. Un site, par exemple, réunit 5 % du débit internet actuel, c’est l’un des sites mondialement les plus visités
[34]. Certains des arguments qui y sont proposés trouvent appui dans la théorie géophysique de Hapgood.
Les sciences sont revisitées à cette lumière, marquant une manière autre de penser la préhistoire, l’histoire, la géographie, les sciences physiques et sociales, et
l’éducation. Un autre site internet est consacré à la discussion scientifique sur le
déplacement des pôles
[35] sur lequel argumentent tenants et détracteurs
[36]. On
assiste à un recadrage des thèses traditionnelles en archéologie. Face à l’éventualité du déplacement des pôles, un réseau d’entraide internationale se met en place
(Lieder, 1999). De tels partenariats sont révélateurs du potentiel interprétatif et de
la puissance de conceptualisation que peuvent développer des communautés centrées sur la survie de la civilisation.
Nous sommes là vraisemblablement face à un phénomène sociologique. Les
chercheurs des sciences humaines ont le choix d’étudier ces phénomènes pour
tenter de dégager des hypothèses plausibles et utiles en situation de crise, ou de
les ignorer voire de rejeter ces phénomènes de masse, au risque de devenir progressivement déphasés par rapport à la société qu’ils sont censés servir et dans
laquelle ils sont censés s’intégrer. Le raidissement de l’establishment universitaire
face au pouvoir des systèmes symboliques issus du sens commun se situe a contrario du mouvement constructiviste qui porte à donner du pouvoir aux conceptualisations émergentes qui permettent le changement paradigmatique (Le Moigne,
1999). Le rejet par l’université des quelques tentatives qui sont faites pour étudier les systèmes symboliques partagés par la masse, comme en témoigne un cas
récent dans une université renommée, atteste la fragilité de l’argumentaire académique qui s’avère souvent incapable d’aborder la contre-culture avec rationalité.
L’émotion soulevée par l’éviction des relaps indique combien la bataille conceptuelle au sein de l’université, et particulièrement dans les sciences humaines, reste
médiévale au sens d’un assujettissement à une dogmatique hors de laquelle l’écoute
n’est pas de mise. Seules certaines grandes universités de haut prestige osent aborder les sujets qui portent le plus atteinte à la crédibilité des chercheurs qui s’attachent à dégager leur signification possible. Ainsi un département de Stanford tente
de discerner le sens du channeling, en pleine efflorescence dans les périodes de
crise. Les anomalies d’une génération peuvent certes devenir les règles de la génération suivante. Le laboratoire PEAR (Princeton Engineering Anomalies Research)
de l’Université Princeton est dédié depuis vingt-cinq ans à l’étude des anomalies
physiques liées à la prise de conscience. Le constructivisme, à en croire les résultats de ce laboratoire, pourrait être pris au pied de la lettre, au sens où la pensée
construit la réalité et pourrait même modifier le fonctionnement de certains mécanismes physiques (Jahn & Dunne, 1988; Laughlin, McManus & d’Aquili, 1992).
Mais ces chercheurs sont des ingénieurs, et nul en sciences humaines n’oserait
entacher sa légitimité en supputant des probabilités qui ne vont bien que sous la
plume de physiciens.
Est-on allé trop loin dans les avancées constructivistes ? Peut-on accepter n’importe quelle conceptualisation ? Certes non :des comités de censeurs sont là pour
y veiller. Et quand la censure ne fait pas d’effet, la raillerie la remplace si ce n’est
le sarcasme et l’ostracisme. Wittgenstein est oublié, la guerre des mots fait place
à la guerre au sens propre. La science elle-même est en crise. La crise est peut-être d’ailleurs une conceptualisation permettant aux censeurs de récupérer un
semblant de contrôle sur un univers qui leur échappe inexorablement. La mise à
distance préserve une réputation. Quels sont les garde-fous indispensables d’une
activité de conceptualisation ? L’université répond-elle à des exigences morales ? La
véhémence de la censure dans les enjeux du pouvoir scientifique semble en témoigner. En période de crise, détenteurs du savoir et politiciens redoublent d’énergie
dans leur chasse aux sorcières. Ils tâchent vraisemblablement de faire la crise, de
prendre possession du débat. Gardner (1998) évoque l’existence possible de sept
aspects de l’intelligence, mais un seul aspect donne accès à la crédibilité de ce
petit monde qui régit le pouvoir conceptuel et financier. Face au Pouvoir, les
savoirs alternatifs font figure de savoirs du pauvre.
Connaissance et transformation
La crédulité dénote une fragilité commune par rapport à l’idée de notre propre
mort. Un partenariat s’avère éducatif quand il naît de la connaissance, et de la
réflexion. La philosophie reste un outil à ne pas négliger, qui pondère les hardiesses du fantasme et de l’imagination en donnant à leur élan une portée éthique.
Dans une période de crise, certaines conceptualisations peuvent entraîner une
mobilisation silencieuse et un partenariat dans lequel la construction de connaissances nouvelles amène à réorganiser le savoir sur un plan paradigmatique.
L’épistémologie traditionnelle, jusqu’alors considérée comme sécuritaire, est profondément remise en question, en raison notamment de ses liens avec le pouvoir
et avec l’argent. Du coup l’on se met à accorder crédit à des savoirs moins sécuritaires, qui impliquent une prise de risque face à l’establishment scientifique, et
qui font en partie appel à un autre ordre d’inférence que la déduction. C’est selon
une rupture semblable que se situait déjà l’épistémologie de la pratique dans la ligne
de Donald Schön (1991; van Manen, 2001 a). Smith (2001), dans son introduction à la psychosémiotique, indique le rôle créatif que joue l’abduction dans les processus inférentiels qui guident la découverte scientifique. La science elle aussi
répondrait à une pratique, il y aurait une intuition scientifique. On semble mieux
relativiser le savoir, de nos jours, et valoriser l’intuition et la créativité mais les
enjeux de pouvoir restent prépondérants (Davis-Floyd & Arvidson, 1997). On
accepte aussi mieux la dimension intuitive de l’expérience chez l’enseignant expérimenté, par exemple :les professionnels experts, en éducation comme dans d’autres
domaines, ne peuvent vraiment expliquer ce qu’ils font (Tochon, 1993).
En période de crise, l’enseignant est souvent plus proche de l’enfant et de l’adolescent que ses parents. Il sert alors de modèle et joue un rôle équilibrant sur le plan
social. Chez l’enseignant expérimenté, une dynamique subtile s’instaure entre raison et intuition (Atkinson & Claxton, 2000). La médiation ne se produit pas seulement sur le plan du savoir, mais aussi sur le plan de l’expérience. Certaines
caractéristiques se recoupent entre enseignants experts, comme le soin apporté à
la relation avec l’élève, la qualité et la souplesse de la planification, les connaissances
étendues et la motivation pour les accroître, ainsi que la compétence de transformer l’élève de par la qualité de la relation humaine qui est développée. L’empathie,
la capacité de comprendre l’autre, ne se mesure vraisemblablement pas. Elle est un
des éléments qui facilite l’apprentissage. Elle différencie les relations de simple
apprentissage des relations d’apprentissage « transformationnel » (Robertson,
1996). L’apprentissage transformationnel n’est pas une concaténation des savoirs,
il transforme le paradigme à partir duquel l’apprenant réfléchissait initialement. Il
s’agit d’une transformation créative, au sein que Freire (1996) accordait à ce terme.
L’enseignant peut être perçu tour à tour comme idéal ou comme non-personne,
comme énigme ou comme réponse, comme visionnaire ou comme intervieweur,
comme dispensateur de frustrations ou gratifications.
L’enseignement, comme état d’esprit, est peut-être en voie de disparition. De
moins en moins de personnes souhaitent servir de modèles à d’autres pour les
aider à se construire. Le labeur est trop dur. Les problèmes sont trop graves. Les
enseignants démissionnent parfois en réduisant leur tâche peu à peu, ou en ne
s’occupant plus que de l’essentiel. Certains donnent de la ritaline aux enfants pour
les calmer, la boîte de « petits bonbons » est toujours à portée sur leur bureau.
Question de survie. La demande va s’accroissant, et l’on ne peut guère y répondre.
Les rapports sociaux deviennent si difficiles qu’il est plus aisé de ne pas gérer certains types de problèmes. Dans les périodes de crise, le rôle de l’éducateur qu’est
l’enseignant devrait confiner à l’héroïsme :qui peut assumer un tel dévouement ?
Un remède pour la profession est de se constituer en ordre professionnel avec une
éthique et des normes de protection sociales, et des organes permettant la réflexion
dans des sous-groupes communautaires. De tels partenariats ravivent la solidarité,
et permettent de résister face à la dérive générale des valeurs, en dévoilant les opérations de camouflage qui donnent aux agressions sociales l’apparence de la justice
et de l’équité (Apple, 2000). La déconstruction prend alors la dimension d’un
contre-pouvoir positif :elle déchiffre le discours sous-jacent au discours, met en
évidence les paradoxes, indique les enjeux cachés du pouvoir et des milieux financiers qui imposent leur direction aux événements, sans que qui que ce soit s’interpose parce que désormais les enjeux sont mondiaux. De nos jours tout s’achète,
et l’éducation n’est pas en reste (Magnusson, 2000). Que reste-t-il de la citoyenneté
quand le citoyen est un pion mineur sur un échiquier international ? Comment
reconquérir le droit à l’information et préserver les droits fondamentaux du citoyen,
où que soit son lieu d’habitation ? Comment instaurer une démocratie planétaire ?
La théorie des paramètres couplés de Massarenti (1989) mériterait d’être revisitée à la lumière des récents événements. Celui-ci proposait une analyse des
notions de contrainte et de peur, de violence psychologique et de violence de
droit (ou violence étatique) selon les paramètres d’une évolution des attitudes.
Les actes inqualifiables surgissent quand la misère humaine est telle que certains
n’ont plus rien à perdre. Si l’on veut liquider « l’action kamikase », remarque-t-il,
il faut donner à tous ce que préconise la Déclaration universelle des droits de
l’homme :
« Article22. Sécurité sociale :Partout, aide à tous par l’effort de tous sur les plans
économique, social et culturel.
Article 23. Travail :Libre choix du métier. Exercice du travail dans de bonnes
conditions. Protection contre le chômage. À travail égal, salaire égal et correct.
Article 25. Niveau de vie :Suffisant pour assurer le bien-être, la santé, l’alimentation, l’habillement, le logement et les soins médicaux pour soi-même et sa famille.
Aide également pour le veuvage et la vieillesse.
Article 28. Ordre social :Droits et libertés reconnus et respectés partout dans le
monde grâce à l’ordre qui doit régner.
Article 29. Devoirs :Chaque personne doit assurer la liberté, l’égalité et la paix
de l’autre dans la société où il vit. » Et pour cela, « lutter contre l’égoïsme et dépenser volontairement la moitié des milliards que l’on consacre à l’armement ».
Ces principes semblent élémentaires et chacun s’accorderait sur leur importance, toutefois les conditions de leur réalisation ne sont pas réunies. L’humanité
sera-t-elle obligée d’arriver à un meilleur équilibre entre riches et pauvres « par le
bas », au prix de l’effondrement d’un système économique dont la relativité est devenue flagrante ? Quoi qu’il en soit, les enseignants jouent plus que jamais un rôle
de conscientisation. Leur rôle est moral. Il se fonde sur le souci d’autrui (van
Manen, 2001 b). Pour reprendre les termes de Jacques Delors (1996, p. 157-158):« L’importance du rôle que joue l’enseignant en tant qu’agent de changement, favorisant la compréhension mutuelle et la tolérance, n’a jamais été aussi
patente qu’aujourd’hui. Ce rôle sera sans doute encore plus décisif au XXIe siècle.
Les nationalismes étroits devront faire place à l’universalisme, les préjugés ethniques et culturels à la tolérance, à la compréhension et au pluralisme, le totalitarisme
devra être remplacé par la démocratie […]. Cet impératif confère d’énormes responsabilités aux enseignants, qui concourent à former les caractères et les esprits
de la nouvelle génération. L’enjeu est considérable, et met au premier plan les
valeurs morales acquises dans l’enfance et au long de la vie. »
Dans la logique du système dans laquelle nous sommes imbriqués, nous nous devons de remercier l’École des études supérieures et la Faculté d’éducation de l’université du Wisconsin à Madison de
nous avoir accordé les moyens de nous consacrer à cette recherche documentaire. En effet, un professeur
n’est pas rémunéré pendant l’été s’il n’est soutenu dans ses activités, de façon exceptionnelle et au
mérite. De même devrions-nous vraisemblablement noter que c’est grâce à l’ouverture d’esprit d’éducateurs et chercheurs de premier plan comme Michael Apple, Ken Zeichner, Gloria Ladson-Billing, Tom
Popkewitz, Carl Grant, Betty Hayes, Liz Ellsworth, que le département de Curriculum & Instruction
(didactiques disciplinaires) de cette faculté s’est classé cette année au top du palmarès de sa spécialité
(US News 2001). Nous sommes par ailleurs redevable envers le Conseil de recherches en sciences
humaines du Canada (CRSH 410-97-1448) et l’université de Sherbrooke pour nous avoir permis de
travailler sur les terrains de la coopération et des partenariats réflexifs pendant la dernière décennie.
L’université de Sherbrooke est une université d’avant-garde dans l’intégration de la coopération réflexive
dans tous ses programmes dont ceux de la faculté d’éducation.
François Tochon, Professor, Department of Curriculum & Instruction, University of Wisconsin-Madison, School of Education, 225 North Mills Street, Madison, Wisconsin 53706-195 USA. Fax :(608)
263-9992. Mél :ftochon@ education. wisc. edu
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